Les Parisiens, essentiellement ouvriers, artisans et professions libérales,se soulèvent contre le gouvernement d'Adolphe Thiers qui veut désarmer la Garde nationale, et empêchent l'enlèvement des canons de la Garde nationale ; le gouvernement quitte Paris pour Versailles.
Depuis 1789, l'histoire de Paris est marquée par de nombreuses journées d'émeutes révolutionnaires qui, selon l'historienMichel Cordillot,« ont souvent décidé du sort politique de la France tout entière »[1]. Laprise de la Bastille le en constitue le premier repère et les révoltes parisiennes, dont la prise de l'Hôtel de ville devient rapidement l'acte symbolique, contribuent au renversement du pouvoir, à l'image desTrois Glorieuses qui instaurent lamonarchie de Juillet en 1830 ou de larévolution de qui aboutit à l'avènement de laDeuxième République. Pour autant, jusqu'en 1870, la France vit principalement sous des régimes politiques plus ou moins autoritaires et laRépublique tout comme ladémocratie représentative ne sont que des expériences passagères. L'émeute parisienne est parfois réprimée rapidement et violemment, comme lors desjournées de Juin en 1848 ou après lecoup d'État du qui marque le début duSecond Empire, mais le pouvoir« se méfie des réactions d'une capitale jugée imprévisible »[1].
Pour Michel Cordillot, la Commune est en réalité portée« par trois dynamiques distinctes mais confluentes, qui à ce moment précis entrèrent brutalement en résonance pour donner naissance à un puissant élan populaire » : d'une part, le processus de républicanisation de la France sur le long terme, élément politique d'autant plus manifeste à Paris ; d'autre part le contexte économique et social marqué par l'émergence d'organisations ouvrières structurées et l'essor des actions revendicatives ; enfin l'élan patriotique suscité par laguerre contre la Prusse[3].
La Commune trouve donc en partie son origine dans l'élan républicain né de laRévolution de 1789,« révolution modèle pour tous les Parisiens d'origine ou d'adoption, indissociable de leur histoire et de celle de la capitale » pour Hélène Lewandowski, qui qualifie Paris de« berceau de la République »[4]. De fait, le sentiment républicain ne cesse de progresser dans la capitale et, des bourgeois libéraux aux représentants du mouvement ouvrier, tous voient dans l'établissement de ce régime la garantie des grandes libertés et dusuffrage universel[1],[4].
Depuis 1851, la capitale est privée de ses droits municipaux et gouvernée de manière autoritaire par le préfet de policeJoseph Marie Pietri et le préfet de la SeineGeorges Eugène Haussmann, ce qui n'empêche pas les mouvements de contestation dans un contexte delibéralisation du régime. Ainsi, lors desélections législatives de 1869, la ville élit huit députés républicains sur neuf, et lors duplébiscite du, le non l'emporte avec une large majorité dans certains quartiers, atteignant par exemple77 % à Belleville où l'opposition à l'empereur est la plus forte[1].
La parole se libère dans les réunions publiques, tolérées depuis 1868, et les funérailles du journalisteVictor Noir, assassiné par le princePierre-Napoléon Bonaparte, sont transformées en une vaste manifestation républicaine où se pressent environ 200 000 personnes[5]. Ainsi, à la veille d'un conflit armé contre la Prusse, Paris apparaît« comme indiquant la voie du progrès et du mouvement » à une France encore rurale et majoritairement conservatrice, à l'exception de quelques grandes villes traditionnellement frondeuses, et cette rupture est encore accentuée par la défaite de 1870[1].
En 1870, Paris est une ville en pleine transformation : d'une part, après l'absorption de plusieurs communes limitrophes en 1860, la capitale occupe désormais tout l'espace compris dans l'enceinte érigée dans lesannées 1840 sous l'impulsion d'Adolphe Thiers et sa population a considérablement augmenté, passant d'environ un million d'habitants en 1851 à près de deux millions en 1870 ; d'autre part, lestransformations urbanistiques menées par lebaron Haussmann sous leSecond Empire ont entièrement redessiné la ville, les ruelles étroites des quartiers insalubres laissant place à de grands boulevards rectilignes et à des monuments publics comme l'Opéra Garnier. Dans ce Paris moderne, la mixité sociale a presque disparu, l'accroissement de la population et l'augmentation du prix des loyers ayant repoussé les habitants les plus pauvres dans les faubourgs récemment annexés, tandis que lesarrondissements de l'ouest et du centre abritent les plus fortunés[1].
Toutefois, Paris est encore une ville socialement très diversifiée[1]. D'après lerecensement de 1866, la capitale compte 455 400 ouvriers, 120 600 employés, 140 000 patrons et 100 000 domestiques[5], tandis qu'environ 125 000 oisifs vivent de leurs rentes[1]. L'industrie textile et le vêtement concentrent près d'un quart destravailleurs actifs, tandis que les métiers d'art, le bâtiment et la métallurgie sont également bien représentés. C'est néanmoins la petite industrie qui domine car plus de 60 % des patrons travaillent seuls ou avec un seul ouvrier. Ainsi, dans les quartiers populaires, de nombreuses ateliers et boutiques de petite taille coexistent avec de grands établissements industriels comme les sociétésCail àGrenelle etGoüin auxBatignolles qui emploient toutes deux plus de 1 000 ouvriers[1],[5]. Entre les classes fortunées et les classes laborieuses, Paris voit aussi l'émergence d'une couche sociale intermédiaire composée de boutiquiers, d'artisans et d'employés que l'écrivain et journalisteJules Vallès qualifie de« bourgeoisie travailleuse »[1].
Quoique ses conditions de vie demeurent précaires, le monde ouvrier vit modestement et les salaires ont augmenté dans le contexte économique favorable desannées 1860. Il présente toutefois une grande diversité, un ouvrier journalier, au travail incertain gagnant de 2 à 2,50 francs par jour quand un ouvrier qualifié en gagne environ le double[1]. Par ailleurs, ouvriers originaires de la province ou de l'étranger côtoient les ouvriers de« vieille souche parisienne », mais la plupart savent lire, fréquentent des lieux de sociabilité et assistent à des réunions publiques, si bien qu'« il s'est forgé comme une nationalité ouvrière parisienne » selon l'expression de l'historienJacques Rougerie[5].
La misère ouvrière pousse les parents à envoyer leurs enfants, dès leur plus jeune âge, à l'usine[6]. En 1868, une enquête révèle la présence de 100 000 enfants de moins de huit ans dans les fabriques dont certains avaient cinq ans[6]. ÀLille, un médecin constate que sur 21 000 nourrissons, il en meurt 20 700 avant d'avoir atteint l'âge de 6 ans[6].
Ainsi, les années 1860 voient l'émergence d'un« prolétariat combatif » et les associations ouvrières se développent, certaines agissant par la grève,tolérée depuis 1864, au point que les manifestations se multiplient à Paris entre 1869 et 1870[5]. L'Association internationale des travailleurs, dontEugène Varlin est le représentant dans la capitale, regroupe quelques dizaines de milliers de militants à travers l'Europe qui questionnent le pouvoir de l'État et revendiquent lanationalisation des grandes entreprises. À leurs côtés, l'extrême gauche républicaine, et notamment lesblanquistes, victimes majeurs ducoup d'État en 1851, intensifie ses actions. Partisans de l'insurrection ou révolutionnaires anticapitalistes forment donc un ensemble hétéroclite qui remet en cause l'organisation de la société, ce qui inquiète à la fois l'opinion publique, les classes dirigeantes et les élus républicains[7]. Comme l'écrit l'historienJean-Jacques Chevallier,« la Commune était l'expression, chez ses meneurs, d'un républicanisme ultra rouge,antireligieux,jacobin,prolétarien, fouetté par la haine pour cette assemblée monarchiste »[8].
Isolée du reste de la France, la capitale livre une résistance acharnée malgré l'intensification des bombardements prussiens[13] et les souffrances causées par la famine et le froid[9],[3]. Des centaines de milliers d'hommes rejoignent les rangs de laGarde nationale et l'exaltation révolutionnaire donne lieu à plusieurs soulèvements populaires qui exigent l'instauration d'uneCommune[14]. Le puis le, le gouvernement contient les tentatives de renversement venues de la gauche qui déplore le manque d'initiative du commandement militaire et conteste son pouvoir[14]. Les Parisiens, humiliés, apprennent la proclamation de l'Empire allemand dans lagalerie des Glaces duchâteau de Versailles le et l'annonce de la signature de l'armistice le est vécue comme une trahison[3].
Le siège de Paris.
Bombardement de la ville par l'artillerie allemande.
Entrée triomphale des troupes allemandes dans Paris le, après la signature de l'armistice de janvier.
La capitulation de Paris marque un tournant décisif dans la marche vers l'insurrection, comme l'affirme le l'architecteGeorges Arnold :« Il a fallu que les dernières illusions s'évanouissent… Il a fallu voir Paris, ce héros, ce martyr, conspué, calomnié par les infâmes qui, de tout temps, ont méprisé les peuples ; il a fallu cette paix honteuse et hideuse entre toutes… pour que cette population, disposée à une confiance aussi candide, s'aperçût enfin qu’elle n’avait plus à compter que sur elle-même pour assurer son honneur et sa liberté »[15]. La convention d'armistice prévoit notamment la convocation d'uneAssemblée nationale chargée de conclure le traité de paix : lesélections législatives du marquent ainsi la rupture entre les départements ruraux qui portent à la Chambre une majorité monarchiste, conservatrice et réactionnaire, et le peuple parisien résolument hostile à l'armistice qui choisit d'élire 36 députés républicains sur les 43 sièges à pourvoir dans la capitale[9]. Pour les Parisiens, l'humiliation est totale : l'armistice prévoit, outre l'annexion de l'Alsace-Lorraine et le versement d'une indemnité de guerre de 5 milliards de francs, l'occupation partielle de la ville par les Allemands pendant trois jours, ce qui est vécu selon l'historienMichel Cordillot comme« une injure faite au patriotisme et à l'abnégation » d'une population exaspérée[9].
À cela s'ajoute une série de mesures vexatoires. Le, la nomination du général bonapartisteLouis d'Aurelle de Paladines à la tête de laGarde nationale est perçue comme une nouvelle provocation. Le, l'Assemblée nationale met fin au moratoire sur leseffets de commerce, ce qui pousse des milliers d'artisans et de commerçants à la faillite, et supprime la solde quotidienne de nombreux gardes nationaux en décidant de ne la verser qu'aux seuls individus en mesure de prouver leur indigence. L'Assemblée choisit par ailleurs de s'installer à Versailles,« décapitalisant ainsi Paris au profit de la ville des rois » selon l'expression deJacques Rougerie[9],[16].
Toutes ces mesures entraînent la radicalisation des éléments les plus modérés, cependant que laFédération de la Garde nationale s'organise et finit par établir unComité central le[14]. Dès la fin février, les troupes régulières se retirent des quartiers populaires de la ville, où la tension s'accroît. Legénéral Vinoy, nommé gouverneur de la capitale, tente vainement de rétablir l'ordre en multipliant les mesures répressives : interdiction des réunions et suppression de six journaux républicains[9].
« Poussé à bout par une série d’événements formidables, [Paris] ressemblait à un canon que l'on a chargé jusqu'à la gueule et que les mains imprudentes du gouvernement ont fait partir. »
Chef du pouvoir exécutif,Adolphe Thiers est déterminé à rétablir l'ordre à Paris avant que l'Assemblée nationale ne commence à siéger àVersailles le. Pour ce faire, il compte s'emparer des canons parisiens, acquis pendant le siège par souscription populaire, et que les gardes nationaux ont installé sur les hauteurs de la ville, deMontmartre àBelleville, mais également sur laplace des Vosges[9],[18].
Le au soir, évaluant mal l'état d'esprit des Parisiens, Thiers réunit les membres du gouvernement et les chefs militaires pour élaborer le plan d'une offensive prévue pour le lendemain et qui consiste à reprendre les canons tout en arrêtant les principaux meneurs du mouvement[19],[20]. Dans le même temps, il fait imprimer une affiche qui doit être placardée dans les rues de Paris afin d'appeler le peuple à soutenir son initiative, et, conscient de l'influence du révolutionnaireAuguste Blanqui sur le mouvement social parisien, il le fait arrêter alors que ce dernier se repose chez un ami médecin àBretenoux dans leLot[19],[21].
Environ 15 000 soldats de l'armée régulière sont mobilisés. Les 4 000 hommes dugénéral Susbielle et dugénéral Lecomte doivent s'emparer des canons de Montmartre tandis que la division dugénéral Faron, forte de 6 000 hommes, doit faire de même auxButtes-Chaumont et à Belleville, quartiers populaires entièrement acquis aux Fédérés. Les hommes dugénéral Maud'huy doivent pour leur part s'installer à laBastille, tenir lefaubourg Saint-Antoine et les ponts de laSeine afin d'isoler la rive gauche[19],[20]. Adolphe Thiers néglige ainsi les quartiers sud de la ville, qu'il juge trop éloignés du théâtre principal des opérations, quand bien même le13e arrondissement est tombé lui aussi, depuis le, sous le contrôle des Fédérés[19].
Arrivée devant la mairie du18e arrondissement des canons repris à l'armée.
Les troupes progressent de nuit et au matin du, les canons sont saisis sans difficulté. Il faut cependant les transporter et les chevaux manquent. À Montmartre, le peuple parisien s'éveille et s'oppose à la troupe. Tandis que les gardes nationaux se rassemblent, le général Lecomte donne l'ordre de faire feu, mais ses soldats refusent d'obtempérer etfraternisent avec la foule. Le même scénario se répète dans les différents quartiers. Lecomte est capturé et, malgré la demande de protection du maire du18e arrondissement,Georges Clemenceau, il est finalement exécuté en fin de journée en compagnie dugénéral Clément-Thomas, l'ancien commandant de la garde nationale qui avait participé à la répression dusoulèvement de juin 1848, reconnu en civil sur un boulevard.
En fin de matinée, les gardes nationaux s'activent pour se protéger d'un retour de l'armée. Ils occupent des points stratégiques et desbarricades sont érigées à la hâte. Ils passent à l'offensive dans l'après-midi et la reconquête populaire contraint les troupes régulières à se replier en direction duChamp-de-Mars. Vers16 h, Adolphe Thiers décide de gagner Versailles et donne l'ordre d'évacuation des troupes. Dans la soirée, malgré la résistance deJules Ferry, l'Hôtel de ville est évacué à son tour. Les Fédérés en prennent possession et leComité central de la Garde nationale s'y installe vers minuit[19],[20].
Apprenant les événements,Victor Hugo écrit dans son journal :« Thiers, en voulant reprendre les canons de Belleville, a été fin là où il fallait être profond. Il a jeté l'étincelle sur la poudrière. Thiers, c'est l'étourderie préméditée »[22].
Après la journée du, les Fédérés contrôlent la plus grande partie de la capitale et occupent les principaux lieux du pouvoir abandonnés par le gouvernement en fuite, de même que les grandes casernes de la ville et six mairies d'arrondissement sur vingt[19]. S'ouvre alors une période que l'historienJacques Rougerie qualifie de« semaine de l'incertitude »[23].
Dès sa prise de fonction, et parce qu'il estime que sa compétence se limite à la représentation et à la défense de la Garde nationale, le Comité central annonce la tenue d'élections municipales, fixées dans un premier temps au mais finalement organisées le. En attendant, il nomme plusieurs de ses membres à la tête des différents secteurs de l'administration municipale :François Jourde etEugène Varlin aux Finances, Victor Grêlier etÉdouard Vaillant à l'Intérieur, Lucien Combatz à la direction du Télégraphe,Édouard Moreau de Beauvière à la tête de l'Imprimerie nationale et duJournal officiel,Émile-Victor Duval etRaoul Rigault à lapréfecture de Police, tandis queJules Bergeret est nommé commandant de la place etAdolphe Assi gouverneur de l'hôtel de ville[14]. Par ailleurs, le Comité central adopte une série de mesures urgentes ou symboliques : occupation des édifices publics et des lieux du pouvoir, levée de l'état de siège dans ledépartement de la Seine, libération des prisonniers politiques, rétablissement de laliberté de la presse, suspension de la vente des objets déposés auMont-de-piété, prorogation des échéances de loyers ou encore interdiction d'expulsion des locataires[24].
Pendant plusieurs jours, le Comité central s'efforce d'étendre son pouvoir à l'ensemble de la ville alors que certains quartiers bourgeois sont encore tenus par des bataillons de gardes nationaux favorables à l'ordre versaillais. Il négocie étroitement avec les élus de la capitale (maires, adjoints et députés), à qui le ministre de l'IntérieurErnest Picard a confié provisoirement par décret l'administration de la ville et qui tentent finalement de jouer le rôle de médiateurs entre Versailles et la Commune[24]. Un « parti des maires » se constitue autour dePierre Tirard,Frédéric Arnaud,Hippolyte Carnot,Henri Martin etGeorges Clemenceau, respectivement maires des2e,7e,8e,16e et18e arrondissements, et des députésHenri Tolain,Charles Floquet,Édouard Lockroy,Victor Schœlcher etLouis Greppo[25]. Au soir du, un accord est trouvé entre les élus parisiens, qui s'engagent à porter à l'Assemblée les exigences des insurgés, et le Comité central qui s'engage à restituer l'Hôtel de ville. Ainsi le, à la séance d'ouverture de l'Assemblée à Versailles, dix-sept députés parisiens déposent les projets de lois convenus avec le comité : Lockroy défend l'élection des cadres de la Garde nationale, Clemenceau porte la demande d'élections municipales etJean-Baptiste Millière dépose le projet de loi sur la prorogation des échéances, l'Assemblée votant l'urgence pour ces deux derniers projets[26].
Cependant, le même jour, sous l'impulsion duComité des vingt arrondissements, le Comité central refuse finalement de céder l'Hôtel de ville et le lendemain, à l'Assemblée,Jules Favre brandit à la tribune la menace d'une guerre civile. Le, sur proposition d'Étienne Vacherot, l'Assemblée rejette le projet d'élections municipales[27]. Les négociations trainent et le, une députation de maires tente de se faire recevoir par la Chambre, en vain. La majorité rurale conservatrice s'obstine dans le refus du compromis : à la fois rejetés par les Versaillais et menacés par les insurgés, les élus parisiens cèdent et abandonnent leurs tentatives de conciliation. Clemenceau déclare à cet égard :« Nous sommes pris entre deux bandes de fous ». Sept députés, sept maires et trente-deux adjoints acceptent le principe des élections municipales, malgré l'opposition du gouvernement[25].
Le, à la veille des élections municipales, leComité central de la Garde nationale lance auprès des Parisiensun appel à la vigilance et à la réflexion avant d'élire leurs représentants[28]. Le nombre de votants s'élève à 230 000 sur les 475 000 inscrits que comptent la capitale, soit uneabstention supérieure à 50 % qui s'explique en partie par le départ de nombreux Parisiens pendant et après le siège de la capitale. Toutefois, la légitimité de la Commune est certaine car les candidats communards obtiennent environ 190 000 voix contre seulement 40 000 voix aux partisans de l'ordre versaillais. PourMichel Cordillot,« l'instauration de la Commune répond donc bien à une forte volonté populaire, quoique non majoritaire dans l'absolu une fois les abstentions prises en compte »[29].
Le résultat du scrutin témoigne d'un profond décalage entre les arrondissements populaires de l'Est et du Nord de Paris qui votent massivement pour les candidats fédérés, l'adhésion étant totale dans le20e arrondissement où les candidats communards recueillent près de 100 % des voix et où l'abstention n'est que de 24 %. Dans les arrondissements plus bourgeois de l'Ouest et du Centre, révolutionnaires et conservateurs font pratiquement jeu égal. Sur les 85 élus, 70 sont favorables à la Commune[29]. Les 15 autres élus, membres du « parti des maires », démissionnent rapidement pour marquer leur désaccord avec les premières mesures d'urgence. Quelques républicains les imitent ensuite pour contester le fait que la Commune outrepasse ses attributions municipales[29].
Le Conseil est représentatif des classes populaires et issues de la petitebourgeoisie parisienne : 33 artisans et petits commerçants (cordonniers, relieurs, typographes, chapeliers, teinturiers, menuisiers, bronziers), 24 professions libérales ou intellectuelles (12 journalistes, 3 avocats, 3 médecins, 2 peintres, 1 pharmacien, 1 architecte, 1 ingénieur, 1 vétérinaire), et 6 ouvriers (métallurgistes).
29 avril 1871 : manifestation pacifiste defrancs-maçons sur les fortifications pour demander l'arrêt des bombardements de Paris et l'ouverture de négociations[30].
Par ailleurs, près d'un quart des élus au conseil de la Commune sontfrancs-maçons, notamment Charles Beslay, Félix Pyat,Gustave Lefrançais ou Eugène Protot[32].
Du fait des démissions, de la mort au combat de certains élus ou de leur impossibilité d'être à Paris, telAuguste Blanqui, toujours emprisonné[29], 31 sièges sont vacants au conseil de la Commune[32] et des élections complémentaires sont organisées le après avoir été deux fois ajournées[29]. Ces élections montrent le signe d'une première désaffection de la population parisienne à l'égard de la Commune, l'abstention atteignant plus de 70 %. Leur validation est aussitôt débattue et deux nouveaux membres démissionnent aussitôt car ils estiment leur élection non valide du fait de n'avoir pas obtenu les voix d'un huitième des inscrits. Pour les adversaires de la Commune comme pour le gouvernement versaillais, qui considèrent que les insurgés du ont usurpé le pouvoir, cet échec relance la question de la légitimité politique du mouvement[29].
Le, les neuf commissions sont renouvelées et comptent chacune à leur tête un délégué, ces neuf délégués constituant à leur tour l'exécutif de la Commune[33].
L'efficacité de la Commission exécutive est rapidement mise en cause : le, le jacobinJules Miot propose la création d'un Comité de salut public pour donner tous les pouvoirs à un groupe d'hommes chargés de coordonner la lutte contre Versailles. Ses opposants dénoncent la création d'un pouvoir dictatorial qui risque de conduire à la suppression des libertés individuelles ainsi qu'une atteinte aux principes mêmes de la Commune et de son élection. Il est néanmoins adopté le par 45 voix contre 23 et se compose de cinq membres :Armand Arnaud,Léo Melliet,Gabriel Ranvier,Félix Pyat etCharles Gérardin[34],[31].
L'action du Comité de salut public demeure sans effet : selonMichel Cordillot, l'aggravation de la situation militaire met en évidence« l'impuissance d'un organisme dont les pouvoirs n'ont pas été clairement définis et qui entend se mêler de tout ». Le, Gérardin, Meillet et Pyat sont remplacés parÉmile Eudes,Charles Ferdinand Gambon etCharles Delescluze, ce dernier étant lui-même remplacé deux jours plus tard parAlfred-Édouard Billioray après sa nomination comme délégué à la Guerre[34].
Le Conseil de la Commune se divise en « majorité » et « minorité » : les majoritaires, qui rassemblent principalement des jacobins et des blanquistes, se veulent les continuateurs de l'action des « montagnards » de1793 et revendiquent le vite de mesures centralisatrices, voire autoritaires ; les minoritaires comptent surtout des membres de l'Internationale et des radicaux et s'attachent à promouvoir des mesures sociales pour transformer la société. Partisans d'une République sociale, démocratique et morale, ils publient unManifeste le qui dénonce le fait d'avoir placé le pouvoir de la Commune« entre les mains d'une dictature » et réclame l'établissement de la liberté politique[31]. La majorité ayant exigé le désaveu duManifeste, les membres de la minorité refusent de siéger au conseil et n'y reviennent que le, premier jour de laSemaine sanglante. C'est au cours de cette séance que Billioray avertit les communards de l'entrée des Versaillais dans Paris. Opposés sur les questions politiques, majoritaires et minoritaires s'unissent néanmoins dans le combat contre l'armée régulière[31].
« La Révolution communale, commencée par l'initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la Patrie ses malheurs et ses désastres. »
La Commune administre Paris jusqu'au 20 mai. De nombreuses mesures sont prises et appliquées pendant les 72 journées d'une intense activité législative. La Commune n’ayant aucune légitimité au regard du gouvernement légal du pays, ces mesures disparaissent avec elle sans qu’il soit nécessaire de les abolir explicitement ensuite. Certaines seront reprises par la République plusieurs décennies plus tard.
Dès son installation, le conseil de la Commune s'attache à régler les questions qui sont à l'origine dusoulèvement en adoptant précisément des mesures pour lutter contre la précarité de la population parisienne. Le, les loyers non payés d' à sont remis aux locataires qui obtiennent également le droit de résilier leurs baux pendant six mois, ou de proroger pendant trois mois le congé donné. Le, les logements vacants sont réquisitionnés et mis en location à la seule condition de fournir un état des lieux aux représentants des possesseurs en titre et de sceller les meubles contenant des objets portatifs. Les poursuites concernant les échéances commerciales non payées sont suspendues et le, un délai de trois ans est accordé pour leur règlement. De même, la vente des objets déposés auMont-de-piété est suspendue le et, le, le dégagement gratuit des dépôts de moins de 20 francs est permis[36].
La solidarité est également organisée : une pension est versée aux blessés ainsi qu'aux veuves (600 francs) et aux orphelins (365 francs) des gardes nationaux tués au combat (8 et 10 avril) ; le 25 avril, un décret réquisitionne les logements vacants au profit des sinistrés des bombardements allemands et versaillais ; des orphelinats sont créés avec l'aide en fourniture des familles parisiennes.
La question du ravitaillement est moins cruciale que pendant le siège hivernal de Paris par les Prussiens mais le conseil de la Commune assure la baisse des prix et l'approvisionnement de la capitale malgré la suppression des correspondances avec les départements et l'interdiction des convois fluviaux décidées par le gouvernement versaillais. Les denrées sont acheminées par voie terrestre et les marchés parisiens bénéficient également des terres agricoles et des jardins situés entre les fortifications et les lignes allemandes. La commission des Subsistances décide par ailleurs d'acheter en gros certains produits de consommation pour les vendre à prix coûtant et le, le sel est offert aux boulangers[36]. Seuls la viande et le pain sont taxés, mais dans certains arrondissements, des boucheries municipales et des cantines sont mises à disposition des plus démunis[37].
La destruction de lacolonne Vendôme, considérée comme le symbole dudespotisme impérial,« un monument de barbarie, un symbole de la force brute et de la fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus », est décrétée le et réalisée le[38]. De même, l'hôtel particulier d'Adolphe Thiers est détruit le : la Commune envisage d'édifier un square public à son emplacement, tandis que le linge, les objets et le mobilier précieux seraient redistribués ou vendus aux enchères au profit des veuves et des orphelins[38].
Renversement par les Communards de la colonne Vendôme portant la statue de l'empereur Napoléon Ier, le 16 mai 1871.
La Commune prend d'autres mesures symboliques : ledrapeau rouge est adopté le et lecalendrier républicain (an 79 de la République) remis en vigueur. Il semblerait également que les membres du Comité central se soient attribués un insigne-médaille. Mais l'usage de cette médaille, dont plusieurs exemplaires sont aujourd'hui conservés, n'est pas clairement prouvé[39].
Du fait de« la présence de militants à forte expérience internationale », selon l'historienJean-Louis Robert, les communards défendent l'idée d'une République universelle et les étrangers, nombreux à Paris avant le déclenchement de la guerre contre la Prusse, sont bien accueillis. Bien que la Commune ne se préoccupe pas de la question de lanaturalisation, elle reçoit favorablement les étrangers, considérant que« toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent ». C'est ce qui permet, entre autres, au HongroisLéo Frankel d'être élu au Conseil puis comme Délégué au Travail, ou aux PolonaisJarosław Dąbrowski etWalery Wroblewski de recevoir le commandement de plusieurs bataillons[41]. De même, les étrangers bénéficient des mêmes droits sociaux que les Français : leurs enfants sont accueillis dans les écoles publiques et les allocations aux familles des gardes nationaux leur sont ouvertes[41].
Manifestation ouvrière àLondres le dimanche 16 avril 1871 en soutien à la Commune. Gravure d'Edwin Buckman pourThe Graphic.
Le 16 avril, un décret réquisitionne les ateliers abandonnés par leurs propriétaires (assimilés à des déserteurs) ; il prévoit de les remettre à des coopératives ouvrières après indemnisation du propriétaire. Deux ateliers fonctionnent ainsi pour la fabrication d'armes ; la journée de travail y est de 10 heures et l'encadrement est élu par les salariés. Le 20 avril, les bureaux de placement de la main d'œuvre, entreprises privées très florissantes sous l'Empire, monopoles agissant bien souvent comme des « négriers », sont supprimés et remplacés par des bureaux municipaux. Le même jour, le travail de nuit dans les boulangeries est interdit, mais il faut lutter contre letravail clandestin par des saisies de marchandises et l'affichage de la sanction dans les boutiques. Pour contrer une pratique très répandue, la Commune interdit les amendes patronales et retenues sur salaires, dans les administrations publiques comme dans les entreprises privées (28 avril). Pour lutter contre le sous-salariat dans les appels d'offres concernant les marchés publics, un cahier des charges avec indication du salaire minimum est créé.
La Commune annonce les prémices de l'autogestion[42]. Dans les entreprises, un conseil de direction est élu tous les 15 jours par l'atelier et un ouvrier est chargé de transmettre les réclamations.
Pendant la Commune, sous l'impulsion d'Élisabeth Dmitrieff, jeune militante russe de l'Internationale, et deNathalie Lemel, ouvrièrerelieuse, se crée l'un des premiers mouvementsféminins de masse, l'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. L'Union réclame ledroit au travail et l'égalité des salaires (un commencement d'application est mis en place pour les institutrices), elle participe au recensement des ateliers abandonnés par leurs patrons (les francs fileurs) réfugiés à Versailles et organise des ateliers autogérés. La Commune reconnaît l'union libre (elle verse une pension aux veuves de fédérés mariées ou non, ainsi qu'à leurs enfants légitimes ou naturels)[44],[45], interdit la prostitution, met en place un début d'égalité salariale et décrète la séparation des Églises et de l'État dans les écoles et les hôpitaux. Des femmes se battent — commeLouise Michel et d'autres — sous l'habit des « fédérés » et défendent Paris contre les « Versaillais » sur les barricades (elles sont une centaine,place Blanche, avec Nathalie Lemel), rejoignent le front en tant qu'ambulancières ouvivandières — les témoignages deVictorine Brocher ou d'Alix Payen nous sont parvenus — ou poursuivent les gardes nationaux réfractaires dans Paris — unelégion des Fédérées armée est levée pour cette tâche. Sur le chemin de l'émancipation des femmes, la Commune a marqué une étape importante[44],[45].
La Commune doit faire face à l'absentéisme des fonctionnaires, qui pour une grande part sont partis à Versailles avecAdolphe Thiers ou restent chez eux comme ce dernier le leur ordonne. Il s'agit aussi de changer l'état d'esprit de ces agents publics recrutés sous le Second Empire. La Commune décide l'élection au suffrage universel des fonctionnaires (y compris dans la justice et dans l'enseignement), l'instauration d'un traitement maximum (2 avril) de 6 000 francs annuels (l'équivalent du salaire d'un ouvrier[réf. nécessaire]) et l'interdiction du cumul (4 mai). Les fonctionnaires ne doivent plus le serment politique et professionnel.
Les communards défendent l'idée d'une justice plus démocratique, où les magistrats seraient élus par le peuple, davantage accessible aux plus pauvres, et qui garantit les droits des accusés, contrairement au caractère arbitraire de la Justice impériale. Les communards souhaitent donc une justice humaniste, considérant que le vol est le plus souvent l'expression de la misère, et l'établissement d'unÉtat de droit, mais ce projet est largement contredit par le contexte de guerre civile qui oppose Fédérés et Versaillais[46]. Par ailleurs, la commission de la Justice, dirigée par le jeune avocatEugène Protot, se heurte à l'absence de magistrats de métier, la plupart des professionnels de la justice ou du droit ayant rejoint Versailles, et à l'activité répressive deRaoul Rigault à la Sûreté générale. Plusieurs mesures sont adoptées néanmoins : le décret du stipule que les perquisitions et réquisitions sans mandat sont interdites, et que l'arrestation ne peut être maintenue au-delà de24 h sans l'accord de la délégation à la Justice ; la liberté de la défense est déclarée supérieure à tous les évènements dans les juridictions d'exception[46] ; les enfants légitimés sont considérés comme reconnus de droit ; le mariage libre par consentement mutuel est instauré (avec un âge minimum de 16 ans pour les femmes, 18 ans pour les hommes) ; la gratuité des actes notariaux (donation, testament, contrat de mariage) est décidée.
Divisée sur la question de lapeine de mort, la Commune ne se prononce pas sur son abolition mais laguillotine est brûlée et les exécutions doivent être validées par laCommission exécutive. Les juges d'instruction nommés par Protot font preuve d'une certaine clémence envers les prisonniers pour délit de droit commun, et de nombreux voleurs détenus depuis plusieurs sans instruction sont libérés. Une commission chargée d'inspecter les prisons est d'ailleurs fondée. De même, la guerre civile conduit les communards à créer deux juridictions exceptionnelles dont le fonctionnement se révèle peu efficace, l'une consacrée à l'application du décret des otages, l'autre visant au respect de la discipline militaire, aux questions d'espionnage ou de trahison[46].
La Commune entend faire de l'éducation une question prioritaire alors que 32 % des enfants parisiens ne fréquentent aucune école à cette époque[47]. Une commission de l'Enseignement est mise en place sous la direction d'Édouard Vaillant dans le but d'affirmer la liberté de conscience en garantissant la laïcité et la gratuité de l'école communale afin qu'elle devienne un droit pour tous quelle que soit l'origine sociale. Pour les insurgés, l'éducation ne doit donc pas se limiter à l'acquisition de connaissances mais relever d'un projet d'émancipation global[47]. Le, la Commune décrète laséparation de l'Église et de l'État, la suppression du budget des cultes et la sécularisation des biens des congrégations religieuses[48]. Les communards réaffirment cependant leur tolérance à l'égard du fait religieux, à condition qu'il soit restreint à la sphère privée[47].
Conformément au souhait de la société de l'Éducation nouvelle, qui inspire le programme de réforme scolaire communard[49] et pour qui la qualité de l'enseignement est« déterminée tout d'abord par l'instruction rationnelle, intégrale, qui deviendra le meilleur apprentissage possible de la vie privée, de la vie professionnelle et de la vie politique ou sociale », la Commune veut remplacer l'enseignement religieux par un enseignement scientifique qui s'appuie sur des faits constatés et indiscutables. Dans le même temps, les principes d'un enseignement technique et professionnel sont jetées, et la Commune entend promouvoir une instruction laïque, gratuite et obligatoire pour les enfants des deux sexes. Compte tenu de la brièveté de l'insurrection, la commission pour l'Enseignement ne peut entreprendre des réformes significatives, et les deux écoles professionnelles pour les filles et les garçons qui devaient s'ouvrir le en sont empêchées par l'entrée des Versaillais dans la capitale. Mais dans plusieurs arrondissements, des commissions locales travaillent efficacement : à titre d'exemple, dans le11e arrondissement, 12 000 enfants pauvres sont scolarisés dans des établissements entièrement laïcisés[47].
Sur un autre plan, la Commune encourage l'éducation populaire : laSorbonne accueille des conférences de l'Association philotechnique, une bibliothèque communale qui propose des lectures publiques et des conférences populaires est ouverte dans le13e arrondissement[47].
Nombreux sont les artistes engagés dans l'insurrection et l'historienJean-Louis Robert constate que la Commune se démarque par« une visée où les arts devraient, comme d'autres activités, relever de l'association ouvrière et de la démocratie sociale »[50]. L'appel lancé le parGustave Courbet aboutit à la création de laFédération des artistes de Paris qui est définitivement constituée le avec l'élection d'une commission fédérale de 47 membres qui représentent la diversité des métiers[50],[51] : ainsi l'art ne se limite plus auxbeaux-arts réservés à une élite mais intègre également lesarts décoratifs dans une ambition démocratique et émancipatrice[52].
Le programme de la Fédération se développe autour de quatre grandes principes : d'une part, la liberté de l'art et sa libre expansion,« dégagée de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges », dont découle la suppression des écoles d'art officielles ; l'autogestion des artistes afin qu'ils prennent eux-mêmes la direction des grands musées parisiens et contrôlent la distribution de leurs œuvres ; la fraternité et l'égalité des artistes pour assurer l'amélioration de leurs conditions matérielles tout en supprimant le favoritisme, les privilèges et les récompenses des salons ; enfin la responsabilité sociale et morale des artistes qui doivent participer à la« régénération de la République » en démocratisant l'art par la généralisation de son enseignement, la participation des artistes aux fêtes publiques et la diffusion du« luxe communal » qui consiste à répandre la beauté et les chefs-d'œuvre jusqu'aux« plus humbles communes de France »[50].
Gustave Courbet devient le président de cette nouvelle fédération dont certains membres élus ne sont pas présents à Paris, commeCamille Corot,Honoré Daumier ouJean-François Millet, retirés en province, ou d'autres refusent leur mandat, si bien que seule une vingtaine d'artistes participent activement aux activités de la fédération[51]. C'est donc une toute nouvelle organisation sociale de la profession qu'envisagent les artistes engagés[53], mais l'action de la fédération est en réalité relativement modeste par le caractère éphémère de la Commune. Tous les musées n'ont pu être rouvert au public, en particuliercelui du Luxembourg et la grande exposition envisagée pour le ne peut avoir lieu, après l'écrasement de l'insurrection. En revanche, la commission s'occupe activement de la sauvegarde des collections et remet la main sur des œuvres que s'étaient appropriées les dignitaires du Second Empire[50].
De la même manière, les artistes du spectacle (musiciens, comédiens, chanteurs et compositeurs) s'organisent en fédération sous l'impulsion de l'auteur-librettistePaul Burani, du chanteur et ouvrier-typographe Jules Pacra ou de Jules Perrin, fondateur de l'Union des Artistes lyriques des Cafés-concerts en 1865. La Fédération du spectacle ne partage pas le même idéal socio-politique que son homologue des Beaux-Arts mais elle développe rapidement des actions concrètes permettant la reprise immédiate du travail[53],[50]. La Fédération participe ainsi activement à l'organisation de représentations ou de concerts d'une grande variété, dont les grands concerts organisés aujardin des Tuileries ne sont qu'un exemple. Elle soutient également la création d'un bataillon artistique qui permet aux artistes d'éviter les temps d'arrêt imposés par le service dans la Garde nationale. Un décret proposé parÉdouard Vaillant et adopté le garantit« la liberté des arts et l'indépendance esthétique et matérielle des artistes » en faisant cesser« le régime de l'exploitation par un directeur ou une société » pour le remplacer immédiatement par« le régime de l'association »[50]. Parmi les principaux artistes du spectacle engagés dans la Commune figurent le chanteur comique populaire Henri Plessis, l'actriceAgar ou la chanteuseRosa Bordas[50].
Selon l'historienQuentin Deluermoz,« dès mars 1871, la révolte parisienne est sans doute l'un des événements les plus médiatisés de l'époque »[54]. La Commune est suivie par les journaux européens aussi bien que dans l'aire d'influence britannique (Canada, Inde, Australie) et dans l'espace atlantique (Brésil, Mexique, États-Unis)[54]. D'après l'examen des télégrammesReuters circulant sur le réseau ducâble télégraphique transatlantique, l'écrasante majorité des informations concerne l'insurrection parisienne« alors que de nombreux « faits » signifiants se déroulent bien entendu à l'échelle de la planète »[54]. Selon l'historienSamuel Bernstein(en),« aucun thème économique ou politique […], à l'exception de la corruption gouvernementale, n'a reçu plus de gros titres dans la presse américaine des années 1870 que la Commune de Paris »[55]. En France, l'insurrection parisienne a été très largement combattue par la presse, tant monarchiste que républicaine modérée[56].
Proclamation des résultats des élections le 28 mars 1871, sur la place de l'Hôtel de Ville, par Auguste Lamy.
Partisans et membres de la Commune décrivent une atmosphère de paix et de tranquillité dans une ville ayant recouvré sa liberté :Jules Vallès évoque« le murmure de cette révolution qui passe, tranquille et belle, comme une rivière bleue… » etGustave Courbet dresse un portrait idyllique de ces quelques semaines d'exercice :« Point de police, point de sottise, point d'exaction d'aucune façon, point de dispute… C'est un vrai ravissement »[38]. L'avocat et journaliste américainFrank Morrison Pixley(en), présent à Paris pendant une bonne partie de l'insurrection, s'attache à défendre l'image des communards dont il salue l'ordre, la sobriété et le respect, affirmant n'avoir constaté aucun acte de pillage ni de vandalisme[37].
À côté des personnalités élues, les classes populaires de Paris manifestent une extraordinaire effervescence politique et une vie démocratique intense. Les élections maintiennent la tension politique et les cérémonies officielles permettent de grands rassemblements festifs et populaires, comme l'installation duconseil de la Commune à l'hôtel de ville le ou la démolition de lacolonne Vendôme le[38],[37]. Dans les quartiers, les concerts, les obsèques de gardes nationaux ou les défilés des bataillons revenant des combats donnent lieu à des rassemblements importants qui marquent la vie des Parisiens[37]. Malgré l'approche des troupes versaillaises, la vie quotidienne se poursuit dans une relative tranquillité, et les cafés et les commerces restent longtemps ouverts bien que l'activité économique de la capitale soit encore ralentie[37].
La plupart des témoins directs, qu'ils soient favorables ou non à la Commune, décrivent une atmosphère de paix et de tranquillité retrouvées après les souffrances du siège, et ce malgré la menace des combats : l'écrivainÉmile Zola observe ainsi« aux Tuileries, les femmes brodant à l'ombre des marronniers, tandis que, là-haut, du côté de l'Arc de Triomphe, des obus éclatent »[38]. Le contraste est d'ailleurs saisissant entre les quartiers de l'Ouest parisien, très calmes, où une grande partie de la population avait quitté la ville dès les premiers jours de l'insurrection, et les quartiers du Nord et de l'Est, très animés[37]. La réappropriation des Tuileries, dont lesjardins sont ouverts dès le et l'ancienpalais impérial le, symbolise la souveraineté retrouvée du peuple[38].
Sous la Commune, le peuple redécouvre sa souveraineté par le biais de plusieurs réseaux de sociabilité, en premier lieu les compagnies de la garde nationale qui finissent« par former une petite ville ou une petite république, ayant ses délibérations, nommant ses officiers et ses délégués, soumise à la vie fiévreuse de la grande crise », selonCamille Pelletan[38]. Surtout, la population se retrouve dans de nombreux lieux pour y discuter de la situation, proposer des solutions, voire faire pression sur les élus ou aider l'administration communale. Nombreux pendant lesiège et interdits en février, lesclubs se multiplient rapidement après le et se réunissent chaque soir dans les salles de bal, les amphithéâtres universitaires mais aussi les églises dont certaines sont néanmoins laissées à la disposition du culte en journée[57]. Présents dans chaque arrondissement[57], ces clubs constituent selonJacques Rougerie un« immense défouloir » où se développe une forme de« communisme élémentaire »[58]. Les propriétaires, les accapareurs et les riches bourgeois,« ennemis du peuple », y sont attaqués violemment, de même que les prêtres et la religion, la magistrature et l'armée de métier. La prostitution, l'ivrognerie et le vol sont condamnés au profit d'une forme de probité et des vertus républicaines que le peuple entend promouvoir en même temps que le développement d'une éducation populaire et de l'instruction publique. Par ailleurs, les clubs entendent défendre l'exercice plein et entier de sa souveraineté par le peuple et affirmer son droit de contrôler les actes des élus qu'il voit comme ses« mandataires »[38],[57].
Certains clubs touchent une large audience comme leclub Ambroise qui édite son propre journal,Le Prolétaire, mais leur effet est limité par le manque de coordination et de coopération. Toutefois, témoins de l'effervescence populaire et spontanée qui accompagne le mouvement communaliste, les clubs ont permis« la mise en pratique d'une forme de démocratie directe originale et inventive au caractère profondément libertaire »[57].
Par ailleurs, les sociétés ouvrières se développent et l'Association internationale des travailleurs compte jusqu'à 35 sections en dans différents corps de métiers : cheminots, ébénistes, tapissiers, bijoutiers, lithographes, chaudronniers ou encore travailleurs du cuir[59]. Les femmes sont elles aussi actives dans les réunions et le, sous l'impulsion de la relieuseNathalie Lemel et de la militante russeÉlisabeth Dmitrieff, une organisationféministe est fondée, l'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, qui revendique la guerre contre Versailles et l'émancipation de la classe ouvrière[60],[61]. Sur le plan militaire, elle parvient à mettre en place un service aux ambulances, aux cantines ou aux barricades, mais son action porte également sur des aspects sociétaux, avec la fermeture desmaisons de tolérance, l'interdiction de laprostitution sur la voie publique et la reconnaissance de l'union libre, et sur le plan politique avec la création d'ateliers coopératifs gérés par des femmes[60],[61].
La presse connaît ainsi un véritable essor pendant la Commune : près de 70 journaux sont créés et leur diffusion massive est encouragée par un prix de vente assez faible, entre 5 et 10 centimes par numéro. Parmi les journaux les plus influents et les plus lus figurentLe Cri du peuple deJules Vallès, qui tire de 50 000 à 100 000 exemplaires[63], ouLe Père Duchêne d'Eugène Vermersch, une feuille virulente que l'historienJacques Rougerie décrit comme un véritable« écho des aspirations populaires » et dont les bénéfices servent à financerLa Sociale, un organe ouvert aux féministes commeAndré Léo[62].Jacques Rougerie prend notamment exemple sur l'article du révolutionnaireJules Nostag,l'Aube, publié le 9 avril 1871 dansLa Révolution politique et sociale dont il est le rédacteur en chef : "Il est de la main d'un obscur international, mais vaut bien les plus beaux éditoriaux de Vallès"[64]. LeJournal officiel est lui aussi tiré à quelques milliers d'exemplaires et son édition allégée du soir est largement commentée dans les réunions[63].
L'expérience de la Commune se distingue par unanticléricalisme populaire très développé qui trouve son origine dans le soutien de l'Église à l'Empire et de sa complicité avec les Versaillais[48].
Des actes de profanation sont également relevés, de même que des cérémonies parodiques, certains communards revêtant des habits liturgiques pour s'adonner à de fausses communions[48].
Attaque de l'armée contre les insurgés retranchés autour de la mairie deLa Guillotière, les 30 avril et 1er mai 1871, dernier épisode de laCommune de Lyon.
Aussitôt après leur accession au pouvoir, les dirigeants de la Commune comprennent qu'ils ne pourront sortir victorieux de leur affrontement avec le gouvernement versaillais sans le soutien de la province. Ainsi, des émissaires sont envoyés à travers le pays dans les premiers jours qui suivent lesoulèvement du et laDéclaration au peuple français du affirme que« c'est à la France de désarmer Versailles par la manifestation de son irrésistible volonté »[65]. Quelques jours plus tôt, le,André Léo etBenoît Malon lancent un « Appel aux travailleurs des campagnes » dans lequel ils prétendent que les intérêts des paysans sont les mêmes que ceux des ouvriers parisiens, les invitant ainsi à les rejoindre dans une guerre« à l'usure, au mensonge et à la paresse ». Ainsi les fédérés parisiens multiplient les initiatives pour rallier la province à la cause de la Commune, de la création d'une commission des Relations extérieures le à celle de l'Alliance républicaine des départements le, mais leur effet est limité[65].
Toutefois, l'élan républicain des dernières années duSecond Empire n'est pas spécifiquement parisien et conduit à la formation de plusieurscommunes insurrectionnelles en province, mais ces mouvements locaux sont eux aussi éphémères et, selon Michel Cordillot, ils s'effectuent« avec une chronologie et des modalités presque toujours différentes des événements parisiens et en fonction de spécificités locales qui doivent être examinées au cas par cas ». Le tissu économique local, les traditions politiques, la présence de personnalités ou d'organisation susceptibles de dynamiser et d'encadrer l'insurrection sont autant de facteurs déterminant les différents soulèvements[66]. Bien avant la capitale, la première Commune estcelle de Lyon, où laRépublique est proclamée en avance sur Paris le au matin. Elle dure jusqu'en janvier de l'année suivante, avant de reprendre de mars à avril[67]. Dans le contexte de l'invasion prussienne, l'effervescence populaire produit de nombreuses émeutes et fait naître le la Ligue du Midi pour la Défense nationale de la République, qui reçoit l'adhésion de plusieurs grandes villes du quart sud-est du pays commeMarseille, Lyon,Montpellier ouGrenoble et se voit imitée début octobre par la Ligue du Sud-Ouest àToulouse et la Ligue de l'Est àBesançon[66].
Le soulèvement parisien du donne lieu à un nouvel épisode d'émeutes urbaines parfois attisées par les émissaires parisiens. Comme en septembre, Lyon est la première ville de province à se soulever : la mairie est envahie le et une Commune est installée le lendemain, avant d'être rapidement évincée par le conseil municipal qui bénéficie de l'appui de la majorité des commandants de bataillon de la Garde nationale. Dans les semaines qui suivent, des mouvements plus ou moins structurés apparaissent àMarseille,Narbonne,Saint-Étienne,Le Creusot, Toulouse, Perpignan, Grenoble, Limoges, Auxerre, Bordeaux, Nîmes ou encoreBesançon[66]. Le, le gouvernement d'Adolphe Thiers fait voter une loi très restrictive et qui prévoit notamment que seules les communes de moins de 20 000 habitants pourront avoir un maire élu, de sorte que les revendications parisiennes apparaissent encore plus légitimes aux yeux des habitants des grandes villes du pays. Pourtant, la majorité des républicains provinciaux ne soutiennent pas la Commune parisienne : d'une part, ils lui reprochent d'être sortie du cadre de la légalité et s'interrogent sur la réalité de son soutien populaire ; d'autre part, ils craignent qu'elle cherche à imposer ses vues à l'ensemble du pays. La volonté de défendre une République démocratique l'emporte ainsi sur les questions sociales et les républicains provinciaux se contentent de proposer une médiation entre Paris et Versailles, en vain[66].
Costumes militaires de la Commune d'après nature par A. Raffet.
D'après l'historien, la Commune ne représente à peu près que la moitié de la population parisienne[68], mais elle bénéficie toutefois d'un vaste soutien populaire comme en témoignent les résultats des élections municipales du[29]. Les travaux deJacques Rougerie apportent des précisions quant à la composition de cette population insurgée, constituée aux deux tiers d'ouvriers[69],[70]. Les ouvriers du bâtiment forment 17 % du total des insurgés, les journaliers 14 % et les ouvriers de la métallurgie, un secteur en plein essor dans la capitale, représentent 12 %. Viennent ensuite les ouvriers des métiers d'arts et du livre (10 %) et ceux du textile et de la chaussure (9 %). Toutefois, la participation de la petite bourgeoisie n'est pas négligeable et nombreux sont les petits patrons, les employés, les boutiquiers et les rentiers qui adhèrent à l'insurrection[69].
Cette origine sociale plutôt modeste explique en partie pourquoi les deux tiers des communards ont un défaut d'instruction, et 20 % des individus arrêtés lors de la répression du mouvement avaient déjà fait l'objet d'une condamnation, dont près de la moitié pour des délits mineurs comme le vagabondage ou le vol à l'étalage. Par ailleurs, les communards sont majoritairement des hommes jeunes : un quart ont moins de 25 ans, un tiers ont de 25 à 35 ans et 29 % ont de 36 à 45 ans. La part des hommes mariés ou veufs est sensiblement égale à celle des célibataires (51 % contre 49 %) et un tiers des insurgés sont pères de famille. L'insurrection n'est pas exclusivement « parisienne » : 70 % des communards sont des provinciaux venus à Paris pour travailler, et environ 5 % sont d'origine étrangère[69].
Bien qu'elle bénéficie d'un vaste soutien populaire, la Commune ne fait pas l'unanimité et des oppositions naissent dès ses premiers jours d'exercice. Le, 28 journaux conservateurs appuient les élus les plus réactionnaires de la capitale qui refuse la tenue de nouvelles élections municipales. Dans le même temps, plusieurs bataillons de gardes nationaux des quartiers bourgeois se regroupent sous l'autorité de l'amiral Saisset et le, une manifestation des « Amis de l'Ordre » est réprimée dans le sang. Dès lors, les partisans du gouvernement versaillais font campagne pour le refus de voter aux élections du, ce qui se traduit par une abstention sensiblement plus forte dans les quartiers cossus. À la suite du vote des premières mesures par le conseil de la Commune, il apparaît ce que l'historienMichel Cordillot appelle« une forme d'opposition par inertie » : certains bataillons refusent progressivement de participer à la lutte contre les Versaillais ; de nombreux hommes refusent la mobilisation et se cachent ou s'enfuient en se laissant glisser à l'aide de cordes le long des remparts ; des groupes de catholiques pratiquants font pression pour libérer des prêtres détenus comme otages, permettre le départ de prêtres et de séminaristes mobilisables, ou encore empêcher la tenue d'unclub dans l'église Saint-Roch[71].
Au fil des semaines, la résistance est plus affirmée. Plusieurs agents versaillais travaillent pour rallier des gardes nationaux à la cause versaillaise et vont jusqu'à tenter de soudoyerJarosław Dąbrowski. Par ailleurs, plusieurs conspirations sont déjouées par les communards, la plupart visant à désorganiser les services en sabotant, à titre d'exemple, l'approvisionnement en munitions[71].
Les prisonniers de retour d'Allemagne sont progressivement intégrés aux régiments provisoires et pour assurer l'union des troupes, le gouvernement« multiplie les gestes de bonne volonté » : les promotions sont nombreuses, le ravitaillement est particulièrement soigné et les uniformes sont renouvelés[72]. Des gratifications incitatives en nourriture, vin ou argent sont accordées aux meilleurs éléments[11]. Par ailleurs, la discipline est renforcée : afin d'éviter la contagion politique et d'endiguer le risque de fraternisation avec les insurgés, des unités compromises lors des émeutes àMontmartre le sont dissoutes et certains de leurs membres sont envoyés enAfrique du Nord, cependant que les actes d'insubordination sont punis sévèrement[72]. La résistance des fédérés et certains actes symboliques comme la destruction de lacolonne Vendôme tendent à renforcer la détermination des soldats de l'armée régulière. Exploitant cette soif de revanche, la propagande du gouvernement relaie auprès des troupes des représentations péjoratives des communards[11].
Par les banlieues nord et est qu'ils contrôlent, les Allemands laissent passer les troupes versaillaises qui veulent contourner Paris. De plus, par convention avec le gouvernement Thiers, ils occupent leChemin de fer du Nord, établissent un barrage de troupes de laMarne àMontreuil et massent 80 canons et 5 000 soldats près de laporte et dufort de Vincennes tenus par la Commune, bloquant ainsi la sortie de la capitale par l'Est.
Face à une armée nombreuse, expérimentée et bien armée, la Commune dispose des hommes de laGarde nationale réunis sous l'égide de laFédération de la Garde nationale, qui reçoit l'adhésion de 215 bataillons sur les 242 que compte la capitale, en grande majorité ceux issus des quartiers populaires[76]. Mais comme l'affirme l'historien Olivier Peynot,« il n'y eut jamais d'armée communarde au sens strict ». De fait, la défense de Paris est assurée par« un agglomérat de bataillons réunis en légion pour chaque arrondissement » mais leur action n'est ni coordonnée ni efficace[77]. Nommé délégué à la Guerre de la Commune le,Gustave Paul Cluseret tente d'organiser l'armée fédérée, mais après l'échec de la tentative de sortie ce même jour, il opte pour une stratégie défensive. Une commission des barricades est constituées pour superviser leur érection, mais les travaux sont lents. Par ailleurs, les réformes qu'il entreprend pour améliorer la discipline, l'administration et l'encadrement de laGarde nationale ont des résultats limités, tant son mode de fonctionnement, basé sur l'élection des officiers et des délégués, renforce les contestataires. Le, Cluseret est remplacé par un autre militaire de formation,Louis Rossel, qui démissionne dix jours plus tard.Charles Delescluze, un journaliste, lui succède[11].
Au début de la Semaine sanglante, la Garde nationale estime disposer de 170 000 hommes en armes, dont 80 000 dans les compagnies de combat, 10 500 en garnison dans les forts au sud et plusieurs milliers de réservistes dans les casernes[78]. Cependant pour l'historienRobert Tombs,« la totalité des forces ne furent jamais disponibles simultanément »[78], et si la garde nationale compte dans ses rangs des soldats compétents, expérimentés et déterminés, d'autres font preuve de tiédeur, n'étant« pas profondément convaincus par une idéologie révolutionnaire »[78]. Elle souffre également d'indiscipline, avec notamment quelques cas spectaculaires d'ivrognerie[78]. L'état-major se rend aussi compte que de nombreux bataillons exagèrent leurs effectifs, parfois pour percevoir des soldes, des équipements ou des rations supplémentaires, dont les surplus sont revendus[78]. D'après le communardGaston Da Costa, la Commune ne pouvait compter que sur 20 000 combattants actifs, ce qui semble assez crédible pour Robert Tombs :« mais il faut rappeler que le niveau d'implication variait beaucoup : certains se contentèrent de poser quelques pavés sur les barricades tandis que d'autres combattaient jour après jour »[79]. Par ailleurs, les soldats n'ont pratiquement pas d'expérience militaire et leur ardeur républicaine s'accompagne d'une certaine réticence à la discipline. Malgré la présence de plusieurs chefs d'expérience commeJarosław Dąbrowski ouLouis Rossel, l'encadrement de la Garde nationale est globalement défaillant[77]. Les étrangers sont d'ailleurs relativement nombreux à s'engager pour la défense de la Commune, même si leur nombre exact est incertain. Belges, Luxembourgeois, Suisses et Italiens sont les plus nombreux, mais les Polonais sont surreprésentés tant parmi les officiers que parmi les simples combattants[41].
Les Fédérés disposent pourtant d'importantes réserves d'armes et de cartouches, cependant que les arsenaux continuent de fonctionner, mais toutes ne sont pas utilisées. D'après Olivier Peynot, sur les 400 000 fusils disponibles, moins de 115 000 sont utilisés, et sur les 1 740 pièces d'artillerie, seules 300 sont mises en action par les insurgés. Les quatre locomotives blindées dont le généralJarosław Dąbrowski s'était emparé àAsnières ne sont utilisées qu'à poste fixe et les douze canonnières dont dispose la flottille de la Commune sont désarmées et leur équipage est envoyé sur d'autres points de défense[77].
Affiche de mobilisation de laGarde nationale le 29 mars 1871.
Batterie avancée de l'armée de Versailles au pont de Neuilly, vers le 5 avril.3 avril : les Fédérés sont repoussés dans la plaine de Nanterre par des tirs d'artillerie duMont-Valérien, d'aprèsAlbert Robida.
Au lendemain dusoulèvement du, plusieurs chefs de bataillons insurgés commeÉmile-Victor Duval,Émile Eudes,Théophile Ferré ouVictor Jaclard souhaitent pousser leur avantage en marchant surVersailles, maisCharles Lullier, nommé à la tête de la Garde nationale, s'y oppose. Les négociations entre les membres du Comité central et les maires et députés parisiens pour l'organisation des élections municipales retardent encore la réalisation d'un plan d'offensive[80]. Le, les Versaillais occupent lefort du Mont-Valérien où les fédérés ont négligé de s'installer, ce qui leur donne un avantage considérable : les pièces d'artillerie qu'ils y installent dominent toute la proche banlieue ouest de Paris[81]. Le, à la tête d'une brigade de cavalerie, legénéral de Galliffet lance des patrouilles contre les forts et les avant-postes parisiens, et le, les Versaillais mènent une reconnaissance offensive versCourbevoie : ils capturent de nombreux insurgés dont cinq sont fusillés sur ordre dugénéral Vinoy[11].
Sous les ordres d'Émile Eudes, Émile-Victor Duval,Jules Bergeret etGustave Flourens, une contre-offensive en direction deVersailles est menée le lendemain : elle se solde par unéchec à Meudon et àRueil, où Flourens est assassiné. Malgré l'arrivée de renforts fédérés au matin du, les insurgés sont encerclés sur le plateau deChâtillon et Duval est fusillé à son tour[80],[82]. PourMichel Cordillot, l'échec de la marche sur Versailles rend« inéluctable à terme la défaite militaire des communards »[81].
Avril 1871, coin de la place de l'Hôtel de Ville et de la rue de Rivoli.
En réponse aux exactions versaillaises, la Commune publie le, le « décret sur les otages » qui prévoit l'exécution de trois otages pour un communard exécuté. Plusieurs dizaines de personnes sont arrêtées, principalement des gendarmes et des prêtres dont l'archevêque de Paris,Georges Darboy. Dans les faits, ce décret n'est mis en application qu'à la fin mai, pendant laSemaine sanglante, mais il conduit plusieurs membres plus modérés à démissionner du conseil de la Commune. Il produit cependant son effet dans la mesure où les Versaillais suspendent immédiatement les exécutions sommaires[82]. Plusieursbarricades sont également érigées dans Paris, notamment sous les ordres deNapoléon Gaillard qui prend la tête de la Commission des barricades le[83].
Tout au long du mois d'avril, les combats sont sporadiques mais les bombardements s'intensifient notamment en direction dufort d'Issy sur lequel les Versaillais concentrent leurs efforts. La capitale étant solidement protégée par sonenceinte, le gouvernement adopte une stratégie prudente et cherche avant tout à empêcher les fédérés d'organiser une nouvelle sortie. Les Allemands étant stationnés au nord et à l'est de la capitale, l'armée régulière se masse au sud et à l'ouest de Paris[84]. Au soir du, le village des Moulineaux est occupé par les lignards de l'armée régulière qui menacent aussi celui d'Issy. Le, les Versaillais prennent laredoute du Moulin de Saquet, puis le village deClamart le lendemain. Lefort d'Issy tombe le[85]. Lefort de Vanves est neutralisé à son tour et l'artillerie fédérée placée sur les remparts n'est plus d'aucune utilité pour assurer la défense de la capitale, soumise à un bombardement de plus en plus intense de ses quartiers ouest[85].
La Commune est finalement vaincue durant laSemaine sanglante qui débute avec l'entrée des troupes versaillaises dans Paris le pour s'achever par les derniers combats aucimetière du Père-Lachaise le. Au cours de cette semaine, l'insurrection est écrasée et ses membres exécutés en masse[84].
La Butte-aux-Cailles tombe le tandis que de nouveaux otages sont exécutés[84]. Le lendemain, plus de cent communards sont abattus sur une barricaderue de Charenton, et les défenseurs de larue Sainte-Marguerite sont tués jusqu'aux derniers. Les insurgés ne tiennent plus qu'un secteur réduit dans l'est de la capitale et les derniers représentants de la Commune se réfugient dans une maisonrue Haxo pour débattre de la situation. Malgré l'opposition de certains dirigeants, denouveaux otages sont exécutés[84],[82].
L'encerclement des derniers fédérés se poursuit le : l'assaut des Buttes-Chaumont est donné en début d'après-midi tandis que le corps de réserve s'empare de laporte de Montreuil et de laporte de Bagnolet, tout en progressant dans lequartier de Charonne où la résistance faiblit. Des dizaines d'insurgés se replient aucimetière du Père-Lachaise, rapidement investi par deux brigades versaillaises[90]. Les insurgés défendent le terrain pied à pied entre les tombes et les derniers combats ont lieu à labaïonnette à la tombée de la nuit. Le lendemain matin, 147 communards sont fusillés aumur des Fédérés puis jetés dans une fosse ouverte près du mur est de l'enceinte[84],[90].
Les derniers combats ont lieu à Belleville le et les dernières barricades sont enlevées comme celle de laplace du Prince-Eugène dont la plupart des défenseurs sont fusillés[84]. Dans la soirée, des coups de feu sont encore tirés près de l'hôpital Saint-Louis et seul lefort de Vincennes est encore aux mains des insurgés. Ses occupants acceptent de se constituer prisonniers le lendemain matin : malgré la convention signée par un colonel versaillais, neuf officiers communards sont fusillés[84]. Certains insurgés parviennent à s'enfuir, commeJules Vallès qui se déguise en infirmier. Ce n'est pas le cas d'Eugène Varlin qui est reconnu et dénoncé par un prêtrerue Lafayette. Immédiatement arrêté, il est conduit à Montmartre,rue des Rosiers, où il est fusillé sur le lieu même de l'exécution des généraux Lecomte et Clément-Thomas le[91].
Pendant toute la semaine du 21 au 28 mai, celle de l'offensive contre la Commune, la Bourse de Paris reste fermée alors qu'elle était jusque-là restée ouverte[92].
Les Versaillais inspectent les mains des communards capturés pour y déceler des traces de poudre.
La répression contre lescommunards est impitoyable et féroce[93] : tous les témoins des événements de laSemaine sanglante mentionnent les nombreuses exécutions sommaires commises par les troupes versaillaises et l'historien Jacques Rougerie affirme que celles-ci procèdent« à des massacres systématiques » qui« ne peuvent s'expliquer seulement par l'énervement des troupes, ou la sauvagerie des corps à corps de guerre civile »[94]. Il précise par ailleurs que ces exactions sont d'abord le fait des générauxbonapartistes oumonarchistes commeErnest Courtot de Cissey,Joseph Vinoy etFélix Douay, ou de leurs subordonnées commeGaston de Galliffet, alors que les massacres sont presque inexistants lors des opérations menées dans le nord de la capitale par le général républicainJustin Clinchant[95].
Les exécutions commencent dès le, alors que l'armée régulière n'a pas encore rencontré de résistance sérieuse, et les soldats versaillais« ratiss[ent] les quartiers, arrêt[ent] au moindre soupçon, exécut[ent] »[94]. PourRobert Tombs, les communards sont victimes d'une« purge organisée et calculée »[96] qui ne se limite pas aux seuls combattants : d'aprèsAlain Bauer etChristophe Soullez, des femmes, des enfants, des malades et des vieillards sont assassinés jusque dans les hôpitaux[97].
Massacres de communards par les troupes versaillaises.
Communards fusillés dans la rue, gravure anonyme d'aprèsFélix Philippoteaux.
Le bilan humain de la Commune de Paris fait l'objet de controverses et le nombre exact de morts est largement débattu[98],[99]. Comme l'expliqueQuentin Deluermoz,« la difficulté du décompte tient à la nécessité de distinguer les morts dupremier Siège, ceux du second Siège puis ceux de la reconquête parisienne ; puis, de chercher les morts sur les barricades, les hommes et femmes tués dans les rues, ceux fusillés par les cours martiales, ceux morts des suites de leurs blessures, mais aussi les survivants, les prisonniers, les exilés, les fuyards etc »[98]. Dès 1871, lors de l'audition du maréchalMac Mahon par la commission d'enquête parlementaire sur l'insurrection du, le nombre de 17 000 morts est avancé[98],[95]. En 1876, dans sonHistoire de la Commune, l'ancien communardProsper-Olivier Lissagaray évoque 20 000 victimes[100], et la fourchette proposée par d'autres auteurs de cette époque reste assez large, les chiffres variant principalement en fonction de l'orientation politique de celui qui les avance :Maxime du Camp, journaliste ouvertement hostile à la Commune et qui s'appuie sur les registres des inhumations effectuées dans les cimetières parisiens, ne dénombre que 6 562 morts, tandis queCamille Pelletan, après examen critique des mêmes sources, évoque 30 000 victimes, en incluant une dizaine de milliers d'inhumations probables en banlieue[98],[95]. Mais selon des historiens comme Jacques Rougerie,Éric Fournier ou Robert Tombs[99],[101],[95], cette dernière estimation est nettement excessive du fait du parti pris par Pelletan qui cherche ainsi à présenter la Semaine sanglante comme plus meurtrière encore que laTerreur de-, une manière de réhabiliter les débuts de laPremière République[99].
Dans ses différentes études sur« la guerre contre Paris », Robert Tombs revoit progressivement à la baisse le bilan humain de la Semaine sanglante : après avoir avancé le nombre de« 10 000 à 20 000 morts », puis d'« au moins 12 000 morts »[98], il donne en 2012 une fourchette encore plus basse, allant de 2 000 à 3 000 tués au combat ou exécutés sommairement, 1 200 à 3 000 exécutés après les combats et 1 700 à 2 800 morts des suites de leurs blessures[102]. En s'appuyant sur de nombreuses archives, il arrive finalement à la conclusion que probablement 5 700 à 7 400 personnes ont été tuées lors de la Semaine sanglante[101],[102],[98], dont environ 1 400 fusillées après les combats[103].Quentin Deluermoz estime que cette révision à la baisse« s'inscrit en fait dans une tendance historiographique concernant les grands massacres duXIXe siècle » comme ceux de laTerreur, laguerre de Vendée, labataille de Montréjeau, laRévolution de Juillet et lesJournées de Juin[99]. Pour Jacques Rougerie, les estimations de son confrère britannique négligent les inhumations sauvages, c'est pourquoi il conclut qu'un bilan de 10 000 victimes semble le plus plausible, et« reste énorme pour l'époque »[95]. En 2021, l'écrivaine et mathématicienneMichèle Audin conteste elle aussi le bilan de Robert Tombs et estime que le nombre des communards tués se situe probablement entre 15 000 et 20 000[104],[105].
En face, l'armée versaillaise dénombre officiellement 873 morts et 6 424 blessés pour l'ensemble des combats livrés contre les communards depuis le début du mois d'avril, un« compte sûrement insuffisant » selon Jacques Rougerie[94]. Dans un article pour laRevue historique des armées, publié en 2005, Michaël Bourlet évoque quant à lui le nombre de900 morts[73]. SelonRobert Tombs, pour la période spécifique de la Semaine sanglante, le bilan est d'environ quatre cents soldats et officiers tués et trois mille blessés, dont mille sérieusement, soit environ cinq cents morts ou blessés par jour[79].
Par ailleurs, les massacres perpétrés par les Versaillais pendant la Semaine sanglante conduisent les membres de la Commune à mettre en application le décret des otages : d'après Jacques Rougerie, une centaine d'entre eux sont fusillés, tandis queMichel Cordillot avance le nombre de 85 exécutions sommaires[82],[94]. Détenu depuis le, l'archevêque de ParisGeorges Darboy est longtemps au cœur de négociations entre versaillais et communards. Ces derniers entendent l'utiliser comme monnaie d'échange pour obtenir la libération d'Auguste Blanqui, une offre rejetée à plusieurs reprises par Adolphe Thiers qui ne veut pas doter la Commune d'un chef militaire populaire et influent[82]. Sur l'ordre deThéophile Ferré, Georges Darboy est finalement exécuté à laprison de la Roquette dans la nuit du 24 au, en compagnie de l'abbé Deguerry, de trois jésuites et du président de laCour de cassationLouis-Bernard Bonjean[82],[106].
Exécutions d'otages par les insurgés (photomontages d'Eugène Appert).
Les exécutions se poursuivent à mesure que les fédérés reculent et de nouveaux otages sont fusillés. Cinqdominicains du couvent d'Arcueil sont exécutés le et, le lendemain, près d'une cinquantaine d'otages sontmassacrés rue Haxo, principalement des gendarmes, des prêtres et des religieux. Une quinzaine de personnes sont abattues ailleurs dans Paris, notamment le journalisteGustave Chaudey, pourtant opposé au gouvernement versaillais mais qui entretient une haine tenace avec le communardRaoul Rigault[82].
L'historien britanniqueRobert Tombs affirme que les représailles suscitent l'opposition des principaux dirigeants de la Commune :« Les quatre principaux incidents […] eurent lieu soit à l'initiative d'un petit nombre d'individus, en particulier desblanquistes, soit furent la conséquence d'une rage spontanée de fédérés du rang et de passants dans une situation confuse et traumatique »[107].
Les destructions massives dans Paris sont imputables à l'âpreté des combats mais surtout auxincendies déclenchés par les communards, principalement entre le et le. Dans un premier temps, les Versaillais emploient massivement l'artillerie et les quartiers de la rive gauche comme les communes voisines subissent des bombardements intenses dans les semaines qui précèdent la Semaine sanglante. Après leur entrée dans Paris, les troupes de l'armée régulière progressent rapidement en cherchant à contourner lesbarricades, c'est-à-dire en passant par les rues adjacentes ou, quand ce n'est pas possible, en passant à travers les immeubles en perçant les murs et les cloisons[108].
Dans le courant du mois de mai, les premières destructions communardes, à savoir la démolition de l'hôtel particulier de Thiers puis le renversement de lacolonne Vendôme, peuvent être considérées comme une riposte aux bombardements versaillais, mais pendant la Semaine sanglante, elles s'intensifient et relèvent le plus souvent d'une nécessité militaire et stratégique[108]. D'après l'historienÉric Fournier, ces incendies répondent autant à une logique purificatrice qu'à un moyen de défense pour ralentir la progression de l'ennemi : les insurgés entendent opposer« une barrière de flammes » à leurs adversaires selon l'expression deLouise Michel, et comme ils le proclament dans laDéclaration au peuple français du, ils attachent plus d'importance à la défense de leur institution qu'à la sauvegarde de la ville en elle-même, de sorte que« l'incendie des monuments symboliques relève d'un ultime acte d'appropriation et de souveraineté, déniant à Versailles le droit même de disposer de la mort de Paris »[108].
Dès le,Adolphe Thiers prévient qu'il entend punir sévèrement les meneurs de la Commune (« l'expiation sera complète ») et de fait, à l'issue des combats, la répression versaillaise est impitoyable[117],[93]. La police est étroitement associée à l'armée pour empêcher les communards de s'enfuir et la recherche des suspects s'intensifie par le biais deperquisitions et de fouilles dans les gares ou aux portes de Paris. Les autorités gouvernementales tentent également d'intercepter les communards à la frontière en renforçant la surveillance des ports, en particulier ceux qui possèdent une liaison régulière avec leRoyaume-Uni[118].
Prisonniers communards conduits vers Versailles, dessin deDaniel Vierge.
Insurgés de Belleville gardés dans le parc des Buttes-Chaumont, dessin signé A.H., 1871.
Toutefois, la collaboration des différents services de police n'est pas efficace, ce qui permet à certains proscrits d'éviter l'arrestation, à l'image du journalisteEugène Vermersch qui se cache à Paris chez un cafetier quand la police le croit à Versailles, et d'autre part, la destruction de la plupart des fichiers individuels dans l'incendie de l'Hôtel de ville rend difficile l'identification des individus, ce qui conduit parfois à des erreurs tragiques. Comme le rapporteProsper-Olivier Lissagaray, de nombreux parisiens sont ainsi exécutés sommairement pour simple fait de ressemblance avec un communard connu[118].
De nombreux insurgés parviennent ainsi à fuir la répression versaillaise en prenant le chemin de l'exil, leur nombre étant estimé entre 5 000 et 6 000 individus. Le choix de la destination se fait en fonction de la proximité géographique, des politiques d'accueil et des traditions d'asile, des réseaux militants ou encore de la question de la langue. Ainsi, près de 3 000 communards trouvent refuge enGrande-Bretagne, 1 500 enBelgique et environ 1 000 enSuisse. D'autres s'installent enEspagne, enItalie, enHongrie, auxÉtats-Unis voire enRussie. Si certains communards connaissent une vraie réussite en bénéficiant à l'étranger de la recherche du savoir-faire des ouvriers qualifiés parisiens, la plupart se retrouvent dans un état de précarité et de dénuement avancé[119].
Le gouvernement versaillais ayant proclamé en mars l'état de siège pour les départements de laSeine et de laSeine-et-Oise, il revient auconseil de guerre de juger les participants à l'insurrection. L'ampleur de la répression judiciaire conduit à la création de 22 conseils de guerre en plus des 4 préexistants[117], et ces derniers siègent pendant quatre années consécutives[120].
Dans son rapport remis à l'Assemblée nationale le, legénéral Appert dénombre 46 835 individus jugés, sur lesquels il y a 23 727 non-lieux, 10 137 condamnations prononcéescontradictoirement, 3 313 condamnations prononcées parcontumace, 2 445 acquittements et 7 213 refus d'informer[117],[121]. Ce rapport ne tient toutefois pas compte des condamnations prononcées en province[121].
Sur les 10 137 condamnations prononcées contradictoirement, 95 le sont à lapeine de mort mais seuls 23 individus sont effectivement exécutés, parmi lesquelsThéophile Ferré etLouis Rossel, fusillés àSatory le[122]. 251 individus sont condamnés auxtravaux forcés, 4 586 à ladéportation, dont 1 169 en enceinte fortifiée et 3 417 à la déportation simple, 1 247 à laréclusion perpétuelle et 3 359 à despeines de prison variables. 332 individus sont condamnés aubannissement et 155 à des peines mineures telles que la surveillance de haute police ou une amende. Par ailleurs,55 enfants de moins de16 ans sont envoyés enmaison de correction[117],[122]. En ce qui concerne les condamnations par contumace, 175 communards sont condamnés à mort, 159 aux travaux forcés, 2 910 à la déportation et 46 à la prison[117].
Une commission desgrâces est instituée le afin de statuer sur le sort des condamnés pour des faits relatifs à l'insurrection du. Composée de quinze membres, pour la plupart royalistes, et présidée parLouis Martel, député duPas-de-Calais, elle se réunit pour la première fois le àVersailles mais se montre inflexible : seuls 310 condamnés bénéficient d'une remise complète de leur peine, 286 d'une simple réduction et 1 295 d'une commutation[117].
Pour compléter cette répression, la « loi Dufaure » du interdit l'affiliation à l'Association internationale des travailleurs[123] et le décret signé le par legénéral de Ladmirault, gouverneur militaire de la capitale, interdit« l'exhibition, la mise en vente et le colportage de tous dessins, photographies ou emblèmes de nature à troubler la paix publique », de même pour les portraits des individus poursuivis ou condamnés pour leur participation à la Commune[124]. L'année suivante, une loi interdit la production d'œuvres faisant l'apologie de la Commune, de sorte que de nombreux artistes pourtant reconnus avant l'insurrection parisienne sombrent rapidement dans l'oubli du fait de leur engagement[124].
Bagnards àNouméa, arasement de la butte Conneau, vers 1875.Insurgés prisonniers sur le pont du navireLa Marne enrade de Brest en vue de leur déportation en Nouvelle-Calédonie.
La loi du fixe laNouvelle-Calédonie comme lieu dedéportation pour les communards : les condamnés à la déportation en enceinte fortifiée sont gardés sur lapresqu'île Ducos, les condamnés à la déportation simple sur l'île des Pins et les condamnés auxtravaux forcés au bagne de l'île de Nou[125],[121]. Le choix de cette île répond à la volonté du gouvernement de renforcer la présence française dans l'océan Pacifique tout en éloignant au plus possible les communards de la métropole[125].
Le premier convoi, parti à bord de lafrégateLa Danaé deBrest le, arrive àNouméa le[126]. Vingt convois se succèdent de à qui transportent un peu plus de 3 800 personnes dans des conditions très pénibles. Les prisonniers sont enfermés dans de grandes cages dont ils ne sortent qu'une trentaine de minutes pour prendre l'air sur le pont avec des rations alimentaires faibles et de mauvaise qualité. Les punitions sont fréquentes. En tenant compte des décès, évasions, disparitions, grâces, commutations et rapatriements, sans compter les forçats de l'île de Nou, il y aurait 3 350 à 3 630 déportés en Nouvelle-Calédonie le, après les premiers décrets de grâce d'[125].
« Le maître serrurier : Clemenceau, dit Clé-des-Champs » forgeant la clef de l'amnistie descommunards. Caricature parAndré Gill dansLa Lune rousse, 1879.
La question de l'amnistie des communards est évoquée dès les premiers mois qui suivent l'événement. Ses partisans la réclament dans un vœu de réconciliation nationale et au nom de l'humanité, des excès de la répression ou encore du patriotisme des Parisiens pendant lesiège prussien, tandis que leurs adversaires la refusent au nom de la menace politique et sociale qu'aurait fait courir l'insurrection et parce que la répression a été menée en vertu du droit[127]. Deux propositions de loi sont déposées à la fin de l'année 1871 par les députésHenri Brisson etEdmond de Pressensé. Bien que les deux hommes ne soutiennent pas le mouvement communaliste, il s'agit pour eux de faire preuve de clémence à l'égard d'une population« égarée par les souffrances du siège »[128]. Toutefois, jusqu'en 1875, laChambre à majorité monarchiste refuse d'étudier la question dans la mesure où de nombreux députés conservateurs considèrent l'insurrection comme« un dérèglement social et moral ». En 1873, l'élection du radicalDésiré Barodet face au conservateurCharles de Rémusat fait de l'amnistie un thème électoral, et plusieurs figures républicaines commeVictor Hugo ouGeorges Clemenceau usent de leur poids pour faire avancer la cause[128],[127].
Gambetta prononçant son discours sur l'amnistie descommunards, le.
Ce n'est qu'après la conquête totale du pouvoir par les républicains[Note 1] qu'une loi d'amnistie partielle est votée le. Soutenue par 345 voix contre 104, elle instaure le principe de la« grâce amnistiante », un« monstre juridique » qui« entraîne de très nombreuses exceptions » selon l'historienne Anne Simonin[129], mais elle permet toutefois à de nombreux déportés ouexilés de rentrer en France[130],[128]. Elle est complétée l'année suivante, avec l'appui tardif deLéon Gambetta, par la loi du, votée quelques jours avant que soit commémorée la premièrefête nationale[127].
Le, à l'initiative des députéssocialistes, l'Assemblée nationale adopte unerésolution qui proclame la réhabilitation de toutes les victimes de la répression de la Commune de Paris, ce que la majorité présidentielle d'alors considère comme un devoir de mémoire autant qu'un devoir de justice. Cette décision est cependant critiquée par les forces dedroite qui dénoncent« une instrumentalisation abusive et excessive » de l'événement à des fins électorales[131],[132].
Immédiatement après les combats de la Semaine sanglante, les ruines parisiennes deviennent des buts de promenade et se développe progressivement une forme de tourisme des ruines malgré les risques de chutes de pierres et les façades instables[133]. Des écrivains pourtant critiques à l'égard de l'insurrection, commeMalvina Blanchecotte ouEdmond de Goncourt, saluent la beauté et l'exotisme de ces ruines[134]. La question de la reconstruction se pose alors et dans un article du,Le Figaro résume l'état d'esprit de la population :« Nous avons autre chose à faire que des larmes à répandre sur des pierres, un autre édifice à construire que lesTuileries »[135]. La destruction des grands monuments parisiens est parfois vue comme une opportunité« de repenser la ville et ses équipements » afin de redonner au plus vite à la capitale« sa place de phare de l'Europe », d'autant plus qu'une quinzaine de monuments parmi les nombreux bâtiments publics incendiés datent duSecond Empire et n'ont alors que peu de valeur patrimoniale aux yeux des Parisiens. L'inconfort des Tuileries est régulièrement mise en avant par ceux qui s'opposent à leur reconstruction, commeÉtienne Arago ; il en est de même pour l'hôtel de ville dont l'incommodité est critiquée parEugène Viollet-le-Duc, qui considère comme une« folie de le reconstruire comme il était »[135].
Toutefois, dès le, alors que les combats ne sont pas encore terminés,Adolphe Thiers nommeJean-Charles Alphand, qui avait travaillé avec le préfetHaussmann, directeur des travaux de Paris. Dès le mois de commencent des chantiers de réparation des monuments peu endommagés et de déblaiement des ruines[136]. L'instabilité gouvernementale tout autant que la question du financement fait que la reconstruction n'est pas encadrée de manière cohérente et dépend de décisions au cas par cas. L'hôtel de Salm, dont la reconstruction est financée par ses 65 000 membres, est le premier à être relevé au début de l'année 1874[135]. Le nouvel Hôtel de ville est finalement reconstruit à l'identique et achevé après une dizaine d'années de travaux, en 1882[137],[138]. Les ruines du palais des Tuileries sont arasés à la même époque, entre 1883 et 1884[139], après un débat oscillant entre la reconstruction du palais et la conservation de ses vestiges[140],[141]. Les restes dupalais d'Orsay, où siégeait la Cour des comptes, perdurent le plus longtemps, jusqu'à ce qu'ils soient achetés en 1897 par laCompagnie du chemin de fer de Paris à Orléans pour y construire lagare d'Orsay, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1900[135],[142].
Une certaine forme de continuité apparaît néanmoins entre l'haussmannisation du Second Empire et les travaux menés dans Paris dans les années 1870, qui souvent achèvent les chantiers commencés avant la guerre et la Commune[143], à ceci près que la Troisième République construit plutôt des bâtiments utilitaires liés à la révolution industrielle que des palais[86]. Pour Hélène Lewandowski, les destructions ont sans doute accéléré la modernisation de la capitale et ont donné« l'opportunité de faire prévaloir des projets plus sobres, plus fonctionnels »[135].
Construction de la basilique du Sacré-Cœur sur la colline de Montmartre
C’est d’abord en réparation de la défaite de 1870 qu’est souhaitée la construction de labasilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Dans une lettre adressée aux curés de son diocèse le4 septembre 1870, jour de la proclamation de la troisième république, l'évêque de Nantes,Félix Fournier, attribue la défaite de la France à une punition divine après un siècle de déchéance morale depuis la Révolution de 1789[144].
Cette lettre a pu inspirer un vœu prononcé en décembre de la même année par le philanthropeAlexandre Legentil devant son confesseur le père Gustave Argand, dans la chapelle du collège Saint-Joseph de Poitiers dont ce dernier était le recteur[145], et rédigé enjanvier 1871.A posteriori, la loi du 24 juillet 1873 invente une autre justification :« expier les crimes des fédérés »[146],[147],[148]. Sa construction débuta en 1875.
Construction du Sacré-Cœur sur la colline Montmartre, en 1897, devenue un projet de « chapelle expiatoire des crimes des Fédérés » à partir de 1873[146].
Le choix d'ériger la basilique sur la colline de Montmartre était hautement symbolique pour la droite victorieuse : c'est là que débuta l'insurrection le 18 mars lorsque les troupes d'Adolphe Thiers tentèrent d'enlever à Paris les canons qui y étaient entreposés et que les Parisiens considéraient comme leur propriété puisqu'ils les avaient eux-mêmes payés par souscription. Après la cérémonie de pose de la première pierre,Hubert Rohault de Fleury fit explicitement le lien :
« Oui, c'est là où la Commune a commencé, là où ont été assassinés les généraux Clément Thomas et Lecomte, que s'élèvera l'église du Sacré-Cœur ! Malgré nous, cette pensée ne pouvait nous quitter pendant la cérémonie dont on vient de lire les détails. Nous nous rappelions cette butte garnie de canons, sillonnée par des énergumènes avinés, habitée par une population qui paraissait hostile à toute idée religieuse et que la haine de l'Église semblait surtout animer. »
Un précédent lieu de culte, l'église Saint-Marcel de la Maison-Blanche, fut d'ailleurs construit dans des circonstances semblables : surnommée la « chapelle Bréa », du nom du généralJean Baptiste Fidèle Bréa, abattu lors desJournées de Juin. On ne trouve pas de mention de cette motivation dans le texte de loi voté par l'Assemblée nationale, mais déjà à l'époque elle était dénoncée par l'opposition de gauche.
Par ailleurs de nombreuses villes françaises ont donné le nom d'Adolphe Thiers à une voie publique, voyant en lui le fondateur de la Troisième République plutôt que le responsable de la répression de la Commune.
La Commune a souvent depuis été revendiquée comme modèle — mais avec des points de vue différents — par lagauche marxiste, l'extrême gauche et lesanarchistes ; elle a inspiré de nombreux mouvements, qui y ont cherché des leçons leur permettant d'entreprendre d'autresrévolutions : larévolution russe et les conseils (soviets), larévolution espagnole et les collectivités, etc.
Depuis 1882, une association, fondée au départ comme une société d'entraide des communards de retour d'exil, puis devenueLes Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, défend ce qu’elle considère comme les valeurs et l'œuvre de la Commune[149].
Au terme de l'insurrection, la parole des communards, détenus ou exilés, est interdite de toute publication en France, de sorte que le champ est libre pour leurs détracteurs, les grands écrivains de l'époque prenant presque unanimement parti pour les Versaillais[150]. Dès 1871, des journalistes et écrivains opposés à la Commune livrent une description accablante de l'insurrection parisienne et donnent l'image d'une ville« devenue le lieu du vice, du crime et de la débauche, sous la coupe de dépravés ivrognes et de brigands sanguinaires et incendiaires »[37].Maxime Du Camp évoque pour sa part« une crise d'épilepsie sociale »[38]. Dans l'ensemble, ces écrivains refusent de donner une lecture politique et sociale des événements pour réduire la Commune à un phénomène de désordre général, signe d'une maladie physiologique et morale[151] : c'est la thèse de la « fièvre obsidionale », répandue les anticommunards pour relier l'adhésion à l'insurrection et l'apparition d'une maladie psychologique collective que l'enfermement, les souffrances et les privations du siège auraient causée[152].Émile Zola l'illustre notamment dans son romanLa Débâcle, paru en 1892 :« Dans cette population, détraquée par des mois d'angoisse et de famine, tombée désormais à une oisiveté pleine de cauchemars, ravagée de soupçons, devant les fantômes qu'elle se créait, l'insurrection poussait ainsi naturellement, s'organisait au plein jour »[152].
Ainsi naît la « légende noire » de la Commune, alimentée par des milliers d'articles de presse, de caricatures ou de photographies. Des écrivains renommés commeThéophile Gautier,Alphonse Daudet ouGeorge Sand« s'essayent au récit de la guerre civile, mêlant le genre de la fresque historique grandiose empreinte de romantisme à celui de l'analyse des drames contemporains parsemée de quelques considérations métaphysiques » et où« l'éructation côtoie l'érudition », selon l'historienÉric Fournier[153]. Ce sont particulièrement lesgrands incendies, entièrement imputés aux insurgés, qui sont présentés comme« un crime inexpiable »[153]. Dans ces œuvres, les révolutionnaires ne sont finalement que des barbares, ennemis de la beauté, et la guerre civile est montrée comme une lutte de la civilisation contre la barbarie[86]. Plus encore, les insurgés sont parfois assimilés de dangereux étrangers, comme pour leur dénier tout patriotisme et les substituer aux Prussiens. PourPaul de Saint-Victor,« Paris était devenu l'égout collecteur de la lie et de l'écume des deux mondes »[153]. Bien que peu nombreux en proportion, les Italiens et les Polonais engagés dans l'insurrection sont la cible des Versaillais qui exagèrent leur nombre et leur influence[154]. Éric Fournier explique qu'aux yeux de ces auteurs,« Paris devient un creuset infernal où les plus terribles figures de l'histoire ressuscitent et s'amalgament pour former une horreur inédite », et« les communards deviennent l'incarnation contemporaine d'un mal métaphysique existant depuis l'aube de l'humanité »[153]. Le mythe despétroleuses, ce« mot hideux, que n'avait pas prévu le dictionnaire » selon Théophile Gautier[155], en est l'exemple le plus abouti[153].
Au lendemain de la Semaine sanglante, l'horreur des Versaillais est telle que de nombreux auteurs voient dans la guerre civile une sorte d'apocalypse, une catastrophe de caractèrebiblique qui prend les traits d'« une malédiction divine pour châtier la France de ses vices moraux »[151]. La thèse de la folie collective est d'ailleurs appuyée par les travaux de plusieurs médecins aliénistes comme le neurologueJean-Baptiste-Vincent Laborde ou le psychiatreAlexandre Brierre de Boismont, qui présente les communards comme« des fanatiques qui rêvent une rénovation du monde par des moyens impraticables » et« des fous démagogiques qui sont excessivement dangereux »[156]. De la même manière, l'historienne Véronique Fau-Vincenti constate que se répand l'idée selon laquelle les femmes combattantes,« sans gouvernance masculine depuis la guerre de 1870 », seraient devenues« des êtres mués par une sexualité incontrôlée qui les aurait conduites à s'engager physiquement dans l'événement révolutionnaire et à se perdre sur le terrain mental »[156]. Ainsi l'accent est mis sur l'immoralité des insurgés, Paul de Saint-Victor dépeignant« une troupe d'êtres inconnus […] rappelant […] ces bandits masqués ou barbouillés de noir qui escaladent, la nuit, la maison qu'ils vont mettre à sac »[151], et tous les vices leur sont attribués : fainéantise, vol, alcoolisme, dépravation individuelle ou collective[157]. PourErnest Feydeau,« L'effronterie de ces coquins n'avait d'égales que leur bêtise et leur scélératesse. […] Cela puait le vin, la crasse, le jus de pipe, bien autre chose encore, et je ne sais quelle bestiale vanité »[158]. L'image d'une insurrection menée par des ivrognes est longtemps cultivée, au point qu'au début duXXe siècle, les manuels d'histoire de la collectionMalet et Isaac enseignent encore aux écoliers que« la population ouvrière des quartiers de l'est était sortie du Siège dans un état de déséquilibre physique et moral, les nerfs malades, la santé délabrée par le manque de vivres joint à l'abus de l'alcool »[159].
Sur un autre plan, les meneurs de l'insurrection sont dépeints comme des déclassés à l'ambition longtemps refoulée, accusés de s'être servis d'un peuple en proie à l'excitation nerveuse pour parvenir à leurs fins et s'accaparer le pouvoir[152],[158]. Pour le poèteJean Richepin, qui évoque« un soulèvement des déclassés et un gouvernement de fruits secs », les chefs de la Commune ne sont que« charlatans ou prophètes ».Maxime Du Camp les décrits comme« rongés par l'ambition, méprisant le peuple au nom duquel ils parlent, haïssant les riches qu'ils envient, et prêts à tout pour être célèbres, pour être obéis, pour être dictateurs »[158]. Il insiste lui aussi sur la notion de« petits bourgeois déclassés » en évoquant« des ouvriers désespérés de n'être point patrons, des patrons exaspérés de n'avoir point fait fortune […] des journalistes sans journaux, des médecins sans clientèle, des maîtres d'écoles sans élèves »[158].
Éric Fournier constate que cette légende noire s'efface peu à peu dans les années 1880« sous une République libérale qui prône l'apaisement par l'oubli » après le vote des lois d'amnistie, mais qu'elle persiste« souterrainement dans des groupes sociaux réactionnaires », au point d'influencer certains événements : selon cet historien, c'est pour éviter le risque d'une nouvelle Commune que legénéral Weygand renonce à défendre Paris et la déclareville ouverte lors de l'invasion allemande en 1940[153]. De la même manière, il affirme que la mémoire versaillaise bénéficie d'une« réelle visibilité éditoriale et médiatique » jusqu'au début duXXIe siècle : en 2009, dans son ouvrageMétronome,Lorànt Deutsch réduit la Commune à« quelques lignes invraisemblables puisant aux plus ridicules légendes versaillaises », tandis qu'en 2003, le journalisteJean Sévillia évoque l'ivrognerie supposée des communards pendant« 72 jours d'anarchie », et en 2018,Jean-Christian Petitfils les qualifie de« factieux »[153].
Pour de nombreux républicains commeVictor Hugo, la Commune est« une bonne chose mal faite » qui pâtit du double« mauvais choix du moment, mauvais choix des hommes ». Refusant les critiques outrancières de la propagande versaillaise sans pour autant défendre les insurgés, plusieurs figures républicaines font naître ce que les historiens nomment la « légende tricolore » de l'insurrection. Pour Victor Hugo comme pour de nombreux hommes politiques républicains desannées 1870, les communards auraient desservi l'idée républicaine qu'ils entendaient promouvoir par le caractère illégal de l'insurrection et la violence de ses actes. Il s'agit pour eux de défendre le choix de la voie parlementaire et électorale pour asseoir la République, de sorte que, le plus souvent, ils renvoient dos à dos Fédérés et Versaillais, tout en valorisant l'action des élus parisiens et leurs efforts de conciliation à l'ouverture du conflit[160].
Ce positionnement est critiqué par l'historien Jean-François Dupeyron qui considère que par son choix de procéder au plus vite à des élections municipales, le Comité central de la Garde nationale démontre son refus d'adopter une attitude belliqueuse : c'est donc l'intransigeance du gouvernement versaillais qui aurait conduit à l'affrontement dramatique. Jean-François Dupeyron s'appuie sur d'autres éléments symboliques pour rejeter l'image d'une violence politique populaire, comme la décision de détruire la guillotine le. Selon lui, la disproportion dans le nombre de victimes suffit à rejeter la responsabilité de la violence dans le camp versaillais, et c'est justement par sa modération que la Commune précipite sa chute :« une des raisons de l'échec final de la Commune tint à l'esprit général de son action : la croyance en sa bonne foi et en sa capacité de convaincre la France de son bon droit, le choix premier de moyens pacifiques pour transformer la société […] et le primat de sentiments naïfs de fraternité et de concorde universelles »[160]. Il rejette également l'accusation d'illégalité à l'encontre de la Commune en s'appuyant sur l'organisation des élections municipales et sur le refus d'utiliser des mesures de protection et de coercition envers les adversaires de l'insurrection. Élu au conseil de la Commune,Arthur Arnould déclarait d'ailleurs :« Nous, républicains démocrates socialistes, nous ne devons pas nous servir des moyens dont se servaient les despotes »[160].
Éric Fournier considère que« la Commune est empreinte d'une forte plasticité mémorielle favorisant d'intenses usages militants », si bien que de nombreux mouvements s'en réclament ou y font explicitement référence pour appuyer leur position. Les usages politiques de la Commune sont ainsi très divers, au détriment parfois de la véracité historique[161].
À l'autre bout du spectre politique, la légende noire versaillaise est régulièrement mise en avant par des mouvements réactionnaires pour« disqualifier radicalement toute perspective révolutionnaire, réduite au surgissement des bas-fonds, à la barbarie, sinon à la monstruosité », une partie de l'extrême droite française tente au contraire de s'approprier l'insurrection. Ainsi, à la fin duXIXe siècle, lesboulangistes insistent sur le patriotisme des insurgés et détournent leur antiparlementarisme au profit de leur propre combat contre les institutions de laTroisième République. En 1944, sous l'occupation allemande, leParti populaire français deJacques Doriot organise unemontée au Mur pour honorer les morts de 1871 et ceux de ladivision SS Charlemagne, dans« une chimère mémorielle, un assemblage improbable et monstrueux »[161].
La résistance des Parisiens pendant le siège suscite son admiration et, après l'insurrection du, qu'il n'a pas anticipée, il tente de faire passer aux Parisiens le conseil de marcher sur Versailles sans tarder et déplore leur immobilisme à ce sujet. À ses yeux, l'autre erreur commise par les Communards est de n'avoir pas suffisamment agi pour rallier la province à leur cause[163]. Il salue néanmoins la suppression de l'armée et de la police, la démocratisation et la séparation des Églises et de l'État[163], et considère que les Fédérés ont mis en place un système qui aurait pu conduire à l'établissement du socialisme, une idée reprise quelques années plus tard parFriedrich Engels qui voit la Commune comme une forme claire de la dictature du prolétariat[164].
L'écho de la Commune dans la Russie tsariste, avec une population largement analphabète, met du temps à se déployer. Néanmoins, dès 1872, la littérature anti-communarde commence à être traduite en russe, avec la traduction de l'ouvrageLe Livre noir de la Commune de Paris : L'Internationale dévoilée. La référence à l'insurrection parisienne se développe avec larévolution de 1905, le groupe anarchiste Les Communards (Kommounary) appelant à transformerBiałystok selon cette perspective et le journal Kommouna, organe d'une aile radicale des socialistes-révolutionnaires, appelant à la commune dans toutes les villes. Les analyses des révolutionnaires occidentaux sont alors traduites et imprègnent la culture politique des militants russes[165].
DansL’État et la Révolution,Lénine consacre la Commune de Paris pour son caractère prophétique et sa valeur exemplaire[166]. Il transmet le mythe communard aux premiers communistes chinois dans les années 1920[166]. L'arrivée au pouvoir des bolcheviks entérine le terme de kommouna dans l'imaginaire, à la fois compris comme gouvernement ouvrier et communauté d'égaux. Parmi les 32 exploitations collectives en activité dans un district rural au sud deKharkov dans les années 1919-1920, deux d'entre elles sont dénommées « Commune de Paris ». Le discours sur cet évènement devient plus homogène au fil du temps, les maisons d'édition officielles et les traductions d'auteurs occidentaux éclipsant les points de vue libertaires. Léon Trotski y consacre un chapitre deTerrorisme et communisme en 1920 et exposeLes Leçons de la Commune en 1921 dans lesquelles il explique que l'indécision des masses parisiennes dans la conduite du mouvement s'explique par l'absence d'un parti. La Commune devient peu à peu un motif de laculture soviétique. Elle est alors représentée au théâtre, au cinéma (par exemple dans Les Aubes de Paris deGrigori Rochal) et dans les arts plastiques, mais son évocation se vide peu à peu de sa signification et de sa portée émancipatrice[165].
Les premiers communistes chinois célèbrent comme une fête traditionnelle l’anniversaire de l’insurrection parisienne[166].Mao Zedong mobilise la référence à la Commune de Paris à partir duGrand Bond en avant, et en particulier au lancement de larévolution culturelle : il présente le premierdazibao de l'événement — dans lequelNie Yuanzi, professeure de philosophie à l'université de Pékin, attaque le recteur dont elle dépend — comme« la proclamation de la Commune de Pékin des années 1960, en Chine » dont la« portée dépasse celle de la Commune de Paris »[166],[167]. La sinologueMarie-Claire Bergère relève qu'à l'occasion de larévolution culturelle, Mao utilise « l’appel des communards parisiens à la destruction de l’État pour déclencher son offensive contre les organes du gouvernement et duParti communiste chinois »[166]. LaRésolution en 16 articles du 8 août 1966, qui fixe le cadre de la révolution culturelle en Chine, déclare qu'« il est nécessaire d’appliquer un système d’élection générale semblable à celui de la Commune de Paris », ce qui restera sans effet[166].
Dans leur proclamation du 5 février 1967, les ouvriers « rebelles révolutionnaires » qui proclament laCommune populaire de Shanghai, emmenés parZhang Chunqiao, évoquent« la nouvelle Commune de Paris des années 1960 » et reprennent les principes de la Commune de Paris en précisant qu’ils peuvent être destitués à tout instant[166],[168]. Très rapidement, Mao rejette, dans sa pratique, l'idéal d'autonomie locale associé à la Commune de Paris[166]. Il fait rebaptiser la Commune populaire de Shanghai, qui aura duré vingt jours, en « Comité révolutionnaire de la ville de Shanghai »[166],[168]. L'historienAlain Roux, spécialiste du mouvement ouvrier à Shanghai auXXe siècle, indique :« Il n’y a pas en Chine d'étude concrète de ce que fut la Commune de Paris. Rien sur sa dimension de pouvoir nouveau avec le rôle d’une assemblée générale élisant des délégués révocables, de la démocratie directe, au moins au départ. Tout cela, en Chine, on n’y pense pas. L’influence de la Commune est plus sémantique. C’est un thème : le drapeau rouge. Un mot d’ordre : le pouvoir prolétarien, la destruction par la force du pouvoir bourgeois capitaliste »[166].
AuXXIe siècle, sousXi Jinping qui cherche à faire de la Chine un modèle pour elle-même et abandonne les références historiques à l'Occident, les revues du Parti communiste chinois citent la Commune de Paris comme un exemple raté de mouvement révolutionnaire ouvrier[166].
La Commune de Paris est l'objet de nombreuses études plus ou moins historique et la bibliographie critique réunie en 2006 parRobert Le Quillec compte près de 5 000 entrées[169],[170].Quentin Deluermoz observe que dès 1871, la Commune devient un« objet d'histoire » car, parmi les nombreux témoignages et ouvrages pamphlétaires qui paraissent dans les mois et les premières années qui suivent l'événement, elle fait« l'objet de recueils de documents et travaux historiques, caractéristiques de cette période de refondation académique du savoir historique ». Certains auteurs, sans être totalement objectifs, s'efforcent d'établir les faits en s'appuyant sur l'analyse des journaux, des documents officiels ou des procès des communards. Ainsi, dansLes Convulsions de Paris,Maxime Du Camp porte un regard critique sur l'action des fédérés mais s'attache à mener un travail« impartial ». À l'opposé, l'ancien communardProsper-Olivier Lissagaray défend l'idéal et l'héroïsme des insurgés dans sonHistoire de la Commune de 1871 tout en décrivant les acteurs et le déroulement des faits de manière argumentée[170].
Dans les dernières années duXIXe siècle et durant l'entre-deux-guerres, la Commune devient« un objet privilégié » de l'histoiresocialiste puismarxiste[170],[171]. Des années 1950 aux années 1970, de nombreux travaux académiques cherchent à déterminer la place de la Commune de Paris dans l'histoire du mouvement ouvrier et son insertion dans les luttes des décennies précédentes en examinant notamment le rôle des idéologies à l'origine de l'insurrection. À cette époque, l'étude de la Commune dépasse largement le cadre national et suscite l'intérêt de nombreux chercheurs étrangers dans le contexte de laguerre froide. Souvent associée à l'histoire de l'Internationale, elle fait l'objet de débats d'interprétation selon l'orientation intellectuelle et politique des auteurs, mais dans l'ensemble ces derniers s'accordent sur l'établissement des faits et la remise en cause du rôle des internationalistes[170].
Dans les années 1960, des sociologues et des philosophes s'intéressent également à l'insurrection en l'inscrivant dans un mouvement libertaire et anarchiste dépassant le cadre des révolutions antérieures.Henri Lefebvre étudie notamment sa relation au fait urbain et ses réflexions nourrissent les recherches de sociologues américains qui, dans les années 1970 et 1980, voient la Commune de Paris comme« le révélateur des crises internes au développement capitaliste et à la modernité urbaine »[170].
Pour l’historienFrançois Furet,« aucun événement de notre histoire moderne, et peut-être de notre histoire tout court, n’a été l’objet d’un pareil surinvestissement d’intérêt, par rapport à sa brièveté. Il dure quelques mois, de mars à mai 1871, et ne pèse pas lourd sur les événements qui vont suivre, puisqu’il se solde par la défaite et la répression. […] Le souvenir de la Commune a eu la chance de se trouver transfiguré par un grand événement postérieur : larévolution russe de 1917 l’a intégré à sa généalogie, par l’intermédiaire du livre queMarx avait consacré à l’événement dès 1871[172]. Pourtant, la Commune doit beaucoup plus aux circonstances de l’hiver 1871 et au terreau politique français qu’au socialisme marxiste, auquel elle ne tient par rien »[173].
Pour les historiensFrançois Broche et Sylvain Pivot,« la Commune, dépourvue d'idées neuves, de valeurs fondatrices et de dirigeants d'envergure, ne fut jamais en mesure de précipiter l'enfantement d'un monde nouveau »[174].
L’historien Alain Gouttman écrit dansLa Grande Défaite (2015) :« Devant l'histoire, les communards se sont montrés le plus souvent médiocres, à quelque poste qu'ils se soient trouvés entre le 18 mars et le 26 mai 1871. Ils n'en incarnent pas moins, dans la mémoire collective, une grande cause, la plus grande de toutes peut-être : celle d'une société jaillie du plus profond d'eux-mêmes, où la justice, l'égalité, la liberté n'auraient plus été des mots vides de sens. Une utopie ? En tout cas, une grande espérance qui les dépassait de beaucoup, et dont ils furent à la fois acteurs et martyrs ».
La plus récente synthèse, de l'historienJean-Louis Robert, propose de dépasser l'opposition entre les principales interprétations de la Commune : prémices de la révolution ouvrière et de la dictature du prolétariat, remise en cause libertaire de l’État et des dominations, insurrection d’abord républicaine et patriote, mouvement de circonstance loin de tout mouvement long, rebond des insurrections populaires qui accompagnent l’histoire de France…
Un bas-relief et une autre plaque commémorative des derniers combats de la Commune, se trouvent également à la jonction des rues de la Ferme-de-Savy etJouye-Rouve, dans une entrée duparc de Belleville.
Entrée du parc.
Bas-relief et plaque commémorative.
Au 1bis de la rue de la Solidarité Paris 19e,une plaque anonyme commémore depuis 1904 les « très nombreux » corps inhumés sans sépulture « tout près d’ici », dans ce quartier qu’on appelait alors les Carrières d'Amériques, à l’issue de la Semaine sanglante.
Des peintres, présents au moment des faits, vont être directement témoins, voire acteurs, de l'insurrection parisienne. Certains vont choisir de la représentera posteriori. AinsiÉdouard Manet, retiré à Bordeaux et qui rentre début juin[175] dans la capitale ; traumatisé, il produit deux lithographies. Sur place, très actif,Gustave Courbet lance un appel à la création de laFédération des artistes de Paris qui regroupe 290 personnes le 15 avril 1871[176] ; s'il en préside le comité[177], ce n'est qu'une fois arrêté et emprisonné, depuis sa cellule, qu'il remplit un carnet de croquis représentant les familles d'insurgés parquées, et dont il est le témoin direct[178].
Alfred d'Aunay etAlphonse Liébert,Les Ruines de Paris et de ses environs 1870-1871. Cent photographies, Volume I et II, Paris, Photographie américaine A. Liébert, 1872 —sur Gallica.
Quentin Bajac [dir.],La Commune photographiée, Paris, Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 2000.
Des milliers de caricatures (pour la plupart des lithographies) dépeignant les personnalités politiques de l'époque et le comportement des Parisiens assiégés sont produites à Paris pendant la guerre franco-prussienne puis sous la Commune, souvent par le biais des journaux et magazines satiriques illustrés. D'importantes collections sont conservées aumusée d'art et d'histoire Paul Éluard (Saint-Denis), aumusée Carnavalet à Paris (fonds Maurice Quentin-Bauchart), à laBritish Library[179] et auVictoria & Albert Museum (Londres), ou encore aux bibliothèques universitaires deCambridge[180] et d'Heidelberg.
En 2022, lesCahiers Tristan Corbière n° 4 (éditions Classiques Garnier) publient 24 caricatures de communards et du « parti de l'ordre » réalisées par le poète bretonTristan Corbière[182]. Ces dessins, que l'on croyait perdus, ont été retrouvés à la bibliothèque de Bologne. Benoît Houzé retrace dans ces cahiers leur histoire et analyse leur contenu.
La Commune de Paris en bandes dessinées, de Bernard Vesque, bulles dessinées par Patrice Dubreuil, collaboration et dessin des pages de présentation de Michèle Plocki, présentation générale deMadeleine Rebérioux, Savelli - Éditions librairie de la Jonquière, Paris, 1977.
Voleurs d'empire, série en sept tomes écrite parJean Dufaux et dessinée parMartin Jamar (1993-2002) : histoire fantastique qui se déroule sur l'arrière-plan historique de la guerre franco-prussienne en province et de la Commune à Paris.
Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, Delcourt, tome 1À la recherche de Lavalette (2017), tome 2Ceux qui n'étaient rien (2019), tome 3Les Orphelins de l'Histoire (2019)(ISBN241304289X) .
Émile Zola fait office de« cas particulier » :« correspondant du journalLa Cloche, il donne des articles pendant les événements de 1870-1871 qui ne ménagent pas l'Assemblée de Versailles, tout en condamnant la Commune. Cependant, dans son romanLa Débâcle, qu'il publie en 1892, Zola donnera le beau rôle au paysan Jean Macquart, le soldat versaillais plein de sagesse (« l'âme même de la France équilibrée et grave »), contre son ami Maurice Levasseur, l'intellectuel communard qu'il a tué :« Tout le symbole est là ; c'est la mauvaise partie de la France, la raisonnable, la pondérée, la paysanne, qui supprime la partie folle. » »[150].
Paul Lidsky publie en 1970 aux éditionsFrançois Maspéro son mémoire de DESS intituléLes Écrivains contre la commune. Réédité aux éditions de La Découverte en 2010, cet ouvrage est considéré comme une référence dans son domaine[184],[185]. L'auteur y montre combien, à l'exception de quelques auteurs comme Hugo, Rimbaud ou Villiers-de-L'Isle-Adam, la quasi-totalité des auteurs célèbres à l'époque (Flaubert, Dumas Fils, Du Camp, les frères Goncourt, Gautier, Sand…) témoigne d'une haine et d'un mépris absolus pour un phénomène dont ils ne cherchent pas à comprendre les causes. En 2020, l'auteur ajoute un chapitre à la dernière réédition, intituléLes artistes pour la Commune.
Paul Martine (1845-1913),Les Insurgés, souvenirs d'un insurgé, éditions Laville.
Philémon, vieux de la vieille, roman deLucien Descaves, 1913, réédition : La Découverte, 2019, avec un appareil critique (présentation, notes, repères chronologiques et index des noms propres) de Maxime JourdanLire en ligne.
L'Option, de Patrick Vanhée, sorti en 2023 aux éditions l'Harmattan est un roman initiatique relatif à la guerre de 1870 en Alsace Moselle. Une longue partie sur la Commune de Paris y est consacrée.
Affiche deLéon Choubrac, spectacle théâtralLe Dernier Jour de la Commune (1883).
La Commune à Nouméa de Georges Cavalier, Séguier. Pièce créée à Fort Boyard, le
La Commune de Paris de Jules Vallès (1873), pièce inédite en cinq actes et onze tableaux, préface et notes de Marie-Claire Bancquart et Lucien Scheler, les Éditeurs Français Réunis, 1970. - 377p.
Le Dernier jour de la Commune, spectacle théâtral et musical enpanorama peint parCharles Castellani, rue de Bondy, Paris, 1883-1884 — au moins trois affiches produites.
Manhattan Beach, Paris and the Commune, spectacle pyrotechnique monté par Henry J. Pain et Patrick Gilmore,Coney Island, New York, septembre 1891[189].
L'Ami de l'ordre, drame en un acte deGeorges Darien, 1898.
Les Jours de la Commune (Die Tage der Commune), pièce deBertolt Brecht créée en 1949 (Théâtre complet, tome VI, L'Arche, 1957).
La Commune de Paris, par la compagniePierre Debauche. Pièce créée en mars 2007 au théâtre du Jour àAgen, dans une mise en scène de Robert Angebaud.
U-topie, textes, mise en scène et chansons de Guillaume Paul. Pièce créée en avril 2009 à l'Heure bleue deSaint-Martin-d'Hères, représentée du 12 au 23 mai 2009 au théâtre du Pavé àToulouse et rejouée notamment aufestival d'Avignon en 2010.
Métropole, écrit et mis en scène parVincent Farasse, publié aux éditionsActes sud-Papiers, créé en janvier 2017 au ThéâtreLa Virgule, Tourcoing, et repris en décembre 2018 au Théâtre de la Reine Blanche à Paris. Cette pièce, située dans le Grand Paris contemporain, se termine sur une large évocation de la Commune de Paris[190].
Écrite en 1866 et déjà populaire au moment de l'insurrection,Le Temps des cerises trouve un autre sens au regard des événements de la Semaine sanglante. La chanson devient le symbole de la Commune et son auteur,Jean Baptiste Clément, lui-même engagé dans la défense de Paris, la dédicace en 1885« à la vaillante citoyenne Louise, l'ambulancière de larue de la Fontaine-au-Roi, le dimanche. »[191]. Du fait de la censure, les chansons politiques et sociales sont en déclin sous leSecond Empire, mais elles réapparaissent massivement pendant leSiège de Paris (1870-1871) et jouent un rôle important pendant l'insurrection, aux côtés des pièces de théâtre et alors que l'analphabétisme est encore important dans la capitale. Elles sont diffusées sur des feuilles volantes vendues par les crieurs de rue et les colporteurs et sont chantées en toutes circonstances. Aux côtés des chansons traditionnelles de laRévolution française commeLa Carmagnole,La Marseillaise ou leChant du départ, qui sont parfois actualisés par l'ajout de couplets évoquant les insurrections de1830 et1848, de nouveaux airs apparaissent pour railler les ennemis de la Commune, en particulierAdolphe Thiers et son gouvernement, ou le clergé. Les chansons de la Commune traduisent l'espoir d'une société nouvelle qui« romp[rait] avec l'oppression et l'exploitation de l'ancien monde », selon l'historienne Laure Godineau[191].
Les chansons qui évoquent la Semaine sanglante et la dureté de la répression versaillaise participent de la mémoire de l'événement, et tout en dénonçant« la vengeance des vainqueurs et le martyre des vaincus », elles justifient« la nécessité de la lutte afin que se mette enfin en place un autre monde »[191]. Jusque dans les années 1880, Jean Baptiste Clément etEugène Pottier multiplient les textes qui s'inscrivent durablement dans la mémoire de la Commune et dans l'histoire du mouvement ouvrier : d'ailleurs, c'est en, alors qu'il se cachait pour échapper à la répression, que ce dernier composeL'Internationale[191].
Le Temps des cerises, paroles deJean-Baptiste Clément (1866), musique d'Antoine Renard (1868). Cette chanson d'amour romantique, bien qu'antérieure à la Commune, lui a été rattachée sentimentalement : dédiée par son auteur, célèbre communard, à une ambulancière de la Commune, elle parle d'une« plaie ouverte » au temps des cerises, qui correspond à l'époque de la Semaine sanglante. Cette célèbre chanson a été interprétée par de très nombreux artistes dontYves Montand en 1974 lors de son concert en faveur du Chili, le groupe Noir Désir en 2008 et aussi en 2016 LeChœur de l'Armée française en hommage aux victimes des attentats terroristes de 2015.
L'Internationale, paroles d'Eugène Pottier (1871), musique dePierre Degeyter (1888). Le texte de cette chanson fut écrit par un communard, mais ne mentionne pas nommément la Commune.
La Commune (Paris, 1871), dePeter Watkins, produit en2000 par l'Office national du film du Canada. Il s'agit d'un film noir et blanc de 345 minutes où ont joué plus de 200 acteurs et tourné dans un hangar. L'historien Jacques Rougerie le« considère comme l'œuvre cinématographique la plus accomplie et la plus remarquable sur la Commune, dont elle restitue extraordinairement le climat, avec une fidélité historique impeccable »[192].
Isabelle de Paris, série animée japonaise de 1979, se déroulant à Paris en 1870-1871 ; les personnages vivent les événements de la guerre, du siège puis de la commune, connaissant un sort tragique lors de lasemaine sanglante dans les derniers épisodes.
La ville deMorlaix (Finistère) a rendu hommage à la Commune et aux hommes de la Commune en donnant à des rues des noms rappelant les évènements de 1871. Dans un quartier situé au nord/nord-est de la cité, en bordure de la route nationale 12, on peut ainsi déambuler dans les rues Bakounine, Pyat, Courbet, Blanqui, Vermorel, Vallès, Gambon, Clément, Theisz, Assi, Le Français, Varlin, Delescluze, Augustin Avrial. Les places « de la Commune » et « de la Solidarité » côtoient ce quartier[194].
La ville d’Évry-Courcouronnes possède un quartier dont le nom des rues est dédié à la Commune de Paris. On trouve par exemple lemail du Temps des cerises, la place de la Commune, la place des Fédérés, le square Charles-Amouroux, le boulevard Louise-Michel, l'allée de l'Affranchi, la rue Léo-André, etc. Une sculpture représentant une main qui tient une paire de cerises se trouve devant le groupe scolaire du Temps des cerises.
La ville deVitry-sur-Seine possède un quartier nommé la Commune-de-Paris.
↑« En action de grâces et en expiation des crimes de la Commune, s’élèvera de 1876 à 1886, laBasilique du vœu national du Sacré Cœur de Montmartre, dont le projet, cautionné par Pie IX, approuvé par l’Assemblée et déclaré d'utilité publique, est financé par les offrandes des fidèles », dans l'ouvrage deJean Favier,Paris : deux mille ans d'histoire, 1997.
↑« Its construction was seen by many […] as for the supposed excesses of the Paris Commune of 1871 », dans l'ouvrage universitaire du géographe David Harvey, « Monument and Myth »,Annals of the Association of American Geographers, volume 69,no 3, septembre 1979,p. 362-381,[lire en ligne].
↑AnaïsBensaad, « « La Représentation des Communardes dans le roman français de 1871 à 1900 », Master 1, sous la direction de Isabelle Tournier, Université Paris 8, 2013 »,Genre & Histoire,no 14,(ISSN2102-5886,lire en ligne, consulté le).
Les témoignages dits de première main doivent donc être présentés dans l'ordre chronologique de publication pour des raisons historiographiques évidentes :
Clément-Auguste Andrieux,Souvenirs d'un assiégé de septembre 1870 à janvier 1871, album de 30 lithographies légendées, Paris, Éditions Leconte & Imprimerie Augustin Bry, 1871.
Eugène Hennebert,Guerre des communeux de Paris : 18 mars-28 mai 1871, par un officier supérieur de l'armée de Versailles, Paris, Didot, 1871 —sur Gallica.
Émile Zola, « La commune en 1871 », réédition d'articles publiés dans les journaux d'époqueLa Cloche etLe Sémaphore de Marseille, éditions du nouveau monde, coll. « Chronos », 2018.
Jules Andrieu,Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris de 1871, Payot (1971), rééd. Spartacus (1984), rééd. Libertalia (éditions) (février 2016), présentation deMaximilien Rubel etLouis Janover.
Joannès Caton,Journal d'un déporté de la Commune à l'Île des Pins, France-Empire, 1986
Jacques Rougerie,Procès des communards, Paris, Julliard, collection « Archives », 1964.
Emmanuel Jacquin, « La direction des Beaux-Arts et les incendies de mai 1871 »,Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France. 1990,t. 117,,p. 269-284(lire en ligne)
Henri Lefebvre,La Proclamation de la Commune, Gallimard, 1965 (réédition: éditions La Fabrique, 2018).
Henri Guillemin, L'avènement de M.Thiers et Réflexions sur la Commune, Paris, Gallimard, 1971, 320 p.
Jeanne Gaillard,Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871, Paris, Flammarion, 1971, 183 p.
Maurice Moissonnier,La première Internationale et la commune à Lyon, Éditions sociales, 1972.
AlainPlessis,Nouvelle histoire de la France contemporaine.
Charles Rihs,La Commune de Paris. Ses structures et ses doctrines, Paris, Seuil, 1973.
Jacques Rougerie (dir.),Jalons pour une histoire de la Commune de Paris, Paris, PUF, 1973.
Marcel Cerf,Le Mousquetaire de la plume, Henry Bauër. En annexe, lettres inédites de Louise Michel àHenry Bauër, Académie d'histoire, 1975.
Bernard Noël,Dictionnaire de la Commune, Flammarion, collection « Champs », 2 volumes, 1978 ; rééd. en un volume, Coaraze, L'Amourier éditions, 2021.
Nicole Priollaud,1871, La Commune de Paris, textes réunis, Éd. Liana Levi-Sylvie Messinger, 1983.
William Serman,La Commune de Paris (1871), Paris, Fayard, 1986.
MichelWinock,La Fièvre hexagonale.
Michel Cordillot,Eugène Varlin, chronique d'un espoir assassiné, Éditions de l'Atelier, 1991. Réédition revue et augmentée : Michel Cordillot,Eugène Varlin, internationaliste et communard, Éditions Spartacus, 2016.
Jacques Zwirn,La Commune de Paris aujourd'hui, Les Éditions de l'atelier, 1999.
Pierre Boisseau,La Commune de Paris de 1871 à l’épreuve du droit constitutionnel, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires de la Faculté de Droit de Clermont-Ferrand, 2000.
Armand Dayot,L'Invasion, le siège, la Commune. 1870-1871. D'après des peintures, gravures, photographies, sculptures, médailles autographes, objets du temps, Tristan Mage, 2003.
Hélène Duparc,De Paris à Nouméa. L'histoire des communards de la Commune de Paris déportés en Nouvelle-Calédonie,Éd. Orphie, 2003.
Jean-Louis Robert,Le Paris de la Commune - 1871, Paris, Belin, 2015.
Kristin Ross,L'imaginaire de la Commune[« Communal Luxury: The Political Imaginary of the Paris Commune »], La Fabrique, 2015, 192 p.(ISBN978-2-35872-064-9).
Mathilde Benoistel, Sylvie Le Ray-Burimi, Christophe Pommier (dir),France-Allemagne(s) 1870-1871, la guerre, la Commune, les mémoires, Paris, Gallimard/musée de l'Armée, 2017.
Jean A. Chérasse, Les 72 Immortelles, Tome 1 : La fraternité sans rivages, une éphéméride du grand rêve fracassé des communeux, et Tome 2 : L'ébauche d'un ordre libertaire : Une nouvelle lecture de la commune de Paris de 1871 éditions du Croquant, 2018.
La Commune de Paris 1871, documentaire réalisé parMehdi Lallaoui en 2004 (54 minutes), diffusé le 15 décembre 2012 dans l'émission « Lundi histoire » sur France 5 et présenté parJean-Luc Hees.
Sur les traces de Maxime Lisbonne, documentaire conçu à partir de l'ouvrage de Marcel Cerf "Maxime Lisbonne, le d'Artagnan de la Commune", scenario de Claudine Cerf , réalisé par Jacqueline Margueritte et diffusé à la télévision en 1983 (28 minutes).