Après avoir grandi entreTunis etLa Goulette, elle est élue en 1957, un an aprèsl'indépendance du pays, « la plus belle Italienne de Tunisie ». En cet honneur, elle reçoit comme prix un voyage à laMostra de Venise, ce qui lui permet d'obtenir rapidement des contrats de cinéma, notamment grâce àFranco Cristaldi, qui sera son mentor pendant plusieurs années et qu'elle épousera par la suite. Elle débute en 1958, dans un petit rôle aux côtés de la vedette égyptienneOmar Sharif dansGoha deJacques Baratier. Sa carrière s'étendra sur plus de soixante ans.
Elle a joué dans un large éventail de genres cinématographiques : descomédies à l'italienne auxwesterns spaghetti, des drames sociaux aux fresques historiques, desfilms de mafieux aux films de guerre et descomédies de mœurshollywoodiennes auxfilms de cape et d'épée français, tout en travaillant occasionnellement dans le domaine de la musique, du théâtre et de la télévision. Elle a joué dans « 150 films ou presque »[1], dont certains sont inspirés de prestigieux chefs-d'œuvre de lalittérature italienne. Certains des films dans lesquels elle a joué sont considérés comme des jalons du grand cinéma d'auteur.
Considérée comme l'actrice italienne la plus en vue des années 1960[2], elle a été la seule à atteindre une notoriété internationale comparable à celle deSophia Loren[3] et deGina Lollobrigida, qui faisaient toutes deux partie de la génération précédente d'actrices apparues dans les années 1950. La presse internationale l'a souvent qualifiée de plus belle femme du monde au cours de cette décennie[4]. En 1961, la presse française titre sur ses initiales « CC », en clin d'œil aux initiales « BB » deBrigitte Bardot, avec laquelle elle tournera dix ans plus tard la comédieLes Pétroleuses. Elle est également étroitement associée àAlain Delon dans le cinéma français, notamment à travers leurs collaborations dansRocco et ses frères (1960) etLe Guépard (1963) deLuchino Visconti.
Comme d'autres actrices de sa génération, elle a incarné un nouveau modèle féminin, une femme émancipée, volontaire et battante qui se veut libre et indépendante[3], qui s'assume et qui aspire à un rôle égal dans les relations affectives et professionnelles[7]. Se disant« féministe convaincue »[8], Claudia Cardinale estambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO pour la défense desdroits des femmes en.
Ses parents, Francesco Cardinale et Yolanda Greco, sont nés respectivement le 18 novembre 1909 et le 25 juin 1918, son père enTunisie sousprotectorat français, sa mère àTripoli (à l'époque sous dominationcolonialeitalienne). Tous deux sont issus de familles émigrées deSicile depuis environ trois générations[9]. Ses grands-parents paternels étaient des marchands maritimes originaires d'Isola delle Femmine, dans laprovince de Palerme, qui se sont ensuite installés en Tunisie lorsque celle-ci était unprotectorat français. Bien que les deux parents aient été scolarisés dans des écoles françaises, leur enracinement dans leur patrie est tel que leur père, ingénieur technique à laSociété nationale des chemins de fer tunisiens[10], choisit de conserver sa nationalité italienne au lieu de prendre la nationalité française, ce qui aurait pourtant facilité la vie de leur famille, surtout pendant les années de laSeconde Guerre mondiale, où l'alliance de l'Italie fasciste avec lerégime nazi fait ressortir une certaineitalophobie en Tunisie française. Par respect pour le choix de son père, lorsque Cardinale s'installera en France à l'âge adulte, elle préférera rester elle-même italienne[11].
De son nom complet Claude Joséphine Rose Cardinale, elle est l'aînée d'une fratrie de quatre enfants dont sa sœur Blanche (qui deviendracostumière) et deux frères, Bruno et Adriano, qui deviendraprojectionniste. Ses langues maternelles sont le français et le sicilien, appris au contact de ses parents. Elle ne commence à apprendre l'italien qu'à l'âge de 16 ans lorsqu'elle entame sa carrière d'actrice[13].
En raison de laguerre et des bombardements de 1942, la famille Cardinale déménage plusieurs fois entre Tunis etLa Goulette, où s'est installée une importante communauté d'Italiens.Garçon manqué etenfant sauvage, Claudia révèle un caractère tenace, têtu et déterminé, peu enclin aux compromis. Elle est scolarisée avec sa sœur Blanche, d'un an sa cadette, à l'école des religieuses de Saint-Joseph-de-l'Apparition àCarthage, mais son agitation lui vaut de continuelles punitions[14] ; elle étudie ensuite à l'école Paul Cambon, où elle obtient son diplôme avec la perspective de devenir institutrice[15]. Comme de nombreuses filles de sa génération, elle est fascinée par l'acteur américainMarlon Brando ainsi que par « BB » (Brigitte Bardot), qui s'est fait connaître en 1956 avecEt Dieu… créa la femme deRoger Vadim[16][1]. Elle témoigne « Tout le monde m'appelait CC. Mes copines de lycée trouvaient que je ressemblais à Brigitte Bardot. Il faut dire que je l'imitais un peu : la queue-de-cheval, les guiches sur le front, les petites robes à carreaux... »[17]. Au début des années 1950, elle vit quelque temps chez des parents àTrapani en Sicile, ville dont est originaire sa mère.
En 1957, Claudia Cardinale a 19 ans.
Son premier contact avec le monde du cinéma est sa participation, avec ses camarades de classe, à un court métrage du réalisateur françaisRené Vautier intituléLes Anneaux d'or en 1956, sur le thème de l'indépendance économique et sociale du pays, et présenté plus tard avec succès à laBerlinale 1958, où il remporte l'Ours d'argent. Son seul gros plan dans ce film dans le rôle d'une petite Arabe suffit à faire d'elle une célébrité locale[18] et lui permet d'être repérée parJacques Baratier, qui lui offre le petit rôle d'une jeune Arabe voilée dansGoha[1]. Elle l'accepte à contrecœur, Baratier ayant expliqué qu'il souhaitait une actrice tunisienne plutôt qu'italienne pour tenir le rôle d'une domestique aux côtés de l'acteur égyptienOmar Sharif, alors encore peu connu. Cette apparition marque néanmoins ses débuts au cinéma et le film est présenté en sélection officielle en compétition auFestival de Cannes 1958 où il a reçu le prix « le premier regard -Un certain regard » ex-æquo avecVisages de bronze deBernard Taisant[19].
Mais c'est en 1957, lors de la Semaine du film italien à Tunis organisée par Unitalia-Film, qu'elle fait une percée décisive en remportant, sans le vouloir[20], le prix de la « plus belle Italienne de Tunisie », organisé àGammarth[21]. Ceconcours de beauté avait pour but de récolter des fonds pour une œuvre de charité ; la mère de Cardinale faisait partie du comité de charité. Claudia raconte qu'elle a été poussée sur scène par quelqu'un alors qu'elle aidait aux préparatifs et qu'elle a été déclarée gagnante[22]. À l'époque, Claudia avait son diplôme d'enseignante et espérait enseigner dans une ville du désert tunisien[23].
Ce prix lui vaut un voyage à Venise lors de laMostra. Sur la plage vénitienne, la charmante jeune fille de 18 ans ne passe pas inaperçue aux yeux des nombreux réalisateurs et producteurs présents, dont ceux deSalvatore Argento et deLidio Bozzini(it) qui lui conseille d'aller étudier auCentro sperimentale di cinematografia (CSC) à Rome. La jeune actrice s'exécute et se rend à Rome pour s'inscrire au CSC (son professeur de diction estTina Lattanzi), mais c'est une expérience brève et insatisfaisante, qui révèle une faible aptitude à la profession d'actrice (exacerbée par ses difficultés avec la langue italienne), malgré son extraordinairephotogénie[24]. Elle abandonne ses études après un seul trimestre et décide de rentrer chez elle, ce qui lui vaut la couverture de l'hebdomadaire populaireEpoca pour cette décision inattendue de refuser l'aventure du cinéma[25].
De retour àTunis, Claudia Cardinale découvre avec stupeur qu'elle est enceinte, résultat de ce qu'elle décrira plus tard comme une relation « terrible » (elle parlera d'enlèvement et deviol[26]) avec un Français de dix ans son aîné, qui a commencé alors qu'elle n'avait que 17 ans et a duré environ un an[27]. Lors de cette découverte, il voulait qu'elle avorte, mais elle décide de garder l'enfant[27]. Elle a résolu ses problèmes en signant un contrat d'exclusivité de sept ans avec la société de productionVides Cinematografica sous l'égide du producteur turinoisFranco Cristaldi[28],[29]. Cristaldi a proposé le contrat à Cardinale sans lui faire passer d'essai à l'écran. Le contrat contenait de nombreuses stipulations que Cardinale devait respecter pendant que Cristaldi la préparait[30]. Cristaldi a géré en grande partie le début de sa carrière et elle a été mariée avec lui de 1966 à 1975[31].
Son premier film italien estLe Pigeon (1958) deMario Monicelli, dans lequel elle joue le petit rôle de Carmelina, une jeune fille enfermée à la maison par son frère dominateur : le premier de nombreux rôles d'une Sicilienne, auxquels son apparence méditerranéenne (qui lui permet d'être aussi bien aristocrate que paysanne) semblait la destiner. Ses partenaires masculins à l'écran sontVittorio Gassman,Totò,Marcello Mastroianni etRenato Salvatori. Sur le plateau, l'actrice francophone ne comprend pas un mot d'italien et se dit« effrayée de voir tout le monde gesticuler en gueulant très fort », avant de comprendre que cette façon de s'exprimer de façon démonstrative est courante en Italie[1]. Le film sort le en Italie, il est un succès immédiat avec 6 497 829 entrées (8e aubox-office Italie 1958-1959[32],[33]) et Cardinale devient immédiatement reconnaissable, étant même déjà présentée par certains journaux comme« la fidanzata d'Italia » (litt. « la petite fiancée de l'Italie »)[34],[35]. Le grand retentissement qu'a eu ce film a valu à Claudia, sans qu'elle l'ait vraiment voulu, de petits emplois à la télévision et des annonces dans les journaux.
Bien qu'elle ait travaillé jusqu'à son septième mois, la grossesse de Cardinale est gardée secrète. Tourmentée par des pensées suicidaires, elle tombe dans unétat dépressif[36] et, estimant ne plus pouvoir cacher son état, demande à Cristaldi de mettre fin à son contrat. Comprenant sa situation, il l'envoie à Londres pour l'accouchement, loin de la presse. Cristaldi dit à Cardinale de ne pas révéler son état car son public se sentirait trahi et cela mettrait fin à sa carrière. Afin de préserver le secret, il rédige un contrat très pointilleux couvrant chaque petit détail de sa vie, la privant de toute possibilité d'agir en son nom propre[37]. Elle explique :« Je n'étais plus maître de mon corps ni de mes pensées. Même parler avec un ami de tout ce qui pouvait me différencier de mon image publique était risqué, car si cela avait été rendu public, j'aurais eu des ennuis. Tout était entre les mains deVides Cinematografica[38]. » Le petit Patrick naît àLondres[26] le. Pendant sept ans, Cardinale a gardé son secret, non seulement vis-à-vis du public, mais aussi de son propre fils, Patrick, qui a grandi dans la famille avec ses parents et sa sœur, plus ou moins comme un frère[39], jusqu'au jour oùEnzo Biagi, un journaliste, a découvert la vérité. Après que Cardinale a décidé de tout lui raconter, il a publié son histoire dansOggi etL'Europeo[40].
DansMeurtre à l'italienne (1959) dePietro Germi, elle est pour la première fois de sa carrière latête d'affiche[41]. Grâce à la direction de l'acteur-réalisateur bourru et laconique, avec lequel naît une affinité immédiate[42], Cardinale commence à apprendre réellement ce qu'est le jeu d'actrice et à se sentir à l'aise devant la caméra. Elle considère ce film comme son premier véritable test en tant qu'actrice[43]. Il lui vaut une critique élogieuse de Federico Fellini (« Une Cardinale dont je me souviendrai longtemps. Ces yeux qui regardent de chaque côté de son nez, ces longs cheveux bruns ébouriffés […] ce visage de biche, de chat, et qui exprime si passionnément le tragique... »[44]) Une autre critique flatteuse provenant dePier Paolo Pasolini, qui est impressionné par son interprétation dramatique, ne fait qu'accentuer sa confiance en elle et l'encourage à persévérer dans la progression de sa carrière cinématographique.
Son premier film entièrement en français est la pharaonique superproduction d'Abel GanceAusterlitz où elle interprètePauline Bonaparte aux côtés dePierre Mondy enNapoléon,Martine Carol enJoséphine de Beauharnais etVittorio De Sica en papePie VII[45]. Le film a été tourné enRépublique fédérative socialiste de Yougoslavie àZagreb d'octobre à décembre 1959[46]. Après son chef-d'œuvreNapoléon sorti en 1927, Abel Gance refait dans ce film de près de trois heures un portrait haut en couleur de l'Empereur français. SelonJacques de Baroncelli,« Abel Gance à la suite de nombreux historiens, s'est efforcé de "démystifier" Napoléon. Dans [la seconde partie du film], tout entier consacré au génie militaire de l'empereur, il a dépeint au contraire le héros, sans craindre à l'occasion de faire quelques emprunts à la légende »[47]. D'autres commeJean Tulard dansLe Nouveau Guide des films estiment que le film consiste en un« défilé de vedettes distribuées en dépit du bon sens »[48]. Il attire les faveurs du public puisqu'il se place10e dubox-office France 1960 avec 3 452 012 entrées.
Claudia Cardinale décroche ensuite le rôle principal dans la comédieLes lions sont lâchés réalisée parHenri Verneuil et dialoguée parMichel Audiard. Elle y côtoie des grands noms du cinéma français que sontJean-Claude Brialy,Danielle Darrieux,Michèle Morgan etLino Ventura. Dans ce film adapté d'un roman deNicole (pseudonyme commun deFrançoise Parturier et Josette Raoul-Duval), Claudia Cardinale interprète une jeune et belle provinciale qui découvre l'insignifiance duParis chic et mondain[49]. Elle incarne aussi la rivale plus jeune et plus belle de la vieillissanteDanielle Darrieux[50]. Destiné particulièrement au public féminin,Les lions sont lâchés connaît un joli succès avec 2 054 954 entrées en France[51]. Claudia Cardinale est de plus en plus comparée àBrigitte Bardot dans le public français[17].
Son travail avec Bolognini,Le Mauvais Chemin, lui permet de rencontrerJean-Paul Belmondo, avec qui elle tourne ensuite lefilm de cape et d'épéeCartouche (1962) dePhilippe de Broca. Durant le tournage qui se déroule de juillet à octobre 1961 àBéziers,Ermenonville etPézenas[52], elle vit une petite histoire d'amour avec Belmondo[53]. Il s'agit d'une adaptation très romancée de la vie deLouis Dominique Cartouche, un brigand au grand cœur qui ridiculise les riches sous l'acclamation des pauvres. Claudia Cardinale incarne Vénus, la partenaire de Belmondo à l'écran, une voleuse pleine de vitalité[54]. Pourtant, certains critiques français ne seront pas tendre avec l'actrice italienne : Jacqueline Fabre écrit dansLibération que« sa beauté éclatante et sa fraîcheur ne suffisent pas à passer l'écran, C.C. doit apprendre à jouer la comédie », tandis que pour Michel Aubriant, dansParis-Presse,« seul nuage dans ce film heureux : la présence de Claudia Cardinale, belle personne inexpressive, aussi douée pour le cinéma qu'un manœuvre léger pour l'inspection des finances »[55]. D'autres estimeront que« Belmondo et Claudia Cardinale forment à l’écran un couple d’une sensualité irrésistible »[56]. Le film est un succès avec 3 610 402 entrées, atteignant la6e place dubox-office France 1962, ce qui contribue à faire d'elle unevedette également en France.
Sa maternité cachée lui fait mener une vie de plus en plus retirée, l'empêchant de vivre pleinement son exposition publique : son existence se réduit à ses devoirs de mère ainsi qu'à un travail acharné et ininterrompu, où les films se succèdent les uns aux autres (rien qu'au cours de l'année 1960, elle joue dans cinq films),Le Bel Antonio deMauro Bolognini[57],Austerlitz d'Abel Gance,Hold-up à la milanaise deNanni Loy, considéré comme la suite duPigeon, et la première rencontre professionnelle avec le cinéasteLuchino Visconti avecRocco et ses frères où elle joue Ginetta, la fiancée deSpýros Fokás, aux côtés d'Alain Delon et d'Annie Girardot[58]. Ce film qui raconte une tranche de vie réaliste et nerveuse, est considéré comme l'un des plus grands chefs-d'œuvre duMaestro et fait désormais partie de la fameuse liste des100 films italiens à sauver. C'est aussi et surtout un retentissant succès public, avec 10 220 365 entrées en Italie, ce qui place le film3e dubox-office Italie 1960-1961 et1er film italien[59]. Le succès est beaucoup plus modéré en France avec 2 173 480 entrées, ce qui le place27e dubox-office France 1961[60]. Cependant, c'est son rôle principal dansLes Dauphins deCitto Maselli qui vaut à l'actrice le plus d'attention durant cette période[61],Francesco Freda estimant que le film lui a ouvert la voie« vers un grand succès », notant la« douceur de son sourire » qui a touché la corde sensible du public[62].
La stratégie de Cristaldi consistait jusque-là à lui faire jouer de petits rôles, mais avec les plus grands réalisateurs[63]. Sa rencontre avecMauro Bolognini sera décisive. C'est le début d'une harmonieuse relation professionnelle et privée qui donne naissance à cinq films, dont certains parmi les préférés de l'actrice, commeQuand la chair succombe (1962),Liberté, mon amour ! (1973) et surtoutLe Mauvais Chemin (1961)[64].« Avec lui, derrière la caméra, une fois de plus, comme avecGermi, je me suis sentie en confiance »[65]. Elle ajoute :« Je considère Mauro Bolognini comme un grand réalisateur : un homme d'une rare sagesse professionnelle, d'un goût et d'une culture très sûrs, ainsi que, pour moi personnellement, un ami sensible et sincère »[66]. Dans les films de Bolognini, Cardinale incarne souvent une sorte demante religieuse, une figure d'une grande féminité qui représente la perdition pour le sexe opposé[64].
Pendant le tournage duBel Antonio,Marcello Mastroianni, la vedette deLa dolce vita, tombe amoureux d'elle. Bien qu'attirée par son charme doux, elle le rejette parce qu'elle ne prend pas ses avances au sérieux[67], le considérant comme l'un de ces acteurs qui ne peuvent s'empêcher de tomber amoureux de toutes les actrices qu'il croise[68]. Des années plus tard, Mastroianni lui reprochera encore de ne pas avoir cru à l'authenticité de ses sentiments[69]. Cardinale témoigne :« Il l’a même dit une fois dans une émission de télévision où j’étais invitée. À mon arrivée, il s’est précipité sur moi et m’a lancé : « J’étais tellement amoureux de toi ». Je lui ai dit : « Arrête, Marcello ! On est en direct ! ». Je pensais àCatherine Deneuve, avec qui il était alors marié. Mais lui : « Je m’en fous ! J’étais amoureux fou ! ». C’était gentil mais pas malin. Deneuve a été furieuse et m’a longtemps boudée »[1]. Malgré l'embarras qu'elle a causé à Bolognini, la relation tensionnelle entre les deux interprètes s'est avérée idéale pour transmettre celle qui règne entre les personnages du film, où Mastroianni interprète un Sicilien tellement amoureux de sa femme Barbara qu'il en estimpuissant. Cardinale raconte :« Figurez-vous qu’il ne pouvait plus sortir de l’hôtel, àCatane, car les hommes étaient prêts à en venir aux mains avec lui sous le prétexte qu’un Sicilien impuissant, ça n’existe pas »[1]. Le film remporte leLéopard d'or auFestival international du film de Locarno 1960[57].
L'un des grands« film de [s]a vie »[70] estLa Fille à la valise deValerio Zurlini, où elle joue Aida, une fille-mère qui chante et danse pour gagner sa vie et rencontreJacques Perrin, un fils de bonne famille qui se lassera bientôt d'elle. L'histoire du film reflète étrangement la situation personnelle de l'actrice[71] :« La scène la plus difficile à tourner fut ma confession au restaurant de la gare, quand je parle de l’enfant secret que j’ai eu, fille-mère, laissé à Rimini. Car c’était exactement ma situation dans la vie, mais sans pouvoir le dire à personne. Dans mon contrat d’actrice, en effet, il était inscrit que je devais cacher l’existence de mon fils, Patrick, et dire qu’il s’agissait de mon petit frère. Dans cette scène, j’ai dû parler de ça, la situation était la même et je pleurais tout le temps. Les gens ne comprenaient pas pourquoi cette scène me bouleversait. J’y ai mis tout mon secret[72]. » Ce film la touche tellement qu'il lui faudra ensuite plusieurs mois pour parvenir à se détacher émotionnellement de son personnage[73].
Le réalisateur l'avait choisie pour ce rôle difficile, contre l'avis de tous, alors qu'elle n'était pas encore considérée comme une « véritable » actrice[74]. À l'instar de Pietro Germi, il se place à ses côtés pendant le tournage :« Zurlini était de ceux qui aiment beaucoup les femmes : il avait une sensibilité presque féminine. Il me comprenait du premier coup d'œil. Il m'a tout appris, sans rien m'imposer. Il m'appréciait vraiment[75]. » Une véritable amitié est née entre eux deux, basée sur une profonde compréhension mutuelle[76].
Sa relation professionnelle avec le producteurFranco Cristaldi, quelques années après la signature de son contrat avec sa sociétéVides Cinematografica, devient progressivement plus intime[81]. Cardinale est consciente que cette liaison n'a aucune chance de devenir officielle ni de déboucher sur un mariage[81]. De plus, elle culpabilise que son couple avec Cristaldi reflète si bien le stéréotype d'un producteur qui découvre une actrice pour la mettre dans son lit. Elle affirmera plus tard qu'elle ne s'est jamais vraiment sentie la compagne de Cristaldi, car elle a toujours été dans une position subalterne par rapport au producteur,« uneCendrillon gratifiée par sa générosité »[82], pour l'aide qu'il lui a apportée au moment critique de sa grossesse secrète, mais écrasée par une relation privée qu'il lui était impossible de séparer de la relation de travail[82].
Cette situation permet en effet au producteur de la contrôler en permanence par l'intermédiaire de son personnel (une équipe composée de l'attachée de presse, de la secrétaire américaine Carolyn Pfeiffer et du chauffeur personnel)[83], ce qui la fait se sentir comme prisonnière dans une tour d'ivoire[65] et qui lui rappelle sans cesse qu'il l'a créée et qu'elle lui appartient[84]. Ils mènent des vies séparées, sauf lors de courts voyages, et elle ne l'appelle jamais « Franco », mais seulement « Cristaldi »[85]. L'insatisfaction croissante que cette situation lui inspire finit par provoquer une rupture[86].
1963, l'année de la consécration : Visconti, Fellini et Comencini
1963 est une année charnière pour la carrière de Cardinale : elle a l'occasion unique de travailler simultanément avec deux des plus grands maîtres du cinéma italien dans des films déterminants pour sa carrière. Elle participe auGuépard deLuchino Visconti et àHuit et demi deFederico Fellini, expérimentant comment deux artistes peuvent être des génies de manière totalement différente, en suivant des chemins, des instincts et des méthodes même opposés[87]. Sur le plateau de Visconti, le climat était presque religieux : on ne vivait que pour le film, en laissant le monde extérieur à l'extérieur. Autant Visconti avait besoin de silence pour travailler, autant Fellini avait besoin d'être plongé dans un bouillonnement d'activité[88] : avec le premier, il était impossible de changer une virgule, avec le second, le climat était à l'improvisation complète, même si l'on ne se rendait pas compte à ce moment-là que l'on était transporté là où il voulait[89].
Visconti, qui lui avait offert« le plus beau cadeau de [s]a vie d'actrice », avait l'habitude de lui parler dans un excellent français, qu'il avait appris lorsqu'il était l'assistant deJean Renoir[90], tandis que Fellini l'entraînait dans de longues promenades bavardes dans un italien fleuri. Ils étaient tous deux très tendres avec elle et l'appelaient du même surnom affectueux : « Claudina »[91] :« Luchino a fait et fera toujours partie de ma vie : il est dans mes pensées, mes souvenirs, mes rêves, mais je le retrouve encore plus concrètement, matériellement, dans le visage et le regard que j'ai aujourd'hui, dans mes mains...[92] » ;« Avec Federico, je n'ai tourné qu'un seul film. Il m'a fait me sentir le centre du monde : la plus belle, la plus "spéciale" de toutes, la plus importante[89]. »
Fellini fait faire à son avatar cinématographiqueMarcello Mastroianni une déclaration d'amour révérencieuse à l'actrice (« Comme vous êtes belle, vous m'émerveillez, vous faites battre mon cœur comme un écolier ») et en fait une sorte d'idéal féminin :« belle, jeune et âgée, enfant et déjà femme, authentique, mystérieuse ». Il est le premier à la vouloir non doublée : pour lui, toute différence est poésie, y compris cette voix si particulière qui, grâce à lui, se révèle enfin sur le grand écran, ajoutant un charme supplémentaire à celui de l'intensité de son regard et de la beauté de ses traits. Les deux films ont participé avec succès auFestival de Cannes :Le Guépard a remporté laPalme d'or, tandis queHuit et demi a été présenté hors compétition. Cardinale ne reste sur la Croisette que le temps de la photo historique sur la plage en compagnie des « trois guépards » :Luchino Visconti,Burt Lancaster et un véritableguépard[93].
À propos de sa voix utilisée pour la première fois de sa carrière dansHuit et demi, Cardinale déclare :« Quand je suis arrivée pour mon premier film, je ne pouvais pas parler. Je me croyais sur la lune. Je ne comprenais pas de quoi ils parlaient. Et je parlais en français ; en fait, j'étais doublée. Et Federico Fellini a été le premier à utiliser ma voix. Je pense que j'avais une voix très étrange[94]. » L'usage dans le cinéma italien de l'époque était en effet de doubler les acteurs enpostsynchronisation. Dans la version italienne originale du filmLe Guépard, Cardinale est doublée parSolvejg D'Assunta(it). Sur le tournage, Claudia Cardinale parle le français dans les scènes avecAlain Delon, l'anglais avecBurt Lancaster et l'italien dans ses autres scènes. Ces doublages ont eu une conséquence négative au début de sa carrière, car pour le filmLa Fille à la valise, elle reçoit leruban d'argent de la meilleure actrice, qui lui est aussitôt retiré, le jury s'étant rappelé après coup que le règlement interdit aux lauréats d'être doublés[95].
Si l'interprétation d'Angelica dansLe Guépard et la brève apparition dans son propre rôle dansHuit et demi marquent sa consécration définitive en tant quevedette de premier plan[3],[2], sa première véritable interprétation avec sa propre voix, dans le filmLa ragazza deLuigi Comencini (qui a en cela sagement suivi l'exemple de Fellini), lui vaut la première reconnaissance importante pour son travail d'actrice : leruban d'argent de la meilleure actrice.
Celle avec Comencini fut également une rencontre importante :« Luigi Comencini est un autre de ceux qui m'ont comprise immédiatement, sans mots. […] Nous parlions très peu, même pendant les tournages : je n'ai pas besoin des mots du metteur en scène, j'ai besoin de me sentir comprise et aimée par lui. Et il m'a toujours aimée et comprise[66]. »
Toujours en 1963, elle participe à son premier film américain (bien que tourné en Italie) :La Panthère rose deBlake Edwards, qui connaît un incroyable succès au box-office et dans lequel elle joue aux côtés d'acteurs confirmés tels quePeter Sellers,Capucine,Robert Wagner etDavid Niven tout en verve et en humour anglais, qui invente pour elle le compliment de« la plus belle invention italienne […] après les spaghettis »[98]. Trente ans plus tard, elle retrouve Blake Edwards dansLe Fils de la Panthère rose (1993), dernier volet de la série de films à succès, qui ne réitère cependant pas le succès du film original.
Dans les années 1960, elle est au sommet de sa carrière et de sa renommée internationale, l'une des actrices internationales les plus recherchées de tous les temps.
Parmi ses collègues de travail les plus fréquents, il y aTomás Milián, avec qui elle a tourné dans de nombreux films (Le Bel Antonio en 1960,Les Dauphins en 1960,Les Deux Rivales en 1964,Un couple pas ordinaire en 1968), établissant une agréable relation d'amitié et de complicité. Pendant trois ans, elle travaille aux États-Unis, où elle vit six mois par an, réussissant à rester équilibrée sans perdre la tête[99]. Claudia témoigne :« Mon avantage àHollywood, c'est que l'initiative ne venait pas de moi, mais d'eux. C'était l'époque où ils invitaient toutes les actrices européennes ayant un certain succès, non pas tant par ouverture et générosité, mais plutôt parce que les Américains voulaient avoir le monopole des vedettes et, s'ils en voyaient ailleurs, ils essayaient de se les approprier tout de suite. […] La plupart du temps, en fait, ils vous détruisaient : vous alliez en Amérique, et vous reveniez sans rien ou personne. Je me suis défendue, par exemple en refusant résolument l'offre d'un contrat d'exclusivité avecUniversal. J'ai signé à plusieurs reprises, pour des films individuels. Et en fin de compte, je m'en suis bien tirée[100]. »
Le Plus Grand Cirque du monde (1964) d'Henry Hathaway lui permet de travailler avec deux grandes vedettes outre-Atlantique :John Wayne etRita Hayworth.Elle y joue la fille de Hayworth, qui se produit avec elle dans un numéro de cirque mère-fille[101]. Alors qu'elle établit une relation très amicale avec le« Duke », elle doit assister malgré elle au déclin déchirant de Hayworth[102]. C'est à son contact que Claudia comprend que le métier est ingrat pour les actrices passé soixante ans, surtout aux États-Unis :« Un jour, elle a débarqué dans la petite roulotte qui me servait de loge. Elle m’a regardée et elle m’a dit : "Moi aussi tu sais j’ai été belle". Et elle a éclaté en sanglots[1]. » Ensuite, elle retourne tourner des films principalement en Italie, acceptant une réduction de salaire, tournant le dos à la célébrité hollywoodienne. Cardinale a par ailleurs déclaré :« Je n'aime pas le vedettariat. Je suis une personne normale. J'aime vivre en Europe. Je veux dire que je suis allée à Hollywood de très nombreuses fois, mais je ne voulais pas signer de contrat[103]. »
Elle travaille pour la première fois avecUgo Tognazzi dans le filmLe Cocu magnifique (1964) réalisé parAntonio Pietrangeli d'après lapièce de théâtre belge éponyme, où elle apparaît au sommet de sa sensualité. Mais c'est une expérience dont elle ne garde« que des souvenirs désagréables : avec Pietrangeli, je suis désolée de le dire, il n'y avait pas beaucoup de sentiments. Et puis il y avait Tognazzi qui, à l'époque, me faisait une cour impitoyable...[104] »
Mais son film le plus important de ces années-là est sans douteSandra, qui représente sa troisième collaboration avec Luchino Visconti, cette fois sur un scénario deSuso Cecchi D'Amico. Elle y joue le rôle principal de Sandra, une femme qui revient après des années d'absence dans une grande demeure àVolterra, enToscane. Elle est tourmentée par la mort de son père, déporté àAuschwitz et par une relation trouble, sans doute incestueuse, avec son frère Gianni, interprété par le FrançaisJean Sorel. Visconti regarde dans ce film une famille patricienne pourrir de l'intérieur sous le poids de ses secrets[109]. À travers les personnages de Sandra et de Gianni, on voit apparaître une transposition moderne des figures d'Électre et d'Oreste. Comme Électre, Sandra est haïe par sa mère parce qu'« elle ne fait rien, elle ne dit rien mais elle est là[110]. » Par ce film, Cardinale a l'occasion d'exprimer pleinement ses capacités dramatiques[3]. Malgré un relatif échec commercial, le film remporte leLion d'or à laMostra de Venise 1965.
Elle retrouve ensuite Monicelli pour un épisode du film à sketchesLes Ogresses (1966). Elle y incarne une jeune fille-mère gitane qui fait l'impossible pour qu'un médecin, incarné parGastone Moschin, tombe amoureux d'elle[111]. Dans les autres sketches du film, elle retrouveJean Sorel ouCapucine et côtoie aussiAlberto Sordi,Monica Vitti etEnrico Maria Salerno, des acteurs italiens de premier plan qu'elle retrouvera bientôt.
Pour illustrer la popularité de l'actrice, la maison d'éditionLonganesi publie en 1966 l'insolite volumeCara Claudia... Lettere dei fans alla Cardinale.
Une photo de Cardinale figure, à son insu, sur la pochette intérieure de l'albumBlonde on Blonde (1966) de l'auteur-compositeur-interprète américainBob Dylan, apparemment à la demande de l'artiste[112],[113] Les avocats de l'actrice ont menacé de poursuivreColumbia Records, la maison de disques de Dylan, et dans les rééditions ultérieures de l'album, la photo de l'actrice a été retirée. Les versions originales comprenant la photo de Cardinale sont devenues de rares objets de collection[114].
Claudia Cardinale au Brésil en 1965 pour les besoins du filmUne rose pour tous.
AvecAntonella Lualdi, elles ont été les deux seules femmes à se présenter à uneaudience papale enminijupe. L'événement a eu lieu le, en présence du papePaul VI, et a suscité un tel émoi qu'il a été rapporté dans les journaux de l'époque. Au début de l'année 1967,Franco Cristaldi la rejoint aux États-Unis. Alors qu'ils séjournent tous deux àAtlanta, il lui fait la surprise de l'emmener à leur cérémonie de mariage, qu'il a organisée à son insu. Elle se rend à la cérémonie, mais craint de sacrifier les droits qu'elle a sur son enfant Patrick. Ce « mariage autoproclamé », comme le définit Cardinale, est vécu par l'actrice comme une autre façon de la maintenir attachée, de moins en moins libre de décider de sa vie, plutôt que comme le résultat de sentiments sincères[86]. Le mariage n'a jamais été officialisé en Italie[117].
En 1968, Cardinale joue sans relâche dans de nombreux films, ce qui la rend de plus en plus connue du public international. Elle travaille pour la deuxième et dernière fois avec son ami Rock Hudson dansUn couple pas ordinaire deFrancesco Maselli, tourné en Italie, enAutriche et àNew York, une comédie de mœurs légère pour laquelle elle reçoit des critiques plutôt positives. Toujours en 1968, elle joue avecRod Taylor dans le drameTous les héros sont morts deJoseph Sargent.
Elle joue ensuite dans le chef-d'œuvre du western spaghettiIl était une fois dans l'Ouest, le premier volet de laTrilogie du temps deSergio Leone, pour un des rares grands rôles féminins de toute l'œuvre cinématographique du réalisateur. Cardinale se souvient :« Sergio Leone était déjà un ami lorsqu'il m'a proposé de jouer le rôle de Jill dansIl était une fois dans l'Ouest. Pour me convaincre, il m'a invitée un jour chez lui et, sans scénario, m'a raconté son film plan par plan... Ça a duré huit heures ! C'était un incroyable conteur, très persuasif[120]. » Dans cette démythification de l'Ouest sauvage, Cardinale en ancienne prostituée amenée à fonder une ville où passera le chemin de fer, représente symboliquement une figure matriarcale[121]. C’est en son sein que s’abreuvera désormais ce nouveau pays, plus droit, plus régenté et humain, où les figures hors-la-loi et indomptées sont condamnées à disparaître[121]. Les scènes où elle apparaît, accompagnée de la musique emblématique du maestroEnnio Morricone, restent dans l'imaginaire collectif. Le film enregistre 8 870 732 entrées en Italie (3e aubox-office Italie 1968-1969[122]), 13 millions d'entrées enAllemagne de l'Ouest et près de 15 millions d'entrées en France depuis sa sortie en et les ressorties successives[123],[124].
L'expérience avec Leone a été particulièrement positive, tant sur le plan humain que professionnel :« J'aimais beaucoup Sergio. Nous étions liés par une grande affection. Avec son beau film, il m'a donné un personnage magnifique […] Toute cette période est liée à une impression générale de grand bien-être. Avec Sergio, je me suis toujours sentie dirigée dans le bon sens […] Je me suis sentie toujours parfaite, grâce à Sergio. Je n'ai jamais eu de problème[104]. »
La décennie dorée de l'actrice s'achève avec la superproduction italo-soviétiqueLa Tente rouge (1969) deMikhaïl Kalatozov, dans laquelle elle joue aux côtés de l'acteur écossaisSean Connery. Elle dit plus tard de lui :« Tout ce que je peux dire, c'est "stupéfiant". Il est aussi fascinant dans la vie que ses personnages le sont à l'écran », ou encore« Au travail, je ne l'ai jamais vu se laisser aller à des crises de colère ou d'hystérie. Mais il était très sérieux : toujours le premier arrivé et le dernier parti[31]. » Le tournage s'est déroulé àMoscou, àLeningrad et enEstonie. Le film est basé sur l'histoire de la mission de 1928 visant à sauverUmberto Nobile et les autres survivants de la chute du ballon dirigeableItalia. Le scénario a été adapté parIouri Naguibine et Mikhaïl Kalatozov d'après le roman de Naguibine portant le même titre. Naguibine n'a pas pu achever le scénario en raison d'une série de conflits avec le producteurFranco Cristaldi, qui insistait pour que Claudia Cardinale ait un rôle plus important dans le film[126]. En conséquence, après que Naguibine ait abandonné le projet, le scénario est achevé parEnnio De Concini etRobert Bolt[127],[128].
1970-1975 : Skolimowski, Zampa, Ferreri et Squitieri
Sa participation à la comédie deJerzy SkolimowskiLes Aventures du brigadier Gérard (1970) d'après les nouvellesBrigadier Gérard d'Arthur Conan Doyle, une production helvético-britannique tournée àCinecittà, est l'une des expériences les plus drôles de sa carrière. Pour son premier film étranger, le réalisateur polonais se révèle être un« fou furieux »[129] et Cardinale doit s'efforcer personnellement d'empêcher les producteurs de le renvoyer en menaçant de quitter elle-même le film[130].
L'Audience (1972) deMarco Ferreri est également une« belle aventure »[132], grâce à l'esprit fantasque du réalisateur.« Même dans les moments dramatiques de l'œuvre, il vous rappelle toujours qu'"après tout, ce n'est qu'un film" », confie Cardinale[132]. Le film raconte les efforts incessants d'une jeune homme (Enzo Jannacci) pour obtenir une audience privée du papePaul VI. Le film, dans lequel jouent égalementMichel Piccoli,Vittorio Gassman ouAlain Cuny, est projeté à laBerlinale 1972.
En 1973, elle travaille une dernière fois avec deux de ses réalisateurs historiques,Mauro Bolognini, dansLiberté, mon amour ! qui sera cependant distribué deux ans plus tard en raison de problèmes de censure (Cardinale y incarne uneanarchiste qui fuit les persécutions durégime fasciste dans les années 1930), etLuchino Visconti, dansViolence et Passion avecBurt Lancaster,Helmut Berger etSilvana Mangano. Visconti est alors profondément éprouvé par les conséquences d'une attaque cérébrale (« Il était obligé de vous diriger uniquement avec son regard, et derrière cette personne courbée, immobile et silencieuse, vous revoyiez l'ombre de ce lion rugissant qu'il avait été peu de temps auparavant »[134]).
En 1974, elle est engagée pour jouer le rôle principal dans le filmLucia et les Gouapes, où elle travaille pour la première fois avec le jeune réalisateurPasquale Squitieri qui jouera un rôle central dans sa vie professionnelle et privée à partir de ce moment-là. Leur première rencontre avait été houleuse, caractérisée en apparence par une méfiance et une aversion réciproques[135], mais Cardinale était aussi fortement attirée par l'ombrageux réalisateur napolitain aux yeux bleus transparents[136] : c'est elle, inaccessible en tant que compagne d'un des hommes les plus puissants du milieu cinématographique italien, qui lui a fait des avances, malgré toutes les rumeurs négatives sur le réalisateur, considéré comme un homme imprévisible, coléreux et collectionneur de femmes[137]. Mais Squitieri représente à ses yeux la vitalité, la folie et les excès dont elle ressent un besoin croissant, après des années de« vie toute réglée, toute programmée, toute rationalisée et rationalisante […] Pasquale était le contraire, et c'est le contraire qui m'a séduit »[138]. Leur relation commence en 1973, et ils l'officialisent deux ans plus tard, sans toutefois se marier.
À la suite de sa participation dansIl était une fois dans l'Ouest, Cardinale reçoit alors un scénario de western décalé[140],[141]. Pour un film qui devait initialement opposerNathalie Delon àMireille Darc[139], Cardinale décide d'accepter et d'imposer sonalter ego françaisBrigitte Bardot comme partenaire de jeu[140], cette dernière ayant déjà joué dans un western féminin aux côtés deJeanne Moreau dansViva Maria ! (1965). Le réalisateur initial du film estGuy Casaril, avant que le producteur Francis Cosne ne le remplace parChristian-Jaque, avec l'accord de Casaril qui renonce alors au film[139]. Le film intituléLes Pétroleuses met donc en scène les deux sex-symbols féminins du cinéma européen en cheffe de gangs rivales. Une animosité entre les personnages qui était aussi un peu palpable entre les actrices sur le plateau de tournage (« C’était un peu tendu au départ […] Et il a fallu apprendre à se connaître »)[140]. Le film est tourné en Andalousie àCascajares de la Sierra,Burgos et dans ledésert de Tabernas. Alors que Cardinale a un tempérament casse-cou qui lui est utile sur le tournage, Bardot a parfois des difficultés à accomplir ses cascades[140]. Le tournage de la scène du duel des deux protagonistes a duré sept jours. Le « ranch Little P. », construit spécialement pour ce film, sera ensuite utilisé pour d'autres films commeLe Blanc, le Jaune et le Noir (1975) avant d'être détruit. À sa sortie en décembre 1971,Les Pétroleuses est un succès populaire dû à la rencontre inédite des deux actrices principales (14e dubox-office France 1971 avec 2 234 479 entrées), mais décrié par la critique, qui est néanmoins devenu unfilm culte avec le temps.
Toujours en France, elle tient le premier rôle féminin deLa Scoumoune (1972), son troisième film aux côtés de Jean-Paul Belmondo, écrit et réalisé parJosé Giovanni, d'après son propre romanL'Excommunié, déjà adapté parJean Becker dansUn nommé La Rocca (1961). Ce film sur lapègre marseillaise et sur le long séjour aux travaux forcés de son protagoniste réunit 1 975 895 spectateurs dans les salles françaises en se plaçant16e dubox-office France 1972[142].
Deux comédies aux côtés de l'autre grande actrice italienne de sa génération,Monica Vitti,Histoire d'aimer (1975) deMarcello Fondato etUne blonde, une brune et une moto (1975) deCarlo Di Palma, marquent la fin de la longue relation professionnelle de Claudia Cardinale avec la société de productionVides Cinematografica, à laquelle elle est consciente de tout devoir, pour le meilleur et pour le pire. « C'est eux qui m'ont construite, lancée. Ils m'ont donné les couvertures des journaux du monde entier, mais ils m'ont enlevé ma liberté et ma vie personnelle. Pendant des années, je me suis sentie stupide, incapable. Il y avait toujours quelqu'un qui parlait à ma place, qui décidait pour moi ce que je devais faire, dire et penser »[143].Histoire d'aimer, unfilm de procès où jouent égalementVittorio Gassman etGiancarlo Giannini, est un succès avec 6 572 576 entrées, ce qui le place4e dubox-office Italie 1974-1975[144].
Immédiatement après le tournage deUne blonde, une brune et une moto, qui lui vaut une nouvelle dépression nerveuse[135] due à ses relations de travail avec Vitti (« Monica, que je connaissais bien et qui avait toujours été gentille avec moi sur le plan humain, dans la vie, devenait sur le plateau quelqu'un d'impossible, et travailler avec elle était difficile »)[145], elle part pour les États-Unis et rejointPasquale Squitieri, avec qui elle entreprend un grand voyage en voiture qui marque le début d'une nouvelle phase de sa vie. Pour Cardinale, c'est la reconquête d'une partie de l'existence qui lui avait été longtemps refusée, la redécouverte du plaisir de vivre et de la liberté personnelle[146] :« Avec Pasquale, j'ai retrouvé une partie de ma vie que je n'avais pas vécue, à savoir toute mon adolescence, mon insouciance, tout ce qu'on m'avait empêché ou qu'on m'avait empêché de vivre »[138].
Cardinale attend de Cristaldi, toujours aussi distant, qu'il se montre compréhensif et lui permette de reconstruire sa vie[147], mais sa réaction est vindicative : il fait le vide autour d'elle dans le milieu du cinéma pour mettre fin à sa carrière, et demande explicitement à Visconti de ne pas l'appeler pourL'Innocent (1976), l'empêchant ainsi de participer à ce qui sera le dernier film du réalisateur[148]. De plus, Vides lui laisse une dette de cent millions de lires envers le fisc[149].
Elle se retrouve donc à payer l'accomplissement d'un bonheur privé par une inactivité professionnelle. Squitieri, lui aussi, d'homme à succès, se retrouve au chômage, car il ne trouve pas de producteurs prêts à contrarier Cristaldi[150]. Son dernier contact avec Cristaldi ne sera plus que la paperasse de divorce nécessaire au producteur pour qu'il épouseZeudi Araya en 1983[135].Après dix-sept ans de travail ininterrompu, avec au moins trois à quatre films par an, l'actrice est à l'arrêt pendant près de deux ans avant queFranco Zeffirelli ne l'appelle pour le rôle de la femme adultère dans son téléfilm en quatre épisodesJésus de Nazareth, un énorme succès mondial. Elle semble sortir d'une longue convalescence[151] et le fait que le tournage ait lieu àMonastir, enTunisie, ne fait qu'accentuer le sentiment d'un nouveau départ. Dans les années qui suivent, elle travaille à plusieurs reprises avec Squitieri, qui la fait tourner aux côtés deGiuliano Gemma dansL'Affaire Mori (1977) etCorleone (1978).
Elle démontre à nouveau ses capacités d'actrice dans un rôle dramatique d'une grande intensité, dans le filmHomicide volontaire (1978) avecStefano Satta Flores ; l'histoire poignante d'une femme épuisée par les assauts d'un homme extrêmement violent, d'une fille rebelle et des relations familiales difficiles qui s'ensuivent dans l'histoire. À l'âge de quarante ans, elle peut s'offrir une seconde maternité désirée, bien que tardive, vécue cependant avec une grande sérénité, comme une rédemption de la première[152], mais tout au long de sa grossesse, elle est traquée par les photographes, une situation qui culmine dans l'épisode tristement célèbre où Squitieri menace d'un pistolet les photographes qui assiègent leur villa à l'extérieur de Rome (selon Cardinale, un malentendu généré par une période de tension générale)[153].
Durant lesannées 1970, elle se prête aussi à une parenthèse discographique qui lui vaut des succès discos en Europe et au Japon avec plusieurs passages télévisés et une large diffusion sur les ondes des radios périphériques en France de titres commeLove Affair (classéno 16 au hit-parade), etSun…... I love you[154],[155] en1977 et en1978.
Co-scénarisé par une jeuneCatherine Breillat et réalisé parLiliana Cavani, l'une et l'autre coutumières de films sulfureux, le film franco-italienLa Peau raconte comment les forces américaines investissentNaples en 1943 au début de lacampagne d'Italie. Au lieu de faire de la Libération un épisode glorieux, le film s'attache à faire le catalogue de scènes abominables, révélant l'attitude monstrueuse des forces américaines alliées tout comme le désespoir inhumain du peuple italien vaincu, et servant de paillasson[156]. Claudia Cardinale y incarne la princesse Consuelo Caracciolo qui partage la vie deCurzio Malaparte (incarné parMarcello Mastroianni), unofficier de liaison italien auprès des Alliés. Le rôle de Cardinale est assez discret dans le film ; elle apparaît surtout lors d'un dîner en terrasse avec Malaparte dans leur luxueusevilla de l'île deCapri (celle-là même oùJean-Luc Godard avait tourné en 1963Le Mépris avecBrigitte Bardot etMichel Piccoli[157]), oublieuse des horreurs qui ont cours pendant ce temps-là sur le continent. Lors de sa première projection aufestival de Cannes 1981, une partie de public a réagi avec dégoût aux horreurs que le film donne à voir[158]. Le film a valu à Cardinale leRuban d'argent de la meilleure actrice dans un second rôle.
Dans la jungle amazonienne deFitzcarraldo, Cardinale a un rôle de premier plan en mère maquerelle prospère qui finance l'achat parKlaus Kinski d'un vieux bateau à vapeur de 300 tonnes. Le film, inspiré de l'histoire du baron péruvien du caoutchoucCarlos Fitzcarrald, a été tourné àManaus auBrésil et àIquitos auPérou en l'espace de deux années, entre et :« Tout nous est arrivé sur ce plateau […] Chaque jour, nous nous demandions si nous allions pouvoir tourner » ;« plus qu'un film [...] une sorte de lutte pour survivre […] une lutte contre la chaleur terrifiante, contre les mille difficultés que nous rencontrions pour tourner dans cet endroit hors du commun »[159]. Les difficultés environnementales objectives sont exacerbées par le fait de devoir affronter à la foisKlaus Kinski, réputé odieux et ingérable sur les plateaux de tournage[160], et le non moins imprévisibleWerner Herzog.
Plus tard cette année-là, Cardinale joue aux côtés dePierre Mondy dans la comédie érotiqueLe Cadeau deMichel Lang, un rôle dont les biographes Lancia et Minelli disent qu'il a été joué avec un« charme et une expressivité matures »[161]. En 1983, Cardinale joue un rôle dans le téléfilm américainPrincesse Daisy deWaris Hussein, puis figure aux côtés deLino Ventura etBernard Giraudeau dans le film d'aventures franco-canadienLe Ruffian[162].
À la fin des années 1980, son activité se déplace principalement en France, où elle continue à travailler sans interruption, bien que ses films ne parviennent souvent pas à être diffusés en Italie. Elle joue notamment le rôle de laduchesse de Polignac dans le film épique deRobert Enrico etRichard T. Heffron,La Révolution française (1989). Après une vie nomade d'actrice internationale, basée à Rome, elle s'installe définitivement à Paris en 1989 (qu'elle quittera en 2021 pour s'installer dans la campagne française, loin du centre urbain surpeuplé), car elle a besoin d'entendre le français pour se sentir vraiment chez elle.
Acte d'amour avecBruno Cremer est l'une des œuvres les plus exigeantes de ces années-là en termes d'expression dramatique pour l'actrice, une fois de plus avec l'aide indispensable de Squitieri : pour le rôle de la veuve qui tente désespérément de remettre son fils toxicomane sur le droit chemin, elle reçoit leGlobe d'or de la meilleure actrice et une nomination comme meilleure actrice principale auxRubans d'argent[169].
Un an plus tard, elle continue dans la fresque historique en jouant aux côtés deRichard Berry etOmar Sharif (l'acteur qui l'a vue naître au cinéma en 1958 dans son premier long-métrage) dansMayrig (qui signifie « mère ») d'Henri Verneuil, un film sur les difficultés d'une famille arménienne qui émigre de Turquie à Marseille après legénocide arménien de 1915. Le succès du film est tel que Verneuil en fait une suite l'année suivante,588, rue Paradis, avec les mêmes acteurs. Cardinale a été saluée par la critique pour son rôle de mère ; l'Union générale arménienne de bienfaisance a noté« la prestation sans faille de ces acteurs intrépides, en particulier de Claudia Cardinale »[171].
Ce n'est que vers la soixantaine que Cardinale fait ses débuts au théâtre, en acceptant la proposition de Squitieri, alors qu'auparavant elle avait refusé celles, prestigieuses, deLuchino Visconti et deGiorgio Strehler, craignant de ne pas être à la hauteur[180] :« Pendant de nombreuses années, j'ai eu le doute de ne pas être préparée à jouer en direct. […] Jusqu'à ce que je trouve les précieux conseils de Maurizio Scaparro […] j'ai surmonté les scrupules dictés par mon type de voix[181]. »
Malgré son engagement au théâtre, elle ne perd pas de vue sa grande passion pour le cinéma. En 2002, elle est au générique d'And Now... Ladies and Gentlemen du réalisateur françaisClaude Lelouch aux côtés deJeremy Irons,Patricia Kaas etThierry Lhermitte, dans le rôle d'une« comtesse défraîchie »[185] qui passe son temps avec de beauxgigolos àFès, auMaroc[186]. L'année suivante, elle est présidente du jury de la soixante-quatrième édition deMiss Italie 2003, qui s'est tenue àSalsomaggiore Terme. Ces années-là, les honneurs s'accumulent : en2006, elle est lauréate duprix Henri-Langlois puis en2008 reçoit l'ordre national de la Légion d'honneur. En 2013, à la18e cérémonie des prix Lumières 2013, elle est lauréate du prix pour l’ensemble de sa carrière[6]. Son pays d'origine suit rapidement : en2009, elle reçoit les insignes du grand cordon de l'ordre national du Mérite de Tunisie. Le, elle a reçu le prix honorifique de la tolérance lors de la cérémonie annuelle du Women's World Award, qui s'est tenue àVienne.
En 2012, Cardinale a joué aux côtés deJeanne Moreau etMichel Lonsdale dans le dernier long métrage réalisé par le réalisateur portugaisManoel de Oliveira,Gebo et l'Ombre. Plébiscité par la critique, il est sélectionné à laMostra de Venise 2012[192]. Pour Isabelle Régnier dansLe Monde :« Rongés par leurs problèmes de santé, par une inquiétude chronique, par la maniaquerie de la routine et de leurs petites habitudes, les personnages qu'ils interprètent apparaissent comme des porte-parole du vieux cinéaste portugais en plein exercice d'autodérision. Des vieillards sublimes, qui font partager leur joie d'être là, de continuer à faire du cinéma[193]. »
Un autre film remarqué dans lequel figure Cardinale estL'Artiste et son modèle (2012) deFernando Trueba, dont le protagoniste joué parJean Rochefort est inspiré par l'artisteAristide Maillol[194] et qui remporte laCoquille d'argent de la meilleure réalisation auFestival de Saint-Sébastien 2012. Elle participe ensuite en 2013 au drame de guerreDolomites 1915 d'Ernst Gossner(de), une histoire d'amour qui se déroule dans lesDolomites au début de laPremière Guerre mondiale entre l'Italie et l'Autriche-Hongrie. Gossner l'a décrite comme« un esprit formidable sur le plateau ». En 2014, Cardinale a interprété une vicomtesse« chaperon italien sympathique » dans le film britannique d'époqueEffie Gray, scénarisé parEmma Thompson (avec laquelle Cardinale partage sa date d'anniversaire). Le film met en vedette la jeuneDakota Fanning dans le rôle principal[195]. Lors d'un entretien durant la promotion d'Effie Gray, Cardinale déclare :« Je continue à travailler, ça me fait 142 films maintenant. D'habitude, quand on est vieux, on ne travaille plus, mais je continue à travailler, ce qui est bien... J'ai eu beaucoup de chance parce que j'ai eu beaucoup de réalisateurs fantastiques avec moi, Fellini, Visconti, Blake Edwards, beaucoup, beaucoup[196]... »
Le, elle reçoit le prix Tabernas de Cine au Festival du western d'Almería[197].
Au, la série télévisée suisseBulle, dans laquelle elle joue aux côtés d'une distribution chorale, est diffusée sur les réseaux de télévision italiens et français, tandis qu'en octobre de la même année, le film d'actionBronx réalisé parOlivier Marchal sort sur la plateformeNetflix. En 2022, elle joue dans le film tunisienL'Île du pardon[198] deRidha Béhi, une histoire d'acceptation et d'intégration se déroulant dans les années 1950, présenté en compétition auFestival international du film du Caire.
Du 3 au, lemusée d'art moderne de New York lui rend hommage en organisant une rétrospective au cours de laquelle certains de ses films ont été restaurés parCinecittà de[199], et elle joue dans le court-métrage biographiqueUn cardinale donna, réalisé par Manuel Perrone[199]. Le livreClaudia Cardinale, l'indomabile[a] qui la raconte, publié par Cinecittà et Electa, est édité personnellement par sa fille[200],[201].
Claudia Cardinale meurt le 23 septembre 2025 des suites d’unecrise cardiaque[205] à l'âge de 87 ans à son domicile[206] àNemours, entourée de ses enfants[207].
Après sa disparition, de nombreux hommages lui sont rendus. Le président italienSergio Mattarella l’a définie comme« une artiste extraordinaire, héroïne inoubliable du cinéma italien et international, toujours aimée du public et hautement estimée par les grands réalisateurs »[208]. Le président françaisEmmanuel Macron déclare que les Français« porteron[t] toujours cette star italienne et mondiale dans [leurs] cœurs, dans l’éternité du cinéma »[209].Jack Lang,Anouchka Delon etAntonio Banderas saluent également la mémoire de Claudia Cardinale[210].
Alors qu'elle est âgée de 20 ans, Claudia Cardinale donne naissance discrètement àLondres à un garçon, Patrick, le. Le père est un Français de dix ans son aîné avec lequel elle avait une relation« terrible » (elle parle plus tard d'enlèvement et deviol[26]) qui a commencé alors qu'elle n'avait que 17 ans et a duré deux ans environ[27]. Son producteur,Franco Cristaldi, lui conseille de le faire passer pour son petit frère pour ne pas nuire à sa carrière[1],[214]. Alors que son fils a6 ou 7 ans, elle révèle ce secret pesant à un journaliste[1],[b]. Le père de l'enfant lui aurait envoyé de nombreuses lettres, toutes déchirées par Cristaldi sans qu’elle le sache[1], et souhaitera des années plus tard le reconnaître, ce que Patrick refusera[1],[215].
De 1966 à 1975, elle est mariée à Cristaldi (lequel a adopté Patrick[b]) qui organise lui-même la cérémonie[c] sans l'avertir[216].De 1974 à 2011, elle est la compagne du réalisateurPasquale Squitieri (1938-2017), avec lequel elle a une fille, Claudia Squitieri, née le 28 avril 1979[217] qui elle-même a un fils, Milo, avec l'artiste plasticienSamon Takahashi. Celle-ci a été nommée ainsi par la volonté de son père, alors que Claudia Cardinale voulait l'appeler « Anaïs »[218].
Claudia Squitieri témoigne au lendemain de la mort de sa mère :« ... Quand il a fallu en déterminer le fil conducteur [de sa vie], son indomptabilité s'est imposée. Dans sa vie personnelle comme dans sa carrière, ma mère a incarné très peu de femmes qui faisaient ce que l'on disait de faire ... »[219]
Les révélations sur sa relation, à l'époque, avecRock Hudson sont en réalité fausses, l'actrice révélant plus tard avoir fait croire à cela pour protéger la carrière de l'acteur car l'homosexualité était plutôt mal perçue[1].
« Io non mi sono mai considerata un'attrice. Sono solo una donna con una certa sensibilità: è con quella che ho sempre lavorato. Mi sono accostata ai personaggi con grande umiltà: cercando di viverli dal di dentro, usando me stessa, e senza far ricorso a nessun tipo di tecnica. »
« Je ne me suis jamais considérée comme une actrice. Je suis juste une femme avec une certaine sensibilité : c'est avec cela que j'ai toujours travaillé. J'ai abordé les personnages avec beaucoup d'humilité : en essayant de les vivre de l'intérieur, en me servant de moi-même, sans recourir à aucune technique. »
Photographie du magazineGioia du.
Se consacrant au métier d'actrice de manière plutôt désinvolte, sans cultiver d'ambitions particulières[223], Claudia Cardinale conserve tout au long de sa carrière une attitude décontractée à l'égard de son travail, convaincue qu'elle ne l'a ni gagné ni mérité[224]. Elle fréquente plusieurs écoles, dont leCentro sperimentale di cinematografia, mais sans y croire vraiment, se fiant plutôt à ses propres expériences de la vie.« J'aime me mettre dans la peau de personnages avec l'expérience que j'ai de la vie, de ma propre vie. J'aime jouer pour la possibilité que cela me donne de vivre, au-delà de ma propre vie, d'autres vies, d'autres histoires. Je pars de moi et j'essaie d'inventer de nouvelles façons d'être une femme »[222].
Dans ses premiers films, elle récite ses lignes de dialogues de manière assez effarouchée, jusqu'à ce que survienne son premier vrai rôle important dansMeurtre à l'italienne[75],[225]. Elle commence à véritablement comprendre et apprécier le métier d'actrice grâce à l'affinité qui se crée entre elle et le réalisateurPietro Germi, homme fermé, grincheux et peu loquace, qui lui ressemble finalement un peu[75].« Pietro Germi est le premier à m'avoir appris en quoi consiste le jeu d'acteur »[226].« Il était à côté de moi, pendant le tournage du film, et m'expliquait, scène par scène, ce que cela signifiait, ce que je devais exprimer […]. Pour la première fois, avec Pietro Germi, je me suis sentie à l'aise devant la caméra, j'ai commencé à comprendre que je pouvais être en harmonie avec cet œil fixé sur moi […]. J'ai commencé à percevoir la caméra comme une amie, comme ma complice »[43], mais surtout, elle a commencé à comprendre quelle était sa propre « méthode ».« Je me suis rendu compte […] que pour jouer, j'utilisais beaucoup ma vie intérieure, que ma façon d'être actrice était de me mettre à l'intérieur de mes personnages. Le métier de cinéaste, non pas pour fuir la vie, mais pour la vivre mieux que je ne vivais la vraie vie, ne serait-ce qu'avec plus de sincérité et de conscience »[227].
SiMeurtre à l'italienne de Germi a marqué le début de son évolution en tant qu'actrice, l'expérience duGuépard deVisconti a symbolisé son passage à la maturité. Visconti lui a surtout appris à prendre pleinement conscience de son corps :« Il m'a appris à me diriger et à ne pas me laisser guider aveuglément par mon corps. Il m'a rendu, si je puis dire, mon regard, mon sourire »[92].
Les nombreux rapports professionnels et même personnels fructueux établis au cours de sa carrière avec différents réalisateurs, de Germi àZurlini, deBolognini àVisconti, l'ont convaincue que le rapport établi sur le plateau avec le réalisateur est décisif pour le succès d'un film[226] :« Je considère que la chose la plus importante, pour bien réussir en tant qu'acteur ou actrice, c'est l'attitude envers le réalisateur. Avec lui, je pense qu'il doit y avoir une sorte de transfert : l'acteur doit comprendre ce que le réalisateur attend de lui et, à ce moment-là, il n'a plus qu'à suivre cette première intuition, une sorte d'impulsion. Le secret, c'est de se laisser aller »[222].
Selon elle, le monde du cinéma est« un métier cannibale et ingrat. À Hollywood, où j’ai refusé de rester, encore plus qu’en Italie »[1]. Son attitude détachée à l'égard de son propre travail est certainement influencée par l'image peu flatteuse qu'elle se fait de ses collègues :« Beaucoup de gens sombres et silencieux, très peu de communication »[228].
« Le donne che fanno il mio mestiere spesso sono disperate. Gli uomini, solitari, quasi sempre e quasi tutti: aspettano di esprimersi solo davanti alla macchina da presa. Che Dio conservi tra noi gli ironici, quelli che amano la vita più del loro lavoro. E soprattutto i pazzi. »
« Les femmes qui font mon métier sont souvent désespérées. Les hommes, solitaires, presque toujours et presque tous : ils ne demandent qu'à s'exprimer devant la caméra. Que Dieu préserve parmi nous les ironiques, ceux qui aiment la vie plus que leur travail. Et surtout les fous. »
Au cours de l'été 2019, avec la collaboration de la célèbre maison de vente aux enchères internationaleSotheby's, elle a vendu aux enchères une partie de sa collection privée de vêtements, de différents types, formes et couleurs, utilisés sur les plateaux mais aussi portés lors d'événements publics mondains, d'avant-premières et de festivals de cinéma. Parmi les pièces les plus significatives de la collection figurait la célèbre robe portée lors de lacérémonie des Oscars 1965. Parallèlement à la vente aux enchères, une exposition a été organisée à Paris pour le grand public. Pendant plusieurs années, elle a également été l'égérie deVan Cleef & Arpels[229].
Convaincue que les artistes, en tant que point de repère et « voix des sans voix », ont le devoir d'être aussi généreux envers les autres que la vie l'a été envers eux[230], Claudia Cardinale a toujours adopté des positions politiques marquées par des idées progressistes et de partage. Elle a consacré son engagement public à promouvoir et à soutenir le respect desdroits de l'homme, avec le soutien d'Amnesty International, comme ils sont énoncés dans laDéclaration universelle des droits de l'homme. En particulier, elle a concentré ses activités sur la cause humanitaire desdroits des femmes, de l'autonomisation des femmes et du droit à l'indépendance et à l'éducation. Elle est la marraine d'une organisation caritative de lutte contre lesida, tandis qu'en mars 2000, elle est nomméeambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO[231].
En outre, en 2006, elle a soutenu la cause de laJournée mondiale de l'eau, qui attire l'attention sur la situation critique du monde, l'inégalité d'accès à une eau propre et sûre d'un milliard de personnes, et la pérennité deszones humides.
En 2004, le président françaisJacques Chirac la fait nommer présidente du comité créé en vue de lapanthéonisation de l'écrivaineGeorge Sand à l'occasion du bicentenaire de sa naissance[232]. Le projet est finalement abandonné pour 2004. Les années qui suivent, le nom de George Sand revient à intervalles réguliers, comme en 2013[233].
En 2023, la Fondation Claudia-Cardinale a été créée dans le but principal d'aider les jeunes artistes du monde entier à émerger et à faire leur chemin dans lemonde du spectacle, en contribuant activement et directement au dialogue entre l'expression artistique contemporaine et la connaissance scientifique.
Elle est engagée dans la sensibilisation à des thèmes d'actualité tels que laviolence contre les femmes et l'écologie[201], une activité qu'elle a déjà menée avec laCroix verte Italie, dont elle est vice-présidente depuis 2007. Elle est également membre du comité du Green Drop Award, un prix décerné chaque année à la Mostra de Venise pour les films qui illustrent le mieux les valeurs de l'écologie, de ladurabilité et de la coopération entre les peuples.
En 1997, le rosiériste françaisDominique Massad des roseraies Guillot lui dédie un cultivar de rose commercial, aux pétales parfumés et à la teinte ambrée intense au cœur, la « rose Claudia-Cardinale »[235],[236].
À l'occasion duFestival de Cannes 2017, l'affiche officielle du festival la représente virevoltant sur un toit de Rome en 1959. Des critiques se sont fait jour quand certains se sont aperçus qu'on avait retouché la photo originale pour amincir le corps de l'actrice[8]. Cardinale a défendu l'affiche :« Cette image a été retouchée pour accentuer cet effet de légèreté et me transpose dans un personnage rêvé ; c’est une sublimation… »[8].
Sauf indication contraire, les informations mentionnées dans cette section peuvent être confirmées par les bases de données cinématographiques présentes dans la section« Liens externes ».
Claudia Cardinale est apparue dans de nombreux documentaires, soit pour parler d'elle et de sa carrière, soit pour donner son propre témoignage sur les personnalités du cinéma qu'elle a rencontrées et connues au fil des ans.
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Claudia Cardinale sur un plateau de laRai en 1964.
Dans sa jeunesse, ne parlant pas très bien italien, Claudia Cardinale a été doublée par d'autres actrices dans la version italienne de ses films, commeLe Guépard où c'estSolvejg D'Assunta(it) qui lui prête sa voix[e]. C'est Fellini dansHuit et demi qui imposera le premier qu'elle ne le soit plus.
↑a etbLe documentaire d'Emmanuelle Nobécourt et Erwan Bizeul,Claudia Cardinale, la créature du secret (2019) précise que c'est auprintemps 1967, après son mariage avec Cristaldifin 1966 à Atlanta, qu'elle fait cette révélation en appelant un journaliste, voir42 min 30 s. Son fils est alors âgé de huit ans et vient d'être adopté par Cristaldi.
↑Visconti a tenu néanmoins à conserver sa voix sur l'éclat de rire très particulier de son personnage lors de la scène du dîner. Cf.Claudia Cardinale, la créature du secret,op. cit.
↑Olivier Maillart et Sylvie Parizet,Lectures politiques des mythes littéraires au XXe siècle, Presses universitaires de Paris Nanterre(lire en ligne), « Le temps des fantômes : la mémoire d’Auschwitz et le mythe d’Électre dans Sandra de Luchino Visconti »,p. 293-305
↑Claudia Gronemann et Wilfried Pasquier,Scènes des genres au Maghreb: Masculinités, critique queer et espaces du féminin/masculin, Rodopi,(ISBN978-94-012-0878-9),p. 305
↑« Mort de Claudia Cardinale : “Muse des plus grands, elle incarna avec éclat la liberté, la force et l’élégance” »,Le Monde,(lire en ligne, consulté le).
↑Benjamin Puech, « «Une liberté, un regard, un talent» : Emmanuel Macron, Jack Lang et Anouchka Delon saluent la mémoire de Claudia Cardinale »,Le Figaro,(lire en ligne, consulté le).
↑Anne Pinsolle, « Mort de Claudia Cardinale : son fils Patrick a fait une apparition rarissime en public lors de ses obsèques »,Femme actuelle,(lire en ligne).
↑Naoual Lalouchi, « Obsèques de Claudia Cardinale en l’église Saint-Roch : ce que l’on sait de la cérémonie »,Gala,(lire en ligne).