Devant une expansion aussi importante et l'incorporation de populations non musulmanes toujours de plus en plus nombreuses, des problèmes d'assimilation, mais aussi de financement, ne tardent pas à se manifester. Les non musulmans (chrétiens,juifs,zoroastriens, etc.) jouissent d'une liberté de culte et d'une large autonomie judiciaire, mais ils sont soumis à l'impôt de laDjizîa en compensation de leur exemption duservice militaire. Étant donné l'expansion rapide, la plupart des fonctionnaires romains sont reconduits à leur poste après l'incorporation au Califat. Cette relative tolérance religieuse permet d'assurer une stabilité dans la Syrie, majoritairement chrétienne et fief des Omeyyades, mais d'autres provinces connaissent des troubles récurrents qui poussent à bout les finances de l'État afin de pacifier des régions souvent éloignées, mettant en danger une stabilité politique difficile sur un aussi vaste territoire. Ces troubles sont souvent dus à une inégalité sociale entre les musulmans arabes et les populations conquises, mais également entre tribus arabes rivales.Vers746 sort du silence auKhorassan un mouvement assez hétéroclite, dirigé par lesAbbassides, qui finit par faire chuter et remplacer le Califat omeyyade après labataille du Grand Zab, en750. À la suite de cette bataille, la plupart des membres de la dynastie omeyyade sont tués, mais l'un de leurs survivants s’installe enAl-Andalus et fonde unnouvel État àCordoue, cinq ans plus tard.
Sous le Califat omeyyade, l'aire de répartition de l'arabe se voit multipliée. De célèbres bâtiments, comme ledôme du Rocher ou laGrande mosquée des Omeyyades, sont construits pendant cette période. Cependant, les califes omeyyades, à l'exception notable deʿUmar II, souffrent d'une mauvaise réputation dans l'historiographie musulmane, principalementchiite. Les adversaires des Omeyyades leur reprochent principalement d'avoir transformé le califat d'une institution religieuse en une institution dynastique et héréditaire, mais aussi d'avoir versé le sang de lafamille du Prophète. Lenationalisme arabe considère la période omeyyade comme une partie de l'âge d'or arabe, qu'il aspire à restaurer. Cette nostalgie de la période omeyyade est surtout vive enSyrie, noyau du Califat omeyyade.
Les Omeyyades sont issus de la tribuarabe deQuraych[1]. Vers la deuxième moitié duVe siècle, ʿAbd Manāf ibn Quṣayy des Quraych est chargé de la maintenance et de la protection de laKaaba et de ses pèlerins àla Mecque. Cette responsabilité est héritée par ses fils Abd Shams,Hachim (à l'origine du clan des Banū Hachim dont est issu le prophèteMahomet) et d'autres[2].Umayya, à l'origine du clan des Banū ʾUmayyah, ou Omeyyades, est le fils de ʿAbd Šams[3],[4]. Il succède à son père en tant que commandant de la Mecque en temps de guerre, ce qui s'avère instructif plus tard pour les Banū ʾUmayyah, qui acquièrent des compétences organisationnelles politiques et militaires importantes[5]. Ainsi, vers la fin duVIe siècle, le clan des Banū ʾUmayyah domine le commerce prospère de Quraych en tissant un réseau de routes commerciales, notamment avec laSyrie, et en nouant des alliances économiques et militaires avec lestribus arabes nomades qui contrôlent ledésert d'Arabie, augmentant encore plus sa puissance politique[6].
Avec à leur têteAbu Sufyan ibn Harb, les Banū ʾUmayyah font partie des principaux opposants de Mahomet lorsqu'il commence à prêcher l'islam, mais ils finissent par se convertir après laconquête de la Mecque par les musulmans en630[7],[8]. Afin de s'assurer la loyauté des Banū ʾUmayyah, le Prophète leur accorde des postes importants dans l'État naissant[9],[10],[11].Médine devenant le centre politique des musulmans, Abu Sufyan et de nombreux Banū ʾUmayyah s'y installent afin de maintenir leur influence croissante[12].
Après la mort du Prophète en632 surgit une crise de succession[13].Abou Bakr As-Siddiq, un des tout premierscompagnons du Prophète, finit par faire consensus et est élucalife, ayant la confiance aussi bien des premiers musulmans que des nouveaux convertis[14]. Il accorde aux Banū ʾUmayyah un rôle important dans laconquête musulmane de la Syrie : il nomme d'abord Ḫālid ibn Saʿīd en tant que commandant de l'expédition, avant de le remplacer par quatre commandants, dontYazid, fils d'Abu Sufyan qui a des propriétés en Syrie et maintient un réseau commercial[15],[16].
Le successeur de ʾAbū Bakr,Omar ibn al-Khattâb (634-644), même s'il diminue l'influence de l'élite de Quraych en faveur des premiers compagnons du Prophète sur les plans politique et militaire, n'affecte pas l'ancrage grandissant des fils d'Abu Sufyan en Syrie, qui était déjà en grande partie conquise en638. Après la mort du gouverneur de SyrieAbu Ubayda ibn al-Djarrah en639, Yazid est nommé à sa place (districts de Damas, dePalestine et du Jourdain)[17]. Il meurt peu après et ʿUmar nomme alors son frèreMuʿāwiya ibn Abi Sufyan gouverneur de Syrie. Le traitement de faveur de ʿUmar envers les fils de ʾAbū Sufyān pourrait venir de son respect envers cette famille, leur alliance bourgeonnante avec les puissants Banū Kalb pour contrebalancer l'influence des tribushimyarites, déjà entrées dans le district de Homs pendant la conquête, ou simplement par manque de candidat convenable, lapeste d'Emmaüs ayant déjà emporté de nombreux hommes, dont ʾAbū ʿUbaydah et Yazīd[18]. Sous l'administration de Muʿāwiya, la Syrie demeure pacifiée, organisée et bien défendue face à ses puissants voisins et anciens dirigeants, les Romains[19].
À la mort du deuxièmecalife bien guidé ʿUmar en 644,Othmân ibn Affân, un des tout premiers compagnons du Prophète et membre des Banū ʾUmayyah, lui succède. Initialement, il maintient les différents gouverneurs nommés par son prédécesseur à leur poste, mais, progressivement, commence à les remplacer par des Banū ʾUmayyah ou des membres du clan plus large des Banū ʿAbd Šams[20]. Ainsi, Muʿāwiya reste gouverneur de Syrie et d'autres membres du clan sont nommés gouverneurs de territoires conquis enIrak et enIran[21].Marwān ibn al-Ḥakam, cousin de ʿUṯmān, devient son conseiller principal[22]. En645-646, Othmân ajoute laDjézireh aux territoires gouvernés par Muʿāwiya et accède favorablement à sa demande de prendre possession de toutes les terres romaines en Syrie afin de financer ses troupes[23]. Même s'il est un membre important du clan des Banū ʾUmayyah, Othmân n'est généralement pas considéré comme faisant partie de ladynastie omeyyade car élu parconsensus parmi le cercle restreint des dirigeants musulmans ; d'ailleurs, il n'essaie jamais de nommer un membre de son clan à sa succession. Néanmoins, à la suite de sa politique, les Banū ʾUmayyah retrouvent la puissance qu'ils avaient perdue après la conquête de la Mecque[24]. Cette politique finit par provoquer l'ire de l'élite musulmane ne faisant pas partie des Banū ʾUmayyah[20],[21]. Othmân est assassiné à la suite de protestations en656, déclenchant laGrande discorde ou PremièreFitna. Selon l'historienHugh N. Kennedy, l'assassinat d'Othmân est expliqué par sa détermination à centraliser le pouvoir de l'État entre les mains de l'élite de Quraych, particulièrement son clan qu'il estime avoir la compétence et l'expérience nécessaires pour gouverner, aux dépens de nombreux premiers musulmans[22].
Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre de Mahomet, est élu pour succéder à Othmân, mais une partie de l'élite de Quraych s'oppose à cette succession, vu les circonstances de la mort d'Othmân, sans tenir Ali pour responsable de son assassinat pour autant. Parmi les principaux opposants à l'élection d'Ali figurent les compagnons du ProphèteTalha ibn Ubayd Allah etZubayr ibn al-Awwam, qui, après avoir été réfractaires à la politique d'Othmân en faveur des Banū ʾUmayyah, craignent de voir avec Ali le pouvoir échapper des mains de Quraych[25]. Cette opposition finit par dégénérer en guerre civile. Après la défaite des opposants de ʿAlī à labataille du Chameau, qui voit la mort de leurs principaux chefs Talha et Zubayr, tous deux potentiels candidats au califat, Muʿāwiya se voit propulsé à la tête de l'opposition[26]. ʿAlī est désormais largement reconnu en Irak (où il établit sa capitale àKoufa) et enÉgypte[27]. S'il arrive à remplacer les gouverneurs de ces régions sans mal, il en va autrement pour la Syrie, que Muʿāwiya gouverne depuis plus de seize ans et qui constitue une base politique et militaire (grâce aux tribus arabes syriennes aguerries par les combats contre les Romains) puissante[28]. Initialement, Muʿāwiya se garde de revendiquer le califat, préférant plutôt saper l'autorité d'Ali et consolider sa position en Syrie, le tout au nom de la vengeance de l'assassinat de Othmân, dont il accuse ʿAlī[29],[30],[31]. Les deux camps, avec le gros de leurs partisans respectivement d'Irak et de Syrie, finissent par se rencontrer à labataille de Siffin au début de657[32]. L'issue de la bataille est indécise et les deux partis décident de recourir à un arbitrage. Cette décision finit par affaiblir l'autorité de ʿAlī sur ses partisans, contraint de négocier avec Muʿāwiya d'égal à égal[33]. Ceux qui sont contre l'arbitrage, arguant que ʿAlī est choisi parDieu pour être calife et qu'il ne doit pas lui désobéir, se séparent de son camp et deviennent leskharidjites[34]. La coalition de ʿAlī se désagrège progressivement, de nombreux chefs de tribus d'Irak rejoignant secrètement le camp de Muʿāwiya, dont l'alliéAmr ibn al-As finit par chasser en le gouverneur que ʿAlī avait nommé en Égypte[35]. Pendant que ʿAlī est embourbé dans sa lutte contre les kharidjites, Muʿāwiya est acclamé par ses partisans en Syrie, dont le noyau dur, les tribus arabes syriennes, le reconnaît comme calife en659 ou660. Ali est assassiné par un kharidjite en. Muʿāwiya saisit alors l'opportunité pour marcher sur Koufa, contraintAl-Hassan, fils d'Ali, à lui céder l'autorité califale et obtient la reconnaissance de la noblesse tribale arabe de la région[36],[37]. Désormais, Muʿāwiya est largement accepté comme calife, marquant ainsi le début du Califat omeyyade, bien que l'opposition des kharidjites et de quelques loyalistes d'Ali persiste à un degré moindre[38].
Muʿāwiya Ier transfère la capitale de Koufa àDamas[39]. L'émergence de la Syrie en tant que centre politique dumonde musulman est due à vingt années de retranchement de Muʿāwiya dans cette région, à la présence d'une population arabe relativement importante répartie à travers toute la Syrie, contrastant avec d'autres provinces où la présence arabe est isolée dans des villes de garnison, ainsi qu'à la domination d'une seule confédération tribale, Quḍāʿah, menée par les Banū Kalb, contrairement au large éventail de tribus en compétition en Irak[40]. Selon le théologienJulius Wellhausen, ces tribus arabes longuement établies en Syrie, anciennementchrétiennes et incorporées dans les armées romaines etghassanides,« sont plus habituées à l'ordre et à l'obéissance » que leurs homologues irakiennes[41]. Muʿāwiya Ier s'appuie sur le puissant chef kalbite Ibn Baḥdal, ainsi que sur le noblekindite Šuraḥbīl ibn as-Simṭ et les commandants originaires de QuraychAd-Dahhak ibn Qaïs al-Fihri(en) et ʿAbd ar-Raḥmān, fils du généralKhalid ibn al-Walid, afin de garantir la loyauté des composantes clé des troupes syriennes[42]. Ces dernières sont occupées par le nouveau calife à lancer des raids annuels ou bi-annuels sur l'Empire romain, ce qui leur permet d'acquérir une expérience sur le champ de bataille et des butins importants, mais sans gain territorial permanent[43]. L'île deRhodes est ainsi conquise pendant quelques années. Vers la fin de son règne, Muʿāwiyah Ier entre en trêve avec l'empereur romain d'OrientConstantinIV pour une durée de trente ans[44], obligeant les Omeyyades à payer untribut annuel d'or, de chevaux et d'esclaves[45].
Le deuxième défi majeur à l'autorité de Yazīd Ier émane d'Arabie, oùAbd Allah ibn az-Zubayr, fils d'az-Zubayr ibn al-ʿAwwām (protagoniste de la Grande discorde et compagnon du Prophète) et petit-fils du premier calife bien guidé ʾAbū Bakr aṣ-Ṣiddīq, plaide pour unconseil de Quraych afin d'élire un calife et rallie à sa cause une importante opposition aux Omeyyades depuis son quartier général dans le sanctuaire le plus sacré de l'islam, la Kaaba à la Mecque[59]. Médine prend également fait et cause pour Ibn az-Zubayr et expulse les Omeyyades de la ville en683[60]. L'armée syrienne envoyée par Yazīd Ier met en déroute Médine à la bataille d'al-Ḥarrah puis la pille avant d'assiéger Ibn az-Zubayr à la Mecque[61].
Contrôle territorial des différentes factions pendant laDeuxième Fitna (les Omeyyades en rose).
Marwān Ier meurt en et son fils aînéʿAbd al-Malik lui succède[74]. Bien que ʿUbayd Allāh ait tenté de restaurer l'armée syrienne des califes soufyanides, les divisions persistantes entre les Qaysites et Yaman contribuent à la déroute massive de l'armée et à la mort de ʿUbayd Allāh aux mains d'Ibrahim ibn al-Achtar à labataille de Khazir(en) en[75]. Ce revers retarde la tentative de ʿAbd al-Malik de rétablir l'autorité omeyyade en Irak, tandis que les pressions de l'Empire romain d'Orient et les raids en Syrie effectués par lesMardaïtes le contraignent à signer un traité de paix avec l'Empire en689, augmentant considérablement le tribut annuel des Omeyyades aux Romains[69]. Lors du siège de Circesium en691, ʿAbd al-Malik se réconcilie avec Zufar et les Qaysites en leur offrant des postes privilégiés dans l'armée et la cour omeyyades, inaugurant une nouvelle politique du calife et de ses successeurs pour équilibrer les intérêts des Qaysites et de Yaman dans l'État[76]. Avec son armée unifiée, ʿAbd al-Malik marche contre les forces d'Ibn az-Zubayr en Irak, après s'être secrètement assuré la défection des principaux chefs tribaux de la province et vaincu le gouverneur de laSawad placé par Ibn az-Zubayr, son demi-frère Mous'ab, lors de labataille de Maskin en691[69]. Après quoi, le commandant omeyyadeAl-Hajjaj ben Yusefassiège La Mecque(en) en692 avec desengins de siège qui endommagent laKaaba et finit par vaincre Ibn az-Zubayr qui est tué, marquant ainsi la fin de la Deuxième Fitna et la réunification temporaire dumonde musulman sous l'autorité de ʿAbd al-Malik[77].
Un autre événement majeur du règne de ʿAbd al-Malik est la construction dudôme du Rocher àJérusalem. La chronologie de sa construction est incertaine, mais il semble que le monument est achevé en 692, ce qui signifie qu'il est déjà en construction pendant la guerre civile avec Ibn az-Zubayr. Certains historiens voient dans cette construction une tentative d'instaurer un pèlerinage rivalisant avec celui de la Kaaba, alors sous le contrôle d'Ibn az-Zubayr. Le règne de ʿAbd Al-Malik est aussi marqué par la centralisation de l'administration du Califat, l'établissement de l'arabe en tant que langue officielle et l'utilisation d'une monnaie unique, ledinar, marqué par sa décorationaniconique, qui remplace la drachmesassanide et lesolidusbyzantin. ʿAbd al-Malik reprend également l'offensive contre l'Empire romain d'Orient, qu'il vainc à labataille de Sébastopolis, et reprend le contrôle de l'Arménie et d'une partie duCaucase.
Le règne deSulaymān, frère et successeur d'al-Walīd Ier, est marqué par l'échec dusiège de Constantinople, qui met un terme aux vues omeyyades sur lacapitale byzantine ; mais il est aussi marqué par la continuation de l'expansion territoriale, enTransoxiane, sous Qutaybah, et en Inde notamment. Cependant, les Omeyyades et leurs alliésTürgesh etTibétains sont sévèrement défaits par la Chine et lesGöktürk à labataille d'Aksou[82]. Après quoi, les Türgesh s'allient aux Chinois et comment à lancer des raids en Transoxiane contre le Califat.
Après la mort de ʿUmar II en720,Yazīd II, un autre fils d'Abd al-Malik, lui succède. Une nouvelle révolte majeure, menée parYazid ben al-Muhallab, éclate alors en Irak et est arrêtée parMaslama ben Abd al-Malik, demi-frère du calife. Yazīd II prône une politiqueiconoclaste en ordonnant la destruction des images chrétiennes à travers le Califat. C'est durant son règne et celui de son successeur que le Califat omeyyade atteint son extension maximale. Le politologue Rein Taagepera estime que vers lesannées 720, la superficie du Califat omeyyade est d'environ 11 100 000 km2[83],[84], pour une population d'environ 34 000 000 hab.[85]. L'historien Khalid Yahya Blankinship estime pour sa part la population du Califat vers les années 720 à 63 000 000 hab.[86].
Carte montrant l'antagonisme naval byzantino-musulman duVIIe au XIe siècle.
Le dernier fils d'Abd al-Malik à devenir calife estHicham, qui succède à Yazīd II en724. Son assez long règne marque l'apogée militaire et territorial du Califat omeyyade. Après l'échec du siège de Constantinople en718[79], qui avait donné un coup d'arrêt à l'expansion omeyyade, Hicham reprend la guerre contre l'Empire romain d'Orient en pénétrant enAnatolie. Après plusieurs victoires, l'avancée des armées omeyyades est freinée à labataille d'Akroinon. Le règne de Hicham voit aussi les limites de l'expansion enEurope après la défaite omeyyade à labataille de Poitiers en732, face auRoyaume franc et à l'Aquitaine[87]. Le Califat reste néanmoins maître de la péninsule Ibérique. En739 se déclenche laGrande révolte berbère auMaghreb, qui est probablement le plus grand revers militaire du règne de Hišām. De cette révolte naissent les premiers États musulmans indépendants du Califat : Émirats deNekor, deTlemcen et deBerghouata. LeMaghreb Extrême devient complètement indépendant et ne sera plus jamais gouverné par un calife de l'Est. Peu après, les Omeyyades perdent également le contrôle d'Al-Andalus. En Inde, les Omeyyades sont défaits par lesChalukya et lesPratihâra, arrêtant pour un temps l'expansion vers l'est[88]. Dans le Caucase, la confrontation avec l'Empire khazar atteint son paroxysme sous Hišām. Les Omeyyades font deDerbent une base militaire majeure à partir de laquelle ils lancent des attaques au nord du Caucase, mais ils échouent à soumettre les Khazars et essuient une défaite sévère à la bataille de Marǧ ʾArdabīl. Des révoltes majeures éclatent aussi enBactriane et en Transoxiane, qui restent difficiles à gouverner, notamment à cause du problème des droits des musulmans non arabes, problème qui continue à déstabiliser le Califat et ses territoires périphériques nouvellement conquis.
Yazīd III désigne comme successeur son frèreʾIbrāhīm, maisMarwān, petit-fils de Marwān Ier par son pèreMuḥammad, prend le pouvoir à Ibrāhīm après avoir marché sur Damas en à la tête d'une armée de la frontière nord et se proclame calife. Marwān II déplace la capitale àHarran et une rébellion éclate en Syrie. En représailles, il détruit les murs de Damas et deHoms. Les kharidjites se soulèvent également, notamment en Irak, et mettent en avant des califes rivaux.
L'administration du Califat omeyyade s'inspire en partie de celle de l'Empire romain d'Orient. Globalement, elle est organisée en quatre grandes branches qui traitent les différentes affaires du Califat : les affaires religieuses, les affaires politiques, les affaires militaires et les affaires fiscales. Chacune de ces trois branches est subdivisée à son tour en bureaux et départements. Avec l'expansion rapide du Califat, le nombre d'Arabes qualifiés pour les différentes tâches administratives devient insuffisant, si bien qu'il est accordé aux employés locaux des différentes provinces conquises de conserver leur poste sous le gouvernement omeyyade. Ainsi, le travail des administrations provinciales est en grande partie enregistré enpehlevi, encopte, ou encore engrec. Ce n'est que sousʿAbd al-Malik que l'arabe finit par s'imposer dans les différentes administrations provinciales en tant que langue officielle unique[89].
Le Califat omeyyade est géré par six bureaux centraux :Diwan al-Kharaj (bureau des revenus),Diwan al-Rasa'il (bureau de la correspondance),Diwan al-Khatam (bureau du sceau),Diwan al-Barid (bureau de la poste),Diwan al-Qudat (bureau de la justice) etDiwan al-Jund (bureau de l'armée).
C'est le bureau chargé de la correspondance d'État. Il fait circuler les missives et les communiqués officiels à travers tout le Califat, et vers les officiers centraux et provinciaux. Il coordonne également l'action des autres bureaux.
Ce bureau est chargé de lutter contre les actes de contrefaçon, notamment des documents officiels, qu'il copie et conserve avant de les sceller et de les envoyer à leur destination, si bien qu'au fil du temps, de véritables archives d'État se développent àDamas. Ce bureau est conservé par lesAbbassides, lorsqu'ils prennent le pouvoir.
La justice est gérée par un bureau indépendant. Les juges principaux, à partir de661, siègent enÉgypte. Les plus grandes villes du Califat ont chacune un juge musulman oucadi, généralement nommé par le gouverneur de la province. Le cadi reçoit les plaideurs chez lui ou, plus souvent, à lamosquée, lors d'audiences publiques[90].
C'est le bureau chargé de l'administration militaire. L'armée est divisée en cinq corps : le centre, les deux ailes, l'avant-garde et l'arrière-garde, en marche ou au champ de bataille.Marwān II abandonne ce système et introduit la cohorte (kurdus), petite formation compacte. L'armée omeyyade se compose de trois divisions : lacavalerie, l'infanterie et l'artillerie. La cavalerie utilise des selles pleines et rondes, l'infanterie est d'inspiration romaine et l'artillerie est formée demangonneaux,béliers etbalistes. Initialement, des pensions et indemnités de subsistance sont accordées même aux militaires qui ne sont pas en service actif, cependant,Hišām instaure une réforme et seuls les participants aux combats sont payés.
Le Califat omeyyade est divisé en plusieurs provinces, dont les frontières changent au fil du temps à plusieurs reprises. Chaque province est dirigée par un gouverneur nommé par le calife. Le gouverneur a autorité sur les officiers religieux et militaires, la police et l'administration civile de sa province. Le budget provient directement des taxes prélevées dans la province, et le surplus est envoyé à Damas. Vers les dernières années du Califat, avec l'effritement du pouvoir central, certains gouverneurs n'envoient pas ce surplus et se constituent une grande fortune personnelle[89].
L'armée omeyyade est principalement arabe, son noyau est constitué de ceux qui sont installés dans les villes duLevant et des tribus arabes ayant initialement servi dans l'armée byzantine au Levent. Ces troupes sont soutenues par des tribus dudésert de Levant et de la frontière byzantine, ainsi que par des tribus chrétiennes du Levent. Les soldats sont enregistrés auprès du ministère de la Guerre, le Diwan al-Jaych, et perçoivent une solde. L'armée est divisée en junds, organisés selon les villes fortifiées régionales[91]. Les forces omeyyades du Levent sont spécialisées dans la guerre d'infanterie en formation serrée et privilégient la formation en mur de lances à genoux, probablement en raison de leurs affrontements avec les armées romaines. Cette formation diffère radicalement du style de combat bédouin originel, mobile et individualiste[92],[93].
Le commerce après la conquête omeyyade utilise au départ des pièces préexistantes. Lamonnaie byzantine est utilisée jusqu'en 658 ; les pièces d'or byzantines restent en circulation jusqu'aux réformes monétaires vers 700[94]. Par ailleurs, le gouvernement omeyyade commence à frapper ses propres pièces à Damas, initialement similaires aux pièces préexistantes, mais qui évoluent ensuite de manière indépendante. Il s'agit des premières pièces frappées par un gouvernement musulman dans l'histoire[95].
Les premières monnaies islamiques réutilisent directement l'iconographie byzantine et sassanide, tout en y ajoutant de nouveaux éléments islamiques. Les monnaies dites « arabo-byzantines » reproduisent les monnaies byzantines et furent frappées dans les villes du Levant avant et après l'accession au pouvoir des Omeyyades[96]. Certains exemplaires de ces monnaies, probablement frappés à Damas, copient les monnaies de l'empereur byzantinHéraclius, notamment une représentation de l'empereur et de son filsConstantin III Héraclius. Au revers, l'image traditionnelle de la croix byzantine sur marches fut modifiée afin d'éviter toute connotation explicitement non islamique[97].
Dans les années 690, sous le règne d'Abd al-Malik, une nouvelle période d'expérimentations s'ouvrit[97],[98]. Certaines pièces « arabo-sassanides », datées entre 692 et 696 et associées aux ateliers monétaires d'Irak sous le gouverneur Bishr ibn Marwan, abandonnent l'image sassanide de l'autel du feu au profit de trois figures masculines en costume arabe. Il s'agit peut-être d'une tentative de représenter la prière musulmane ou le sermon du vendredi (khutba)[98]. Une autre pièce, frappée probablement entre 695 et 698, présente l'image d'une lance sous une arche. Cette image a été interprétée de diverses manières : il pourrait s'agir d'un mihrab ou d'une « arche sacrée », cette dernière étant un motif de l'Antiquité tardive. On pense que la lance est celle ( 'anaza ) que Mahomet portait devant lui en entrant dans la mosquée[98].
Entre 696 et 699, le calife introduit un nouveau système monétaire d'or, d'argent et de bronze[97],[96]. Les pièces arborent généralement des inscriptions arabes sans images, mettant ainsi fin aux traditions iconographiques antérieures[96] . La principale unité d'or est ledinar (du romaindenarius), qui valait 20 pièces d'argent. La pièce d'argent est appeléedirham (du grecdrachme). Sa taille et sa forme sont basées sur les monnaies sassanides et elles sont frappées en plus grande quantité qu'au début de l'époque byzantine[96]. La pièce de bronze est appelée fals ou fulus (du byzantinfollis)[96].
Les musulmans arabes sont au sommet de la société, et une grande partie de cette classe sociale voit le fait de régner sur les territoires conquis comme un devoir. Malgré le fait que l'islam prône l'égalité entre tous les musulmans, quelle que soit leurethnie, la majorité des musulmans arabes se tient en haute estime par rapport aux musulmans non arabes, et les mariages inter-ethniques sont assez rares. Cette inégalité sociale est à l'origine de tensions, les musulmans non arabes devenant de plus en plus nombreux au sein du Califat, au fur et à mesure des conquêtes. C'est l'une des principales causes de larévolte abbasside[99].
Les groupes non musulmans sont principalement constitués de chrétiens, juifs, zoroastriens etBerbèrespolythéistes. Ils ont un statut qui les protège, en tant que deuxième classe sociale du Califat, du moment qu'ils reconnaissent et acceptent la suprématie politique des musulmans. Ils sont soumis à l'impôt de laDjizîa en compensation de leur exemption duservice militaire et de laZakât (aumône des musulmans). Ils sont autorisés à avoir leurs propres tribunaux, et sont libres de pratiquer leurs religions respectives. Bien qu'ils ne puissent occuper les plus hautes fonctions de l'État, ils ont de nombreux postes administratifs.
Bien que les Omeyyades aient été sévères dans les conquêtes enIran, ils offrent une protection et une relative tolérance religieuse aux zoroastriens qui acceptent leur autorité[101]. Il est ainsi rapporté queʿUmar II, dans une de ses lettres, ordonne de« ne pas détruire une synagogue, une église ou un temple d'adorateurs du feu [c'est-à-dire les zoroastriens] aussi longtemps qu'ils sont réconciliés et convenus avec les musulmans ». L'historien Fred McGraw Donner souligne que les zoroastriens dans le Nord de l'Iran sont très peu pénétrés par l'islam et jouissent d'une large autonomie en échange du paiement de laDjizîa. En fait, ils continuent à être présents en grand nombre en Iran et ailleurs pendant des siècles après la conquête musulmane, une grande partie du canon des textes religieux zoroastriens étant d'ailleurs élaborée et écrite pendant la période musulmane[102].
Il existe grossièrement trois types de villes dans le Califat omeyyade :
Lesʾamṣār : Ce sont des centres urbains créés comme quartiers d'hiver et lieux de repli pour l'armée des conquérantsmusulmans. Ils suivent un schéma simple : la grandemosquée etdār al-ʾimārah, le palais, occupent le centre, et sont entourés de quartiers d'habitations. Si certainesʾamṣār périclitent complètement peu de temps après leur création, d'autres se développent considérablement, commeBassorah,Koufa,Fostat ouKairouan.
Les villeshellénistiques etromaines transformées : LeProche-Orient, sous dominationromaine jusqu'à la conquête, est déjà fortement urbanisé. C'est pourquoi moins de cités sont construites dans ces régions, les nouveaux arrivants s'installant dans les villes déjà bâties. Une grande mosquée y est édifiée, soit à la place de l'église, soit sur un lieu laissé vide. L'église peut aussi parfois être coupée en deux, une partie étant réservée au cultechrétien, l'autre au culte musulman.
Les villes nouvelles : D'autres villes sont créées plus ou moinsex nihilo, sans être pour autant desʾamṣār, mais simplement de nouveaux centres urbains civils.
C'est sous lesOmeyyades que naît réellement l'architecture religieuse musulmane, à partir dudôme du Rocher. Ce monument très particulier, construit sur l'emplacement duTemple de Salomon, est, selon l'archéologueOleg Grabar,« le premier monument qui se voulût une création esthétique majeure de l'Islam »[103]. C'est aussi sous les Omeyyades que se met en place le type de la mosquée de plan arabe. L'archétype et le chef-d’œuvre en est laGrande mosquée des Omeyyades àDamas, réalisée sous le règne d'al-Walīd Ier, entre 705 et 715. D'autres exemples incluent lagrande mosquée de Kairouan et laGrande Mosquée d'Alep. Certains de ces bâtiments reflètent la diversité culturelle et ethnique du Califat, telle la Grande mosquée des Omeyyades, à la construction de laquelle participent des centaines d'artisansgrecs,persans,coptes ou encoreindiens.
Le décor architectural dépend encore beaucoup de l'art byzantin, comme en témoignent le fréquent remploi de colonnes antiques ou les mosaïques à fond d'or réalisées parfois par des artistes romains, parfois par des artisans locaux qui les imitent. La peinture murale est également très développée, comme àQusair Amra, et on connaît des sculptures enstuc, quasiment les seulesrondes-bosses de tout l'art musulman.
Les premiers objets omeyyades sont très difficiles à distinguer des objets antérieurs à la période, utilisant les mêmes techniques et les mêmes motifs.
On connaît notamment une abondante production decéramique non-glaçurée. Les motifs végétaux sont alors sans doute les plus importants. Il existe aussi des pièces recouvertes de glaçures[N 1] monochromes vertes ou jaunes.
Les artisans travaillent déjà le métal en virtuoses, créant toutes sortes de vaisselles. L'aiguière deMarwān II, aumusée islamique du Caire, en est un des plus impressionnants exemples. Composée d'une panse globulaire, d'un haut col finement ajouré, d'une embouchure en forme decoq, elle est un des chefs-d’œuvre de la période omeyyade. Elle est d'ailleurs créée pour l'un des souverains de cette dynastie.
Le Califat omeyyade est aussi bien marqué par son expansion territoriale que par les problèmes administratifs et culturels dus à cette expansion. Hormis quelques exceptions notables, les Omeyyades tendent à favoriser les droits des vieilles familles arabes, particulièrement la leur, aux dépens des nouveaux convertis (Mawali), conduisant à une vision moins universelle de l'islam, considéré comme le privilège de l'aristocratie conquérante omeyyade, une vision qui s'oppose à celle de la majorité de leurs rivaux[104]. Certains historiens considèrent que les Omeyyades transforment le califat d'une institution religieuse en une institution dynastique et héréditaire. Les califes omeyyades se voient pour la plupart comme les représentants deDieu surTerre, au sommet de la communauté des musulmans, et n'éprouvent pas le besoin de partager leur pouvoir religieux avec la classe émergente des érudits religieux[105]. C'est en grande partie cette classe d'érudits, bien basée en Irak, qui est responsable de l'écriture et de la collecte des traditions qui forment les sources primaires de l'histoire omeyyade.
Sous les Omeyyades, l'arabe devient la langue de l'administration et le processus d'arabisation s'amorce auLevant, enMésopotamie, enAfrique du Nord et dans lapéninsule Ibérique[106]. Les documents officiels et la monnaie sont émis en arabe. Les conversions à l'islam contribuent également à l'accroissement de la population musulmane sur le territoire du califat.
Avec le Califat omeyyade, de célèbres bâtiments, comme ledôme du Rocher ou laGrande Mosquée des Omeyyades, sont construits pendant cette époque. Cependant, lescalifesomeyyades souffrent d'une mauvaise réputation dans l'historiographiemusulmane, principalement parmi les éruditschiites, et le titre de calife leur est parfois refusé, pour le titre plus séculier demalik, roi. Les adversaires des Omeyyades leur reprochent principalement d'usurper le califat et d'avoir versé le sang de lafamille du Prophète, ainsi qu'une certaine indifférence à l'égard de l'islam et ses règles, notamment en négligeant de convertir les populations conquises.
Après l'extermination de la plupart des membres de ladynastie omeyyade et la destruction des tombeaux des souverains omeyyades, à l'exception de Mu'awiya et d'Umar ibn Abd al-Aziz , les ouvrages historiques écrits durant la période abbasside ultérieure sont plus hostiles aux Omeyyades[107].
Les ouvrages écrits plus tard sous le régime abbasside enIran sont davantage hostiles aux Omeyyades, bien que l'Iran fût sunnite à cette époque. Un fort sentiment anti-arabe s'était développé en Iran après la chute de l'Empire perse[108].
Lenationalisme arabe considère la période omeyyade comme une partie de l'âge d'or arabe, qu'il aspire à restaurer. Cette nostalgie de la période omeyyade est surtout vive dans l'actuelleSyrie, auparavant noyau du Califat omeyyade. Leblanc, une des quatrecouleurs panarabes, symbolise d'ailleurs la dynastie omeyyade.
↑Une glaçure est un revêtement vitreux, coloré ou non, parfois transparent, parfois opaque, qui recouvre une céramique et la fait briller ; c'est un élément très important dans l'art musulman.
(en)Hugh NigelKennedy,The Armies of the Caliphs : Military and Society in the Early Islamic State [« Les Armées des califes : Militaires et société dans l'État islamique précoce »], Londres et New York,Routledge,(ISBN0-415-25093-5).
(en)Hugh NigelKennedy,The Great Arab Conquests : How the Spread of Islam Changed the World We Live In [« Les Grands conquêtes arabes : Comment la propagation de l'islam a changé le monde dans lequel nous vivons »], Philadelphie,Da Capo Press,(ISBN978-0-306-81585-0,lire en ligne).
Jean-PaulMoreau,Disputes et conflits du christianisme : dans l'Empire romain et l'Occident médiéval, Paris/Budapest/Torino,L'Harmattan,, 250 p.(ISBN2-7475-8716-9,BNF39997622).