Victoire stratégique française (la majorité de laGrande Armée parvient à franchir la rivière)[Note 1],[2],[3], Victoire tactique russe qui inflige de lourdes pertes à l'armée française[4].
Pour l'historienJacques-Olivier Boudon, la bataille de la Bérézina est restée, à tort ou à raison, dans la mémoire collective française comme« le symbole le plus marquant de la campagne de 1812 »[6]. Dans son ouvrageNapoléon et la campagne de Russie : 1812, il la définit comme une bataille victorieuse menée dans une campagne perdue :« En France comme en Russie, la campagne de Russie reste présente dans les esprits, même inconsciemment. Un mot la résume : « c'est une Bérézina », fréquemment utilisé pour caractériser une déroute sur le plan sportif ou électoral, alors que la bataille de la Bérézina est considérée comme une victoire militaire. C'est le signe qu'au-delà des combats de la campagne de 1812, le souvenir qui en est conservé est surtout celui de la retraite et de l'épreuve humaine qu'elle a représenté. Pour les Russes, la perspective est autre, puisque la campagne de 1812 marque avant tout pour eux une victoire et un sursaut national »[6].
Cinq mois après le franchissement duNiémen le, laGrande Armée bat en retraite et se trouve devant une rivière marécageuse, laBérézina. Les armées russes comptent sur cet obstacle naturel pour bloquer l'armée de Napoléon et ainsi l'anéantir.
La retraite de Napoléon se fait dans de mauvaises conditions. L’hiver n'est pas précoce, la rivière n'est pas entièrement gelée. Exposée sur son flanc aux coups de l'armée deWittgenstein, poursuivie par celle deMikhaïl Koutouzov, et bloquée par la Bérézina dont l'armée dePavel Tchitchagov maîtrise le pont de Borissov depuis la veille, la Grande Armée se trouve, le au matin, dans une situation désespérée.
Le succès de l'opération passe par la très rapide construction de deux ponts à Stoudienka. Travaillant dans l'eau glacée les 26, 27, 28 novembre, lespontonniers néerlandais du généralJean-Baptiste Éblé utilisent le bois de l'enclos paroissial de l'église en bois de Stoudienka[7] pour réaliser et entretenir ces deux ouvrages que laGrande Armée franchit le 26, dès 13 heures, malgré l'opposition des trois armées russes.
Plan schématique du passage de la Bérézina
Dans la nuit,Tchitchagov se rend compte de la manœuvre mais ne peut intervenir immédiatement. Lui,Wittgenstein et l'avant-garde deKoutouzov prennent l'offensive le 28 vers 8 heures du matin.
Le maréchalVictor, avec 10 000 hommes, défend toute la journée les hauteurs de Stoudienka face à l'armée deWittgenstein, dont les effectifs se renforcent à mesure que le temps passe.Fournier emmène 800 cavaliers à la charge à de multiples reprises pour repousser la cavalerie et l'infanterie russes. Alors que la traversée s'achève, la nuit interrompt les combats etVictor en profite pour passer à son tour sur la rive droite.Ce même jour (), Tchitchagov attaque sur le côté droit. Là, la bataille se déroule dans une forêt de pins et se poursuit toute la journée du 28 : les maréchauxOudinot etNey à la tête de 18 000 vétérans dont 9 000 Polonais commandés par les générauxJózef Zajączek,Jean-Henri Dombrowski etKarol Kniaziewicz, culbutent les troupes de Tchitchagov qui se replie sur Bolchoï Stakhov, et font 1 500 prisonniers russes, ce qui permet à la Grande Armée de passer le fleuve. Lemaréchal Mortier, commandant de laJeune Garde impériale, est également attaqué mais sauve en partie ses hommes. Pour que cette armée puisse se replier, le126e régiment d'infanterie de ligne se sacrifie volontairement pour permettre aux éléments qui n'ont pas encore traversé de le faire, il n'y aura que quelques survivants.
Les pontonniers du général Éblé.
Plus tard, alors que le gros de l'armée a déjà franchi laBérézina, de nombreux retardataires sont encore sur l'autre rive.Éblé envoie plusieurs fois dire autour desbivouacs que les ponts vont être détruits dès l'aube du 29 pour protéger la retraite. Des voitures sont incendiées pour convaincre les retardataires de l'urgence à traverser, mais la plupart des traînards, épuisés, restent sourds à ces injonctions, préférant attendre le jour, voire être faits prisonniers.
Après avoir autant que possible reporté l'échéance, les deux ponts sont incendiés sur l'ordre de Napoléon entre8 h 30 et 9 heures. La rive gauche de la Bérézina offre alors le spectacle tragique d'hommes, de femmes et d'enfants se précipitant à travers les flammes des ponts ou tentant de traverser la rivière à la nage.
Parmi les 400 hommes qui ont construit les ponts, seuls le capitaineGeorge Diederich Benthien, commandant despontonniers, le sergent-major Schroeder et six de leurs hommes survivront à la bataille.
Lescosaques russes, trouvant le passage libéré après le départ deVictor, arrivent à9 h 30. Ils s'emparent du matériel abandonné par la Grande Armée et font de nombreux prisonniers (les Russes prendront en tout environ 10 000 prisonniers).
Panorama près de Stoudienka avec la Bérézina dans la vallée.La Bérézina gelée à Stoudienka, à une vingtaine de kilomètres au nord deBorissov, en Biélorussie.
Même si la Grande Armée, grâce à cette victoire militaire, évite l'anéantissement, sa situation est critique après le passage de la Bérézina. Il n'y a guère plus que quelques milliers de soldats en état de combattre (surtout desgrenadiers de laVieille Garde), alors qu'environ 50 000 traînards se replient surVilnius. Lors de la bataille, les soldats français et polonais ont fait preuve d'une grande bravoure et d'un esprit de sacrifice : malgré leur supériorité numérique et leurs initiatives, les Russes n'ont pas réussi à anéantir l'armée impériale éprouvée par la retraite. Les formations combattantes, l'état-major et l'artillerie de la Grande Armée ont franchi la Bérézina, mais ce succès militaire a coûté de nombreuses pertes, évaluées à environ 45 000 morts ou prisonniers.
Ces œuvres et les récits terribles des soldats ont fait de la traversée de la Bérézina le symbole de la tragique retraite de Napoléon et de la débâcle que fut lacampagne de Russie. Au point que les livres d'histoire français s'étendent très peu sur les deux campagnes suivantes (Allemagne etFrance) où le sort de la guerre a pourtant été sur le point de basculer à plusieurs reprises. La Bérézina est ainsi restée une profonde blessure dans l'imaginaire français, un désastre national au cours duquel la neige a enseveli les rêves de conquête de Napoléon. Le mot de « bérézina » est d'ailleurs passé dans le langage courant comme synonyme dedéroute, d’échec cuisant, en dépit de la victoire de l'armée française lors de cette bataille[8].
La retraite de Moscou de Napoléon, peinture d'Adolphe Northen.
Cet épisode de l'histoire a inspiré de nombreux écrivains :
Honoré de Balzac : dans la nouvelleAdieu, publiée en1830, il met en scène une femme séparée du militaire français qu'elle aimait lors du passage de la Bérézina, et devenue folle depuis. Le héros Philippe de Sucy brosse le tableau le plus effrayant du passage de la Bérézina : « En quittant sur les neuf heures du soir les hauteurs deStudzianka(be)[9] qu'ils avaient défendues pendant toute la journée du le maréchalVictor y laissa un millier d'hommes chargés de protéger jusqu'au dernier moment deux ponts construits sur laBérézina qui subsistaient encore (…) ». Il décrit ensuite les soldats mourant de faim qui tuent même le cheval de Philippe, pour se nourrir et la mort du mari de Stéphanie de Vandières, tué par un glaçon[10]. La bataille de la Bérézina et la retraite de Russie sont aussi évoquées dansLa Peau de chagrin, où le grenadierGaudin de Witschnau a disparu. DansLe Médecin de campagne, Balzac donne la parole au commandant Genestas qui en fait un récit apocalyptique. Il décrit la débandade de l'armée :« C'était pendant la retraite de Moscou. Nous avions plus l'air d'un troupeau de bœufs harassés que d'une grande armée »[11]. On retrouve aussi cet affreux épisode guerrier dans le récit dugénéral de Montriveau dans un recueil de nouvelles de Balzac :Autre étude de femme « L'armée n'avait plus, comme vous le savez, de discipline et ne connaissait plus d'obéissance militaire. C'était un ramas d'hommes de toutes nations qui allaient instinctivement. Les soldats chassaient de leur foyer un général en haillons et pieds nus »[12].
En1841, l’actriceLouise Fusil indique dans ses mémoires : À mon retour en France, lorsqu’on voulait me présenter ou me recommander à quelques puissants du jour, on employait cette formule : « Elle a passé la Bérézina ! »[13].
Victor Hugo dans le poèmeL'Expiation, tiré desChâtiments, décrit la terrible souffrance de la Grande Armée, exprimée par cette complainte lancinante : « Il neigeait ».
Léon Tolstoï dansGuerre et Paix (1864), dont l'épopée d'une famille russe auXIXe siècle est l'occasion d'illustrer l'impuissance de l'homme face aux caprices de l'Histoire.
Deux siècles plus tard, alors qu'elle est perçue, à tort, comme une défaite française, l'historienJean Tulard définit la bataille ainsi :« Berezina, victoire française 27-28 novembre 1812. Lesclichés ont la vie dure. Le mot de Berezina continue à être employé en France pour signifier un désastre, une catastrophe. Au contraire, la bataille de la Berezina fut, dans des conditions difficiles, une victoire française illustrée par l'action héroïque dugénéral Éblé. […] Napoléon et le gros de ses forces ont échappé à la manœuvre de Tchitchagov et de Wittgenstein qui laissent beaucoup d'hommes sur le terrain. Ce succès n'aurait pas été possible sans l'héroïsme du général Éblé et de ses pontonniers »[16] ; selon un ouvrage collectif intituléLa Bérézina : une victoire militaire consacré à rétablir la vérité historique auprès du grand public :« Le mot de Bérézina est devenu dans le langage courant synonyme de désastre. À tort »[17]. Lors d'une conférence de presse, Jean Tulard rappelle que l'amiral Tchitchagov a été limogé par letsar à l'issue de cette bataille, signe que la manœuvre russe a échoué[1].
Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l'année 1812 et examen critique, Paris, 1825 (réfutation de l'ouvrage intituléHistoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l'année 1812 (Paris, 1824), écrit par le comtePhilippe-Paul de Ségur.
AlainFillion (éditeur),La Bérézina racontée par ceux qui l'ont vécue : 26, 27, 28 et 29 novembre 1812, Paris,France-Empire,, 322 p.(ISBN978-2-7048-1011-6).
↑« Berezina, victoire française 27-28 novembre 1812. Lesclichés ont la vie dure. Le mot de Berezina continue à être employé en France pour signifier un désastre, une catastrophe. Au contraire, la bataille de la Berezina fut, dans des conditions difficiles, une victoire française illustrée par l'action héroïque dugénéral Éblé. […] Napoléon et le gros de ses forces ont échappé à la manœuvre de Tchitchagov et de Wittgenstein qui laissent beaucoup d'hommes sur le terrain. L'amiral Tchitchagov a été limogé par le tsar à l'issue de cette bataille, signe que la manœuvre russe a échoué »[1]. Ce succès français n'aurait pas été possible sans l'héroïsme du général Éblé et de ses pontonniers. » dans Jean Tulard,Dictionnaire amoureux de Napoléon, Plon, 2012, cf. définition du terme « Berezina »
↑« Le mot de Bérézina est devenu dans le langage courant synonyme de désastre. À tort. C'est ce que démontre ce livre. » dans Fernand Baucouret al.,La Bérézina : une victoire militaire, Economica, 2006, quatrième de couverture.
↑« Un mot la résume : « C'est une Bérézina », fréquemment utilisé pour caractériser une déroute sur le plan sportif ou électoral, alors que la bataille de la Bérézina est considérée comme une victoire militaire » dans Jacques-Olivier Boudon,Napoléon et la campagne de Russie : 1812, Armand Colin, 2012, p. 267.
↑Carl Von Clausewitz,Hinterlassene Werke des Generals Carl von Clausewitz über Krieg und Kriegführung, Volumes 7 à 8, F. Dumler,,p. 87