Technologiquement, l’Admiral Graf Spee était en avance sur son temps, notamment en ce qui concerne sa construction La construction de sacoquesoudée à l'arc, et nonrivetée comme il était courant de le faire, permit un énorme gain de masse et ses puissantsmoteurs Diesel lui permettaient de combiner vitesse etrayon d'action. Tout ceci lui assurait une très bonne manœuvrabilité, il pouvait ainsi effectuer des changements de route bien plus rapidement que la plupart des autres cuirassés.
De plus l’Admiral Graf Spee était doté de ses propres moyens de reconnaissance et d'observation, grâce aux deuxhydravions embarqués à bord. Ceux-ci étaient de typeArado Ar 196, catapultés à partir du navire ; une fois leur mission terminée, ils étaient remontés à bord grâce à une grue. Cependant, ces appareils, censés augmenter son efficacité et sa protection en repérant les navires, n'étaient pas au point et, de fait, étaient souvent en réparation dans le hangar du navire.
L'Admiral Graf Spee en 1936.L'arrière de l'Admiral Graf Spee en avril 1939. Sont visibles les deux plateformes quadruples lance-torpilles, la tourelle triple de 280 mm, une tourelle double de 105 mm antiaérien et l'hydravion Arado 196A-1.L'Admiral Graf Spee le 17 mai 1937 au mouillage à Spit head. En arrière-plan on aperçoit le cuirasséHMS Resolution et le croiseur de batailleHMS Hood.
À la suite du traité de Versailles qui l'empêchait de reconstituer une marine puissante, l'Allemagne se trouva avant l'entrée en guerre avec une flotte de combat très inférieure en nombre à celle des Anglais[1]. LaKriegsmarine était donc dans l'impossibilité de conduire une guerre navale classique. Cela étant, le grand-amiralErich Raeder, commandant en chef des forces navales allemandes, ne se sentait pas en mesure de participer efficacement à la guerre qui s'annonçait. Il avait même la conviction que ses forces ne pourraient pas défendre durablement le littoral et le trafic maritime allemands.
Étant donné la faiblesse de la marine allemande, celle-ci fut affectée à des missions decorsaires.
La mission de l’Admiral Graf Spee commandé par le capitaine de vaisseauHans Langsdorff, était donc de couler le maximum de navires de commerce à destination de l'Angleterre, en évitant le combat avec des navires de guerre[2]. Pour ce faire, dès le début du mois d' et dans le plus grand secret, deuxpétroliers appareillèrent : il s'agissait de l’Altmark et duWesterwald. Leur mission était de se rendre àPort Arthur (Texas) et d'y faire le plein de carburant. Cela fait, ils devaient rejoindre chacun leur position d'attente afin de servir de nourrices respectivement à l’Admiral Graf Spee et auDeutschland.
Au début du mois de , le cuirassé et son ravitailleur se retrouvèrent pour la première fois afin de ravitailler. Le, leGraf Spee reçut un message en provenance d'Erich Raeder, l'informant de l'entrée en guerre duRoyaume-Uni (à11 h) et de laFrance (à17 h). Les instructions de campagne furent donc exécutées mais avec une restriction émanant d'Hitler, enjoignant de ne pas attaquer les navires de commerce français jusqu'à nouvel ordre.
Le cuirassé fit donc route vers sa zone d'opération, une bande parallèle à la côte ouest de l'Afrique, par où passait la majorité du trafic commercial britannique transitant par lecap de Bonne-Espérance. Mais le,Raeder envoya un contre-ordre, enjoignant auGraf Spee de s'éloigner de sa zone et de se tenir tranquille. Il prit donc une position d'attente dans une zone désertée entre les îles de l'Ascension, deSainte-Hélène etTrinité. Finalement il reçut le feu vert le, et partit en direction duBrésil.
LeGraf Spee rencontra sa première cible le. Il s'agissait duClement, un cargo qui venait deBahia. Lorsque le cargo aperçut le cuirassé, il ne s'inquiéta pas outre mesure pensant avoir affaire à un croiseur britannique. Mais, quelques minutes plus tard, il fut pris d'assaut, l'équipage dut rejoindre la côte dans les canots et le navire fut coulé. Quelques heures plus tard, leGraf Spee arraisonna un cargo neutre grec, lui confia le capitaine duClement fait prisonnier et demanda à son capitaine de ne pas émettre de message avant d'avoir parcouru 600 milles et de dire qu'il avait été victime du cuirasséAdmiral Scheer, afin d'entretenir la confusion.
En apprenant la nouvelle de la perte duClement due à un cuirassé de poche,Winston Churchill, premier Lord de l'Amirauté, etDudley Pound, premier Lord de la mer, décidèrent de donner la chasse au cuirassé. 23 bâtiments furent mobilisés en 9 groupes de combat, dont l’Eagle, leGlorious, l’Ark Royal, leHMS Furious (2), l’Hermes, leRenown, leRepulse pour les Britanniques et leStrasbourg, l’Algérie et leDupleix pour les Français. En parallèle l'Amirauté britannique décida de faire circuler les navires de ravitaillement en convois.
Après l'attaque duClement, leGraf Spee mit le cap vers l'est et, le, il aperçut une nouvelle cible. Il s'agissait duNewton Beach. L'équipage fut pris par surprise et le radio eut à peine le temps d'émettre unSOS. L'équipage fut fait prisonnier mais il y eut un problème, car il n'y avait pas suffisamment de place pour des prisonniers sur le cuirassé. Il fut donc décidé de les garder prisonniers sur leur propre navire qui suivrait à distance sous surveillance. Mais, le, le cuirassé repéra l’Ashlea, l'équipage fut fait prisonnier et le navire fut coulé. Le commandant de l’Admiral Graf Spee décida de prendre tous les prisonniers à son bord et de couler aussi leNewton Beach. Il souhaitait, en fait, installer ceux-ci sur l’Altmark qui disposait de plus de place. Il se mit donc en quête de sa nourrice. Mais, entre-temps, il croisa le cargoHuntsmann. LeGraf Spee ne pouvant plus accueillir de prisonniers, Langsdorff assigna une zone où le cargo devrait attendre sous le contrôle d'une équipe allemande qu'il revienne avecl'Altmark. Il aperçut ce dernier le mais, à son grand étonnement, il prit la fuite en croyant avoir affaire à un navire britannique. Il fallut reprendre contact. Langsdorff expliqua au commandant de l’Altmark qu'il ne pouvait pas garder les prisonniers et qu'il devrait les laisser sur le ravitailleur. Le, il était de nouveau en vue duHuntsmann qu'il coula après avoir transféré les prisonniers.
Le leGraf Spee coula le cargoTrevanion qui se rendait duCap àFreetown. Puis, le 28, il remit ses prisonniers au pétrolier qui avait ordre de l'attendre dans les parages de l'île Tristan da Cunha. Fidèle à sa tactique, Langsdorff s'éloigna rapidement de sa dernière cible et, le, il coula le pétrolierAfrica Shell. Tout ceci commença à accréditer la rumeur circulant dans laRoyal Navy selon laquelle le cuirassé était doué du don d'ubiquité ou qu'il y avait plusieursraiders dans les océans. Le 26, il était de nouveau auprès de l’Altmark. Après s'être ravitaillé, il mit le cap au nord-est afin de couper la route du Cap. Le, il coula lenavire frigorifiqueDoric Star, mais celui-ci avait eu le temps de prévenir par radio qu'il était attaqué par leGraf Spee. Le lendemain, le cuirassé coula le cargoTairoa mais celui-ci aussi réussit à transmettre un message. LeGraf Spee mit alors cap au sud-ouest avec l'idée de couper la route entre l'Argentine et l'Europe et aussi de retrouver l’Altmark afin de refaire le plein et de se débarrasser de ses prisonniers. La rencontre eut lieu le, ce fut la dernière rencontre entre les deux navires. L’Altmark avait alors à son bord près de 300 prisonniers.
Le cuirassé se dirigea alors sur l'Argentine. Sur le trajet, il croisa sa dernière cible, un cargo de 4 000 tonnes nomméSteonshalh. Le navire fut coulé et ses trente hommes d'équipage furent faits prisonniers.
Jusqu'alors, l’Admiral Graf Spee avait déconcerté les forces lancées à sa poursuite en apparaissant ici et là, et avait réussi à leur échapper, et ce malgré les données de plus en plus précises données par les cargos attaqués. Cependant, l'un des responsables des forces alliées, le commodore Hartwood, chef de la force G, avait calculé que le cuirassé se déplaçant à une vitesse de croisière de 15 nœuds atteindrait la zone du Rio de la Plata entre les 12 et. La grande quantité de navires marchands dans cette zone constituait une cible de choix pour le cuirassé de poche, et nécessitait d'être défendue. Il disposa donc ses forces sur place avant la date d'arrivée prévue duGraf Spee. L'estimation de vitesse du commandant Hartwood était erronée car leGraf Spee ne se déplaçait pas à moins de 17 nœuds, mais celui-ci avait eu rendez-vous avec son ravitailleurAltmark en chemin, ce qui l'avait ralenti[3].
Le vers5 h 50, les vigies duGraf Spee aperçurent un puis deux mâts à l'horizon. Le commandant ordonna donc de foncer dessus. Or, il s'agissait de l’Ajax et de l’Achilles et, peu de temps après, ils virent un troisième mât, celui de l’Exeter. Seulement il était trop tard pour faire demi-tour. LeGraf Spee engagea donc le combat. De leur côté, les Britanniques virent le cuirassé vers6 h 20, ils se scindèrent en deux groupes afin que leGraf Spee disperse son tir et qu'il subisse un tir croisé. Le combat débuta à6 h 25, le premier navire à être endommagé fut l’Exeter. La bataille se termina vers7 h 40 quand les deux derniers croiseurs britanniques se replièrent derrière un écran de fumée : en effet, l’Exeter gravement endommagé s'était déjà esquivé. Le commandant duGraf Spee décida alors de se rendre àMontevideo pour effectuer les réparations les plus urgentes et attendre des renforts acheminés soit par sous-marin, soit par bâtiment de surface.
Admiral Graf Spee à Montevideo après la bataille.Après son sabordage.L'épave duGraf Spee après son sabordage.
Afin de gagner le maximum de temps à Montevideo pour les réparations et les secours, le commandant Langsdorff se montra conciliant avec les autoritésuruguayennes du gouvernementAlfredo Baldomir en permettant à des officiels de monter à bord, et il libéra les prisonniers britanniques. De son côté, l'ambassadeur duReich intervint auprès des autorités pour faire accepter la présence du navire dans le port neutre. On lui donna 48 h comme le stipulent les conventions internationales.
Il était visiblement impossible de réparer les importants dégâts causés par la bataille en si peu de temps, d'autant plus que les ouvriers uruguayens n'y mettaient pas de zèle. L'entrepreneur Alberto Voulminot aurait notamment refusé de collaborer à la réparation, en mémoire de son grand-père Joseph Voulminot, premier soldat français tué enAlsace lors de laguerre franco-prussienne de 1870. Cette anecdote, révélée plus de 70 ans après les faits par la belle-fille d'Alberto Voulminot, suscite cependant le scepticisme des historiens locaux, qui évoquent le « folklore » associé à l'histoire du cuirassé[4]. Dans le port, le navire était continuellement épié par des marins britanniques. Il lui était donc impossible de s'échapper en secret. Le, les marins allemands morts furent enterrés. Ce jour-là, il était encore possible auGraf Spee de sortir sans encombre car les Anglais étaient encore loin d'avoir rassemblé une flotte aussi importante qu'ils voulaient le faire croire. Seuls les croiseursAjax etAchilles, renforcés par leCumberland, attendaient le cuirassé. Langsdorff pensait avoir affaire à l'arrivée imminente duRenown, de l’Ark Royal et duDunkerque. Cependant, les accords internationaux empêchaient leGraf Spee de quitter le port avant 24 h.
Pendant ce temps, le commandant du cuirassé, qui avait demandé des instructions à l'Amirauté, reçut la réponse de Raeder : « Si impossible de forcer le blocus,saborder leGraf Spee ! ».
Le à18 h 15, le cuirassé leva l'ancre accompagné par leTacoma, un cargo allemand, et deuxremorqueurs argentins. L'équipage fut transbordé et, à20 h, leGraf Spee explosa. L'équipage fut conduit enArgentine où il fut interné.
Le, le commandantHans Langsdorff sera retrouvé mort sur son lit, étendu sur lepavillon du navire, une balle tirée dans la tempe.
Les prisonniers pris par leGraf Spee et placés dans le navire de ravitaillementAltmark furent libérés le 16 février 1940 par un commando du destroyer britanniqueCossack dans leJøssingfjord, dans les eaux neutresnorvégiennes.