Trente-quatrième sultan ottoman, Abdülhamid est le dernier monarque à exercer une véritable autorité sur l'empire. Son règne est caractérisé par le déclin persistant de l'État ottoman malgré une politique de modernisation. La période hamidienne voit ainsi l'établissement d'une administration centralisée, la réforme du système judiciaire, l'ouverture de nombreuses écoles et universités, et l'extension massive des réseauxtélégraphique etferroviaire ottomans à l'image des célèbres lignes duHedjaz et deBerlin-Bagdad. Mais ces transformations n'empêchent pas la perte de territoires en Europe, en Asie et en Afrique, le renforcement des influences étrangères au sein de l'empire et les révoltes deminorités. La répression brutale de ces rébellions (massacres hamidiens) valent en Europe à Abdülhamid les sobriquets de « Sultan rouge » et de « Grand Saigneur », bien que le sultan n'ait commandité aucun des massacres qui lui ont été attribués[réf. nécessaire].
AbdülhamidII accède au trône le dans une période troublée et fait promulguer lapremière constitution de l'histoire ottomane sous la pression de ses ministres et vizirs qui sont libéraux et démocrates. Mais après la désastreuseguerre russo-turque de 1878, il en profite pour la suspendre et gouverne enautocrate durant les trente années qui suivent. En juin 1908, une mutinerie éclate àThessalonique et s'étend rapidement à toute laMacédoine. Les renforts dépêchés sur place se rallient aux mutins et, pour sauver son trône, Abdülhamid est contraint de restaurer la constitution de 1876 en laissant le pouvoir auComité Union et Progrès (dit « Jeunes-Turcs »). Après l'échec d'unecontre-révolution monarchiste en avril 1909, le sultan est déposé et exilé à Salonique. Son demi-frère cadet lui succède sous le nom deMehmedV.
Derniermonarque absolu de l'histoire ottomane,AbdülhamidII laisse derrière lui un État en modernisation mais toujours déclinant, de plus en plus agité par les nationalismes internes et ne pouvant compter à l'étranger que sur le soutien del'Allemagne.
Abdülhamid naît le aupalais de Topkapi, àConstantinople. Il est le deuxième enfant issu du mariage du sultanAbdülmecidIer (1823-1861) et de Tirimüjgan Kadınefendi (1819-1855). Sa sœur Naime Sultan (1840-1843) et son frère Şehzade Mehmed Abid Efendi (1848) meurent tous deux en bas âge. Abdülhamid perd sa mère à l'âge de dix ans, victime de latuberculose. Il devient alors le fils adoptif d'une autre épouse de son père, Perestu Kadın.
Le jeune Abdülhamid se distingue pour ses talents demenuisier. On peut encore voir aujourd'hui auxpalais de Yıldız et deBeylerbeyi plusieurs meubles de grande qualité qu'il fabriqua. Prince cultivé, il s'intéresse à l'opéra et traduit en turc plusieurs classiques. Il compose également lui-même quelques morceaux pour leMızıka-yı Hümâyun (Orchestre impérial ottoman), et reçoit nombre de compositeurs européens au palais de Yıldız.
Entre juin et Abdülhamid accompagne son oncle le sultanAbdülaziz dans son grand voyage en Europe. Il visite notammentParis,Londres etVienne[1].
C'est un jeune homme calme et solitaire[2], poète talentueux en turc, arabe ou persan.
Après l'accession au trône de son demi-frèreMouradV, cet inconnu du grand public âgé de trente-quatre ans devient son héritier présomptif[2].
Depuis le le pouvoir est aux mains d'une coalition de ministres réformistes menée parMidhat Pacha et legrand vizirMehmed Rouchdi Pacha. Après avoir renversé le sultanAbdülaziz avec l'appui de l'armée, ils placent son neveuMourad sur le trône. Proche des milieux libéraux, ce dernier leur apparaît alors comme un souverain capable de répondre à leurs attentes en promulguant une constitution pour l'empire. Midhat Pacha, membre proéminent du mouvementJeunes-Ottomans, est l'homme fort deConstantinople. Mais il entre vite en désaccord avec Rouchdi Pacha, dont les positions plus modérées trouvent la faveur du sultan. Cependant, après la mort brutale et suspecte d'Abdülaziz, l'état mental de Mourad devient préoccupant, le souverain présentant des signes de démence et de paranoïa. Convaincus que la mise en place des réformes est compromise avecMouradV, les Jeunes-Ottomans se décident à le remplacer. Abdülhamid est l'héritier naturel du sultan et passe pour un prince libéral et favorable à une constitution ottomane, mais avant de le placer sur le trône Midhat Pacha organise une entrevue secrète. Au cours de celle-ci, Abdülhamid aurait promis de faire rédiger et promulguer une constitution immédiatement après son intronisation[3],[2].
LeMouradV est déposé après seulement93 jours de règne, pour cause d'incapacité mentale, et il passera le restant de ses jours enfermé aupalais Çırağan. Abdülhamid est immédiatement proclamé sultan, et reçoit symboliquement l'épée d'OsmanIer le 7 septembre en lamosquée Eyüp Sultan[4].
À son accession au trône,AbdülhamidII passe pour être animé de principes libéraux, et les plus conservateurs de ses sujets ont tendance à le regarder avec méfiance comme un réformateur trop zélé. Mais la situation du pays à son accession est mal adaptée à une évolution libérale.
Qu'il s'agisse du manque de financement public et de la trésorerie vide, de l'insurrection de 1875 enBosnie-Herzégovine, de la guerre avec laSerbie et leMonténégro, ou encore de l'émotion soulevée en Europe à la suite des méthodes brutales employées pour réprimer larébellion en Bulgarie, tout incite le nouveau sultan à ne pas entreprendre les réformes libérales promises lors dutraité de Berlin de 1878 signé avec les puissances européennes. Cependant, laSublime Porte entretient de bonnes relations avec leRoyaume-Uni du fait de sa position de rempart face à l'Empire russe, et commence à voir l'Allemagne unifiée comme un allié potentiel.
Mise à l'écart du Parlement et massacres d'Arméniens
Caricature datée de 1904 du sultanAbdülhamidII, à la suite des massacres des Arméniens par les Hamidiens.
Vers 1890, lesArméniens commencent à réclamer les réformes libérales promises àBerlin. De vives tensions éclatent en 1892 et 1893 àMerzifon etTokat. En 1894, une rébellion arménienne est sévèrement réprimée dans la région montagneuse deSassun. Les Européens exigent une protection pour les Arméniens chrétiens, ce à quoi le sultan répond par une série de massacres, lesmassacres hamidiens perpétrés par l'arméehamidiyeh. Dans toute l'Anatolie, lehaut-plateau arménien et jusqu'àConstantinople, entre 1894 et 1896, ce sont plus de 200 000 Arméniens qui sont tués, quelque 100 000 islamisés de force et plus de 100 000 femmesenlevées pour être envoyées dans des harems[5]. Des églises sont détruites ou transformées en mosquées[6] ; le gouvernement ottoman dissout les mouvements politiques arméniens[7]. La position turque diminue les chiffres de victimes à quelques dizaines de milliers. Cesmassacres hamidiens, qui précèdent de deux décennies legénocide arménien, valent au sultan le surnom deKızıl Sultan, le « Sultan rouge » ou le « Grand Saigneur ».
Cadavres d'enfants arméniens après les massacres d'Erzurum, 30 octobre 1895.
La nouvelle des massacres rapportée enEurope et auxÉtats-Unis suscite de vives réactions de la part des gouvernements étrangers et desorganisations humanitaires. En France,Jean Jaurès les dénonce dans un discours à laChambre des députés le etAnatole France parle d'un « silence honteux »[8],[9]. Au plus fort des massacres en 1896, Abdülhamid tente de limiter l'impact des protestations internationales et l'hebdomadaire américainHarper est notamment interdit par la censure ottomane pour sa couverture des massacres.
La fin duXIXe siècle voit l'émergence dumouvement sioniste et les premières implantations de colonies agricoles juives enPalestine, auxquelles le sultan tente de s'opposer. Malgré son refus face à la proposition d'Herzl qui souhaitait payer la totalité desdettes ottomane si le sultan lui céder le territoire de l’actuelle Palestine, il n’était pas complètement contre une installation juive, mais sous la condition que le territoire reste sous souveraineté ottomane. Un système similaire à celle de l’époque de l'Empire romain ou les juifs avaient une certaine autonomie mais sous territoire romain[10].
L'humiliation nationale causée par la situation enMacédoine, couplée au ressentiment de l'armée à l'encontre des espions et indicateurs du Palais, finissent par provoquer une crise. Pendant l'été 1908, la révolutionjeune-turque éclate et Abdülhamid, apprenant que les troupes deThessalonique menacent de marcher surConstantinople, décide immédiatement de capituler, le.
Le, unirade (décret) annonce le rétablissement de laConstitution ottomane de 1876, suspendue depuis 1878. Dès le lendemain, un autreirade abolit l'espionnage et la censure et ordonne la libération des prisonniers politiques. Le, après les élections législatives, le sultan ouvre la session duParlement ottoman avec undiscours du trône dans lequel il déclare que le premier parlement avait été « temporairement dissous en attendant que l'instruction du peuple ait été amenée à un niveau suffisamment élevé par l'extension de l'enseignement à travers l'empire ».
L'attitude apparemment complaisante du sultan ne l'empêche pas de rallier les éléments réactionnaires au sein de l'État. Ce rôle devient manifeste lors de lacontre-révolution ottomane de 1909, quand une mutinerie des soldats soutenue par une révolte populaire conservatrice, au nom du sultan et de lacharia, renverse le gouvernement desJeunes-Turcs.
Mais dès sa restauration une armée rassemblée àThessalonique par lesJeunes-Turcs marche sur Constantinople pour étouffer la contre-révolution. Le jeuneEnver Pacha se signale comme instigateur de ce mouvement.
Le (calendrier julien), Abdülhamid est déposé au profit[12] de son frère Reşat, qui prend le nom deMehmedV. Ce changement réduit encore l'influence et le rôle du sultan dans les affaires publiques. Le sultan déposé est conduit en captivité àThessalonique[12] et mis en résidence surveillée dans la demeure des Allatini.
De retour à Constantinople en 1912, Abdülhamid passe les dernières années de sa vie à étudier, à faire de lamenuiserie et à écrire sesmémoires en résidence surveillée aupalais de Beylerbeyi où il meurt le[12].
N. Nicolaïdès,Sa Majesté Impériale Abd-ul-Hamid Khan II, sultan, réformateur et réorganisateur de l'Empire ottoman, Bruxelles, Imprimerie Th. Dewarichet, 1907.
(avec une préface dePierre Quillard), Georges Dorys,Abdul-Hamid intime, éd. Stock, 1901.
Thomas Hassoun,Le Siècle de Sa Majesté Impériale le SultanAbd-ul-HamidII, Constantinople, Imprimerie Zareh, 1892.
Pierre Baudin,Abdul-HamidII : les progrès de la Turquie, son avenir et la science dans l'islamisme, Paris, G. Rougier, 1891.