Avec les forteresses de Soumma et deKem, le monastère des Solovki représentait l'un des plus importants points fortifiés de la frontière nord. Il possédait en permanence une importante garnison et des dizaines de canons, ce qui lui permit auXVIe puis au XVIIe siècle de repousser les attaques deschevaliers livoniens puis des Suédois (en 1571, 1582 et 1611).Les activités du monastère incluaient la pêche, la chasse pour le commerce des fourrures, le travail du métal et celui dumica, la culture de coquillages, le travail de lanacre et enfin lasalaison du poisson (vers 1660, on comptait 54 saloirs et fumoirs à poisson), le tout employant une abondante main-d'œuvre aux côtés des moines.
Au milieu duXVIIe siècle, le monastère des Solovki rassemblait 350 moines et 6 à 700convers, artisans et paysans. C'est alors qu'entre 1650 et 1660, le monastère devint l'un des foyers de l'opposition aux réformes de l'Église orthodoxe, opposition qui mena auschisme de l'Église, leraskol. En effet, le monastère se souleva entre 1668 et 1676 contre la réforme ecclésiastique deNikon et ne céda aux pressions du tsar qu'après un long siège qui s'acheva par le massacre des partisans de la « vieille foi », ouvieux croyants. Le tsarPierre le Grand a visité à deux reprises le monastère Solovetski pour s'assurer de sa fidélité, en 1694 et en 1702. À partir de 1765, le monastère Solovetski a dépendu directement duSynode.Pendant laguerre de Crimée, le monastère Solovetski fut bombardé par trois navires de guerre britanniques. Après neuf heures de bombardement, les navires abandonnèrent la partie, négociant avec les moines l'acquisition de provisions.
Entre leXVIe et le début du XXe siècle, de fait presque depuis sa création, le monastère a été un lieu d'exil pour les opposants au régimeautocratique de Russie, comme pour ceux qui s'opposaient à la religionorthodoxe officielle. De ce fait, le monastère a joué un rôle essentiel dans la christianisation du nord de la Russie. Parce que le monastère était devenu l'un des foyers de l'opposition aux réformes de l'Église orthodoxe et qu'il s'était soulevé contre la réforme deNikon de Moscou pour ne céder qu'après le massacre desvieux croyants il a ensuite été dirigé de manière à offrir au pouvoir les garanties d'une stricteorthodoxie. Gardien de cette orthodoxie, le monastère a conservé pendant des siècles un large choix demanuscrits et d'incunables — comme il a emprisonné dans ses cellules nombre d'esprits critiques. La tradition conserve le souvenir de l'emprisonnement du chef desraskolniki dans un sinistre cachot creusé à même le mur de la forteresse et nommé la « crevasse d'Avvakoum »[2].
En 1881 une station d'études biologiques y est fondée. Elle est transférée en 1899 àAlexandrovsk[3].
Après larévolution bolchevique en octobre 1917, les autorités soviétiques ferment progressivement le monastère entre 1920 et 1923 pour incorporer ses bâtiments dans le vaste complexe répressif des Solovki. Les moines, sécularisés, restèrent pour accomplir des travaux de force ainsi que pour accueillir les premiers déportés contre-révolutionnaires, avant d'être à leur tour adjoints à la masse des prisonniers avec le développement des campagnes anti-religieuses qui suivirent laguerre civile russe. Les Solovki devinrent ainsi l'un des premiers camps soviétiques, leSLON, « Direction des camps du nord à destination spéciale » (СЛОН signifie « éléphant » enrusse), destiné au « redressement moral » d'éléments socialement condamnables :nobles,bourgeois, intellectuels, mais aussi officiers tsaristes,sociaux-révolutionnaires,anarchistes,mencheviks, etc. Jusque vers 1926-28, une relative liberté de pensée se maintient parmi ces déportés, qui restent séparés des criminels de droit commun qui sont progressivement également déportés dans l'archipel. Les « politiques » ne sont pas forcément astreints au travail et jouissent de divers privilèges : accès libre à la riche bibliothèque du camp, liberté du courrier, abonnement à la presse. Le principal chef du camp, Fiodor Eichmans, qui succède à Nogtiov, y veille encore au nom de la rééducation des prisonniers[4], même si parallèlement se développe le travail forcé, non seulement dans l'archipel, mais également dans les extensions du camp sur le continent, au prix d'une effroyable mortalité[5].
Avec la prise en main du pouvoir parStaline en1927, le régime du camp se durcit. C'est un ancien déporté, devenu chef de camp après trois ans comme prisonnier,Naftali Frenkel, qui va proposer la transformation la plus radicale du camp et fonder ainsi le système même duGoulag. S'il n'a pas inventé chaque aspect du système, il a trouvé le moyen de faire d'un camp de prisonniers une institution économique rentable, et il le fit à un moment, en un lieu et d'une manière qui ne pouvaient qu'attirer l'attention de Staline[6].
Selon ce système, le travail se payait en nourriture à partir d'une distribution très précise des vivres.Frenkel divisa les prisonniers duSLON en trois groupes :
Chaque groupe recevait des tâches différentes, des normes à satisfaire — et une ration leur correspondant et établissant des différences drastiques entre les déportés[8]. En somme, les invalides recevaient une ration réduite de moitié par rapport aux déportés les plus forts[9]. En pratique, le système partageait les prisonniers très rapidement entre ceux qui survivaient et les autres.
Sous les ordres de Frenkel, la nature même du travail réservé aux prisonniers changea, depuis l'élevage de bêtes à fourrures ou la culture de plantes tropicales vers la construction de routes ou l'abattage des arbres. Dès lors, le régime du camp changea également et évolua vers la rentabilité du travail et leSLON se développa au-delà de l'archipel des Solovki[10] jusque dans la région d'Arkhangelsk, sur le continent, et de là à des milliers de kilomètres des îles Solovetski, où Frenkel envoya des équipes de forçats[11].
Tout ce qui ne contribuait pas directement à l'économie du camp fut abandonné : toute prétention de rééducation tomba ; les réunions de la Société des Solovetski pour les traditions locales cessèrent ; les journaux et revues publiés dans le camp furent fermés[12] et les rencontres culturelles supprimées, même si, pour faire bonne impression sur les visiteurs, le musée et le théâtre subsistèrent[12]. En revanche, à la même époque, les actes de cruauté gratuite infligés par les gardiens décrurent, ce type de comportement étant sans doute néfaste à la capacité de travail des déportés[12]. Désormais, la rentabilité des camps est de mise sous le contrôle de l'administration duGoulag qui va développer, non loin de là, le vaste chantier du canal de la mer Blanche à la Baltique, leBielomorski kanal. Dans l'archipel des Solovki, le camp duSLON est alors bouleversé : les politiques sont mêlés aux prisonniers de droit commun, le travail forcé devient la règle (abattage du bois, collecte de la tourbe, élevage, etc.), les rations alimentaires déclinent et, surtout, les mesures disciplinaires se développent (détention en « isolateurs » glacés en plein hiver, exécutions sommaires…). Après l'assassinat deKirov en 1934 et le lancement desGrandes Purges, les exécutions se multiplient.
En 1939, lors du déclenchement de laSeconde Guerre mondiale et de l'attaque de laFinlande, le camp est fermé et les déportés déplacés vers les camps de l'est du pays. À la place s'ouvre une école desCadets, préparant les jeunes volontaires au combat entre 1941 et 1945.
Dans LaVeilleuse des Solovki, l'écrivain russeBoris Chiriaev, interné en 1923 pour 10 ans dans ce qui fut la "mère des goulags", raconte le quotidien des prisonniers venus de tous les milieux socio-culturels.
DansLe Météorologue l'écrivain françaisOlivier Rolin retrace la vie du directeur de la météo en URSS interné aux Solovski de 1934 à 1937, année de son exécution[13]. DansSolovki, la bibliothèque perdue le photographe Jean-Luc Bertini et Olivier Rolin présentent une enquête photographique sur les traces de la bibliothèque du camp[14].
L’Archipel des Solovki deZakhar Prilepine, paru en français en 2017 (Actes Sud), relate de façon romancée la vie d’un détenu au sein du camp soviétique.
Le Journal d'un loup du PolonaisMariusz Wilk, paru en 1999 (Les éditions Noir sur Blanc), décrit de façon détaillée l'archipel et en raconte l'histoire, comme un condensé de l'histoire de la Russie. Wilk s'y est retiré pour six ans en 1991.
↑Paul-Émile Victor,Les Explorations polaires, tome IV deHistoire Universelle des Explorations publiée sous la direction de L.-H. Parias, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1957,p. 286
Jean-Luc Bertini,Olivier Rolin,Solovki, la bibliothèque disparue. Une enquête photographique sur les traces de la bibliothèque perdue des îles Solovki, éditions Le Bec en l'air, 2014, 56 p.,(ISBN978-2-36744-064-4).
Anne Applebaum, Pierre-Emmanuel Dauzat (trad.),Goulag : une histoire, Paris, éditions Bernard Grasset,2005,(ISBN2246661218) : en particulier le chapitre 2 de la première partie (pages 55–77) sur les camps de travail forcé des îles Solovetski.
Iouri Tchirkov,C'était ainsi… Un adolescent au goulag, Paris, édition des Syrtes, 2009(ISBN978-2-84545-141-4), Traduction et préface de Luba Jurgenson, 370 p.
Natalie Nougayrède, « La mémoire enfouie des Solovki », dansLe Monde du 21/04/2005, mis à jour le 08/06/2005 sur le site web du journal,[lire en ligne]