Il n'existe rien de certain sur la vie d'Ésope. Le témoignage le plus ancien est celui d'Hérodote, selon lequel Ésope avait été esclave d’Iadmon, avecRhodopis[1]. Cette information est reprise plus tard parHéraclide du Pont, qui le présente comme originaire deThrace, près de lamer Noire, une thèse que semble confirmer un certain Eugeiton[2] qui affirme qu’Ésope était deMessembrie, ville desCicones, sur la côte deThrace.
SelonÉmile Chambry,« si cet Eugeiton doit être identifié avec un certain Eugéion, qu’on a conjecturé être la source d’Hérodote, son témoignage aurait du poids, et le fabuliste pourrait être tenu pour un Thrace. Mais la tradition la plus répandue faisait d’Ésope unPhrygien :Phèdre,Dion Chrysostome,Lucien,Aulu-Gelle,Maxime de Tyr,Aelius Aristide,Himérios,Stobée, etSuidas rapportant le mot prêté àCrésus,« μᾶλλον ὁ Φρύξ » :« Le Phrygien a parlé mieux que tous les autres. », s’accordent à lui assigner la Phrygie pour patrie. Quelques-uns précisaient même la ville de Phrygie où il était né : c’était, d’après laSouda etConstantin Porphyrogénète, Cotyaion ; c’étaitAmorium, d’après la vie légendaire d’Ésope »[3].
Selon Chambry encore,« si l’on a cherché la patrie d’Ésope hors de la Grèce, en Phrygie, c’est que le nomΑἴσωπος ne semble pas être un nom grec ; on a cru y voir un nom phrygien, qu’on rapprochait du nom du fleuve phrygienΑἴσηπος, et peut-être du guerrier troyenΑἴσηπος dont il est question chezHomère[4] ; on l’a rapproché aussi du motἪσοπος qu’on lit sur un vase deSigée[5]. UneVie d’Ésope le faitLydien, sans doute parce que, d’après la tradition qui apparaît pour la première fois dans Héraclide, il fut esclave du Lydien Xanthos. En somme, toutes ces traditions ne reposant que sur des conjectures, il serait vain de s’arrêter à l’une d'entre elles : mieux vaut se résigner à ignorer ce qu’on ne peut savoir[6]. »
Quant à l'époque où il a vécu, il règne la même incertitude. Si l'on suit Hérodote, qui en fait un contemporain de Rhodopis, il aurait vécu entre570 et526 av. J.-C..Phèdre le place entre612 et527 av. J.-C.[7].
Selon une thèse deM. L. West, c'est àSamos que se serait formée sa légende[8].
L'esclave Ésope au service de deux prêtres, parF. Barlow, 1687.
Selon ce récit,
« Ésope était le plus laid de ses contemporains ; il avait la tête en pointe, le nez camard, le cou très court, les lèvres saillantes, le teint noir, d’où son nom qui signifie nègre ; ventru, cagneux, voûté, il surpassait en laideur leThersite d’Homère ; mais, chose pire encore, il était lent à s’exprimer et sa parole était confuse et inarticulée[10]. »
Selon la légende, Ésope, ayant rêvé une nuit que laFortune lui déliait la langue, s'éveille guéri de sonbégaiement. Acheté par unmarchand d'esclaves, il arrive dans la demeure d'unphilosophe deSamos, Xanthos (dont le nom signifie « Blond »), auprès duquel il rivalise d'astuces et de bons mots, et contre lequel il livre un combat incessant.
Finalement affranchi, il se rend alors auprès du roiCrésus pour tenter de sauvegarder l'indépendance de Samos. Il réussit dans sonambassade en contant au roi une fable. Il se met ensuite au service du « roi de Babylone », qui prend grand plaisir auxénigmes dufabuliste. Il résout aussi avec brio les énigmes qu'aurait posées à son maître le roi d'Égypte.
La mort d'Ésope, illustration d'unYsopet espagnol de 1489.
Voyageant enGrèce, il s'arrête àDelphes, où, toujours selon la légende, il se serait moqué des habitants du lieu parce que ceux-ci, au lieu de cultiver la terre, vivaient des offrandes faites au dieu. Pour se venger, les Delphiens l'auraient accusé d'avoir volé des objets sacrés et condamné à mort. Pour se défendre, Ésope leur raconte deux fables,La Grenouille et le Rat etL'Aigle et l'Escarbot, mais rien n'y fait et il meurt précipité du haut des roches desPhédriades[11].
On a souvent mis en doute la réalité historique de la prodigieuse destinée de cet ancien esclave bègue et difforme qui réussit à se faire affranchir et en vient à conseiller les rois grâce à son habileté à résoudre des énigmes.
« Tout le récit de la vie d'Ésope est parcouru par la thématique du rire, de la bonne blague au moyen de laquelle le faible, l'exploité, prend le dessus sur les maîtres, les puissants. En ce sens, Ésope est un précurseur de l'antihéros, laid, méprisé, sans pouvoir initial, mais qui parvient à se tirer d'affaire par son habileté à déchiffrer les énigmes[12] ».
Ésope était déjà très populaire à l’époque classique, comme le montre le fait queSocrate lui-même aurait consacré ses derniers moments de prison avant sa mort à mettre envers des fables de cet auteur. Le philosophe s’en serait expliqué au philosopheCébès de la façon suivante : « Un poète doit prendre pour matière des mythes [...] Aussi ai-je choisi des mythes à portée de main, ces fables d’Ésope que je savais par cœur, au hasard de la rencontre[13]. »
Le poèteDiogène Laërce attribue même une fable à Socrate, laquelle commençait ainsi : « Un jour, Ésope dit aux habitants deCorinthe qu'on ne doit pas soumettre la vertu au jugement du populaire. » Or, il s'agit là d'un précepte aujourd'hui typiquement associé au philosophe plutôt qu'au fabuliste. Socrate se servait sans doute du nom d'Ésope pour faire passer ses préceptes au moyen d'apologues[14].
Les fables dites d'Ésope sont de brefs récits enprose sans prétention littéraire. Il est presque certain qu'il ne les écrivait pas[15]. La fable existait avant Ésope, mais celui-ci est devenu tellement populaire par ses bons mots qu'on en a fait le « père de la fable » :« le grec ne possédant pas de terme spécifique pour désigner la fable, le nom d'Ésope a servi de catalyseur, et ce d'autant plus facilement que toute science, toute technique, tout genre littéraire devait chez eux être rattaché à un « inventeur ». Ainsi s'explique, en partie, qu'Ésope soit si vite devenu la figure emblématique de la fable[16]. »
Une des premières traductions françaises est celle faite par leSuisseIsaac Nicolas Nevelet en 1610, qui compte 199 fables[18]. C'est le recueil qu'a utiliséLa Fontaine.
Vie d'Ésope : livre du philosophe Xanthos et de son esclave Ésope : du mode de vie d'Ésope (Texte établi et traduit par Corinne Jouanno), Paris, Les Belles Lettres,coll. « La roue à livres »,, 264 p.
Antoine Biscéré, « Ésope illustré. Inventaire raisonné des cycles iconographiques de laVie d’Ésope (1476-1687) »,Le Fablier. Revue des Amis de Jean de La Fontaine « La Fontaine, la fable et l'image. Actes du colloque international 6 & 7 décembre 2012 »,no 24,,p. 13-71(lire en ligne)