Statue deGudea dédiée au dieuNingishzida, vers,musée du Louvre[1].LaPalette de Narmer est une des plus anciennes inscriptions en hiéroglyphes d'Égypte (vers -3200). Les deux "Serpopards" représentent l'unification de la Haute et de la Basse Égypte.
L’écriture est un moyen decommunication qui représente lelangage à travers l'inscription designes sur des supports variés. C'est une technique qui s'appuie sur les mêmes structures que laparole, comme levocabulaire, lagrammaire et lasémantique, mais avec des contraintes supplémentaires liées au système degraphies propres à chaque culture. C'est d'une certaine façon « l'intégration de la langue des hommes au visible »[2]. Le résultat de l'écriture est généralement untexte dont le destinataire est le lecteur.
Dans les sociétés humainesémergentes[Quoi ?], le développement de l'écriture est probablement lié à des exigences pragmatiques comme l'échange d'informations, la tenue decomptes financiers, lacodification des lois et l'enregistrement de l'histoire. Autour duIVe millénaire av. J.-C.[3], la complexité du commerce et de l'administration enMésopotamie dépasse les capacités de mémorisation des hommes ; l'écriture y devient donc une méthode plus fiable d'enregistrement et de conservation des transactions[4]. Dans l'Égypte antique et en Mésopotamie, l'écriture a pu évoluer pour l'élaboration descalendriers et la nécessité politique de consigner les événements historiques et environnementaux. Ainsi, l'écriture a joué un rôle dans la conservation de l'Histoire, la diffusion de laconnaissance et la formation dusystème juridique.
L'apparition de l'écriture distingue laPréhistoire de l'Histoire, car elle permet de conserver la trace des événements et fait entrer les peuples dans le temps historique. Elle marque aussi une révolution dans lelangage et lepsychisme, car elle fonctionne comme une extension de lamémoire.
Les systèmes d'écriture peuvent être classés fonctionnellement en trois grandes catégories :logographique ;syllabique etalphabétique[3]. Certains y ajoutent les systèmessémasiographiques. Il existe aussi des systèmes mixtes. L'étude des systèmes d'écriture et de leur évolution au cours de l'histoire humaine est l'étymographie.
Lessémasiographies sont des systèmes de communication d'idées qui ne s'appuient pas sur la représentation d'unités d'unelangue parlée. Tous les spécialistes ne s'accordent pas à les considérer comme des écritures : on parle également parfois depré-écritures ouproto-écritures. Lessymboles Adinkra desAkans, au Ghana et en Côte d'Ivoire, en sont un exemple.
Un logogramme est un caractère ouglyphe écrit qui représente unmot ou unmorphème. Il s'agit d'unpictogramme lorsque le logogramme représente directement un objet, d'unidéogramme lorsqu'il symbolise une idée.
En complément, les systèmes logographiques incorporent généralement une composante directement phonétique, représentant dessyllabes ou des sons sans référence à unsens précis : on parle alors dephonogrammes.
Dans un syllabaire, chaque symbole représente unesyllabe. Lelinéaire B utilisé pour écrire lemycénien ou leskanajaponais sont des syllabaires. En moyenne,80 à 120 signes syllabiques sont typiquement nécessaires pour écrire une langue[3].
Une écriture alphabétique est un ensemble de symboles dont chacun représente unphonème de la langue. La combinaison de plusieurs symboles est nécessaire pour représenter une syllabe ou un mot. Une trentaine de signes alphabétiques peuvent suffire à écrire une langue[3].
L'écriture alphabétique a pris différentes formes selon la place faite aux voyelles. Le linguiste américain Peter Daniels identifie trois grandes classes[5],[6] :
lesabjads, ou alphabets consonantiques, ne comportent de signes que pour lesconsonnes. C'est le cas de la plupart des systèmes d'écriture du Moyen-Orient, bien que lesvoyelles puissent y être indiquées secondairement et de façon plus ou moins facultative par l'ajout de diversdiacritiques oumatres lectionis (consonnes jouant un rôle vocalique). Le terme d'abjad provient de la contraction des noms des quatre premières lettres de l'alphabet arabe :ʾalif,bāʾ,ǧīm etdāl (أﺑﺠﺪ) ;
lesalphabets proprement dits comportent à la fois des signes pour les consonnes et les voyelles. Le premier à être développé fut l'alphabet grec, issu de l'alphabet phénicien (qui est un abjad). Le passage de l'abjad à l'alphabet complet se fit en réaffectant à la notation des voyelles certaines lettres correspondant à des consonnes du phénicien qui n'avaient pas d'usage en grec. La plupart des alphabets ultérieurs dérivent de ce prototype grec. Le mot même d'alphabet provient des noms des deux premières lettres de l'alphabet grec :alpha,bêta ;
lesalphasyllabaires, aussi appelés abugidas, représentent une autre voie d'évolution des abjads vers la notation systématique des voyelles. Dans ces systèmes, les signes de base représentent des consonnes seules ou suivies d'unevoyelle inhérente, et les autres voyelles sont indiquées par des diacritiques ou des modifications de la forme des signes consonantiques. Les alphasyllabaires sont répandus dans l'écriture deslangues en Éthiopie,en Érythrée,en Inde et dans les pays duSud-Est asiatique. Ils sont appelés égalementabugidas, par contraction de quatre signes de l'alphasyllabaire guèze : አቡጊዳ,a-bou-gui-da.
Le système d'écriture d'une langue peut faire coexister plusieurs sous-systèmes de fonctionnements différents. C'est le casen japonais, où sont employés simultanément des logogrammes (leskanji, usage japonais descaractères chinois) et deux syllabaires (leshiragana et leskatakana). Un autre exemple est constitué par lessemi-syllabaires, qui comportent à la fois des signes pour des syllabes entières et d'autres pour des phonèmes isolés[7].
Peinture dans lagrotte de Lascaux.Lascaux. Bouquetins et chevaux près d'une grille.Lascaux. Élan aux bois. Le rectangle et la série de points seraient un début de code écrit.
SelonAndré Leroi-Gourhan,« l'art figuratif est, à son origine, directement lié au langage et beaucoup plus près de l'écriture au sens le plus large que de l'œuvre d'art »[9]. Cet art serait lié à la constitution d'un couple intellectuel associant phonation et graphie[10].
Ce point de vue est partagé par le paléo-ethnologueEmmanuel Anati pour qui l'écriture en tant que telle n'a pas une origine unique, mais s’est développée sur les divers continents à partir de prémices communes et ne s’est fixée sous une forme systématique que là où l'état de la société l'exigeait[11].
Selon ce chercheur, qui a réuni une documentation sur 70 000 sites d’art rupestre, dans les grottes de160 pays, ainsi que sur 500 000 vestiges mobiliers[12], l'art rupestre associe régulièrement despictogrammes (figures humaines et animales) et desidéogrammes (traits, points, quadrillages) et cetart visuel préhistorique forme un code intentionnel et organisé. Anati a ainsi identifié dans des grottes de la Dordogne et des Hautes Pyrénées des séquences d’idéogrammes incisés sur des os datant de plus de 15 000 ans. Selon ce chercheur, il s’agit d’une proto-écriture et non d’une écriture au sens strict du terme, car ces symboles ne correspondaient vraisemblablement pas à des sons d’une langue précise[13].
Cette théorie est partagée par divers spécialistes, notamment les préhistoriensJean Clottes et Francesco d’Errico, selon qui la capacité de l'être humain à produire des signes ne date pas de 40 000 ans mais bien plus probablement de 100 000 ans[14]. Pour Genevieve Von Petzinger, un dessin en zigzag gravé en il y a 500 000 ans sur un coquillage de l'île de Java pourrait bien être la plus ancienne trace laissée intentionnellement par unhomo erectus. Elle voit aussi des traces de proto-écriture dans des blocs d'ocre hachurés d'il y a 70 000 ans trouvés dans lagrotte de Blombos en Afrique du Sud. Parcourant les grottes de France, d'Espagne, d'Italie et du Portugal, l'anthropologue canadienne a identifié32 signes composant ce qu'elle considère comme les bases d'un code : des points, des lignes, des triangles, des carrés ainsi que des formes plus complexes, telles des échelles, des dessins de main aupochoir entre 40 000 et 20 000 ansav. J.-C., des espèces de toiture et des dessins de plumes qui apparaissent vers 28 000 ans[14],[15].
De même, on a trouvé en Chine des traces anciennes de caractères datant de 7 000 à 8 000 ans, plus tard utilisés par l'écriture mais ne formant pas encore un système articulé[16]. Le site archéologique deBanpo révèle qu'il s'agit depictogrammes incisés sur desos oraculaires, indiquant une« liaison originelle et fondamentale existant en Chine entre l'écriture et la divination[17] ».
L'écriture n'est apparue que là où existait déjà depuis un certain temps un État organisé avec des institutions politiques et religieuses :
« Il ne put y avoir d'écriture, de représentation visible de cet invisible que sont les actes mentaux de numération et de nomination, que dans la mesure où la représentation des dieux invisibles avait déjà imprimé son ordre parmi les humains[18]. »
D’abord composée de signes renvoyant à des choses, cette écriture se complexifie et, vers le début duIIIe millénaire av. J.-C., recourt à un certain nombre dephonogrammes pour représenter des sons[23]. Le principe du phonogramme est le même que dans unrébus où les dessins d'unchat et d'unpot permettent de signifier le motchapeau[24].
En Mésopotamie, cette écriture utilise plus de600 signes. Chaque signe pouvait, selon le contexte, renvoyer à plusieurs sens : le signe du pied pouvait signifier « marcher », « se tenir debout », « transporter », etc.[24]
Vers, les tablettes ne sont plus seulement utilisées à des fins de comptabilité ou d'administration, et ne sont plus rédigées uniquement sous forme de listes, mais contiennent aussi des récits mythiques dont le plus connu est l'Épopée de Gilgamesh. La temporalité du récit a pour effet de renforcer la linéarité de l'écriture :« La conquête de l'écriture a été précisément de faire entrer, par l'usage du dispositif linéaire, l'expression graphique dans la subordination complète à l'expression phonétique[25]. »
Vers, la Mésopotamie est conquise par lesAkkadiens, et la langue du conquérant supplante le sumérien qui est réduit à servir de langue sacrée. L'écriture doit alors s'adapter en développant son aspect phonétique, de façon à transcrire l'akkadien. Elle restera en vigueur dans le royaume deBabylone qui se développe peu après, puis du royaume d'Assyrie. L'écriture cunéiforme sera également adoptée par lesHittites, même si ces derniers parlent une langue indo-européenne très différente de l'akkadien[26] et lesÉlamites qui créent, pour leur part, une écriture phonétique : l'élamite linéaire (seulement décryptée en 2020 par le BelgeFrançois Desset).
L'écriture ditecunéiforme porte ce nom car les scripteurs utilisent uncalame à l'extrémité biseautée qui forme des signes en forme de clou (cuneus en latin) lorsqu'on le presse dans l'argile humide. L’autre extrémité est taillée en équerre : l'objet permet ainsi de dessiner un coin, un rond et un cône, représentant cescalculi, et de dessiner les formes conventionnelles[27]. Une fois les signes tracés sur une tablette d'argile molle, celle-ci est mise à sécher au soleil ou cuite dans un four.
Lesscribes constituaient l'élite des fonctionnaires. Ils étaient formés dans des écoles de scribes où la discipline était très sévère. Dans les débuts de l'écriture, ils étaient placés sous la protection de la déesseNisaba ; à la suite de la conquêteassyrienne, ils relèvent du dieuNabû, le scribe par excellence[28].
Plus de 500 000 tablettes ont été conservées[29]. Environ la moitié de ces tablettes était numérisée en 2013[30]. 85 % de celles-ci ont un contenu de type administratif, juridique, religieux ou scientifique, le reste étant constitué par des chroniques, des lettres, des lamentations, des textes littéraires et mythiques, ainsi que des lexiques. Comme l'écriture sumérienne a été adoptée par lesAkkadiens, puis par lesAssyriens, les besoins d'intercompréhension ont donné lieu à une intense production delexiques[30].
D'abord orientée de haut en bas, cette écriture prend l'orientation gauche-droite à partir de.
EnÉgypte, l'inscription la plus ancienne est lapalette de Narmer, datée de, rédigée en écriturehiéroglyphique. Au lieu de se former progressivement, cette écriture est bien structurée dès son apparition :« D'emblée, les Égyptiens, à la différence de leurs voisins sumériens, conçoivent un système graphique qui peut tout exprimer[33]. », mais ce peut être la conséquence d'une influence de la Mésopotamie[34]. Selon certains spécialistes, leshiéroglyphes égyptiens, malgré leurs différences avec l'écriture cunéiforme mésopotamienne, y trouvent probablement leur origine[35].
Le mot « hiéroglyphe » signifie littéralement « caractère » (glyphe) sacré (hiéros) : selon un mythe égyptien repris parPlaton dans lePhèdre, l'écriture aurait été inventée par le dieuThot.
Le plus souvent, les hiéroglyphes se lisent de droite à gauche. Le sens de la lecture est indiqué par l'orientation des têtes humaines ou des oiseaux, le lecteur devant lire en allant vers la face ou le bec, sauf si l'inscription est placée à côté de la statue d'un dieu important[36].
Il faut 5 000 signes pour écrire en hiéroglyphes. Ceux-ci sont de trois sortes : despictogrammes, desphonogrammes et desdéterminatifs indiquant de quelle catégorie de choses il est question[37]. L'emploi des phonogrammes syllabiques fait évoluer le système vers l'acrophonie qui consiste à attribuer un signe au premierphonème de la syllabe représentée, qui est obligatoirement une consonne, mais« les Égyptiens ne franchissent pas le pas qui les aurait amenés au système alphabétique[38]. »
Tout comme à Sumer, l'écriture est réservée à une élite de fonctionnaires hautement spécialisés, lesscribes, qui sont au service despharaons, des prêtres et des autorités militaires. Cette fonction héréditaire est importante pour assurer les communications à l'intérieur d'un empire étendu et pour en assurer l'unité. Lescribe, anciennement placé sous la protection de la déesseSeshat, déesse de l'écriture, sera par la suite rattaché au dieuThot. Sa plume est le symbole de la vérité et son animal emblématique est lebabouin[39].
Vers, les scribes adoptent l'écrituredémotique qui est uneécriture cursive plus claire et plus rapide à écrire que les hiéroglyphes. Elle figure sur lapierre de Rosette grâce à laquelle les hiéroglyphes ont pu être déchiffrés parChampollion en 1822[43].
Au fil des siècles, divers systèmes d'écriture se sont développés dans le royaume d'Élam, situé au sud-ouest duplateau iranien.
Leproto-élamite est le plus ancien et est apparu à la même époque que le cunéiforme mésopotamien, comme le montrent des tablettes d'argile, datant de, découvertes àSuse, capitale d'Élam. L'écriture proto-élamite se serait développée à partir d'une écriture cunéiforme. Elle compte environ 300 signes, combinaison delogogrammes et dephonogrammes.
Par un processus d'évolution et d'écrémage des signes au fil des siècles, cette écriture a donné l'élamite linéaire, qui compte de 80 à 100 signes et qui a été utilisé entre 2300 et sous différentes dynasties. Cette écriture a été déchiffrée en 2020 par l'archéologueFrançois Desset[44].
L'écriture cunéiforme élamite fut en usage de 2500 à, adaptée à partir de l'akkadien. Cette écriture consiste en 130 symboles, soit bien moins que la plupart des autresécritures cunéiformes.
L'alphabet phénicien est adapté du proto-cananéen vers leXIVe siècle av. J.-C., à la suite d'une évolution qui pourrait avoir commencé en Égypte trois siècles plus tôt[45]. Il se développe et se fixe àByblos (anciennement Gebal) vers[46]. Il s'agit d'unabjad, ou alphabet consonantique, car les languessémitiques ont très peu de voyelles. Vingt-deux signes y correspondent à vingt-deux sons de consonnes. Chaque signe représente le dessin de l'objet correspondant à son premier phonème : la lettre « a » (aleph) renvoie au bœuf, la lettre « b » (bet) à une maison, etc.[46] Cette écriture est orientée de droite à gauche. Elle n'a pratiquement pas laissé de traces, mais s'est propagée rapidement sur le pourtour méditerranéen, et notamment enhébreu[47].
Les exemplaires les plus anciens de papyrus grecs qui nous soient parvenus datent duIVe siècle av. J.-C.[52]. On se servait aussi de tablettes recouvertes de cire, surtout pour des exercices scolaires, parce que la même surface pouvait être effacée et servir à nouveau. On écrivait aussi sur de la poterie.
Outre notre alphabet et l'alphabetcyrillique, on peut rattacher à cette même origine l'écriture de nombreuses langues de la péninsule indienne, notamment ledevanagari[55].
Tout comme dans« les plus anciennes écritures de la Méditerranée, d'Extrême-Orient ou d'Amérique, [celles-ci] débutent dans des notations numériques ou calendériques et dans celle de noms de divinités ou de hauts personnages, sous la forme de figures assemblées en petits groupes à la manière de mythogrammes successifs »[59].
Les Incas auraient utilisé des cordes nouées, lesquipus, comme un système d'écriture, au moins pour enregistrer des données[60].
Le support est organisé de façon à former un espace propre à recevoir le texte, généralement lapage[61]. La direction du texte varie selon lessystèmes d'écriture : de gauche à droite (sens le plus répandu), de droite à gauche (arabe,hébreu), de haut en bas (écritures asiatiques), de bas en haut, ou même mixte (boustrophédon).
D'autres supports sont aussi couramment utilisés, tel le corps humain, qui est depuis longtemps le réceptacle de tatouages destinés à communiquer unmessage. Ainsi, chez lesMaoris
« Les tatouages ne sont pas seulement des ornements, ce ne sont pas seulement des emblèmes, des marques de noblesse et des grades dans la hiérarchie sociale ; ce sont aussi des messages, tous empreints d'une finalité spirituelle, et des leçons. Le tatouage maori est destiné à graver, non seulement dans la chair, mais aussi dans l'esprit, toutes les traditions et la philosophie de la race[62]. »
Les outils pour tracer lesglyphes (qui sont soit en gravure soit à l'encre) sont desstyles enos ou enfer, descalames, dans l'Antiquité et desplumes après celle-ci[63]. Arrivent ensuite les plaques d'imprimerie puis les claviers demachine à écrire.
Depuis le début duXXIe siècle, lestylet, le clavier d'ordinateur et letéléphone intelligent ont popularisé l'écriture soustraitement de texte. Avec l'expansion de ces derniers outils, la possibilité que l'écriturecursive ne soit plus enseignée, comme c'est le cas enFinlande[64], inquiète lespsychologues, car la gestuelle de l'écriture active des zones spécifiques du cerveau et selon eux contribuerait à solidifier les apprentissages[65].
L’écriture a été regardée avec suspicion dans plusieurs systèmes religieux qui y voyaient une menace pour la transmission orale et l'ordre existant.
Platon rapporte un ancien mytheégyptien selon lequel l’invention de l’écriture se ferait au détriment de la mémoire :
« Cette connaissance aura pour effet, chez ceux qui l'auront acquise, de rendre leurs âmes oublieuses, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire : mettant en effet leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, non du dedans et grâce à eux-mêmes qu'ils se remémoreront les choses[66]. »
Selon le témoignage deJules César, lesdruidesgaulois ne voulaient pas que leurs poèmes sacrés soient confiés à l’écriture, de peur que l’on en vienne à négliger la mémoire et que leur science ne se répande dans le vulgaire :
« Là, dit-on, ils apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt années dans cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers à l'écriture, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce me semble, deux raisons de cet usage : l'une est d'empêcher que leur science ne se répande dans le vulgaire ; et l'autre, que leurs disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire ; car il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on s'applique moins à apprendre par cœur et à exercer sa mémoire[68]. »
Sur les quelque 3 000 langues répertoriées dans le monde, les linguistes n'en dénombrent« qu'à peine plus d'une centaine qui s'écrivent[69]. »
La généralisation de l'écriture a eu des effets importants sur le plan culturel et social. Selon l'anthropologueJack Goody,« l'écriture, surtout l'écriture alphabétique, rendit possible une nouvelle façon d'examiner le discours grâce à la forme semi-permanente qu'elle donnait au message oral »[70]. Il en résulta une extension du champ de l'activité critique, ce qui favorisa la rationalité, l'attitude sceptique et la pensée logique. Les effets ne s'arrêtent pas là :
« Simultanément s'accrut la possibilité d'accumuler des connaissances, en particulier des connaissances abstraites, parce que l'écriture modifiait la nature de la communication en l'étendant au-delà du simple contact personnel et transformait les conditions de stockage de l'information. Ainsi fut rendu accessible à ceux qui savaient lire un champ intellectuel plus étendu. Le problème de la mémorisation cessa de dominer la vie intellectuelle ; l'esprit humain put s'appliquer à l'étude d'un texte statique [...], ce qui permit à l'homme de prendre du recul par rapport à sa création et de l'examiner de manière plus abstraite, plus générale, plus rationnelle[71]. »
En transformant le matériau sonore du langage en une suite graphique, purement visuelle, l'écriture mérite d'être considérée comme une technologie dont les outils consistent en une surface soigneusement préparée et un jeu d'instruments pour écrire — plume, calame, stylet, pinceau, clavier[72].
Une fois mis sous forme écrite, le discours peut être réactualisé par les lecteurs à l'infini. Dépouillé de sa dimension sonore par la lecture silencieuse, l'écrit entraîne à voir la vie intérieure comme une réalité neutre et impersonnelle[73]. Il rend possibles les grandes traditions religieuses introspectives —bouddhisme,judaïsme,christianisme etislam[74]. Par le jeu de la transcription de sa pensée personnelle, l'écriture a pour effet d'augmenter le champ de conscience[75].
L'écriture étant un des premiers moyens d'archivage de l'information, elle est à l'origine du travail d'organisation du savoir en catégories. Cela va permettre le développement de la pensée logique, de l'abstraction et de la science :« Les systèmes graphiques ont constitué comme un moule dans lequel quelques formes mythiques de l'émergence de l'humanité se sont coulées[76]. »
Les effets de l'écriture seront encore multipliés avec la mécanisation de l'écriture par l'imprimerie, qui marque« une nouvelle étape vers des schémas encore plus formalisés »[77] et donnera naissance au roman[78].
On ignore encore dans quelle mesure l'écriture a été faite pour être facilement/rapidement lue ou plutôt facilement/rapidement écrite[79],[80].
Olivier Morin,anthropologue de la cognition de l'Institut Max Planck pour la science de l'histoire humaine à Iéna (Allemagne), a statistiquement analysé[81] les formes de plus de 5 500 caractères (majuscules ou minuscules) composant 116 systèmes d'écriture inventés depuis 3 000 ans, basés sur des alphabets ousyllabaires (comme encoréen) ou systèmes mixtes[82]. Mais il a exclu de cette analyse les écritures logographiques telles que le cunéiforme, le sumérien et le chinois très complexes[82], dans lesquelles l’outil (pinceau souple) et le substrat dans le cas des tablettes d’argile ont une grande importance.
En ne tenant pas compte des courbes, Morin a mis en évidence deux caractéristiques structurelles partagées par la plupart des écritures :
une préférence donnée (depuis les premiers systèmes d’écriture apparemment) à la symétrie verticale (comme pour les lettres A et T)[82] ;
une préférence pour les lignes verticales et horizontales par rapport aux lignes obliques (telles que celles qui composent le X ou le W). Chez 61 % des caractères contenant un trait ou plusieurs traits, ces traits sont horizontaux et/ou verticaux plutôt qu'obliques (70 % pour l'alphabet latin utilisé par l’anglais et le français)[82], l'oblique pourrait être plus difficile à appréhender par le cerveau[83].
Ce constat concerne aussi les écritures de l’Antiquité. Si les langues évoluent presque à chaque génération, les lettres qui permettent de les écrire sont beaucoup plus stables dans le temps ; bien qu'ayant évolué pour une raison technique avec le passage à l'imprimerie, elles ne semblent pas soumises aux mêmes pressions de sélection que la langue[82]. Un commentaire fait dans la revue Science (2017) propose comme hypothèse explicative que les neurones du cerveau humain identifieraient plus rapidement ces types de forme. Une autre hypothèse proposée par Florian Coulmas (linguiste à l'université de Duisburg-Essen en Allemagne) est que lorsqu'un script est introduit, il pourrait s’imposer par la force de l’habitude, comme on suit un chemin une fois qu’il est créé (concept de « dépendance au chemin »)[82].
« Jusqu'à une époque récente, on s'est assez peu intéressé aux instruments de l'écriture, seul comptait finalement l'acte et surtout son résultat. Ce que l'on sait aujourd'hui de l'écriture austylet, (puis écriture à l'encre) est la tablette-cadre de cire étalée à la spatule puis noircie à la fumée, en bois ou ivoire, tenant dans la main horizontalement en Grèce, verticalement en Gaule [...] servant aux notes à recopier, aux calculs [...] et à faire desCodex. Le stylet doit être affûté. Les tablettes de plomb sont anecdotiques, utiles pour faire des étiquettes commerciales. Lesencriers qui se répandent avec l'écriture sur tablettes, papyrus ou parchemin contiennent une encre noire ou une encre rouge. Dans les textes modernes sur les instruments à écrire romains on trouve quelquefois la mention ou la représentation d'une plume d'oiseau; en fait, on ne sait pas à quel moment l'écriture avec ces plumes a débuté. Elles sont absentes des représentations antiques. »
(it)Giulio Angioni,La scrittura, una fabrilità semiotica, inFare, dire, sentire. L'identico e il diverso nelle culture, il Maestrale, 2011, 149-169,(ISBN978-88-6429-020-1).
Bernadette Arnaud, « Un Français "craque" une écriture non déchiffrée de plus de 4000 ans, remettant en cause la seule invention de l'écriture en Mésopotamie »,Sciences et Avenir,(lire en ligne).
Jean-François Gilmont,Une introduction à l'histoire du livre et de la lecture : Du manuscrit à l'ère électronique, Liège, Céfal,, 136 p.(lire en ligne).
Jack Goody,La raison graphique : La domestication de la pensée sauvage [« The domestication of the savage mind »], Paris,Les Éditions de Minuit,, 276 p..