Table des matières
Quand je m’éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sontgrasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n’en ai jamais lecourage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me fontplus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejetteen arrière. C’est inutile : comme les pages d’un livre neuf, ils sedressent et retombent sur mes yeux.
En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : ellepique mon cou.
La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, lesdraps jusqu’au menton pour que le lit ne se refroidisse pas.
Le plafond est taché d’humidité : il est si près dutoit. Par endroits, il y a de l’air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblentà ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon petit poêle estbandé avec un chiffon, comme un genou. En haut de la fenêtre, un store qui nepeut plus servir pend de travers.
En m’allongeant, je sens contre la plante des pieds – unpeu comme un danseur de corde – les barreaux verticaux du lit-cage.
Les habits, qui pèsent sur mes mollets, sont plats, tièdes d’uncôté seulement. Les lacets de mes souliers n’ont plus de ferrets.
Dès qu’il pleut, la chambre est froide. On croirait que personnen’y a couché. L’eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge lemastic et forme une flaque, par terre.
Lorsque le soleil, tout seul dans le ciel, flamboie, ilprojette sa lumière dorée au milieu de la pièce. Alors, les mouches tracent surle plancher mille lignes droites.
Chaque matin, ma voisine chante sans paroles en déplaçantles meubles. Sa voix est amortie par le mur. J’ai l’impression de me trouverderrière un phonographe.
Souvent, je la croise dans l’escalier. Elle est crémière. Àneuf heures, elle vient faire son ménage. Des gouttes de lait tachent le feutrede ses pantoufles.
J’aime les femmes en pantoufles : les jambes n’ont pasl’air défendues.
En été, on distingue ses tétons et les épaulettes de sa chemise,sous le corsage.
Je lui ai dit que je l’aimais. Elle a ri, sans doute parceque j’ai mauvaise mine et que je suis pauvre. Elle préfère les hommes qui portentun uniforme. On l’a vue, la main sous le ceinturon blanc d’un garde républicain.
Un vieillard occupe une autre chambre. Il est gravementmalade : il tousse. Au bout de sa canne, il y a un morceau de caoutchouc. Sesomoplates font deux bosses dans son dos. Une veine en relief court sur sa tempe,entre la peau et l’os. Son veston ne touche plus les hanches : il ballottecomme si les poches étaient vides. Ce pauvre homme gravit les marches une à une,sans lâcher la rampe. Dès que je l’aperçois, j’aspire le plus d’air possibleafin de le dépasser sans reprendre haleine.
Le dimanche, sa fille lui rend visite. Elle est élégante. Ladoublure de son manteau ressemble au plumage d’un perroquet. C’est tellementbeau que je me demande si ce manteau n’est pas à l’envers. Quant au chapeau, ila une grande valeur puisque, pour lui, quand il pleut, elle prend un taxi. Cettedame sent le parfum, le vrai parfum, pas celui qui se vend dans des tubes deverre.
Les locataires de ma maison la détestent. Ils disent qu’aulieu de mener la grande vie, elle ferait mieux de tirer son père de la misère.
La famille Lecoin habite aussi sur le palier.
Au petit jour une sonnerie fonctionne sur son réveil.
Le mari ne m’aime pas. Pourtant, je suis poli avec lui. Il m’enveut de ce que je me lève tard.
Ses habits de travail roulés sous le bras, il rentre chaquesoir, vers sept heures, en fumant une cigarette de tabac anglais – ce quifait dire aux gens que les ouvriers gagnent bien leur vie.
Il est grand et musclé. Avec un compliment on peut se servirde sa force. L’année dernière, il a descendu la malle d’une dame du troisième, assezdifficilement, il est vrai, car le couvercle ne fermait pas.
Lorsqu’une personne lui parle, il la dévisage, parce qu’il s’imaginequ’elle veut se moquer de lui. Au moindre sourire, il dit :
— Vous savez… quatre ans de guerre… moi. Les Allemandsne m’ont pas eu… Ce n’est pas aujourd’hui que vous m’aurez…
Un jour, en passant près de moi, il a murmuré : « Fainéant ! »J’ai pâli et n’ai su que répondre. La peur d’avoir un ennemi m’empêcha dedormir pendant une semaine. Je me figurais qu’il cherchait à me frapper, qu’ilm’en voulait à mort.
Pourtant, si M. Lecoin savait comme j’aime lestravailleurs, comme leur vie me fait pitié. S’il savait ce que ma petite indépendanceme coûte de privations.
Il a deux filles qu’il bat seulement avec la main, pour leurbien. Elles ont des tendons derrière les genoux. Un élastique maintient leurchapeau.
J’aime les enfants, aussi quand je rencontre ces deux gamines,je leur adresse la parole. Alors, elles marchent à reculons, et, subitement, sansme répondre, elles se sauvent.
Chaque mardi, Mme Lecoin lave sur le palier.Le robinet coule toute la journée. À mesure que les brocs s’emplissent, lebruit change. Le jupon de Mme Lecoin est démodé. Son chignon est simaigre que l’on distingue toutes les épingles à cheveux.
Souvent elle fixe son regard sur moi, mais je me méfie, caril serait très vraisemblable qu’elle me tendît un piège. D’ailleurs, elle n’apas de seins.
À peine sorti des draps, je m’assois sur le bord du lit. Mesjambes pendent à partir du genou. Les pores de mes cuisses sont noirs. Lesongles de mes doigts de pied, longs et coupants : un étranger lestrouverait laids.
Je me lève. La tête me tourne, mais ce vertige disparaît rapidement.Quand il y a du soleil, un nuage de poussière, échappé du lit, brille uneminute dans les rayons, comme de la pluie.
D’abord, je mets mes chaussettes, sinon des allumettes secolleraient à la plante de mes pieds. En tenant une chaise, je revêts monpantalon.
Avant de me chausser, j’examine les semelles de mes soulierspour leur assigner une certaine durée.
Ensuite, je pose sur le seau de toilette ma cuvette graduéepar l’eau sale de la veille. J’ai la manie de me laver courbé, les jambes écartées,la bretelle tenant aux boutons de derrière seulement. Au régiment, je me lavaisainsi dans le bouteillon étroit de la soupe. Ma cuvette est si petite qu’en yplongeant les deux mains à la fois l’eau déborde. Mon savon ne mousse plus :il est si mince.
La même serviette me sert pour la figure et les mains. Si jedevenais riche, ce serait la même chose.
Une fois lavé, je me sens mieux. Je respire du nez. Mesdents sont distinctes. Mes mains resteront blanches, jusqu’à midi.
Je mets mon chapeau. Les bords en sont gondolés par la pluie.Le nœud du ruban est à la mode : il se trouve derrière.
J’accroche ma glace à la fenêtre. J’aime à me regarder enface, à la lumière. Je me trouve mieux. Mes pommettes, mon nez, mon menton sontéclairés. Une ombre noircit le reste. On dirait que je suis photographié ausoleil.
Il ne faudrait pas que je m’éloignasse du miroir, carcelui-ci est de mauvaise qualité. À distance, il déforme mon image.
J’examine soigneusement mes narines, le coin de mes yeux, mesmolaires. Celles-ci sont cariées. Elles ne tombent pas : elles se cassent.À l’aide d’une autre glace je surprends mon profil. Alors, j’ai l’impression d’êtredédoublé. Les acteurs de cinéma doivent connaître cette joie.
Puis, j’ouvre ma fenêtre. La porte remue. Une gravure 1914-1918clapote contre le mur. J’entends des tapis qu’on secoue. Je vois des toits dezinc bleus, des cheminées, une brume qui bouge quand un rayon de soleil latraverse, et la tour Eiffel avec son ascenseur au milieu.
Avant de sortir, je jette un coup d’œil sur ma chambre. Monlit est déjà froid. Quelques plumes sortent à demi de l’édredon. Il y a destrous pour les barreaux, dans les pieds de ma chaise. Les deux segments d’unetable ronde pendent.
Ce mobilier m’appartient. Un ami m’en a fait cadeau avant demourir. Je l’ai désinfecté moi-même, avec du soufre, car je crains les maladiescontagieuses. Malgré cette précaution, longtemps j’ai eu peur. Je veux vivre.
J’endosse mon pardessus, assez difficilement, car la doubluredes manches en est décousue.
Je mets mon livret militaire, ma clef, mon mouchoir sale quicraque quand je le déploie, dans la poche gauche. J’ai une épaule plus haute quel’autre : le poids de ces objets doit rabaisser celle-là.
La porte ne s’ouvre pas entièrement. Pour sortir je me boutonneet passe de biais.
Le carrelage du palier est fendu. Une lame de fer, avectrois trous, pend au vasistas. La rampe finit dans le mur, sans boule de verre.
Je descends l’escalier le long du mur, là où les marchessont plus larges. Afin que mes mains ne se salissent pas, je ne tiens pas larampe. Des trousseaux de clef ballottent aux serrures.
Je suis léger comme au premier jour de sortie sans pardessus.L’eau de ma cuvette mouille encore mes cils et le fond de mes oreilles. Jeplains ceux qui dorment.
Je vois toujours la concierge. Elle a mis les paillassonssur la rampe pour balayer un palier, ou bien, avec une brosse jaune, ellefrotte un corridor. Je lui dis bonjour. Elle me répond à peine, en regardantmes souliers.
Elle voudrait être seule dans la maison, après huit heures.
J’habite à Montrouge.
Les immeubles neufs de ma rue sentent encore la pierre sciée.
Ma maison, elle, n’est pas neuve. Le plâtre de la façadetombe par morceaux. Des barres d’appui traversent les fenêtres. Le toit sert deplafond au dernier étage. Un crochet retient chaque volet au mur, quand il nevente pas. L’architecte n’a pas gravé son nom au-dessus du numéro.
Le matin, la rue est calme. Une concierge balaie, devant saporte seulement.
En passant près d’elle je respire du nez, à cause de la poussière.
Par les fenêtres entre-bâillées, j’épie les rez-de-chaussée.Je vois des plantes vertes qui viennent d’être arrosées, des douilles d’obusrutilantes et des lames de parquet étroites, cirées, qui font des zigzags.
Quand mon regard rencontre celui d’un locataire, je suisgêné.
Parfois, un linge blanc bouge derrière un rideau, à hauteurd’homme : quelqu’un se lave.
Je prends mon café, à côté de chez moi, dans un estaminet. Lezinc du comptoir est ondulé, au bord. On devine l’âge du bois sur le plancherlavé à l’eau claire. Un phonographe, qui marchait avant la guerre, est tournévers le mur. On se demande ce qu’il fait là, puisqu’il ne fonctionne pas.
Le patron est aimable. Il est petit comme un soldat en queuede section. Il a un œil de verre qui imite si bien l’œil vrai, que je ne saisjamais quel est le bon – ce qui est ennuyeux. Il me semble qu’il se vexequand je regarde son œil faux.
Il m’a assuré qu’il avait été blessé à la guerre : pourtant,on dit qu’il était déjà borgne en 1914.
Le brave homme se plaint continuellement. Le commerce ne vaplus. Il a beau essuyer les verres devant les clients ; il a beau dire :« Merci, monsieur ; au revoir, monsieur ; laissez la porte »,personne ne vient.
Il voudrait que la guerre fût oubliée. Il regrette l’année1910.
À cette époque, paraît-il, les gens étaient honnêtes, sociables.L’armée avait de l’allure. On pouvait faire du crédit. On s’intéressait auxproblèmes sociaux.
Quand il parle de tout cela, ses deux yeux – le vrai etle faux – se mouillent et ses cils s’unissent par petites mèches.
L’avant-guerre a sombré si vite qu’il ne peut croire qu’ellen’est plus qu’un souvenir.
Nous aussi, nous abordons les problèmes sociaux. Il y tient.C’est la preuve, pour lui-même, que la guerre ne l’a pas changé.
Il me certifie, chaque jour, qu’en Allemagne, pays mieuxorganisé que le nôtre, les mendiants n’existent pas. Les ministres françaisdevraient interdire la mendicité.
— Mais elle est interdite !
— Allons donc ! Et tous ces gueux qui vendent deslacets ! Ils sont plus riches que vous et moi.
Comme je n’aime pas les disputes, je me garde bien de répondre.J’avale mon café, qu’une goutte de lait a rendu marron, je paye et je sors.
— À demain ! crie-t-il en plaçant ma tasse encorechaude sous un filet d’eau qu’on ne peut arrêter qu’à la cave.
Plus loin, se trouve une épicerie.
Le patron me connaît. Il est si gras que son tablier est pluscourt devant que derrière. On voit la peau sous ses cheveux en brosse. Samoustache « à l’américaine » lui bouche les narines et doit l’empêcherde respirer du nez.
Devant son magasin, il y a un étalage étroit – c’estplus prudent – composé de sacs de lentilles, de pruneaux et de bocaux debonbons. Pour servir, il sort, mais il pèse à l’intérieur.
Jadis, quand il se tenait sur le pas de la porte, nous causions.Il me demandait si j’avais trouvé quelque chose, ou bien il m’assurait que mamine était excellente. Puis, il rentrait en me faisant avec la main un signequi signifiait : « À une autre fois ».
Un jour, il me pria de lui aider à porter une caisse. J’auraisvolontiers consenti, mais j’ai toujours craint les hernies.
Je refusai en balbutiant :
— Je ne suis pas fort, je suis un grand blessé.
Depuis cet incident, il ne m’adresse plus la parole.
Il y a aussi une boucherie dans ma rue.
Des quartiers de viande pendent par un tendon à des crochetsargentés. L’établi est usé au milieu comme une marche. Des filets de bœuf liéssaignent sur du papier jaune. La sciure se colle aux pieds des clients. Les poidsfourbis sont alignés par ordre de grandeur. Il y a une grille comme si oncraignait que la viande ne s’échappât.
Le soir, je vois, au travers de cette grille peinte en rouge,des plantes vertes sur le marbre nu de la devanture.
Le patron de cette boucherie ne se souvient pas de moi :je n’ai acheté que quatre sous de déchets pour un chat galeux, l’année dernière.
La boulangerie est bien tenue. Chaque matin, une jeune fillelave la devanture. Des filets d’eau suivent la pente du trottoir.
Au travers de la vitrine, on voit la boutique tout entièreavec ses glaces, ses boiseries Louis XV et ses gâteaux sur des assiettesde fil de fer.
Bien que cette boulangerie ne soit fréquentée que par desgens aisés, je fais partie de sa clientèle – le pain coûtant partout lemême prix.
Souvent, je m’arrête devant une mercerie où les gamins duquartier achètent des amorces.
Dehors, sur une table, il y a des journaux pliés dont on nepeut lire que la moitié du titre.
Seul l’Excelsior pend comme une nappe.
Je regarde les images. Les clichés trop grands représententtoujours la même chose : un ring, un revolver avec ses douilles.
Dès que la mercière me voit arriver, elle sort de sa boutique.Une odeur de jouets peints et de coton neuf l’accompagne.
Elle est maigre et vieille. Les verres de ses lunettes ressemblentà des loupes. Un filet de bonne d’enfant emprisonne son chignon sec. Les lèvressont rentrées dans sa bouche et n’en sortent plus. Son tablier noir moule unventre qui n’est pas à sa place. Pour changer cinq francs, elle disparaît dansl’arrière-boutique.
Je lui demande comment elle se porte.
Ce serait trop impoli de ne pas me répondre ; aussielle branle la tête. La porte qu’elle a laissée ouverte me fait comprendre qu’elleattend mon départ.
Un jour, j’ai soulevé le journal pour lire de petits caractères.
Elle m’a dit d’un ton mauvais :
— Il coûte trois sous.
J’eus envie de lui apprendre que j’avais fait la guerre, quej’étais gravement blessé, que j’avais la médaille militaire, que je touchaisune pension, mais je compris tout de suite que c’était inutile.
En partant, j’ai entendu la porte qui se refermait avec unbruit de garde-boue.
Je suis obligé de passer devant la laiterie où travaille mavoisine. Cela m’ennuie, car celle-ci a certainement ébruité ma déclaration d’amour.On doit se moquer de moi.
Aussi je marche vite, discernant, dans un coup d’œil, desmottes de beurre striées par un fil, des paysages sur les couvercles de camembertet un filet sur les œufs, à cause des voleurs.
Quand le luxe me fait envie, je vais me promener autour dela Madeleine. C’est un quartier riche. Les rues sentent le pavé de bois et letuyau d’échappement. Le tourbillon qui suit les autobus et les taxis me soufflettela face et les mains. Devant les cafés, les cris que je perçois une seconde semblentsortir d’un porte-voix qui tourne. Je contemple les automobiles arrêtées. Les femmesparfument l’air derrière elles. Je ne traverse les boulevards que lorsqu’un agentinterrompt la circulation.
Je m’imagine que, malgré mes habits usés, les gens attablés,aux terrasses, me remarquent.
Une fois, une dame, assise devant une théière minuscule, m’atoisé.
Heureux, plein d’espoir, je suis revenu sur mes pas. Maisles consommateurs ont souri et le garçon m’a cherché des yeux.
Longtemps, je me suis souvenu de cette inconnue, de sa gorge,de ses seins. Sans aucun doute, je lui avais plu.
Dans mon lit, quand j’entendais sonner minuit, j’étais certainqu’elle pensait à moi.
Ah ! comme je voudrais être riche !
Le col de fourrure de mon pardessus provoquerait l’admiration,surtout dans les faubourgs. Mon veston serait ouvert. Une chaîne en ortraverserait le gilet ; une chaîne d’argent relierait ma bourse à ma bretelle.Mon portefeuille se trouverait dans ma poche-revolver, comme celui des Américains.Un bracelet-montre m’obligerait à faire un geste élégant pour regarder l’heure.Je mettrais mes mains dans les poches de la veste, les pouces en dehors, et nonpas, comme les nouveaux riches, aux entournures du gilet.
J’aurais une maîtresse, une actrice.
Nous irions, elle et moi, prendre l’apéritif à la terrassedu plus grand café de Paris. Pour nous faire un passage, le garçon remueraitles guéridons comme des tonneaux. Un morceau de glace flotterait dans nosverres. Le rotin des chaises ne se déroulerait pas.
Nous dînerions dans un restaurant où il y a des nappes etdes fleurs sur des tiges inégales.
Elle entrerait la première. Des glaces essuyées renverraientma silhouette cent fois, comme une lignée de becs de gaz. Quand le maître d’hôtelse courberait pour nous saluer, son plastron se bomberait du ventre au col. Leviolon-solo reculerait, s’élancerait en avant sur un tremplin, en se balançant.Des mèches ballotteraient sur ses yeux, comme au sortir d’un bain.
Au théâtre, nous occuperions une loge. En me penchant, jepourrais toucher le rideau. De toute la salle, on nous observerait, avec deslorgnettes.
Tout d’un coup les ampoules de la rampe, derrière leurabat-jour de zinc, illumineraient la scène.
Nous apercevrions le profil des décors et, dans les coulisses,des acteurs qui ne remueraient pas les bras.
Un chanteur mondain, avec ses boutons de jais, nous lanceraitun regard après chaque couplet.
Puis une danseuse évoluerait sur la pointe du pied. Les feuxjaunes, rouges, verts du projecteur, qui la poursuivraient, plaqueraient malcomme le coloris d’une image d’Épinal.
Le matin, nous irions au Bois, en taxi.
Les coudes du chauffeur remueraient.
Par les vitres tressautantes des portières, nous discernerionsdes gens arrêtés, d’autres semblant marcher lentement.
Quand, dans un virage, le taxi en chassant nous déplacerait,nous nous embrasserions.
Une fois arrivé, je descendrais le premier, en baissant la tête,puis je tendrais la main à ma compagne.
Sans regarder le compteur, je paierais. Je laisserais laporte ouverte.
Des passants nous épieraient. Je ferais semblant de ne pasles voir.
Je recevrais ma maîtresse dans une garçonnière aurez-de-chaussée d’une maison neuve.
Des palmes plates de fer forgé protégeraient la glace de laporte de l’immeuble. Le bouton de la sonnette brillerait au milieu d’unesoucoupe de bronze. Dès le seuil, on distinguerait, au fond du corridor, lebois rouge d’un ascenseur.
Le matin, j’aurais pris une douche. Mon linge sentirait lefer à repasser. Deux boutons déboutonnés de mon gilet me donneraient un airdésinvolte.
Ma maîtresse arriverait à trois heures.
Je lui enlèverais son chapeau. Nous nous assiérions sur unsofa. J’embrasserais ses mains, son coude, ses épaules.
Ensuite, ce serait l’amour.
Mon amante grisée se renverserait. Ses yeux deviendraientblancs. Je dégraferais son corsage. Pour moi, elle aurait mis une chemise avecde la dentelle.
Puis, elle s’abandonnerait en murmurant des mots d’amour eten me mouillant le menton de ses baisers.
Quelquefois, je mange à la soupe populaire du Vearrondissement. Malheureusement cela ne me plaît pas car nous sommes tropnombreux. Il faut venir à l’heure. Par n’importe quel temps nous faisons laqueue, le long d’un mur, sur le trottoir. Les passants nous dévisagent. C’estdésagréable.
Je préfère le petit débit de vin de la rue de Seine, où l’onme connaît. La patronne s’appelle Lucie Dunois. Son nom, en majuscules d’émail,est cimenté au vitrage de la devanture. Il manque trois lettres.
Lucie a l’embonpoint d’un buveur de bière. Une bague d’aluminium– souvenir de son mari mort au front – orne l’index de sa main gauche.Ses oreilles sont molles.
Ses souliers n’ont point de talon. À tous moments, ellesouffle sur les cheveux échappés de son chignon. Quand elle se baisse, sa jupese fend au derrière, comme un marron. Les pupilles ne sont pas au milieu desyeux : elles sont trop hautes, comme chez les alcooliques.
La salle sent le fût vide, les rats, la rinçure. Au-dessusdu manchon à gaz, une hélice d’amiante ne tourne pas. À la nuit, le bec éclairejusque sous les tables. Une affiche – Loi sur la répression de l’ivresse –est clouée au mur, bien en vue. Quelques pages dépassent la tranche imprimée d’unBottin. Une glace tachée, grattée au verso, décore une paroi.
Je déjeune à une heure : l’après-midi me semble moinslongue.
Deux maçons en blouse blanche, les joues tachetées de plâtre,boivent un café qui, par contraste, paraît bien noir.
Je m’installe dans un coin, le plus loin possible de l’entrée :je déteste m’asseoir près d’une porte. Des ouvriers ont mangé à ma place. Lepapier d’un petit suisse, des œufs vides salissent la table.
Lucie est gentille avec moi. Elle me sert une soupe qui fumede partout, du pain frais qui fait des miettes, une assiette de légumes, parfoisun morceau de viande.
Le repas terminé, la graisse fige sur mes lèvres.
Tous les trois mois, lorsque je touche ma pension, je donnecent francs à Lucie. Elle ne doit pas gagner beaucoup sur moi.
Le soir, j’attends que tous les clients soient partis, car c’estmoi qui ferme la gargote. J’espère toujours que Lucie me retiendra.
Une fois, elle m’a dit de rester.
Après avoir baissé le rideau de fer avec une perche, je rentraidans l’estaminet, à quatre pattes. Le fait de me trouver dans une boutiquefermée au public me fit une impression étrange. Je ne me sentais pas chez moi.
Ma joie dispersa ces observations.
Maintenant, je lorgnais avec plus d’indulgence celle quicertainement deviendrait ma maîtresse. Elle ne devait pas plaire aux hommes, maistout de même c’était une femme, avec de gros seins et des hanches plus largesque les miennes. Et elle m’aimait puisqu’elle m’avait prié de rester.
Lucie déboucha une bouteille poussiéreuse, se lava les mainsavec du savon minéral, et vint s’asseoir en face de moi.
De la graisse luisait encore sur sa bague et autour de sesongles.
Malgré moi, je prêtais l’oreille aux bruits de la rue.
Nous étions gênés, car le but trop visible de ma présencedevançait notre intimité.
— Buvons, dit-elle en essuyant le goulot de labouteille avec son tablier.
Nous bavardâmes une heure.
Je l’aurais volontiers embrassée s’il n’avait pas fallufaire le tour de la table. Il valait mieux attendre une occasion plus favorable,surtout pour un premier baiser.
Soudain, elle me demanda si je connaissais sa chambre.
Je répondis naturellement :
— Non.
Nous nous levâmes. Un frisson me fit serrer les coudes. Avantde tirer la chaînette du manchon à gaz, elle alluma une bougie. Les gouttes decire, qui tombèrent sur ses doigts, durcirent aussitôt. Elle les fit sauteravec un ongle, sans les casser.
La flamme de la bougie vacilla dans la cuisine, puis s’aplatitlorsque nous gravîmes l’escalier, raide comme une échelle, qui conduisait à sachambre.
Le cerveau vide, je la suivis, marchant instinctivement surla pointe du pied.
Elle baissa le chandelier pour éclairer le trou d’uneserrure, puis elle ouvrit la porte.
Les volets de sa chambre étaient fermés et, sans doute, l’avaientété toute la journée. La literie pendait au dossier d’une chaise. On voyait lesraies rouges du matelas. L’armoire était entre-bâillée. Je pensais que les économiesde Lucie devaient se trouver là, sous une pile de linge. Par délicatesse, je regardaiailleurs.
Elle me présenta les agrandissements photographiques ornantles murs, puis elle s’assit sur le lit. Je la rejoignis.
— Comment trouvez-vous ma chambre ?
— Très bien.
Subitement, comme pour l’empêcher de tomber, je l’étreignis.Elle ne se défendit pas. Encouragé par cette attitude, je l’embrassai millefois, tout en la déshabillant d’une main. J’aurais voulu, à l’instar des grandsamoureux, arracher les boutonnières, déchirer son linge, mais la crainte qu’elleme fît une observation me retint.
Bientôt elle se trouva en corset. Les buscs en étaient tordus.Un lacet liait son dos. Les seins se touchaient.
Je dégrafai ce corset en tremblant. La chemise adhéra uninstant à la taille, puis tomba.
Je l’ôtai avec difficulté, car le col étroit ne passait pasaux épaules. Je ne lui laissai que les bas, parce qu’à mon avis c’est plus joli.D’ailleurs, sur les journaux, les femmes déshabillées ont toutes des bas.
Enfin, elle apparut nue. Ses cuisses débordaient au-dessusdes jarretières. La colonne vertébrale bosselait la peau aux reins. Elle étaitvaccinée sur les bras.
Je perdis la tête. Des frissons, semblables à ceux qui secouentles jambes des chevaux, me coururent le long du corps.
Le lendemain matin, vers cinq heures, Lucie m’éveilla. Elle étaitdéjà habillée. Je n’osais la regarder car, à l’aube, je ne suis pas beau.
— Dépêche-toi, Victor, il faut que je descende.
Quoique à demi endormi, je compris tout de suite qu’elle nevoulait pas me laisser seul dans sa chambre : elle n’avait pas confianceen moi.
Je me vêtis à la hâte et, sans me laver, je la suivis dans l’escalier.
Elle ferma sa porte à clef.
— Va lever le rideau de fer.
Je m’exécutai, puis je m’assis, espérant qu’elle m’offriraitune tasse de café.
— Tu peux partir, les clients vont arriver.
Bien qu’elle fût maintenant ma maîtresse je m’en allai, sansrien demander.
Depuis, quand je viens manger, elle me sert comme d’habitude,ni plus ni moins.
La solitude me pèse. J’aimerais à avoir un ami, un véritableami, ou bien une maîtresse à qui je confierais mes peines.
Quand on erre, toute une journée, sans parler, on se sentlas, le soir dans sa chambre.
Pour un peu d’affection, je partagerais ce que je possède :l’argent de ma pension, mon lit. Je serais si délicat avec la personne qui metémoignerait de l’amitié. Jamais je ne la contrarierais. Tous ses désirsseraient les miens. Comme un chien, je la suivrais partout. Elle n’aurait qu’àdire une plaisanterie, je rirais ; on l’attristerait, je pleurerais.
Ma bonté est infinie. Pourtant, les gens que j’ai connus n’ontpas su l’apprécier.
Pas plus Billard que les autres.
J’ai connu Henri Billard dans un rassemblement, devant unepharmacie.
Les rassemblements de la rue me causent toujours une appréhension.La crainte de me trouver devant un cadavre en est la raison. Cependant, unbesoin qui n’est pas de la curiosité commande à mes pieds. Prêt à fermer lesyeux, je me fraye un passage, malgré moi. Aucune exclamation des badauds ne m’échappe :j’essaie de savoir avant de regarder.
Un soir, vers six heures, je me trouvais dans un attroupement,si près de l’agent qui le maintenait que je discernais le bateau de la ville deParis sur ses boutons argentés. Comme en tous lieux où l’on se groupe, des genspoussaient par derrière.
Dans la pharmacie, à côté de la bascule, un homme étaitassis, sans connaissance, les yeux ouverts. Il était si petit que sa nuquereposait sur le dossier de la chaise et que ses jambes pendaient comme unepaire de bas qui sèche, la pointe vers le sol. De temps en temps, ses pupillesfaisaient le tour des yeux. Des taches innombrables lissaient le devant de sonpantalon. Une épingle fermait son veston.
L’empressement du pharmacien, le peu de cas que les curieuxfaisaient des habits du malheureux et l’intérêt que celui-ci suscitait meparurent anormaux.
Une femme, enveloppée dans un fichu épais, murmura enregardant autour d’elle :
— C’est de la faiblesse.
— Ne poussez pas… ne poussez pas, conseilla un hommeâgé.
Une commerçante, qui guettait la porte ouverte de sa boutique,renseigna le public :
— Tout le monde le connaît dans le quartier. C’est unnain. Les vrais malheureux sont fiers ; ils ne se font pas remarquer. Celui-làn’est pas intéressant : il boit.
C’est alors que mon voisin, à qui je n’avais pas encore prêtéattention, observa :
— S’il boit, il a raison.
Cette opinion me plut, mais si j’approuvai, ce fut juste assezpour que cet inconnu le remarquât.
— Voilà où mènent les excès, dit un monsieur qui tenaitune paire de gants dont les doigts étaient plats.
— Tant que la révolution n’aura pas balayé la société moderne,il y aura des malheureux, proféra assez bas un vieillard, celui qui tout à l’heureavait conseillé de ne pas pousser.
L’agent, à qui la pèlerine donnait un air énigmatique, parcequ’elle lui cachait les bras, se tourna et les badauds se lancèrent des coups d’œilqui laissaient entendre qu’ils n’étaient pas de l’avis de cet utopiste.
— Ils finissent tous de cette façon, marmonna une ménagèredont le râtelier s’était séparé une seconde des gencives.
Un monsieur, qui imitait involontairement les grimaces dunain, approuva en hochant la tête.
— Pourquoi ne l’envoie-t-on pas à l’hôpital ? demandai-jeà l’agent.
J’aurais pu me renseigner auprès de l’un de mes voisins. Non,je préférais interroger le sergent de ville. Il me semblait que, de cettemanière, la rigueur des lois fléchissait pour moi seul.
Le nain avait fermé les yeux. Il respirait avec le ventre. Àchaque instant un frisson secouait ses manches et les lacets de ses souliers. Unfilet de salive coulait sous son menton. Par sa chemise entr’ouverte, on distinguaitun tétin, petit et pointu, comme s’il était mouillé.
Le pauvre homme allait certainement mourir.
Je lorgnai mon voisin. Il frisait sa moustache. Un boutondoré fermait le col de sa chemise. Maigre, nerveux, petit, il m’était sympathiqueà moi, grand, sentimental et indolent.
La nuit tombait. Les becs de gaz, déjà allumés, n’éclairaientpas encore. Le ciel était d’un bleu froid. Il y avait des dessins géographiquessur la lune.
Mon voisin s’éloigna sans me saluer. Je crus deviner à sonattitude indécise qu’il espérait que je le rejoindrais.
J’hésitai une seconde, comme tout homme l’aurait fait à maplace, car, en somme, je ne le connaissais pas ; la police pouvait trèsbien le rechercher.
Puis, sans réfléchir, je le rattrapai.
La distance avait été si courte que je n’eus pas le temps depréparer ce que j’allais dire. Aucun mot ne sortit de ma bouche. Quant à l’inconnu,il ne se souciait pas de moi.
Il marchait drôlement en posant le talon avant la semellecomme un nègre. Une cigarette tenait à son oreille.
Je m’en voulus de l’avoir suivi ; mais je vis seul, jene connais personne. L’amitié serait pour moi une si grande consolation.
Maintenant, il m’était impossible de le lâcher puisque nouscheminions l’un près de l’autre, dans la même direction.
Pourtant, au coin d’une rue, j’eus envie de me sauver. Unefois loin, il aurait pu penser de moi ce qu’il lui eût plu. Mais je n’en fisrien.
— As-tu une cigarette ? me demanda-t-il tout àcoup.
Instinctivement je jetai un coup d’œil sur son oreille, mais,pour ne pas le froisser, je baissai vite les yeux.
À mon avis, il aurait d’abord dû fumer sa cigarette. Il estvrai qu’il pouvait l’avoir oubliée.
Je lui donnai une cigarette.
Il l’alluma sans s’enquérir s’il m’en restait et continua demarcher. Je le suivais toujours, ennuyé devant les passants par sonindifférence. J’aurais voulu qu’il se fût penché vers moi, qu’il m’eûtinterrogé, ce qui m’aurait permis de prendre une attitude.
La cigarette offerte par moi avait renforcé nos relations. Jene pouvais plus m’en aller : d’ailleurs, je préfère supporter un ennui quede faire une impolitesse.
— Viens boire un verre, me dit-il en s’arrêtant devantun débit de vin.
Je refusai, non pas par politesse, mais parce que je craignaisqu’il ne payât pas. On m’avait déjà joué ce tour. Il faut être méfiant, surtoutavec des étrangers.
Il insista.
J’avais un peu d’argent au cas où il se déroberait ; j’entrai.
Le patron, assis comme un client, regagna rapidement son comptoir.
— Bonsoir, messieurs.
— Bonsoir, Jacob.
Le plafond de la salle était bas comme celui d’un wagon. Surla caisse, il y avait des billets de réduction pour un cinématographe.
Mon compagnon demanda un bock.
— Et toi, que prends-tu ?
— Comme vous.
J’aurais préféré demander une liqueur, mais ma timiditéimbécile m’en empêcha.
Mon voisin avala une gorgée de bière, puis, essuyant samoustache pleine de mousse, il me questionna :
— Comment t’appelles-tu ?
— Bâton Victor, répondis-je comme au régiment.
— Bâton ?
— Oui.
— Quel nom ! dit-il en faisant le simulacre defouetter un cheval.
Cette plaisanterie ne m’était pas étrangère. Elle m’étonnade la part d’un homme qui paraissait si réservé.
— Et vous, comment vous appelez-vous ?
— Henri Billard.
La peur de le vexer ne m’eût pas retenu, j’aurais, moi aussi,ridiculisé son nom en faisant semblant de jouer au billard.
Mon compagnon ouvrit un porte-monnaie et paya.
N’ayant pas soif, j’eus de la peine à finir mon bock.
Soudain, l’intention d’offrir quelque chose me vint à l’esprit.Je résistai. Après tout, je ne connaissais pas Billard. Mais, à la perspectivede me trouver seul dans la rue, je faiblis.
Je fis le vide dans mon cerveau afin qu’aucune considérationne me retînt et, d’une voix que j’entendais comme si je parlais seul, je dis :
— Monsieur… Buvons ce que vous voulez.
Il y eut un silence. Anxieux, j’attendais la réponse, appréhendantun oui, appréhendant un non.
Enfin, il me répondit :
— Pourquoi te ferais-je dépenser de l’argent ? Tues pauvre, toi.
Je balbutiai pour insister : ce fut inutile.
Billard sortit lentement, en balançant les bras, en boitantun peu, sans doute parce qu’il était resté immobile. Je l’imitai, boitant sansraison.
— Au revoir, Bâton.
Je n’aime pas à quitter une personne avec qui je me suisentretenu, sans savoir son adresse ni où la revoir. Lorsque, malgré moi, celaarrive, je vis pendant plusieurs heures dans une sorte de malaise. La pensée dela mort, que d’habitude je chasse rapidement, me hante. Cette personne, en s’enallant pour toujours, m’a rappelé, j’ignore pourquoi, que je mourrai seul.
Je regardai tristement Billard.
— Allons, au revoir, Bâton.
— Vous partez ?
— Oui.
— Je vous reverrai, peut-être, par ici ?
— Mais oui.
Je rentrai tout pensif. Pour refuser ce que je lui avais offert,il fallait que Billard eût réellement bon cœur. Certainement il m’aimait et mecomprenait.
Ils sont si rares ceux qui m’aiment un peu et qui me comprennent !
Le lendemain, en m’éveillant, je pensai tout de suite à lui.Je résumai, dans mon lit, les phases de notre rencontre. Les traits de Billardm’échappaient. J’eus beau me remémorer un visage avec une moustache, des cheveux,un nez, l’expression n’y fut jamais.
Que je serais heureux s’il devenait mon ami ! Nous sortirionsle soir. On mangerait ensemble. Quand l’argent me manquerait, il m’en prêteraitet réciproquement, bien entendu. Je le présenterais à Lucie. L’existence est sitriste lorsqu’on est seul et qu’on ne parle qu’à des gens qui vous sontindifférents.
La journée passa lentement. Malgré le grondement de la ville,j’entendis sonner toutes les heures, comme la nuit quand on ne dort pas. Jevivais dans l’attente. À tous moments, des sueurs froides me donnaient l’illusionqu’il y avait de l’air entre ma chemise et mon corps.
L’après-midi, je me promenai dans un jardin.
Comme je connais les chiffres romains, je m’amusai à calculerl’âge des statues. Chaque fois j’étais déçu : elles n’avaient jamais plusde cent ans. La poussière ne tarda pas à ternir le cirage de mes souliers. Les cerceauxdes enfants tournaient sur eux-mêmes avant de tomber. Sur les bancs, des gensétaient assis, dos à dos.
Tout ce que j’observais ne distrayait que mes yeux. Dans moncerveau, il y avait Billard.
Le soir arriva enfin. Je repris les rues que nous avions suivies,moi et Billard. La pharmacie était déserte. Cela me causa un effet étrange car,dans mon esprit, elle était associée à un encombrement.
Aucune raison ne m’eût empêché de flâner plus tôt aux abordsdu café Jacob, mais je savais qu’en revoyant Billard à la même heure que laveille, j’aurais moins l’air de le rechercher. Il supposerait que je passais dansson quartier, chaque jour, vers six heures.
L’estaminet n’était pas loin. Mon cœur, en battant, me faisaitsentir la forme de mon sein gauche. À chaque instant, j’essuyais mes mainsmoites sur mes manches. Une odeur de sueur s’échappait par ma veste ouverte.
Je m’imaginais que le patron se trouverait derrière soncomptoir et que Billard boirait un bock, comme hier.
Sur la pointe des pieds, la main contre la glace pour ne pasperdre l’équilibre, je vis, au-dessus d’un rideau rouge, l’intérieur du caféJacob.
Billard n’était pas là.
J’en ressentis du dépit. Je m’étais figuré que, tenant à moi,il serait revenu avec l’espoir de me parler.
Je regardai la pendule d’une boulangerie. Elle marquait sixheures. Tout n’était pas perdu : Billard pouvait travailler.
Je m’éloignai en prenant la décision de revenir vingt minutesplus tard. Certainement, il serait là. Nous bavarderions : j’avais tant dechoses à lui dire.
Pour tuer le temps, j’errai sur un boulevard. Les arbres, entourésau pied d’une grille de fer, avaient l’air de tenir debout comme des soldats deplomb. Je voyais les voyageurs dans les tramways illuminés. Des taxis, obscurset courts, tressautaient sur les pavés. À force de s’éteindre et de s’allumer, deuxenseignes n’attiraient plus l’attention.
Pendant une demi-heure je regardai le prix des souliers, descravates, des chapeaux. Je m’arrêtai aussi devant les bijouteries. Lesétiquettes minuscules étaient à l’envers. Il est impossible de connaître le prixdes montres et des bagues sans entrer dans les bijouteries.
Maintenant, Billard devait m’attendre, car au fond il tenaità moi, sinon il ne m’eût pas offert un bock.
Craignant subitement qu’il ne fût venu et reparti, je me hâtaide retourner au café Jacob.
J’étais content qu’il fît nuit. Grâce à l’obscurité, lepatron et les clients ne me verraient pas. Je les examinerais de la rue. Et, siBillard n’était pas là, ils ne liraient pas ma déception sur mon visage.
Les cent mètres qu’il me restait à parcourir me semblèrentinterminables. J’eus envie de prendre le pas gymnastique, mais la crainte duridicule me retint : je n’ai jamais couru dans la rue. D’ailleurs, je coursaussi mal qu’une femme.
Enfin, je me trouvai devant le bar. Après avoir allumé unecigarette, je lorgnai l’intérieur du cabaret.
Billard n’était pas là.
J’eus un éblouissement qui tripla dans mes yeux chaquepassant, chaque maison, chaque voiture.
Je comprends que des gens eussent pu rire de mon émotion. Riende ce qui s’était passé n’aurait frappé un autre que moi. Je suis trop sensible,voilà tout.
Une minute après, je m’éloignai complètement abattu. Au lieude réagir, je tâchai à prolonger ma tristesse. Je m’enfermai en moi-même, mefaisant plus petit, plus misérable que je ne le suis. Je trouvais ainsi une consolationà mes misères.
Billard n’était pas venu.
Il en a toujours été ainsi dans ma vie. Personne n’a jamaisrépondu à mon amour. Je ne demande qu’à aimer, qu’à avoir des amis et je demeuretoujours seul. On me fait l’aumône, puis on me fuit. La chance ne m’a vraimentpas favorisé.
J’avalai ma salive pour ne pas pleurer.
J’allais droit devant moi, une cigarette encore sèche aux lèvres,lorsque je vis un homme qui stationnait près d’un bec de gaz. Je crus, d’abord,que c’était un mendiant, car ceux-ci sont souvent arrêtés.
Soudain, un cri, aussi involontaire qu’un hoquet, sortit dema bouche.
L’homme, c’était Billard. Il avait un pardessus fripé commeen ont les noyés. Près du réverbère, à la clarté pâle de cette lumière en pleinair, il roulait une cigarette.
— Bonjour, monsieur Billard.
Il se retourna, me regarda et ne me reconnut pas, ce qui mecontraria. Cependant, j’excusai tout de suite son manque de mémoire. La nuitétait épaisse. Ses yeux, habitués à la lumière du bec de gaz, ne me remettaientpas.
— C’est moi, Bâton.
Alors, il lécha le papier de sa cigarette dans la longueur.
J’attendis et, afin qu’il ne remarquât pas que je fumais unecigarette toute faite, je l’éteignis contre le mur et la mis dans ma poche.
— Où manges-tu ? me demanda-t-il.
— Où je mange ?
— Oui.
— N’importe où.
— Viens avec moi, je connais un restaurant à bon marché.
Je le suivis. Quand je marche à côté d’une personne, je lapousse sans le vouloir vers les murs : aussi me surveillai-je. Dès que lestrottoirs s’étrécissaient, je descendais sur la chaussée. Comme il bougonnait, jeme tournais vers lui à chaque instant, car je m’imaginais qu’il m’adressait laparole : je n’aurais pas voulu qu’il me prît pour un indifférent.
La satisfaction d’avoir retrouvé Billard m’ôtait l’appétit. Bienque je fusse harcelé par l’envie de parler de moi, de mes voisins, de ma vie, aucunmot ne sortait de ma bouche. La timidité me paralysait tout entier, sauf lesyeux. Il est vrai que je n’étais pas très lié avec mon compagnon.
Lui aussi avait sans doute mille choses à me conter, mais, commemoi, il n’osait pas. Sous des apparences rudes, c’était un sensible.
— J’ai acheté un camembert. Nous le partagerons. Jedîne en général avec ma femme. Aujourd’hui, elle est absente.
Je le regardai. Le papier de sa cigarette ne brûlait pas.
— Vous êtes donc marié ?
— Non, en ménage seulement.
Ma bonne humeur tomba tout d’un coup. Dix pensées traversèrentmon cerveau en même temps.
Je me souvins de ma chambre, de Lucie, de ma rue. L’avenirme sembla fait d’une suite de journées monotones. Oui, j’en voulais à Billardqu’il eût une femme. Une amitié solide ne pouvait plus nous unir puisqu’unetierce personne la troublerait. J’étais jaloux. Aussi, pourquoi avais-je suivi cetinconnu ? Il m’avait désorienté. À cause de lui, la solitude me pèserait davantage.
Toutes ces réflexions ne m’empêchèrent pas de me raccrocherà un dernier espoir. Peut-être sa maîtresse n’était-elle pas belle ! Ilaurait suffi qu’elle fût laide pour que je me remisse.
— Est-elle jolie ? demandai-je en m’efforçant d’avoirl’air distrait.
Avec l’assurance des gens indélicats, il me répondit qu’elleétait superbe et qu’elle possédait, malgré ses dix-huit ans, deux seins defemme. Il me montra même la place, avec ses mains arrondies.
Cette fois, je n’eus plus qu’une idée : partir. L’injusticedu sort était vraiment trop grande. Billard avait une verrue, des pieds platset on l’aimait, tandis que je vivais seul, moi, plus jeune et plus beau.
Jamais nous ne pourrions nous entendre. Il était heureux. Parconséquent, je ne l’intéressais pas. Il valait mieux que je m’en allasse.
Nous marchions toujours. Je cherchais un prétexte pour mesauver. Comme j’aurais aimé à être assis, humble, seul et triste, dans un coindu restaurant de la rue de Seine. Là, au moins, personne ne s’occupait de moi.
Vraiment, Billard n’avait pas de tact. Si j’avais été marié,je ne l’eusse pas dit. Il devait savoir qu’on ne raconte pas son bonheur à unmalheureux.
Pourtant, je ne me résolvais pas à quitter mon compagnon. Unepensée qui avait grandi, à l’écart, dans mon âme, me ranimait. Il se pouvaitque cette femme n’aimât pas Billard. Peut-être souffrait-il ! Qu’il m’eûtété sympathique, alors ! Je l’aurais consolé. L’amitié eût adouci nossouffrances.
Mais, dans la crainte d’une réponse affirmative, je megardais bien de lui demander si sa maîtresse l’aimait.
— Qu’as-tu ? Es-tu triste ? questionna-t-il.
Ma tristesse, qui jusqu’à présent n’avait pas cessé de grandir,s’évanouit. L’intérêt que Billard me portait était une réalité, alors que mesréflexions n’étaient que des divagations de malheureux.
Je le regardai avec reconnaissance.
— Oui, je suis triste.
J’attendais des plaintes, des confidences. Je fus déçu :il me conseilla de réagir.
Nous nous arrêtâmes devant un restaurant. La peinture de ladevanture se décollait. Sur une glace les passants lisaient cette phrase :On peut apporter son manger.
— Entre, me dit Billard.
Je baissai un bec de cane dont la chaînette tremblait. Desgens se retournèrent.
Je restai sur le seuil de la porte.
— Entre donc !
— Non, vous le premier.
Il passa devant. À cet instant, je remarquai que c’était moiqui avais ouvert et fermé la porte.
De longues tables et quelques-uns de ces bancs de réfectoirequi se lèvent à un bout quand on s’assoit, meublaient la salle. La fumée detabac faisait des spirales, comme du sirop dans un verre d’eau. La trappe de lacave trembla sous nos pas. Devant chaque client se dressaient un litre et unverre.
On eût pu, avec un couteau, faire de la musique.
Nous nous installâmes, l’un en face de l’autre.
Billard essaya de sortir le camembert de sa poche. Celle-ciétait étroite. Il dut se servir de ses deux mains.
Puis, en habitué, il appela la patronne par son petit nom :
— Maria !
C’était une belle campagnarde qui, à chaque instant, s’essuyaitles mains jusqu’au coude. Quand elle marchait, ses seins bougeaient et des sousfaisaient du bruit dans la poche de son tablier.
— Deux chopines et du pain.
— Une chopine, c’est trop pour moi, dis-je, un peu tard.
— Je paye… Je paye.
— Mais vous n’êtes pas riche.
— Une fois n’est pas coutume.
Je n’avais pas l’intention d’abuser de la bonté de mon voisin.C’est pourquoi ceune fois n’est pas coutume me choqua. Je suis trèssusceptible. Ne trouverai-je donc jamais un homme bon et généreux ! Ah, sij’étais riche, comme je saurais donner !
Un chien, qui n’avait qu’un morceau de queue, vint flairermes doigts. Je le repoussai, mais il recommença avec tant d’obstination que j’enrougis. Mes doigts n’avaient pourtant aucune odeur.
Heureusement, la patronne arriva, le goulot des bouteillesentre les doigts et le pain sous le bras. Elle chassa à coups de pied cettesale bête.
Billard tâta le camembert de l’index et le coupa en deux. Ilm’en donna une moitié, la plus petite.
Nous mangeâmes, lentement, à cause du papier transparent quicollait sur le fromage.
Quand Billard buvait, je l’imitais. Par politesse, jefaisais en sorte que le niveau de mon vin ne baissât pas plus vite que le sien.
Je n’ai pas l’habitude de boire, aussi je ne tardai pas àêtre gai. Les vieillards pouilleux qui causaient dans un coin me parurent dessages.
Je versai le restant du vin et, comme je m’y attendais, il n’yeut pas grand’chose dans mon verre, à cause du cul de la bouteille.
Je m’adossai à une table. Pour la première fois, je regardaimon interlocuteur dans les yeux. Lui aussi avait fini de manger. En curant sesdents avec la langue, il faisait un bruit de baiser.
Il chercha du tabac dans ses poches. Sans hésiter, je lui offrisune cigarette.
J’étais disposé à raconter ma vie et à dire, dans un accèsde franchise, ce qui m’avait déplu en lui.
— Vous me semblez avoir bon cœur, monsieur Billard, dis-jeen constatant que le vin avait changé ma voix.
— Oui, j’ai bon cœur.
— Il y a si peu de gens qui comprennent la vie.
— J’ai bon cœur, continua Billard, qui suivait son idée.Mais il faut être prudent, sinon on abuse de votre bonté. Vois-tu, Bâton, c’estpour un camarade que j’ai perdu ma place.
Ces paroles me déplurent encore et, pour trouver un pointsur quoi nous eussions pu être d’accord, je sautai d’un sujet à l’autre.
— J’ai été à la guerre.
Je sortis mon portefeuille et lui montrai mon livret militaireavec mon nom, en grosses lettres, sur la couverture.
— Moi aussi, j’ai été à la guerre, me dit-il en memontrant à son tour des papiers.
Il les déplia. Il me mit dans la main sa plaque d’identité, unemèche de cheveux aplatie par un long séjour dans le portefeuille, saphotographie en soldat de l’active àcôté d’un meuble, en poilu à côté d’unseau, et celle d’un groupe de fantassins au milieu desquels il y avait unécriteau avec ces mots : « Les gars de la 1re C.M. Fautpas s’en faire. »
— Tu vois, celui-là ?
Et il posa son index sur la tête d’un soldat.
— Oui, je vois.
— Eh bien, il est mort, celui-là aussi.
Je faisais semblant de m’intéresser à tout cela, mais rienne m’ennuie autant que les portefeuilles des autres et que ces photographies auverso crasseux. Pourtant, combien en ai-je vu pendant la guerre, de portefeuilleset de photographies !
Si je n’avais pas été gris, je n’aurais certes pas étalé mespapiers. Ils ont dû ennuyer Billard.
Comme il cherchait encore dans une enveloppe, je craignis qu’ilne me montrât des femmes nues. Je déteste ces cartes postales. Elles ne font qu’accroîtrema misère.
— J’étais à Saint-Mihiel, dis-je pour parler de moi.
Au lieu de m’écouter et de poser des questions :
— Moi aussi, j’y étais.
— Je suis blessé et réformé.
Je montrai l’éclat d’obus qui m’avait blessé.
— Tu vis seul ? me demanda Billard en repliant sespapiers.
— Oui.
— On s’ennuie.
— Oh oui !… Surtout moi qui suis si sensible… Lavie de famille m’aurait plu. Tenez, vous, monsieur Billard, si vous étiez mon ami,je serais heureux, tout à fait heureux. La solitude, la misère me dégoûtent. Jevoudrais avoir des amis, travailler, vivre enfin.
— As-tu une maîtresse ?
— Non.
— Pourtant, les femmes ne manquent pas.
— Oui… mais je n’ai pas d’argent. Une maîtresse me donneraitdes soucis. Il faudrait que je misse du linge propre pour les rendez-vous.
— Allons, allons, tu t’imagines que les femmes fontattention au linge. Naturellement, si tu veux fréquenter une bourgeoise, c’estautre chose. Laisse-moi faire, je te trouverai une maîtresse ; elle tedistraira.
Si, réellement, il me trouvait une femme, jeune et belle, quim’aimât et qui ne fît pas attention à mon linge ; pourquoi n’accepterais-jepas ?
— Mais c’est difficile de trouver une femme jolie.
— Pas aujourd’hui ; la mienne a quitté ses ardentspour moi. Je suis heureux avec cette jeunesse.
Je voulais un ami malheureux, un vagabond comme moi, enversqui on n’est tenu à aucune obligation. J’avais cru que Billard était cet ami, pauvreet bon. Je m’étais trompé. À chaque instant, il m’entretenait de sa maîtresse – cequi me plongeait dans une grande mélancolie.
— Bâton, viens demain chez moi, après le dîner, tuverras la petite. J’habite rue Gît-le-Cœur, hôtel du Cantal.
J’acceptai, parce que je n’osai refuser. Je sentais bien queje n’aurais jamais le courage de rendre visite à des gens heureux.
Mes relations finiront-elles donc toujours de façon ridicule ?
On se leva. Je me vis dans une glace jusqu’aux épaules ;j’avais l’air d’être en cour d’assises. Quoique je fusse pris de boisson, je mereconnus. Cependant, le contour de mon buste était flou comme l’ombre trop allongéede quelqu’un.
Je traversai la salle, suivi de Billard.
Dehors, un vent brutal me fouetta la figure, comme à laportière d’un wagon. Une seconde, j’eus l’intention d’accompagner mon camarade,mais je me retins : à quoi cela eût-il servi ? Et puis, on ne s’entendaitpas. Il était aimé, riche, heureux.
D’ailleurs, neuf heures sonnaient.
Je n’aurais osé dire au revoir le premier ; Billardétait moins délicat.
— À demain, Bâton.
— Oui, à demain.
J’allai droit devant moi jusqu’à ce que je rencontrasse unerue familière.
Les bars étaient pleins, chauds et éclairés.
Bien que je n’eusse pas soif, l’envie de prendre quelquechose me harcelait. Je résistai, jusqu’à ce qu’il m’advînt de songer que je n’avaisrien dépensé d’inutile.
J’entrai dans un Biard.
Une vapeur de salle de bain flottait autour du comptoir. Ungarçon regardait un verre en transparence.
Je commandai ce qu’il y a de moins cher : un cafénature.
— Un grand ? me demanda le sommelier.
— Non, un petit.
Je passai la journée du lendemain à me répéter que je n’iraispas chez Billard. Il était capable de caresser sa maîtresse devant moi. Elle s’assiéraitsur ses genoux. Elle lui chatouillerait l’oreille.
Ces marques d’amitié m’eussent exaspéré.
Les amoureux sont égoïstes et impolis.
L’année dernière, de jeunes mariés habitaient la chambre dela crémière. Tous les soirs, ils s’accoudaient à la fenêtre. Au bruit de leursbaisers, je devinais s’ils s’embrassaient sur la bouche ou sur la peau.
Pour ne pas les entendre, je traînais dans les rues jusqu’àminuit. Quand je rentrais, je me déshabillais en silence.
Une fois, par malheur, un soulier m’échappa des mains.
Ils s’éveillèrent et le bruit des baisers recommença. Furieux,je frappai contre le mur. Comme je ne suis pas méchant, je regrettai, quelquesminutes après, de les avoir dérangés. Ils devaient être confus. Je pris ladécision de leur faire des excuses.
Mais, à neuf heures du matin, des éclats de rire traversèrentde nouveau le mur. Les deux amoureux se moquaient de moi.
Le soir, après le dîner, je flânai sur le boulevardSaint-Germain. Les magasins étaient éteints. Des lampes à arc éclairaient le feuillagedes arbres. Des tramways longs et jaunes glissaient sans roues, comme des boîtes.Les restaurants se vidaient.
Huit heures sonnèrent en l’air.
Quoique Billard ne fût pas l’ami rêvé, je ne cessais de songerà lui.
Mon imagination crée des amis parfaits pour l’avenir, mais, enattendant, je me contente de n’importe qui.
Il était possible que sa maîtresse ne fût pas belle. J’ai remarquéque les femmes que l’on ne connaît pas, on se les représente toujours belles. Aurégiment, quand un soldat me parlait de sa sœur, de sa femme, de sa cousine, jesongeais tout de suite à une jeune fille superbe.
Ne sachant à quoi employer mon temps, je me dirigeai vers l’hôteldu Cantal. En cours de route, j’eus bien la pensée de faire demi-tour, mais laperspective d’une soirée vide chassa vite cette faible intention.
La rue Gît-le-Cœur sent l’eau croupie et le vin. La Seinecoule près de ses bâtisses humides. Les enfants que l’on croise ont des litresà la main. Les passants marchent sur la chaussée : il n’y a pas devoitures à craindre.
Par-ci par-là, une de ces boutiques désertes qui fermenttard vend des légumes cuits, des purées vertes et des pommes de terre quifument dans un baquet de zinc.
Il était trop tôt pour aller chez Billard. Je n’aime pas àsurprendre les gens, car ils se figurent que l’on cherche à savoir ce qu’ils mangent.
Le pardessus m’engourdissait les épaules. Un point de côtéme contraignait à marcher courbé. Quand on s’assoit, le soir, sur un banc, onfait pitié.
J’entrai donc dans un bar de la place Saint-Michel et, commed’habitude, je commandai un café noir. J’accrochai mon chapeau à un coin, enface d’une glace.
De belles Égyptiennes emplissaient des cruches, sur les mursde céramique. Deux messieurs, en complet de nos jours, jouaient aux échecs. Commeles règles de ce jeu me sont étrangères, je ne compris rien aux évolutionsgéométriques des pions.
Le garçon, avec sa veste d’alpaga coupée au ventre, m’apportaun café. Il était poli. Il m’apporta même l’Illustration dans un carton.
J’avais à peine ouvert cette publication que l’odeur du papierglacé me rappela que je ne me trouvais pas dans mon milieu. Je la feuilletaitout de même. Pour regarder les photographies, je dus me pencher, car ellesluisaient.
De temps en temps, je jetais un coup d’œil sur mon chapeauafin de m’assurer de sa présence.
Arrivé aux annonces, je fermai le carton.
Ma soucoupe, pleine de café froid, marquait trente centimes.J’espérais que ce chiffre serait le prix de ma consommation ; mais, commeles soucoupes datent d’avant la guerre, j’appréhendai que ce ne fût davantage.
— Garçon !
En l’espace d’une seconde, il souleva ma tasse et essuya latable que pourtant je n’avais pas salie.
— Trente centimes, monsieur.
Je payai avec une pièce d’un franc. J’avais eu l’intentionde ne donner que deux sous de pourboire. Au dernier moment, craignant que ce nefût pas assez, je laissai quatre sous.
Je sortis. Le dos ne me faisait plus mal. Le café chauffaitencore mon ventre.
J’allais par les rues avec la sécurité et la satisfactiond’un employé qui quitte son bureau. L’impression de jouer un rôle dans la fouleme rendait de bonne humeur.
Je mis à la bouche ma dernière cigarette, bien que j’eussevoulu la conserver pour le lendemain au matin. Quoique je possédasse desallumettes, je préférais demander du feu à un passant.
Un monsieur stationnait sur un terre-plein en fumant uncigare. Je me gardai bien de l’approcher, car je sais que les amateurs decigare n’aiment pas à donner du feu : ils tiennent à la cendre de leurcigare.
Plus loin, sur ma route – puisque j’avais une route –un autre homme fumait.
En me découvrant, je m’adressai à lui. Il me tendit sa cigaretteet, pour ne pas trembler, appuya son doigt contre ma main. Ses ongles étaientsoignés. Une bague-cachet ornait son annulaire. Sa manchette descendait jusqu’aupouce.
Après l’avoir remercié trois ou quatre fois, je m’en allai.
Longtemps, je songeai à cet inconnu. Je cherchais à devinerce qu’il pensait de moi et si, lui aussi, faisait les mêmes réflexions.
On tient toujours à faire bonne impression sur les gens quel’on ne connaît pas.
Au-dessus de la porte de l’hôtel du Cantal, il y avait uneboule blanche avec des majuscules, comme un ballon du Louvre.
J’entrai. Au travers d’un rideau, je distinguai une salle àmanger qui devait servir de bureau, un buffet avec des rangées de balustresminuscules, un casier où se trouvaient des lettres debout.
Je frappai au carreau, doucement, afin de ne pas le casser. Unetenture s’écarta et un homme assis bascula en arrière pour me voir.
— Vous désirez ?
— M. Billard, s’il vous plaît.
Sans chercher, il me répondit.
— Trente-neuf, sixième étage.
Au premier, le tapis s’arrêtait. Chaque porte était numérotée.Des ballots de draps encombraient l’escalier.
En gravissant les marches, je songeais à la maîtresse de Billard.Pour chasser l’émoi qui me gagnait, je répétais : elle est laide… elle estlaide… elle est laide…
J’atteignis le dernier étage tout essoufflé. Il me semblaitque mon cœur changeait de place tellement il battait fort.
Enfin je frappai. La porte était mince : elle résonna.
— Qui est là ?
— Moi.
Dire mon nom eût été plus simple, mais, par timidité, jetentai de l’éviter. Mon propre nom, dans ma bouche, me cause toujours uneimpression étrange, surtout derrière une porte.
— Qui ?
Je ne pouvais plus me taire :
— Bâton.
Billard ouvrit la porte. J’aperçus une femme assise et, dansla glace de l’armoire, la pièce tout entière se reflétant.
Cette jeune fille était belle. Ses cheveux frisés setordaient, comme si la lumière de la lampe les eût brûlés.
Abasourdi, je demeurai sur le seuil de la porte, prêt à mesauver.
Elle se leva et vint à moi.
Alors, une joie folle m’empêcha de parler. La sensation qu’unsouffle chaud caressait ma figure me fit frissonner. Quoique peu exubérant, jetapai sur l’épaule de Billard. Malgré mon allégresse, je me sentis ridicule enramenant la main. J’avais envie de rire, de danser, de chanter : lamaîtresse de Billard boitait.
La chambre était banale. Un Roumain, une fille galante, unemployé eussent pu l’habiter. Des journaux, sur lesquels on avait posé descasseroles, une brosse à dents debout dans un verre, des bouteilles encombraientla cheminée.
— Nina, prépare donc du café !
La jeune fille alluma un poêle à pétrole taché de jaune d’œuf.
Cette offre, en m’obligeant à rester, me combla d’aise.
Sans doute pour ne pas avoir l’air de remarquer le silencequi devenait plus gênant à mesure que le temps s’écoulait, Billard cherchait unécrou dans une boîte à outils et sa maîtresse essuyait l’intérieur de quelquestasses, avec le pouce. Quant à moi, je voulais parler, mais tout ce que je trouvaisdénotait trop l’intention de mettre fin à une situation ridicule.
Lorsqu’on ne me regardait pas, j’inspectais la chambre. Lavapeur qui s’échappait du bec de la cafetière se tortillait. Les taies d’oreiller,sur le lit, étaient noires au milieu.
— Prends-tu du lait ?
Je répondis que cela m’était égal.
Nous nous assîmes autour de la table. De peur d’effleurerles pieds de mes hôtes, je ramenai les jambes sous ma chaise.
La rapidité avec laquelle le café avait été préparé me contrariait.Je savais bien qu’après avoir bu, il faudrait que je m’en allasse.
Nina nous servit en tenant le couvercle de la cafetière.
— Votre café doit être bon, dis-je avant de l’avoirgoûté.
— Il vient de chez Damoy.
Je le remuai longuement, afin qu’une fois bu, il ne restâtpas de sucre au fond de la tasse. Puis j’avalai de petites gorgées en faisantattention de ne rien renverser, pendant le trajet de la soucoupe à ma bouche.
— Encore ? demanda Nina.
Quoique ma tasse fût petite, je refusai, par politesse.
Soudain, Billard posa sa main sur la mienne, sans raison.
Ma première pensée fut de la retirer – le contact deshommes m’incommode – mais je n’en fis rien.
— Écoute-moi, Bâton.
Je le regardai. Des pores criblaient son nez.
— Il faut que je te demande quelque chose.
La perspective d’être agréable à un camarade m’enchanta.
— Veux-tu me rendre un service ?
— Oui… Oui…
Je craignis qu’il ne me sollicitât d’une chose insignifianteou bien trop importante. J’aime à rendre des services, de petits services, bienentendu, pour montrer ma bonté.
— Prête-moi cinquante francs.
Nos regards se rencontrèrent. Mille pensées me vinrent à l’esprit.Certainement, il en fut de même chez Billard. Entre nous, il n’y avait plus debarrière. Il lisait dans mon âme aussi facilement que je lisais dans la sienne.
La seconde d’hésitation qui, dans une telle circonstance, frappechaque homme, disparut et, d’une voix qu’il m’était permis de rendre solennelle,je dis :
— Je vous les prêterai.
J’étais heureux, plus d’inspirer de la reconnaissance que deprêter. La conversation allait reprendre. Maintenant, je ne gênais plus. Jepouvais rester jusqu’à minuit, revenir demain et après-demain et toujours. S’ilm’avait emprunté cinquante francs, c’était qu’il avait confiance en moi.
L’argent de ma pension était dans ma poche. Pourtant, je nedonnai pas à Billard ce qu’il m’avait demandé. Je faisais semblant de ne plus ysonger. Je sentais que plus j’attendrais, plus on ferait l’aimable.
À présent, je jouais un rôle. À chacun de mes mouvements, onm’épiait, espérant que je sortirais mon portefeuille. Depuis des années, je n’avaiseu une pareille importance. Un sourire accueillait chacune de mes paroles. On m’observait ;on craignait que je n’oubliasse.
Il faudrait être un saint pour résister à la tentation de prolongercette joie.
Ah, comme j’excuse les gens riches !
Il commençait à être tard. Je me levai. Billard était blanc :il n’osait renouveler sa demande. J’affectais toujours de n’y plus penser touten ne pensant qu’à cela.
Nina, la lampe à la main, la tête dans l’ombre, ne bougeaitpas.
Subitement, j’eus l’impression qu’on avait compris monmanège.
Alors, pour détourner les soupçons, je sortis mon portefeuilleavec des gestes hâtifs et gauches.
— Que je suis distrait… J’oubliais…
Je tendis cinquante francs.
— Merci, Bâton. Je te les rendrai la semaine prochaine.
— Oh !… cela ne presse pas !
Dans l’escalier, le gaz était éteint. Les manchons avaientencore une rougeur de braise.
À présent, les deux amants devaient regarder le billet entransparence, comme une plaque photographique, pour s’assurer qu’il était bon.
L’impression d’avoir été berné me rendait nerveux. Billard m’avaità peine remercié. En réalité, il n’était pas pauvre. Il possédait une maîtresse,une armoire pleine de linge, de sucre, de café, de graisse. Il connaissait dumonde. Dans ces conditions, pourquoi demander de l’argent à un malheureux ?J’avais remarqué beaucoup d’objets dans sa chambre. En les portant au Créditmunicipal, il aurait facilement obtenu cinquante francs.
Je sentis, sous mes pieds, le tapis du premier étage, puisje vis, assis dans la salle à manger, le patron qui lisait de loin un journaldéployé.
Dans la rue, j’eus un frisson. Le vent soufflait entre lesmaisons. Un réverbère se dressait au milieu d’un rond pâle.
Je fis quelques pas avec la clarté du bureau de l’hôtel dansles yeux.
Des gouttes tombaient à terre, jamais l’une sur l’autre.
La nuit, je dormis mal.
À chaque instant, mes couvertures tombaient d’un côté du lit.Quand le froid, qui montait le long de mes jambes, m’éveillait, je tendais unemain pour savoir où se trouvait le mur.
À l’aube, ma fenêtre s’éclaira enfin. La table sortit doucementde l’ombre, les pieds d’abord. Le plafond devint carré.
Soudain, le jour se fit. Une lumière nette entra dans lachambre, comme si les carreaux avaient été lavés. Je vis les meubles immobiles,de la cendre de papier dans la cheminée et les planchettes du store en haut dela fenêtre.
La maison resta silencieuse quelques minutes.
Puis une porte claqua ; le réveil des Lecoin sonna ;une voiture de laitier fit tinter les couvercles de ses bidons.
Je me levai, car mon lit était froid comme quand je fais lagrasse matinée.
Lorsqu’on a dormi entre deux draps blancs, on peut, au sautdu lit, s’examiner dans une glace. Moi, le matin, avant de me regarder, je melave.
Dehors, le soleil dorait le dernier étage des maisons. Il nepiquait pas encore les yeux.
L’air que je respirai me faisait frais dans les poumonscomme de la menthe.
Un vent léger, sentant les lilas, leva les pans de mon pardessusqui ressembla alors à une capote de soldat.
Il n’y avait ni oiseaux, ni bourgeons ; cependant c’étaitle printemps.
J’avais envie de marcher. D’habitude, en sortant de chez moi,je me dirige vers la rue de Seine. Ce jour-là, j’eus pour but lesfortifications.
Les fenêtres étaient ouvertes. Les camisoles, raidies par levent, qui y séchaient, se balançaient comme des enseignes de tôle. Par lesportes entre-bâillées des boutiques, on distinguait les planchers rincés, déjà secs.
Dès qu’un immeuble de sept étages masquait le soleil, jedoublais le pas.
Les rues devenaient de plus en plus sales. Des madriers, entrelesquels les enfants jouent à la sortie de l’école, soutenaient quelques bâtisses.La terre se montrait sous le macadam cassé des trottoirs. Le plâtre noirci desfaçades ressemblait aux toiles de fond des photographes.
Un nuage cacha le soleil. La rue tiède devint grise. Lesmouches cessèrent de briller.
Je me sentis triste.
Tout à l’heure, j’étais parti vers l’inconnu avec l’illusiond’être un vagabond, libre et heureux. Maintenant, à cause d’un nuage, toutétait fini.
Je revins sur mes pas.
L’après-midi, ne sachant où aller, je rôdai autour de l’hôteldu Cantal.
J’avais beau raisonner, penser qu’au cas où j’eusse rencontréBillard, nous n’aurions su quoi nous dire, je ne pouvais m’éloigner de ce quartier.
Peut-être que ceux qui vivent dans la pauvreté, sans amis, comprendrontcette attraction.
Billard, c’était si peu et, pourtant, c’était tout pour moi.
Sur la place Saint-Michel, un homme, coiffé d’un chapeaumelon, donnait des prospectus.
Il m’en tendit plusieurs.
Personne ne s’encombre de ces papiers. Il faudrait sortir lamain d’une poche, prendre le prospectus, le froisser, le jeter. Quel travail !
Moi, j’ai pitié de ces distributeurs.
J’accepte toujours ce qu’ils m’offrent. Je sais que ces hommesne sont libres qu’après avoir distribué plusieurs milliers de morceaux depapier.
Les gens qui passent dédaigneusement devant ces mains quidonnent au lieu de recevoir, m’irritent.
Il était trois heures. C’est le moment de la journée que jedéteste le plus. Aucun des petits faits de la vie quotidienne ne l’égaie.
Pour chasser mon ennui, je retournai rue Gît-le-Cœur avec l’intentionde rendre visite à Billard.
Je passai quatre fois devant la porte de l’hôtel, gêné defaire demi-tour. C’est ridicule d’être gêné, quand on fait demi-tour, dans larue.
Je n’entrai pas.
Je sentais que Billard me recevrait mal. Le jour qu’il m’avaitdemandé les cinquante francs, j’aurais dû les donner tout de suite. Certainement,il m’en voulait de l’avoir fait attendre.
Pourtant, je restai là, au coin de la rue, guettant l’hôtel.
Je regardais les fenêtres des maisons depuis quelques minutes,lorsque Billard, accompagné d’un homme que je ne connaissais pas, apparut surle seuil de la porte.
Je voulus courir à lui, mais comme il aurait supposé que jel’avais attendu plusieurs heures, je me retins. Jamais il n’eût voulu admettreque je venais d’arriver.
Les gens ne croient pas au hasard, surtout dès que celui-ciest seul pour vous excuser.
Billard avait un cache-col neuf. Ses cheveux étaient coupésdans la nuque. Les gestes qu’il faisait en parlant me semblaient ceux d’unétranger. J’ai remarqué qu’il en est toujours ainsi quand on aperçoit un ami avecun inconnu, sans être vu.
Je me cachai derrière une voiture. Billard n’aurait pu mereconnaître à mes pieds.
Les deux hommes marchaient vite, au milieu de la chaussée.
Alors une idée bête et étrange traversa mon esprit.
Je m’engageai dans une rue parallèle et je pris le pas gymnastique.Lorsque j’eus parcouru une centaine de mètres, je regagnai par un passagetransversal la rue que je venais de quitter.
Immobile devant une boutique, j’attendis.
Pour étouffer le halètement de ma poitrine, je respirai dunez. Mes chaussettes retombaient sur les tiges de mes souliers.
Les deux hommes approchaient. À entendre le claquement deleurs quatre semelles, on eût dit qu’un cheval marchait sur le trottoir.
Dans quelques secondes, Billard et son compagnon seraient là.
Je n’osai plus regarder la vitrine du magasin de peur quemes yeux ne rencontrassent ceux de Billard, dans la glace.
Un instant, j’eus l’intention de me retourner, avec un airdistrait. Mais je craignis que cet air distrait ne parût pas sincère.
D’ailleurs, Billard me verrait. La rue était étroite. Il s’imagineraitque je flânais et il me parlerait le premier.
C’était ce que je désirais.
Malheureusement, les deux hommes me dépassèrent sans m’adresserla parole.
La certitude d’avoir été vu m’empêcha de recommencer cettecomédie.
Vraiment, je n’ai pas de chance. Personne ne s’intéresse à moi.On me considère comme un fou. Pourtant, je suis bon, je suis généreux.
Henri Billard était un goujat. Jamais il ne me rendrait lescinquante francs. C’est toujours ainsi que le monde vous récompense.
J’étais triste et furieux. L’impression que ma vie tout entières’écoulerait dans la solitude et la pauvreté augmentait mon désespoir.
Il était à peine quatre heures. Il fallait que j’attendisseau moins deux heures avant d’aller au restaurant.
Des nuages transparents couraient sous d’autres nuages noirs.Les rues perdaient l’atmosphère fatigante de l’après-midi, sans doute à causedes journaux du soir.
J’ai observé que ces journaux réveillent les passants, mêmeceux qui ne les achètent pas. Un journal est fait pour être lu le matin. Quandil paraît le soir, on a la sensation qu’une raison importante l’y oblige.
Billard m’avait réellement froissé. Pourtant, je ne pouvaism’éloigner de son quartier.
Je marchais vite dans les rues où je pensais avoir été remarqué,lentement dans celles où j’allais pour la première fois.
Une femme qui boitait me fit songer à Nina. Il était impossibleque celle-ci aimât Billard. Elle était trop jeune. À dix-huit ans on necohabite pas avec un homme de quarante ans, à moins d’être contraint de le faire.
Petit à petit, la pensée d’aller chez Nina s’infiltra dansmon cerveau.
Je m’en sentais le courage. Quand je suis seul avec unefemme, ma timidité ne me gêne plus. J’ai l’impression que celle-ci me rendsympathique.
Oui, je saurai parler à cette jeune fille. Je lui dirai dumal de Billard. Elle me comprendra. Elle le quittera. Et, qui sait ? peut-êtrem’aimera-t-elle !
À la vue de la boule blanche de l’hôtel du Cantal, j’eus lasensation que, pour ne pas m’éveiller dans un beau rêve, je me forçais à dormir.
Je pénétrai dans l’hôtel en essayant de me convaincre que jevenais directement de chez moi, que j’étais en retard, et qu’après tout, mavisite n’avait rien de bizarre.
Je montai doucement l’escalier, pour ne pas m’essouffler. Mesmains, mouillées de sueur, sifflaient sur la rampe.
Une bonne, les cheveux enveloppés dans une serviette, balayaitun corridor obscur. Par une fenêtre ouverte, je vis une cour et le dos d’unemaison, avec des garde-manger suspendus comme des cages à oiseaux.
Au milieu du dernier étage, je m’arrêtai.
Une porte se serait ouverte, j’eusse continué mon chemin. Jen’aurais pas eu l’air louche des gens immobiles sur un palier.
J’étais ému. Mes oreilles bourdonnaient comme quand onécoute la mer dans un coquillage. Ma chemise était mouillée, sous les bras.
Après avoir gravi les dernières marches, je frappai.
— Qui est là ?
— Bâton… Bâton.
— Ah ! bien… attendez… je fais ma toilette.
Planté devant la porte comme un employé du gaz, j’écoutailes moindres bruits, craignant d’entendre la voix de Billard ou celle d’un inconnu.
Il y avait de la lumière dans le trou de la serrure. Unautre que moi eût regardé. Je me retins. Il est vrai que la honte m’aurait tué,si on m’avait surpris, accroupi devant la porte.
Nina apparut enfin.
Lavée, les cheveux mouillés aux tempes, les sourcils collés,plus noirs, les lèvres fraîches, sans rides, elle souriait. Elle avait de bellesdents : on ne voyait pas les gencives.
— Entrez, monsieur Bâton.
— Je vous dérange.
— Non.
Elle aurait dû dire plusieurs fois non.
Elle marcha devant moi, pas gênée de boiter.
Quand elle s’arrêta, son corps redevint vertical.
— Est-ce que M. Billard est là ?
— Il vient de sortir.
— C’est ennuyeux.
— Attendez-le donc.
Je m’installai au même endroit que la veille. C’est une demes habitudes. Je m’assois toujours à la place que j’ai choisie la premièrefois.
La chambre n’avait plus cette propreté que donnent, à lalumière d’une lampe, un plancher ciré, une armoire à glace et une cheminée demarbre noir.
Des plaques de bois luisant se détachaient des meubles. Lepapier-tenture semblait avoir séché au soleil. L’air sentait la pâte dentifrice.Sur les rideaux, il y avait des fleurs brodées à la machine. Les roulettes dulit avaient rayé le parquet.
— Ne vous retournez pas, monsieur Bâton, il faut que jefinisse de m’habiller.
Ce mot habiller me donna envie de prendre la jeune fille parla taille, sans doute parce qu’il me faisait penser à déshabiller.
Je craignais que Billard n’arrivât. Qu’eût-il dit en me trouvantlà, cependant que sa maîtresse se vêtait ! Il aurait été jaloux.
Je perçus le petit cri des pressions, le clapotement d’unechemise propre que l’on déploie et, de temps en temps, le craquement d’unejointure d’os.
Mes yeux, à force de loucher vers la jeune fille, me firentmal.
Quand elle eut terminé sa toilette, elle vint s’asseoir enface de moi.
Sans que cela fût nécessaire, je me retournai : c’étaitun mouvement instinctif.
Je vis un pantalon de femme dont les deux jambes se touchaienten un seul point, et, à terre, des empreintes de pied, avec les cinq doigts.
— Comment allez-vous, monsieur Bâton ?
— Assez bien… et vous ?
Elle ne répondit pas. Sans se soucier de moi, elle limaitses ongles.
Comme je m’imaginais qu’une fois ses ongles limés elle s’intéresseraità moi, je comptai les doigts qui n’avaient pas encore été soignés.
Elle posa sa lime blanchie.
— Vous devez vous ennuyer, madame, quand Henri est absent ?
— Oui… assez.
Elle baissa sa jupe pour cacher sa jambe trop courte.
— Vous devez être heureuse avec lui.
— Oui.
Les réponses de Nina me paraissant peu enthousiastes, jemurmurai :
— Je vous comprends.
Elle m’examina. Ses mains cessèrent de bouger.
— Je vous comprends, répétai-je, il vous ennuie.
— Qui ?
— Billard.
Il y eut un silence. Elle était immobile. Seuls ses yeux bougeaient,tous les deux en même temps.
Maintenant, j’avais la certitude qu’elle n’aimait pas sonamant. Elle était trop confuse quand je parlais de lui. Elle ne le défendaitpas.
Je me levai. Pour le premier entretien, il valait mieux nepas brusquer les choses.
En me reconduisant, elle me tendit la main avec franchise, sansplier le coude.
Comme nous étions seuls, je gardai sa main dans la mienne.
Je me trouvai sur le palier. Elle était dans l’embrasure dela porte. Elle regardait mes oreilles pour savoir si je rougissais.
— Au revoir, mademoiselle.
— Au revoir, monsieur.
Il me restait une seconde pour fixer un rendez-vous avantque la porte se fermât.
— Demain, à trois heures, balbutiai-je.
Elle ne répondit pas.
Sans regarder les marches, un peu comme une fée, je dévalail’escalier.
Quelques secondes après, j’étais dehors, rouge jusque dansla nuque. La respiration me manquait, comme quand il y a du vent.
Je me regardai dans une glace. Une veine que je ne connaissaispas traversait mon front, de haut en bas.
J’aurais voulu retourner à l’hôtel et embrasser Nina. Elle m’aimait.Il fallait être timide comme je l’étais pour n’avoir su profiter de lasituation. Sans doute, elle regrettait que je n’eusse pas été plus entreprenant.Ma mollesse avait dû l’agacer.
Mais, si elle était intelligente, elle me saurait gré de l’avoirrespectée. Embrasser une personne que l’on connaît à peine est inconvenant.
J’allais donc avoir une maîtresse qui m’aimerait et qui, pourse donner, ne me demanderait rien.
Pour que la nuit me parût moins longue, je rentrai tard.
Après avoir ôté ma veste, je m’accoudai à la fenêtre. L’airtiède me rappela les soirées de l’été précédent. La lune, pleine de taches d’eau,éclairait le bord d’un nuage.
Puis, je me couchai.
Il fallait que je dormisse, sinon, le matin, j’aurais eu mauvaisemine. Mon visage n’est pas symétrique. Ma mâchoire est plus saillante à gauche.Quand je suis fatigué, cela se remarque davantage.
Pourtant, je ne parvenais pas à fermer les yeux. J’avaisbeau refaire mon lit à chaque instant, me mettre tout nu à la fenêtre pour avoirfroid, je songeais à Nina. Je la voyais devant moi, dans une brume de cartepostale, sans jambes, ou bien je cherchais un moyen de la faire venir chez moisans que la concierge s’en aperçût.
Comme je ne m’endormais toujours pas, je me résolus à revoir,en imagination, tous les événements de ma vie militaire. C’est curieux comme, dansla mémoire, les endroits où l’on a été malheureux deviennent agréables.
De même que je chante rarement les chansons de mon enfancepour ne pas émousser les souvenirs qu’elles m’évoquent, de même je ne songe àma vie de soldat que lorsque je ne puis faire autrement. J’aime à garder dansmon cerveau une provision de souvenirs. Je sais qu’elle y est. Cela me suffit.
Je m’assoupissais quand la crémière, qui revenait sans douted’un cinéma, claqua sa porte.
Elle ferma sa fenêtre, puis elle se lava. Jamais elle ne selavait le soir. J’entendais les mêmes bruits que devant la porte de Billard. J’airemarqué que les événements nouveaux de la vie quotidienne se suivent par série.
Je sortis du lit.
Les orteils en l’air, à cause du froid, j’arpentai lachambre, espérant confusément que la crémière me verrait par un trou, dans lemur.
Au petit jour seulement, je m’endormis. Je n’entendis pas leréveil des Lecoin, ni le balai de la concierge qui, chaque matin, heurte exprèsma porte.
Quand je m’éveillai, le carré du soleil avait dépassé monlit et tremblait sur le mur.
Il était tard. Je me levai à la hâte, les yeux minces, unejoue striée comme une feuille par un drap chiffonné.
Dès que je fus habillé, je me brossai longuement.
Ma brosse est si vieille que les poils se plantent dans l’étoffe.
Je dus les enlever un à un.
Puis je sortis.
C’était une belle journée de printemps. Le soleil étaitau-dessus de ma tête. Je marchais sur mon ombre.
Je possède un rasoir de sûreté. Mais la lame coupe mal.
C’est pourquoi j’entrai chez un coiffeur.
Le patron balayait des cheveux. Il était en manches dechemise. Des élastiques métalliques faisaient le tour de ses bras, au-dessus ducoude. Une pince tenait sa cravate.
Il me rasa très bien.
À trois heures précises, la peau raide, la figure poudrée, jefrappais à la porte de Billard.
Nina devait m’attendre.
Les veines de mes mains étaient plus grosses que d’habitude.
Personne ne répondit. Nina, qui était coquette, devait mefaire languir.
Je frappai, plus fort cette fois.
L’oreille collée contre la porte, j’écoutai. De cette façon,on entend mieux.
Aucun bruit ne troubla le silence.
Alors je frappai avec le poing. Même silence. Nina n’étaitpas là. Je regardai par le trou de la serrure, puisqu’il n’y avait personne. Jevis le battant de la fenêtre avec un rideau trop long.
Nina ne m’avait pas attendu ; Nina ne m’aimait pas.
Soudain, une frayeur imbécile me prit. Si la jeune filleétait morte, là, dans la chambre, on me soupçonnerait.
Je descendis l’escalier à la hâte, sautant les deuxdernières marches de chaque étage.
C’est ainsi que se terminèrent mes relations avec le coupleBillard. Je ne suis plus retourné les voir même pour leur demander lescinquante francs.
J’évite la place Saint-Michel. Pourtant, si Billard avait voulu,nous eussions été si heureux.
Je cherche un ami. Je crois que je ne le trouverai jamais.
J’aime à errer au bord de la Seine. Les docks, les bassins,les écluses me font songer à quelque port lointain où je voudrais habiter. Jevois, en imagination, des filles et des marins qui dansent, de petits drapeaux,des navires immobiles avec des mâts sans voile.
Ces songes ne durent pas.
Les quais de Paris me sont trop familiers : ils neressemblent qu’un instant aux cités brumeuses de mes rêves.
Un après-midi de mars, je me promenais sur les quais.
Il était cinq heures. Le vent retroussait mon pardessuscomme une jupe et m’obligeait de tenir mon chapeau. De temps en temps, lesfenêtres vitrées d’un bateau-mouche passaient sur l’eau, plus vite que le courant.L’écorce mouillée des arbres luisait. On voyait, sans bouger la tête, la tour dela gare de Lyon, avec ses horloges déjà éclairées. Quand le vent cessait, l’airsentait le ruisseau à sec.
Je m’arrêtai, et, m’accoudant sur le parapet, je regardaitristement devant moi.
La cheminée des remorqueurs tombait en arrière, avant lesponts. Des câbles tendus reliaient des péniches habitées au milieu. Une longueplanche joignait un chaland au sol.
L’ouvrier, qui s’aventurait dessus, rebondissait à chaquepas, comme sur un sommier.
Je n’avais pas l’intention de mourir, mais inspirer de la pitiém’a souvent plu. Dès qu’un passant s’approchait, je me cachais la figure dansles mains et reniflais comme quelqu’un qui a pleuré. Les gens, en s’éloignant, setournaient.
La semaine dernière, il s’en était fallu de peu que je ne mefusse jeté à l’eau, pour paraître sincère.
Je contemplai le fleuve, en songeant à la monnaie gauloisequi devait se trouver au fond, lorsqu’une tape sur l’épaule me fit lever lecoude, instinctivement.
Je me retournai, gêné d’avoir eu peur.
En face de moi, il y avait un homme avec une casquette demarinier, un bout de cigarette dans la moustache et une plaque d’identitérouillée au poignet.
Comme je ne l’avais pas entendu venir, je regardai ses pieds :il était chaussé d’espadrilles.
— Je sais que vous voulez mourir, me dit-il.
Je ne répondis pas : le silence me rendait intéressant.
— Je le sais.
Je levai les yeux le plus haut possible, pour les faire pleurer.
— Oui, je le sais.
Mes yeux ne pleurant pas, je les fermai. Il y eut un silence,puis je murmurai :
— C’est vrai, je veux mourir.
La nuit tombait. Des becs de gaz s’allumaient tout seuls. Leciel n’était éclairé que d’un côté.
L’inconnu s’approcha et me dit à l’oreille :
— Moi aussi, je veux mourir.
D’abord, je crus qu’il plaisantait ; mais comme sesmains tremblaient, je craignis subitement qu’il ne fût sincère et qu’il ne m’invitâtà mourir avec lui.
— Oui, je veux mourir, répéta-t-il.
— Allons donc !
— Je veux mourir.
— Il faut espérer en l’avenir.
J’aime les mots « espérer » et « avenir »dans le silence de mon cerveau, mais dès que je les prononce, il me semble qu’ilsperdent leur sens.
Je pensai que le marinier éclaterait de rire. Il ne bronchapas.
— Il faut espérer.
— Non… non…
Je me mis à parler sans arrêt pour le dissuader de mourir.
Il ne m’écouta pas. Le corps droit, la tête baissée, lesbras pendants, il avait l’air d’un banquier ruiné.
Heureusement, il paraissait avoir oublié que j’avais eu, moiaussi, l’intention de me tuer. Je me gardai bien de le lui rappeler.
— Partons, dis-je, avec l’espoir de quitter les quais.
— Oui, allons sur la berge.
Tout à l’heure, la pierre du parapet avait glacé mes coudes.Maintenant, le froid gagnait mon corps.
— Sur la berge ? demandai-je.
— Oui… il faut mourir.
— Il fait trop sombre à présent. Nous reviendronsdemain.
— Non, aujourd’hui.
Fuir eût été lâche. Ma conscience me l’aurait reproché toutema vie. On ne doit pas laisser mourir quelqu’un. Mon devoir était de sauver cethomme. Mais, en restant là, il s’imaginait que je voulais me noyer, et si, audernier moment, je refusais, il était capable de m’y contraindre. Les mariniersont l’habitude de tirer les péniches au bout d’un câble. Pour eux, tirer unhomme par le bras doit être très facile.
— Il vaut mieux rentrer, mon ami.
Le désespéré leva la tête. Il portait une tunique de soldatanglais sans boutons. Il les avait sans doute donnés. Sous cette tunique, unchandail au col détendu faisait des bourrelets sur le ventre. À la place d’une dent,il en avait deux. Des poils, que l’on eût pu compter, pointaient hors de sesoreilles. Un litre, avec un bouchon neuf, sortait à demi de l’une de ses poches.
Il me prit par le bras et m’entraîna vers un petit escalier.En baissant les yeux, je vis la berge, entre les marches de fer.
Je descendis lentement, posant les deux pieds sur une marcheavant d’avancer, comme quelqu’un qui a une jambe de bois.
Je tenais la rampe plate, mince et, pour retarder le suicide,je faisais semblant de craindre une chute.
Les doigts du marinier s’enfonçaient entre mon biceps et l’os.De temps en temps, pour me dégager, je levais le bras : c’était inutile.
Sur la berge, il y avait un tas de sable pointu, des outilsde la ville de Paris, une guérite et une brouette enchaînée. Je vis le dessousobscur d’un pont et le toit des autobus qui passaient sur le quai. Des courantsd’air me poussaient dans le dos.
— On meurt plus facilement à deux, observa mon voisin.
Sans aucun doute ce marinier avait décidé de se noyer. Ilpensait que je le suivrais. J’aurais voulu qu’il continuât de le croire. On n’aimepas que les gens vous soupçonnent d’avoir peur de la mort.
Nous étions au bord de la Seine comme au bord d’un étang. Iln’y avait plus de parapet. Je me trouvais si près de ce fleuve que cela m’étonna.Qui aurait cru, à voir la Seine couler entre les maisons, sous les ponts depierre, qu’on eût pu l’approcher à ce point.
Malgré moi, je songeai, comme je le fais toujours quand jevois une étendue d’eau, que je ne savais pas nager.
— Allons plus loin, dit l’inconnu, le courant nousemporterait contre les arches de ce pont.
J’approuvai tout de suite.
Un tramway ébranla la voûte du pont. J’eus peur qu’elle ne s’écroulât.Chaque fois que je passe sous un pont, la même frayeur me saisit. Le graviergrinça sous nos pieds comme du sucre pilé.
— Mais pourquoi tenez-vous tant à mourir ? demandai-je.
— Je n’ai pas mangé depuis trois jours. Je ne sais oùcoucher.
— Il y a des asiles.
— On me connaît trop. On ne veut plus de moi.
Des reflets s’enfonçaient à pic dans la Seine. La surface dufleuve remuait comme s’il y avait des phoques sous l’eau. Sur l’autre quai, lesmaisons avaient l’air, à cause de l’ombre, de descendre jusqu’au fleuve, commeà Venise.
— Allons, du courage, dit le marinier. C’est unemauvaise minute à passer. Après, le repos éternel.
— Vous êtes sûr ?
— Oui… allons… du courage.
Sa main, qui me serrait toujours à la même place, me causaitune frayeur pareille à celle que nous cause un crabe que l’on ne voit pas etqui nous pince le pied.
— Lâchez-moi, d’abord.
Je ne voulais pas me tuer, mais si je m’étais résolu à le faire,je n’aurais pas voulu que quelqu’un m’eût tenu. On a besoin de toute sonindépendance pour se tuer. Le suicide n’est pas la mort.
À l’encontre de ce que j’attendais, l’inconnu s’exécuta immédiatement.
L’air circula dans mes poumons comme si, au lieu de lâchermon bras, il avait lâché ma gorge.
Le marinier se baissa et, avec deux doigts raides, prit latempérature de l’eau.
— Un peu froide, dit-il en s’essuyant.
— Eh bien, nous reviendrons.
— Non, il faut en finir.
Toute ma vie, je me suis trouvé dans des situations analogues.Ma solitude en est la cause. Je voudrais que l’on s’occupât de moi, que l’on m’aimât.Comme je ne connais personne, j’essaye d’attirer l’attention, dans la rue, caril n’y a que là qu’on puisse me remarquer.
Mon cas ressemble à celui du mendiant qui, en plein hiver, chantesur un pont, à minuit. Les passants ne donnent rien parce qu’ils trouvent cettefaçon de demander l’aumône un peu trop théâtrale. De même, en me voyant accoudésur un parapet, mélancolique et désœuvré, les passants devinent que je joue lacomédie. Ils ont raison. Mais, tout de même, ne pensez-vous pas que c’est unesituation bien triste que celle de mendier à minuit sur un pont ou de s’accoudersur un parapet, pour intéresser le monde.
Le marinier emplissait ses poches de cailloux, afin de coulerplus vite.
— Faites comme moi, dit-il.
La situation s’aggravait. Je n’aurais pas voulu parler demon argent, mais maintenant, il n’était plus possible de se taire. Jusqu’audernier moment, j’avais espéré qu’un événement inattendu m’épargnerait de dire queje possédais un peu d’argent.
— Hé… hé…
Le désespéré qui, accroupi près d’un tas de sable, triaitdes cailloux se retourna.
— Nous sommes sauvés !
Il me regarda sans comprendre.
— Je viens de m’apercevoir que j’ai un peu d’argent.
L’inconnu se leva, fit un pas. Des cailloux glissèrent entreses doigts. Ses yeux brillèrent, au milieu seulement.
— Vous avez de l’argent ?
— Oui… oui.
Ahuri comme les gens qui ressuscitent doivent l’être, il nebougeait pas. Une larme coula jusqu’à sa barbe. Puis, subitement, il sauta en l’airtrois ou quatre fois de suite, en faisant la roue avec ses bras.
— Vous avez de l’argent ?
— Oui… oui.
— Montrez-le… Montrez-le.
J’ouvris mon portefeuille. Pour qu’il ne vît pas tous mesbillets, j’en tirai un seul qui se déplia en sortant.
— Tenez, mon ami. Prenez ce billet de dix francs.
Le malheureux regarda le billet avec amour et, pendant uneminute, il s’efforça de le déplisser.
Nous entrâmes dans un restaurant, moi le premier.
— Que prends-tu ?
Maintenant je le tutoyais, parce qu’il me devait la vie, etaussi, parce qu’il était plus pauvre que moi.
— Comme vous.
— Du rouge, alors ?
— Oui.
On nous apporta du vin dans un litre lavé, un pain fendu etquatre saucisses qui crépitèrent jusque dans nos assiettes.
Je payai.
Je paye toujours d’avance. De cette façon, je suistranquille. Je sais que l’argent qui reste dans mon porte-monnaie m’appartiententièrement.
Le marinier se jeta sur les saucisses.
— Fais attention, mange lentement.
Il ne me répondit pas. Je sentis alors que je diminuais d’importanceà ses yeux.
Quand il eut fini, je lui demandai :
— As-tu bien mangé ?
Il essuya sa moustache avec la paume de sa main avant derépondre « oui ».
Comme il ne me remerciait pas, j’ajoutai :
— Était-ce bon ?
— Oui.
— As-tu assez ?
— Oui.
J’étais ennuyé qu’il ne manifestât pas davantage sa reconnaissance.
Pour lui rappeler le cadeau que je lui avais fait, je lui demandai :
— As-tu encore les dix francs ?
— Oui.
Vraiment il n’était pas délicat. J’aurais été, à sa place, beaucoupplus poli avec un bienfaiteur. Il avait de la chance d’avoir affaire à moi. J’ail’esprit large et je suis charitable. L’ingratitude ne m’empêche pas de fairele bien.
— Mais comment t’appelles-tu ?
— Neveu… et toi ?
Maintenant il me tutoyait. J’ai remarqué qu’il ne faut pasêtre familier avec les personnes mal élevées. Elles confondent la familiaritéavec l’amitié. Tout de suite elles s’imaginent être votre égal. Les distances quivous séparent disparaissent. Pourtant, moi, je n’ai jamais été familier avecquelqu’un qui, m’étant supérieur, se montrait familier avec moi. Je sais tropcomme cela vexe les gens.
Je n’en voulais pas à Neveu, mais il aurait dû être plus délicat.Je l’avais bien été avec Billard.
Comme je suis très bon, je répondis à mon voisin :
— Victor Bâton.
À présent, une rougeur de fruit mûr teintait ses pommettes, surl’os. Sa barbe frisait mieux. Des miettes de pain tenaient au chandail.
Neveu, malgré son manque de délicatesse, m’était sympathique.Enfin, j’avais trouvé un ami sur qui je pourrais compter. Il ne connaîtrait quemoi. Ma jalousie n’aurait pas lieu de se manifester. En outre, j’étais fier d’êtreplus débrouillard que lui. Quand nous sortirions ensemble, il passerait par lesrues qui me plaisent ; il s’arrêterait devant les magasins que j’aime.
— Où dors-tu, ce soir ? demandai-je en sachant trèsbien qu’il n’avait pas de domicile.
— Je ne sais pas.
— Sois tranquille, je m’occuperai de toi.
Ma première pensée fut de lui faire un lit chez moi. Mais j’abandonnaibien vite ce projet. D’abord, la concierge m’aurait fait la tête. Ensuite, monlit est une chose sacrée. J’ai, comme tout le monde, des manies, surtout dansma chambre. S’il avait fallu que je dormisse avec une couverture en moins, je n’auraispas fermé l’œil de la nuit. Le matin, pour me laver, je me serais gêné. Ilvalait mieux que je lui louasse une petite chambre à l’hôtel. Pour dix francs parsemaine, on peut trouver une mansarde assez bien.
Ce fut à cette dernière résolution que je m’arrêtai. Cependant,je me gardai bien de l’annoncer au marinier. Je préférai le laisser dans l’anxiété.
À cet instant, je sentis que j’étais pour lui, de nouveau, laprovidence. Il était pâle. Quand les gens riches sont ennuyés, ils savent sedonner une contenance. Il était pauvre, lui, il ne savait pas. Ses mains avaientdes tics comme celles des dormeurs sur lesquelles une mouche se promène. Ses yeuxinquiets bougeaient aussi nettement que ceux d’un nègre.
Ce n’est pas bien de se plaire à tenir quelqu’un à merci. Pourtant,j’étais excusable, car si je le faisais languir ainsi, c’était pour luiannoncer, tout à l’heure, une bonne nouvelle. Je n’aurais pas agi de cettefaçon si je n’avais pas voulu m’occuper de lui.
— Veux-tu boire, mon ami ?
— Oui.
Je commandai encore un litre de vin.
En trinquant, je constatai que mes ongles étaient plus propresque ceux de mon voisin. Je ne sus pas si je devais en être fier ou gêné.
Les verres une fois vides, je versai aussitôt à boire decrainte que Neveu ne me devançât. S’il avait pris la liberté de servir, cela m’eûtchoqué. Il m’aurait semblé qu’il ne tenait pas compte de ma supériorité. Il metutoyait ; c’était déjà bien assez.
Nous étions gais. La tête me tournait, comme en balançoire. Jeme sentais devenir bon, sans arrière-pensée, vraiment bon.
— Tu sais, Neveu, ne crains rien. Je te louerai une chambre.Si tu veux, on sera de vrais amis. On ne se quittera jamais.
L’expression du marinier changea subitement, peut-être àcause d’une mèche qui tomba sur sa tempe. Ses rides d’acteur, qui allaient desnarines au coin des lèvres, devinrent moins profondes.
— Oui… oui… si tu veux.
Cetu me choqua mais, tout de même, moins que lapremière fois. Je reconnaissais que j’avais eu tort. L’ivresse me donnait enviede partager tout ce que je possédais.
— Allons, sortons, dis-je en secouant les pans de mon pardessussaupoudrés de sciure.
Malgré mon état, je savais bien que le dernier litre n’étaitpas payé. Je fis semblant de l’oublier.
Neveu, pour ne pas me le rappeler, sortit le billet que jelui avais donné.
— Combien ? demanda-t-il à la patronne.
J’attendais inconsciemment cette question pour intervenir :
— Non… non… laisse… je payerai.
L’air frais du dehors ne chassa pas mon ivresse. La rue, pleinede monde, était floue comme quand on essaie les lunettes de quelqu’un. Lestêtes des gens ressemblaient à des masques. Les phares des automobiles passaientà la hauteur de mon ventre. J’avais du coton dans les oreilles. Les moteurs detaxis avaient un air de ferraille chaude, sans valeur. Le trottoir bougeait sousmes pieds, comme quand on se pèse. On eût dit une rue de rêve, avec des lumièresn’importe où.
J’étais si heureux que j’eusse aimé à le crier.
Maintenant, je ne voulais plus partager avec Neveu : jevoulais tout lui donner. Je trouvais que ma pauvreté n’était pas assez grande. MonDieu, quelle joie est plus noble que celle de donner tout ce que l’on possède etde regarder, les mains vides, celui que l’on a rendu heureux !
J’allais tout offrir à Neveu, quand une pensée m’arrêta. Iln’en était peut-être pas digne.
Nous marchions depuis cinq minutes lorsqu’une idée d’hommebien nourri me vint à l’esprit. Je me retournai. Neveu était derrière moi.
— Hé… allons chez Flora !
— Flora ?
— C’est un endroit où l’on s’amuse.
Le marinier, qui était ivre, marchait de biais, une épauleplus basse que l’autre. Il suivait le bord du trottoir comme un équilibriste. Lecoude sur le ventre, la main tremblant à la hauteur du menton, il avait l’air d’undégénéré. Sa tête ballottait comme un ballon que retient une courte corde. Un boutde sa ceinture de flanelle pendait jusqu’à ses genoux.
— Tu vois, Neveu, on est mieux ici qu’entre deux eaux.
Je n’avais jamais été si heureux. Mon ami me suivait. C’étaitdonc moi qui le conduisais. Je pensais que si j’eusse tourné à gauche ou àdroite, cela n’aurait pas eu d’importance puisque le marinier m’eût suivi.
Malgré la cohue, le chemin était toujours libre devant nous.Quand il fallait traverser une rue, un agent, comme par hasard, interrompait lacirculation. Quand un encombrement obstruait le trottoir, un passage se faisaitau moment où nous arrivions.
Nous prîmes une rue déserte. La lueur des réverbères bougeaitsur les maisons, jusqu’au premier étage. Nos ombres, cassées aux genoux, tantôtnous précédaient, tantôt nous suivaient, sur les murs. En haut d’une maison, unefenêtre éclairée projetait son carré agrandi et affaibli sur la façade opposée.
De temps en temps, je m’appuyais à un mur : du plâtre s’introduisaitsous mes ongles.
Ou bien je tâtais ma poche intérieure, car, malgré monivresse, je pensais à mon portefeuille. Je craignais que mon voisin ne profitâtde mon état pour le voler.
Un gramophone retentit. Un numéro illuminait une porte.
Nous étions arrivés.
Je dois dire que seul je n’aurais jamais osé venir là. Quandon est deux, ce n’est pas la même chose. L’attention des gens ne se porte pasque sur vous.
Pourtant, l’émotion me donnait mal au ventre.
J’allais donc entrer dans une de ces maisons dont j’avaisentendu parler depuis mon enfance. J’allais donc entrer en maître et non ensuiveur de bande, comme au régiment.
Je sonnai.
Sans doute pour nous éviter le désagrément d’être vus stationnantlà, la porte s’ouvrit aussitôt.
Nous entrâmes.
Grâce à un appareil spécial, la porte se ferma toute seule.
Je pensai tout de suite à mon chapeau. Je me découvris et, pouravoir l’air d’un habitué, j’allai droit devant moi.
— Pas par là, cria une grosse femme, celle qui avaitouvert.
Elle avait des bas blancs, un sac de cuir au bout d’une chaînetted’acier et un tablier de dentelle trop petit pour servir de tablier.
Je m’arrêtai. Cette observation avait gâté mon entrée. J’auraistant voulu avoir l’air de connaître les lieux.
Elle nous introduisit dans une salle qui surprenait par sagrandeur comme toutes ces salles qui se trouvent dans la profondeur d’unemaison.
Quelques clients, contents d’êtres rasés, regardaient le disquedu gramophone tourner. Au fond, il y avait une scène abandonnée avec des décorsmélangés.
— Ces demoiselles dînent. Elles descendront dansquelques minutes. Que prenez-vous, messieurs, en attendant ?
Je sais que les consommations sont très chères dans cesendroits. Néanmoins, je commandai une bouteille de vin.
Nous nous assîmes.
J’avais gardé mon pardessus parce qu’il est très difficile àendosser, à cause de la doublure des manches.
L’attitude de Neveu me contrariait. Il n’avait pas ôté sacasquette. En outre, il n’avait pas de faux-col. Et au lieu de faire l’humblecomme il convient quand on n’est pas riche, il prenait un air provocant.
Je le poussai du coude.
— Ôte ta casquette.
Il obéit. Une raie rouge séparait son front, d’une tempe à l’autre.
Pendant que mon voisin frottait ses yeux avec son indexmouillé, je nettoyai mes ongles, sous la table, avec une allumette.
Toutes les ampoules n’étaient pas encore allumées. On avaitl’impression de se trouver dans un cinématographe, quand on arrive trop tôt. Lesclients paraissaient forcés d’être là. Les mains étaient dans les poches. Lesoreilles rouges luisaient comme les nez. La molesquine des banquettes avait desreflets de serge usée.
Le phonographe s’arrêta.
Un client en imita le son avec sa bouche. Cela ne doit pasêtre difficile car j’ai connu beaucoup de gens qui le faisaient.
Les femmes apparurent enfin. Je les comptai. Elles étaientau nombre de sept.
Leurs robes courtes exhalaient cette odeur de vice et de misèrequ’exhalent les toilettes pailletées qui affublent les monstres de cire exposésdans les musées forains.
Elles avaient un teint pâle et luisant de poupée de cartonglacé. Des bagues, en ligne sur les doigts, brillaient.
Quand l’une de ces filles galantes était seule, ses jambessemblaient bien faites, mais dès qu’elle se mêlait à ses compagnes, leursdéfauts sautaient aux yeux, sans que je pusse m’en expliquer la raison.
Une femme vint s’asseoir près de nous et rebondit en riantsur la banquette. Elle avait des dents jaunes qui, à cause de la blancheur duvisage, paraissaient plus jaunes encore. Les yeux étaient rayés comme un vieuxcadran. Le parfum qu’elle dégageait sentait plus fort quand elle bougeait.
Neveu la regardait avec admiration. Il était complètementchangé. Il parlait, il riait et ne se préoccupait plus de moi.
Soudain cette femme se leva, et, prenant le marinier par lebras, elle l’entraîna.
Je restai seul. Sur la table, il y avait trois verres etdeux bouteilles.
Je payai tout et je sortis, l’âme pleine d’amertume.
J’aurais tout fait pour Neveu. Je l’aimais, lui qui étaitplus faible que moi.
Je lui ai donné dix francs : au lieu de les conserverpour manger, il a préféré s’amuser. Aujourd’hui, il est peut-être mort, noyé. Pourtant,s’il m’avait écouté, s’il m’avait aimé, s’il ne s’était pas moqué de moi, nous aurionsété heureux.
Moi aussi, ce jour-là, j’aurais suivi une femme avec plaisir.Je ne l’ai pas fait parce que je voulais lui louer une chambre.
Il n’a pas deviné que dans mon cœur il y avait des trésorsde tendresse. Il a préféré satisfaire un désir.
Faites le bien, on vous remerciera de cette façon.
Est-ce donc si difficile de se comprendre sur la terre ?
Les gares me font entrevoir un monde que je ne connais pas. L’atmosphèrequi les enveloppe est plus subtile.
J’aime les gares, la gare de Lyon particulièrement. La tourcarrée qui la domine me fait songer, sans doute parce qu’elle est neuve, auxmonuments des villes allemandes que j’ai contemplés aux portières des wagons àbestiaux, quand j’étais soldat.
J’aime les gares parce qu’elles vivent jour et nuit. Si jene dors pas, je me sens moins seul.
Les gares me révèlent la vie privée des gens riches. Dansles rues, ceux-ci ressemblent à tout le monde. Quand ils quittent Paris, je lesentends parler, rire, commander. Je vois comment ils se séparent. Cela m’intéresse,moi, le pauvre, sans amis, sans bagages.
On devine que ces voyageurs ne voudraient pas être à laplace de celui qui, comme moi, les regarde partir.
De grandes jeunes filles attendent que les malles soient enregistrées.Elles sont belles. Je les examine en me demandant si, habillées en ouvrières, ellesseraient aussi belles.
J’aime la gare de Lyon parce que, derrière, il y a la Seineavec ses berges, avec ses grues qui tournent dans l’air, avec ses pénichesimmobiles comme des îlots, avec ses fumées qui, dans le ciel, se sont arrêtées demonter.
Un jour, ne sachant comment employer mon temps, je medécidai à passer quelques heures dans la gare de Lyon.
Les portes sans serrures battaient l’air. Mes piedsglissaient sur les dallages de verre, comme dans une forêt de sapins. Des publicationscollaient sur les carreaux humides d’un kiosque. Les courants d’air empêchaientles gens d’ouvrir leurs journaux. Derrière les guichets, il y avait de la lumière,malgré le jour. Les employés de chemin de fer avaient un air de parenté avec lessergents de ville.
Personne ne faisait attention à moi. J’étais triste. Je m’efforçaisde le demeurer. Je voulais que les voyageurs eussent un remords, en partant, qu’ilspensassent à moi, en roulant vers d’autres pays.
Je marchais la tête basse et, quand je rencontrais une joliefemme, je la regardais avec mélancolie, pour la toucher. J’espérais qu’elledevinerait mon besoin d’amour.
Lorsque je sors de chez moi, je compte toujours sur unévénement qui bouleversera ma vie. Je l’attends jusqu’à mon retour. C’estpourquoi je ne reste jamais dans ma chambre.
Malheureusement, cet événement ne s’est jamais produit.
— Hé… là-bas… l’homme !
M’étant retourné, je vis, à vingt mètres, un monsieur quidevait se trouver dans un courant d’air : son pardessus flottait comme surle pont d’un navire. Une valise pendait au bout de son bras droit.
Ne sachant pas si c’était à moi qu’il s’adressait, j’attendis.Alors, il me fit un signe avec l’index, comme s’il pressait sur une gâchette.
Je regardai autour de moi, afin de m’assurer qu’il n’appelaitpas quelqu’un d’autre et, ne voyant personne, je m’approchai.
Cet inconnu était gras. Son ventre sortait du veston. Lespoils de sa moustache rousse étaient égaux.
J’étais ennuyé, non pas qu’il me prît pour un commissionnaire,mais du fait qu’il troublait mon amertume. Maintenant, quelqu’un me parlait !Je ressemblais donc à tout le monde. À cause de cet homme je n’avais plus ledroit de me plaindre.
— Prends cette valise, mon brave.
Il avait la paresse des gens qui ont voyagé et qui trouventnaturel que l’on se précipite sur eux, qu’on leur fraye un passage.
J’hésitais à prendre la valise : une jeune fille nousobservait.
À la fin, m’étant résigné, je saisis la poignée de ma main valideet je suivis le voyageur.
Son pardessus se relevait derrière, sans doute parce qu’il s’étaitassis dessus.
À chaque instant, je m’arrêtais pour me reposer et pour regardermes doigts écrasés.
Le voyageur, lui, ne s’arrêtait pas en même temps que moi. Ilcontinuait sa route et m’attendait plus loin, pour n’avoir pas à m’adresser laparole.
Tout le long du chemin, je baissai les yeux, car j’étais honteux.La valise appuyée contre ma jambe faisait descendre mon pantalon.
J’aurais voulu raconter ma vie à cet homme : il seserait peut-être intéressé à moi. J’y tenais d’autant plus que, si je ne le faisaispas, j’aurais été mécontent de moi.
À certains moments, raconter mes souffrances était facile, àd’autres, impossible, surtout quand je m’apprêtais à parler.
Car, chaque fois que je me préparais à parler, ce voyageurcherchait un objet dans sa poche ou bien fixait son regard sur quelque chose. Iln’en fallait pas davantage pour m’en empêcher. Je craignais de déranger un monsieuraussi important. Je sentais que, pour m’écouter, il était indispensable qu’il n’eûtrien d’autre à faire.
Dès que nous fûmes sur le trottoir, un taxi vint se rangerdevant nous.
J’ouvris la portière aussi difficilement que celle d’un wagon :je ne savais pas de quel côté on tournait la poignée.
Le chauffeur baissa son drapeau et nous examina de haut enbas, comme un cavalier.
Il était si calme que je compris que les efforts que jefaisais pour soulever la valise devaient paraître ridicules.
Le monsieur donna son adresse assez fort, à cause du moteur,puis étalant de la monnaie sur sa main, il choisit une pièce et me la tendit.
Je sentis que dans quelques secondes je rougirais. Moins parfierté que pour me rendre intéressant, je refusai. Je fis même un geste avec lamain.
— Vous ne voulez pas ? interrogea le voyageur, changeantde ton et me disant vous.
Ce refus, pourtant ordinaire, l’avait ému.
Le chauffeur, violet comme une varice, nous observait, lesmains sur le volant.
— Pourquoi refuser ? Vous êtes pauvre.
À cet instant, j’aurais dû balbutier quelque chose et mesauver. Mais je restais, espérant je ne sais quoi.
— Vous m’intéressez, mon brave.
L’inconnu sortit une carte de visite et, l’appliquant contrele taxi, il écrivit : « Dix heures ».
— Tenez… Venez me voir demain matin.
Il monta dans l’automobile, qui bascula comme une barque.
Immobile, la carte à la main, ne sachant que dire et voulantparler, je restais là, au bord du trottoir.
Le taxi vira dans la cour et repassa devant moi. Le chauffeurme regarda avec l’air de dire : « Malin, va ! » Je vis, uneseconde, le monsieur qui allumait une cigarette.
Le taxi s’éloigna. Sans savoir pourquoi, j’en pris le numéro.
Je ne voulais pas qu’on me vît lire cette carte. Comme desgens me surveillaient, je m’éloignai.
Ce ne fut qu’après avoir marché pendant cinq minutes que jelus :
6, RUE LORD-BYRON.
Cette carte me fit une grande impression, à cause des deuxprénoms reliés par un tiret, du mot « industriel » et de cette rue Lord-Byron,qui certainement ne se trouvait pas dans mon quartier.
Oui, demain, j’irais chez ce monsieur, à dix heures.
J’étais donc sauvé, puisqu’on s’intéressait à moi.
En rentrant le soir, je lavai à l’eau froide, dans macuvette, mes chaussettes et mon mouchoir.
La nuit je m’éveillai tous les quarts d’heure, chaque foisavant la fin d’un rêve. Alors, je pensais à l’industriel. Dans mon imagination,il avait une fille que j’épousais ; il mourait en me léguant sa fortune.
Au matin, quand mes yeux s’ouvrirent, je compris que monimagination m’avait mené trop loin. M. Lacaze devait être un homme commetous les autres.
En faisant ma toilette, je résumai les événements de ma viequi étaient susceptibles de l’intéresser, pour les lui dire.
Puis je fis choix. On a beau être malheureux, pauvre, seul, ily a toujours des choses qu’il vaut mieux taire.
J’ai deux complets : celui que je mets tous les jourset un autre qui a l’avantage d’être noir. J’hésitai à revêtir ce dernier ;je ne savais pas si M. Lacaze aimait mieux que j’eusse l’air pauvre oubien que, pour lui, je me fusse endimanché.
Je me décidai à revêtir le complet noir. Je brossai les tachesaprès avoir craché sur la brosse. Depuis longtemps, je brosse ces taches. Lesoir, elles reparaissent toujours.
Je me lavai les bras jusqu’aux coudes pour qu’on ne remarquâtpas que mon corps était sale. Je mouillai mes cheveux pour que ma raie tînt. Jemis une chemise propre, le seul col dur que je possède et qui n’avait été portéque deux fois et la cravate la moins froissée par les nœuds.
Je sortis.
Je ne me couvris pas tout de suite afin que mes cheveuxeussent le temps de sécher. J’ai remarqué qu’il n’y a rien de plus laid que descheveux qui ont séché sous un chapeau.
J’emportais mon portefeuille avec tous mes papiers. La cartede M. Lacaze se trouvait dans une poche vide, afin de n’avoir pas à lachercher en cas de besoin.
Il était huit heures. Rarement, je descendais si tôt. L’escaliern’avait pas encore été balayé. Il y avait un journal à cheval sur le bouton dela porte du docteur.
Ce docteur est un brave homme, comme tous les gens instruits.
À neuf heures, je me promenais déjà dans le quartier desChamps-Elysées.
À voir les maisons, les arbres émerger d’un brouillard jaune,on eût dit une photographie qui n’a pas été fixée. Pourtant, on sentait que lesoleil percerait à midi.
Je demandai à un agent où se trouvait la rue Lord-Byron.
Le bras tendu sous sa pèlerine, il me la montra.
Je l’écoutai en me demandant ce qu’il penserait de moi si, toutà l’heure, je prenais une autre direction.
La maison de la rue Lord-Byron qui porte le numéro 6 estriche. Cela se remarque tout de suite. Des vitraux servent de carreaux auxfenêtres du rez-de-chaussée. Les volets de fer se plient comme un paravent. Au-dessusde la porte cochère, deux masques sont sculptés dans la pierre : ceux dela tragédie et de la comédie, sans doute. Deux petits trottoirs bordent lecouloir pour qu’on puisse se mettre à l’abri quand une automobile sort.
Un concierge, bien habillé, balayait le trottoir déjà propre.Il me remarqua. Cela m’ennuya car, tout à l’heure, quand je reviendrais, il mereconnaîtrait.
Je traversai la rue, afin d’avoir une vue d’ensemble de lamaison lorsque, craignant subitement que M. Lacaze ne m’aperçût, je pressaile pas avec l’air distrait des gens qui se savent observés.
Bientôt, je me trouvais dans une avenue déserte et arrosée, commeun jardin le matin.
Personne ne secouait de torchons aux fenêtres. Les automobilestournaient prudemment au coin des rues. Les domestiques mettaient un veston etun chapeau pour sortir. Partout, les mêmes portes cochères de bois noir etluisant. De temps en temps, un tramway vide sautait sur les rails bosselés. Lesréverbères étaient plus grands que ceux de mon quartier.
Il allait être dix heures. Je revins sur mes pas, enchangeant de trottoir pour voir du nouveau.
J’arrivai devant le 6 de la rue Lord-Byron quelques minutesen avance. Je m’arrange toujours pour arriver trop tôt. De cette façon j’ai letemps de me préparer.
Après avoir passé trois ou quatre fois devant la porte, j’entrai.La carte de visite de M. Lacaze était dans ma poche. Je la touchaisrarement afin de ne pas la salir. C’est si laid des empreintes de doigt surquelque chose de blanc. Des gouttes froides de sueur tombaient de mes aisselles,le long de mes côtes.
Au travers d’une porte vitrée, je vis un escalier sous un tapis.
Le concierge, immobile au milieu de la cour, regardait unefenêtre.
Je l’appelai, il se retourna.
— M. Lacaze ? demandai-je.
Et pour prouver que je connaissais M. Lacaze, je tendisla carte de visite. J’étais fier, car certainement le riche industriel ne donnaitpas sa carte à n’importe qui.
Le concierge prit la carte. Une calotte raide le coiffait. Unplumeau pendait au cordon de son tablier.
— C’est vous le monsieur qui devez venir à dix heures ?
— Oui, monsieur.
— Prenez l’escalier de service, au fond de la cour. C’estau deuxième.
Comme il ne me rendait pas la carte, je la lui demandai, carj’y tenais.
— Tenez… tenez… la voilà.
En traversant la cour, je sentis qu’il me suivait des yeux. Celame gêna. Je n’aime pas qu’on me regarde le dos quand je marche. Cela me faitmarcher mal. Je pense à mes mains, à mes talons et à mon épaule trop haute.
Dans l’escalier de service, je respirai mieux.
Une ampoule éclairait chaque étage et, parce qu’il faisaitjour, je vis les fils à l’intérieur de ces ampoules. Même dans cet escalier, ily avait des sonnettes électriques.
En gravissant les marches, je songeais au concierge. Je nepouvais croire que M. Lacaze lui avait parlé de moi. Ce concierge, certainementpar jalousie, m’avait fait monter par l’escalier de service. Il avait vu, avecson œil de domestique, que j’étais pauvre. Si l’œil des domestiques est siexercé, cela tient au fait qu’ils haïssent leur métier. Ils ont renoncé à leurindépendance, vis-à-vis des riches seulement. L’instinct de la liberté qui, malgrétout, existe au fond de leur cœur, leur permet de discerner tout de suite unriche d’un pauvre, un maître d’un homme comme eux.
Au deuxième, je sonnai. Une bonne m’ouvrit. Elle était sansdoute prévenue car, avant que j’eusse le temps de parler, elle me pria d’entrer,avec un air protecteur.
Je la suivis. Nous traversâmes la cuisine, qui sentait déjàla friture, puis un long corridor.
Subitement, je me trouvai dans une antichambre.
— Attendez… je vais prévenir monsieur.
Alors, j’entendis la voix de l’industriel, au travers de lacloison. Il disait :
— Faites-le entrer, ce pauvre homme.
Je fus vexé. On n’aime pas que les domestiques sachent ceque leur maître pense de vous. En outre, M. Lacaze n’ignorait certainementpas que je l’entendais.
Mais, comme je ne connais pas les habitudes des gens riches,je ne voulus pas me formaliser.
Il se pouvait que M. Lacaze eût à s’occuper de choses autrementimportantes que de ces questions d’amour-propre.
La bonne reparut. En me conduisant vers le bureau, ellemurmura :
— N’ayez pas peur… Monsieur est si bon.
J’étais rouge. Mes mains suaient en dedans. Abêti par l’émotion,j’allais vers la porte ouverte et pleine de la lumière du jour, comme unmorceau de bois vers le centre d’un tourbillon. Je ne pensais même pas réagir. Jeme disais :
« Qu’on fasse de moi ce que l’on voudra. »
J’entrai.
La porte se referma derrière moi, sans bruit. Deux fenêtresdescendaient jusqu’au parquet : du milieu de la pièce je vis la rue. J’étaisébloui. Le seul pouvoir qui me restait était d’accentuer ma gaucherie. Le bord demes oreilles me brûlait, comme quand on a eu froid. Ma bouche était sèche, àforce d’avoir respiré sans faire de salive.
Les yeux grands ouverts, les cils en l’air, je regardais M. Lacaze.
C’était un autre homme. Il n’avait ni chapeau ni pardessus. Ilétait en noir. Une raie blanche séparait ses cheveux en deux parts égales. Sesoreilles plates bougeaient parfois, de bas en haut, très vite.
Dans la gare, il ne m’avait pas tant imposé. J’ai l’habitudede voir des gens riches, dehors. Mais ici, debout, touchant du bout des doigtsson bureau, avec sa redingote dont les boutons étaient recouverts d’étoffe, avecsa chemise empesée qui ne le gênait pas, il m’écrasait de sa supériorité.
— Asseyez-vous, mon brave.
Il m’avait dit cela tout de suite, mais j’étais si ému qu’ilme semblait que je me tenais debout depuis longtemps.
Il regarda une montre en or dont les aiguilles élancéesdonnaient autant d’importance aux minutes qu’aux heures.
— Allons… asseyez-vous.
J’avais compris, mais ma timidité m’empêchait d’obéir. Lesfauteuils étaient trop bas. Assis, j’aurais paru son égal, ce qui m’eût gêné. Etdans le fond de mon âme, je sentais qu’en ne m’asseyant pas, il était flatté.
— Asseyez-vous donc… n’ayez pas peur.
Je dus faire plusieurs pas pour atteindre le fauteuil qu’ilm’avait désigné avec toute la main.
Je m’assis et mon corps s’enfonça plus encore que je ne m’yattendais. Mes genoux étaient trop hauts. Mes coudes glissaient sur lesaccoudoirs arrondis.
Je fis des efforts pour ne pas appuyer ma nuque contre ledossier : c’eût été trop familier. Mais mon cou se fatiguait, comme quandon lève la tête, au lit.
Mon chapeau, sur mes genoux, sentait les cheveux mouillés. Mesyeux rasaient le niveau de la table, comme ceux d’un géomètre. M. Lacazemanipulait un coupe-papier, un bout après l’autre. Je voyais son poignet jusqu’aucoude, dans la manchette. Sous le bureau, ses jambes étaient croisées. Cellequi ne touchait pas le parquet tremblait. La semelle du soulier était neuve, à peineblanchie au milieu.
— Mon brave, je vous ai fait venir parce que je m’intéresseaux pauvres.
Je changeai de position. Aucun bruit de ressort ne sortit dufauteuil.
— Oui, je m’intéresse aux pauvres, aux vrais pauvres, bienentendu. Je déteste les gens qui exploitent la bonté d’autrui.
S’appuyant au bureau, il se leva comme quelqu’un qui a malaux genoux, puis il arpenta la pièce, les mains derrière le dos, en faisantclaquer deux doigts, à la manière d’une danseuse espagnole.
Ma tête se trouvait à la hauteur de son ventre. Gêné, je levailes yeux pour le regarder en face.
— J’aime les pauvres, mon brave. Ils sont malheureux. Chaquefois que j’ai l’occasion de leur venir en aide, je le fais. Vous, vous meparaissez être dans une situation intéressante.
— Oh ! monsieur.
Sur la cheminée, trois chevaux dorés buvaient une glace dansun abreuvoir doré.
— Votre délicatesse m’a beaucoup plu.
— Oh ! monsieur.
Je me réjouissais de la tournure que prenait la conversationlorsque la porte s’ouvrit. Une jeune fille apparut et, m’apercevant, hésita àentrer. Elle était blonde et belle, comme ces femmes qui, sur les cartes postalesanglaises, embrassent le museau d’un cheval.
— Entre donc, Jeanne.
Je me levai, assez difficilement.
— Restez assis… restez assis… me dit l’industriel.
Cette injonction m’humilia. M. Lacaze m’avait commandéde rester assis pour me faire comprendre que je n’avais rien à voir avec lessiens.
Il s’installa à son bureau et écrivit quelque chose. Lajeune fille attendait et, de temps en temps, elle me regardait à la dérobée.
Nos yeux se rencontrèrent. Aussitôt elle détourna la tête.
Je sentis que j’étais, pour elle, un être d’un autre monde. Ellem’épiait afin de savoir comment j’étais fait, de la même manière qu’elle eûtépié une femme galante ou un assassin.
Enfin, elle se retira, un morceau de papier à la main. Elles’arrangea, en fermant la porte, pour me voir.
— Avez-vous été soldat ?
— Oui, monsieur.
Je montrai ma main mutilée.
— Ah ! vous avez été blessé ; à la guerre, j’espère.
— Oui.
— Vous touchez donc une pension ?
— Oui, monsieur… trois cents francs chaque trimestre.
— Invalidité cinquante pour cent alors.
— Oui.
— Et vous travaillez ?
— Non, monsieur.
J’ajoutai aussitôt :
— Mais je cherche.
— Votre cas est intéressant. Je m’occuperai de vous. Enattendant, tenez.
M. Lacaze sortit son portefeuille.
J’eus un frisson qui me donna l’illusion que la peau de moncrâne se plissait.
Combien allait-il me donner ? Mille francs peut-être !
Il compta des billets épinglés, comme on feuillette un livre.Je suivais chacun de ses gestes.
Il ôta l’épingle et me tendit un billet de cent francs, nonsans l’avoir froissé pour s’assurer qu’il était seul.
Je le pris. J’étais gêné de le tenir à la main et je n’osaisle mettre tout de suite dans ma poche.
— Allons, cachez-le et, surtout, ne le perdez pas. Vousachèterez un complet d’occasion. Le vôtre est trop grand.
— Bien, monsieur.
— Et vous viendrez me voir dans votre nouvel habit.
Pendant que M. Lacaze parlait, je pensais que je n’auraispas dû accepter le billet si vite. Mon attitude ne concordait plus avec cellede la gare.
— Venez me voir…
L’industriel consulta un agenda, en traînant sur le mot « voir ».
— Venez me voir après-demain, à la même heure. Je vousattendrai.
Il inscrivit quelque chose, puis il me demanda :
— Mais, au fait, comment vous appelez-vous ?
— Bâton Victor.
Après avoir noté mon nom et mon adresse, il sonna.
La bonne me reconduisit.
— A-t-il été gentil ? questionna-t-elle.
— Oui.
— Vous a-t-il dit de revenir ?
— Oui.
— C’est que votre cas est intéressant.
La rue était calme. On ne voyait pas le soleil, pourtant onle sentait. Le trottoir, qui allait se trouver à l’ombre dès que le ciel s’éclaircirait,était plus frais.
Je marchais vite pour pouvoir être plus seul et pour pouvoirmieux réfléchir.
M. Lacaze m’avait impressionné non seulement à cause desa richesse, mais parce qu’il avait de la volonté. Les événements ne s’étaientpas passés comme, la nuit, je me l’étais imaginé. Il en est toujours ainsi. Je lesais et j’ai beau me contraindre à ne pas faire de suppositions, monimagination prend chaque fois le dessus.
Certaines réflexions de l’industriel m’avaient vexé, mais, aprèstout, il ne me connaissait pas. Peut-être que, moi aussi, je l’avais vexé.
Les gens riches ne nous ressemblent pas. Ils ne doivent pasattacher beaucoup d’importance aux petits faits.
Il était onze heures. La perspective de retourner dans monquartier ne me souriait pas. J’avais de l’argent. Pourquoi ne serais-je pasallé à Montmartre bien boire et bien manger et oublier pendant quelques heures masolitude, ma tristesse et ma pauvreté ?
À midi, j’arrivai sur les boulevards extérieurs. J’avaisfaim et pour être plus affamé encore, je flânais exprès.
Des arbres maigres, sans feuilles, sans écorce, ficelés à unpoteau, plantés dans un trou sans grille, se suivaient de cinquante encinquante mètres. Entre chacun d’eux, il y avait un de ces bancs marron, surquoi on est obligé de se tenir droit. Par-ci par-là, une baraque Vilgrain vide,un chalet de nécessité avec des affiches d’avant-guerre, un étranger qui déplieun plan ou qui consulte un Baedeker, reconnaissable à la tranche.
Je m’arrêtai devant chaque restaurant pour lire le menu polycopié,collé sur une vitre.
Enfin, je pénétrai dans un restaurant à demi dissimulé pardes caisses d’arbustes.
On ne voyait pas les pieds des tables, à cause des nappes. Ily avait du monde, des glaces qui se reflétaient les unes dans les autres jusqu’àce qu’elles devinssent trop petites, des chapeaux obliques aux portemanteaux etune caissière sur un tabouret trop haut.
Je m’assis. L’huilier, le menu debout entre deux verres, unecarafe à facettes et une corbeille à pain étaient à la portée de ma main.
En face de moi, un monsieur qui, pourtant, avait l’air honorable,dessinait des femmes nues pour avoir le plaisir de noircir un triangle, aumilieu. Plus loin, une dame se curait les dents avec une épingle ; moi, jen’aurais pas pu faire cela.
— Rose, l’addition, cria un client dont la voix meparut étrange, sans doute parce que je ne l’avais jamais entendue.
La bonne s’approcha, avec son tablier blanc, son crayon dansles cheveux et ses ciseaux pour les raisins.
Je la regardai. Ses jambes montaient dans la jupe. Ses seinsétaient trop bas. La gorge blondissait au bord du corsage. Quand elle s’en alla,emportant des assiettes sales, le corps me sembla moins défendu, la nuque plusintime, parce que je la voyais de dos.
Enfin, elle s’occupa de moi. Elle m’apporta successivementun litre de vin, une sardine sans tête, une tranche de rôti avec un morceau deficelle, une purée rayée à la fourchette.
Un nouveau client s’installa à côté de moi. Je dus mangerles coudes serrés contre le corps, ce qui m’est désagréable. Il commanda unebouteille d’eau de Vichy. Il écrivit son nom sur l’étiquette, parce qu’il nebuvait pas tout le même jour.
Un mendiant entra dans le restaurant, mais il n’eut pas letemps de faire la quête, car la bonne le chassa avec sa serviette, comme autemps où, fille de ferme, elle effarouchait les oies en gesticulant.
Mon assiette, essuyée à la mie de pain, avait des refletsgras.
Je criai, comme je l’avais entendu faire :
— Rose, l’addition.
La bonne crayonna des chiffres au verso d’un menu, puis, pourme rendre la monnaie, tint entre ses dents le billet que je lui avais donné.
Bien qu’un peu ivre, je sortis avec la gaucherie d’un hommenu.
Après avoir acheté des cigarettesHigh Life qui, malgrécette appellation, ne coûtent qu’un franc, j’entrai dans un bar.
Une vapeur légère s’évadait en sifflant d’un percolateurnickelé. Un garçon enroulé dans un tablier blanc essuyait avec un linge l’empreintedes verres sur les guéridons. Les cuillers sonnaient contre les tasses épaisses,ainsi que de la fausse monnaie.
Comme j’aime à me regarder de profil, je m’installai de façonà voir dans une glace une autre glace reflétant mon image.
Quatre femmes qui fumaient occupaient une table. Leurcorsage était teint à la boule colorante. L’une d’elles avait un de cesmanteaux sur lesquels on souffle pour savoir si c’est de la loutre.
Justement celle-là se leva et, le manteau ouvert, lacigarette entre deux doigts raides, elle vint à moi. Les talons de ses souliersétaient trop hauts. Elle avançait comme quelqu’un qui marche sur la pointe dupied.
Elle s’assit près de moi.
Sa bouche paraissait dessinée sur la peau, tellement lecontour en était net. La poudre de riz, grenue aux narines, sentait bon. Elle avaitsur les lèvres un peu de l’or du bout de sa cigarette.
Elle croisa les jambes avec désinvolture, ainsi qu’un homme.Je remarquai que ses bas blancs étaient noirs à l’os de la cheville.
— Alors, que m’offres-tu, mon ami ?
Après tout, pour une fois, je pouvais bien oublier mes chagrinset m’amuser.
— Ce que vous voudrez.
Le garçon, qui ne semblait pas trouver bizarre l’attitude decette femme, s’approcha.
— Une bénédictine, Ernest.
— Bien, et vous monsieur ?
— Merci… rien… j’ai déjà pris un café, et je montrai matasse.
— Allons… prends donc quelque chose avec moi… mon chéri.
— Oui… si vous voulez… une bénédictine.
Quand ma voisine eut bu sa liqueur, elle se leva et, aprèsavoir cherché son chapeau à la place qu’elle avait occupée précédemment, elleme pria de l’attendre.
J’attendis jusqu’à six heures. Elle ne revint pas : elles’était moquée de moi.
J’appelai le garçon, et en payant, je lui expliquai, sans qu’ilme le demandât, qu’un mal de tête violent m’avait contraint de rester là.
Puis je sortis. Ce ne fut qu’après avoir rôdé une demi-heureautour de ce bar, que je réussis à m’en éloigner.
La nuit tombait. L’air était lourd. Les rues sentaient le macadam,comme quand on les répare. J’avais l’impression désagréable de sortir de tablealors que les gens se préparent à s’y mettre.
J’avais lu, à la devanture d’une boulangerie, une pancarteainsi conçue :
Complet noir à vendre, pour cause dedécès : pantalon, veste, gilet. S’adresser à l’intérieur.
Le lendemain, de crainte que cette pancarte ne fût retirée, jeme levai de bonne heure.
Quand j’entrai dans la boulangerie, le patron que je voyaistout entier, car une glace reflétait son dos, me demanda ce que je désirais, encommerçant qui n’attendait pas après moi.
— C’est pour le complet, monsieur.
— Bien.
Il appela sa femme qui plaçait des pains de fantaisie de bout.Bien que celle-ci fût très grosse, une ceinture faisait le tour de sa taille.
Elle s’approcha, salie aux genoux par de la farine, commepar un pneu de bicyclette.
— Monsieur vient pour le complet, expliqua le boulanger.
La patronne s’apprêtait à me renseigner lorsqu’un cliententra.
Elle me délaissa pour le servir, cependant que son mari faisaitglisser dans un tiroir ouvert – comme on attrape une mouche – lespièces qui se trouvaient sur la caisse de marbre.
Des billets de banque en désordre emplissaient un casier dece tiroir. Les déplier, les compter, le soir, quand la boutique est fermée, celadoit causer une grande joie.
— Mais comment s’appelle la personne qui vend le complet ?demandai-je.
— C’est la veuve Junod.
En apprenant que cette personne était une veuve, j’en ressentisun vif plaisir. Je préfère avoir affaire aux femmes qu’aux hommes.
— Et elle habite au 23.
— Je vous remercie.
Pour sortir, je fis un détour parce qu’une jeune fille accroupielavait d’une main les cubes en perspective du dallage.
Des balcons donnaient une apparence bourgeoise à la maisonqui portait le numéro 23.
Je tâtai mon portefeuille. Je prends toujours cette précautionavant d’acheter quelque chose et, parfois même, quand je n’achète rien.
Sous le porche, il y avait un tapis humide, épais, pour s’essuyerles pieds et, plus loin, dans l’ombre, une porte vitrée qui ne s’ouvrait pas ducôté auquel on s’attendait.
— La concierge !
Une voix qui venait de l’escalier me cria :
— Voilà.
— Mme Junod ? demandai-je poliment.
La concierge ne répondit pas. L’importance qu’elle avait ence moment s’évanouirait dès que, moi aussi, je saurais à quel étage demeuraitla veuve.
— Mme Junod, répétai-je.
— C’est pour quoi ?
— Pour le complet.
— Au deuxième, porte à gauche.
Le mur de l’escalier imitait le marbre. Le vieux bois desmarches était ciré.
Au premier étage, je lus : entresol ; au deuxième :premier.
Comme j’avais compté deux étages, je m’arrêtai. À la portede gauche, un cordon d’étoffe pendait jusqu’à la serrure. Je le tirai doucement,car il me parut peu solide.
Une clochette tinta, non pas derrière le mur, mais loin, dansl’appartement. Puis, on ferma une porte – celle de la cuisine, probablement.
Un monsieur, sans chapeau et sans cravate, apparut. J’eus l’impressionde l’avoir surpris. En le regardant, je me demandai ce qu’il avait bien pufaire avant que je sonnasse.
— C’est pour le complet, dis-je enfin.
— Quel complet ?
— J’ai vu à la boulangerie une…
— C’est au-dessus, monsieur. La concierge a dû vous ledire.
Il me montra le plafond avec l’index.
— La concierge m’a dit au deuxième.
— Ici, vous êtes au premier… lisez donc.
Je m’excusai et montai à l’étage au-dessus. Cette fois, jene me trompais pas. La carte de visite de Mme Junod était clouée à uneporte. Un trait à l’encre rayait l’adresse.
Je sonnai. Une petite femme laide et bien coiffée m’ouvrit. Unealliance bougeait sur la phalange maigre d’un de ses doigts. C’est curieux, commel’alliance des femmes laides saute aux yeux.
— C’est pour le complet, madame.
— Ah !… entrez… monsieur… entrez.
Cette invitation me fit plaisir. Les gens qui ont confianceen moi sont si rares.
J’essuyai longuement mes pieds comme je le fais chaque foisque je vais chez quelqu’un, pour la première fois. J’ôtai mon chapeau et jesuivis cette dame.
Elle m’introduisit dans une salle à manger. Je me tins aumilieu, loin de tout ce qui aurait pu être emporté.
— Asseyez-vous, monsieur.
— Merci… merci.
— Alors, c’est pour le complet.
— Oui… madame.
— Ah ! monsieur, si vous saviez ce qu’il m’encoûte de me séparer des effets de mon pauvre époux. Il est mort à la fleur de l’âge,monsieur. S’il savait que je fusse obligée de vendre ses habits, à lui, pourvivre…
J’aime qu’on me fasse des confidences, comme j’aime qu’on medise du mal des gens. Cela donne de la vie aux conversations.
— Quoi de plus pénible que de vendre des objets avec lesquelson a vécu et qui vous sont aussi familiers que les grains de beauté de votrecorps !
— C’est vrai… On tient aux souvenirs, dis-je en levantla main.
— Surtout aux souvenirs qui vous rappellent tant de choses.Ah ! si je pouvais, je le garderais, ce complet. Il allait si bien à monmari. Mon pauvre mari avait justement votre taille. Il était peut-être un peu plusfort. Il est vrai que c’était un homme fait. Il était chef de bureau. Vous avezdû lire sur sa carte de visite, à la porte.
— Je n’ai pas fait attention.
— L’adresse est rayée parce que nous avions faitimprimer ces cartes avant d’habiter ici. Oui, ce complet m’évoque des souvenirs.Nous avons été, mon mari et moi, l’acheter ensemble à Réaumur. J’ai conservé lafacture. Je vous la donnerai. C’était un après-midi de printemps. Les genscherchaient des yeux les bourgeons dans les arbres. Le soleil éclairait le cieltout entier. Un mois après, mon mari mourait. Il avait porté ce complet deuxfois, deux dimanches.
— Seulement ?
— Oui, monsieur. Un complet de cent soixante francs en1916. En ce temps-là, l’argent avait plus de valeur qu’aujourd’hui. C’est uncomplet. Il y a le pantalon, la veste et le gilet. Attendez, je vais lechercher.
Mme Junod revint quelques instants après, avecle complet enveloppé dans une toile.
Elle le posa sur la table, ôta les épingles et, prenant laveste, elle me la montra devant et derrière, au bout de son bras tendu.
Je touchai l’étoffe.
— Regardez la doublure, monsieur.
En effet, le complet était neuf. Il n’y avait pas de tachessous les bras. Les boutonnières et les poches étaient raides.
— C’est un crève-cœur pour moi, monsieur, de me séparerde ces reliques. J’ai peur que mon mari, qui est au ciel, ne me voie. Mais, quevoulez-vous, je ne suis pas riche. Il faut vivre. Mon mari me pardonnera. Tenez,regardez, nous voilà.
Elle me montra une photographie haute d’un mètre qui représentaitun couple de mariés.
— Vous voyez, monsieur, c’est l’agrandissement d’unagrandissement. Plus mon mari est grand plus il me paraît vivant.
Je regardai longuement les mariés. Je ne reconnaissais pas MmeJunod.
— Oui, monsieur, c’est bien nous, en 1915. Le lendemain,nous partions pour la campagne.
Elle me toisa des pieds à la tête.
— Il était de votre taille, un peu plus fort tout demême.
Je pensai que s’il était plus gros, le complet ne m’iraitpas. Par délicatesse, je ne parlai pas de ma crainte.
— En 1914, nous étions déjà fiancés. Oh ! monsieur,ces soirées au bord de la Seine. À Paris, il faisait trop chaud. Et tout ce monde,à cause de la guerre, nous incommodait.
— Mais votre mari n’était pas soldat.
— Oh, monsieur, pensez-vous. Il n’était pas fort. Etlui, justement, qui aurait dû vivre puisqu’il n’était pas soldat, il a été emportépar une maladie.
— C’est la vie, murmurai-je.
— Oui, ainsi va le monde.
— Mais de quoi est-il mort ? demandai-je, craignantsubitement que ce ne fût d’une maladie contagieuse.
— D’une congestion.
Profitant de ce que la veuve se recueillait, je demandai leprix du complet.
— Il n’est pas cher, monsieur, soixante-quinze francs. Regardezcette coupe.
Elle fit avec la main un demi-cercle qui figurait, sansdoute, une taille imaginaire.
— Touchez l’étoffe. C’est du drap anglais d’avant-guerre.Vous pouvez vous en rendre compte. Dans les plus grands magasins, vous netrouverez plus cette étoffe.
Devant la loge, je marchai vite, gêné parce que la conciergesavait qu’il y avait un complet dans le paquet que je portais sous le bras.
Une voix m’appela.
Je me retournai. La concierge, qui m’avait guetté, était là,près de l’escalier.
— Le monsieur du premier s’est plaint. Je vous avaispourtant dit que Mme Junod habitait au deuxième. Il faut faire attention.C’est moi que les locataires rendent responsable.
Pour ne pas provoquer une histoire, je partis sans me fâcher.
À cause de mon complet, je n’allai pas manger chez Lucie :elle se serait moquée de moi.
Je déjeunai dans un de ces petits restaurants où le menu estécrit à la craie sur une ardoise, puis, pour passer le temps, je me promenaipar les rues.
La veste me serrait un peu sous les bras. Les manches, troplongues, me chatouillaient les mains. Le pantalon moulait trop mes cuisses. Maisle noir me va bien.
Le pardessus ouvert, je me regardais à toutes les devantures,sans en avoir l’air. J’ai remarqué que je suis beaucoup mieux dans les vitrinesque dans les vraies glaces.
Quand je sentis ma digestion terminée, j’entrai dans unétablissement de bains. Je savais qu’il y avait un côté pour les hommes et unautre côté pour les dames. Sans cela, je ne serais pas entré.
La caissière me donna un numéro. Pourtant, j’étais seul.
Le garçon ne tarda pas à m’appeler.
Je pénétrai dans une cabine. La porte ne fermait pas à clef.Ce détail m’ennuya pendant tout le bain, surtout lorsque j’entendis des pas.
Comme j’avais les pieds froids, la chaleur de l’eau me paruttrès agréable.
Je me savonnai avec un petit savon qui ne pouvait sombrer, touten prenant garde à mes yeux. Je m’amusai à flotter.
Comme l’eau se refroidissait, je me levai d’un bond et m’essuyai– la figure d’abord – avec une serviette qui se mouilla aussi vite qu’unmouchoir.
En sortant de l’établissement de bains, je me sentis si bienque je me promis de revenir chaque fois que j’aurais de l’argent.
Ce fut à dix heures juste que j’arrivai chez M. Lacaze.
J’avais revêtu mon bel habit et, pour la première fois de lasaison, je sortais sans pardessus.
Je pénétrai dans le bureau avec plus d’assurance que l’autrejour.
L’industriel causait avec sa fille. En me voyant, il parutétonné.
— Assieds-toi, dit-il, je suis à toi dans une minute.
Il avait oublié qu’avant-hier il m’avait dit vous. Puis, s’adressantà la bonne :
— Je vous ai déjà répété vingt fois qu’il ne fautintroduire personne avant de me prévenir.
— Alors, tu ne peux pas venir aujourd’hui, demanda lajeune fille, dès que je fus assis.
— Non, mon enfant.
— Et demain ?
— Mais tu n’es pas libre !
— Si, après quatre heures. Je sors du Conservatoire àquatre heures.
— Je ne pourrai pas. Samedi, si tu veux.
— Bien.
Après avoir embrassé son père, la jeune fille sortit. Commel’autre fois, elle me jeta un coup d’œil, en fermant la porte. Bien que venantde loin, ce regard me troubla.
— Alors, mon brave, as-tu acheté le complet ?
— Oui, monsieur.
— Très bien, lève-toi.
J’obéis, un peu gêné de n’avoir pas de pardessus.
— Tourne-toi.
Je m’exécutai en levant mon épaule trop basse.
— Mais il te va très bien. On dirait qu’il a été faitsur mesure. Combien l’as-tu acheté ?
— Cent francs.
— Ce n’est pas cher. Maintenant je peux t’envoyer à monusine. Tu es présentable. Je peux te recommander au chef du personnel.
M. Lacaze dévissa un porte-plume réservoir, le secoua, etécrivit quelques lignes sur une carte de visite.
Pour qu’il ne me soupçonnât pas de lire par dessus sonépaule, je m’éloignai ostensiblement.
— Tiens, cria l’industriel en examinant la carte deprofil pour voir si l’encre avait séché.
Je mis cette carte dans mon portefeuille, sans l’avoir lue, etje m’assis espérant que M. Lacaze s’occuperait de moi, me poserait desquestions.
Aujourd’hui que j’étais moins ému, je me sentais capable derépondre intelligemment et, partant, de me rendre intéressant.
— Alors, au revoir, mon brave, Bâ… Bâ… Bâton. C’esttout pour aujourd’hui. Va demain matin, à sept heures, à mon usine, de 97 à 125,rue de la Victoire, à Billancourt. Tu demanderas M. Carpeaux. Il tedonnera du travail. Quand tu auras un jour de congé, tu n’as qu’à venir me voir.Allons, au revoir, mon brave.
Déçu par la brièveté de cet entretien, je me levai.
— Au revoir, monsieur. Merci bien.
— Oui, au revoir, à un de ces jours.
Je sortis à reculons en faisant des courbettes, le chapeau àplat sur ma poitrine.
Au petit jour, je me rendis à la station de tramways la plusproche de chez moi.
Le vent soufflait avec tant de force que la porte de ma maisonclaqua toute seule avant que j’eusse le temps de la fermer. Des gouttes plusgrosses que les autres tombaient des corniches sur mes mains. La pluie glissaitsur les trottoirs, vers la chaussée. Chaque fois que je traversais une rue, leruisseau trop large à enjamber submergeait un de mes pieds. L’eau quidégringolait dans des conduites verticales, fixées aux maisons, s’écoulait àterre comme d’un seau plein qui se renverse. Les manches de ma veste netardèrent pas à mouiller mes poignets. Mes mains semblaient ne pas avoir étéessuyées, après un lavage.
Un tramway vide arriva. Il avait été lavé la nuit. Les ampoulesqui l’éclairaient avaient la tristesse des lumières qu’on oublie d’éteindreavant de s’endormir.
Je m’assis dans un coin. Les chaufferettes étaient encorefroides. De l’air, filtrant sous une place, me gelait les mains. La receveuse, immobileau milieu du tramway, bâillait.
— La Motte-Piquet, cria-t-elle.
Le tramway aurait été vide qu’elle eût crié tout de même.
Nous repartîmes. Les portes s’ouvraient toutes seules auxvirages. Parfois, les lumières s’éteignaient une seconde. Derrière les glacesmouillées, les rues se tordaient comme dans de l’air chaud.
— Grenelle.
Des ouvriers montèrent. Un bruit mat de sonnette retentitdans l’oreille du wattman. Je pensais à mon lit défait, encore chaud aux pieds,à ma fenêtre fermée et à cette aube que je voyais poindre, les autres jours, entremes cils, en dormant.
En ce moment, éclairé par sa porte ouverte, M. Lecoin devaitse laver.
— Pont Mirabeau.
Deux hommes vinrent s’asseoir en face de moi.
J’étais furieux, car il y avait de la place ailleurs. Ils parlaientcomme s’il était midi.
— Avenue de Versailles.
Un ouvrier monta avec un journal qui n’avait pas été plié etdont les nouvelles me parurent trop fraîches.
Le jour se levait. Soudain, la lumière du tramway s’éteignit.Tout changea de couleur. Dans l’embrasure grise des fenêtres, on voyait lapluie.
— Chardon-Lagache.
Je me sentais triste et seul. Tous ces gens savaient où ilsallaient. Tandis que moi, je partais à l’aventure.
— Point-du-Jour.
Je descendis. Un filet d’eau tombant du toit du tramway mecoula dans le dos. Mes jambes, secouées par le tremblement du tramway, sedérobaient. Ma face, longtemps immobile, s’était raidie. Mon pied gauche étaitfroid.
Le tramway s’en alla, emportant les têtes que je connaissaiset ma place vide.
Dans une cabane, deux douaniers qui n’avaient pas dormi s’apprêtaientà partir.
Pour aller à Billancourt, il faut sortir de Paris.
Je suivis une longue avenue, sans trottoir, bordée de maisonsbasses.
Il pleuvait toujours. La boue, qui se collait à mes souliers,claquait à chaque enjambée. Derrière un mur, un arbre remuait comme un fourréoù il y a quelqu’un. Le vent tournait les feuilles à l’envers. La pluie faisaitdes bulles sur les flaques.
Un mur entoure l’usine de M. Lacaze. En levant la tête,on voit des cheminées qui ne sont pas de la même grandeur et qui fument.
— M. Carpeaux, demandai-je au portier.
— M. Henri, vous voulez dire.
— Oui.
Le gardien ferma soigneusement la porte de sa guérite – jen’en vis guère l’utilité – et, avant de partir, se mettant dans la peau d’unétranger, il essaya de l’ouvrir.
— Suivez-moi, dit-il sans me regarder.
Il tenait à ce que je comprisse que ce n’était pas par amabilitéqu’il me conduisait chez M. Carpeaux, mais parce que c’était son métier.
Il s’arrêta devant un bâtiment que des machines faisaienttrembler.
Sans se soucier de moi, il bavarda avec un ouvrier. Puis, subitement,comme si ce n’était pas à cause de moi qu’il se trouvait là, il dit :
— C’est pour M. Henri.
On m’introduisit dans une salle de bois blanc. Les murs enétaient couverts d’affiches de pneumatiques.
Bientôt M. Carpeaux apparut.
À l’encontre de ce que je m’étais imaginé, c’était un jeunehomme avec une moustache clairsemée comme celle des femmes, quand elles en ont.Il avait des lunettes, couleur teinture d’iode.
Je tendis la carte de M. Lacaze, surlaquelle ces mots étaient écrits :
Mon cher Carpeaux,
Je t’envoie un brave, donne-lui du travail.
— Ah, vous venez de la part de M. Lacaze.
— Oui, monsieur.
— Bien, attendez.
Il disparut et revint quelques minutes après.
— C’est entendu, dit-il, vous travaillerez lundi.
— Oh, je vous remercie, monsieur.
— Lundi, à sept heures.
— Merci, merci, mais, vous savez, je ne peux me servirde ma main gauche. J’ai été blessé.
— Allons, vous n’avez pas besoin de votre main gauchepour travailler dans les écritures.
— Je sais, mais je voulais vous le dire.
— Oui, je comprends. Alors, à lundi.
Les journées sont longues quand on n’a rien à faire et, surtout,quand on ne possède que quelques francs.
Comme je m’étais habitué à mon complet, que la pluie enavait déformé les revers et que la boue tachait le pantalon, derrière lesmollets, je pus aller manger chez Lucie.
Au régiment, quand on n’est pas présent à la soupe, on vousmet votre part de côté. Chez Lucie, c’est la même chose.
Je déjeunai donc très bien.
Quand je sortis du restaurant, il ne pleuvait plus.
Je me dirigeais vers le Palais de Justice, lorsqu’une penséequi me vint à l’esprit, je ne sais trop comment, me bouleversa. Ma respirations’arrêta. Mon cœur battit à grands coups dans ma poitrine sans air. Je ne m’aperçusplus que mes pieds étaient mouillés, au bord de la semelle.
Je venais d’avoir eu l’idée d’attendre la fille de M. Lacazeà la sortie du Conservatoire.
Je luttai mollement, pendant quelques minutes, contre cettelubie. Ce fut inutile. La perspective de parler à une jeune fille riche avaittrop d’attrait. C’était, dans l’après-midi pluvieuse, comme un rendez-vousattendu depuis plusieurs jours. C’était l’inconnu, l’amour peut-être. Aucundésir physique ne me poussait vers cette jeune fille. D’ailleurs, quand j’aimequelqu’un, je ne songe jamais à la possession. Je trouve que plus elle tarde, pluselle est agréable.
J’errai dans les rues, l’âme joyeuse et vivant seule, sansles yeux. Les parapluies fermés des passants étaient encore luisants. Lestrottoirs blanchissaient, le long des murs.
Au-dessus de la porte du Conservatoire, il y a un drapeau.
Il n’était que quatre heures moins le quart.
Pour patienter, je fis les cent pas en pensant à tout ce quise passerait d’heureux si Mlle Lacaze m’aimait. Il ne faut pascroire que je songeais à sa richesse. Si elle m’offrait de l’argent, je sentaisbien que je refuserais avec indignation. Quand elle viendrait dans ma chambremisérable, je serais digne.
Pourtant, je dois dire que si elle avait été pauvre monamour se serait évanoui. Cela, je ne le comprends pas.
Soudain, un employé ouvrit le deuxième battant de la portedu Conservatoire.
Une minute après, la jeune fille sortait en courant commeune voyageuse qui veut donner son billet la première.
Mon sang coula plus fort aux tempes et aux poignets. Jesentis que là, il faisait des boules dans les veines.
Mlle Lacaze, en passant près de moi, me regardadans les yeux. Sa bouche remua. Elle m’avait reconnu. Pourtant, elle ne meparla pas.
Je la suivis. Elle était vraiment belle avec ses cheveuxdans le dos et sa jupe courte.
Je marchais vite, prêt à ralentir, au cas où elle se fût retournée.
Bientôt, je la dépassais et, ôtant mon chapeau, je la saluai.
Elle ne me répondit pas.
Maintenant, je me trouvais devant elle et afin qu’elle merattrapât, je m’arrêtai pour allumer une cigarette.
Un fils de famille que j’avais connu au régiment m’avait ditqu’on accostait les femmes en leur demandant la permission de les accompagner. Jem’apprêtais à mettre ce conseil en pratique, mais, comme elle ne me rejoignitpas, je me retournai.
Elle n’était plus là.
Le lendemain matin, je m’éveillai en sursaut.
Quelqu’un avait frappé si violemment à ma porte que celle-ciavait craqué comme une caisse pleine qui tombe.
D’abord, je crus rêver. Mais on frappa de nouveau.
Je bondis hors du lit. Ma frayeur m’empêcha de sentir lefroid qui montait dans ma chemise.
— Qui est là ? demandai-je doucement, comme si jedormais encore.
— Moi, Lacaze.
Dire son nom, à haute voix, derrière une porte, ne le gênaitpas, lui.
Je regardai le trou de la serrure, m’attendant à voir un œilsans cils, sans paupière.
Mais que venait-il faire chez moi, M. Lacaze ? Peut-êtrevoulait-il vérifier mes dires ; peut-être allait-il m’annoncer une bonne nouvelle.
On frappa de nouveau.
J’aurais pu ouvrir, mais quand je ne suis pas vêtu, je mesens faible.
— Attendez… monsieur… une seconde.
J’ouvris la fenêtre afin de changer l’air.
Je l’avais ouverte sans bruit pour que l’industriel ne s’enaperçût pas.
Je mis mon pantalon, ma veste et je me mouillai la figureavec le coin d’une serviette.
Puis, je refermai la fenêtre doucement.
La chemise trop haute dans le pantalon, j’ouvris la porte.
M. Lacaze entra sans ôter son chapeau. La canne de jonc,qu’il tenait dans le dos, cognait les meubles quand il se tournait.
— Vous êtes un sale individu, dit-il en s’arrêtant toutprès de moi.
Il savait tout, j’étais perdu. Ne sachant quelle attitudeadopter, je fis l’ignorant.
— Vous méritez une correction. Vous n’avez pas honte :suivre une fillette… avec des cheveux dans le dos.
Je balbutiai, ne trouvant rien pour m’excuser.
— Voilà comme on est récompensé quand on fait le bien… Jevous ai donné de l’argent… je vous emploie dans mon usine… merci…
Il était si furieux que je craignais qu’il ne me frappât. J’avaispeine à croire que j’étais la cause d’une telle colère.
— Oui… voilà le remerciement. Faites attention à vous, vousferez connaissance avec la police. Vous êtes un triste sire.
Il sortit enfin, claquant la porte si fort qu’elle ne seferma pas.
J’entendis ses pas dans l’escalier et, quand le bruit changeaitsur les paliers, j’avais peur qu’il ne revînt.
Assis sur le lit, je regardai mon habit neuf, qui n’avaitplus de raison d’être, et le désordre de ma chambre dans l’air frais du matin.
J’avais un mal de tête violent. Je songeai à ma vie triste, sansamis, sans argent. Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Cen’était pourtant pas grand’chose.
Puis, subitement, j’éclatai en sanglots.
Bientôt, je m’aperçus que je me forçais à pleurer.
Je me levai. Les larmes séchèrent sur mes joues.
J’eus la sensation désagréable qu’on éprouve quand on s’estlavé la figure et qu’on ne se l’est pas essuyée.
Quand je possède un peu d’argent, je me promène, le soir, ruede la Gaîté.
Cette rue sent, en même temps, la cuisine et la parfumerie.
Les gâteaux y sont moins chers qu’ailleurs. Des fourneauxcuisent trois crêpes à la fois. On descend à chaque instant du trottoir, àcause de la foule. Au milieu de la rue se trouve un commissariat, avec des agentssans képi et des bicyclettes à la porte. Chez les photographes, les têtes se répètentdouze fois sur une bande qui a l’air coupée dans un film. Un papetier vend deschansons avec les notes et des cartes postales représentant les monuments de Paris,en été.
Un soir, j’admirais une affiche de cinématographe qui luisaitsous de la colle de pâte. Un voyou quelconque avait dessiné une cigarette dansla bouche de l’héroïne. Je déplorais la bêtise des gens, lorsque mes yeux seportèrent sur une femme qui m’examinait, à mon insu.
Devinant que j’avais été observé, je résumai immédiatementdans mon cerveau toutes mes dernières attitudes, afin de m’assurer que je n’avaispas fait un geste inconvenant.
J’étais content. On aime à être épié sans le savoir, surtoutquand on a une attitude distraite. Une fois, je me suis reconnu sur unephotographie de journal, dans un attroupement. Cela me fit plus de plaisir quele plus bel agrandissement.
Cette femme n’était pas élégante, à cause de ses pieds ;mais il suffit qu’une femme me regarde pour que je lui trouve un charme.
Comme je suis timide, je dus faire des efforts pour ne pasbaisser les yeux. Un homme ne doit pas baisser les yeux le premier.
Un monsieur, qui avait une barbiche blanche et un chapeausur les yeux, regardait aussi cette femme. Il était arrêté. Le poids de soncorps portait tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, comme celui d’un échassier.
Craignant que je ne le précédasse, il s’approcha de l’inconnue,ôta son chapeau comme quelque chose qu’il ne faut pas renverser et murmura desmots que je n’entendis pas.
Je le voyais de dos. Il devait rire ou parler, car lespointes de sa moustache remuaient.
Ah ! si j’avais été à la place de cette femme, comme jel’aurais giflé !
Elle ne le gifla pas, mais elle fit demi-tour. Interloqué, lemonsieur posa son chapeau sur sa tête et ne le lâcha que lorsque celui-ci eutretrouvé la position de tout à l’heure, puis, se mettant à l’écart, il fitsemblant de renouer son lacet.
À mon tour, je m’approchai de l’inconnue. L’homme est sivaniteux qu’il verrait une femme chasser dix prétendants qu’il lui ferait toutde même la cour.
— Excusez-moi, mademoiselle.
Je me gardai bien de cligner de l’œil.
— Ce monsieur a sans doute été grossier. Je vous parleafin qu’il ne vous importune plus.
— Je vous remercie.
Elle leva la tête. Les yeux et les oreilles étaient à demidissimulés par le chapeau. Elle avait un nez régulier, des lèvres pâles qui, quandelle entr’ouvrait la bouche, restaient collées aux coins et sur le menton une mouchequi était bien ronde.
— Ces vieux messieurs sont vraiment impolis.
— Oh ! oui, mademoiselle… et que vous a-t-il dit ?
C’était moins par curiosité que pour prolonger la joie d’avoirété préféré que je questionnais ma voisine.
— Il m’a dit une obscénité.
J’aurais voulu savoir laquelle, mais je n’osais le demander.
— Une obscénité ?
— Oui, il m’a dit une obscénité.
Je m’en doutais. Je remarque souvent ces vieillards frais, sentantla lavande, qui courent les rues. Ils consacrent vingt francs par jour auxfemmes. Ils sont libres jusqu’à dix heures. Ils font ce qu’ils veulent, puisquela vie intime ne regarde personne.
— Partons d’ici, voulez-vous, monsieur.
— Oui… oui…
Je regardai à la dérobée les pieds de ma compagne, pour voirsi elle était bien chaussée.
C’est curieux, je ressentais près d’elle l’impressionétrange que j’avais ressentie, étant soldat, près d’un civil. Sa jupe, sa fourrure,son chapeau, avaient une odeur de liberté. Ses habits n’étaient que des habits.Elle ne devait pas en connaître toutes les taches, tous les plis.
J’aurais été tout à fait heureux si je n’avais pasappréhendé une bizarrerie subite. Les femmes sont si étranges. Ma voisine étaitcapable, tout à coup, au coin d’une rue, de me dire au revoir.
Comme nous ne nous connaissions pas, nous parlâmes, durantune demi-heure, du vieux monsieur.
À la fin, ne sachant plus que dire à son sujet, je demandai :
— Vous êtes peut-être artiste, mademoiselle ?
— Je suis chanteuse.
— Chanteuse ?
— Oui.
Croyant avoir affaire à une actrice connue, je voulus savoirson nom.
— Comment vous appelez-vous ?
— Blanche de Myrtha.
— Myrtha ?
— Oui, avec uni grec.
— C’est sans doute un pseudonyme ?
— Je m’appelle Blanche, mais de Myrtha je l’ai inventé.
Je cherchai dans ma mémoire, avec l’espoir d’avoir lu quelquepart ce pseudonyme laborieux.
— Mais ne nous éloignons pas, monsieur. Je passe à dixheures cinq aux Trois Mousquetaires. Vous n’aurez qu’à prendre un bock, en m’attendant.
En imagination, je me vis habiter avec cette femme dans unriche appartement. J’avais un pyjama et des pantoufles dont les semellespropres glissaient sur les tapis.
— Vivez-vous seule ? demandai-je tout de suite, afinde ne pas me faire d’illusions, au cas contraire.
— Oui, monsieur.
— Moi aussi.
Elle se regarda dans une glace fixée à l’intérieur de sonsac à main et se poudra les joues avec une houppette minuscule.
— Tenez, monsieur, prenons cette rue, nous serons plustranquilles pour bavarder.
La rue était éclairée par les boîtes de verre bleu et les enseigneslumineuses des hôtels. De temps en temps, un homme et une femme, ne se tenantpas par le bras, disparaissaient dans un couloir.
Le bras de Blanche, allongé et tendre comme le dos d’unebête, me chauffait les doigts. Son chapeau me frôlait l’oreille. Nos hanches setouchaient.
J’étais heureux. Pourtant, des réflexions ridicules gâtaientma joie.
Qu’aurait fait Blanche, si nous avions rencontré sa meilleureamie ? M’eût-elle quitté ? Ou bien si, tout à coup, une douleur l’eûtempêchée de marcher ? Ou bien encore, si elle avait cassé une vitrine, ou déchirésa jupe, ou bousculé un passant ?
Je me demande parfois si je ne suis pas fou. J’avais toutpour être heureux et il fallait que des réflexions idiotes vinssent me troubler.
Quand un homme traversait la rue et s’approchait de nous, moncœur battait. Je sais : j’aurais voulu être seul au monde avec ma compagne.
Je lâchai son bras et je posai ma main sur sa taille, toutdoucement, afin de pouvoir la retirer avant qu’elle se fâchât, si cela luidéplaisait.
Elle ne s’emporta pas.
Alors, je ne songeai plus qu’à l’embrasser, mais je n’osaispas en marchant, de crainte de manquer la bouche.
— Arrêtons-nous. Je voudrais vous dire quelque chose.
Ma voix tremblait. Je pris ses mains et je lissai mes lèvresavec les dents.
— Que vouliez-vous me dire, monsieur ?
Je la serrai contre moi. Nos genoux se cognèrent comme desboules de bois. Je fis attention à ne pas perdre l’équilibre, pour ne pas luimarcher sur les pieds.
Puis, subitement, je l’embrassai.
En me redressant, je sentis que mon chapeau déplaçait lesien.
Bien qu’elle le remît rapidement sur les yeux, je devinaique cela l’avait gênée.
Penaud, les bras ballants, je ne savais si je devais de nouveauembrasser ma compagne ou bien m’excuser.
Une femme, belle et jeune, passa près de nous, dans unmanteau de fourrure. Je rougis, car je sentis que Blanche était jalouse. Je nesaurais dire pourquoi l’envie, chez la femme, est si laide.
— Vous savez, monsieur, il doit être dix heures. Ilfaut que j’aille chanter.
— Oui… mais…
— Mais ?
— Je voudrais vous embrasser encore, sans chapeau cettefois.
— Oui, si vous voulez.
Nous nous embrassâmes longuement, tête nue. Je ne reconnaissaispas les yeux de Blanche, trop près des miens.
Elle me repoussa doucement.
— Dépêchons-nous. Je vais arriver en retard.
Serrés comme un couple sous un parapluie, nous revînmes surnos pas.
Le café des Trois Mousquetaires était plein. Sur une estradede bois blanc, un comique chantait. Des affiches représentaient la chanteuselégère de Myrtha.
Pendant que Blanche gagnait une porte sur laquelle étaitécrit à la craie : « Réservé aux artistes », je m’assis.
Les consommateurs me regardèrent avec admiration, croyantque j’étais l’amant de la chanteuse.
Un ténor breton succéda au comique. Le pianiste qui avaitune belle tête, grâce aux cheveux longs, joua laPaimpolaise.
Près de moi, un apache chantait tout seul, la tête baissée. Jevoyais dans sa manche, sur son poignet, la moitié d’un tatouage. Plus loin, unefemme léchait ses doigts englués par une liqueur.
Puis, Blanche apparut sur l’estrade. Je pensais qu’elle mechercherait des yeux, mais elle n’en fit rien.
Elle chanta trois chansons, une main dans l’autre, et, quandelle eut fini, elle descendit de l’estrade en tenant sa jupe.
Quelques minutes après, elle me rejoignait.
— On va rentrer.
— Vous habitez loin, mademoiselle ?
— Oui, rue Lafayette, au Modern’ Hôtel.
Une heure après nous entrions dans l’hôtel.
Un valet de chambre dormait, assis dans un fauteuil, lesjambes réunies comme si elles étaient liées.
De loin, je me voyais marcher dans une glace, et, pour continuerà me voir, je quittai le tapis.
L’escalier devait être éclairé toute la nuit. Un tapis, maintenupar des tringles de cuivre, lui donnait quelque apparence.
La chambre de Blanche était en désordre. Un mouchoir séchaitsur le calorifère. Une chemise pendait à la clef d’un placard.
Au milieu du plafond, il y avait un anneau, sans suspension.
N’osant m’asseoir, ne sachant que faire entre ces quatremurs, j’arpentais la pièce et, chaque fois que je passais devant l’armoire àglace, les cartons la surplombant oscillaient.
Blanche ne sut s’y prendre pour tirer les tentures : lesanneaux trop hauts ne glissaient pas sur les tringles. À la fin, elle y parvint.
Puis, sans se soucier de moi, elle se déshabilla : enchemise elle n’eut plus la même tête.
Elle nettoya ses oreilles avec le côté recourbé d’uneépingle à cheveux. Elle se lava, mais d’une drôle de façon.
Depuis qu’elle circulait pieds nus, elle faisait des pasplus courts.
Soudain, elle se glissa dans les draps, non sans avoiressuyé la plante de ses pieds sur la descente de lit.
Je m’éveillai au petit jour. Une lumière de rez-de-chausséepénétrait par la fenêtre. Il pleuvait. J’entendais les gouttes qui tombaientsur les carreaux.
Blanche dormait. Elle prenait presque toute la place dans lelit.
Ses narines et son front luisaient. Sa bouche était entr’ouverteet ses lèvres, à force d’être séparées, n’avaient plus l’air d’appartenir à lamême bouche.
Je regrettais mon lit. J’aurais voulu me lever doucement, m’habilleret partir, dehors, dans la pluie, quitter cette chambre qui sentait notrehaleine et les étoffes enfermées.
Le jour commençait à poindre. Je distinguais des habits surune chaise et des vases inutiles sur la cheminée.
Soudain, les paupières de Blanche se levèrent, découvrantdeux yeux morts. Elle marmotta quelques mots, remua les jambes et tira à elle, instinctivement,toutes les couvertures.
Je sortis du lit, les cheveux en désordre, la chemise jusqu’àmes genoux trop gros.
Je me lavai à l’eau froide, sans savon, et encore endormi, jeme mis à la fenêtre.
Je vis une rue que je ne connaissais pas, des tramways, desparapluies et de grosses lettres dorées contre un balcon.
Le ciel était gris, et quand je levais la tête, des gouttesmouillaient mon front.
— Tu t’en vas, chéri ?
— Oui.
Je m’habillai rapidement.
— Quand pourrai-je te revoir, Blanche ?
— Je ne sais pas.
— Demain ?
— Si tu veux.
J’embrassai ma maîtresse sur le front et je sortis.
L’escalier sentait le chocolat. Je vis un plateau par terre.
Une minute après, j’étais dans la rue.
Jamais je n’ai essayé de revoir Blanche.
Le propriétaire m’a donné congé.
Il paraît que les locataires se sont plaints de ce que je netravaillais pas. Pourtant, je vivais bien sagement. Je descendais doucement l’escalier.Mon amabilité était très grande. Quand la vieille dame du troisième portait unfilet trop lourd, je lui aidais à le monter. Je frottais mes pieds sur lestrois tapis qui se succèdent avant l’escalier. J’observais le règlement de lamaison affiché près de la loge. Je ne crachais pas sur les marches comme lefaisait M. Lecoin. Le soir, quand je rentrais, je ne jetais pas les allumettesavec lesquelles je m’étais éclairé. Et je payais mon loyer, oui je le payais. Ilest vrai que je n’avais jamais donné de denier à Dieu à la concierge, mais, toutde même, je ne la dérangeais pas beaucoup. Seulement une ou deux fois parsemaine, je rentrais après dix heures. Ce n’est rien pour une concierge de tirerle cordon. Cela se fait machinalement, en dormant.
J’habitais au sixième, loin des appartements. Je ne chantaispas, je ne riais pas, par délicatesse, parce que je ne travaillais pas.
Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pastravailler, sera toujours détesté.
J’étais, dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tousauraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, delaine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jouraux gens leur condition misérable.
On ne m’a pas pardonné d’être libre et de ne point redouterla misère.
Le propriétaire m’a donné congé, légalement, sur papiertimbré.
Mes voisins lui ont dit que j’étais sale, fier, et peut-êtremême, que des femmes venaient chez moi.
Dieu sait comme je suis généreux. Dieu sait toutes les bonnesactions que j’ai faites.
De même que je me rappelle un monsieur qui, quand j’étaispetit, me donna quelques sous, de même beaucoup d’enfants se souviendront demoi lorsqu’ils auront grandi, car souvent je leur fais des cadeaux.
C’est une joie immense de savoir que j’existerai toujoursdans ces âmes.
Il va falloir quitter ma chambre. Ma vie est-elle doncanormale au point de scandaliser le monde ? Je ne peux le croire.
Dans quinze jours, je serai ailleurs, je n’aurai plus laclef de cette chambre où j’ai vécu trois années, où mes habits de soldat sonttombés, où, démobilisé, j’ai cru que j’allais être heureux.
Oui, dans quinze jours je vais partir. Alors, les voisins aurontpeut-être du remords, car les changements touchent toujours, même les plusinsensibles. Ils auront peut-être, une seconde seulement, la sensation d’avoirété méchants. Cela me suffira.
Ils viendront dans ma chambre vide et, comme il n’y auraplus de meubles, ils regarderont dans les placards. Mais ils ne verront rien.
C’est fini. Le soleil ne me dira plus l’heure sur le mur. Lemalade qui habite sur mon palier va mourir, quinze jours après mon départ, caril faut qu’il y ait du nouveau. On repeindra quelque chose. Des ouvriersrépareront le toit.
C’est curieux comme tout change sans vous.
Je n’ai pu trouver de chambre : alors, j’ai vendu mesmeubles.
Il est dix heures du soir. Je suis seul, dans ma chambre d’hôtel.
Ah ! quelle joie d’être débarrassé de mes voisins, d’êtreparti, d’avoir quitté Montrouge.
Je regarde autour de moi, car, après tout, c’est dans cettepièce que je vais vivre. J’ouvre le placard. Il n’y a rien, si ce n’est dupapier journal sur les étagères.
J’ouvre la fenêtre. L’air sans mouvement d’une cour n’entrepas. En face, une ombre passe et repasse derrière un rideau. J’entends lesroues de fer d’un tramway.
Je reviens au milieu de ma chambre. Maintenant, la bougiebien allumée coule et la flamme immobile ne fume plus.
Une serviette pliée bouche un pot à eau. Un verre coiffe unecarafe. Le linoléum, qui se trouve devant la table de toilette, a été décolorépar des pieds mouillés. Les ressorts du lit-cage luisent. Des voix sonores, queje ne connais pas, s’élèvent dans l’escalier.
Le plâtre des murs est blanc comme le pan de drap rabattusur les couvertures. Un inconnu remue dans une chambre contiguë.
Je m’assois sur une chaise – une chaise de jardin quise plie – et je pense à l’avenir.
Je veux croire qu’un jour je serai heureux, qu’un jour quelqu’unm’aimera.
Mais il y a déjà si longtemps que je compte sur l’avenir !
Puis je me couche – sur le côté droit, à cause du cœur.
Les draps raides sont si froids que je ne m’allonge que toutdoucement. Je sens que la peau de mes pieds est rugueuse.
Naturellement j’ai fermé la porte. Pourtant, il me semble qu’elleest ouverte, que n’importe qui va entrer. Par bonheur, j’ai laissé la clef dansla serrure : de cette façon personne ne pourra entrer avec une deuxièmeclef.
J’essaie de dormir mais je pense à mes habits, pliés dans lavalise, qui s’y froissent.
Mon lit se chauffe. Je ne remue pas les pieds, afin de nepas griffer les draps car cela me fait frissonner.
Je m’assure que l’oreille sur laquelle je pèse est bien àplat, qu’elle n’est pas repliée.
Les oreilles écartées sont si laides.
Ce déménagement m’a rendu nerveux. J’ai envie de bougercomme quand je m’imagine que je suis attaché. Mais je résiste : il fautdormir.
Mes yeux, grands ouverts, ne voient rien, pas même la fenêtre.
Je songe à la mort et au ciel, car chaque fois que je songeà la mort je songe aussi aux étoiles.
Je me sens tout petit à côté de l’infini et bien vite j’abandonneces réflexions. Mon corps chaud, qui vit, me rassure. Je touche avec amour mapeau. J’écoute mon cœur, mais je me garde bien de poser la main sur mon seingauche car il n’y a rien qui m’effraie tant que ce battement régulier que je necommande pas et qui pourrait si facilement s’arrêter. Je fais mouvoir mesarticulations, et je respire mieux en sentant qu’elles ne me font pas mal.
Ah ! la solitude, quelle belle et triste chose ! Qu’elleest belle quand nous la choisissons ! Qu’elle est triste quand elle nous estimposée depuis des années !
Certains hommes forts ne sont pas seuls dans la solitude, maismoi, qui suis faible, je suis seul quand je n’ai point d’amis.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en septembre 2016.
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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversionset à la publication de ce livre numérique : Anne C., Sylvie, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après :Bove, Emmanuel,Mes Amis,Paris, Flammarion, 1924. D’autres éditions ontété consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de premièrepage,Scènes de rue, huile sur toile, est de Félix Vallotton.
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