OUVERTURES
Sartre et l'espoir
Laurent Gagnebin *
Désespoir ?
I/1. Une œuvre du désespoir
Parler de « Sartre et l'espoir » peut paraître, à première vue, correspondre à une sorte de provocation et à un goût du paradoxe. Or la certitude qui est la mienne, c'est que l'espoir constitue bel et bien une donnée fondamentale, voire centrale, de l'œuvre et de la pensée de Jean-Paul Sartre. Il ne s'agit pas, d'ailleurs, d'estimer que les athées sont nécessairement des désespérés. On peut se rappeler à cet égard le sous-titre significatif d'un livre d'Emmanuel Mounier consacré, entre autres, à Malraux, Camus et Sartre : L'espoir des désespérés. Est-on d'ailleurs si sûr que l'espoir caractérise toujours la pensée chrétienne, quand, par exemple, elle voue tant de gens aux peines éternelles, à la damnation ou les enferme dans la double prédestination ?
Plusieurs titres des livres de Sartre semblent, à eux seuls déjà, donner raison à ceux qui trouvent dans son œuvre de quoi alimenter une vision très sombre de l'existence humaine : L 'engrenage, La mort dans l'âme, La nausée, Le mur, Les mains sales, Les mouches, L'idiot de la famille, L'être et le néant, par exemple. À cela s'ajoutent un vocabulaire et des descriptions d'une grande crudité qui faisaient écrire à Charles Moeller que l'œuvre de Sartre contient « un des plus visqueux amas de laideurs qu'on connaisse en littérature ' ». Et, si l'on creuse un peu, on voit bien en effet qu'un pessimisme et un désespoir marquent en profondeur plusieurs de ces ouvrages.
* Laurent Gagnebin est pasteur de l'Église réformée de France et professeur honoraire de
l'Institut protestant de théologie (IPT), Faculté libre de théologie protestante de Paris.
1. C. MOELLER, Littérature du XXe siècle et christianisme, t. 2, Paris, Casterman, 1962, p.39-
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