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LE VIN D'ARBOIS AU MOYEN AGE
L'effet des événements politiques sur les destinées des vignobles commerciaux du moyen âge apparaît d'une manière assez claire dans le cas du vignoble jurassien.
C'est à la partie Nord de ce vignoble que s'attachent les renommées les plus brillantes et les plus anciennes. Sur la section de côte longue d'une quarantaine de kilomètres dont la ville de Poligny marque approximativement le milieu s'échelonnent encore aujourd'hui, du Nord au Sud, trois foyers de viticulture d'élite, Arbois, Château-Chalon et l'Étoile, où se perpétuent des traditions plusieurs fois séculaires, que suffirait à attester, à défaut d'autres preuves, la richesse du vocabulaire local en noms de plants fins : parmi les rouges, le ploussard, plessard ou plessand, appelé aussi mêcle ou meythe, le troussaud, le noirin ou nérin ; et, parmi les blancs, le sava- gnin ou nature, le melon, melan ou moulan, la plupart de ces noms ayant encore d'autres synonymes moins employés. Le nombre et la variété de ces termes sont tels que les listes de cépages données par les auteurs sont rarement identiques1.
Cultivée ici sous un climat qui ne laisse guère passer cinq ans sans que de dures gelées ne mutilent ses bourgeons ou ses fruits, la vigne cherche l'abri du vent du Nord dans les vigoureuses indentations qui entament, de loin en loin, le rebord du plateau du Jura. Mais la répartition des sites où elle a prospéré a, dans son ensemble, des rapports plus certains avec la distribution du peuplement antique qu'avec les variations locales du climat. La partie du front jurassien qui, de Salins à Lons-le-Saunier, porte les vignobles les plus fameux est marquée d'assez nombreuses traces d'habitations gallo-romaines. Elle a exercé sur le peuplement, dès la plus haute antiquité, une attraction puissante, non seulement parce qu'elle se place au départ des plus faciles et des plus fréquentés des chemins qui traversent la montagne et qu'elle bénéficie des avantages économiques que procure le rapprochement, ici très brusque, d'un haut plateau et d'une plaine dont les productions sont différentes et souvent complémentaires, mais encore et surtout parce qu'elle a le rare privilège de posséder, comme nous en avertissent les noms mêmes de Salins et de Lons-le-Saunier, des sources salées qui, à pareille distance de la mer, prirent une inestimable valeur aux yeux des hommes à qui les moyens de communication modernes faisaient encore défaut.
Les plus anciens possesseurs connus des sources de Salins sont les moines de Saint-Maurice-d'Agaune, aujourd'hui Saint-Maurice-en-Valais dans la vallée helvétique du Rhône, lieu éloigné, sans doute, de la bordure occidentale du Jura, mais relié à la région des salines par une route directe utilisant la cluse de Pontarlier. Ces moines, au xne siècle, prétendaient que le fondateur même de leur monastère, saint Sigismond roi des Burgondes, leur avait donné, parmi d'autres biens, Salins et ses salines, ainsi que le
1. J. Girard, La vigne et le vin en Franche-Comté, 1939, p. 165. — Girod de Miserey, Le vignoble de Salins (Bulletin de la Société d'agriculture, sciences et arts de Poligny, III, 1862, p. 107). 2. J. Girard, Ibid., p. 23-24.




















