Title: Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8
Author: J.-B.-J. Champagnac
Release date: August 4, 2017 [eBook #55265]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE;
Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,Massacres, Parricides, et autres Forfaits, commis en France, depuis lecommencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordrechronologique, et extraits des anciennes Chroniques, de l'Histoire généralede France, de l'Histoire particulière de chaque province, des différentesCollections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autresfeuilles judiciaires.
PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.
Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
C. DELAVIGNE.École des Vieillards.
Tome Septième.
Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, N. 3.
1834
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
«Serait-il vrai que nos lois, qui veillent assidûmentà la punition du crime, auraient laissél'innocence sans défense et sans secours contreles erreurs judiciaires? En armant les magistratsd'un pouvoir terrible, mais nécessaire,aurait-on oublié qu'ils participent à la fragilitéet aux passions humaines, et que les plusbelles institutions deviennent menaçantes, 2au lieu d'être protectrices, si l'on ne fait rienpour en prévenir les erreurs?»
Tel est le début d'un mémoire publié vers1819; et ces paroles sont le cri de douleurd'un vieillard presque octogénaire, d'un vénérableecclésiastique, d'Étienne Pacot, dont lesmalheurs ont fini par égarer la raison, et quiaujourd'hui attend, dans une maison de santé,la fin de sa longue et malheureuse carrière.
Le sieur Pacot, échappé comme par miracleaux brigandages de la révolution, quitoutefois l'avaient contraint de quitter la paroissequ'il administrait, s'était retiré dans sespropriétés, situées en grande partie à Bourberain,département de la Côte-d'Or. Unhomme, nommé Prétot, vint s'établir dansle même endroit. L'abbé Pacot le reçut sansdéfiance; mais il fut bientôt cruellement punide cet excès de sécurité. Prétot commit chezlui un vol considérable, et attenta à sa vieà deux reprises différentes. D'abord il lui tiraun coup de fusil par sa fenêtre; ce fait futattesté par le nommé Nicolas Miel, qui accompagnaitalors Prétot; cet homme en fitla révélation à la justice, qui, un peu plustard, le condamna aux fers pour vol dans 3une habitation d'une autre commune. La secondetentative de Prétot sur la personne del'abbé Pacot, eut lieu le 7 nivôse an VII. Iltira un coup de pistolet à ce propriétaire surla route de Bèze. L'intimité qui unissait cethomme au juge-de-paix du canton lui assural'impunité; néanmoins on n'osa l'absoudreentièrement, et sur la déclaration du jury,portant que Prétot n'avait pas eu l'intentionde tuer le sieur Pacot, cet attentat ne futpuni que d'un mois d'emprisonnement, et devingt-cinq francs d'amende.
Cependant Prétot avait fait trop de mal ausieur Pacot, pour n'être pas devenu son ennemijuré. La présence de ce dernier à Bourberainétait un reproche continuel pour lui,comme pour ses protecteurs. Il résolut des'affranchir, par un crime encore plus noir,de la vue importune d'une victime que laProvidence avait dérobée à ses premièrestentatives de meurtre.
Tout-à-coup le bruit se répandit dans lacommune de Bourberain que Prétot et safemme venaient d'être empoisonnéspar leplus subtil des poisons. Le 7 germinal anIX,Prétot le dit lui-même aux deux fermiers du 4sieur Pacot, qui étaient entrés dans son cabaret.Il leur montra une demi-bouteille àmoitié pleine, leur disant que sa femme etlui avaient bu l'autre moitié qui manquait. Ilraconta que cette demi-bouteille lui avait étéapportée, deux jours auparavant, avec unelettre dans laquelle il était dit qu'on la luiadressait comme un échantillon de vin.
Le même jour, Prétot arrêta deux officiersde santé qui traversaient la commune. Lepremier trouva laliqueur douce, et déclaraplus tard quece ne fut qu'une heure après enavoir mis sur sa langue, qu'il sentit une légèrechaleur. Le second, au contraire, affirmaque cette liqueurétait tellement corrosive,que l'eau-forte ne serait pas plus mordante.
Cependant la santé de Prétot n'avait passubi la moindre altération; son visage colorén'offrait aucun des symptômes de l'empoisonnementdont il se plaignait. Aussi, dans lespremiers instans, se garda-t-il bien d'aller semontrer à l'autorité. Sa maison n'était séparéede celle du maire de la commune que par unmur, et pourtant il ne l'instruisit pas du crimequi, selon lui, avait failli lui coûter la vie. Ilne requit même pas l'assistance du juge-de-paix, 5son ami, qui ne demeurait qu'à unedemi-lieue de Bourberain.
La calomnie ne saurait procéder par desvoies aussi directes, sans compromettre souventle succès de ses manœuvres. Il fallait quePrétot s'assurât d'abord des moyens d'accréditerl'odieuse fable qu'il avait inventée. Il luifallait quelques témoins. Il gagna une femmesimple et crédule, et lui recommanda, ainsiqu'elle le déclara elle-même plus tard, dedire, lorsqu'elle serait interrogée à ce sujet,qu'elle avait vu Prétot en proie à des vomissemens,et qu'elle lui avait donné du lait.
Le 10 germinal, il fit six lieues à pied pourse rendre à Dijon, mais il ne porta pas encoresa plainte à la justice, et revint le jourmême à Bourberain. Le lendemain, il eut encorela force de recommencer ce péniblevoyage, et, cette fois, il rendit plainte devantle directeur du jury, mais en déclarant toutefoisqu'il ignorait jusqu'alors l'auteur du crime.
Cette première démarche suffisait pour lemoment à Prétot; il était satisfait d'avoiréveillé l'attention de la justice; il se désistadans les vingt-quatre heures. Cette marcheétait de la plus perfide habileté; elle lui facilitait 6les moyens de porter à la victime qu'il s'étaitchoisie les coups qu'il lui préparait. Bientôten effet, il fit circuler de sourdes rumeursqui désignaient l'abbé Pacot comme auteurde l'empoisonnement, et lui-même déposa que,dans le premier moment, il avait accusé ceprêtre, n'ayant pas d'autre ennemi sur la terre.
Sur cette dénonciation, on arrête le sieurPacot; le dénonciateur lui-même vient avecun fusil, afin, dit-il, de prêter main-forte àla gendarmerie. Le lendemain, deux simplesgendarmes font une perquisition dans le domicilede l'abbé Pacot. Deux jours après, lejuge-de-paix en fait une nouvelle, tendant às'assurer si l'on trouverait de l'arsenic dansla maison: il prend pour témoin le beau-frèrede l'accusateur. Ce témoin était prévenu dela visite du juge de paix; il quitta son troupeauqu'il gardait, pour aller à la rencontrede ce magistrat. Il n'est pas nécessaire de fairesentir à nos lecteurs combien il était irrégulier,même scandaleux, de choisir le beau-frèredu délateur pour témoin de l'un desactes les plus importans de la procédure. Maisce choix n'avait été fait ni au hasard, ni sansde fortes raisons. Le témoin lui-même en révéla 7le motif dans un moment de véracité. Ilconvint que Prétot lui avait donné un cornetde poudre blanche, avec mission de le glisserfurtivement dans la maison de l'abbé Pacot,lors de la visite.
Il se trouvait chez le prévenu un reste delimonade médicinale faite avec du sel d'oseille,La décomposition qui en fut faite ne laissapas le moindre doute sur la nature de cetteliqueur. Mais le juge de paix, ami de Prétot,avant d'appeler un homme de l'art, commeson devoir le lui prescrivait, s'empressa defaire avaler de cette limonade à un poussin;puis il l'emprisonna dans une soupière qu'il fermabien hermétiquement de son couvercle.Privé d'air, le pauvre animal allait périr asphyxié,si la domestique de l'abbé n'avait soulevé le couvercle.Le poussin mort, quelle conséquencen'aurait-on pas tirée de ce fait contre l'accusé?On n'aurait pas manqué de moyens pour travestirl'asphyxie en empoisonnement.
Cependant le sieur Pacot fut conduit dansles prisons; l'une de ses domestiques, LouisePoinsot, qui devait jouer un rôle nécessairedans l'affreuse tragédie qu'on avait imaginée,partagea le sort de son maître. L'abbé Pacot 8fut tenu au secret le plus rigoureux pendantquatre-vingt-dix jours.
Mais tous les maux qu'on faisait peser surlui ne rendaient pas l'accusation plus vraisemblable.On avait beau l'abreuver d'outrages,son innocence n'en éclatait que plus visiblement.Un jour, on le fit sortir de sa prison;on le traîna en spectacle dans les rues, et onle conduisit chez un marchand droguiste, sousprétexte que la femme de ce marchand avaitdéclaré qu'un homme de la campagne étaitvenu lui demander à acheter de l'arsenic.
Nous arrivons à la plus odieuse des manœuvresqui furent dirigées contre l'abbé Pacot.Louise Poinsot, sa domestique, avait été,comme on vient de le voir, arrêtée en mêmetemps que lui. On l'accusa d'avoir remis labouteilleempoisonnée à un commissionnairepour la porter à Prétot. On avait fait entendreplusieurs enfans qui avaient dit avoir vu unefille portant cette bouteille, et lui avoir offertde la porter. Les questions les plus minutieusesavaient été faites à ces enfans touchantla figure et les vêtemens de cette fille. Toutce qu'on en avait pu tirer, c'est qu'ils avaientreconnu quelques-uns des vêtemens de Louise 9Poinsot: quant à la figure, l'un d'eux avaitdit qu'ilcroyait la reconnaître; les autres répondaientqu'ils n'y avaient pas fait assez d'attention.On pensa que c'en était assez poureffrayer une fille simple, et la rendre l'instrumentde la perte de son maître. Des magistratsn'eurent pas honte d'employer auprès d'elleles plus vives instances pour la déterminer àaccuser l'abbé Pacot. Ils épuisèrent dans seslongs interrogatoires, l'art des insinuations,des questions captieuses; art funeste, dontl'usage devrait être interdit contre le crimemême, dans la crainte que l'on pût jamais enabuser contre l'innocence.
Un jour, elle comparaît devant le directeurdu jury. «La vérité est découverte, lui dit-il;votre maître est convaincu; vous n'avez pasvoulu vous sauver seule, vous périrez aveclui.» Au même instant, quatre hommes entrentdans le cabinet; un d'eux lui annoncequ'on veut l'arracher à la mort; que les portesde la prison vont s'ouvrir pour elle; maisqu'il faut qu'elle confirme de sa bouche la vérité,bien qu'elle soit déjà connue.
Mais cette pauvre fille, malgré son extrême 10simplicité, trompa les espérances de ces jugesprévaricateurs, et rendit tous leurs effortsinutiles. On ne put parvenir à lui arracher uneparole accusatrice, ni l'engager à trahir la vérité.L'aspect de la mort qu'on lui mettait sousles yeux ne put ébranler sa constance. Ce couragehéroïque ne fut pas la seule preuve deson dévouement; la Providence, comme on leverra bientôt, l'avait désignée pour sauver lavie à son maître.
L'information traînait en longueur; on netrouvait pas de charges, et on en cherchaittoujours. Les fonctions du directeur du juryexpiraient; un autre lui succède: une nouvelleinformation commence, et le prévenucontinue à gémir au milieu des horreurs dusecret.
Il fallait cependant terminer l'instruction.L'acte d'accusation est dressé contre l'abbéPacot et sa servante. Le jury d'accusation,appelé à prononcer sur le sort du maître, déclareà l'unanimité qu'il n'y avait pas lieu àsuivre. Mais la malheureuse domestique, aumilieu des tortures morales qu'elle avait subies,était tombée dans quelques contradictions; 11le jury crut qu'il n'en fallait pas davantagepour décider qu'il y avait lieu à accusationcontre elle.
La rage des ennemis de l'abbé Pacot avaitété impuissante dans cette première tentative;ils n'avaient pu rassembler contre lui, nonseulement des preuves de nature à entraînerune condamnation, mais même de simples présomptionssuffisantes pour motiver la mise enaccusation. Vainement sa domestique était accusée;quelques contradictions arrachées parla cruelle adresse des interrogateurs ne sontpas des preuves de culpabilité. Devant le juryde jugement, son acquittement était infaillible;alors leur proie leur échappait tout entière.
La procédure se continuant contre LouisePoinsot, la marche de l'instruction l'amenadevant le tribunal criminel. On découvrit alorsqu'un des membres du jury d'accusation, quiavait prononcé la mise en liberté de l'abbéPacot, n'avait pas trente ans. Le commissairedu gouvernement requit l'annulation de toutce qui s'était fait, non seulement à l'égard dela domestique, mais encore au sujet du maîtrequi avait été mis hors de l'accusation.
12En bonne jurisprudence, la déclaration dujury d'accusation, concernant l'abbé Pacot,rendue depuis cinq mois, et contre laquellele commissaire du gouvernement ne s'étaitpas pourvu en cassation, était devenue irrévocable.Et cependant les trois juges du tribunalcriminel de Dijon cassèrent la déclarationqui l'avait fait mettre en liberté, aussibien que celle qui mettait en accusation LouisePoinsot. Par un inconcevable oubli de toutesles formes et des règles les plus élémentairesdu droit et de la justice, l'instruction recommençacontre l'abbé Pacot.
Ce jugement inique fut rendu le 1er nivoseanX. Trois heures après, à neuf heures dusoir, les gendarmes arrêtèrent le sieur Pacot,et saisirent tous ses papiers, dont il ne put jamaisobtenir la restitution. L'abbé Pacot subitde nouveau la torture du secret pendantcent trois jours.
Une troisième instruction se poursuivit alorscontre le maître et sa fidèle domestique. Onleur adjoignit une autre servante, contre laquelleon n'avait pas informé jusque alors. Unsimulacre de jury d'accusation, composé selonle caprice des juges, déclara qu'il y avait 13lieu à accusation contre les trois prévenus.On ne prétend point accuser ces jurés de perversité;mais on peut les taxer de faiblesse:ils étaient les aveugles instrumens de ceux quiles dirigeaient. «Je n'ai été appelé, disait l'und'eux depuis ce jugement, que pour remplacerun juré absent: mais tout était fini,et je n'ai eu qu'à donner ma signature.» Unautre juré disait sur le même sujet: «Le directeurdu jury, ainsi que son substitut, nousont dit que nous n'avions aucune part à prendredans cette affaire; qu'il fallait signer, etrenvoyer les trois prévenus pour être jugésau chef-lieu du département.»
Les prévenus furent donc soumis au juryde jugement. Après trois informations successives,pas un mot, pas une syllabe accusatrice nes'élevait contre eux. Cependant l'abbé Pacotfut condamné, après avoir été privé de toutesles garanties que la loi accorde aux accusés.
Douze jurés spéciaux devaient prononcersur son sort. Cinq se trouvaient absens; onles remplaça, non pas en les tirant au sort,comme la loi l'exige formellement, maisen les désignant arbitrairement à l'instantmême. Un de ces jurés s'était acquis le surnom 14deCoupe-Tête dans les massacres dont laville de Dijon avait été le théâtre pendant latourmente révolutionnaire. Ce fut à cetteviolation manifeste de la loi que l'abbé Pacotdut son salut; ainsi le crime finit par se prendredans ses propres piéges. On n'eut pashonte d'appeler en témoignage un commis-greffierqui avait rédigé tous les actes de lapremière procédure. Cet homme osa déclarerqu'il avait entendu Louise Poinsot dire qu'elleavait porté la bouteille, sans savoir ce qu'ellepouvait contenir. «Eh! malheureux! lui réponditcette fille indignée, dites donc quec'est vous qui m'avez dit plusieurs fois qu'ilne fallait que cette déclaration pour me fairemettre en liberté.» La force de cette réponseaccabla le témoin qui fut réduit au silence.
Mais vainement l'évidence terrassait les accusateursde l'abbé Pacot; on ne le jugeaitque pour la forme; sa perte était résolue. Ilentendit prononcer son arrêt de mort; lesdeux domestiques furent acquittées.
L'abbé Pacot fut reconduit en prison, aprèsavoir protesté contre cet assassinat juridique.Il lui restait un refuge à la Cour de cassation,pour prévenir ou du moins retarder l'affreux 15triomphe de ses ennemis. Mais plongé dans uncachot, livré à des porte-clefs qui refusaientd'écouter sa prière, il n'avait pas la libertéde faire entendre ses plaintes, et le fataldélai de trois jours allait expirer. Heureusementla Providence lui envoya un frère aînéqui revenait de l'émigration et qui, à forcede soins et de peines, parvint à pénétrer jusquedans son cachot, et à lui procurer lesmoyens de recourir à la justice de la Coursuprême.
Là, les choses devaient changer de face;la procédure était monstrueuse: la haine avaitaveuglé les ennemis du sieur Pacot au pointde négliger toutes les formes.
On tenta un dernier effort pour rendre cerecours illusoire. Quarante jours s'étaientécoulés depuis le jugement, et les pièces duprocès n'avaient pas encore été envoyées àla Cour de cassation; on espérait qu'à forcede retards, la victime succomberait à la rigueurde son sort. Plongé dans le cachot leplus infect, l'abbé Pacot réunissait aux pluspénibles des souffrances morales les souffrancesphysiques les plus horribles; elles devinrenttelles, que, malgré la force de son tempérament, 16il tomba dangereusement malade.Sa mort paraissait inévitable. Il falluttout le dévouement de la fidèle Louise Poinsotpour l'arrêter au bord de la tombe prête àl'engloutir.
Cette simple villageoise, mue par un sentimentde la plus noble générosité, vendit àson frère le peu qu'elle possédait, et sansprendre conseil de personne, se rendit à Paris,à pied, pour sauver les jours de son malheureuxmaître. Elle alla solliciter seule une audiencedu comte Abrial, ministre de la justice.Cet homme respectable, digne de la hautemission qui lui était confiée, accorda l'audiencesollicitée, écouta Louise Poinsot avecbonté, et lui promit de donner des ordrespour accélérer l'envoi des pièces. Elle parvintà instruire son maître de la démarche qu'ellevenait de faire; et celui-ci trouva encore laforce d'écrire au commissaire du gouvernement,et de lui exprimer son étonnement dece que les pièces n'avaient pas été envoyées.La lettre du sieur Pacot était du 1er thermidoranX; on la lui renvoya le jour mêmeavec une note portant que les pièces étaient partiesdepuis dix jours; et cependant le comte 17Abrial ne les reçut que le 3 thermidor. Quandon avait vu qu'il était impossible de les retenir,on avait cherché, par un mensonge, àdéguiser l'horreur d'une persécution qu'onpoursuivait avec tant de persévérance et d'animosité.
Enfin, l'heure de la justice sonna pourl'abbé Pacot. L'arrêt de mort fut cassé, parceque les jurés n'avaient pas été tirés au sort.Le commissaire du gouvernement attenditdix-sept jours pour notifier cet arrêt au prévenu,et trente jours s'écoulèrent encorejusqu'à sa translation à Lons-le-Saulnier. Là,malgré les nouveaux efforts de l'intrigue etde la perversité, le nouveau jury déclaraàl'unanimité, non seulement que l'accusé n'étaitpas coupable, mais qu'il n'était pas constantqu'il y eût eu même d'empoisonnement.Cette nouvelle procédure avait présenté plusieurscirconstances curieuses. Comme on lesait déjà, l'accusateur prétendait avoir bu lamoitié du poison contenu dans la bouteillequi lui avait été remise, et assurait que cebreuvage lui avait causé des coliques et desvomissemens. Or, la bouteille qu'avait représentéePrétot contenait de l'arsenic dont la 18plus petite quantité devait donner infailliblementla mort; tandis que Prétot venait soutenirqu'il en avait bu une forte dose presqueimpunément. Aussi l'avocat de l'abbé Pacot,indigné de tant d'effronterie, fut heureusementinspiré par cette indignation même.«Vous prétendez, dit-il à Prétot, vous prétendezque vous avez pris, sans autre accidentque de simples vomissemens, une dose depoison égale à celle que vous reproduisez ici?L'imposture ne saurait être ni plus impudente,ni plus grossière. Mais admettons pour unmoment que vous ayez été fidèle à la vérité.C'est ici le cas de faire une juste applicationde cet adage:Qui peut le plus, peut le moins.Puisque vous êtes si fort contre les poisons,qu'une quantité capable de donner la mort àplusieurs personnes vous a causé à peinequelques nausées, prenez seulement le quartde ce qui reste dans la bouteille, et je passecondamnation.» Cet argument était invincible;il n'y avait pas de milieu: il fallait ousoutenir l'accusation en avalant la dose indiquée,ou s'avouer calomniateur en s'y refusant.Prétot, confondu, garda le silence, et dès-lorsles juges furent convaincus de l'innocence 19de l'accusé et l'acquittèrent. Pourtantquelque amertume se mêla, pour l'abbé Pacot,au souvenir de cet acte de justice. On prononçason absolution hors de sa présence, contrele vœu de la loi, et pour le priver du droit deconclure contre son délateur. On voulaitétouffer le souvenir de ce procès si déshonorantpour ceux qui y avaient figuré commeaccusateurs et comme juges; et l'on ne pensaitpas que c'est encore une injustice d'enleverà l'innocent persécuté le droit d'obtenirla réparation qui lui est due.
L'abbé Pacot avait cruellement souffertdans sa personne, dans son honneur et dansses biens. Pendant l'intervalle du temps quis'était écoulé entre les deux procédures, pouracquitter les frais de la première, la justiceavait mis la main sur les propriétés de l'abbéPacot et en avait fait consommer la vente.Une nouvelle monstruosité se rencontra àcôté de cette expropriation irrégulière. Onrapporte qu'un des juges de l'accusé devintacquéreur d'une de ses propriétés.
On pense qu'après avoir souffert de tant demanières différentes, l'abbé Pacot ne pouvaitse contenter de l'arrêt de Lons-le-Saulnier; il 20était loin de vouloir la vengeance; mais, selonlui, la vérité devait briller dans tout son jour;son innocence devait être reconnue autrementque par un arrêt d'acquittement. En conséquence,il éleva des réclamations à l'effetd'obtenir une réparation plus réelle; on écoutases raisons, on les trouva de toute justice, onle plaignit, mais on lui objecta, comme unobstacle insurmontable, des raisons de jurisprudence,des principes d'ordre social.
Néanmoins, tout rempli de la bonté de sacause, l'abbé Pacot ne se rebuta pas. La Restaurationsemblait devoir lui aplanir toutesles difficultés; point du tout: il ne fut pasplus heureux. En 1817, lorsqu'il porta sesplaintes au pied du trône, des magistrats lecondamnèrent comme calomniateur, commes'il n'eût pas légitimement acquis le droit dese plaindre!
Ce dernier fait se trouve consigné dans unmémoire qu'il publia plus tard avec la signaturedu célèbre avocat Dupin, et avec cetteépigraphe tirée d'un ouvrage de ce jurisconsulte:«S'il eût été trouvé coupable, il auraitdû à la société une réparation dans sa personneet dans ses biens. Il est innocent; la 21proposition est renversée: c'est à lui que l'indemnitéest due.»
Au reste, que l'on ne croie pas que ce fûtpour lui-même que l'abbé Pacot réclamât uneindemnité de ses souffrances, de ses malheurset de ses pertes. Non! ce vénérable ecclésiastiquecomptait au nombre de ses vertus,le désintéressement le plus évangélique. Commeil le disait lui-même, parvenu à plus de quatre-vingtsans, qu'avait-il besoin des biens de cemonde? C'était uniquement dans les intérêtsde sa famille qu'il militait avec tant de persévérancecontre la jurisprudence établie.
Le plus doux et le plus tolérant des hommesdans toutes ses relations sociales, il semblaitsubir une soudaine métamorphose, dèsqu'il était question de ses infortunes et de l'iniquitéde ses juges. Alors ses yeux devenaientétincelans, ses cheveux se hérissaient, sa paroles'animait; alors il ne souffrait pas lamoindre contradiction, et fermait la boucheà ceux qui lui adressaient quelque objection,en leur disant que lui seul pouvait sentir toutce qu'il avait souffert injustement, et qu'on neparviendrait jamais à lui persuader qu'il étaitjuste de ne pas l'indemniser. Il était facile de 22voir que cette catastrophe, œuvre de la plusperverse calomnie, qui avait bouleversé uneportion de son existence, ravageait insensiblementses facultés intellectuelles, en y établissantune idée fixe qui dominait tout, et venaitse mêler à tout, pour tout embrouiller ettout confondre.
Nous vîmes ce bon prêtre, il y a quelquesannées, chez un homme d'un grand mérite,enlevé trop prématurément à ses nombreuxamis et aux lettres, qu'il cultivait obscurémentet pour elles-mêmes, mais non pas sans utilitéet sans distinction; nous voulons parler deM. L. Hubert, auteur duConteur, recueiltrès-remarquable, quoiqu'il fût très-peu remarqué,n'ayant été prôné par aucun journal.Dans cet ouvrage, où sont traitées, sous uneforme piquante et dramatique, les questionsles plus importantes de la législation, le butde l'auteur était d'éclairer l'homme sur la naturede ses devoirs et de lui faire sentir lesavantages dont la pratique du bien est lasource. Une des nouvelles racontées parM. Hubert, l'Accusé absout, traitait à fond lepoint si délicat qui intéressait personnellementl'abbé Pacot. La question y était examinée 23sous ses divers aspects; la cause del'humanité y était plaidée avec une chaleureuseéloquence, celle de la société avec unepuissante dialectique; tous les intérêts étaientpesés avec bonne foi; rien de sophistique,rien de captieux: jamais controverse ne futplus consciencieuse.
L'abbé Pacot, alors attaché à Saint-Sulpice,s'était lié avec M. Hubert, par suite de la publicationde cette nouvelle, qui néanmoins nele satisfaisait pas complètement. Il venait quelquefoisdiscuter avec lui sur cette questionqui, hors des devoirs de son ministère, l'occupaittout entier. Le hasard nous fit assister àune de ces discussions. Placés pour ainsi direen présence d'une passion intéressée, toutelégitime, et digne d'excuse dans ses exigences,et de la raison parlant au nom de l'ordreet de la société, notre rôle se bornait à écouter.
«Je n'ai pas la présomption de créer des règleslégales, disait l'abbé Pacot d'un ton animé;je me borne à soumettre les idées que me suggèrel'indifférence avec laquelle est vu l'étatde l'homme qu'atteint le soupçon. Lorsqu'unindividu est poursuivi à la requête d'une partiecivile, il est à la discrétion du juge de lui allouer 24des dommages, si la plainte semble malfondée. Or, pourquoi, dans les poursuitesd'office, l'État ne serait-il partie que pour laportion favorable des chances de l'accusation?Pourquoi, à titre égal de plaignant, la sociéténe serait-elle passible d'aucun dédommagement,à raison des faux griefs exposés en sonnom, tandis que tout particulier a des risquesà courir, en amenant son meurtrier ou sonspoliateur devant un tribunal?
«—Parce que, interrompit M. Hubert, ilest sagement présumé que, de la part de lasociété, aucun motif coupable n'a dirigé lespoursuites. On ne pourrait rendre la sociétépartie, sans assimiler l'officier de la loi à unadversaire de l'accusé; sans laisser arguer enverslui de passions haineuses; sans donner àun ministère de protection l'odieux aspect del'agression. Non, la partie publique ne doitjamais être vue comme menaçante pour l'individupaisible; comme portée, dans aucun cas,à commettre sciemment le tort; comme pouvantnuire autrement que par de fausses notions,autrement que par le louable desseinde débarrasser la société de l'ennemi des loisnécessaires à son existence. De même qu'aucune 25flétrissure ne doit être attachée à unarrêt cassé en appel, l'élargissement d'un prévenu,même après une détention prolongée,ne doit accuser que la fatalité de certaines circonstances,que l'absence de cette vue pénétranteattribuée à Dieu seul. La foi qu'il convientd'avoir dans l'intégrité de l'examinateurd'un soupçon de délit, n'existerait pas, s'il étaitdéclaré qu'un accusé est indemne, parceque ce serait reconnaître tacitement que lespoursuites n'avaient pour fondement aucunede ces causes qui justifient aux yeux du jugeles attaques d'une partie civile.
«—Je veux m'isoler un instant pour vousrépondre, reprit l'abbé tout ému: d'après vosprincipes, l'esprit de la loi est d'opposer, toujourset absolument, la société à l'individu:votre premier point de dogme est la réunionde tous contre les écarts de chacun. Dans lezèle à punir l'infraction, on s'occupe plutôtd'appliquer les peines que de réparer l'atteintefaite aux intérêts particuliers; on oublie quel'objet d'une justice substantielle est de rendreà chacun ce qui lui appartient, avant de songerau châtiment et à ses influences. Enfin, en sévissantcontre une méchante action, on a en 26vue moins le tort intrinsèque, que la manifestationdu mépris pour les règles prescritespar l'autorité. Et cela, parce que le pouvoirvoit en soi l'État, toute la société; parce quel'homme investi du pouvoir veut régner parson titre; parce qu'un faux orgueil place ladignité dans de vains attributs. De sorte quec'est la vanité du magistrat, de l'administrateur,qui trouve de l'avantage dans l'esprit dela loi; c'est elle qui recueille le tribut d'abnégationimposé au nom du principe, au nomde tout ce qu'il convient d'appeler intérêtsocial.
«—Doucement, doucement, répondit M. Hubert.Vous savez combien je déplore vos malheurs;je comprends très-bien votre indignation;je la partage même en compatissant àvos souffrances. Mais il faut toujours respecterla base de l'ordre: rejetez-vous sur la fragilitéhumaine, et ne perdez jamais de vue queles inconvéniens de l'état de société sont compenséspar de grands avantages.
«—Vous en parlez bien à votre aise.... Vousn'avez jamais eu à gémir sous le poids d'unecondamnation capitale.... Mais, monsieur, maposition est bien différente; elle doit peut-être 27être mise à part, entre toutes les erreurs dela justice. L'arrêt qui me condamna fut plusmonstrueux, mille fois, que celui qui fit tomberla tête de l'infortuné Lesurques, dont l'innocencene saurait être contestée. Dans la malheureuseaffaire qui perdit cet honnête homme,il y avait un crime bien avéré; le corpsde la victime était là; une fatale ressemblancefit arrêter Lesurques comme l'un des meurtriers:il périt!..... Mais moi, non seulementj'étais innocent, mais encore le crime que l'onm'imputait n'était qu'une invention de la calomnie;il n'y avait pas de corps de délit. Voussavez aussi que plusieurs de mes ennemis siégeaientparmi mes juges. Si je ne péris pas commeLesurques, ce fut une faveur éclatante de la Providence;mais je fus emprisonné, spolié,abreuvé d'amertumes de toute espèce.....
«—Oui, oui, votre position est bien cruelle,bien poignante, répliqua M. Hubert. Je voudrais,pour tout au monde, pouvoir la soulager;vous avez été victime de l'esprit de désordrequi s'était introduit dans l'exercice de la justice,comme dans toutes choses. Mais songezque, pour réparer les maux qui en sont résultés,il faudrait changer l'ordre établi, déroger 28à des principes de droit généralementconsacrés. C'est une arche sainte à laquelle ilne faut porter la main qu'avec précaution etrespect.
«—J'ai donc tort de réclamer une indemnité?s'écria l'abbé Pacot avec chaleur.
«—Non, vous n'avez pas tort. Comme simpleparticulier, je vous l'accorderais de grandcœur; je la regarderais même comme l'acquittementtoujours insuffisant, quel qu'ilfût d'ailleurs, d'une dette éminemment sacrée.Mais l'instabilité des choses, dans les tempsoù nous vivons, me fait comprendre que legouvernement ne puisse travailler à faire cesser,à réparer le mal dont vous vous plaignezsi justement. Il n'en serait pas de même dansun ordre politique permanent et bien réglé;car je me plais à croire qu'il serait impossibleque l'on eût de semblables erreurs à réparer.»
Ces mots calmèrent un peu l'abbé Pacot;il n'était pas convaincu; il se trouvait presquedans la même situation d'esprit que lecélèbre Galilée devant les inquisiteurs. Maisles paroles de M. Hubert l'avaient amené peuà peu à une sorte de pente vers la résignation. 29Le sage, le profond interlocuteur terminal'entretien à peu près en ces termes, qui sonttextuellement ceux de la conclusion de l'Accuséabsout: «Oui, on doit renoncer à découvrirun moyen d'indemniser l'accusé, reconnuinnocent, des misères qui accompagnent etsuivent l'état de détention. Jamais, assurément,le législateur ne consentira à augmenterles difficultés qui gênent la marche du pouvoirjudiciaire, même en Angleterre où il a lemoins d'entraves; et voulût-il ajouter à l'inextricablechaos où se perd déjà notre jurisprudence,je le défierais de satisfaire les moinsexigeans par une opinion quelconque, seulementsur ces deux questions qui deviendraientbientôt la source de mille autres: les journéesde détention auront-elles un prix commun,ou relatif aux situations? la suspension desaffaires, la perte du crédit, les affections domestiques,l'état de santé, seront-ils pris enconsidération?—Il faut en convenir; rien nepeut être imaginé pour rendre la réparationsatisfaisante: la distribution de l'indemnitéferait plus de mécontens que le refus d'en alloueraucune. Mais pourquoi s'évertuer à chercherun remède impossible, quand il est si 30facile d'en prévenir le besoin? Demandez,sollicitez sans cesse un mode de poursuites oùla liberté de l'individu ait pour garantie l'inamovibilitédes magistrats; obtenez que le ministèrepublic soit une magistrature à laquelleil ne puisse être enjoint d'accuser et de retarderla mise en jugement; tâchez qu'il failleau moins un plaignant, ou des charges substantiellespour retenir un homme sous lesverroux après vingt-quatre heures d'enquête;faites décider que le jugement sera prononcédans un délai déterminé, si le prévenu ne s'yoppose..... Cela, toutefois, ne pourrait avoirlieu que s'il n'existait pas de troubles politiques;car, dans les temps d'effervescence, onne peut affirmer que l'action du pouvoir doitêtre renfermée dans de semblables limites. Etje conçois si bien la réserve avec laquelle doitse traiter la question d'opportunité, qu'afind'éviter de mettre en avant aucune propositionintempestive, je m'abstiendrai désormaisd'aborder ces matières.»
Tous ces argumens étaient sans doute excellens,et puisés dans une raison supérieureet dans une parfaite connaissance des difficultésqui hérissaient la question. Mais ils ne 31pouvaient être à l'usage de l'abbé Pacot. Commentlui démontrer que sa position si cruelleétait cependant une nécessité? Il n'en continuadonc pas moins activement, mais toujours sanssuccès, ses poursuites en indemnité. Et encoreaujourd'hui, que cet infortuné joint àtous ses autres malheurs celui de la perte dela raison, c'est toujours cette idée qui occupeet empoisonne ses rêves du jour et de la nuit.
Voici encore une effrayante série de forfaits,où le libertinage et la cupidité jouenttour-à-tour le principal rôle. On ne sauraittrop le répéter, tout s'enchaîne dans le mal,encore plus généralement que dans le bien:un premier crime, s'il reste impuni, en entraînepresque toujours plusieurs autres aprèslui; c'est un torrent qui, la digue une foisrompue, dévaste et renverse tout sur son passage.Cette vérité n'est que trop bien prouvée;et, il est douloureux de le dire, chaque joursemble se charger d'apporter des exemples àl'appui.
Le 17 mai 1817, Etienne Rouvelle, vieillardâgé de 72 ans, demeurant dans une maisonisolée, à Bennecourt (Seine-et-Oise), futtrouvé mort, près de sa cheminée. Cet hommepassait pour avoir cinq mille francs d'économies.Après des soupçons portés sur plusieursindividus, un des gendres du défunt, Guillaume 33Normand, fut arrêté, mis en causeet déclaré coupable par le jury, à la simplemajorité de sept voix contre cinq. Les magistratsde la cour d'assises de Versailles délibérantà leur tour, trois opinèrent pour l'acquittement,deux pour la condamnation, etaux termes de la loi, Guillaume Normand futcondamné au supplice des assassins, et subitsa peine peu de temps après.
Il y avait dix-huit mois que le meurtre deRouvelle avait été commis, lorsque le mêmecanton fut le theâtre de plusieurs autres événemensnon moins tragiques.
Le meunier Planche, habitant de Villezprès Bennecourt, vivait fort mal avec safemme, qui, au rapport de la chronique scandaleuse,avait eu plusieurs amans, et en dernierlieu, un boulanger nommé Barnabé Pernelle,âgé de vingt-cinq ans. Celui-ci, de soncôté, s'attirait le blâme et le mépris de tousles honnêtes gens, par les mauvais traitemensqu'il faisait subir à sa femme, qui jouissait del'estime générale dans le pays.
Le 23 novembre 1817, le meunier Planchefut trouvé noyé dans la petite rivière d'Epte,qui faisait tourner son moulin. Comme cet 34homme était presque habituellement ivre, samort fut regardée comme un accident. Cependantplusieurs rumeurs circulaient dans levillage contre Barnabé Pernelle et contre lafemme Planche elle-même. Un des habitansdisait que Planche étant mort, le tour de lafemme Pernelle ne tarderait pas, et qu'il nelui donnait pas un an à vivre.
Cette prédiction sinistre fut bientôt réalisée.Le 14 mai 1818, pendant l'absence de BarnabéPernelle, sa femme, restée seule à la maison,fut trouvée assassinée, la tête dans l'âtre de lacheminée, et ses vêtemens à demi consumés.Il fut constaté que cette femme avait périd'une mort violente; mais ce meurtre ne paraissaitaccompagné d'aucune soustraction:une croix d'or restait au cou de la victime.Son mari, présent aux perquisitions de la justice,retrouva dans une armoire deux louisqu'il disait être toute la fortune actuelle de lamaison; mais ensuite il se rétracta et prétenditqu'on lui avait volé 150 francs.
Après bien des conjectures, les soupçonss'arrêtèrent sur un vigneron, âgé de trente-quatreans, nommé Crespin Normand. On avaitaperçu des traces de sang sur ses vêtemens; au 35moment où l'on se présenta pour l'arrêter, safemme venait de laver sa veste, son gilet et sachemise, et en avait fait disparaître des tracessanglantes. A son premier interrogatoire,vaincu par l'évidence des preuves, et peut-êtreaussi par la violence de ses remords,Crespin Normand n'hésita pas à faire l'aveu deson crime.
Suivant lui, Barnabé Pernelle lui ayantprêté 500 francs, à raison de 40 francs d'intérêtpar an, et lui ayant fait souscrire uneobligation de 800 francs, qu'il était horsd'état de payer, cette obligation l'avaitmis, lui Crespin, sous l'entière dépendancede son créancier. Pernelle alors luipromit quittance totale, s'il voulait consentirà étouffer sa femmede manière à ne point luifaire de marques de violence. Crespin résistad'abord à ces propositions plusieurs fois réitérées;mais, pressé par les exigences de soncréancier, il se décida enfin dans la soirée du13 mai. Rempli de son exécrable mission, ilse rendit chez la femme Pernelle, conversatranquillement avec elle pendant deux heures,et tandis qu'elle faisait les apprêts du souperde son mari, il l'étendit morte d'un seul 36coup, à l'aide d'un gros maillet de bois.
Quelques jours avant sa mort, la malheureusefemme Pernelle avait fait à un de sesvoisins une confidence qui formait une présomptiongrave en faveur des révélations deCrespin. Tiraillé par ses irrésolutions, ou peut-êtrepoussé par le désir d'inspirer plus de sécuritéà sa victime, Crespin avait confié à lafemme Pernelle elle-même la commissioncruelle que son mari lui avait donnée, en luipromettant bien de ne pas l'exécuter.
Crespin dénonça aussi Barnabé Pernelle etson cousin, Valentin Pernelle, comme complicesde l'assassinat du meunier Planche. Suivantsa déclaration, Pernelle, qui entretenaitun commerce adultère avec la femme Planche,l'avait engagé à le débarrasser du mari. Plusieurstentatives échouèrent. Enfin, une nuit,pendant que la femme Planche couchait dansle moulin, les trois assassins pénétrèrent dansle corps de logis où le mari était couché; ilsle trouvèrent pris de vin, suivant sa coutume,et étendu sur son lit presque sans sentiment.Ils le saisirent, le transportèrent à la rivière,et l'y plongèrent tout habillé. Planche ne repritses sens qu'au moment où on allait le 37précipiter dans l'eau. Il mordit un des Pernelleà la cuisse, et déchira son pantalon avecses dents.
Grièvement inculpée par cette déclarationde Crespin, la femme Planche fut arrêtée;mais on la remit en liberté, faute de preuvessuffisantes. Peu de temps après, elle s'empoisonnaavec de l'arsenic. Elle avait dit à un témoinque, quinze jours après la mort de sonmari, Crespin avait osé lui révéler le secret dufatal complot, et que, depuis ce temps, saconscience ne lui laissait plus un seul instantde repos.
Enfin, dans des aveux postérieurs, Crespin,non content de s'accuser lui-même, avait essayéde laver la mémoire de Guillaume Normand,au sujet du meurtre du vieillard Rouvelle.Il voulut même décharger Barnabé etValentin Pernelle des crimes qu'il leur avaitd'abord imputés.
L'acte d'accusation était rédigé le 14 mai1819; il fut signifié, peu de jours après, auxaccusés. Le public attendait l'ouverture desdébats. On était curieux de voir quelle attitudey prendrait Crespin Normand. Mais celui-ci,cédant à ses remords, et voulant sans 38doute prévenir la mort ignominieuse qui luiétait réservée, s'étrangla dans sa prison.
Dans cet état de choses, il ne restait plusà juger que les deux cousins Pernelle; le premier,boulanger, accusé de complicité dansl'assassinat de sa femme et du meunier Planche;le second, comme complice du meurtrede ce dernier. Les débats furent longs. Enfin,les prévenus furent déclarés coupables, à lamajorité de onze voix contre une, sur les diverschefs d'accusation portés contre eux. Enconséquence, ils furent condamnés à la peinede mort.
Peu de temps après la décision du jury, onapprit un événement des plus étranges, quivenait servir, en quelque sorte, de corollaire àcet horrible procès. Le sieur Lemoyne, pèrede la veuve Planche, que le désespoir d'êtreinculpée dans l'assassinat de son mari, avaitportée à se donner la mort, était assigné entémoignage. Voyageant à pied, pour se rendrede Mantes à Versailles, il avait été assailli pardes inconnus, qui le précipitèrent et le noyèrentdans la Seine.
Un crime épouvantable, accompagné decirconstances non moins atroces qu'extraordinaires,vint affliger l'Alsace, en 1818. Depuislong-temps les discours et les menaces deJean Heinrich annonçaient qu'il méditait lamort de son père. Un voisin, nommé Stœr,déclarait que, sans son secours, Heinrichpère aurait été tué par son fils à coups dehache; que ce dernier apostrophait l'auteurde ses jours en ces termes: «Vieux coquin!tu ne mourras jamais que de ma main.» D'autrestémoins rapportaient de semblables menaces,faites par Jean Heinrich à son père, en plusieurscirconstances. Ce malheureux vieillards'étant vu contraint, en 1817, de quitter samaison, répondit au sieur Martin Ruhland,maire de Stoswyr, qui l'engageait à retournerauprès de sa famille: «Ils ont voulu me tuer: 40je suis trop sûr que mon fils Jean en veut àma vie; ma femme, qui s'entend avec lui,vaut encore moins que lui.»
Effectivement, la mère et le fils, créaturesinfernales, s'étaient ligués ensemble contrele malheureux vieillard, et les menaces parricidesde Jean ne tardèrent pas à recevoirleur horrible accomplissement. Heinrich pèreétait malade depuis quelque temps. Le 28 janvier1818, son indisposition le força de garderle lit. Cependant sa maladie, loin de prendreun caractère grave, laissait entrevoir uneprochaine guérison. Mais cette heureusechance contrariait les vœux criminels de JeanHeinrich et de sa mère. Ces deux monstres résolurentde concert de mettre un terme àleur incertitude. Ils prennent d'abord toutesles précautions qu'ils crurent propres à cacherle forfait qu'ils préméditaient, et dans lanuit du 28 au 29 janvier, ils s'approchent dulit où l'infortuné vieillard reposait. Le spectacled'un père, d'un époux souffrant, ne peutarrêter leur férocité. Jean Heinrich se jettesur son père, le saisit à la gorge et l'étrangle,tandis qu'avec ses genoux, il lui meurtrit àcoups redoublés et lui enfonce la poitrine. 41Les cris étouffés de la victime, ses regardsmourans, au lieu d'inspirer aux assassins unsentiment de pitié, ne font qu'augmenterleur rage, en raison de la crainte qu'ils éprouventd'être surpris. Tremblant que son pèren'échappe à la mort, Heinrich, le barbareHeinrich, saisit la tête du vieillard expirant,la renverse avec effort, et rompt une vertèbredu cou!..... C'en est fait; le forfait est consommé:les vœux des deux monstres sontaccomplis.
Mais la vengeance ne devait pas long-tempsse faire attendre. Vainement les assassins s'entourentde précautions; ces précautions elles-mêmesdoivent fournir le complément despreuves de leur attentat inouï. Un enfantdont ils croyaient n'avoir rien à redouter,avait tout vu, tout entendu: il fut leur premieraccusateur.
Le lendemain matin, Jean Heinrich sortde bonne heure; il annonce aux voisins queson père est mort dans la nuit; il dit avoirarrangé les mains du défunt telles qu'ellesdoivent rester; il défend expressément d'ytoucher avant son retour. Il se rend à Wyrchez le nommé Baldenberger, pour l'engagerà venir ensevelir son père, et il lui recommande 42ausside lui laisser les mains croiséessur la poitrine, comme il les avait placéesavant son départ. Heinrich se rend ensuitechez un charpentier pour lui commander uncercueil, etil lui en remet lui-même la mesure.Il s'éloigne, et ne rentre chez lui que le soirfort tard.
Cependant Baldenberger arrive à la fermede Gigersbourg, domicile de Jean Heinrich. Iltrouve la veuve et ses deux filles encore couchées,dans la seconde chambre, où gisait surun lit de paille le corps de la victime, entièrementcouvert d'un grand drap. La veuve luidéfend expressément de remuer le corps.Baldenberger lui faisant observer qu'il faut luimettre une chemise blanche, elle s'empressede lui répondre qu'elle n'en a pas, et qued'ailleurs on ne le verra pas, lorsque le toutsera enveloppé d'un linceul. Vers midi, elleenvoie Baldenberger chez le charpentier pourhâter la confection du cercueil qui ne fut apportéqu'à cinq heures du soir.
Le cadavre, enveloppé du linceul qu'onavait cousu dans toute sa longueur, sur l'ordrede la femme Heinrich, et contrairement àl'usage du pays, fut déposé dans le cercueil,à l'entrée de la nuit. Mais le charpentier s'aperçut, 43en soulevant le corps, que la tête tombaiten arrière d'une manière remarquable.Il faut observer aussi que l'on évita avecgrand soin qu'aucun voisin, qu'aucun parentne vît la dépouille mortelle du défunt, etqu'aucun d'eux n'avait été appelé pour aiderà l'ensevelir.
Depuis ce moment jusqu'au jour de l'arrestationdes coupables, Jean Heinrich passaplusieurs nuits hors de la ferme. Le 2 février,ayant couché à Breitenbach, dans un cabaret,et étant informé par la fille de la maisonque deux gendarmes venaient d'arriverpour se rafraîchir, il la pria, dans le cas oùon le demanderait, de l'avertir en frappantau plafond. Sa crainte était telle alors, qu'il fitun mouvement pour sauter par la fenêtre.
Peu après, le parricide fut arrêté. On connaissaitdéjà toute l'horreur de son forfait; lajustice avait mis aussi la main sur son infâmecomplice. Les révélations de l'enfant, qui avaittout vu et tout entendu, l'exhumation etl'examen du cadavre, les dépositions d'unefoule de témoins relativement aux menacesatroces que Jean Heinrich avait souvent adresséesà son père, levèrent entièrement le voile 44qui avait momentanément caché ce mystèrede scélératesse.
Le parricide et sa mère furent amenés devantla cour d'assises de Colmar. Tous lesfaits furent attestés aux débats par des témoignagesauthentiques. Un témoin déclara aussiavoir entendu dire à Jean Heinrich, parlantde son père: «Le voilà mort! c'est une grandepeine de moins: nous ne pouvions pas vivreensemble.» Un autre déposa que la mère avaitdit: «C'est un grand bien qu'il soit parti:Jean et lui ne pouvaient pas s'accorder. Nousavons le projet de commencer une distillerie,et le vieux buveur n'aurait fait que boirenotre eau-de-vie.»
Le 11 mai, sur la déclaration du jury, lacour condamna à la peine capitale Jean Heinrich,âgé de vingt-six ans, et Salomé Schwarts,sa mère, âgée de quarante-neuf ans.
Aux termes de la sentence, ils furent conduitsà l'échafaud, pieds nus, revêtus d'unvoile noir; ils demeurèrent exposés sur l'échafaudpendant que lecture fut faite aupeuple de l'arrêt de condamnation, puis lebourreau leur coupa le poing droit, avantde leur donner la mort.
Le nommé Duteil, épicier et cultivateur àOrvilliers (Seine-et-Oise), après de longuesimportunités, avait séduit Delphine Carnet,sa servante, âgée de dix-huit ans. Le commerceadultère qu'elle entretenait avec sonmaître, l'empire qu'elle avait acquis sur sonesprit, inspirèrent bientôt à cette jeune fillel'idée d'un crime. Jalouse d'être seule maîtressedans la maison, elle forma le projetde se débarrasser de la femme Duteil. Soitqu'elle eût déjà le cœur assez pervers pouravoir conçu seule cette pensée criminelle, soitqu'elle y eût été poussée par le mari, elle netarda pas à tenter de mettre son dessein àexécution.
Le 1er septembre 1819 fut le jour choisipar sa jalouse cupidité. Duteil s'était rendu 46au marché de Houdan; sa femme était seuleà la maison. Delphine avait eu le soin d'enécarter les enfans. Bientôt elle appelle sa maîtresse,pour lui montrer une petitebête jaunequ'elle prétend apercevoir au fond du puits dujardin. La femme Duteil, trop crédule, s'approche,se penche et ne voit rien; Delphine l'inviteà baisser la tête davantage, et en même tempsla précipite au fond du puits.
Heureusement il n'y avait que deux piedsd'eau dans ce puits qui, en tout n'avait quedouze pieds de profondeur. Le forfait ne putêtre consommé. La femme Duteil jeta degrands cris et appela à son secours sa filleZoé. Au même instant, un seau rempli d'eautomba sur elle avec sa chaîne de fer, et lui fitune blessure grave. Il est permis de croireque cette chute ne fut pas accidentelle; dumoins, la manière dont la servante porta lespremiers secours à sa maîtresse, permettentd'en douter. En lui présentant une échelle,elle s'y prenait avec tant de maladresse, quela femme Duteil en fut toute froissée et neput s'empêcher de croire que l'échelle étaitdirigée contre elle dans des intentions hostiles.Dans son interrogatoire, cette femme se 47servit, pour peindre ce qui s'était passé, d'uneexpression aussi naturelle qu'énergique: saisissantfortement le bas de l'échelle que Delphineparaissait vouloir retirer, elles faisaient,dans cette lutte singulière, tous les mouvemensde deux scieurs de long.
Soit que Delphine reconnût l'impossibilitéd'achever son attentat, soit qu'elle fût frappéede repentir, elle fixa enfin l'échelle, aida samaîtresse à sortir du puits, l'emporta dans sesbras, la mit au lit, lui prodigua les soins lesplus tendres, et implora son pardon en laconjurant de ne rien dire à personne de l'actioncoupable qu'elle venait de faire. Touchée parses prières et par sa protestation, la malheureusefemme Duteil poussa la bonté jusqu'àlui faire cette promesse avec l'intention de lalui tenir. Mais la nature des plaies et des contusionsdont son corps était couvert, l'ayantforcée d'appeler un médecin, la vérité futreconnue, et Delphine arrêtée. D'abord Delphine,non seulement avoua tout, mais encoreelle compromit fortement Duteil, en le signalantcomme instigateur de son crime. Plustard, elle chercha à se rétracter, en annonçantqu'elle seule était coupable du forfait 48auquel l'avaient portée sa cupidité et sa jalousieà l'égard de la femme Duteil. Cependant lemari coupable avait été arrêté. Mis en accusationavec Delphine Carnet, il repoussa avecbeaucoup de présence d'esprit toutes les chargesqu'on lui opposait. Il fit valoir une circonstancequi fut constatée dans l'instruction;c'est que le matin de l'événement, il ne voulaitpas aller au marché, et s'était décidé à yenvoyer sa femme; qu'il n'y était allé queparce que celle-ci avait préféré rester à la maison.Il prétendait prouver, par cette allégation,qu'il ignorait, qu'il ne soupçonnait mêmepas les projets de sa servante.
Les deux accusés furent traduits devant lacour d'assises de Versailles. A l'audience, DelphineCarnet changea encore une fois de langage,et soutint que Duteil était l'instigateur dumeurtre. Toutefois ces aveux d'une fille de dix-huitans qu'une première erreur avait pousséesi loin dans la carrière du crime, ne furent pasaussi foudroyans pour Duteil que la modérationexemplaire qui dicta la déposition de safemme, entendue comme témoin, en vertudu pouvoir discrétionnaire du président de lacour. Cette malheureuse femme déclara, les 49larmes aux yeux, qu'elle ne pouvait croireson mari coupable: «Le père de mes enfans,ajouta-t-elle, n'a pu vouloir tuer leur mère.»
Après une très-courte délibération, le jurydéclara les deux accusés coupables d'une tentatived'homicide, laquelle n'avait été interrompueque par des circonstances fortuiteset indépendantes de leur volonté. En conséquence,Duteil et Delphine Carnet furent condamnésà la peine de mort, par arrêt du 16novembre 1819.
L'attentat de Louvel, attentat qui couvritla France entière de deuil et de consternation,est, par les conséquences qu'il entraînaà sa suite, l'un des événemens les plus considérablesde notre époque. Louvel,l'un deces envoyés secrets de la mort qui mettent lamain sur les rois, avait choisi pour victime leduc de Berry, parce qu'il voyait en lui seull'espoir de la famille des Bourbons. Le résultatde son crime ne fut pas tel que sa ragel'avait espéré: le prince assassiné avait pourvuà la continuation de sa race; sous ce rapport,furent donc déçus les criminels calculs deLouvel. Mais par une de ces combinaisonsqu'il n'est pas donné à l'homme d'expliquer,le poignard de Louvel devint l'instrument del'ambition d'un parti antipathique à la nation;dès ce moment, ce parti, ennemi déclaré du 51progrès des lumières, fit invasion dans toutesles branches du gouvernement, s'appliqua àfaire prospérer partout ses plans rétrogrades,mutila peu à peu toutes les libertés publiques,attisa de nouveau, et sans s'en douter,le feu du volcan des révolutions, et vit disparaîtredans une éruption soudaine cettevieille dynastie des Bourbons, qui, malgréles avis réitérés de ses amis sincères, luiavait imprudemment confié sa couronne etses destinées.
Ce parti ambitieux, avide et rancunier, dèsque la première nouvelle de l'assassinat duduc de Berry était venu attrister la capitale,n'avait pas manqué d'ameuter ses journauxcontre les hommes à idées libérales, désignantLouvel comme un Séide à leurs gages. Laprocédure prouva le contraire, mais la tactiquen'avait que trop bien réussi: le partianti-national tenait le pouvoir, objet de sesvœux les plus ardens, et l'on sait quels furentles résultats de son administration.
Louvel, enfonçant le fer assassin dans lecœur du prince, n'avait d'autre instigateurque sa haine sombre et fanatique pour la raceroyale. Depuis long-temps, il méditait son 52exécrable dessein, mais sans confident, sansauxiliaire; sa trame ne se rattachait qu'à luiseul; seul il voulait la mettre à fin. C'était unde ces êtres à part qui semblent voués parleur destinée à trancher le fil des jours desprinces, et mille fois plus à craindre poureux que les plus hardis conspirateurs. «Ceshommes, dit M. de Châteaubriand, surgissentsoudainement et s'abîment aussitôt dansles supplices: rien ne les précède, rien ne lessuit. Isolés de tout, ils ne sont suspendusdans ce monde que par leur poignard; ils ontl'existence même et la propriété d'un glaive;on ne les entrevoit qu'un moment, à la lueurdu coup qu'ils frappent. Ravaillac était bienprès de Jacques Clément. C'est un fait uniquedans l'histoire, que le dernier roi d'unerace et le premier roi d'une autre aient étéassassinés de la même façon, chacun d'euxpar un seul homme, au milieu de leurs gardeset de leur cour, dans l'espace de moins devingt-un ans. Le même fanatisme anima lesdeux assassins; mais l'un immola un princecatholique, l'autre un prince qu'il croyaitprotestant. Clément fut l'instrument d'uneambition personnelle; Ravaillac, comme 53Louvel, l'aveugle mandataire d'une opinion.»
Les détails de cet événement et de la procédureextraordinaire à laquelle il donna lieuviendront parfaitement à l'appui de ces réflexions.
Le 13 février 1820, le duc et la duchessede Berry s'étaient rendus à l'Opéra; la princessemanifesta le désir de ne pas rester authéâtre jusqu'à la fin du spectacle; le prince,vers onze heures du soir, la reconduisit à savoiture qui stationnait rue Rameau, et,ayant pris congé d'elle en l'assurant qu'il larejoindrait dans quelques instans, il se retournapour rentrer à l'Opéra.
A l'instant même, un homme s'élance, passeprès du duc de Berry comme un éclair, etquelques personnes le voient heurter le princeviolemment.
La première idée qui vint au duc et à toutesa suite fut que cet homme était tout simplementun curieux indiscret. L'aide-de-campdu prince, M. le comte de Choiseul, futtellement dominé par cette idée, qu'il pritl'importun par l'habit, et le repoussa en luidisant:Prenez donc garde!... L'homme prit la 54fuite; mais il n'avait pas fait quelques pas,que le prince s'écria:Je suis assassiné! et enmême temps il tenait la main sur un poignardabandonné dans la plaie par l'assassin. A l'instantmême, MM. de Choiseul et de Clermontvolèrent sur les traces du meurtrier, qu'euxet tous les assistans voyaient courir vers larue de Richelieu. Le garde-royal Desbiez,qui était de faction auprès de la voiture à l'instantoù le crime venait d'être commis, unadjudant de ville, d'autres gardes-royaux etdes gendarmes se mirent également à sapoursuite.
L'assassin fut arrêté non loin de là, à l'arcadeColbert, par un garçon limonadier appeléPaulmier, qui le remit aussitôt à l'adjudantde ville et à tous les militaires parlesquels il était poursuivi.
Conduit au corps-de-garde, l'homme arrêtéfut fouillé en présence de tous les témoinsqui avaient présidé à son arrestation.On trouva sur lui, dans une des poches deson pantalon, une gaîne vide; c'était celledu poignard avec lequel il avait frappé leprince. Dans l'autre poche se trouva unealêne de sellier, affilée aussi en poignard et 55munie également de sa gaîne. Ces instrumenshomicides et une clef qu'il avait sur lui, furentsaisis et livrés sur-le-champ, ainsi que sapersonne, à la justice.
Cependant on avait conduit le prince, d'aborddans un corridor du théâtre, puis dansle salon de la loge du roi. Le duc de Berryavait lui-même tiré d'une plaie profonde lefer qu'y avait laissé l'assassin. L'arme étaitgrossièrement façonnée en poignard tranchantet aigu, et avait un demi-pied de longueur.
Le prince eut encore assez de force pourle remettre à M. le comte de Ménars, sonpremier écuyer. Bientôt des médecins furentappelés; mais vainement les secours les plusdévoués, les plus empressés, furent prodiguésau malheureux prince: la blessure était mortelle.Le duc ne put même être transportédans le palais de ses pères, et le 14 février, àsix heures et demie du matin, il expira,après avoir demandé à plusieurs reprises lagrâce de l'homme qui l'avait assassiné.
Dès le matin, cette funèbre nouvelle répanditavec elle la stupeur et l'alarme dans tousles esprits. Outre l'horreur profonde qu'inspirait 56généralement le forfait qui venait d'êtrecommis, chacun semblait pressentir lescalamités politiques auxquelles cette mort fataleallait donner naissance.
Immédiatement après son arrestation, lecoupable avait été conduit devant le commissairede police, Ferré, qui, ce jour-là, étaitde service au théâtre. Ce magistrat avait déjàcommencé à procéder à son interrogatoire,lorsque M. le comte Anglès, alors préfet depolice, le procureur du roi et le procureur-généralarrivèrent successivement, s'emparèrentdu criminel, et lui firent subir un interrogatoire.
Cet homme déclara s'appeler Louis-PierreLouvel, être natif de Versailles, âgé de trente-sixans, garçon sellier, employé pour lecompte du sieur Labouzelle, sellier du roi,et demeurer aux Écuries, place du Carrousel.Il reconnut que c'était lui qui avait commisle meurtre du prince, et se vanta même demûrir cet horrible projet depuis 1814. On luiprésenta le poignard trouvé dans la plaie dela victime; il le reconnut sans hésiter, ainsique le petit poignard, la clef et les deux gaînessaisis sur lui. Confronté avec les sieurs 57Paulmier, Desbiez et les autres témoins deson arrestation, tous le reconnurent, les unspour l'assassin du prince, les autres pourl'homme qui fuyait au moment du crime.Mais un bien plus triste devoir restait à remplir:il fallait constater, contradictoirementavec l'assassin, le corps du délit. Le bourreaufut mis en présence de la victime quiavait expiré sous ses coups. Il la regarda d'unœil fixe et féroce, ne témoigna ni sensibilité,ni remords, et confessa de nouveau que c'étaitlà son ouvrage.
Du reste, le rapport unanime des médecinsqui avaient vu et soigné le prince, attestaitque le coup, porté par Louvel, était laseule cause de la mort du duc de Berry.
Alors on s'occupa de rechercher les motifsqui avaient pu le porter à commettre cet assassinat.Aucun indice du dehors ne pouvantle faire soupçonner, Louvel fut soigneusementinterrogé, et, sans varier jamais, il déclarahautement qu'il n'avait eu à se plaindreen aucun temps du duc de Berry ni d'aucuneautre personne de sa famille; qu'il n'avait nimotif ni prétexte de leur porter aucun sentimentde haine personnelle; qu'il n'avait été 58poussé au crime qu'il avait commis que parla considération de l'intérêt public; qu'il regardaittous les Bourbons comme les ennemisde la France; qu'aussitôt qu'à leur retour, ilavait vu flotter le drapeau blanc, il avaitconçu le projet de les assassiner tous; que ceprojet ne l'avait pas quitté un seul instant depuis1814; que depuis lors, il avait cherchétoutes les occasions de l'exécuter, suivi lesprinces dans leurs chasses, rôdé autourdes spectacles qu'ils fréquentaient, pénétrédans les lieux saints où ils allaient remplirleurs devoirs religieux; et qu'il les auraitégorgés, si son courage ne lui avait pas manqué,et si quelquefois, il ne s'était pas demandé:Ai-je tort? ai-je raison?
Louvel ajoutait qu'à Metz, en 1814, ilavait eu un moment l'intention de tuer lemaréchal-duc de Valmy, parce qu'il servaitles Bourbons; mais que bientôt il avait penséque c'était un simple particulier; qu'il fallaitporter ses coups plus haut; qu'il aurait tuéMonsieur à Lyon, s'il l'y eût encore trouvé,lorsque lui, Louvel, se rendit dans cetteville au débarquement de Bonaparte; que,depuis, il s'était attaché à la personne du duc 59de Berry comme celui sur lequel était fondéle principal espoir de la race; qu'après le ducde Berry, il aurait tué le duc d'Angoulême;après lui,MONSIEUR>; aprèsMONSIEUR, le roi;qu'il se serait peut-être arrêté là, car il paraîtqu'à cet égard son infâme résolution n'étaitpas prise, et qu'il n'avait pas bien arrêté s'ilcontinuerait dans les autres branches de lafamille royale le cours de ses assassinats;qu'il n'avait ressenti de son arrestation qu'unseul chagrin, celui de ne pouvoir ajouterd'autres victimes à celle qui venait de tombersous ses coups; qu'il était loin de se repentirde son action, qu'il regardait comme belle etvertueuse; et qu'enfin il persisterait toujoursdans ses théories, dans ses opinions et dansses projets, sans s'embarrasser des jugemensdes hommes, et moins encore des jugemensde la religion à laquelle il ne croyait pas etqu'il n'avait jamais pratiquée.
Quels avaient été les antécédens de Louvel?ceux d'un homme obscur qui, d'abord ouvriersellier, avait figuré plus tard dans lesrangs de l'armée française, mais sans aucuneespèce de distinction. Depuis long-temps, legouvernement monarchique contrariait ses 60vœux. Dès l'année 1814, il avait entrepris, àses frais, le voyage de l'île d'Elbe, moins sansdoute pour grossir les rangs des fidèles compagnonsde l'ex-empereur, que dans l'intentiond'y entretenir les funestes desseins quifermentaient dans son cœur. Pendant lesCent-Jours, il resta en dehors des mouvemensmilitaires dont le retour de Napoléonavait donné le terrible signal; ou s'il suivitl'armée, ce ne fut que pour y exercer sa profession;car, au retour de Napoléon, il étaitparvenu, par le crédit d'un de ses parens, chefde la sellerie de l'ex-empereur, à y être employécomme ouvrier. Qu'était-il donc alléfaire à l'île d'Elbe, si ce n'est aiguiser son poignard?Mais lorsque l'anéantissement du trôneimpérial fut consommé, la haine fanatique deLouvel prit un caractère plus prononcé. Il nerêva plus que l'extermination de la raceroyale. Afin peut-être de mieux arriver à cerésultat, il sollicita un emploi aux Écuries duroi, comme pour se rapprocher le plus possibledes victimes que sa fureur avait déjàmarquées, et s'attacha principalement à lapersonne du duc de Berry.
Le jugement d'un semblable criminel devait 61avoir une solennité toute nationale. Dèsle 14 février, une ordonnance du roi, communiquéepar M. Decazes, ministre de l'intérieur,à la chambre des pairs, institua cegrand corps politique en haute cour de justice,conformément à l'article 33 de la charte; etl'on commença immédiatement l'instructionde ce procès, d'où nous avons tiré les détailsque l'on vient de lire.
Indépendamment des recherches que l'autoritéavait faites chez toutes les personnesavec lesquelles Louvel avait eu les relationsles plus indifférentes, elle avait également ordonnédes perquisitions chez tous ses prochesparens; mais elles ne produisirent rien à leurcharge. L'acte d'accusation déclara donc quenul complice n'avait été découvert, et que Louvelétait le seul qui dût être mis en jugementdevant la cour des pairs.
L'ouverture des débats eut lieu le 5 juin 1820.MM. Archambault et Bonnet, anciens bâtonniersde l'ordre des avocats, avaient été nommésd'office pour la défense de l'accusé. L'apparitionde Louvel devant le public excita unmouvement d'effroi qu'il serait difficile de dépeindre. 62Son front était chauve et sa figure dépourvued'expression; ses yeux étaient terneset enfoncés.
L'interrogatoire du prévenu fournit de nouvellespreuves à l'appui de ce qui a été dit précédemmentsur les projets régicides de Louvel.«Par quel motif, lui dit le président,avez-vous poignardé S. A. R. monseigneur leduc de Berry?—Je lui ai ôté la vie, réponditLouvel, dans l'intention de détruire la racedes Bourbons qui, suivant moi, faisait le malheurde la nation.—Aviez-vous quelques motifsd'inimitié personnelle?—Aucun, mais j'aichoisi de préférence ce prince, parce que c'étaitlasouche de la famille royale.»
Interrogé sur sa funeste résolution, il réponditfroidement: «Mon parti était pris;aucun sentiment d'honneur ni de religion nepouvait me faire changer de dessein. D'ailleursje suis catholique, je le crois toujours, maisj'ai changé suivant les événemens, tantôt théophilanthrope,tantôt catholique.—Mais sivous avez le malheur de ne pas croire à lajustice divine, vous deviez croire à la justicedes hommes. Vous ne saviez donc pas que 63vous exposiez votre vie?—Au contraire, ilfaut voir en moi un Français qui s'est sacrifié...Si j'ai tenté de me sauver, je ne le faisais paspour long-temps; j'en voulais à tous les hommesfrançais qui ont pris les armes contre ma patrie,et cette haine m'aurait fait persister dansmes projets.»
Cependant Louvel avoua qu'il avait été attendripar le spectacle des derniers momensdu prince, et que c'était alors seulement queses yeux s'étaient ouverts sur l'énormité de sonforfait: «Mais, dit-il en terminant, la religionne peut remédier au crime que j'ai commis.»
Il résulte aussi des réponses de Louvel auxquestions de plusieurs membres de la hautecour, que ses lectures habituelles pendant sajeunesse étaient lesDroits de l'homme et laConstitution, mais qu'il ne lisait aucuns journaux.
Plusieurs fois, à la demande de M. de Lally-Tollendal,le président adjura l'accusé, devantDieu, de déclarer s'il avait eu des complices.Louvel, tout en convenant que son crime étaithorrible, affirma n'avoir communiqué son projetà qui que ce fût. «Était-ce pour vous défendre,lui dit le président, que vous aviez 64sur vous un second poignard?—Non, Monsieur.—Pourquoien aviez-vous deux?—C'étaitpour mieux réussir.»
Dans l'instruction, l'accusé avait dit qu'ilsavait toutes les démarches du prince par sesgens mêmes, à qui il le demandait. Louvel confirmaainsi cette déclaration: «Le jour de l'événement,je n'avais pas besoin de prendre desrenseignemens, puisque c'était dans Paris;mais quand les princes étaient à la chasse, jesavais par le premier venu l'heure à laquelleils devaient rentrer.»
Lors de sa confrontation avec la victime,quelqu'un lui ayant dit:Ne craignez-vouspas la justice divine? il avait répondu:Dieun'est qu'un mot. Ce propos était attesté parplusieurs témoins; Louvel, interpellé par leprésident, crut se rappeler l'avoir tenu.
M. le duc de Maillé ayant fait observer que,dans l'instruction, l'accusé avait dit qu'il s'étaitrendu à Calais, en 1824, pour assassiner le roi,et qu'il avait ensuite déclaré que telle ne pouvaitêtre son intention, puisqu'il savait que leroi était à Paris, interpella Louvel sur cettecirconstance. «Il est probable, répondit leprévenu, que j'étais parti de Metz avec cette 65intention; mais je savais bien, en partant deMetz, que le roi était à Paris. Je voyageaispour tâcher de réfléchir avec maintes et maintespersonnes que j'aurais entendu parler;voilà pourquoi j'airallongé ma route. J'ai passépar Calais pour savoir ce qu'on disait du roidans les endroits où il avait passé, et ensuitevoir si je devais exécuter macommission.»
Louvel, adjuré de nouveau de déclarer s'ilavait des complices, répondit avec impatience:«Non, je n'en ai jamais eu.» M. Lecoulteux deCanteleu releva le mot decommission qu'avaitprononcé Louvel. «Serait-ce, dit-il, une commissionqui lui aurait été donnée par quelqu'un?—C'étaitune commission intérieureque je m'étais imposée à moi-même.»
Obligé de s'expliquer sur la qualificationque méritait son crime, il répondit: «C'estune action horrible, c'est vrai! Quand on tueun autre homme, cela ne peut pas passer pourvertu; c'est un crime: Je n'y aurais jamais étéentraîné sans l'intérêt que je prenais à manation, suivant moi; je croyais bien faire, suivantmon idée.»
Après l'audition de tous les témoins et leréquisitoire du procureur-général Bellart, la 66parole fut donnée à maître Bonnet, l'un desconseils de l'accusé. Ce célèbre avocat, pénétréde la mission difficile qu'il avait à remplir,sut concilier les devoirs que lui imposait sa nobleprofession avec le respect qu'il devait à l'augustetribunal devant lequel il allait parler, etavec la position d'un accusé qui s'était fait gloirede son crime pendant la durée des débats. Ilinvoqua en faveur de son client lamonomanieoufixité d'idées. «Oui, messieurs, dit-il, l'individuqui a pu se dire: Ai-je tort, ai-je raisond'assassiner un prince dont je n'ai point à meplaindre? est un insensé, et ne peut pas êtreautre.»
Nous allons transcrire la péroraison du plaidoyerde l'éloquent avocat, parce qu'on y retrouvequelques particularités touchantes relativementaux derniers momens du prince:«Déjà peut-être nous accuserait-on d'avoiromis, ou même de ne nous être pas borné àfaire valoir pour l'accusé la plus sublime, laplus puissante de toutes les recommandations.Vous allez au-devant de nos paroles, messieurs,et vous croyez entendre ce dernier cri du prince-martyr...«C'est un insensé!... Grâce! grâce pourl'homme!» Le monarque, le père adoptif de la 67victime, le père de tous ses sujets, n'arrive pasassez tôt, et le prince ne pense qu'à assurerla vie de son meurtrier. Une chrétienne impatiences'empare de lui, et au milieu de ses affreusesdouleurs, le sort de celui qui les causel'occupe presque tout entier. C'est ici que,sans aggraver le sort de l'accusé, et même pourle servir, pour le couvrir d'une égide tutélaire,nous pouvons proclamer toute notre admirationpour la victime. Douloureusement soulagépar les pleurs de sa courageuse épousequi commande à son désespoir, par la présencede sa jeune et innocente fille, il partage enquelque sorte sa sollicitude entre ces illustresobjets de sa tendresse et le malheureuxinsenséqui l'a frappé. Alliance inouïe de pensées sidiversement admirables! contraste que peutseule engendrer ou expliquer une grande âme!Les derniers momens que peut donner ceprince chéri aux plus tendres sentimens dela nature, il en dérobe une partie pour devenirle protecteur, l'auguste avocat de celuiqui lui arrache la vie! Grâce pour l'homme!Quel choix bienfaisant d'expressions dans cemot d'un usage si vulgaire: Grâce pour l'homme!Eh bien! messieurs, l'homme est devant vous! 68Les dernières paroles de sa victime ne seront-ellespour lui qu'un héroïsme stérile? Et si cecri de grâce sorti de la bouche d'un illustremourant est impuissant sur des juges, joignez-yce jugement porté par la victime:C'est uninsensé! Que ces deux mots réunis, plus fortsque mes vains raisonnemens, se fortifient l'unpar l'autre en faveur de l'homme; (pourquoiserions-nous plus sévères que celui que nouspleurons?) en faveur de l'homme que vousallez juger; qu'ils soient son unique défense:c'est là principalement que nous voulons placerson refuge. Oui, c'est un insensé celui quiconçut, qui nourrit, pendant six ans, l'infernalprojet de détruire la plus illustre, la plusclémente, la plus paternelle race de souverains,la plus digne de gouverner une nationdévouée, libre et généreuse.»
Le président demanda à Louvel s'il avaitquelque chose à ajouter au plaidoyer de sondéfenseur. L'accusé, sans répondre à cetteinterpellation, se leva, tira de sa poche desfeuilles de papier détachées, écrites de sa main;et du ton de la plus froide insensibilité, lutles phrases suivantes:
«J'ai rougi aujourd'hui d'un crime que j'ai 69commis seul. J'ai la consolation de croire, enmourant, que je n'ai point déshonoré la nationni ma famille. Il ne faut voir en moiqu'un Français dévoué à se sacrifier pour détruire,suivant mon système, une partie deshommes qui ont pris les armes contre mapatrie. Je suis accusé d'avoir ôté la vie à unprince. Je suis seul coupable; mais parmi leshommes qui occupent le gouvernement, il yen a d'aussi coupables que moi. Ils ont, suivantmoi, reconnu des crimes pour des vertus.Les plus mauvais gouvernemens que laFrance a eus ont toujours puni les hommesqui l'ont trahie, ou qui ont porté les armescontre la nation.
«Suivant mon système, lorsque des arméesétrangères menacent, les partis doivent cesseret se rallier pour combattre, pour fairecause commune contre les ennemis de tousles Français. Les Français qui ne se rallientpas sont coupables. Suivant moi, le Françaisqui est obligé de sortir de France par l'injusticedu gouvernement, si ce même Françaisse met à porter les armes pour les arméesétrangères contre la France, alors il est coupable. 70Il ne peut rentrer dans la qualité decitoyen français.
«Selon moi, je ne peux pas m'empêcherde croire que si la bataille de Waterloo a étési fatale à la France, c'est qu'il y avait à Gandet à Bruxelles des Français qui ont porté dansles armées la trahison, et qui ont donné dessecours aux ennemis.
«Suivant moi et selon mon système, lamort de Louis XVI était nécessaire, parceque la nation y a consenti.... Si c'était unepoignée d'intrigans qui se fût portée aux Tuileries,et qui lui eût ôté la vie sur le moment,oui, je le croirais; mais comme Louis XVI estresté long-temps en arrestation, on ne peutpas croire que ce ne soit pas de l'aveu de lanation. De sorte que s'il n'y avait eu que quelqueshommes, il n'aurait pas péri; la nationentière s'y serait opposée. Aujourd'hui, ils prétendentêtre les maîtres de la nation; maissuivant moi, les Bourbons sont coupables, etla nation serait déshonorée si elle se laissaitgouverner par eux.»
Telle fut la défense de Louvel prononcéepar lui-même. Vainement on avait tenté de 71le détourner de lire cette défense étrange, cetissu d'absurdités, qui, du reste, semblait venirà l'appui du système adopté par le défenseur.Ces paroles délirantes avaient répandu surtous les visages l'indignation et l'horreur;Louvel seul conservait son immobilité. Leprocureur-général repoussa la question demonomanie et réclama, avec une noble fermeté,la juste punition du coupable.
Le 6 juin, la cour des pairs rendit son arrêtqui condamnait Louvel à la peine de mort.Cet arrêt, étant sans appel, il ne restait plusau coupable qu'à songer à mourir. Mais avantde le conduire au pied de l'échafaud, racontonsquelques faits particuliers aux derniersjours de sa vie.
Le premier jour qu'il comparut devant sesjuges, il témoigna le désir de faire un peu detoilette. Arrivé dans la salle qui précède lachambre des pairs, il fut frappé de la mollessedu tapis. «Quel bon tapis! dit-il, si j'en avaiseu un semblable dans ma prison, je n'auraispas été éveillé si souvent par le bruit des gendarmes.»
«J'ai été fort content de la chambre despairs, dit-il encore: je ne suis fâché que d'une 72seule chose, c'est qu'elle ait fait durer le procèspendant deux jours.—Mais c'est un jour degagné, lui reprit-on.—Dites donc plutôt unjour de perdu! répondit le fanatique.»
Logé dans une chambre voisine de l'appartementde M. de Sémonville, il eut un petitmouvement de sensualité, et dit au grand-référendaire:«Depuis que je suis en prison,j'ai toujours couché dans de gros draps; je voudraisbien, pour la dernière nuit, en avoir defins.» On obtempéra à sa demande. Il s'endormitpaisiblement, et ne se réveilla qu'àsix heures. Il demanda alors un verre de vin,qui lui fut donné. Il était à dîner quandM. Cauchy fils, greffier, arriva à la Conciergerie.Louvel fut amené au greffe. Il entenditlecture de l'arrêt qui le condamnait à avoir latête tranchée. Ce misérable ne donna pas lemoindre signe d'émotion ni de trouble. Aprèscette lecture, le jeune greffier, magistrat pleinde piété, lui fit une courte exhortation: «Vousn'avez plus, lui dit-il, rien à espérer des hommes;votre seule ressource est dans la miséricordede Dieu. Il pardonne, ce Dieu miséricordieux,au plus grand coupable, quand iltémoigne du repentir et des regrets sincères 73sur son crime.—Des regrets! interrompitLouvel, je n'en ai pas.....—La porte de l'éternitéva s'ouvrir devant vous, malheureux!occupez-vous de votre salut.—Bah! un prêtre,je n'en ai pas besoin; et puisque je doismourir, pourquoi demain? pourquoi pas aujourd'hui?je suis tout prêt.» Après cet entretien,on le reconduisit à sa prison, où il achevade dîner tranquillement. Son repas terminé,il s'occupa d'écrire à ses parens pour leur faireses adieux, et leur témoigner ses regrets deleur avoir causé tant de chagrins.
Le mercredi, 7 juin, dès le matin, M. leprocureur-général Bellart se rendit en personneà la Conciergerie, afin de tenter, pourla dernière fois, d'arracher des aveux au condamné.On persistait à croire que ce n'étaitpoint un crime isolé, et que Louvel, emportantle secret de ses complices, allait, par samort, leur rendre la liberté. Les efforts deM. Bellart demeurèrent sans résultat. Le condamnéparaissait en outre décidé à repousserles secours de la religion; il avait refusé d'entendreun ecclésiastique de Notre-Dame. Cependant,à force de persévérance, il avait été 74vaincu, et s'était confessé à M. l'abbé Montès,aumônier de la Conciergerie.
L'exécution avait été fixée à six heures. Unquart-d'heure avant, Louvel monta dans lacharrette; il était accompagné de l'abbé Montèsqui lui prodigua constamment, et d'abordinutilement, les secours de la religion. Sa figureétait extrêmement pâle. Pendant le trajet,il regardait à droite et à gauche, et paraissaitabattu. Arrivé au pied de l'échafaud, Louvels'entretint avec son confesseur l'espace dequatre minutes. L'altération de ses traits etson accablement étaient visibles. Deux aidesde l'exécuteur furent obligés de le soutenirpour lui aider à monter à l'échafaud. Pendantqu'on l'attachait à la fatale planche, il promenaitde tous côtés un œil hagard. Enfin, à sixheures, il avait subi sa peine.
Ce procès criminel qui, pendant près dedeux années, fixa l'attention des habitans dela Drôme, rappelle, par sa bizarrerie et l'atrocitédes circonstances dont le crime fut accompagné,le trop fameux procès de Rhodez.
Un ancien militaire, nommé Neyret, retiréà Valence, y avait épousé la fille de la veuveDupont. Dans une fête établie à Valence, àl'instar de celle de la rosière de Salency, lafille Dupont, proclamée la plus sage de toutesses compagnes, avait reçu, pour prix de sa sagesse,avec la couronne de roses, une dot desix cents francs et la main de Neyret. A l'aidede cette dot, les deux époux levèrent un petitfonds de commerce; mais des chances malheureusestrahirent leur espoir; Neyret manquaà ses engagemens. Ses malheurs lui aliénèrentl'affection d'une femme qui ne lui étaitunie que par l'intérêt. Elle abandonna Neyret, 76après s'être, dit-on, emparée de tous les débrisde son commerce. Son inconduite devintnotoire: elle recevait publiquement des hommesmariés, et fréquentait des mauvais lieux.
Dans les premiers jours du mois d'août 1818,Neyret disparut. Vers le milieu du même mois,à quatre heures du matin, une veste et unchapeau, découverts dans une barque, prèsdu pont de Valence, furent reconnus pour luiavoir appartenus. On crut d'abord que le malheureuxNeyret s'était donné la mort. Cependant,dès le lendemain de sa disparition, lebruit avait circulé dans la ville que Neyretétait mort victime d'un assassinat, et que soncadavre, percé de neuf coups de couteau,avait été jeté dans le Rhône.
Ce bruit ayant pris de la consistance, lessoupçons se portèrent sur la femme de Neyret,ainsi que sur sa belle-mère. L'une et l'autrefurent arrêtées; et bientôt après un jeunehomme, nommé Chaléat, qui, à l'époque ducrime, avait eu des liaisons avec la Neyret,fut prévenu de complicité avec elle et partageasa détention.
Trois autres individus, Mélanie Durand, lenommé Vigne et sa femme, qui semblaient 77avoir parlé de l'assassinat de Neyret avec connaissancede cause, appelés d'abord commetémoins dans l'instruction dirigée contre lestrois premiers accusés, et compromis par desdénégations contraires à l'évidence, par desréticences plus que suspectes, furent mis enjugement, et les débats publics, relatifs à cessix prévenus, commencèrent le 20 mars 1819.
Une circonstance où les accusés trouvèrentmoyen d'alléguer unalibi, embrouilla tellementla cause, que le jury ayant déclaré, aprèsquatre heures de délibération, les accusés noncoupables, ils furent tous mis en liberté.
Mais de nouvelles révélations étant parvenuesà la justice sur d'autres individus compromisdans cette horrible affaire, on instruisitune seconde procédure où les premiersaccusés ne pouvaient figurer que comme témoins,puisqu'ils avaient été acquittés.
La veuve Neyret qui, depuis deux ans,n'opposait à la justice qu'un silence obstiné,avait enfin cédé au cri de sa conscience. Sesaveux accusaient sa propre mère, son oncleBlanc qui s'était pendu en prison, Chaléat,Sabot, Palandre, Lamotte, Vigne et sa femme.Une étrangère avait tout vu, et son témoignage 78pouvait confirmer le sien. Mais quelleétait cette étrangère? Sur les signalemens donnéspar la veuve Neyret, une fille publique,nommée Adélaïde Houdard, fut arrêtée à Paris,dans un lieu de débauche; elle fut forcée d'avouerqu'elle se trouvait à Valence à l'époquedu crime; elle fut renvoyée dans cette ville,et après de longues hésitations, elle donna lesdétails suivans:
«J'étais à Valence depuis quelque temps,lorsque la femme Neyret, que je connaissaisfort peu, m'invita à un souper qu'elle donnaitle soir à d'autres filles et à quatre ou cinq hommes.Il était trois heures après-midi. Je passaile reste de la journée chez elle. A l'entrée dela nuit, je vis arriver sa mère, puis la Vigne,qui fut suivie à un long intervalle du malheureuxNeyret. Celui-ci jugeant, par les préparatifsqui s'offraient à ses regards, des projetslibertins de sa femme, s'emporta contre elleen violens reproches, et lui lança même unsoufflet. Aux cris de la Neyret, un grand etbeau jeune homme, qui entra dans ce moment,se précipita sur le mari, et l'accula contre lamuraille. Alors entrèrent ensemble trois ouquatre individus qui, après avoir renversé 79Neyret d'un coup de bouteille dont il eut latête fracassée, le traînèrent dans une chambrecontiguë, où je les suivis machinalement, unechandelle à la main. Là, un de ces monstresenfonça lentement un couteau dans la partiesupérieure du cou de la victime que les autrescomprimaient de toutes leurs forces. A cespectacle, éperdue, hors de moi-même, tremblantepour mes propres jours, je me réfugiaidans la pièce où était restée la Neyret, que jetrouvai sur un lit évanouie. Les forces m'abandonnèrentaussitôt; je tombai sur unechaise, privée de sentiment; et quand je revinsà moi, les meurtriers me firent prêter leserment de garder un silence éternel sur lesévénemens de cette nuit fatale.»
D'après ces renseignemens, quatre individusfurent traduits, le 30 août 1820, devant lacour d'assises de la Drôme, comme prévenusde meurtre avec complicité sur la personnede Neyret; savoir, les nommés Sabot, Jean-BaptisteFrançois dit Lamotte, Palandre etAdélaïde Houdard, ditela Parisienne.
L'affaire occupa cinq séances, du 30 aoûtau 3 septembre; sur les soixante-quatorzetémoins entendus, la déposition la plus forte 80fut celle d'un nommé Ferrier; il déclaraqu'ayant accompagné Chaléat, son maître, à lamaison de la Neyret, il s'approcha, en se retirant,du contrevent d'un appartement où ily avait de la lumière, et qu'il vit quatre hommesqui portaient un corps inanimé qui futplacé sur un matelas; qu'il vit une vieillefemme s'en approcher et plonger un couteaudans le corps de cet homme; qu'il s'enfuitépouvanté. Il déclara qu'il ne reconnut aucundes assassins, mais que Chaléat était sur leseuil de la porte, et que deux femmes avaientun flambeau à la main.
La déposition de la femme Neyret qui semblaitavoir tout le secret de l'assassinat, étaitencore plus vivement attendue. «Chaléat, dit-elle,m'avait fait prévenir, par la femme Vigne,de préparer un souper pour le 10 août.Il devait y avoir cinq personnes. Chaléat désiraitque Mélanie Durand se trouvât parmiles convives; mais la Vigne qui fut chargéede l'inviter oublia la commission. Il ne se trouvaitchez moi que la femme Vigne, AdélaïdeHoudard et ma mère, lorsque mon mari entraet me donna un soufflet. Chaléat qui arrivadans ce moment s'élança sur mon mari. Palandre, 81Lamotte, Sabot et Vigne qui suivirentde près Chaléat, lancèrent une bouteille à latête de Neyret, et on l'entraîna dans le troisièmeappartement où on l'égorgea.» Étantdemeurée dans la seconde pièce, elle déclaraignorer les détails de l'assassinat. Blanc arrivale dernier. Ce fut lui qui porta le cadavre auRhône, accompagné de Lamotte. On fit prêteraux quatre femmes le serment de ne jamaisrien révéler.
La fille Houdard, interrogée comme accusée,changea quelque chose à ses déclarations.Enfin, après cinq jours de vifs débats entreles témoins et les accusés, après des plaidoyersoù les avocats firent surtout valoir enfaveur des prévenus les contradictions entreles divers témoignages et les précédens relatifsaux principaux témoins, la fille Houdard quisiégeait sur le banc des accusés, fut acquittéeà l'unanimité par le jury; Palandre, à la majoritéde sept voix contre cinq, fut déclaré coupable,et la cour s'étant réunie à la minoritéqui lui était favorable, il fut acquitté. A l'égardde Sabot et Lamotte, déclarés égalementcoupables à la majorité de sept voix contrecinq, la cour adopta l'avis de la majorité des 82jurés; en conséquence, ces deux individus,convaincus de complicité dans le meurtre deNeyret, mais sans préméditation, circonstancequi, résolue affirmativement, aurait appelésur eux la peine capitale, furent l'un etl'autre condamnés aux travaux forcés à perpétuité,à l'exposition et à la marque.
Ce jugement, comparé à celui qui avait acquittéla veuve Neyret, Chaléat, etc., offreune sérieuse matière à réflexions. Sabot etLamotte persistèrent à soutenir leur innocence,traitant de calomniateurs tous les témoinsqui avaient déposé contre eux.
Le lecteur a pu facilement se convaincre,par l'épouvantable série d'exemples que nousavons déjà fait passer sous ses yeux, que ladébauche et l'adultère sont une des causes lesplus ordinaires des crimes qui désolent la société.Cette vérité n'est malheureusement quetrop prouvée; des forfaits nombreux sont làpour l'attester. Aussi, bravant, dans l'intérêtdes mœurs, le reproche de monotonie quipourrait nous être adressé, nous ne nous lasseronspas d'insister sur ce point, toutes lesfois que de tristes occasions s'en présenteront.Une leçon fréquemment répétée, et accompagnéed'exemples frappans et toujours nouveaux,doit à la longue s'introduire et fructifierdans les cœurs qui sont encore quelquepeu sensibles à la vertu.
Catherine Caman, femme Latreyle, habitait 84 avec son mari une commune située dansles environs de Pau en Béarn. Depuis long-temps,des liaisons criminelles existaient entrecette femme et le nommé Quidel dit Barros.Catherine Caman avait fait inutilement biendes démarches pour obtenir sa séparation. Laplus grande mésintelligence régnait dans ceménage, et Catherine Caman ne dissimulaitni sa passion pour Barros, ni sa haine pourson mari.
Le 2 juillet 1820, Latreyle disparut tout-à-coup;et sa femme, pour détourner lessoupçons qui s'élevaient contre elle, fit fairedes recherches très-actives et très-empresséesdans les communes voisines. Cependant cetteruse ne put endormir ni tromper la vigilancede la justice. Barros fut arrêté au moment où ilcherchait à vendre des vêtemens qui avaientappartenu à Latreyle. Pressé par le juge d'instruction,il se troubla, laissa échapper unepartie de la vérité, et nomma ses complices.
Par suite de ses révélations, les nommésManauté, Chelles, et la femme Latreyle furentarrêtés. Saisis d'effroi, croyant que toutétait connu, ils n'hésitèrent point à révéler 85tous les secrets de l'horrible mystère qui avaitprésidé à la mort de Latreyle.
Ce malheureux époux avait été assassinédans son lit; sa femme, Barros, Manauté etChelles, avaient tous trempé leurs mains dansson sang, et ils avaient préludé à ce meurtrepar une sorte d'orgie. On avait transporté soncadavre, sur une jument, dans un champ deBarros, où d'avance on avait creusé une fossepour le recevoir, et les funérailles de la victimeavaient été célébrées par une nouvelleorgie.
Les accusés Barros, Manauté, Chelles etla femme Latreyle, furent déclarés coupablesdu meurtre avec les circonstances atrocesque l'on vient de lire, et la Cour d'assisesdes Basses-Pyrénées les condamna à mort.
Pierre Godefroy, jardinier aux Mesnils, prèsde Montfort-l'Amaury, arrondissement deRambouillet, était parvenu à l'âge de soixante-huitans, et pourtant, sous le rapport desmœurs, sa conduite était fort irrégulière. Ilfréquentait des femmes de mauvaise vie etdécouchait souvent. Il s'élevait à ce sujet entrelui, sa femme et ses enfans, des querelles très-vives,et l'instruction rapporte des proposqui font frémir.
Le samedi 24 septembre 1814, dans lasoirée, par un beau clair de lune, Pierre Godefroyfut rencontré sur le chemin du boisde l'Épine; le lendemain, son cadavre futtrouvé dans le même bois. Une trace de sang,qui commençait sur la route et se prolongeaitdans le bois, prouvait qu'il y avait été traînéaprès l'assassinat. Le malheureux vieillardavait été tué d'un coup de fusil, chargé de 87deux balles, qui lui avaient fracturé la poitrine;les meurtriers, craignant que leur victimen'échappât, avaient eu l'horrible précautionde l'achever en lui faisant au cou,au-dessous du menton, une très-large plaie.En déposant le cadavre sous les arbres, onavait cherché à couvrir la plaie avec le bâtonde chêne qui servait, quelques instans auparavant,à assurer la marche chancelante duvieillard.
La voix publique ne tarda pas à désignerles deux fils Godefroy, comme auteurs ducrime. Un des indices auxquels on attachale plus d'importance fut la découverte, audomicile de la veuve Godefroy, d'un fusil dechasse non chargé, nouvellement tiré, pouvantrecevoir des balles de calibre. La veuvedéclara que son fils Julien s'en était servi, levendredi, pour tuer un oiseau; elle montraen effet un oiseau mort qui était dans sa huche.
Ces charges et plusieurs autres ne parurentpas suffisantes à la chambre d'accusation dela Cour d'assises; par arrêt du mois de février1815, elle ordonna la mise en libertédes deux fils Godefroy qui avaient été arrêtés.Cinq années s'écoulèrent sans qu'aucune 88lumière nouvelles vint dissiper les ténèbresqui couvraient cet exécrable attentat;mais en février 1820, diverses indiscrétionsdes personnes de la famille ou de quelquestémoins, excitèrent la vigilance de lajustice, et les fils de Godefroy furent remisen prison et en cause.
Cinquante-neuf témoins furent assignés,et confirmèrent toutes les charges. Les deuxaccusés, l'un Pierre-Martin, âgé de trente-troisans, ancien militaire et père de six enfans;l'autre Julien, âgé de trente ans, serenfermèrent dans une dénégation complète.Leur défenseur repoussa surtout l'invraisemblanced'une accusation où il faudrait supposerque d'autres femmes de la famille, lamère, une sœur et une belle-sœur des accusés,auraient été, sinon complices, au moinsconfidentes. «On ne peut croire, ajoutait-t-il,que le crime de parricide ait été en quelquesorte traité en conseil de famille.»
Néanmoins, après une délibération d'unedemi-heure, les jurés déclarèrent coupablesde parricide les deux frères Godefroy, quifurent condamnés à avoir le poing coupé etla tête tranchée.
Si dans l'ordre moral, il est à peu près possiblede déterminer les limites du bien, parcequ'il existe des règles fixes qui peuvent guiderdans cette délimitation, il n'en est malheureusementpas de même du mal; tout ce quien dépend n'étant que monstruosité, et parconséquent en-dehors de toutes les lois connues,comment pourrait-on lui assigner desbornes?
Une action héroïque, un dévouement sublime,un grand acte de vertu, tout en captantnotre admiration, tout en nous électrisantd'enthousiasme, ne nous sembleront jamaisau-dessus des forces humaines, parce que touthomme dont la poitrine s'élève aux battemensd'un cœur noble et généreux, doit naturellementse croire capable des choses belles, grandeset sublimes. Qu'on nous présente au contraire 90l'épouvantable tableau des forfaits dela Brinvilliers et de Desrues, il n'est pas d'individuqui, terrifié par cette horrible peinture,ne la considère comme lenec plus ultrade la perversité humaine, et ne soit mêmetenté de croire que le narrateur ou le peintres'est plu à forcer les couleurs. Il n'en est pourtantrien; les crimes de ces deux grands coupablessont attestés de manière à ne pas causerle moindre doute; ils sont affreux, certainement;on les croirait le résultat des suggestionsdiaboliques d'un autre Méphistophélès.Pourtant ils ont été surpassés par les attentatsde Lelièvre, que nous allons mettre sous lesyeux du lecteur.
Depuis neuf ans environ, un jeune hommeprenant le nom de Chevallier, et se disant natifde Lyon, occupait un emploi dans les bureauxde la préfecture du Rhône. Il était douéde quelques talens, montrait des manières aisées;sa figure était distinguée, sa politesseexquise. Ces diverses qualités lui avaient méritéla bienveillance de ses chefs et celle deshabitans de Lyon. Du reste, son exactitude àremplir ses devoirs, sa conduite en apparencerégulière, lui avaient fait obtenir la place de 91sous-chef au bureau des finances de la préfecture.
Cependant, poursuivi par une sorte de fatalité,cet homme avait éprouvé les plus cruellesinfortunes. La mort lui avait ravi trois femmesqu'il avait successivement épousées, etavec chacune desquelles il avait vécu dansl'union la plus pure. Il venait de convoler enquatrièmes noces, et ce nouveau mariage luipromettait enfin le sort dont il paraissait digne,quand tout-à-coup une circonstanceinexplicable attira sur lui les yeux de la justice,et procura les plus étranges découvertes.
Le 17 juin 1820, vers cinq heures du soir,le sieur Berthier, chapelier à Saint-Rambert,village situé sur les bords de la Saône près deLyon, fut averti qu'unmonsieur bien vêtu venaitd'emporter son enfant, et que déjà safemme était à la poursuite de cet individu.Berthier, sans veste et sans souliers, part aussitôt.Bientôt il rejoint sa femme; plusieursouvriers de manufactures voisines apprennentaux deux époux que le ravisseur suivait la rivedroite de la Saône. Ils arrivent au port de laGlaire au moment où l'inconnu venait des'embarquer; ils traversent la rivière, accompagnés 92de trois ouvriers qui leur avaient donnéce renseignement. Arrivés au port de laFeuillée,ils aperçoivent le bateau qui avait traversél'homme à la douane. Ils traversent tous à leurtour; mais le ravisseur fuyait rapidement devanteux; ils courent jusqu'au pont de bois.Là, Berthier tout haletant, épuisé par la fatigue,perd subitement ce qui lui reste deforce; il ne peut aller plus loin. Mais bientôts'entendant appeler vivement du côté du pontTilsitt, ces cris raniment son courage, il court,il arrive à la porte d'un café; on lui dit: Ilest là! Berthier, hors de lui, entre furieux, etbalance son bâton sur la tête de l'inconnu,prêt à lui en asséner un coup, lorsque plusieurspersonnes lui retiennent le bras. Le voleurprofite du moment d'agitation et prendla fuite; on le poursuit, et on l'arrête enfindans l'allée d'une maison. Conduit devant lecommissaire de police, et interrogé sur lemotif qui lui avait fait enlever cet enfant, ilrépond qu'on lui en avait volé un, et qu'il enavait pris un autre.
Au moment de l'arrestation, l'enfant de Berthieravait aux jambes des bas bleus que sonravisseur lui avait mis; plusieurs autres effets 93d'habillement, trouvés dans la poche de cethomme, prouvèrent que son intention étaitde changer le costume de l'enfant. On appritpresque aussitôt qu'à Saint-Rambert, quelquesheures avant l'enlèvement, l'inconnu n'avaitcessé de se promener dans l'avenue principale,attirant à lui les enfans, soit en leur faisantdes caresses, soit en leur donnant des bonbons.Le petit Berthier, s'étant plusieurs foislaissé prendre par la main, était resté bientôtau pouvoir du ravisseur qui l'avait chargé surses épaules et emporté en courant. On remarquaavec étonnement que, loin de résister, dese débattre et de crier entre les mains de l'étranger,l'enfant s'était endormi presque aussitôt;que, dans le trajet de Saint-Rambert àLyon, il fut vu dans le même état de sommeil,ce qui donnait lieu de croire que pour empêcherses cris ou sa résistance, l'étranger luiavait donné quelque substance soporifique,mêlée peut-être aux bonbons qui avaient servià l'attirer.
La nouvelle de cet événement, répanduebientôt dans toute la ville de Lyon, fut unsujet de conjectures et de perplexité, surtoutquand on apprit que l'individu arrêté se nommait 94Pierre-Claude Chevallier, et était le mêmequi occupait une place de sous-chef à la préfecturedu Rhône.
La rumeur publique ne tarda pas à s'exercersur cette tentative d'enlèvement et sur sonauteur; on fouilla toute la vie de Chevallierdepuis le moment de son arrivée à Lyon; millebruits défavorables circulèrent sur son compte;des faits furent rappelés, des témoins se présentèrent,des demi-plaintes furent portées àl'oreille de l'autorité. On ne parlait plus seulementdu vol d'un enfant; on murmurait lesmots d'empoisonnement, d'infanticide. Suivantles premiers bruits qui furent recueillis,Chevallier n'avait cessé de commettre des crimesdepuis qu'il était à Lyon. On disait qu'unede ses maîtresses était morte dans la fleur del'âge, empoisonnée par lui; que sa première,sa seconde et sa troisième femme, avaientéprouvé le même sort; et que, pour combled'atrocité, l'enfant de Chevallier qui avait disparutout-à-coup, n'était mort que de la mainde son père.
De nouvelles informations viennent confirmerà la justice les faits déjà parvenus à saconnaissance; chaque instant révèle une circonstance 95importante. Enfin, suivant les parolesde l'acte d'accusation, «si les morts nesortent pas de leurs tombeaux, une multitudede documens épars se réunissent pour prouverqu'une main homicide les y a fait descendre.L'enfant volé n'est plus que l'instrumentdont la Providence semble s'être servi pourmettre les hommes sur la voie de découvrirun grand coupable.»
Cependant Chevallier, rassuré par la bienveillanceque ses chefs lui avait témoignée, etpar les anciennes apparences de bonne conduitequ'il pouvait invoquer en sa faveur, entrepritde se justifier de l'enlèvement du jeuneBerthier, et fit parvenir, à cet effet, du fondde sa prison, au lieutenant-général de police,un long mémoire qui, loin de répondre à sonattente, ne fit au contraire que fournir desarmes plus sûres à l'accusation dirigée contrelui.
Voici le récit, plein de contradictions etd'invraisemblances, qu'il faisait de la disparitionde son enfant. Suivant son mémoirejustificatif, cet enfant qu'il avait eu de sonmariage avec Marguerite Pizard, avait deuxans quand il fut placé en nourrice à Villeurbanne. 96Lui, Chevallier, ayant appris qu'il manquaitde soins, alla le retirer, et, le 2 août1819, à sept heures du soir, il traversa le pontde la Guillotière, en revenant de Villeurbanne,dans l'intention de le placer chez une nouvellenourrice dont il lui a été impossible d'indiquerle nom. Au lieu de coucher à Lyon,il préféra, le soir même, aller coucher à lademi-lune, sur la route de Tassin, d'où il partitle lendemain jeudi 3 août, se dirigeant surPollionnay, qui n'en est éloigné que de deuxlieues. La chaleur et la fatigue de la route luiôtèrent presque toutes ses forces; les vapeursdu vin qu'il avait bu lui montèrent au cerveau.
Il était dans cet état, continuait-il dans sonmémoire, lorsqu'il s'égara dans un cheminde traverse, près d'une colline, au milieud'épaisses broussailles. Alors une branche qu'iln'avait pu éviter vint frapper son enfant, leréveilla et le fit chanceler; il voulut retenirle mouvement de sa tête, qui entraînait lereste du corps, mais il ne vit pas une cavitéremplie d'herbes glissantes qui était sous sespieds. Il tomba brusquement; l'enfant luiéchappa, roula beaucoup plus bas que lui, 97et ne fit entendre aucun cri, parce que, selontoute apparence,sa tête avait frappé contreun rocher. Étourdi de sa chute, égaré par ledésespoir, Chevallier perdit la tête et la raison.Dans cet état, la nuit vint le surprendre. Ilappela à son secours, et sa voix ne fut pas entendue;il fit des recherches, au milieu del'obscurité, pour trouver son fils, mais ellesfurent vaines. Navré de douleur, il revint àLyon, dissimula son chagrin, fit la faute dene pas faire la déclaration de son malheur, etenfin, le dimanche suivant, essaya de nouvellesrecherches qui furent sans résultat. Ilterminait en disant qu'il avait sans doute faitunefaute répréhensible, en enlevant l'enfantdes époux Berthier, mais qu'il y avait étépoussé par l'idée de réparer la perte douloureusequ'il avait faite du sien.
Tel fut le tissu de circonstances mensongèreset invraisemblables que Chevallier produisitpour sa justification. Les renseignemensrecueillis par la police vinrent détruire toutcet échafaudage de mensonges, et prouver jusqu'àl'évidence que Chevallier n'avait commisun nouveau crime que pour en cacher unprécédent. Il fut facile de confondre l'accusé 98par des faits et par des argumens sans réplique.
Mais les investigations de la justice ne devaientpas s'arrêter là: on disait que l'accuséavait usurpé le nom qu'il portait; ce pointétait important à éclaircir, et ce fut dans cebut qu'on lui fit subir un interrogatoire, le21 juin. Chevallier soutint qu'il était de Lyon,et né dans la paroisse de Saint-Pierre. D'aprèslui, son père et sa mère n'existaient plus;l'un était mort en 1792, l'autre en 1793. Sonpère, ouvrier en soie, demeurait rue de l'Arbre-Sec.Il n'avait plus de parens à Lyon etn'en avait conservé que dans le départementde l'Isère, lieu de naissance de son père. Ayantquitté Lyon à l'âge de huit ans, avec un deses oncles qui le conduisit à Saint-Domingue,ses frères et ses sœurs moururent pendantson absence qui se prolongea jusqu'en l'année1801, époque à laquelle il s'embarquapour revenir en France. Dans la traversée,son oncle et lui eurent le malheur d'être pris parles Anglais. Alors son oncle vint à périr, il ne saitcomment; pour lui, il resta à Portsmouth etobtint ensuite la liberté, par le moyen d'unéchange. De retour en France, où il débarqua 99à Morlaix, il prit du service comme tambourdans la quatre-vingt-cinquième demi-brigade,et fit la guerre enHollande, enEspagne,àSaint-Domingue. Enfin, en 1811, etpour cause de douleurs rhumatismales, il obtintson congé à Napoléon-Ville.
On verra par la suite jusqu'à quel pointcette sorte de biographie de Chevallier, tracéepar lui-même, coïncidait avec la vérité. Cetaccusé persista dans son système; il fournitmême des preuves à l'appui, et la justice, privéedes moyens nécessaires pour reconnaîtrela fausseté de son roman, tourna son attentiond'un autre côté. Il lui importait de recueilliravec exactitude les documens, les circonstances,les moindres indices relatifs auxempoisonnemens imputés à Chevallier. L'information,conduite avec une sage lenteur,ne tarda pas à produire des résultats satisfaisans.
Chevallier, dont la vie, avant son arrivée àLyon, demeura encore long-temps un mystère,y avait été rejoint au mois de mai 1812, avantson premier mariage, par une jeune hollandaiserestée veuve, à vingt-deux ans, d'unofficier nommé Debira. Chevallier l'avait connue 100à Anvers. C'était une fort jolie femme,d'une santé superbe; on l'avait surnomméela belle Hollandaise, à cause de ses grâces etde sa beauté. Chevallier et la veuve Debiravécurent ensemble. Le premier semblait partagersincèrement l'amour qu'il avait inspiréà sa maîtresse, quand tout-à-coup celle-ci futatteinte d'une violente inflammation de bas-ventre,accompagnée des douleurs les plusaiguës.
Le docteur Dittmar ayant été appelé, ordonnades remèdes qui devaient infailliblementcalmer cette inflammation; mais, aprèsquelques visites, s'apercevant au contraireque le mal empirait, il ne put s'empêcher d'entémoigner son étonnement à Chevallier.«Il faut, lui dit-il, que cette femme boive oumange quelque chose qui irrite son mal?—Elleboit en effet de l'eau-de-vie, réponditChevallier sans se déconcerter.—Eh! comment!vous ne pouvez donc pas l'en empêcher?—Non,monsieur, elle en envoie chercherquand je suis dehors.» Le docteurajouta que si la malade continuait l'usage decette boisson, elle finirait par succomber;puis s'approchant en particulier de la veuve 101Debira, il lui adressa des reproches sur sonimprudence; et la jeune Hollandaise lui protestaque,depuis long-temps, elle n'avaitpoint bu d'eau-de-vie.
Cette réponse était de nature à éveiller lesplus graves soupçons; de plus, la dame Jouvenne,hôtesse de Chevallier et de sa maîtresse,avait remarqué que, lorsqu'elle montaitdans leur chambre, il évitait toujours dese montrer, et se cachait derrière un placard.Néanmoins ces circonstances étaient insuffisantespour motiver une accusation capitale.
Le docteur Dittmar cessa ses visites, et peude jours après, la malade avait cessé de vivre.Il est essentiel de remarquer qu'à cette époque,Chevallier ne prévoyant pas l'avenir, neparla point du système qu'il mit en œuvreaprès son arrestation, lorsqu'on lui reprochace premier empoisonnement. Il ne parla pasd'un bain froid pris par sa maîtresse au momentde ses évacuations menstruelles; il n'endit pas un seul mot au médecin à qui pourtantil aurait importé d'indiquer la premièrecause des souffrances; et cependant depuis,Chevallier parla de ce bain comme de la causede la mort de la veuve Debira.
102On ne pouvait trouver le motif de ce premierattentat que dans une nature perverse.L'intérêt que Chevallier pouvait avoir eu àle commettre, est demeuré absolument problématique.
Après la mort violente de la belle Hollandaiseet dans l'espace de deux années, Chevalliercontracta quatre mariages successifs.Il épousa d'abord Etiennette-Marie Desgranges,fille d'un propriétaire de Saint-Didier-sous-Riverie.La seconde femme fut MargueritePizard. La troisième se nommait MarieRiquet. Enfin il avait épousé en quatrièmesnoces Benoîte Besson.
Plusieurs des contrats de mariage étaientdans la même forme: ils portaient unedonationmutuelle au dernier vivant des deuxépoux. La justice en tira bientôt la conséquenceque Chevallier n'avait d'autre but, enhâtant la mort de ses femmes, que de se mettreen possession des avantages matrimoniauxqu'il s'était assurés.
Etiennette Desgranges, la première femmede Chevallier, était à l'époque de son mariage,d'une constitution forte et d'une santé brillante.Quelques mois s'étaient à peine écoulés 103au sein de l'union la plus paisible, lorsquecette jeune femme éprouva des coliques toujoursrenaissantes; à cet état de souffrancesuccéda un affaiblissement général. Une petitefille, née de ce mariage, tomba dans une débilitésemblable à celle de sa mère. Peu alarméedes symptômes d'un mal qu'elle necroyait pas dangereux, elle n'eut aucunsoupçon sur son mari; la mort de son enfant,qui survint peu après, n'éveilla pas des craintesqui n'auraient été pourtant que trop fondées;et victime de sa confiance, elle ne tardapas à suivre sa fille au tombeau; elle mourut en1814. Une circonstance, qui ne fut relevéequ'après l'arrestation de Chevallier, marquale dernier jour d'Etiennette Desgranges. Lescousines de cette infortunée avaient appris,par la portière de la maison qu'elle habitait,que, la veille à onze heures du soir, elle avaiteu une crise qui avait failli la faire périr. Ellesfurent aussitôt la voir, et la trouvèrent levéeet moins souffrante. Pendant leur visite, enl'absence de son mari, elle prit quelques alimenset demanda à boire en désignant unebouteille:Donnez-moi de ce vin, dit-elle enmontrant le vase du doigt;l'autre est celui 104de mon mari. La malade but, et cinq minutesaprès elle éprouva une crise subite: tous sesmembres se contractèrent et se raidirent.Chevallier arriva; les tortures de sa femme nel'effrayèrent point; il suivit sans émotion lesterribles effets du breuvage. Etiennette attachasur lui ses yeux mourans; vaincue par ladouleur, elle tomba sur le plancher, faisantdes efforts convulsifs pour rejeter la liqueurempoisonnée: bientôt après, elle expira au milieude tourmens inexprimables. Chevallier,d'autant plus calme qu'il était préparé dèslong-temps à la mort de sa femme, n'attenditpas que le cadavre fût refroidi, pour faire disparaîtreles traces accusatrices de ses machinations.Il saisit vivement le verre dans lequelsa femme avait bu et contenant encore la moitiédu liquide qui y avait été versé, et alla levider sous la pierre de l'évier; puis, avec leplus grand sang-froid, il ôta l'alliance et lesboucles d'oreilles de la défunte. Il se hâtaitaussi de la dépouiller du jupon qui la couvrait,lorsqu'on lui fit remarquer qu'ilétait inconvenant à lui de s'occuper de cesdétails. Chevallier se retira, et à l'instar deDesrues, feignit de chercher des consolations 105à sa douleur dans la lecture de l'Imitation deJésus-Christ.
Chevallier, après son arrestation, crut pouvoirse justifier de ce forfait. Mais il fut prouvéqu'Etiennette Desgranges n'avait point eu demaladie, dans l'acception médicale de ce mot;que ses souffrances, son agonie et sa mortavaient eu lieu presqu'à la même heure. Laveille du décès, le docteur Para avait été appelépour voir madame Chevallier; il lui avaittrouvé les nerfs un peu agités, et s'était bornéà prescrire une potion calmante. Le lendemain,ce médecin y étant retourné, avaitappris avec surprise qu'elle n'existait plus.On ne peut se dissimuler que les présomptions,soulevées par une mort aussi imprévue,devaient se convertir en preuves, en lesrapprochant des événemens postérieurs.
Facile à se consoler, Chevallier épousa ensecondes noces Marguerite Pizard. Toutefoislorsqu'il fit la demande de la main de cettedemoiselle, celle-ci témoigna d'abord quelquerépugnance. Le bruit circulait déjà sourdementque Chevallier avait tué sa maîtresse etsa première femme. Enfin Marguerite Pizards'étant persuadée que l'on calomniait Chevallier, 106elle consentit à unir son sort au sien;leur mariage fut célébré le 28 août 1816. Rienne semblait devoir faire repentir MargueritePizard de l'union qu'elle venait de contracter.Elle recevait chaque jour de son mari de nouvellesmarques d'attachement: il lui prodiguaitles soins les plus affectueux. MargueritePizard devint enceinte, et cet événement accrutla tendresse de Chevallier, c'est-à-direle rendit encore plus prodigue de ses fallacieusesdémonstrations. Cependant ce futalors qu'il commença à administrera sa malheureuseépouse les premières doses du poisonqui devait la conduire au tombeau.
Ce n'est qu'en frémissant que nous allonssignaler la marche constamment suivie par cescélérat dans le cours de ses crimes. Il résultede l'instruction du procès, que c'était précisémentà l'époque, où l'espoir d'être père devaitouvrir son cœur aux plus douces impressions,que Chevallier, souriant aux torturesprochaines de ses victimes, apprêtait la coupeempoisonnée. Un funeste calcul lui avait apprisque le moment où la fragile existenced'une femme est le plus exposée aux influencesmorbides, est celui où elle souffre les douleurs 107et éprouve les joies de la maternité. Ilsavait qu'il faut peu de chose alors pour porterle trouble dans les sources de la vie. Cen'était point une mort prompte, instantanéequ'il voulait donner à deux êtres à la fois; lesoin de sa propre conservation lui faisait pressentirtout ce qu'il y aurait eu de périlleuxpour lui dans un crime aussi précipité. Il préférait,par un raffinement de cruauté, verserle poison goutte à goutte, et se repaître, pourainsi dire, des souffrances graduelles qu'ilfaisait éprouver.
La grossesse de Marguerite Pizard avait étépénible; des vomissemens continuels et plusabondans que ne le sont habituellement ceuxdes femmes enceintes, des douleurs aiguësdans le bas-ventre en avaient signalé la durée.Enfin, le 18 mai 1817, madame Chevallierdonna le jour à un enfant mâle qui reçut lenom d'Eugène. Cet enfant, placé en nourrice,fut momentanément soustrait aux fureurs deson père. C'est le même qui, vingt-sept moisplus tard, fut l'objet d'un nouveau crime. CependantMarguerite Pizard se remit difficilementde ses couches; le poison avait étenduses ravages. Trop lent au gré de Chevallier, 108celui-ci fit prendre à sa femme les dernièresdoses. Alors de nouvelles douleurs se manifestèrent;à chaque instant, survenaient descoliques, des attaques de nerfs, de violentesconvulsions. La malade se plaignit de n'êtrepas soignée; elle accusa son médecin de nepoint lui faire prendre de remèdes, sous lefaux prétexte qu'elle était de nouveau enceinte.Les parens, alarmés, s'étonnèrent qu'on n'eûtpoint placé de garde auprès de MargueritePizard; ils offrirent de passer les nuits auprèsd'elle. Mais Chevallier, selon lui, suffisait àtout; il voulaitseul donner les soins quel'état de sa femme réclamait; chaque nuit, ilrestaitseul à son chevet. Le mal augmenta,les convulsions se succédèrent rapidement;la mort arriva le 13 septembre 1817: tel futle résultat de l'assistance de Chevallier.
Jusqu'ici notre récit n'est fondé que sur desprésomptions graves qui ne font que concourirà éclairer la culpabilité de Chevallier. Nousallons parler d'un nouveau crime, constatépar les témoignages les moins irrécusables etpar une foule de faits qui sont prouvés.
Au mois de juin 1818, Chevallier épousaMarie Riquet; cette troisième épouse, comme 109ses deux devancières, vécut avec son mari dansune sécurité parfaite. Toujours plus audacieuxau crime, non moins habile à se couvrir dumasque des vertus qu'il n'avait pas, Chevallieravait gagné l'amour de Marie Riquet. Elledevint grosse; c'était, pour ainsi dire, le commencementde son agonie. Sa santé, jusque-làflorissante, commença à s'altérer. Les phénomènesqui avaient eu lieu, pendant la grossessedes premières femmes de Chevallier, se reproduisirentchez Marie Riquet. Les couches furentprécédées de violentes douleurs et deconvulsions singulières. Il tint alors à peu dechose que Chevallier ne fût enfin démasqué.
La femme Pontannier, garde-malade, connuedepuis long-temps de Marie Riquet, s'étaitproposée pour la soigner durant ses couches;mais Chevallier n'avait eu garde d'accepterses offres. Cette femme en conçut des soupçons.Chevallier l'ayant rencontrée peu dejours après, lui annonça l'accouchement desa femme: il convint qu'elle avait eu desconvulsions terribles, et qu'on avait été obligéd'avoir recours auforceps. Tout dans ce récitdénonçait à la femme Pontannier des tramescriminelles. Elle crut reconnaître des symptômes 110de poison; et ne pouvant contenir sonindignation, elle se répandit en reprochescontre Chevallier. Celui-ci, confondu, se déconcerta,balbutia quelques mots entrecoupés,et se hâta de quitter la femme Pontannier.Quelques jours se passèrent, et Marie Riquetn'existait plus. Chevallier essaya de profiterde cet événement pour dérouter les soupçonsde la femme Pontannier; il composa son visage,et vint lui annoncer la mort presque subitede son épouse. Mais la femme Pontannier,loin d'être la dupe de son hypocrisie, s'emporta,dit à Chevallier que la famille Riquetallait faire ouvrir le cadavre de la défunte, etque, si elle ne le faisait pas, elle s'en chargeraitelle-même. Chevallier, attérré par cette menace,pâlit; il ne chercha point à repousser l'accusationqui l'accablait.
Mais le moment n'était pas encore arrivéoù ce misérable devait être convaincu de sescrimes. La famille Riquet hésita sur cequ'elle devait faire. Elle recula devant lesconséquences de l'accusation qu'elle pouvaitporter; elle songea avec horreur qu'une pareilledémarche pouvait conduire Chevallierà l'échafaud, et déshonorer les enfans, sans 111rendre la vie à leur mère; elle se détermina enconséquence à se taire.
La garde qui avait pris soin de Marie Riquetavait remarqué que Chevallier donnait à safemme des breuvages qui n'étaient pas prescritspar le médecin; que c'était uneliqueur fortedont elle n'avait pu reconnaître la nature; etsur la représentation qu'elle fit à ce sujet àChevallier, elle en reçut pour réponse cesparoles atroces:Soyez tranquille: ce que jelui donne est pour lui débarrasser l'estomac;cela lui donnera une crise qui la sauvera oul'emmènera. Les effets du breuvage étaientbien connus à ce monstre; sa sombre prédictionne tarda pas à s'accomplir. Peu de minutesaprès, la crise annoncée se déclara d'unemanière si effrayante, que deux personness'enfuirent épouvantées. Les bras et les jambesde la victime se tordirent, et les convulsionsqui l'agitèrent furent tellement horribles, quela moribonde tomba du lit. Pendant cettescène déchirante, Chevallier suivait de l'œilles progrès de son remède. Il se baissa sansémotion, ramassa l'infortunée gisante sur leplancher, la replaça sur le lit, et, peu d'instans 112après, la vit expirer, sans qu'une larme eûtmouillé sa paupière.
C'est avec une terreur que le lecteur partagerasans doute que nous mettons sous sesyeux ces détails douloureux; la nudité ducrime est effrayante, cependant il est de notredevoir de ne pas la voiler; plus elle blesse lesregards, plus elle fait aimer la vertu.
D'après tous les renseignemens recueillispar la justice, il n'était plus permis de mettreen doute la profonde scélératesse du prévenu.Cependant il avait été jusque-là impossiblede soulever le voile qui couvrait lespremières années de la vie de Chevallier. Tout-à-coupun événement imprévu vint aider àtrouver le mot de l'énigme et répandre unnouvel intérêt sur toute cette affaire.
Déjà on savait que l'accusé avait usurpé lenom de Chevallier qu'il portait. Il était denotoriété publique qu'un jeune homme deLyon, nommé Chevallier, de la même taille,du même âge que l'accusé, avait été au service;mais on était encore incertain si ce n'était pas leprévenu. Soudain on apprend que le véritableChevallier vit encore; qu'il est officier dans nos 113armées; il a perdu, il y a quelques années, sonportefeuille et ses papiers. Il se trouve en cemoment en garnison à deux cents lieues deLyon: on lui écrit, il arrive, on le confronteaussitôt avec l'accusé; ils ne se connaissentni l'un ni l'autre. L'imposteur est confondu.
Cependant il se rassure, et soutient qu'il senomme Pierre-Claude Chevallier; qu'il n'a jamaisconnu d'autre nom, et que si ce n'est pasle sien, il a été induit en erreur par ceux quil'ont élevé.
Cette obstination annonçait que le fauxChevallier avait de graves motifs pour ne pasfaire connaître son véritable nom. On l'accablede questions, on emploie tous les moyenspour lui arracher la vérité. Enfin le faux Chevallierse décide à parler. Il demande qu'il lui soitpermis de voir sa femme. C'était Benoîte Besson,qu'il avait épousée en quatrièmes noces.
Plongée dans la douleur, cette femme arriveà la prison et s'assied près de son mari:celui-ci lui tient ce discours: «Je vous aitrompée, j'ai voulu vous voir pour vous l'apprendre.Je ne suis point Pierre-Claude Chevallier;je viens de voir celui dont j'ai prisle nom. Je ne sais jusqu'à quel point notre 114union est valable; vous prendrez des mesurespour la faire rompre. J'appartiens à une famillerespectable: elle avait de la fortune, ettenait un rang dans la société: j'ai mon pèreet ma mère; mes frères et sœurs existent encore.Je ne me nommerai pas, parce que je neveux pas les déshonorer. Ce sont eux quim'ont forcé à prendre du service. Par suited'une erreur de jeunesse, j'étais sur le pointd'être condamné à une peine infamante: depuissantes protections me sauvèrent; je n'aisubi aucune condamnation. Depuis mon entréeau service, je n'ai pas revu mes respectablesparens. Je sais que je suis perdu; je n'aid'autre ressource que la mort, que je désire. Jecrois qu'il est de mon devoir de ne pas fairerejaillir sur ma famille la honte qui m'attend.»
Après ces premiers aveux, le prévenu presséde plus en plus par l'aiguillon de sa conscience,déclara se nommer Pierre-Étienne-GabrielLelièvre; dit qu'il était né à Madrid, d'originefrançaise; que son père, propriétaire et rentier,habitait à Paris, rue de la Muette, no 6. Ilborna là ses révélations, ajoutant qu'il allaitse recueillir, et consigner dans un mémoiretous les événemens de sa vie.
115On fit prendre, en attendant, des renseignemensà la police de Paris, et l'on sut queLelièvre appartenant à une famille distinguée,s'était adonné de bonne heure aux vices lesplus déshonorans.
Lelièvre, montrant de la netteté dans lesidées, des dispositions pour le calcul, tousles germes d'un esprit froid et réfléchi, ayantd'ailleurs reçu une éducation soignée, sonpère l'avait fait entrer à la Banque de Franceavec un emploi de cent louis de traitement etl'espoir de places plus lucratives et plus importantes.Cependant ses émolumens et les libéralitésde son père ne pouvaient suffire auxdépenses du jeune Lelièvre. A peine sorti del'adolescence, il toucha à la Banque de France,sur de faux bons, une somme de soixantemille francs. Le vol ayant été découvert, ilfut arrêté le 7 janvier 1809. Dès ce moment,il avait mérité d'être voué à une infamie perpétuelle;son père paya la somme entière etobtint du ministre, à force de larmes et deprières, qu'on ne fît aucune poursuite. Mais ilfallait infliger une punition au jeune Lelièvre;il fut enrôlé dans un bataillon colonial. Lelièvredéserta, arriva à Flessingue et y trouva 116les papiers d'un nommé Pierre-Claude Chevallier,qui appartenait, ou qui avait appartenuau même bataillon. Il conçut alors l'idée des'emparer du nom de ce militaire, et joignantde nouveaux crimes aux premiers, de voleuret de déserteur, il devint faussaire et fabriquaun faux congé et une fausse feuille de route.Muni de tous ces papiers, Lelièvre vint àLyon, ville natale du véritable Chevallier; ilse présenta hardiment comme Lyonnais aupréfet du département, et ce fut à ce titre qu'ilobtint dans les bureaux une place d'où, commeon la vu, sa conduite extérieure n'avait pastardé à le faire arriver à celle de sous-chef.
Après des renseignemens aussi positifs, ilne restait plus à la justice qu'à sévir contrel'auteur de tant de crimes accumulés. Une ordonnancede la chambre des mises en accusationle renvoya devant la Cour d'assises duRhône, et toute la ville de Lyon, indignéed'avoir si long-temps recelé dans son sein unscélérat aussi infâme, attendit avec une véritablesollicitude, l'époque de son jugementfixé au 11 décembre 1820.
Lelièvre comparut devant la Cour, en présenced'une affluence considérable de spectacle 117de tous les rangs de la société. Tous lesregards étaient fixés sur l'accusé. Sa taille étaitau-dessus de la moyenne; ses yeux bleus respiraientla douceur; sa figure pâle n'offraitque des traits réguliers; sa chevelure blondeet bouclée était magnifique; seulement onremarquait dans ses lèvres un mouvementde contraction, qui donnait parfois à sa physionomieun air effrayant et sinistre.
Les débats du procès n'ajoutèrent rien auxfaits déjà connus. Lelièvre, fidèle à son caractère,combattit l'accusation avec une tranquillité,avec un calme apparent, qui sembleraientne devoir appartenir qu'à l'innocence,avec des formes que l'on croirait incompatiblesavec le crime. La fourbe et l'hypocrisieprésidèrent à tous ses gestes, dictèrent toutesses réponses.
Le ministère public soutint l'accusationavec une énergie mêlée d'indignation. Aprèsavoir présenté d'une manière pathétique letableau des crimes reprochés à Lelièvre, iltermina en s'écriant: «Je le demande, existe-t-ildans les annales du crime, je ne dis pas riende semblable, mais rien qui puisse, même deloin, approcher de tant d'horreurs? Et n'avais-je 118pas le droit de m'écrier tout-à-l'heure,qu'il eût bien mieux valu pour l'accusé et poursa famille, pour ses amis et pour ses protecteurs,pour nous-mêmes, qu'il eût portésur l'échafaud la peine de son premier crime?»
Il était impossible de définir les sentimensqui se retracèrent sur la figure de Lelièvrependant toute la durée de ce discours. Quelquefoisil semblait déconcerté; il baissaitles yeux, changeait de couleur: il paraissaitsurpris et accablé quelquefois; et alors que l'onécoutait avec émotion le détail des souffrancesdes victimes de Lelièvre, un sourire infernalerrait sur les lèvres de l'accusé, et semblaitvenir à l'appui de la conjecture faite par l'avocat-général,relativement aux causes quiavaient poussé le prévenu au crime; causesqu'il attribuait à des penchans secrets ou àdes goûts dépravés.
Quatre séries de questions furent proposéesau jury; la première se composant de dix-neufaccusations de faux en écritures publiques;la seconde concernant l'empoisonnement destrois femmes de Lelièvre; la troisième relativeà l'infanticide commis sur la personne deDenis-Eugène Chevallier, son fils; et la quatrième 119se rapportant à l'enlèvement de l'enfantBerthier. Le jury répondit affirmativementet à l'unanimité sur toutes les questions,excepté sur celles qui portaient sur l'empoisonnementdes deux premières femmes, cesdeux forfaits n'étant pas suffisamment prouvés.
Sur ces réponses, le ministère public requitl'application des peines portées par la loi, et leprésident de la Cour prononça l'arrêt quicondamnait Pierre-Étienne-Gabriel Lelièvreà la peine de mort, et ordonnait qu'il auraitla tête tranchée sur l'une des places publiquesde la ville de Lyon. Cet arrêt ne parut faireaucune impression sur le coupable. Reconduità sa prison, il s'empressa d'adresserson pourvoi à la Cour suprême. Son hypocrisiesystématique ne l'abandonna pas aprèssa condamnation. «Tout mon espoir, disait-il,est dans l'Être suprême dont les volontés sontinvisibles sur la terre; s'il éclaire mes juges,et que mon arrêt soit cassé, mon innocencetriomphera devant d'autres juges. J'ai la fermecroyance que mon arrêt sera cassé; cetteconfiance est fondée sur mon innocence. Maisd'ailleurs je suis résigné à mon sort; l'échafaudn'a jamais fait pâlir un innocent.» Puis 120il montrait aux personnes qui allaient le visiterun Évangile qu'il tenait à la main, ets'écriait: «Voilà pour moi une source deconsolations! J'en ai fait toute ma vie la règlede ma conduite.»
Il souffrait, disait-il, sans être coupable,de même que Jésus-Christ qui avait été sacrifié;il était victime des préventions qu'onavait élevées contre lui. Il disait qu'il dormaitcomme un ange, et qu'il y avait des gens plusmalheureux que lui. Enfin, quelques personnes,presque convaincues de son innocence,le pressant de publier un mémoire justificatif:C'est un soin dont je m'occuperai, répondit-il,lorsque je serai sorti de ma prison.—Maiss'il arrivait que votre captivité n'eûtd'autre terme que la mort?—Alors, répliquait-il,en souriant:les anges se chargerontde ce soin.
Et cependant au moment où Lelièvre protestaitde son innocence, on venait d'apprendrele genre de mort qu'il avait fait souffrirà son enfant.
On apprit que cet enfant avait été trouvénoyé sur les bords du Rhône, en face deThernay, petite commune située à trois lieues 121de Lyon. Les habillemens trouvés sur le cadavrefurent remis à l'autorité, qui constataqu'ils étaient bien les mêmes que ceux queportait l'enfant Chevallier. Lorsqu'on apprità Lelièvre l'importante découverte que venaitde faire la justice, sa contenance fut uninstant ébranlée: «Ah! si j'avais su cela!»s'écria-t-il d'abord; puis il garda le silence.Mais sa pensée perçait tout entière dans cesseuls mots.
La Cour de cassation rejeta le pourvoide Lelièvre, le 11 janvier 1821. Quand on luiannonça cette nouvelle, le condamné entradans une fureur extrême, accusant et maudissantses juges, et persistant toujours dansses protestations d'innocence. Le 29 janvier,jour fixé pour l'exécution, il écrivit encoreau procureur-général pour détailler de prétenduesnullités qu'il voyait dans son arrêt;la veille, il s'était adressé au préfet pourobtenir un sursis.
Mais l'heure de la vindicte publique allaitsonner; il n'y avait que trop long-temps quece misérable, chargé de crimes, pesait sur laterre. Lelièvre, sans force et sans audace, futconduit au lieu du supplice, au milieu d'une 122foule immense à laquelle il s'efforçait de cacherses traits. Parvenu auprès de l'échafaud,l'exécuteur fut obligé de soutenir sa marchechancelante. Un instant après, il avait subison arrêt.
«En élevant la main au ciel, dit un écrivainmoderne, le témoin invoque sur sa têtela vengeance du Tout-Puissant; il porte contresoi l'imprécation la plus terrible; s'il conservedans son cœur l'arrière-pensée de trahirla vérité promise, il engage son honneur, saréputation, la paix de son âme, pour l'assurancede sa parole.
«Le faux témoignage est le plus grand desattentats; ses conséquences sont effrayantes.Il annonce une démoralisation absolue; iltend à détruire toute confiance parmi leshommes; il sape les fondemens de la sûretépublique; il anéantit la tranquillité des familles; 124il introduit le désordre le plus affreux,la confusion la plus universelle; il conduit àla dissolution de la société, et peut causer laperte et la ruine de tous ses membres.
«Le plus sage des rois de l'antiquité comparaitle faux témoin et le parjure aux instrumensles plus meurtriers, aux animaux les plusperfides et les plus dangereux, aux fléaux lesplus épouvantables dont le ciel, dans sa colère,puisse accabler les hommes. Le faux témoinet le parjure, disait-il, sont une massue, uneépée, une flèche aiguë, un poignard caché,un poison plus dangereux que celui de l'aspicet des serpens les plus redoutés, contre lesquelsil n'est point de remède.»
Le fait que nous allons rapporter va fournirles preuves de cette définition, et nousdispensera de toute autre réflexion.
Le sieur Jean Courbon, de Mazet près Yssengeaux(Haute-Loire), jouissait d'une honnêteaisance et de la considération de tous sesvoisins; on ne lui connaissait pas d'ennemis.Ses bonnes qualités n'étaient un peu tachéesque par le défaut qu'il avait de s'adonner auau vin et d'en faire un fréquent abus.
Le 9 septembre 1817, il passa la journée et 125une partie de la soirée à boire dans divers cabaretsdu bourg de Dunière, canton de Montfaucon,avec les nommés Galland, Rispal etTavernier, tous trois beaux-frères. Le lendemain,à cinq heures du matin, le cadavre dece malheureux fut trouvé dans une fosse dedeux pieds de profondeur, derrière une aubergeun peu éloignée de celle où il avaitlaissé ses trois compagnons. La position ducadavre ressemblait assez à celle d'un hommequi ferait une culbute sur la tête; le poids ducorps portait sur la nuque, la tête étant repliéesur la poitrine, ce que la nature du terrainsemblait expliquer. Il offrait dans toutesses parties une raideur extraordinaire, etconservait encore quelque chaleur. L'état deses habits, de sa cravatte, l'absence de toutecontusion, éloignaient l'idée d'une lutte oud'un crime. Son argent, ses effets et les morceauxd'un billet qu'il avait payé la veille àTavernier, furent trouvés dans ses poches.
Le sieur Thomas, médecin, qui fut appelésur-le-champ, n'hésita pas à attribuer la mort deCourbon à une attaque d'apoplexie, résultatdes excès de boisson auxquels il s'était livré laveille. La constitution physique de Courbon venait 126encore corroborer cette opinion: il avaitles épaules larges, le cou court et la têtegrosse; son embonpoint était extraordinaire;il pesait au moins deux cents livres; aussi, àchaque instant, pouvait-on craindre qu'unemort subite ne vînt l'enlever à sa famille et àses nombreux amis. L'ouverture du cadavrene fit également que confirmer l'idée qu'avaitfait naître sa forte constitution, et fournirles preuves de son intempérance.
Cependant, malgré les procès-verbaux etrapports qui repoussaient tout soupçon decrime, vingt-quatre heures s'étaient à peineécoulées depuis l'inhumation de Courbon,qu'une clameur, d'abord sourde et timide,puis pleine d'assurance, articula hautementle mot d'assassinat, et désigna comme meurtriersGalland, Rispal et Tavernier. A défautde faits positifs, de preuvesde visu, on eutrecours, suivant l'usage, aux conjectures, auxprésomptions. Quoique le cadavre, d'aprèsle procès-verbal du juge-de-paix, n'eût présentéaucune lésion, pas la moindre égratignure,quelques individus prétendirent qu'ily avait rupture des vertèbres cervicales, etqu'il existait des ecchymoses au cou et à la 127poitrine. Sans pouvoir en alléguer le motif,on répandit que les trois beaux-frères ci-dessusdésignés avaient de la haine, de l'animositécontre Courbon. Galland était connu pouravoir une humeur querelleuse, emportée;mais il était constant aussi que Rispal étaitdoux, honnête et de mœurs paisibles. Maisl'esprit de prévention ne tint aucun comptede toutes ces considérations, et bientôt la clameurpublique éclata si violente, si exaspérée,que le juge-de-paix, qui d'abord avaitrédigé son procès-verbal dans le mêmesens que le rapport du médecin, finit parajouter quelque foi à la possibilité d'un assassinat.
Le procureur d'Yssengeaux fut prévenu desfaits d'une manière officielle. Tavernier et Rispalfurent arrêtés, le 3 octobre 1817; et Galland,leur beau-frère, ayant appris leur arrestation,et sachant que la gendarmerie s'étaitprésentée chez lui, vint se constituerlui-même prisonnier, le lendemain 4 octobre.Cette démarche pouvait, ce semble, être considéréecomme une présomption d'innocence.Bientôt après, les trois beaux-frères furentélargis par ordonnance du tribunal, sur le 128rapport du juge d'instruction. Mais leur miseen liberté, qui eut lieu le 8 octobre, loin decalmer les rumeurs, ne fit qu'aigrir certainsesprits et envenimer les soupçons.
Alors le juge-de-paix redoubla d'activité etde vigilance pour parvenir à la découverte dela vérité. C'était à l'époque où l'horrible meurtrede Fualdès était le sujet de toutes les conversationsdans les villes comme dans les campagnes.On crut trouver dans la mort deCourbon quelque ressemblance avec l'épouvantablecatastrophe de Rodez. On cherchaità accumuler les conjectures pour en formerun corps de preuves. Le bruit courut qu'unefemme, nommée Anne Colombette, demeurantà Guignebaude, situé à environ une heurede chemin de Dunière, avait dit que Galland,en passant près de chez elle, lui avait annoncéla mort de Courbon, le 8 septembre 1817, aumoment où l'on découvrait le cadavre derrièrel'auberge. Deux tailleurs d'habits, Aulanier etCelsette dirent aussi qu'un nommé Lardonavait entendu cette conversation; et ce Lardonfinit par en déposer. Mais ce qui semblaitpositif et entraînant était une autre conversationque le nommé Claude Peyrache 129prétendait avoir entendu tenir par les troisbeaux-frères, le 8 octobre, jour de leur miseen liberté. Ce témoin rapportait avoir couchédans une auberge d'Yssengeaux, où il n'étaitséparé d'eux que par une simple cloison quilui avait permis, disait-il, de les entendre causerconfidentiellement. Voici cet entretien quifut le fondement du procès et de la condamnation.
Suivant lui, l'un d'eux disait: «Nous avonstort,» et il le répétait souvent. Galland répliquait:«Tais-toi, baveux; tu nous feras mettreen prison.» Alors, parlant plus bas, un autreavait ajouté: «Si vous m'aviez cru, nous neserions pas dans l'embarras où nous sommes;vous ne l'auriez pas tué: j'en suis fâché.—Pointde regret, dit Galland, qui est mort est mort.—Nousavons été trop vite, observait un troisième:nous avons trop enfoncé le mouchoir;ce qui a fait enfler le cou, et ce qui a éveilléles soupçons.»
Il est à remarquer que ce Claude Peyrache,appelé devant le juge d'instruction le26 août 1818, n'avait point parlé de ce fait,et que ce ne fut que le lendemain 27, qu'il allale révéler au juge-de-paix de Montfaucon. Il 130fut depuis appelé, par délégation du présidentdes assises, devant le juge d'instruction d'Yssengeaux,auquel il répéta la même déclarationqu'il avait faite au juge-de-paix. La chambred'accusation, sur de tels élémens, mit enétat de prévention Galland, Rispal et Tavernier,qui bientôt furent traduits aux assises dela Haute-Loire.
Peyrache rapporta cette conversation avecde nouveaux détails devant la cour, quoiqueles personnes de l'auberge assurassent ne l'avoirpas vu le jour indiqué, et qu'un témoinprétendît avoir couché dans le lit que Peyrachedésignait comme celui d'où il avait entendula conversation des trois beaux-frères.Pour prouver qu'il était venu ce jour-là àYssengeaux, il produisit une quittance portantla date du 8 octobre, signée par un avouéd'Yssengeaux et reconnue par ce dernier. Nousprions nos lecteurs de ne pas perdre de vuecette circonstance qui deviendra très-importantedans la suite de ce récit.
Dans le cours des débats qui eurent lieu devantla cour d'assises, les défenseurs des accusésdemandèrent l'arrestation de Peyracheet de Lardon, comme faux témoins, et qu'il 131fût procédé à la vérification des lieux. Mais lacour passa outre, refusant de statuer sur cesdemandes. A la suite d'une discussion qui durasix jours, Galland et Rispal furent condamnés,le 9 mars 1819, aux travaux forcés à perpétuité,comme coupables de meurtre, et Tavernierà un an de prison, comme compliceinvolontaire de l'homicide. L'arrêt fut exécuté;Galland et Rispal, flétris, furent transférésau bagne de Toulon.
Cependant les femmes de ces deux condamnésn'avaient pas renoncé à la plainte enfaux témoignage; et sur la décision du garde-des-sceaux(M. de Serre), le tribunal d'Yssengeauxordonna, le 20 décembre 1819, qu'ilserait fait des expériences pour constater si laconversation d'Anne Colombette avec Gallandavait pu être entendue par Lardon, et siPeyrache avait également bien pu entendrecelle qu'il rapportait.
Ces vérifications furent faites avec beaucoupde soin et d'exactitude. De nouveaux témoinsfurent appelés; et le résultat fut la miseen prévention d'abord de Peyrache pour lefait qui le concernait seul, et ensuite de Lardon,avec Anne Colombette, Aulanier et 132Cellette, comme complices de l'autre fait defaux témoignage. Ces cinq témoins avaient étéentendus aux assises du Puy-en-Velay.
La chambre d'accusation ne trouva pas depreuves suffisantes contre Lardon et ses adhérens;en conséquence ils furent renvoyés.
Mais il n'en fut pas de même de Peyrache.Comme les expériences établissaient qu'au lieud'une légère cloison, ainsi que ce misérablel'avait avancé, il existait au contraire entreles deux chambres de l'auberge, une muraillede l'épaisseur de deux pieds; comme dès-lorsil n'avait pu, de celle qu'il disait avoir occupée,entendre ce qui aurait été dit dans lachambre voisine; qu'en outre, il n'avait pointreconnu ou avait mal désigné les lieux qu'ildisait avoir parcourus pour sortir, la nuit, desa chambre et de la cuisine de l'auberge; qued'ailleurs, et ce qui devenait le plus importantpour justifier ou détruire les assertionsde Peyrache, il paraissait certain qu'il n'étaitpas venu à Yssengeaux, le jour que les troisbeaux-frères avaient couché à l'auberge, oùil prétendait avoir aussi passé la nuit: la chambrede la cour royale prononça la mise enaccusation de Claude Peyrache.
133Sur la requête du procureur général en règlementde juges, la cour de cassation attribuala connaissance de cette affaire à la courd'assises de Riom, et le prévenu comparutdevant ce tribunal le 23 mai 1821.
Peyrache, qui deux ans auparavant, s'étaittrouvé sur le banc des témoins, attirait actuellementtous les regards sur le banc des accusés.Non loin de lui, mais sous le poidsterrible d'une condamnation flétrissante, setrouvaient Galland et Rispal que l'on avaitextraits du bagne pour assister à cette procédurequi les intéressait si vivement. A côtéde ces deux condamnés étaient placées leursépouses, modèles de patience et de sollicitudeconjugale.
Auprès de MM. Tailhand père et Bayle aîné,avocats des plaignantes devenues parties civiles,on voyait Me Montellier, avoué au Puy,qui, lors de la mise en jugement de Gallandet de Rispal, défenseur intrépide autant quegénéreux, fut leur soutien et leur consolationdans leur infortune, et qui, par sa persévérancedévouée et désintéressée, parvint à assurerle triomphe de l'innocence.
L'accusation de faux témoignage fut soutenue 134par M. Voysin de Gartempe, avocat-général,avec un talent très-remarquable. «S'ilarrive, plus tard, dit ce magistrat, que l'innocencede ces deux infortunés soit reconnue, ilsera temps alors que la voix du ministère publicéclate et retentisse pour leur offrir des réparationstardives, mais nécessaires. Il faudra,comme le disait un grand magistrat (Servan),que la justice ait le courage qui convient lemieux à l'homme sujet à tant d'erreurs, celuide les reconnaître et de les réparer.»
Après l'exposé du ministère public, on procédaà l'audition des témoins; ceux dont lesdépositions paraissaient devoir être d'unegrande importance, étaient sans doute lespersonnes qui se trouvaient dans l'aubergeoù Peyrache disait avoir couché, la nuit du8 octobre 1817 et où il prétendait avoir entendula conversation par lui atribuée auxtrois beaux-frères. Le sieur Perrot, propriétairede l'auberge, et Rose Vidal, domestiquede la même auberge, déclarèrent ne pas avoirvu l'accusé. Plusieurs faits avancés par Peyrachefurent niés formellement par les témoins.
Peyrache, lors de l'instruction, avait désignéle lit dans lequel il disait avait couché; 135cependant le nommé Deschomet, témoin,déclara avoir occupé, dans la nuit indiquée,le lit désigné par l'accusé.
Celui-ci avait rapporté devant le juge d'instructionque la chambre dans laquelle ilavait couché n'était séparée de celle où étaientles trois beaux-frères que par une cloison enplanches; et il fut constaté et répété à l'audiencequ'un mur de deux pieds les divisaitet que ce mur était crépi des deux côtés.Dans son premier récit, Peyrache avait ditque c'était de son lit qu'il avait entendu laconversation des trois beaux-frères. Plustard, il avait rétracté cette assertion et, avaitdit s'être blotti à la porte de la chambre deGalland, Rispal et Tavernier, et que de là ilavait entendu les propos révélés par lui. Cependantles deux experts, chargés de faire lavérification des lieux, rapportèrent à l'audienceque, du lit désigné par Peyrache, ily avait impossibilité d'entendre ce qui se disaitdans la chambre voisine; que de sa portel'on pouvait bien entendre quelques mots détachés,mais qu'il était impossible de saisirune phrase entière.
Nous passons sur quelques particularités 136peu importantes, pour arriver à des faits décisifs.Peyrache, sommé de rapporter quelquescirconstances de son séjour à Yssengeaux,le 8 octobre 1817, prétendit qu'il avaitfait ce voyage pour traiter d'affaires avecM. Labatie, avoué au tribunal de cette ville;qu'il était arrivé à Yssengeaux, à l'approchede la nuit; qu'il s'était rendu chez M. Labatie,et était sorti avec cet avoué pour allerailleurs; qu'après avoir terminé ses affaires,il s'était retiré, accompagné de M. Labatie, àl'auberge de Perrot. M. Labatie ne se rappelapas précisément plusieurs des particularitésalléguées par Peyrache; mais il assura bienpositivement qu'il avait vu cet accusé le jourmême auquel il lui avait fourni une quittancepar suite d'un compte qu'ils venaient de faire.
Cette quittance, produite jusqu'alors commeune preuve irréfragable de la présence dePeyrache à Yssengeaux, le 8 octobre 1817,fut reconnue par M. Labatie pour être lamême qui avait été mise sous les yeux de laCour d'assises du Puy, au mois de mars 1819.
Au même instant, Me Tailhand père, enparcourant le contexte de cette quittance,s'aperçut qu'elle était datée du 8 octobre mil-huit-cent-dix-huit, 137et non du 8 octobre mil-huit-cent-dix-sept.Cette circonstance, relativeau millésime, et qui jusque-là avait échappéà tous les regards, fit une si vive sensationsur l'auditoire, que personne ne fut maîtrede l'émotion qu'elle devait nécessairementproduire. Quelle preuve plus forte pouvait-onacquérir du faux témoignage de Peyracheet de l'innocence de Galland et de Rispal?
Cette impression profonde fut encore entretenuepar les éloquentes plaidoieries desdéfenseurs et du ministère public, en faveurde l'innocence calomniée et opprimée. Lavérité venait d'éclairer tous les esprits; laréponse du jury n'était plus incertaine. Aprèsquelques minutes de délibération, les jurésdéclarèrent à l'unanimité Peyrache coupablede faux témoignage, avec toutes les circonstancescomprises dans l'acte d'accusation. Enconséquence, le prévenu, sur les conclusionsdu ministère public, fut condamné aux travauxforcés à perpétuité.
Ce procès, dont les débats durèrent quatrejours, excita dans la ville de Riom le plus vifintérêt en faveur de Galland et de Rispal. Tous 138les assistans auraient voulu pouvoir sur-le-champbriser leurs fers.
Peyrache se pourvut en cassation contrel'arrêt qui le condamnait; mais la Cour suprêmerejeta son pourvoi par arrêt du 18juin. Cette décision donna lieu à la Cour decassation de faire usage, pour la premièrefois peut-être, du pouvoir que lui attribuel'article 445 du Code d'instruction criminelle.En conséquence, et par nouvel arrêt du 9août suivant, elle annula le premier arrêtrendu au Puy contre Rispal et Galland, etordonna qu'il serait procédé contre ces dernierssur l'acte d'accusation subsistant, devantla Cour d'assises du département de laLoire, séant à Montbrison.
Le jugement qui devait résulter de cettenouvelle procédure fut prononcé le 5 décembre1821. Sur la déclaration du jury de jugementde la Loire, portant que Rispal et Gallandn'étaient pas coupables de l'homicide quileur était imputé, M. Reyre, conseiller à laCour royale de Lyon, président des assises,prononça, après huit jours de débats, la miseen liberté de ces deux intéressantes victimes 139d'un faux témoignage. Ce magistrat leuradressa les paroles suivantes:
«Vous fûtes victimes d'une erreur judiciairedont la justice a à gémir profondément,et c'est par la justice elle-même qu'elle vientd'être réparée, autant qu'elle pouvait l'être.
«La société à qui vous fûtes si cruellementarrachés, va vous recueillir avec tout l'intérêtque peut être digne d'inspirer l'innocencetrop long-temps méconnue. En rentrant dansson sein, abjurez, étouffez s'il se peut, parintérêt pour votre repos, les ressentimensque d'amers souvenirs pourraient nourrir ouéveiller dans votre cœur. Ne songez qu'à bénirle ciel de ce qu'il a appelé à votre secours desdéfenseurs si nobles, si généreux, et de cequ'il a éclairé la justice des hommes. Bénissez-leaussi sans cesse de ce que votre sort rigoureuxs'est trouvé uni à celui de deux femmes,vrais modèles de leur sexe, qui par leur tendressepour vous, par leur courage, leurconstance tout-à-fait héroïque, vous ontaidé si puissamment à sortir purs et sans tachedu tombeau où vous étiez comme ensevelis.....Dans ce jour, va commencer pourvous, en quelque sorte, une nouvelle vie, et 140l'horrible épreuve que vous avez subie s'esttrop prolongée pour que votre ruine n'en aitpas été la suite inévitable. Mais il vous estpermis d'élever vos vœux, vos espérancesvers d'augustes mains, qui ne laissent presquepas passer un seul jour sans sécher quelqueslarmes, sans répandre quelques bienfaits surle malheur.
«Après tant de maux que vous avez soufferts,vous ne pouvez que mériter d'une manièretoute spéciale, la protection du gouvernement,et ce ne sera pas en vain qu'ilattirera sur vous, sur vos enfans, les regardspaternels du meilleur des rois».
On ne pourrait qu'exprimer faiblement lavive sympathie, l'intérêt universel que l'infortunede Galland et de Rispal avait excités.Les juges, les jurés, le public s'empressèrentde le témoigner, en envoyant leur offrandeau notaire qui avait ouvert une souscriptionà Montbrison pour ces malheureux. La femmede Galland était morte le 14 décembre à Montbrison,après dix-sept jours de maladie. Ellen'avait pu assister aux débats que le premierjour.
Le roi (Louis XVIII) voulant réparer, autant 141que possible, le tort que Rispal avait éprouvépar suite de cette erreur judiciaire, accordaà madame Rispal une pension de trois centsfrancs.
Nous nous faisons un vrai plaisir de signalerici le zèle et le désintéressement des avocatsqui embrassèrent la défense des deux infortunésbeaux-frères. Me Montellier, leur infatigabledéfenseur, mérite surtout le tribut denos éloges et la reconnaissance de l'humanité.Il ne négligea rien pour faire éclater l'innocencede ses cliens; démarches actives, conseilséclairés, consultations de médecins etavocats célèbres, tout fut mis en usage parlui pour parvenir à son noble but, et rien neput rebuter sa persévérance généreuse. Aussireçut-il la récompense de sa belle conduite;la libération de Rispal et de Galland était engrande partie son œuvre: il en a partagél'honneur, et il y a joint cette intime et doucesatisfaction, qui est le prix le plus précieuxde toute bonne action.
En octobre 1822, un forçat à vie fut condamnéà la peine de mort, pour avoir porté uncoup de couteau à un agent de surveillancedu bagne. Ce misérable subit son jugementavec une sorte de plaisir, s'il est permis des'exprimer ainsi; et loin de manifester aucunrepentir de son crime, il exprima le regretde n'avoir pu atteindre le sous-commissaire,directeur du bagne.
Il avoua cependant que son compagnon dechaîne, surnomméCasquette, aussi condamnéà vie, avait, comme lui, conçu le desseinde se venger de prétendues vexations qu'ildisait avoir essuyées de la part de son gardien.
Sur cet avis, on fit passer Casquette dansune autre salle où il devint l'objet d'une surveillanceplus active; malgré toutes ces précautions,le nommé Ricoux, sous-adjudant 143de surveillance, et père de famille, eut lemalheur de tomber sous les coups de ce scélérat.Ce Ricoux assistait le soir à la distribution;au moment où il entrait, une chaîne deforçats revenait des travaux. Casquette profitade la confusion pour se couler auprès delui, et feignant de s'incliner pour marchanderun quart de vin, il sortit de sa poche, en serelevant, un couteau à deux tranchans qu'illui plongea dans le ventre. Alors Ricoux, dontune partie des entrailles sortait avec des flotsde sang, tomba à la renverse, privé de sentiment.
Un chaloupier (c'est ainsi qu'on désigneceux qui rament dans les embarcations), égalementcondamné, pour épargner à Ricouxde nouvelles blessures, vint s'interposer entrelui et le meurtrier; mais sept à huit coupsde couteau furent le prix de son dévouement.M. le sous-commissaire Rignoux étant arrivéau moment où on se saisissait de ce furieux,celui-ci n'exprima qu'un regret atroce, celuide le voir arriver deux minutes trop tard:«Mais n'importe, lui dit-il, vous ne perdrezrien pour attendre; car j'en connais vingt autresqui ont formé le même dessein que moi.»
144Ce monstre, condamné à mort par le tribunalmaritime, témoigna constamment leregret qu'il avait exprimé, jusqu'au momentoù il reçut la peine due à ses crimes.
Le crime dont nous allons rapporter lesprincipales circonstances fut surtout inspirépar une vaniteuse ambition qui ne se trouveque trop communément dans toutes les classesde la société.
Le jeune Maurice Salgue éprouvait depuistrois ans une passion violente pour CatherineFondegoire, qui demeurait dans la même paroisseque lui; en vain il avait cherché souventà assouvir sa passion, et fait plusieurs fois destentatives que la résistance de la jeune filleavait rendues inutiles. Mais enfin, et pour sonmalheur, elle céda aux poursuites de MauriceSalgue, et devint enceinte. Jean-BaptisteSalgue père était riche, et n'aurait jamais consentiau mariage de son fils avec Catherine,qui était pauvre; sa famille même se sentaithumiliée d'une pareille liaison. Maurice avait 146promis de lui donner des secours pour sescouches.
Catherine avait fait confidence de sa grossesseet des dispositions de Maurice au curéde sa paroisse, chez qui les deux amans devaientse rendre conjointement pour prendredes arrangemens.
Au jour indiqué, Catherine fut aperçue, lesoir, près de la maison des Salgue; depuiscette époque, elle disparut. On soupçonnaqu'elle avait été la victime d'un horrible attentat.Des perquisitions furent faites dans lamaison des Salgue et dans leur jardin. Ontrouva dans la maison un couteau en formede stylet, encore tout ensanglanté, et dans lejardin, qu'on fit bêcher en totalité, on découvritle cadavre de la malheureuse Catherine.
L'examen que l'on fit de ce cadavre fitreconnaître que des coups de couteau luiavaient été portés à la gorge; que, pour étoufferles cris de la victime, on lui avait mis unbâillon de paille, enfoncé si fortement dansla bouche, sans doute avec un bâton, qu'oneut peine à le retirer; qu'on l'avait de plusétranglée à plusieurs reprises, d'abord avec 147les mains, puis avec un mouchoir noué etserré avec force.
Un grand nombre de témoins furent entendusdans cette affaire, dont les débats durèrentquatre jours. Le père Salgue mourutdans sa prison, trois jours avant le jugement;ses deux fils, Pierre et Antoine furent acquittés.Quant à Maurice, une foule de circonstancesdonnaient la conviction la plus intimede sa culpabilité. Il fut condamné à la peinede mort, par la cour d'assises de Riom, le 4janvier 1822.
Lors de la publication de nos deux premiersvolumes, un journal, se fondant sur ce queplusieurs articles ont traité de crimes commispar des princes, des seigneurs ou desprêtres, montra la plus grande répugnance àinsérer l'annonce relative à cet ouvrage, etne le fit qu'avec une insigne mauvaise volonté.Nous respectons les scrupules des rédacteursde cette feuille; mais qu'il nous soit permisde ne pas les partager. Nous sommes loind'aimer le scandale. A nos yeux, le scandalen'est, le plus souvent, qu'une œuvre de méchancetéqui se recommande aux applaudissemensdes passions ou de la sottise. Tout-à-faiten dehors de la politique des partis, necaressant aucune opinion aux dépens d'uneopinion contraire, n'ayant qu'un poids etqu'une mesure, nous n'avons qu'une seule 149ambition, celle de faire tourner notre travailau profit de la raison et de la morale.
Nous ne concevons pas qu'il puisse y avoirscandale à parler d'un crime, quand le coupablese trouve placé haut dans la hiérarchiesociale, ou bien quand il fait partie de quelquecorps puissant. Le crime ne doit-il pasêtre réprimé et puni partout où il se trouve?Et si quelque classe pouvait réclamer le privilégede l'indulgence, ne serait-ce pas plutôtcelle qui se trouve privée des lumièresde l'éducation? Vainement l'esprit de parti,si exclusif dans ses jugemens, vainement l'espritde corporation, qui ne se montre pasmoins injuste dans son égoïsme, jettent leshauts cris quand la justice met sa main defer sur quelqu'un de leurs affiliés dont lecrime est flagrant. Cet homme est un prêtre,un ministre de la religion. Faudra-t-il doncpour cela qu'il puisse être assassin impunément?Ou plutôt le vrai scandale ne viendra-t-ilpas de la part de ceux qui, par unesprit de corps mal entendu, chercheront àsoustraire le criminel à la vindicte des lois?Comment expliquer cette susceptibilité maladroite,manifestée par le clergé dans plusieurs 150circonstances déplorables? Les fautes,les crimes même de quelques-uns de sesmembres, peuvent-ils altérer en rien la réputationde vertu et de sainteté dont jouit àjuste titre l'auguste ministère du sacerdoce?N'est-ce pas au contraire assumer sur soi lahonteuse solidarité d'actes répréhensibles oucriminels, que protéger ceux qui s'en sontrendus coupables? Une armée ne se croit pasdéshonorée par la désertion de quelques lâches;elle les voue au mépris et les repousseà jamais de son sein. La justice déplore touteespèce de prévarication commise par l'un deses agens; mais loin de chercher à étoufferson crime, elle lui inflige une punition exemplaireet le bannit à toujours de son sanctuaire.
Il serait bien temps, ce semble, que lebon sens public fît enfin justice de ce préjugébarbare qui fait encore peser sur touteune famille, sur tout un corps, la faute d'unseul individu. Les fautes sont personnelles,et il ne doit rien en rejaillir sur ceux qui ensont innocens. Pour que cette importante véritépût s'infiltrer dans les masses, il faudraitnécessairement, il serait à désirer qu'elle descendît 151de plus haut, et surtout qu'elle fûtprofessée publiquement par les prêtres, euxque leurs fonctions rapprochent à touteheure des classes pauvres et ignorantes. Ceserait un moyen d'inspirer de la confiance àtous, de raffermir la foi dans les cœurs chancelans,et de l'entretenir dans les âmes pieuseset candides des vrais croyans.
Quel tort pouvait éprouver la religion del'attentat commis par Mingrat? Que pouvait-on,à cette occasion, reprocher au clergé,sinon sa trop grande facilité à admettre,presque sans examen, parmi les lévites duSeigneur, une foule de jeunes gens sans vocation,et qui n'embrassent cet état quepourfaire leur chemin? Certes, les crimes isolésdes Mingrat et des Contrafatto ne peuventporter atteinte à cette glorieuse religion quia produit un Las-Casas, un Vincent de Paul,un François de Sales, un Belzunce, un Cheverrus,et tant d'autres hommes de sagesseet de vertu; à cette religion bienfaisante donttous les pas sont marqués par une rosée inépuisablede dons et de bénédictions; à cettereligion prévoyante, qui fait qu'il se trouve«un homme dans chaque paroisse qui n'a 152point de famille, mais qui est de la famille detout le monde, qu'on appelle comme témoin,comme conseil ou comme agent, dans tous lesactes solennels de la vie civile; sans lequelon ne peut naître ni mourir, qui prend l'hommeau sein de sa mère, et ne le quitte qu'à latombe; qui bénit ou consacre le berceau, lacouche conjugale, le lit de mort et le cercueil;un homme que les petits enfans s'accoutumentà aimer, à vénérer et à craindre; queles inconnus mêmes appellent mon père; auxpieds duquel les chrétiens vont répandre leursaveux les plus intimes, leurs larmes les plussecrètes; un homme qui est le consolateur,par état, de toutes les misères de l'âme et ducorps, l'intermédiaire obligé de la richesseet de l'indigence, qui voit le pauvre et le richefrapper tour-à-tour à sa porte: le riche,pour y verser l'aumône secrète, le pauvrepour la recevoir sans rougir; qui, n'étantd'aucun rang social, tient également à toutesles classes; aux classes inférieures, par la viepauvre, et souvent par l'humilité de la naissance;aux classes élevées, par l'éducation, lascience et l'élévation de sentimens qu'une religionphilanthropique inspire et commande; 153un homme enfin qui sait tout, qui a le droitde tout dire, et dont la parole tombe de hautsur les intelligences et sur les cœurs, avecl'autorité d'une mission divine et l'empired'une foi toute faite.»
Cette belle et touchante définition du boncuré, dans laquelle M. de Lamartine n'a faitque peindre d'après nature un grand nombrede pasteurs de nos villes et de nos campagnes,contrastera sans doute horriblementavec les faits que nous allons rapporter.Mais du moins cette citation, ainsi que lesréflexions qui la précèdent feront voir quenous ne confondons nullement la religion etses ministres fidèles avec quelques misérables,qui, sous le masque d'une pieuse hypocrisie,se rendent coupables des plus noirs forfaits.
Antoine Mingrat était né à Grand-Lamps,petit village du Dauphiné, à quelques lieuesde Saint-Quentin. Sa mère, dont le caractèreétait un mélange d'ambition et de fanatismereligieux, lui inspira de bonne heure le goûtdes choses matérielles du culte. Comme Mingrataimait à primer sur tous ceux qui l'entouraient,et qu'il avait entendu sa mèreparler avec déférence des gens d'église, il 154résolut de se vouer à l'état ecclésiastique; etson imagination, d'ailleurs active, ne s'occupaplus que du soin de s'en assurer lesmoyens.
Voici ce qu'on raconte à ce sujet. Un jourque son enthousiasme était porté au comble,il fit part de son projet à de jeunes filles, chezla mère desquelles madame Mingrat prenaitdes leçons d'accouchement, à Grenoble. Celles-cis'offrirent de le tonsurer; il courba sonfront, et bientôt ses cheveux tombèrent sousles ciseaux. L'opération terminée, il vole chezsa mère; elle était absente. Il emploie cetinstant à se composer un maintien doctoral,prend un livre et s'étudie à déclamer commeles prédicateurs qu'il entendait chaque jour.Il était dans cette attitude grotesque, lorsquesa mère rentra; il courut au-devant d'elle, etd'un air triomphant, lui montra sa tonsure.Madame Mingrat, étonnée, demanda la causede ce qu'elle attribuait à un accident. «Ah!ma mère, répondit Antoine avec émotion,on m'a fait prêtre! Telle est la volonté duciel.» A ces mots, sa mère, enflammée d'unsaint courroux, vola chez les joyeuses tonsurières,qui s'étaient fait un jeu du désir du 155jeune Mingrat, les accabla d'invectives, criaau sacrilége, et sortit en disant que son filsn'était pas digne de recevoir les ordres. Revenuechez elle, vainement voulut-elle faire entendreà son fils que l'on n'avait fait qu'abuserde sa crédulité; Antoine s'obstina et luijura que sa résolution était prise irrévocablement,que le ciel l'appelait à la prêtrise, etqu'il suivrait sa vocation en dépit de tous.
Néanmoins, Mingrat fut mis en apprentissagechez un peigneur de chanvre, d'où il futbientôt honteusement chassé pour son indocilitéet sa paresse. Une de ses tantes quil'aimait tendrement, le fit venir auprès d'elle.On intéressa en sa faveur une dame influenteet riche. La protectrice voulut voir Antoine;il lui fut présenté. Elle l'interrogea sur sesgoûts, son éducation, ses habitudes: onparla de religion. Mingrat venait d'atteindresa seizième année: il brûlait d'entrer dansl'état ecclésiastique; il répondit à toutes lesquestions avec assez de justesse; et telle étaitsa prévoyante adulation, qu'il ne parla devantcette dame que de Dieu, de son divinRédempteur; et pour mieux encore édifier 156ses auditeurs, il accompagnait chacune de sesparoles d'un signe de croix.
Dupe de ses pieuses grimaces, cette damele fit entrer au séminaire de Grenoble, croyantce jeune homme appelé à donner un nouveaulustre à la carrière qu'il voulait embrasser.
Toutefois, malgré sa prétendue vocation,Mingrat, une fois installé, ne se distingua nipar son application ni par sa conduite; maisil possédait un art qui lui tenait lieu de toutle reste, celui de s'emparer par de basses adulationsde la confiance de ses supérieurs. Ilétait même devenu l'agent secret des délationsauxquelles ont recours presque indistinctementtous ceux qui ont à gouverner ou à dirigerun grand nombre d'individus. Par cemoyen honteux, il obtenait des priviléges exclusifs,dont il profitait pour se soustraire auxrigueurs de la vie claustrale, et passer dans deslieux de débauche des momens qu'il eût pudonner à d'honnêtes amusemens.
Enfin Mingrat fut ordonné prêtre; c'étaitle but de son ambition.Oserait-on, disait-ilsouvent,attaquer la réputation d'un prêtre?Le caractère sacré dont il venait d'être revêtusemblait être à ses yeux une autorisation de 157tout faire avec impunité. Nommé à la cure deSaint-Aupe, il ne tarda pas à commencer savie scandaleuse, et ne contraignit plus ses inclinationsni son caractère. Son presbytèredevint un lieu de scandale; et quoiqu'il ne négligeâtrien pour cacher sa conduite, on connutbientôt ses intrigues clandestines. La désunionde plusieurs ménages, le déshonneurde plusieurs filles, attestèrent son séjour danscette paroisse.
Plus d'une fois, abusant de la force extraordinairedont la nature l'avait doué, il l'employaitcontre les femmes qu'il ne pouvait gagnerpar ses discours; plus d'une fois aussi,il dut à sa brutalité ce qui n'était réservé qu'àl'amour. Les habitans de Saint-Aupe lui témoignèrentsouvent leur indignation, et lemenacèrent d'avoir recours aux autorités pourl'éloigner d'une paroisse dont il était le fléau,au lieu d'en être le père. Mais Mingrat se riaitde leurs impuissantes menaces. Cependant, etmalgré son inconcevable audace, l'indignecuré commençait à s'apercevoir que ses désordresétaient connus de ses supérieurs. Une nouvelleliaison avec la fille d'un de ses paroissiensameutant contre lui tous les habitans, ceux-ci 158allèrent en foule se plaindre aux autorités, etpeu après, Mingrat reçut l'ordre d'abandonnerson presbytère. Le curé de Mirebel lui écrività cette occasion une lettre de reproches danslaquelle il lui disait textuellement: «Mettezune montagne entre vous et les hommes.»Mingrat ne pouvait suivre un semblable conseil.Chassé de Saint-Aupe, il fut envoyé àSaint-Quentin, pour le malheur de cette commune.
A son arrivée dans sa nouvelle paroisse,Mingrat, pour détruire l'impression des bruitsqui l'y avaient précédé, et pour faire croirequ'il avait été victime de la calomnie, affichaune grande austérité de principes. Son caractèredominateur se faisait surtout remarquerdans ses sermons. Il exerçait le despotisme leplus révoltant, au nom d'un Dieu de paix etde miséricorde. Dès son apparition à Saint-Quentin,les danses, les jeux, les plus innocensplaisirs furent défendus. Le jour de la fêtepatronale, la jeunesse s'étant réunie, animéepar la gaîté, crut pouvoir se permettre d'enfreindreun moment les ordres du curé; ondansa. Mingrat les épiait. Il monta dans le hautdu clocher, et regardant par un trou, il fut 159le spectateur des plaisirs qu'il avait anathématisésdans ses sermons. Les jeunes gens s'apercevantdes menées du pasteur, ne firentqu'en rire. Mingrat se promit bien de prendresa revanche. Le dimanche suivant, réunissanttous les foudres de son éloquence, il laissatomber de la chaire sainte ces mots foudroyans:«Vous avez foulé aux pieds les cendres de vosancêtres, qui sont là-bas au diable!...» La placeoù l'on avait dansé avait été un cimetière;c'est ce qui expliquait l'étrange mouvementoratoire du pasteur irrité; et l'on peut jugerde l'effet que dut produire un sermon de cegenre.
A cette époque, Mingrat avait à peine atteintsa vingt-huitième année. Par ce rigorisme extérieur,par cette autorité despotique, il semblaitpréluder en silence et dans l'ombre au forfait quibientôt devait frapper d'épouvante et de douleurles paisibles habitans de Saint-Quentin.Du reste, son hypocrisie ne pouvait en imposerqu'à des âmes crédules et timorées, carson extérieur était un indice assez fidèle de cequi se passait au-dedans de lui. Des cheveuxnoirs et plats, un front très-étroit, des sourcilstrès-épais ombrageant un œil brun, sombre 160et faux; un regard farouche, des lèvresépaisses, n'exprimant que la colère ou le dédain;une taille élevée, massive, et presquegigantesque: tel était au physique l'hommeque l'on avait envoyé à Saint-Quentin commel'apôtre et le vicaire d'un Dieu de miséricorde,de consolation, de mansuétude et de paix,d'un Dieu qui sur la croix bénissait ses bourreaux,d'un Dieu que l'on représente sous laforme symbolique du plus doux, du plusinoffensif des animaux.
Mais, malgré l'imposture la plus habilementcalculée, un cœur corrompu par les passionsles plus honteuses et par les goûts les plus dépravés,ne peut, quelque gêne qu'il veuilles'imposer, tenir long-temps cachée la plaiehonteuse qui le ronge. Il ne faut qu'une occasionpour lui arracher son masque frauduleux,et mettre à nu toute sa laideur. Cettecirconstance se présenta bientôt pour Mingrat.
Maintenant que nous avons tracé le portraitde l'assassin, nous allons essayer de faire connaîtresa victime.
A un quart de lieue de Saint-Quentin, auhameau du Gît, paroisse desservie par Mingrat,vivait en paix un couple heureux, 161Étienne Charnalet et Marie Gérin. Retiré duservice en 1817, Étienne avait rapporté dansses foyers des marques distinctives de sa bravoureet une médiocre aisance. Il avait épouséMarie, en qui la beauté ne semblait qu'être lecomplément des plus rares qualités.
Les deux époux vivaient dans la plus parfaiteunion depuis six ans, lorsque la mère deMarie mourut. Religieuse par besoin, pieusepar sentiment, Marie redoubla encore de ferveur,par suite de cet événement. Cette piétéla portait, en toute occasion, à concouriravec zèle à tous les soins qu'exigeaient l'entretienet l'arrangement de l'église. Ce louableempressement, qui lui conciliait tous les éloges,la fit surtout remarquer par le nouveaupasteur. Celui-ci conçut pour elle une passioncoupable, et ne songea plus qu'aux moyensde la faire partager, ou du moins de la satisfaire,à quelque prix que ce fût. Plusieurs foisil se rendit chez Marie pour l'entretenir del'amour criminel qu'elle lui avait inspiré; maiscelle-ci lui faisait accepter les épargnes qu'elledestinait aux pauvres, et Mingrat, réduit ausilence, trouvait dans la vertu de celle qu'ilconvoitait un obstacle à ses desseins libidineux. 162Déjà trois mois s'étaient écoulés depuisqu'il desservait la cure de Saint-Quentin, etil n'était point encore parvenu à faire comprendreà Marie le véritable but de ses fréquentesvisites, lorsqu'il apprit par elle, le7 mai 1822, que l'on devait célébrer le 9, àVeurey, village situé à deux lieues de Saint-Quentin,une première communion. Aussitôtson imagination s'enflamme; il entrevoit lapossibilité de réaliser ses coupables projets.Le lendemain, il se rend chez un sieur Bourdes,l'un des voisins de Marie, afin de donnerle change sur ses intentions; il dit à cet homme,qu'ayant appris que madame Charnalet se rendaitle lendemain à Veurey, il vient la chargerd'une lettre pour le curé de cette paroisse. Lefils de Bourdes s'offre d'accompagner Mingratjusque chez Marie; et celui-ci, n'osant pas refuser,ils sortent ensemble. Marie était seule;elle les reçut avec sa franchise accoutumée.Mingrat, que la présence du jeune Bourdescontrariait, attendit, pour parler du véritableobjet de sa visite, que l'importun témoin eûtpris congé. Bourdes partit en effet quelquesinstans après, et le curé s'applaudissait déjàdu tête-à-tête qu'il avait su se ménager, quand 163une nouvelle visite vint le troubler; néanmoinsil demeura intrépidement jusqu'à ce que cedernier venu se fût aussi retiré. Resté seul,pour la seconde fois, avec celle dont il méditaitle déshonneur ou la perte, il aurait bienvoulu hasarder un aveu non équivoque, maisle lieu ne lui parut pas favorable à l'exécutionde ses vues criminelles; aussi n'entretient-ilMarie que du voyage de Veurey et de la lettredont il voulait la charger. Mais pour attirerplus sûrement sa faible proie dans le piégeque lui avait tendu sa scélératesse, il dit qu'iln'avait pas cette lettre sur lui, et qu'il nepourrait la lui remettre que dans la soirée,lorsqu'elle viendrait se confesser à Saint-Quentin.La chose étant ainsi arrangée, Mingratétait au comble de ses vœux. Cependant, avantde se retirer, il aurait désiré informer Mariede son amour. Il lui fit lecture d'un livre quitraitait de l'amour du créateur; l'infâme n'yvoyait que celui de la créature. Il espérait fairenaître dans le cœur de Marie la pensée adultèrequi préoccupait vivement son imaginationen délire. Mais la candide Marie, édifiée etnon séduite, ne voyait dans les expressions ducuré qu'une ferveur évangélique qu'elle interprétait 164dans le sens de ses sentimens religieux.Il en était de même des gestes significatifs dontle curé accompagnait sa lecture.
Après cette lecture, Mingrat recommandeà sa pénitente de ne pas manquer de venir letrouver le soir même. Celle-ci n'eut garde d'ymanquer; mais avant de se rendre à l'église,elle prévint ses voisines qu'elle allait à confesse.L'infortunée était loin de soupçonnerqu'elle allait à la mort.
Marie arriva, à cinq heures, à la porte del'église; lorsqu'elle y fut entrée, elle n'aperçutqu'une seule personne, une dame de Saint-Michel,ancienne religieuse qui terminait saprière. Marie, en attendant le prêtre, alla seprosterner aux pieds de la statue de la Vierge.Madame de Saint-Michel allait quitter l'église,lorsqu'elle vit à la porte du clocher voisin del'autel, un grand fantôme noir, ne présentantni bras ni jambes, et paraissant surmontéd'un chapeau de forme triangulaire; le fantômeapproche ou plutôt il s'élance versMarie, mais s'arrêtant tout-à-coup, il reculaet disparut par la porte du clocher. Madamede Saint-Michel, tremblante, se hâte de quitterson banc, mais en passant devant Marie, 165elle s'arrête un instant afin de pouvoir l'avertirpar un signe de fuir ce lieu redoutable.Marie, occupée de sa prière, ne tint aucuncompte de ce salutaire avertissement. Le fantômen'était autre que Mingrat, qui, cachédans un large manteau, était venu épier Marie,et s'était retiré précipitamment aussitôt qu'ilavait aperçu madame de Saint-Michel.
Sûr alors d'être seul, Mingrat dépouille sonlugubre accoutrement et s'approche de Marie.Il lui dit qu'il ne la trouve pas mise assez décemmentpour être confessée dans l'église; ill'invite à l'accompagner au presbytère, où ill'entendra, dit-il, plus paisiblement, et pourralui remettre la lettre en question. Marie, soumiseet confiante, ne fait aucune difficultéd'accompagner le prêtre. Arrivée avec luidans un arrière-cabinet dont la porte est aussitôtfermée avec soin, la malheureuse commenceà connaître l'homme qu'elle considéraitcomme un respectable protecteur. Mingratne perd pas le temps, il saisit d'un bras vigoureuxla tremblante Marie; il la bâillonne pours'assurer de son silence; il l'entraîne sur unlit qui devait être le lit de mort de sa victime.
Il n'y eut aucun témoin de cette scène horrible; 166mais, comme tout fut éclairé par lesdébats, et que des faits racontés par la servantede Mingrat, et des inductions tirées del'état du cadavre, il résulta des preuves irrésistibles,nous allons essayer de retracer lesprincipales particularités de cette lutte abominable.
Le monstre, fatigué par ses vains efforts,effrayé des cris prolongés et sourds de la victime,ne voit plus que l'impérieuse nécessitéd'accélérer son dernier moment. D'un brasvigoureux, il lui serre la gorge, et son genou,appuyé sur sa poitrine, il appelle et attendson dernier soupir qu'il surprend inhumainementsur les lèvres de la mourante Marie,dont la vertu et le courage semblent survivreà ses forces éteintes. La servante du curé,attirée par le bruit extraordinaire qu'elle vientd'entendre, était montée jusqu'à la porte, etavait, par ses cris, contraint Mingrat d'abandonnersa victime. «Ah! monsieur! dit-elle enapercevant son maître l'œil hagard et en désordre,que vous m'avez fait peur! J'ai cru quevous alliez mourir. «Taisez-vous, taisez-vous!répond le curé en délire, vous êtes une imbécille.»Puis il retourne vers le lit où Marie expire, 167mêler les frissons de son atroce passionau râle effrayant de la mort.... A sept heureset demie le crime était consommé, l'infortunéeavait cessé de vivre.
Cependant le besoin de veiller à sa sûreté,rappelle bientôt Mingrat à lui-même; il se résoutà éloigner sa domestique indiscrète, et àcet effet, il lui ordonne de porter un journalà un sieur Heuraud, qui demeurait environ àquinze minutes du bourg. Cette fille, n'osantinsister, prit le journal, feignit d'obéir, etcomme tout ce qu'elle venait de voir lui semblaitextraordinaire, elle se borna à rôder autourdu presbytère. Suivant les dépositions decette fille, le curé ne l'eut pas plus tôt éloignée,qu'il courut au fatal cabinet; celle-ci, étonnéede l'y voir paraître, grimpa sur un portail quile dominait, et fut surprise par son maître; desorte que son indiscrétion faillit lui être funeste.
Mingrat lui commanda de nouveau, d'unton menaçant, de faire sa commission; et profitantde la courte absence de la servante,pour préparer les moyens de faire disparaîtrele cadavre, il se munit d'un couteau, de plusieurs 168ficelles et dépouilla entièrement Mariede ses vêtemens.
Il cache ensuite soigneusement les hardesde cette infortunée, à l'exception de son mouchoirde cou; il attache les deux pieds ensembleavec la plus longue des cordes; lesdeux bras sont également attachés, croisantsur la poitrine. Sur ces entrefaites, revient laservante; le curé est encore forcé d'interrompreson affreux travail. Il interroge cette fillesur ce qu'elle a vu. Celle-ci déclare tout ignorer;il lui recommande le silence sur tout cequ'elle avait pu entendre. Contre son ordinaire,le curé n'avait pas encore soupé. Ladomestique, n'osant toucher à la table, prendun livre de prières. Des cris redoublés se fontentendre à la porte du presbytère; Mingrat seprésente, en s'écriant brusquement: Qui estlà?..... C'était Charnalet, l'époux de Marie,qui, accompagné de plusieurs parens, venaitdemander au curé s'il n'avait pas vu sa femme.Mingrat répond que non. Charnalet insiste;on lui avait affirmé que Marie était entrée dansl'église à six heures du soir; le curé embarrassérépond en balbutiant: «En effet, je l'ai vue 169dans l'église, où elle priait dévotement. Ellem'a demandé à être confessée; ce que j'ai refusé,à cause qu'elle n'était pas mise avec assezde décence, et depuis ce moment je nel'ai pas revue.» Puis il quitta brusquementCharnalet, dans la crainte qu'une plus longueconversation ne le trahît, ou que le malheureuxépoux ne fût tenté d'entrer au presbytère.Charnalet retourne chez lui, espérant encorey retrouver sa femme. Vaine espérance! ellen'avait pas encore reparu. Il revient à l'église,en parcourt tous les détours, appelle Marie....Les échos seuls répondent à ces touchans appels.
Cependant Mingrat, après avoir congédiéCharnalet, se débarrassa de sa servante quine couchait pas au presbytère, et immédiatementaprès son départ, il courut auprèsdu cadavre de Marie et le soulevant avecforce, il le descendit par une fenêtre, aumoyen de cordes, au pied du mur de la maison.Puis, cachant la lumière, il vint aussitôtdans la basse-cour, s'empara de la corde, etse mit en devoir de traîner le corps inaniméde la malheureuse Marie sur les ronces et surles cailloux, jusque vers l'Isère, à un quart 170de lieue de Saint-Quentin. Le temps était orageux;la nuit, sombre, semblait protéger lescélérat de son obscurité. Il arrive sur le lieuque l'on appelait la Roche, où deux marchespratiquées dans le roc présentent un obstacleà surmonter; il s'élance au-delà des escaliers,tirant après lui le corps meurtri, qui, enrebondissant, laisse sur les marches rocailleusesdes lambeaux de chair et des cheveux,vestiges délateurs qui devaient bientôt servirà convaincre Mingrat de son crime.
De la Roche aux bords de l'Isère, il y avaitun assez long espace à parcourir. Mingrat,épuisé par les efforts qu'il avait déjà été obligéde faire, cherche un moyen d'alléger sacharge; il tire un couteau de sa poche; ilporte un premier coup obliquement depuisl'épaule droite jusqu'au-dessous du côté gauche,et partage tout le sein droit; mais lesmembres du cadavre offrant de la résistanceà ses barbares efforts, il attache le corps sanglantpar une jambe à l'arbre le plus prochain,se saisit de l'autre jambe, et par denombreuses et violentes secousses, s'efforceinutilement de séparer les jambes du tronc.Dans sa rage, il imagine un autre moyen; il 171court au presbytère, y prend un couteau à hacher,à l'usage de la cuisine, qui, d'après ladéclaration de la servante, était tout couvertde rouille, et revient à la Roche achever sonouvrage de cannibale. Cette fois, il réussit augré de ses désirs; les jambes sont séparées dutronc; il les lance dans un ruisseau voisin quise jetait dans l'Isère. Il revient de nouveau surle théâtre de son affreux charnier, se chargedu tronc et le précipite bientôt dans le fleuve,en laissant, par un calcul horrible, sur larive, le mouchoir de cou de Marie, afin defaire naître le soupçon que cette malheureuses'était noyée.
Après cette effroyable boucherie, Mingrat,retourné dans son repaire, songe à faire disparaîtretous les indices qui pourraient déposercontre lui; il dépouille sa soutane, et lajoignant aux vêtemens de Marie, il y met lefeu et en jette les cendres dans une fosse d'aisancesqu'il recouvre de terre fraîche; puis,il nettoie soigneusement le couteau à hacher,se rhabille proprement et attend le jour, ens'efforçant de rendre à son visage le calme del'innocence.
Mais, malgré toutes ses minutieuses précautions, 172son crime allait bientôt être découvert.Quelques instans avant le jour, JosephMichon, laboureur à Saint-Quentin, passantsous la Roche, à l'endroit même où Mingratavait dépecé le cadavre, aperçut une place àterre de la largeur de deux pieds, couverte desang fraîchement répandu, et près de là, unecorde ensanglantée. Effrayé, il approche, regardeautour de lui, et trouve, à quelquespas plus loin, au pied d'un noyer, une placesemblable à la première; il regarde avec plusd'attention, et rencontre bientôt un couteau àmanche, souillé de sang, enfoncé dans laterre. Un mouvement d'horreur lui fait d'abordjeter ce couteau dans un buisson; maisréfléchissant que cet indice pouvait mettresur la trace des auteurs d'un crime, il le ramasse,le lave avec soin, et retourne chez luipour le renfermer.
Le féroce Mingrat, vivement préoccupé detoutes les précautions à prendre pour cacherses horreurs, se rappelle qu'il s'est d'abordservi d'un couteau; il le cherche avec anxiété,et s'aperçoit qu'il l'a oublié sur le théâtre deson forfait. Saisi d'effroi, il court en toutehâte à la Roche où il l'avait laissé. Mais, inutiles 173recherches! l'instrument accusateur avaitdisparu. Deux bouchers du pays, qui passaienten ce moment près de la Roche, furent étonnésde rencontrer le curé, à cette heure, en unsemblable endroit; ils remarquèrent son airinquiet et son agitation; et leur étonnementfut à son comble quand, après son départ, ilsvirent des flots de sang répandu dans les lieuxqu'il venait de quitter.
De retour chez lui, Mingrat appelle sa servanteet d'une voix menaçante, il l'interpelleainsi: «Qu'avez-vous vu?.... répondez!» Lamalheureuse ne sait que répondre. «Je n'airien vu, dit-elle en tremblant; j'ai entendudes gémissemens; j'ai cru que vous alliez mourir.»Quelques instans après, en faisant le ménage,elle trouve le chapelet de la malheureuseCharnalet à moitié brûlé, et un pressentimentsinistre, dont elle ne peut se rendrecompte, la pousse à le déposer dans un troudu mur sous le hangar. Chaque pas qu'ellefait dans le presbytère lui fait faire une nouvelledécouverte. Là, ce sont des cendres etquelques morceaux de linges à demi brûlés;ailleurs, de la paille encore ensanglantée; plusloin, un lambeau de chair; enfin le couteau à 174hacher qu'elle savait être rouillé, est brillant;elle ne peut douter qu'il n'ait été tout récemmentnettoyé. Malgré la faiblesse de son esprit,elle conçoit d'horribles soupçons. Elleprend la résolution de quitter le service d'unmaître dont la conduite lui semble si étrangementmystérieuse.
Pendant ce temps, le malheureux Charnalet,en proie aux plus vives alarmes, avaitcherché sa pauvre Marie partout où il avaiteu quelque espoir de la trouver. Il revint à laferme du Gît, le désespoir dans le cœur. Déjàle bruit de la mort de sa femme s'était répandu;son mouchoir, trouvé sur les bords del'Isère, avait fait croire au stratagème deMingrat. Cet événement donnait lieu àmille conjectures. Une cousine de Marie, accompagnéede quelques voisines, alla trouverMingrat qui se promenait gravement, sonbréviaire à la main. «Ah! monsieur le curé,lui dit la crédule cousine, si vous l'aviez confesséecomme elle le désirait, peut-être l'eussiez-vousdétournée de son fatal projet!—Jela vis en effet dans l'église, répondit l'hypocrite;elle priait dévotement. Elle vint à moi,me témoignant le désir d'être confessée; mais 175la voyant mise peu décemment, lui trouvantd'ailleurs l'œil hagard, je la renvoyai à unautre jour. Je suis bien aise, au contraire,d'avoir refusé de l'entendre; car si je l'eusseconfessée, et qu'elle eût péri tout de même,l'on m'aurait donné tort et l'on m'aurait ditque j'étais cause de sa mort, ayant exalté sonimagination..... Pourtant voyons! descendonsvers la Roche.» Ils se rendirent en effet danscet endroit; une foule de personnes en exploraientles alentours. Mingrat ne craignitpas de paraître au milieu de cette multituderassemblée. Son front calme, quoique sévère,ne laissait rien paraître des sentimensqui devaient l'agiter.
Après cette démarche audacieuse, Mingratrevint au presbytère, où sa servante l'attendaitpour lui demander à quitter son service...«Montez! Votre ouvrage n'est pointici, s'écria le curé en l'apercevant.—Oh!monsieur, répliqua-t-elle avec effroi; je n'ysaurais tenir: laissez-moi m'en aller!» Cesmots firent comprendre à Mingrat que cettefille avait deviné ou découvert son crime. Illa saisit d'un bras vigoureux, l'entraîne aupied du sanctuaire, et d'une main, retirant du 176tabernacle le Saint-Sacrement, et de l'autrelui tenant avec force le bras tendu vers l'autel,il la contraignit de jurer qu'elle garderaitle plus profond silence sur tout ce qu'elleavait vu. La tremblante domestique obéit etrépéta le serment que Mingrat dicta lui-même.Ce serment, prononcé dans de telles circonstances,fit une si forte impression sur l'espritfaible de cette pauvre fille, qu'elle neconsentit à révéler à la justice les affreuxmystères de la nuit du 9 mai, qu'après y avoirété autorisée par son confesseur, qui lui ditqu'elle était obligée de raconter tout ce qu'ellesavait.
Cependant un événement aussi extraordinairene devait pas rester long-temps sansappeler l'attention de l'autorité locale. Elleprit les informations les plus minutieuses surtout ce qui pouvait avoir rapport à la disparitionsubite de l'épouse de Charnalet. M. Bossan,l'adjoint du maire de Saint-Quentin, déployasurtout beaucoup de zèle dans la poursuitede cette déplorable affaire. Ce fut parses soins que l'on acquit la conviction que lecouteau trouvé par le cultivateur Michon, appartenaità Mingrat.
177Quelques jours s'étaient passés sans quel'on eût acquis de nouveaux éclaircissemenssur la catastrophe du 9 mai; on remarquaitseulement que Mingrat évitait autant quepossible de se montrer en public; lorsque, le16 mai, jour de l'Ascension, à sept heures dumatin, de jeunes bergers, s'amusant à pêcherdans un fossé qui communique à l'Isère, amenèrentau bout de leur ligne une cuisse humaine.Saisis d'épouvante, ils rejettent dansle ruisseau cet affreux objet, et s'enfuient versle bourg, en répétant partout la cause de leureffroi. L'adjoint, prévenu de cette circonstance,se transporte sur les lieux indiquéspar les jeunes pâtres; on retrouve la cuissesanglante. Il résulte de l'examen des médecins,que le membre mutilé est une cuissede femme, et tout semble s'éclaircir. Déjà l'onmurmurait tout bas le nom de Mingrat.
On alla déposer dans le cimetière la cuisseretrouvée; mais à peine les autorités, quiavaient accompagné ce douloureux convoi, sefurent retirées, que le fourbe et audacieuxcuré, sans doute pour faire taire les rumeurssourdes dont il était l'objet, courut au cimetièreet ordonna que cette cuisse fût jetée dans 178un coin, loin des âmes justes qui reposaientdans ces lieux. «Marie, disait-il, ne méritaitaucune sépulture puisqu'elle s'était noyée etavait perdu son salut. Je l'ai vue, ajoutait-il,possédée par le diable, oui, par Satan qui latenait dans ses bras pour l'entraîner dans l'abîme!»Quand il sut que les soupçons à sonégard prenaient de plus en plus de la consistance,il fit dire à M. Bossan: «Qu'il étaitprêt à donner ses réponses, si on voulait l'interroger.»Mais cette proposition, qui n'avaitpour objet que d'en imposer à des genspeu éclairés, ne fut qu'un indice de plus desa culpabilité.
Jusque-là l'autorité avait été forcée à degrands ménagemens à cause du caractère sacrédont Mingrat était revêtu; mais les élémenssur lesquels se fondait la présomptionne permettaient plus de rester inactif. On sedécida à prendre contre le coupable des mesuresde sûreté. L'indigne curé, prévenu, parun confrère officieux, du projet qu'on avaitde l'arrêter, jugea à propos de se soustraireà la justice. Les gendarmes, envoyés à sa poursuite,ne purent le joindre; il les avait devancésde quelques heures, et arrivés aux frontières, 179ils furent contraints de remettre à l'autoritésarde les ordres qu'ils avaient reçus. Mingrats'était réfugié dans la grotte dite des Échelles.Les carabiniers piémontais le découvrirent etl'arrêtèrent, quoiqu'il protestât de son innocenceet qu'il s'écriâtqu'on ne pouvait saisirun homme de sa robe.
Malgré ses récriminations, il fut entraînéet conduit dans les prisons de Chambéry. Ildut à son habit d'y jouir d'une liberté peucommune, et il en profita pour commettre àdemi un nouveau crime. La nièce du conciergede la prison, qu'il avait déjà remarquée, setrouvant un soir dans un passage obscur oùle scélérat l'attendait, il tenta de lui faireviolence. La jeune fille poussant des cris affreux,Mingrat, dans la crainte d'être découvert,l'avait déjà saisie à la gorge comme pourl'étrangler, quand plusieurs personnes étantaccourues, l'arrachèrent de ses mains forcenées;et sur les plaintes des parens de la jeunefille, on obtint la translation de Mingratà Fénestrelle, forteresse de la Savoie, à dixlieues de Besançon.
Il paraît que pendant son séjour à Chambéry,ce maître tartufe avait eu tellement 180l'art de se couvrir du masque de la vertu, quetoutes les dévotes, qui le visitaient par humanité,ne doutaient pas qu'il n'eût été victime defausses accusations, et le regardaient commeun martyr de la méchanceté humaine.
Cependant les forfaits de ce monstre étaientpatens. Trois jours après sa fuite, on avaitretrouvé dans les parages de Fory, à cinqlieues de Saint-Quentin, le tronc mutilé deMarie. L'examen judiciaire de ce cadavre eutlieu, en présence des médecins; on reconnutfacilement les traces sanglantes du couteauet les meurtrissures que les mains du curéavaient faites sur la victime. Après de longueshésitations, la servante de Mingrat se décidaà raconter tout ce qui était à sa connaissance;elle reconnut aussi le couteau de son maître;et ses révélations achevèrent de compléter lespreuves du crime commis au presbytère deSaint-Quentin dans la nuit du 9 mai.
Enfin la procédure fut portée devant laCour d'assises de l'Isère, qui, par arrêt du9 décembre 1822, condamna par contumacele curé Mingrat à la peine de mort, commecoupable du crime de viol et d'assassinat.
Vainement Charnalet et Gérin, époux et 181frère de la victime, firent les démarches lesplus actives pour obtenir l'extradition de l'assassin:une protection mystérieuse lui servitconstamment d'égide contre le glaive de la loi.Pour prix de sa tendresse fraternelle, le sieurGérin fut présenté par d'ignobles calomniateurscomme le fauteur de l'assassinat, bienque depuis long-temps il habitât une contréefort éloignée du séjour de sa sœur; et l'onne saurait nombrer les brutales persécutionsauxquelles il fut en butte, lorsque, pourfaire connaître dans toute sa hideuse vérité lecuré Mingrat, il alla distribuer dans nos provincesl'histoire des malheurs de sa famille.
Depuis son arrestation, l'assassin de Mariejouit, dans la forteresse de Fénestrelle, del'impunité qu'on lui a ménagée. Puissent aumoins ses protecteurs le faire garder étroitement,et ne jamais lâcher sur la société cettebête féroce, dont la présence serait un fléaupartout où le monstre porterait ses pas!
Le nom de Castaing fit, il y a dix ans, uneassez profonde impression sur tous les esprits,pour qu'il soit permis de croire que le souvenirde cet homme, jugé coupable de grandsforfaits, n'est point effacé, malgré les événemensde tout genre et de la plus haute importance,malgré les scélératesses inouiesqui depuis lors ont pris place en foule dansnotre histoire contemporaine.
Castaing, il faut le dire, fut un secondDesrues: au lieu du masque de la religion, ileut recours à celui de l'amitié, et tous deuxse montrèrent également hypocrites; tousdeux furent également inspirés par une avidecupidité; tous deux voulurent veiller seulsauprès de leurs victimes, comme pour mieuxjouir de leur crime, comme pour mieux enassurer l'effet. Ce qui établit entre eux unedifférence qui ne tourne pas à l'avantage deCastaing, c'est que Desrues avait manifesté ses 183inclinations vicieuses dès ses plus jeunes ans,et que son éducation fut très-négligée, au lieuque Castaing trouva des exemples de toutesles vertus dans sa propre famille, tint lui-mêmeune conduite long-temps exemplaire,se distingua par sa douceur et l'aménité deses mœurs, et cultiva, avec non moins desuccès que de zèle, des sciences dont il devaitfaire plus tard un usage si criminel. Ajoutonsque Castaing était médecin! Ainsi l'art qui apour but de guérir les maux qui nous assiégent,Castaing s'en servit pour assassiner savammentdeux amis, dont préalablement ils'était assuré la fortune par des testamens!
Et, à propos de testamens, qu'il nous soitpermis de hasarder quelques réflexions quipeuvent être de quelque utilité. Les testamenstels que la loi les tolère aujourd'hui dans notreétat de société, servent, dans une foule decas, à frustrer des héritiers légitimes, au profitd'habiles intrigans, qui n'ont capté le testateurque dans un but unique, celui de sefaire donner sa fortune. Par héritiers légitimes,nous n'entendons pas les collatérauxdont les droits seraient souvent très-contestables,sous certains rapports; il s'agit ici d'enfans, 184de frères, de sœurs, qui, au moyende testamens extorqués par adresse ou arrachésà l'imbécillité de l'âge, se sont vus dépouilléspar d'avides étrangers. Nous ne prétendonsnullement enchaîner la volonté destestateurs; mais nous pensons qu'il serait désirableque l'on revît d'un œil sévère et prévoyanttoute la législation relative aux testamens.Que de spoliations, que d'iniquités,que de crimes secrets ont été la suite de dispositionstestamentaires!
Combien de fois s'est renouvelée l'histoiretragique de ce vieux prélat dont parle leDiable boiteux de notre Lesage! Cet hommesortit de ce monde assez brusquement, pouravoir fait son testament en pleine santé, etl'avoir lu à ses domestiques, à qui, comme unbon maître, il léguait quelque chose. Soncuisinier fut impatient d'avoir son legs!
J.-J. Rousseau a protesté quelquefois, parses écrits et par ses exemples, contre la maniedes testamens. Milord Maréchal voulaitle mettre dans le sien: Rousseau s'y opposade toute sa force, disant qu'il ne voudraitpour rien au monde se savoir dans le testamentde qui que ce fût. Milord Maréchal, 185vaincu par les motifs du philosophe, voulutau moins lui faire une pension viagère; Rousseaune s'y opposa point. «On dira, écrivait-ilà ce sujet, que je gagne à ce changement:cela se peut. Mais, ô mon bienfaiteur et monpère! si j'ai le malheur de vous survivre, jesais qu'en vous perdant, j'ai tout à perdre,et que je n'ai rien à gagner.» Plus tard, lemême Rousseau manifesta la même opinion,à l'occasion de la mort de M. le maréchal deLuxembourg. Comme ce seigneur avait unevéritable amitié pour le grand écrivain, onécrivait à celui-ci qu'il était sur le testament.Rousseau se trouva fort embarrassé pour ladétermination à prendre sur ce legs. Toutbien pesé, il résolut de l'accepter. «J'ai été,dit-il, dispensé de ce devoir, n'ayant plus entenduparler de ce legs vrai ou faux; et envérité, j'aurais été peiné de blesser une desgrandes maximes de la morale, en profitantde quelque chose à la mort de quelqu'un quim'avait été cher.» Que de gens ne se font pasde semblables scrupules dans des circonstancesde ce genre! Ceux qui héritent par testamentne se font guère ces objections de délicatesse,et ne vont pas s'amuser à chercher 186une question de morale au fond de leur legs.On hérite en vertu de la loi: peu importe lereste.
Revenons à Castaing, triste et nouvel exempledu désordre que peut enfanter la cupidité,l'une des plus viles passions humaines. Edme-SamuelCastaing, né en 1796 à Alençon, d'unefamille justement considérée, montra, dès sesjeunes années, un caractère ardent et unefermeté qui allait jusqu'à la ténacité. Il fit sesétudes au collége d'Angers, et s'y fit remarquerde ses professeurs par son applicationet par ses progrès. Ses études terminées, il sedestina à la profession de médecin et travaillaavec ardeur à se procurer les connaissancesnécessaires pour parcourir cette carrière avecdistinction. Il suivit, pendant deux ans, avecla plus grande exactitude, les cours de la Faculté;mais vers la fin de 1819, on put s'apercevoirqu'il était captivé par un sentimentd'une autre nature. Castaing avait eu l'occasionde donner, dans une légère maladie,quelques soins à une dame, veuve depuis peude temps d'un ancien magistrat, et n'avaitpu la voir sans en être violemment épris.
Cette passion nuisit à celle de l'étude qui 187jusque alors avait constamment dominé Castaing;ce jeune homme ne fut plus occupéque des moyens de plaire à celle qu'il aimaitet de lui faire partager ses sentimens. Aprèsavoir éprouvé d'abord quelques résistances,il fut ensuite plus heureux; la liaison laplus intime s'établit entre les deux amans,et le 17 juillet 1821, Castaing devint père.
Cédant aux remontrances de ses parens,il reprit le cours de ses études et se fit recevoirmédecin. Dès ce moment, il se séparapresque tout-à-fait de sa famille, et se rapprochadavantage de sa maîtresse. Cette coupableliaison était un secret pour le monde, exceptépour deux jeunes frères, Hippolyte etAuguste Ballet, avec lesquels il était lié depuisquelque temps, surtout avec le premierqui, valétudinaire et craignant continuellementde perdre le peu de santé dont il jouissait,s'estimait heureux de trouver son médecindans son ami.
Les deux frères Ballet étaient tous les deuxpossesseurs d'une fortune considérable queleur avaient laissée leurs parens, morts toutrécemment. Ils s'attachèrent à Castaing quin'avait rien négligé pour les capter, et lui 188accordèrent la plus aveugle confiance, en retourde ses complaisances et de son dévouementapparent.
Dans cet état de choses, Hippolyte Balletmourut le 22 octobre 1822; l'état de malaisecontinuel dans lequel on était habitué à levoir fit regarder sa mort comme naturelle, quoiqu'ellefût prématurée; et Castaing n'en continuapas moins à vivre avec le frère survivantdans une intimité rendue encore plus étroitepar l'isolement d'Auguste après la mort deson frère. Les faits que nous allons présenterapprendront avec quelle inconcevable barbarie,avec quelle froide cruauté, l'homme, queces deux frères caressaient ainsi, devint leurbourreau commun.
Le 29 mai 1823, Auguste Ballet, accompagnéseulement de Castaing, arrive en bonnesanté à Saint-Cloud. Le lendemain au soir, ilse plaint tout-à-coup de douleurs très-vives quivont toujours en augmentant. Il meurt le 1erjuin. Une mort aussi subite paraît extraordinaire;des soupçons s'éveillent; la justice netarde pas à être informée; une enquête scrupuleusea lieu, et les résultats de cette enquêteprovoquent une ordonnance de la Cour 189royale qui, le 26 août, renvoie Castaing devantla Cour d'assises de la Seine, commeprévenu d'attentat à la vie des deux frèresBallet, et de destruction du testament d'Hippolyte.
Voici quelques détails qui nous sont fournispar l'acte d'accusation: «La maladie quiemporta le jeune Ballet avait commencé subitementle soir du vendredi 30 mai, lendemainde son arrivée à Saint-Cloud, aprèsavoir bu du vin chaud. Elle redoubla le samedimatin, après avoir pris une tasse de laitfroid. Elle devint une agonie le même jour,quelques minutes après qu'il eut avalé unecuillerée de potion calmante; dès ce momentil perdit connaissance. Il expira le dimanche,à une heure après-midi, après l'avoir recouvrée.La maladie parut extraordinaire, sa marchebien brusque, la catastrophe effrayante.Le défunt avait exhalé son dernier soupir loinde tous les siens, dans les bras de son compagnonde voyage. Le vin chaud, le lait froid,la cuillerée de potion calmante, lui avaient étéadministrés par ce dernier.
«Avant qu'on sût rien de plus, et durantcette courte maladie, en en observant les 190symptômes, et après son issue, en en appréciantles circonstances, aubergistes, médecins,voisins, tout le monde fut frappé de stupeur;tout le monde s'était demandé ce que celasignifiait, et ce qu'étaient ces deux étrangers.Des soupçons affreux, quoique vagues encore,s'élevèrent sur celui qui survivait. Une circonstancevint tout-à-coup leur donner plusde gravité, on apprit avec une sorte de terreurque le jeune homme survivant était légataireuniversel du prédécédé, et que celui-ciétait riche.
«Même avant cette découverte, les médecinsauxquels, selon leurs propres expressions,les circonstances du décès paraissaientextraordinaireset contre l'ordre naturel deschoses, avaient cru que la justice devait prendreconnaissance de cette affaire. Le nouvelincident rendit ce devoir plus impérieux.»
Il résulta de l'enquête qui eut lieu que lacorrespondance de Castaing prouve qu'il étaitd'un naturel ardent, ambitieux; qu'il avaittoujours été dévoré d'un violent désir defaire fortune: on lut dans une lettre saisiechez lui, que sa propre mère, quelques annéesauparavant, disait de lui deshorreurs. 191Pour avoir l'explication de ce mot, il eût falluinterroger sa mère; la nature le défendait. Onaurait pu interroger l'auteur de la lettre; onne le fit pas par ménagement pour une grandepassion. On ne put donc savoir quels étaientau juste les griefs qui arrachèrent à sa mèreune aussi sévère expression. Le père étaitaussi très-mécontent de la conduite de sonfils: c'est encore dans les papiers de ce dernierqu'on en a trouvé des preuves.
Castaing, dans ses études aussi opiniâtresqu'étendues, avait cherché à approfondir laphysiologie, l'anatomie, la botanique, la chimie.Ses travaux sur ces diverses sciencesétaient attestés par de nombreux cahiers, toutcouverts de ses observations et de ses extraits,et qui furent trouvés dans ses papiers. Maisaprès le déplorable événement qui donnaitlieu à cette instruction, on ne put s'empêcherde frémir en remarquant que les studieusesinvestigations du jeune adepte embrassaientaussi les différentes espèces de poisons; qu'ilrecherchait avec grand soin quels sont ceuxqui laissent après eux des traces dénonciatrices,et ceux qui, bien plus perfides, ne laissentaprès eux aucuns vestiges perceptibles 192aux yeux mêmes de l'anatomiste le plus exercé.On vit qu'il était enfin arrivé à la funeste connaissanceque tels poisons n'agissent qu'à l'égardde certaines maladies, et en ne signalantleur passage que par des symptômes identiquesavec ceux qu'auraient offerts après lamort ces mêmes maladies. «Tout cela, suivantl'acte d'accusation, résulte clairement despièces trouvées chez Castaing. Ainsi un pointbien certain, c'est qu'il savait très-bien, etpeut-être trop bien, que certains poisons nelaissent aucune trace.»
Ajoutons à ces indices que Castaing, quoiquepeu riche, pouvait se suffire à lui-même,en attendant que les bénéfices de son art luiprocurassent une situation plus aisée. MaisCastaing avait une maîtresse très-pauvre elle-même,et si pauvre, qu'il avait à sa charge,outre ses besoins personnels, ceux de cettefemme et de trois enfans d'un mari qui n'existaitplus. En ajoutant l'entretien de deux autresenfans nés du commerce illégitime quis'était établi entr'eux, on verra qu'il ne pouvaitnaturellement suffire à une pareille dépense.Il était d'autant plus tourmenté parcette idée, que sa passion n'était pas une passion 193vulgaire. La débauche n'avait point forméles nœuds de cette union. Castaing idolâtraitses deux enfans, il adorait leur mère qu'il appelaitsa femme; ces trois êtres paraissaientêtre les seuls objets de ses pensées; il ne rêvaitqu'aux moyens de leur assurer une existence.
L'accusation rappela ensuite que Castaingse trouvait dans un tel état de gêne, en juin 1822,qu'il ne savait alors comment opérer le remboursementd'une somme de 600 francs; etque, quatre mois après, c'est-à-dire au moisd'octobre de la même année, il se trouvaittout-à-coup avoir à sa disposition des capitauxconsidérables, prêtait 30,000 francs à sa mère,et en plaçait 70,000 dans les fonds publicssous des noms supposés, sans qu'on pût expliquernaturellement un pareil changementde fortune.
A l'époque dont nous parlons, Castaingétait déjà lié avec les deux frères Ballet, et s'étaitménagé un puissant ascendant sur l'espritde chacun d'eux. Jusque-là les frères Ballet s'étaientmontrés très-attachés l'un à l'autre; maisvers ce temps-là même, cet attachement s'étaitbeaucoup refroidi, sans que l'on sût quelle 194était la véritable cause de ce changement.
Ce qui n'est point douteux, c'est qu'Hippolyte,dans les temps voisins de sa mort,confia à plusieurs de ses amis, aux uns d'abord,qu'il voulait faire un testament, auxautres ensuite, qu'il avait fait un testament,et que, par ce testament, il portait une grandeatteinte aux droits légaux de son frère Auguste.L'existence de ce testament, attestéepar plusieurs personnes notables en positionde connaître les faits, pouvait d'autant moinsêtre révoquée en doute, que Castaing lui-mêmeavait déclaré à plusieurs personnesqu'Hippolyte avait testé, et qu'il avait déshéritéson frère. Auguste Ballet avait confessé,en présence de témoins, qu'il avait vu et tenuce testament après la mort de son frère. Quoiqu'il en soit, ce testament ne se retrouva pasdans la succession d'Hippolyte.
Voici à peu près de quelle manière l'accusationexpliquait la disparition de cet acte important.Hippolyte avait rendu le dernier soupirentre les bras de Castaing, comme Auguste;Castaing était resté seul dans l'appartementdu moribond. Personne n'avait donc vu ni puvoir ce que fit Castaing dans cette maison 195dont il était resté le maître. On pouvait doncprésumer que Castaing s'était emparé du testamentd'Hippolyte, et l'avait livré à Augustepour une somme de 100,000 francs.
«Castaing, suivant l'accusation, était en beautrain de fortune; déjà dans les 100,000 francsil avait recueilli une partie des dépouilles d'Hippolyte.Mais là ne s'arrêtait pas sa cupidité, etil est bien apparent qu'il avait le vif désir derecueillir tout ce qui en était passé dans la fortuned'Auguste, et avec cette seconde proie,toute la fortune même de celui-ci, puisqu'ils'était fait faire par lui un testament qui luidonnait tout ce qu'il possédait. Toutefois Castaingn'ignorait pas qu'un testament est unacte bien fragile, et toujours destructible aupremier caprice du testateur. Et Auguste serefroidissait! et Auguste voulait aller demeurerloin de lui! et Auguste, impatient de sonjoug, de ses assiduités, de sa surveillance, paraissaitvouloir reprendre sa liberté! Qu'en ferait-il?Que deviendrait le testament? Chaquejour, chaque heure, chaque minute pouvaientrenverser de fond en comble les espérances deCastaing. Mais Castaing savait trop ce qu'enpareil cas il était possible de faire, et quels 196étaient les moyens puissans de fixer à jamaisles choses dans l'état où elles étaient encore.
«Il n'y avait même pas, par d'autres raisons,beaucoup de temps à perdre. Augustevenait de réaliser un capital de 100,000 francs;cela n'est pas douteux, car, peu de jours avantle voyage de Saint-Cloud, il les avait montrésà son ami Raisson, qui en a déposé. Castaingne l'ignorait pas; sa conduite ultérieure prouveraqu'il savait non seulement qu'Augusteétait en possession de cette somme, mais encorequel était précisément celui de ses meublesdans lequel il l'avait renfermée.
«C'est sur ces entrefaites mêmes, et vers lafin du mois de mai, que se lie entre Augusteet Castaing une partie de campagne, sans quepersonne puisse dire ou savoir comment elles'arrangea, lequel des deux la proposa, pourquoiils la firent seuls, et enfin quel en fut lebut.»
Ce fut à la suite de cette partie de campagnequ'eut lieu la catastrophe subite d'AugusteBallet. Certaines circonstances révélées, soitpendant l'instruction, soit pendant les débats,répandirent quelque lumière sur le crime et surquelques-unes des démarches de son auteur. 197Voici ce que l'acte d'accusation offrait de plusimportant à ce sujet:
Le 29 mai, de six à sept heures du matin,Auguste Ballet et Castaing allèrent ensemble,par les petites voitures, faire une courseà Saint-Germain-en-Laye, et de retourde cette promenade, ils repartirent vers septheures du soir, sans indiquer le lieu où ilsallaient, après qu'Auguste eut dit seulementqu'ils seraient absens pendant deux ou troisjours. Ils se rendirent à Saint-Cloud, aussipar les petites voitures, et s'y rendirent seuls.Cette circonstance paraîtra, sinon étonnante,du moins un peu bizarre; car Auguste avaittrois chevaux, plusieurs voitures, plusieursdomestiques: tous restèrent à Paris, sansqu'aucun d'eux connût le lieu où se rendaientles deux maîtres. On ne le sut que deuxjours après, c'est-à-dire le 31 mai. Ce jour-là,arriva dans l'après-midi, à l'adresse du domestiqued'Auguste, un billet de Castaingainsi conçu: «M. Ballet se trouvant indisposéà Saint-Cloud, Jean viendra de suite le rejoindreavec le cheval gris et le cabriolet; lui etla mère Buret (femme de charge d'Auguste),ne parleront à personne de tout cela. On dira 198à ceux qui le demanderont qu'il est à la campagne,et cela, par ordre très-exprès de M. Ballet.—Adressede M. Ballet:Tête-Noire, àSaint-Cloud.»
Le domestique Jean partit sur-le-champavec le cabriolet, arriva à Saint-Cloud ettrouva son maître au lit. Celui-ci se plaignitd'avoir été tourmenté par des coliques et desvomissemens.
Que s'était-il donc passé dans ce malheureuxvoyage? Le voici: Castaing et Augusteétaient arrivés à la Tête-Noire à Saint-Cloud,le 29 mai, vers neuf heures du soir. On avaitdonné aux voyageurs une chambre à deuxlits, qu'ils occupèrent ensemble. Les deuxamis se promenèrent, toujours ensemble,toute la journée du vendredi 30, sauf le tempsdu dîner, qu'ils vinrent prendre à l'auberge,et après lequel ils rentrèrent à neuf heuresdu soir, et Castaing demanda alors une demi-bouteillede vin chaud sans sucre, attenduqu'ils avaient le leur avec eux. On monta levin, et les voyageurs y mirent de leur sucreet des citrons que Castaing avait achetés. Leschoses en étaient là, lorsque Castaing, sansnulle provocation, quitta la chambre et se 199trouva, quelques instans après, devant le litd'un jeune domestique de la maison qui étaitmalade et à qui il tâta le pouls, sans toutefoisrien lui prescrire.
Pendant ce temps, Auguste avait goûté levin chaud, qui lui sembla si mauvais qu'il nebut pas ce qui lui avait été versé. La servantede la maison étant survenue, Auguste luidit: «J'ai trop mis de citron dans ce vin;il est si amer que je ne puis le boire.» Laservante en goûta et le trouva effectivementbien sûr; puis elle se retira. Les deux amisse mirent au lit; cette nuit n'eut pas d'autretémoin que Castaing. Quelque suspect quepuisse être son récit, il est cependant certainsdétails auxquels on est forcé d'ajouter foi.Auguste, suivant lui, fut agité toute lanuit; il ne dormit pas, il se plaignit plusieursfois à Castaing de ne pouvoir rester en place.Il eut des coliques; le matin enfin, il déclaraqu'il ne pouvait sortir du lit, qu'il avait lesjambes enflées et ne pouvait mettre ses bottes.Quant à Castaing, il sortit, suivant son récit,pour faire un tour de parc. Ce n'était passeulement une fantaisie assez déplacée, c'étaitencore une fantaisie bien pressée, à ce qu'il 200paraît, car il n'était encore que quatre heuresdu matin, et un des domestiques de la maisonfut obligé de se lever pour lui ouvrir la porte.Cette prétendue promenade dans le parc n'étaitqu'une allégation, mise en avant pour cacherune bien affreuse vérité.
Castaing ne rentra que sur les huit heures;son premier soin fut de demander pour Augustedu lait froid; dans l'instruction, ilprétendit qu'il avait demandé du lait chaud:tous les témoins déposèrent du contraire.
Auguste prit le lait qui lui fut présenté parCastaing, et fort peu de temps après, lesvomissemens se succédèrent rapidement, etfurent accompagnés de coliques. On se débarrassasur-le-champ de toutes les déjections.Cependant l'état du malade empirait visiblement.Il demanda un médecin; Castaing luiproposa d'en faire venir un de Paris, maisAuguste voulut qu'on en prît un sur les lieuxmêmes.
On alla chercher M. Pigache, médecin àSaint-Cloud, lequel ne put arriver qu'à onzeheures du matin. Il demanda à Castaing cequ'il pensait de la maladie; celui-ci réponditqu'il la regardait comme uncholera-morbus. 201M. Pigache ordonna des émolliens et se retira.Il revint vers trois heures, et trouva le maladeencore plus mal. Castaing était sorti, pourla troisième fois de la journée. M. Pigachese plaignit de ce que ses prescriptions n'avaientpas été ponctuellement suivies. On luipromit plus d'exactitude, et il quitta le maladejusqu'à cinq heures. A son retour, ilordonna une potion calmante, et ne fut pasd'avis qu'on obtempérât au désir qu'avait manifestéle malade d'être transporté à Paris.Ayant annoncé, en se retirant, l'intention derevenir encore dans la soirée, Castaing luidit que cela n'était pas nécessaire. Celui-ci,au reste, avait écrit la lettre qu'on a vue plushaut, et qui motiva l'arrivée du nègre Jean.
Les soins de ce fidèle domestique furentà peu près inutiles. Les symptômes alarmansaugmentèrent; la respiration du malade étaitgênée; il ne pouvait plus avaler sa salive.Castaing, sur ces entrefaites, lui administraune cuillerée de potion; l'effet en fut promptet malheureux: cinq minutes après, il eutune espèce d'attaque de nerfs; à partir de cemoment, il demeura constamment sans connaissance.Castaing le laissa dans cet état jusqu'à 202onze heures et demie du soir. Alors M. Pigache,averti par un domestique de la maison,à qui Castaing avait dit que son ami ne passeraitpas la nuit, vint encore une fois.
Le corps du malade était couvert d'unesueur froide et parsemé de taches bleuâtres.Cependant une saignée ayant produit un peude mieux, M. Pigache dit à Castaing qu'il regardaitl'état de son ami comme à peu prèsdésespéré, mais que pourtant une secondesaignée pourrait être salutaire; Castaing objectaque si elle n'était pas suivie du succès,on pourrait s'attirer des reproches. M. Pigachealors demanda un médecin de Paris;mais comme il était une heure du matin,Castaing fit observer que l'heure était tropavancée. On attendit donc, et, à trois heures,Jean partit avec deux lettres de M. Pigache,adressées à deux médecins de Paris, avecordre de ramener l'un ou l'autre.
Pendant ce temps, Castaing, sur l'avis deM. Pigache, alla chercher le curé de Saint-Cloud,à qui il dit que le malade avait unefièvre cérébrale. Tandis que l'on administraitl'extrême-onction au moribond, Castaingresta à genoux dans un recueillement et dans 203une ferveur qui frappèrent le sacristain, émerveilléde tant de piété. Après la cérémonie,Castaing sortit de nouveau et resta dehorsune ou deux heures. Il rentra vers six heures.Peu après, arriva le docteur Pelletan fils,qui, ainsi que le sieur Pigache, pensa que lemalade était sans ressource. On tenta cependantquelques derniers remèdes qui ne produisirentaucun effet. Enfin Auguste expira,entre midi et une heure, au milieu des pleurset des gémissemens de Castaing, qui paraissaitaccablé de douleur.
Quant aux médecins, ils furent frappés desurprise, et ils requirent la justice d'intervenir.
Le mystère qui paraissait envelopper cettemort aussi prompte qu'inopinée, demeuraitjusque-là impénétrable et n'éveillait que dessoupçons vagues. Afin de faire tomber le voilequi cachait le crime de Castaing, et pourmieux faire connaître aux lecteurs les moyensemployés par lui pour le consommer, nousallons, empruntant le langage du procureur-général,dévoiler les parties de sa conduite,que, dans ces trois tristes journées, le criminelavait espéré tenir toujours cachées. Pour 204cela, il devient nécessaire de se reporter à lapremière de ces trois journées, celle du vendredi30 mai.
On se rappelle qu'Auguste, après avoirpris la veille, vers son coucher, ce vin si suspect,avait passé une très-mauvaise nuit, simauvaise que, de l'aveu même de Castaing,il n'avait pu se lever le matin.
On se rappelle également que ce mêmematin, dès quatre heures, Castaing était surpied, et quittait son ami malade pour aller sepromener, disait-il, dans le parc.
Castaing mentait quand il disait qu'il allaitse promener; il allait à Paris. Il prenait unevoiture pour s'y rendre plus vite, et pour reveniraussitôt, de manière qu'on n'attribuâten effet son absence qu'à une promenade.Et qu'allait-il chercher si vite et si mystérieusementà Paris? du poison. Quel poison? Lemême que celui acheté déjà par lui, dix-septjours avant la mort d'Hippolyte, du poisonvégétal, du poison qui ne laisse aucune tracede son passage dans l'organisation humaine;du poison dont les effets, au dire des médecins,étant identiques avec ceux que produisentcertaines maladies, permettent toujours 205en présence des symptômes, de douter s'ilssont produits par l'empoisonnement ou parla maladie; de l'acétate de morphine enfin.Castaing arriva à Paris comme on ouvrait lesboutiques. Il entra dans celle de M. Robin,pharmacien, rue de la Feuillade, no 5; il n'ytrouva que l'élève, auquel, se donnant lui-mêmepour un commissionnaire, il présentaune ordonnance au crayon, signé,Castaing,docteur-médecin, pour se faire délivrer douzegrains d'émétique. L'élève, effrayé de la quantité,qui est en effet plus que suffisante, administréeen masse, pour donner la mort,parut hésiter. Le prétendu commissionnairelui dit que c'était pour le faire prendre enlavage, selon la méthode du docteur Castaing.Étourdi par ce grand mot, l'élève livra lesdouze grains.
Muni de ce premier moyen de destruction,Castaing se transporta sans perdre de tempsà la place du pont Saint-Michel, chez M. Chevalier,autre pharmacien, et lui acheta undemi-gros d'acétate de morphine. Dans laconversation, contraint de s'expliquer surl'usage auquel il le destinait, il déclara quec'était pour faire des essais sur des animaux.
206Il remonta en cabriolet et revint en toutehâte à Saint-Cloud. En rentrant dans l'auberge,il demanda du lait froid pour son ami;Auguste but le lait; les vomissemens et lescoliques le travaillèrent sur-le-champ, etdésormais, pour quiconque n'est pas privé debon sens, tout n'est que trop expliqué. Eneffet, il devient évident qu'en partant pourSaint-Cloud, Castaing s'était muni d'une dosede poison quelconque, qu'il avait crue suffisantepour l'effet qu'il s'en promettait; etcette dose, il avait eu toutes les facilités dumonde pour l'emporter. On avait fait uneperquisition chez lui; on avait trouvé de l'acétatede morphine en grande quantité, etd'autres poisons, tant minéraux que végétaux;d'où il résulte que Castaing, en partant, avaitpu puiser à son gré dans ses provisions depoison.
Une autre circonstance est bien remarquableencore; le jour où les deux amisétaient partis le soir pour Saint-Cloud, ilsavaient fait le matin une course à Saint-Germain-en-Laye.Il n'était pas probable queCastaing se fût nanti, avant cette course, dela dose de poison dont il méditait de se servir 207à Saint-Cloud; aussi, entre les deux voyagesde Saint-Germain et de Saint-Cloud, retourna-t-ilchez lui, quoique sans grand besoinapparent.
Ce fait connu, tout s'explique dans les bizarreriesde la conduite extérieure de Castaingà Saint-Cloud. Auguste et lui arrivent le29; ils se promènent, et, dans cette promenade,Castaing achète du citron et du sucrepour sa préparation du soir. Il fallait achetersoi-même du sucre et du citron, afin quel'aubergiste ne montât pas le vin tout préparé,que Castaing eût un prétexte pour mettre lamain à sa confection, et qu'il pût y glisser lesfunestes ingrédiens. Il fallait du citron surtout;l'acétate est très-amer: l'amertume dansle vin pouvait, et trahir sa présence, et empêcherAuguste d'en boire. La saveur du citrona une grande énergie; Castaing espérait qu'ellemasquerait et vaincrait la saveur de l'acétatede morphine.
A présent, on voit pourquoi Auguste etCastaing sont partis seuls; Castaing, pour leprojet qu'il méditait, ne voulait avoir auprèsd'Auguste que lui-même; il n'avait pas besoinde témoin. On voit pourquoi Auguste a 208trouvé de l'amertume dans un mélange devin, de sucre et de jus de citron, qui ne devaiten renfermer aucune.
On voit pourquoi, n'en ayant bu que fortpeu, le premier empoisonnement manquason effet, ou n'en produisit d'autres que celuide donner de grandes agitations, des coliques,des enflures, et de faire passer à Auguste unetrès-mauvaise nuit. On voit encore commentCastaing fut contrarié de voir son projet arrêté;comment démuni qu'il était de poison,soit parce qu'il avait mis dans le vin tout cequ'il en avait apporté, soit parce que, aprèsy avoir mis la dose par lui jugée suffisante, ils'était hâté, dans le trajet de la chambred'Auguste à celle du domestique, près du litduquel il fut vu quelques instans après qu'oneut monté le vin, de se défaire de tout ce qu'ilavait pu en conserver sur lui, et comment,persistant toutefois dans son affreux projet,il fut obligé d'aller à Paris, si matin et avectant de mystère, en faire une nouvelle provision.On voit comment, de retour à Saint-Cloud,il demanda aussitôt du lait, du laitfroid, que cette qualité rend plus propre àresserrer les saveurs; comment il le fit boire 209à Auguste, après y avoir certainement mis lesdouze grains d'émétique; comment le laitproduisit sur-le-champ les vomissemens, lescoliques et les tranchées. On voit comment,aussitôt après avoir administré ce lait, Castaingfaisait une course sans but apparent,mais dont le but caché était d'ôter de sa possession,et de déposer quelque part l'acétatequ'il voulait réserver pour le besoin. On voitcomment, rentré à l'auberge, et s'apercevantque l'effet du lait ne marchait ni assez vite,ni assez violemment, craignant peut-être quela bonté du tempérament d'Auguste ne triomphâtde ce lait homicide, il ressortit pour allerreprendre l'acétate; comment il donna àson retour la cuillerée de potion, et comment,après cette cuillerée de potion préparéepar lui et subitement, Auguste entra en agonie.
Tels étaient les faits et les conjectures plusou moins fondés, fournis par l'instructionet énoncés dans l'acte d'accusation. Quant augenre d'intérêt que Castaing avait eu à commettrele crime, il était mis à découvert d'unemanière incontestable. Dès la matinée du31, Castaing s'était emparé des clefs demeubles qui étaient dans l'appartement 210d'Auguste à Paris, et dans l'un desquels setrouvait alors une somme de soixante-dixmille francs en billets de banque; une foismaître de ces clefs, aussitôt que Jean fut arrivé,il les lui donna, en lui disant que son maîtreles lui avait confiées pour les remettre à quelqu'un;mais que ne pouvant le quitter, c'étaitlui, Jean, qu'il chargeait de les porter à lapersonne désignée. Cette personne était unsieur Malassis, clerc de Me Collin de Saint-Menge,notaire à Paris, et dépositaire dutestament d'Auguste Ballet, objet de la convoitiseet du dernier crime de Castaing.
Dès les premiers momens qui avaient suivila mort d'Auguste, Castaing avait été arrêté.A peine arrivé dans la prison de Versailles,il chercha un prisonnier qui pût recevoirses confidences, et l'aider à combattre lesdifficultés de sa position en devenant unintermédiaire entre lui et les personnes qu'ilétait intéressé à engager au silence. Il crutrencontrer cet intermédiaire dans un sieurGoupil, prisonnier comme lui en apparence,mais qui, en réalité avait été placé à desseinprès de Castaing, pour provoquer ses confidences.Ce fut à ce Goupil que Castaing fit, 211sauf l'aveu de ses crimes, des révélationstrès-circonstanciées sur sa triste position, surla résolution qu'il avait prise de se suiciderpar un moyen très-subtil et très-doux, sil'autopsie du corps était à charge contre lui;sur son commerce avec une femme dont ilavait eu des enfans; sur l'amitié qui l'avaitlié avec les frères Ballet; sur les soupçons quise rattachaient à lui, et par rapport au testamentde l'aîné, et par rapport à la mortpresque subite du second; sur les cent millefrancs qu'il possédait et qui lui venaient, disait-il,d'un oncle; sur les placemens qu'il avaitfaits et qu'il lui détailla; sur les poisons qu'ilavait en sa possession; sur ceux qu'il avaitachetés dernièrement; sur le grand dangerqu'il y avait pour lui que ces faits fussentconnus, etc. Il proposa à ce même Goupilde se charger du soin d'écrire à sa mère, pourqu'elle fît, auprès de plusieurs personnes quiconnaissaient les faits relatés ci-dessus, lesdémarches nécessaires pour les déterminer àgarder le silence. Goupil consentit à tout; ilécrivit à la mère de Castaing, mais en mêmetemps il transmit à la justice les singulièresconfidences qu'il avait reçues.
212Transféré dans les prisons de Paris, Castaings'efforça de nouveau de nouer des intriguesdu même genre avec les prisonniers, pourqu'ils écrivissent au pharmacien Chevalierde ne pas dire que c'était de l'acétate de morphinequ'il avait acheté chez lui. Puis, ne sachantplus comment sortir du chaos inextricablede contradictions et de mensonges accumulésdans ses divers interrogatoires, ilprit le parti de faire le fou. Le genre de foliequ'il avait adopté consistait à boire son urineet à s'abstenir d'alimens. Mais cette aliénationsimulée fut de courte durée. Au bout de troisjours, il s'en lassa, et revint ou parut revenirà la raison.
Castaing comparut, le 10 novembre 1823,devant la Cour d'assises de la Seine; la gravité,la célébrité de cette cause avaient attiré uneaffluence nombreuse de spectateurs.
L'interrogatoire de l'accusé qui fut très-longet très-détaillé, ainsi que l'audition destémoins, vinrent corroborer la plupart descharges énoncées dans l'accusation. Interrogésur sa sortie de l'auberge à cinq heures dumatin, il répondit qu'il était allé à Paris acheterdes substances vénéneuses destinées à des expériences 213qu'il devait faire avec Auguste Balletsur des animaux de l'auberge. Il avait d'abordparlé des rats; il soutint ensuite qu'iln'avait été question que des chiens et des chatsde l'auberge, dont le bruit avait incommodéAuguste pendant la nuit.
Plusieurs pharmaciens déposèrent que Castaingavait acheté chez eux de fortes quantitésd'acétate de morphine, chez l'un vingt grains,chez l'autre dix: ce dernier achat avait eu lieule 18 septembre. Des dépositions accablantesfurent faites par des parens des frères Ballet,tant au sujet du testament que du soin queCastaing prenait d'isoler ces deux jeunesgens de leur famille. Le président ayant demandéà l'accusé pourquoi il n'avait pas crudevoir, lors de la maladie subite de son ami,faire prévenir la sœur et le beau-frère deBallet:J'étais troublé, répondit Castaing.
M. Vatrey, agent de change, déclara que, le10 octobre, l'accusé lui avait remis 70,000francs pour les placer en rentes. Les hommesde l'art furent ensuite entendus à l'occasionde l'autopsie du cadavre d'AugusteBallet. Le docteur Chaussier fonda sa dépositionà décharge sur cet axiome de jurisprudence: 214Que là où il n'y a pas de corps dedélit, il n'y a point de délit; et il soutint sonopinion avec une véhémence qui ne trouvaitd'excuse que dans son grand âge et dans sonautorité médicale. Une discussion assez longueet sans résultat positif s'engagea sur l'absorptiondes poisons. M. Chaussier déclaraqu'il était d'avis que l'acétate de morphinedevait laisser des traces de son passage dansl'estomac. M. Magendie exposa que le cas contrairelui paraissait possible, et qu'il penchaità croire que les accidens remarqués dans l'autopsiede Ballet, opération, selon lui, très-incomplète,auraient pu être produits parl'administration d'un poison.
Enfin on procéda à l'audition des plaidoieries.Me Persil, avocat de la partie civile, dénonça,au nom de M. Martignon, beau-frère d'Hippolyteet d'Auguste Ballet, l'empoisonnementdes deux frères et la soustraction du testamentde l'un d'eux. «Je pouvais, dit en terminantl'avocat, je pouvais intéresser votre cœur,en vous présentant l'infortuné Ballet luttantcontre la mort, la société alarmée redoutantles suites de cette funeste découverte des poisonsà l'aide desquels on peut donner la mort 215avec impunité: j'ai préféré ne parler qu'àvotre raison. C'est ma raison qui m'a convaincu;c'est votre raison qui doit vous convaincre.Si cette raison vous dit qu'HippolyteBallet a été empoisonné; qu'il y a eu soustractionde testament, moyennant 100,000 fr.donnés; qu'Auguste a eu le sort de son infortunéfrère, vous prononcerez la culpabilitéde l'accusé: si elle vous dit qu'il n'est pascoupable, vous rejetterez Castaing dans lasociété».
Le ministère public prit ensuite la parole.Il reprit la discussion des faits dans leur ensemble,et s'attacha principalement à prouverqu'il ne fallait pas confondre le corps dudélit avec les preuves du délit. «Que doit-onentendre, dit-il, par le corps du délit? L'illustred'Aguesseau le définit par un mot aussijuste que profond. Ce n'est, selon lui, autrechose que le délit lui-même; quant aux preuves,elles forment l'ensemble qui amène laconviction. Il y a des cas où, par la forcedes choses, les preuves accessoires du crimesont les seules possibles, et où le corps dudélit n'existe pas. C'est la doctrine des d'Aguesseau,des Séguier, de tous les criminalistes: 216quant aux preuves, elles peuvent varier àl'infini. Sommes-nous dans l'application dece principe? Oui, parce que les poisons végétauxne laissent point de traces, ou qu'ellesse confondent avec les accidens des maladiesnaturelles.
«Si vous admettez qu'il faille obtenir dansle cas d'empoisonnement par les poisons végétaux,ce qu'on appelle la preuve matérielle,c'est-à-dire, la présence du poison dans lecorps de l'empoisonné, il faut ajouter au Codepénal un article supplémentaire ainsi conçu:«Attendu que les poisons végétaux ne laissentpoint de traces, on peut empoisonnerimpunément: libre à tous de le faire.» Onvous demanderait, en d'autres termes, d'adresseraux empoisonneurs ces paroles: Maladroits!n'allez pas chercher pour poison del'arsenic; il laisse des traces: on vous dénoncerait.Prenez des poisons végétaux, empoisonnezvotre père, empoisonnez votremère, toute votre famille; vous hériterezd'eux. Et ne craignez rien, on ne vous découvrirapas: vous jouirez de l'impunité. Vousaurez empoisonné, oui; mais le corps du délit 217n'existera pas, parce qu'il ne peut pasexister.
«Ah! messieurs, si des hommes raisonnablespouvaient admettre une pareille législation;si telles pouvaient être les lois d'unpays civilisé, il faudrait fuir une pareillesociété, où il n'y aurait plus ni sûreté, nigarantie. Vous n'y seriez plus en sûreté vous-mêmes,si un effroyable exemple d'empoisonnementrestait impuni. Les conséquencesqu'aurait une aussi funeste impunité sont incalculables.Nous craindrions les conséquences,non pas de votre arrêt, il sera toujoursjuste, mais de la fatale publicité de cetteprocédure, qui a initié le public dans la connaissancedes poisons végétaux et de leurssinistres effets.»
L'avocat-général, passant à l'examen desfaits relatifs à l'empoisonnement, prouva laridicule absurdité du moyen de défense employépar l'accusé, et ayant pour objet defaire croire qu'Auguste Ballet, qui n'était pasmédecin, eût voulu faire des expériences avecdes poisons végétaux, sur des animaux, dansune maison étrangère, et dans un espace detemps qui n'était pas suffisant pour juger du 218résultat de l'expérience, puisqu'il devait lejour même repartir pour Paris.
«Songez, messieurs, s'écriait ce magistrat,à la présence du poison à côté du cadavre,à la nature de la maladie, à celle du poisonchoisi, et vous n'hésiterez pas. Voilà tout leprocès, je le répète; et tout effort pour endétourner votre attention serait superflu.
«Le poison, qu'est-il devenu? C'est à l'accuséà en justifier l'emploi. Nous prouvonssa présence; nous montrons le cadavre. Nousdemandons à l'accusé: Qu'avez-vous fait dupoison? Il l'a jeté dans les latrines, dit-il. Onne l'a pas trouvé. Et pourquoi l'a-t-il jeté?parce qu'il a été effrayé, dit-il encore, duconcours des circonstances. Raison de pluspour le garder; il aurait prouvé, en le montrant,qu'il ne l'avait pas employé. D'ailleurs,cette crainte des soupçons serait-elle naturelledans une âme honnête, de la part d'un ami,qui assiste son ami dans ses derniers momens?
«Mais voici une circonstance bien grave etbien remarquable. Une seconde ordonnancea été envoyée au pharmacien de Boulogne;nous en avons acquis la preuve. Ainsi il y a 219eu deux ordonnances portées chez ce pharmacien,et deux potions livrées par lui. Était-cecelle-là ou l'autre qui avait été empoisonnée?Voilà un trait de lumière qui fera qu'on nes'étonnera plus, lorsque le domestique Léondira qu'il n'y avait rien dans la cuillère avantd'y verser la potion. Il y avait deux potions:l'une fut empoisonnée, et ce fut celle qui futadministrée sous les yeux du nègre; l'autreétait innocente; elle fut abandonnée pourtromper la justice. On n'avertit pas la famillede l'agonie d'Auguste; l'infortuné n'étaitpas encore dépouillé. Castaing voulait lesdeux clefs d'Auguste; ce n'est que lorsqu'illes possède qu'il avertit la famille. Il remetles clefs au nègre pour les porter à Malassis;mais ce serviteur fidèle conçoit des soupçons.Il y a du louche dans tout cela, vousa-t-il dit dans son gros bon sens: il avaitraison.»
L'avocat-général rappela aussi la piétéfeinte de Castaing pendant les prières ducuré de Saint-Cloud, les mensonges et lessermens de cet accusé, lors des divers interrogatoires.«Il nous a suffi, dit-il en achevant 220de dérouler devant vous ce désolanttableau: vous avez senti jusqu'à quel pointil intéresse l'ordre social. Vous ne donnerezpas à l'empoisonneur les riches dépouillesqu'il vient réclamer de vous, tenant de chaquemain la tête d'un ami. Vous ne donnerezpas à l'empoisonnement un brevet d'encouragementet d'impunité. La société consternéea jeté le cri d'alarme; la société seravengée.»
On remarqua que l'accusé eut sans cesseles yeux fixés sur l'avocat-général pendanttoute la durée de son réquisitoire; son teintétait vivement animé, et principalement surla fin, il se livra plusieurs fois à des mouvemensd'impatience.
La cause de Castaing fut défendue avectalent par Mes Roussel et Berryer. Mais quepeuvent le zèle le plus vrai, l'éloquence la pluspuissante, contre des circonstances aussiavérées, contre des faits si peu douteux,tranchons le mot, contre des preuves si irrécusables?
Les jurés eurent à délibérer sur les troisquestions suivantes:
221Edme-Samuel Castaing est-il coupabled'avoir, dans le courant d'octobre 1822, àl'aide de substances vénéneuses, causé lamort d'Hippolyte Ballet?
Est-il coupable d'avoir, de complicitéavec Auguste Ballet, détruit le testamentd'Hippolyte Ballet?
Est-il coupable d'avoir, les 30 mai et1er juin, à l'aide de substances vénéneuses,causé la mort d'Auguste Ballet?
La délibération du jury dura près de deuxheures. La déclaration fut négative sur lapremière question, et affirmative sur lesdeux autres. Pour la dernière question,il n'y eut qu'une majorité de sept voix contrecinq; mais la Cour se réunit, à l'unanimité,à la majorité du jury.
Alors on fit rentrer Castaing dans la salled'audience. Sa démarche était ferme et assurée;il entendit, sans changer de couleur, lalecture de la déclaration du jury et les conclusionsdu ministère public tendantes à l'applicationdes peines portées par la loi. Sur la demandedu président s'il avait quelque choseà dire sur cette application, il répondit d'unevoix forte:
222«Non, M. le président; je saurai mourir,quoique je sois bien malheureux, et quoiquedes circonstances fatales m'entraînent dans latombe! J'irai retrouver mes deux amis. Onm'accuse de les avoir assassinés lâchement.....mais il y a une Providence! S'il y a quelquechose de divin dans l'être qui vit, ce quelquechose ira vous retrouver, ô mes amis, Auguste,Hippolyte! Ce ne sont point de vainesdéclamations, je n'implore point votre miséricorde;je n'implore rien de ce qui est humain(élevant ses mains vers le ciel); mon espéranceest maintenant dans la Divinité. Jemarcherai avec délices à l'échafaud..... parceque ma conscience ne me reproche rien,parce que ma conscience ne m'accusera pas,lors même que je sentirai..... (Il porta lesmains à son cou.) Hélas! il est des chosesqu'on éprouve et qu'on ne peut exprimer.»Il ajouta d'une voix affaiblie: «Vous avezvoulu ma mort; la voilà...»
L'avocat de la partie civile prit, d'une voixaltérée, des conclusions tendantes à la nullitédu testament d'Auguste Ballet; et la Cour seretira de nouveau pour délibérer sur l'applicationde la peine.
223Pendant ce temps, les jurés étaient restésappuyés sur leurs bancs dans un morne silence.La nuit était fort avancée; les bougiesqui commençaient à pâlir, la sombre lueur deslampes épuisées, tout concourait à donner àcette scène un aspect lugubre et déchirant.Me Roussel, l'un des avocats du prévenu,fondait en larmes. Castaing se pencha verslui; son accent et ses gestes étaient pleinsd'énergie. «Allons, lui dit-il, rassurez-vous,Roussel; regardez-moi: je ne pleure pas. Jevous remercie des efforts que vous avez faitspour ma défense; vous avez cru à mon innocence,je suis innocent en effet... Embrassezmon père, ma mère, mes frères... (Avec unaccent douloureux.) ma fille... Vous me lepromettez, n'est-ce pas?»
Puis, s'adressant aux jeunes avocats placésdans le parquet:
«Et vous, jeunes gens, qui avez assisté àmon jugement, vous, mes contemporains, assistezaussi à mon exécution. Ma fermeté nese démentira pas; une prompte mort est laseule grâce que je demande... Je rougiraisd'implorer la clémence...»
La Cour alors rentra en séance, et le président 224lut, d'une voix très basse, l'arrêt quicondamnait Castaing à la peine de mort. Cetarrêt le condamnait en outre à payer la sommede cent mille francs, à titre de dommages etintérêts à la partie civile, en raison du préjudicequ'il devait réparer.
Cette effrayante et mémorable procédureavait duré huit jours entiers, tant elle demandaitd'efforts de la part des magistrats pour lesamener à découvrir la vérité!
Castaing se pourvut en cassation contrel'arrêt de la Cour d'assises, et la Cour suprêmes'occupa de cette affaire, le 4 décembresuivant. Les trois moyens de nullité surlesquels se fondait le pourvoi de Castaing,malgré l'appui que leur prêta Me Odilon-Barrot,ne furent pas jugés admissibles par laCour, qui, en conséquence, rejeta le pourvoi.
Le 6 décembre, deux jours après le rejetde son pourvoi, Castaing fut transféré des prisonsde Bicêtre, où il avait été conduit lelendemain de sa condamnation, à la Conciergerie.Pendant tout le temps qu'il avait passéà Bicêtre, il avait été l'objet de la surveillancela plus active, parce que l'on craignait qu'iln'attentât à ses jours. Cette crainte n'était pas 225sans fondement, s'il est vrai, comme on l'adit, que la boîte d'une montre qu'on cherchaà lui faire passer du dehors, et qui futsaisie, contenait du poison. Quoi qu'il en soit,lorsqu'on vint lui annoncer sa translation àParis, il fallut le réveiller d'un sommeil profond.Il paraît qu'il ne s'abusa pas sur lemotif de cette visite, car il dit aussitôt: «Jevois ce que c'est.»
Arrivé à la Conciergerie, il écrivit à son anciennemaîtresse une longue lettre, remarquablepar un mélange confus d'idées religieuseset philosophiques. Il se fit ensuite conduire àla chapelle, et s'entretint avec le prêtre quidevait l'exhorter à la mort. Comme il avaittémoigné le désir de voir encore une fois sonpère et sa fille, l'autorité s'empressa de donnerla permission nécessaire pour cette entrevue;mais, par des motifs demeurés inconnus,elle n'eut pas lieu. Castaing demanda parécrit la bénédiction de son père, qui lui futenvoyée. L'heure de l'exécution avait étéavancée. A cette époque, c'était ordinairementà quatre heures que l'on exécutait lescondamnés. On vint, un peu avant deux heures,annoncer à Castaing que l'heure fatale 226était arrivée. A cette nouvelle, ses forces l'abandonnèrentun instant, et il parut vivementregretter les deux heures dont, selonlui, sa vie se trouvait abrégée. A sa sortie dudernier guichet de la Conciergerie, il parutentendre sans beaucoup d'émotion les murmuresde la foule qui de toutes parts se précipitaitdans la cour du Palais-de-Justice.Il s'élança alors sur le crucifix, l'embrassaavec force et à plusieurs reprises. On futobligé de le monter à bras sur la fatale charrette.Pendant qu'on le liait, il promenait sesregards autour de lui avec un air assez tranquille;mais, pendant le trajet du Palais à laplace de Grève, son maintien fut loin de conserverla même assurance: il sembla que son couragel'eût tout-à-coup abandonné. Son visage,jusque-là fortement coloré, se couvrit d'unepâleur mortelle; sa tête, cédant aux secoussesde la charrette, tombait sur l'épaule du confesseur,avec qui néanmoins il conversait detemps en temps, et dont il paraissait écouterattentivement les exhortations.
Arrivé au pied de l'échafaud, il tomba plutôtqu'il ne se mit à genoux, et demeura danscette attitude pieuse près de quatre minutes. 227Il n'eut pas la force de se relever, et deux aidesde l'exécuteur furent obligés de le soutenirpour monter sur l'échafaud.
Cette condamnation de Castaing, commeempoisonneur, donna lieu, dans le temps, àdes opinions diverses. Les uns, et ce fut leplus grand nombre, n'hésitaient pas, tout enplaignant une famille si digne d'intérêt et decompassion, à regarder Castaing comme coupable;les autres, à la tête desquels se trouvaitun grand nombre de médecins, déclarèrenthautement qu'il mourait innocent.D'après toutes les particularités du procèsque nous avons rapportées, et jugeant sousla seule influence de notre conscience, nouspenchons à croire que cette opinion procédaituniquement d'un esprit de corps mal entendu.On a vu à peu près la même chose, lorsdes crimes du curé Mingrat: comme si unecorporation quelconque ne se nuisait pas plutôtqu'elle ne sert ses vrais intérêts, en protégeantcelui de ses membres qui s'est rendudigne de la vindicte des lois!
Quant à nous, notre opinion sur cette déplorableaffaire est exprimée tout entière par 228ces paroles de M. Persil, avocat de la partiecivile:
«C'était, dit l'accusé, pour faire des expériencesqu'il a acheté de l'acétate de morphineet de l'émétique, qu'il a opéré le mélange deces substances. Mais en admettant cela, lesexpériences n'ont pas été faites; et si Castaingne nous montre pas, ne nous indique pas cequ'est devenu le poison qu'il a acheté engrande quantité, et qu'on n'a pas trouvé oùil prétend l'avoir jeté, il faudra bien en conclureque c'est ce poison qui a donné la mortà Auguste Ballet.»
La procédure à laquelle donna lieu le crimedont nous allons parler, se fit surtout remarquerpar la bizarrerie des faits et par les étrangesrévélations, au moyen desquelles la justice,après avoir fait long-temps d'infructueusesrecherches, arriva enfin sur la trace des coupables.
Un assassinat avait été commis, le 20 mai1823, entre sept et huit heures du soir, ruedu Faubourg du Roule, n. 45, sur la personned'une femme de quatre-vingts ans, dite lamère Jérôme. A la suite de cet assassinat, onavait enlevé toute l'argenterie de la victime;mais on avait oublié une somme de douzecents francs environ, qui fut retrouvée dansun de ses tiroirs.
Dans les premiers momens, la connaissancedes auteurs de ce forfait échappa aux 230investigations judiciaires; mais enfin les soupçonsatteignirent Louis-Marie Lecouffe, âgéde vingt-quatre ans, tailleur d'habits, et samère, la veuve Lecouffe, qui tous deux demeuraientdans la même maison que la mère Jérôme.La mère et le fils furent arrêtés et misen accusation. Le fils était prévenu d'avoircommis le crime, et la mère d'y avoir excitéson fils par menaces et abus d'autorité, le menaçant,s'il refusait de s'emparer du trésor dela mère Jérôme, de s'opposer au mariage qu'ilprojetait, et qui en effet fut célébré trois joursaprès l'assassinat.
Lecouffe, du moment qu'il fut détenu, necessa de donner des marques de folie vraieou simulée. A l'en croire, il n'avait fait sesrévélations que par ordre exprès de l'ombrede son père, mort depuis quatre ans, et quis'était présentée à lui dans sa prison, accompagnéede l'ange Gabriel. Tous ses interrogatoiresfurent remplis de ses prétendues conversationsavec le spectre, qui lui avait commandé,comme à un autre Hamlet, de dévoiler et depunir le forfait de sa mère. Lecouffe poussamême la démence ou la fourberie jusqu'àsupplier les geôliers de son cachot de boucher 231le trou par lequel il prétendait voir arriver cesapparitions importunes.
Les accusés furent traduits devant la courd'assises de la Seine, le 11 décembre 1823.Les dépositions des témoins qui furent entendusétablirent la vérité des faits dans lesens de l'accusation; mais l'accusé Lecoufferejeta constamment tout l'odieux du crimesur sa mère.
Ce spectacle d'un fils et d'une mère qui serenvoyaient mutuellement le poids d'un horribleforfait, et qui, suivant l'expression énergiquedu ministère public, se poussaient l'unl'autre vers l'échafaud, avait plus d'une foisfait frémir l'auditoire.
Enfin, après trois audiences consécutives,le jury prononça la culpabilité de Lecouffesur toutes les questions qui lui furent posées;la mère, acquittée sur la question de complicitéd'assassinat, fut déclarée coupable derecel d'objets volés, avec connaissance que levol avait été accompagné d'homicide volontaire,mais sans savoir que l'homicide avaitété commis avec préméditation et guet-à-pens.Tous les deux furent condamnés à la peinede mort.
232La mère et le fils se pourvurent en cassationcontre le jugement qui les condamnait;mais leur pourvoi fut rejeté. Le 24 janvier 1824fut le jour fixé pour leur exécution. La mèrefut amenée, dès le matin, de sa prison deSaint-Lazare à la Conciergerie, et le fils arrivade Bicêtre quelques instans après. Ils furentmis tous deux dans une prison séparée; etaprès qu'ils eurent entendu lecture de l'arrêtportant rejet de leur pourvoi, deux ecclésiastiquesvinrent leur apporter les secours de lareligion. Lecouffe, qui s'était préparé à ce fataldénouement, les reçut avec reconnaissance etcontrition; sa mère montra d'abord moins derésignation et de fermeté, mais les exhortationsdu vertueux ecclésiastique ramenèrentpeu à peu l'espoir de la clémence divine dansson âme coupable. Les deux condamnés passèrenten prières tout le temps qui précédal'exécution. A quatre heures précises, ils montèrentdans la charrette. Arrivée au pied del'échafaud, la femme Lecouffe descendit lapremière, monta les degrés d'un pas mal assuré,et se livra aux exécuteurs sans avoir jetéun seul regard en arrière pour voir son fils.Lecouffe embrassa deux fois son confesseur, 233et se dirigea vers l'échafaud d'une marcheassez ferme. Si quelque chose peut diminuerl'horreur qu'inspire tout criminel aux âmeshonnêtes, c'est le repentir qu'ils manifestentà leur dernier moment; celui que témoignèrentla mère Lecouffe et son fils fut un éloquentcommentaire du spectacle de leur exécution,qui avait attiré une foule immense.
Henri Feldtmann, ouvrier tailleur, avaitune fille nommée Victoire, qui était encoreen nourrice à l'époque de la mort de sa mère,arrivée en 1801.
Peu de temps après le décès de sa femme,Henri Feldtmann forma une liaison illégitimeavec Madeleine Léger. Il en eut une fille naturellenommée Élisabeth-Constance. Au viceprès qui avait présidé à cette nouvelle union,le ménage de Feldtmann avait toutes les apparencesde la régularité: Madeleine Légerremplissait les devoirs de mère, non seulementà l'égard de sa fille, mais à l'égard de la jeuneVictoire.
Feldtmann donna pendant plusieurs annéesdes leçons et des exemples de vertu à ses deux 235filles. Professant la religion réformée, il confiases deux filles aux soins de M. le pasteurGœpp. Cet homme respectable fut frappédes excellentes qualités qui distinguaient Victoire.La modestie de cette jeune personne,sa candeur, son sincère désir de pratiquer lavertu, étaient en effet bien dignes de remarqueet d'admiration. A l'époque de la premièrecommunion, M. Gœpp promit solennellementà Victoire de l'entourer de sa bienveillanceet de sa protection.
Mais cette intéressante fille, étant parvenueà l'adolescence, eut le malheur d'inspirerà son père les premiers sentimens d'unepassion incestueuse. Cette horrible passionse développa prodigieusement dans le cœurde Feldtmann. Nous ne retracerons point lesefforts de Victoire pour cacher à tous les yeuxla coupable faiblesse et la turpitude de sonpère, sa résistance à toutes ses tentatives criminelles,enfin sa retraite de la maison paternelle,accompagnée de sa sœur et de MadeleineLéger, lorsqu'elle eut acquis l'affreuseconviction que la fuite pouvait seule la soustraireà la brutalité de Feldtmann.
Mais celui-ci, après beaucoup de recherches, 236parvint à découvrir la maison où sesfilles et Madeleine Léger s'étaient réfugiées.Il se présenta plusieurs fois à leur nouveaudomicile pour les engager à rentrer avec lui.Elles s'y refusèrent constamment, et principalementVictoire. Enfin il se rendit chez ellesune dernière fois, le lundi 24 mars 1823, etvoici en quels termes l'acte d'accusation retracela catastrophe qui termina cette fataleentrevue.
Après avoir acheté un couteau de cuisinesur le quai dit de laFerraille, Feldtmann serendit chez ses filles. Celles-ci étaient levées;la fille Léger était encore couchée: elle seleva aussitôt. On offrit à Feldtmann à déjeûner;il accepta, et prit, comme ses convives,une tasse de café. Après ce repas, il entamale sujet ordinaire de ses conversations; ilpressa, supplia ses enfans et la fille Léger derentrer avec lui. Même refus de la part dechacune d'elles; même opposition calme,respectueuse, mais invariable de Victoire.
La famille était réunie autour de la cheminée;Victoire était assise d'un côté, la filleLéger était au coin vis-à-vis, et la jeune Élisabethse trouvait au milieu. Feldtmann était 237debout, le dos appuyé contre la cheminée.Tous ses regards étaient concentrés sur safille aînée.
Après environ deux heures de débats, Victoiredéclara avec fermeté à son père qu'elleaimerait mieux mourir que de retourner aveclui.Tu seras cause que je mourrai sur l'échafaud!répliqua Feldtmann avec une fureurconcentrée. Cette menace positive d'un assassinatprochain n'ayant point ébranlé cettejeune et vertueuse fille, Feldtmann reprit:Tu es obstinée... tu seras cause de ma perte. Etaussitôt il tira de sa poche de côté le couteaude cuisine qu'il y tenait caché, et le plongeatout entier dans la poitrine de Victoire.
A ce spectacle, Élisabeth reste immobile destupeur. Feldtmann retire du sein de sa filleaînée son couteau tout fumant, et se prépareà frapper sa fille cadette. A cette vue, la mèrese jette sur le bras de l'assassin, dérange ladirection du coup et en affaiblit la violence.Élisabeth est frappée, mais moins dangereusement.Une lutte horrible s'établit entre Élisabethet la fille Léger d'une part, et Feldtmannde l'autre. La fille Léger est frappée àson tour, mais sa blessure est légère. Des voisins 238accourent au bruit; on arrête le meurtrier.Celui-ci laisse échapper son couteau ensanglanté,et proteste qu'il n'a pas envie deprendre la fuite.
Cependant la malheureuse Victoire, quiperdait son sang à flots, avait eu encore laforce d'ouvrir la porte et de se traîner jusqu'aupalier du premier étage, où elle étaittombée à la renverse et sans connaissance.Peu d'instans après, elle avait cessé d'exister.
En conséquence de ces déplorables faits,Feldtmann fut traduit devant la cour d'assisesde la Seine, et comparut devant ce tribunal,le 23 avril 1823.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation,Madeleine Léger, appelée comme témoin,s'évanouit, vaincue par les émotions qu'elleéprouvait. Quant à Feldtmann, il conservaun calme imperturbable, et son interrogatoirese fit remarquer par l'incohérence desexplications qu'il donna, et par le scandalede plusieurs imputations qu'il présenta commemoyens de défense. Il nia opiniâtrément qu'ileût éprouvé un sentiment coupable pour safille Victoire; il ne craignit pas de lui imputerde graves désordres dans sa conduite, sous 239le rapport des mœurs et de la probité; il accumulaégalement les imputations les plusgraves contre Madeleine Léger.
Entre toutes les dépositions, celle du pasteurGœpp excita un intérêt particulier. Ilrendit compte de ses rapports avec la familleFeldtmann dont il avait été le bienfaiteur; ilparla des terribles confidences qui lui avaientété faites, soit par la mère de Feldtmann, soitpar Victoire elle-même, au sujet des tentativescriminelles dont cette dernière avait étél'objet; il énonça les démarches qu'il avait crudevoir faire à la préfecture de police pourprévenir les excès que l'on pouvait redouterde la part de l'accusé. M. Gœpp ajouta qu'àdiverses époques, et surtout lors de la dernièreentrevue qu'il avait eue avec Feldtmann(la veille du crime), cet homme ne lui avaitpas semblé jouir de la plénitude de ses facultéslorsqu'il s'agissait de ses relations avec safille; qu'il l'avait considéré comme un de ceshommes dominés par une idée fixe, et qui nesont plus maîtres de leur imagination, lorsqu'ellevient à s'arrêter sur cette idée.
Après quelques autres dépositions moins 240importantes, M. l'avocat-général soutint l'accusation,discutant d'avance le moyen uniquequi pouvait être présenté au nom de l'accusé.Il prouva qu'une passion, une passioninfâme, à quelque degré qu'elle fût portée,ne pouvait servir d'excuse à un crime. Vainementle défenseur, nommé d'office, fit-il tousses efforts pour soustraire Feldtmann à lapeine capitale, en écartant les circonstancesde la préméditation, et en cherchant à établirqu'il avait été entraîné à ce crime par un ascendantirrésistible plutôt que par l'effet desa volonté; le jury, après une longue délibération,déclara Feldtmann coupable sur toutesles questions, tant d'assassinat prémédité,consommé sur la personne de sa fille Victoire,que de tentatives d'homicide contreson autre fille, Élisabeth, et Madeleine Léger.Le résultat de cette réponse fut la condamnationà mort de Feldtmann.
L'inconcevable sang-froid que ce malheureuxavait montré dans le cours des débatsne se démentit point en cet instant fatal.
Feldtmann se pourvut en cassation; maisson pourvoi ayant été rejeté, il subit son supplice 241le 21 mai, en place de Grève. Dans cethorrible moment, toute son impassibilité l'avaitabandonné; il fallut que les exécuteurs l'aidassentà monter les degrés de l'échafaud, etl'on peut même dire qu'il était mort avantd'être décapité.
En 1823, la ville de Chartres fut le théâtred'un double meurtre, qui frappa de terreurtous les esprits. La mauvaise conduite, la débaucheet la cupidité, sources ordinaires detant de désordres, avaient armé les principauxassassins. Tout portait à croire que plusieurs deleurs complices n'étaient point sous la mainde la justice. Il est donc facile de s'expliquerl'effroi général, en présence des dangersauxquels chacun pouvait être exposé. Voici lesfaits qui ont été révélés par l'instruction dece procès.
243La dame Aillet, propriétaire à Chartres,âgée de plus de quatre-vingts ans, et la filleLouise Goussard, sa domestique, âgée decinquante-huit ans environ, habitaient seulesune maison, rue des Grenets, dans le voisinagedu cloître Saint-Aignan, au centre de laville. Cette maison est située entre cour etjardin; les murs de la cour s'élèvent sur larue à environ treize pieds de hauteur; de lacour on entre dans un petit corridor fermantsur la rue par une porte vitrée, et dans lequeldonne la porte de la chambre où couchaientla dame Aillet et sa domestique. Ledimanche 22 juin 1823, un peu avant septheures du matin, la fille Chifflet, laitière,étant venue, suivant son usage, apporter dulait, sonna vainement à plusieurs reprises;personne ne lui répondit. Elle conçut des inquiétudesqu'elle communiqua dans le voisinage.On prit des renseignemens; on passadans le jardin, on trouva les portes et lescontrevents exactement fermés de ce côté,on n'entendit aucun bruit dans l'intérieur dela maison, et l'on appela plusieurs fois, maissans succès. Les inquiétudes croissant, l'autoritéfut avertie; alors on monta à l'aide d'une 244échelle au haut du mur donnant sur la rue,et l'on aperçut une autre échelle dressée lelong de ce mur, dans l'intérieur de la cour.Dès ce moment, on ne douta plus que la dameAillet et sa domestique n'eussent été assassinées.La porte de la rue fut ouverte, et l'onentra; aucune des portes de l'intérieur n'étaitfermée. On trouva dans une chambre lescorps de la dame Aillet et de sa domestiqueétendus sans vie au pied des deux lits, nuspieds, en chemise et baignant dans leur sang.La dame Aillet avait à la tête deux longueset profondes blessures, faites avec un instrumenttranchant; la domestique était percéede dix blessures, paraissant faites avec uncouteau long et fort aigu, dont huit à la partiegauche de la poitrine et deux à la main gauche.La disposition des lits montrait que lesdeux victimes s'étaient levées spontanémentet avaient été frappées dans la chambre; uneveilleuse brûlait encore; un seul fauteuil étaittaché de sang, un autre était brisé en partie:une commode placée dans la chambre, avaitété forcée et un tiroir ôté. Les assassins étaiententrés dans deux cabinets voisins, dans l'undesquels fut trouvé un couperet teint de 245sang: on y avait ouvert une armoire à linge,mais rien ne parut y avoir été dérangé; l'armoireà l'argenterie parut également intacte;on n'avait touché, ni à un coffre-fort fermé,dans lequel se trouvèrent douze mille quatrecent vingt-cinq francs, ni à une somme dedeux cents francs, placée dans le tiroir d'unepetite table, non fermée à clef, ni même àcelle de trente-six francs, exposée en évidencesur une tablette. Enfin, tout indiquait queles meurtriers avaient fait des recherches, etqu'un événement fortuit les avait forcés deles abandonner pour fuir précipitamment. Onne put s'assurer s'ils avaient pris de l'argent,mais on ne tarda pas à reconnaître qu'ils avaientemporté deux montres d'or accrochées à lacheminée; une chaîne d'acier, attachée à l'unede ces montres, en avait été arrachée et lancéeà terre. Ces deux montres étaient de formeancienne; l'une des deux était à répétitionet portait une chaîne d'or ainsi qu'une petiteclef et un cachet en or: le couperet, l'un desinstrumens du crime appartenait à la dameAillet; l'instrument aigu, dont la domestiqueavait été frappée, ne fut point retrouvé. L'échelleavait été apportée d'une maison peu 246éloignée, qui était alors en réparation. La positionde cette échelle dressée contre le murde la cour, et des dégradations récentes faitesà une corniche qui est au-dessus de la portede la rue en dehors, indiquaient que les assassinss'étaient retirés par ce chemin, et l'on futconfirmé dans cette opinion en reconnaissantque toutes les ouvertures sur le jardin étaientexactement fermées dans l'intérieur. Le crimeétait donc évident; il avait été commis pardeux personnes au moins: la différence desinstrumens avec lesquels avaient été frappéesles deux victimes le démontrait. Il était probable,en outre, qu'un complice veillait dansla rue, pour prévenir toute surprise et donneravis du moindre danger.
Ce soupçon fut confirmé par la dépositionde plusieurs témoins, dont l'un déclara que,la nuit où le crime fut commis, vers uneheure du matin, il avait entendu un grandcri, puis le bruit de la sonnette de madameAillet, tirée avec force, ensuite deux autrescris. Cette sonnette était sans doute tirée parle complice pour avertir que les cris étaiententendus au dehors. Le même témoin ajoutaque, vers une heure et demie, plusieurs personnes, 247marchant très-vite, avaient passé sousses fenêtres, venant de la rue des Grenets. Unautre témoin avait vu, à cette même heure,dans la rue Saint-Michel, voisine de celle desGrenets, quatre hommes, portant des blousesbleues et des souliers ferrés, courir très-vitevers la porte Saint-Michel.
Pendant quelque temps, on n'eut aucuneidée fixe sur ceux qui pouvaient être les auteursde ce crime; mais par suite de quelquesrenseignemens, des soupçons s'élevèrent surBouin dit Lapalette: on arrêta une fille Curotavec laquelle il vivait depuis trois ans. Cettefille avait d'abord déclaré que Lapaletteétait sorti de chez lui le samedi soir, qu'iln'était rentré que le lendemain, à sixheures du matin. Ensuite, pressée par lesquestions qui lui furent faites, elle ajoutaque le vendredi matin, dès trois heures,un nommé Fréon était venu trouver Lapalette;qu'ils avaient passé ensemble la journée,la nuit suivante, toute la journée dusamedi, et qu'ils étaient sortis tous deuxle samedi soir. Sur cette déclaration, Fréonet Lapalette furent également arrêtés. Il est 248utile de faire connaître ici plus particulièrementces deux individus.
Lapalette avait toujours été un mauvaissujet, redouté de ses camarades à cause desa force et de sa brutalité. Il avait été condamnécorrectionnellement pour vol, et suspenduplusieurs fois de sa place de portefaixà Chartres, à cause de sa mauvaise conduite;il venait d'être supprimé définitivement, pourabus de confiance, et était réduit, les joursde marché, à suivre les voitures de blé, pouravoir la paille.
Fréon n'avait pas une réputation meilleure.A l'âge de quinze ans environ, il avait volé unemontre et de l'argent; étant ensuite entré auservice militaire, en 1807, il fut condamné àtrois ans de travaux publics, pour vol d'argentcommis à son corps. Revenu à Chartres, ils'était marié avantageusement et avait prisl'état de perruquier-parfumeur; mais il avaitmal vécu avec sa femme et dissipé tout sonavoir. Il se livrait au braconnage des rivières,et fut poursuivi plusieurs fois pour ce délit. Ilfit aussi de faux billets, mais son père les remboursa,et l'affaire fut assoupie. Il connaissait 249parfaitement la maison de la dame Aillet, sonpère y ayant été employé comme perruquier.Dix jours avant le crime, il avait abandonnéson domicile et mené une vie errante, se cachantsans cesse aux yeux de sa famille: enoutre, plusieurs propos qu'il avait tenus àdifférentes reprises montrent qu'il roulaitsouvent dans son esprit des projets funestes,et qu'il se complaisait dans les idées les plussombres et les plus sinistres. Ainsi, vers 1817ou 1818, il disait au sieur Levassor en le rasant:«Quand vous serez dans votre nouveaudomicile, rue du Puits-Berchot, je pourrai,en l'absence de votre femme, vous couperle cou en vous rasant. Je vous mettrais unrasoir dans la main, alors je deviendrais lemaître dans la maison; j'y prendrais toutce qui me conviendrait; j'y resterais enferméjusqu'à la nuit; je sortirais ensuite. Puis lelendemain, on fait ouvrir vos portes, et l'ondit: M. Levassor s'est suicidé!» Mais une choseplus directe à l'assassinat actuel, et qui prouveque Fréon le méditait depuis long-temps,c'est qu'en 1813, il fit au sieur Basin, lequelle déclara dans l'instruction, la propositionformelle d'assassiner de concert avec lui, les 250sieur et dame Aillet et leur domestique, et deles voler, ajoutant qu'ils avaient beaucoupd'argent, qu'il connaissait les êtres de la maison,et que rien ne serait plus facile; puis il fitun détail circonstancié des moyens qu'ils emploieraient.Sur le refus d'indignation quefit le témoin, il insista et lui dit: «Viens à lapêche avec moi lundi prochain; nous raisonneronsde tout cela et nous prendrons jour.»Enfin, dans le courant de mai 1823, Fréondit à un témoin qui se plaignait de n'avoirpas d'argent: «Si vous aviez du courage!... Maisil n'est pas héréditaire dans votre famille.»
C'est avec de pareils antécédens que le 11juin, à la suite, selon lui, d'une scène dejalousie qu'il aurait eue avec sa femme, Fréonquitta son domicile et se rendit à Paris. Ilétait sans argent; dès son arrivée il va chezun sieur Cornut, ancienne connaissance; illui dit qu'il n'a que deux francs, le charge demettre des habits en gage et en retire vingtfrancs; plus tard, il fait vendre encore poursept francs d'effets, et le mercredi 18 juin,prêt à retourner à Chartres, comme il n'avaitplus d'argent, il laisse au même témoin d'autreseffets et reçoit de lui cinq francs; il lui 251annonce en même temps qu'il part pour Chartres,qu'il sera revenu le dimanche ou le lundisuivant, ou qu'il sera mort; qu'il apporterade l'argent et une montre d'or, et il lui déclaradepuis qu'il emportait alors un couteautrès-pointu qu'il avait acheté six sous sur lequai de la Ferraille, et que ce couteau luiservirait à se percer le cœur, en présence deson père, s'il ne réussissait pas à se procurerde l'argent. Le 19 juin, à huit heures du matin,il arrive à Saint-Piat, à trois lieues deChartres, y passe la journée, y fait quelquesdépenses qu'il ne peut payer qu'en partie,avouant qu'il n'a que deux francs, et il demeuredébiteur d'un litre de vin. Il attendexprès six heures du soir pour se rendre àChartres, disant qu'il ne veut y entrer quede nuit, pour n'être pas reconnu. Arrivé danscette ville à dix heures du soir, il ne va paschez lui: il va frapper à la porte de Lapalette.Mais, effrayé par la voix d'un locataire de lamaison, il se sauve, rôde une partie de la nuit,et dès trois heures du matin, il entre chezLapalette. A peine sont-ils réunis, qu'ils sortentensemble; ils vont d'abord du côté desFilles-Dieu. Vers cinq heures, Lapalette rentre 252chez lui, il s'emporte contre la fille Curot,l'injurie, et cependant lui dit à voix basse:Tais-toi! tu es une mauvaise langue; puis encore:Veux-tu bien te taire! veux-tu bien tetaire! Il retourne de là joindre Fréon, et ilsse rendent ensemble à Morancez dans le cabaretde Laigneau, à qui ils disent qu'ils viennentde se rencontrer par hasard en pêchant.Ils y passent la journée à manger et à boire,et projettent ensemble un voyage à Paris. C'est làque Lapalette, causant avec un témoin, sortavec lui du cabaret, cherche d'abord à luireprésenter son état comme misérable et sansressources, et ajoute:Laisse faire: dans peude temps, je ne manquerai de rien; nous noussoutenons, Fréon et moi. Si tu étais un bonenfant, je te confierais quelque chose. Ils fontdans ce cabaret une dépense de huit francs.Fréon ne la paie pas, engage Laigneau àvenir chercher son argent chez lui, et se retireavec Lapalette à huit heures du soir, endisant: «Nous nous en allons, parce que nousavons affaire ensemble.» Il retourne chez Lapalette,et Fréon, qui n'était revenu à Chartres,à ce qu'il prétend, que pour voir unemaîtresse qu'il avait, et qui ne voulait y aller 253que la nuit, de peur d'être reconnu, n'y vacependant pas; il ne se rend point non pluschez lui, mais il passe la nuit chez Lapalette.
Le lendemain samedi 21, ils restent toutela journée sans sortir: la fille Curot est aveceux; Lapalette s'occupe à raccommoder sesguêtres; Fréon ne fait rien, et paraît plongédans de profondes rêveries. La misère esttelle parmi eux, que la fille Curot est obligéed'aller vendre deux chaises pour subsisterpendant la journée, et cependant Fréon dit,dans la conversation, qu'il va acheter un fondsde boutique, moyennant huit cents francs. Ilpromet trente francs à Lapalette, qui se plaintde n'avoir pas de quoi payer son loyer, et lafille Curot s'étonnant d'une pareille promesse,il lui répond:Qu'est-ce que cela vous fait?Il lui dit encore qu'il était venu à Chartrespour faire de l'argent en vendant des effets;que la personne chargée de cette vente avaitdemandé toute la journée du samedi, et qu'ilne pourrait toucher des fonds que vers neufheures et demie du soir. Du reste, il n'indiqueni les effets qu'il peut vendre, ni le mandatairequ'il en avait chargé.
Le soir étant venu, Fréon, sans s'embarrasser 254d'aller chercher le produit de sa prétenduevente, sort avec Lapalette à dix heures.Tous deux avaient des souliers ferrés;Fréon avait un chapeau rond, une vestebrune, un pantalon marron. Lapalette portaitun bonnet de police bleu, un gilet rond ennankin blanchâtre, un pantalon d'été bleu;la fille Curot prend toutes les précautions nécessairespour qu'ils ne soient pas aperçus,au point même d'aller faire, de neuf à dixheures et demie du soir, le guet deux à troisfois sur le pas de la porte, pour voir s'ils peuventsortir sans être vus, et Fréon se couvrede la blouse de Lapalette: celui-ci prend ensortant la précaution bien singulière de fairecoucher la fille Curot et de l'enfermer à clefdans sa chambre. Où vont-ils ensuite? Fréonprétendait qu'il était allé seul au grand faubourgpour tâcher de voir sa maîtresse, disantà Lapalette de venir l'y rejoindre; quen'ayant pas rencontré sa maîtresse, il étaitrevenu chez Lapalette qui était sorti; qu'ilavait été le rejoindre dans le tertre Saint-François;qu'ils sont aussitôt sortis ensemblede la ville, et se sont dirigés vers l'ancienneroute de Paris.
255De son côté, Lapalette soutint que Fréonne lui avait pas dit de venir le rejoindre dansle grand faubourg, mais simplement de l'attendredans le tertre Saint-François; que, nele voyant pas venir, il était prêt à s'en retournerlorsqu'il le vit enfin arriver; qu'ils allèrentensemble à Lucé, village voisin pour voir lafilleule de la femme Fréon; qu'ils y rôdèrentquelque temps et revinrent par les promenadesà la route de Paris, qu'ils suivirent jusqu'aubois d'Oisême, où ils se séparèrent. Ilsdirent tous deux qu'ils avaient quitté Chartresvers onze heures et qu'ils n'avaient point étéce soir-là dans les environs du cloître Saint-Aignan.Ces deux versions ne s'accordaientpas, elles se contredisaient même formellement;car Fréon soutenait qu'ils n'étaientpoint allé à Lucé, mais qu'ils étaient sortisde la ville pour gagner la route de Paris. Ellesfurent de plus démenties par l'instruction.En effet, le samedi soir, vers dix heures etdemie, des témoins virent dans le cloître deSaint-Aignan, près duquel est située la maisonde la dame Aillet, deux hommes dont le signalementse rapportait entièrement à celui desaccusés. Trois autres témoins reconnurent 256positivement Lapalette en ce même endroit.On le vit, à onze heures, passer du cloître Saint-Aignandans la rue des Grenets, et c'est versune heure que le crime fut commis. Dans cettenuit fatale du 21 au 22 juin, Fréon qui, depuisdeux jours, était avec Lapalette et ne l'avaitpas quitté depuis son retour, se sépare tout-à-coupde lui et part à pied pour Paris; il vajusqu'à Ablis. Là, il quitte la route et gagneRambouillet, où il dit être arrivé à dix heures,mais il est constant qu'il n'y arriva qu'àtrois ou quatre heures après-midi; il entreaussitôt dans une auberge, y reste trois heures,faisant voir la plus grande fatigue, et prendle soir même la diligence de Paris, où il arrivele 23 au matin. A peine arrivé, il se rend chezCornut, dont il a été question ci-dessus, etlui fait voir une montre d'or de forme ancienneà répétition, garnie d'une chaîne d'or. Il annoncevouloir la changer; il dit qu'il a apportétrois cents francs de chez lui; qu'y étantarrivé vers neuf heures et demie du soir, sonpère était venu lui ouvrir la porte, et qu'enl'absence de sa femme, il avait fait ouvrir laporte d'une armoire par un serrurier, pourprendre ces trois cents francs, et cependant 257il est constant que, depuis long-temps, il n'avaitpas mis le pied chez lui. Il montre ensuitecent cinquante francs qu'il a dans sa pocheet donne vingt-cinq francs à Cornut pour retirerles effets engagés à son dernier voyage.
Le 24, il va chez le sieur Lejeune, horloger,rue Saint-Martin; il y échange deux montresanciennes contre une nouvelle, et reçoit quatre-vingtsfrancs de retour. Le signalement deces deux montres est le même que celui desdeux montres volées. Ce qu'on en put retrouver,savoir, le mouvement, la chaîne d'or, laclef et le cachet d'or, tout fut reconnu par lestémoins et par l'horloger qui entretenait lesmontres de la dame Aillet. Cet échange consommé,Fréon se fait conduire par Lejeunechez un bijoutier dans la même rue, où ilachète une chaîne d'or, et chez un autre, rueMichel-Lecomte, où il se procure des breloques.Dans l'instruction, il nia tous ces faits;mais il fut formellement reconnu par l'horlogerLejeune et par les deux bijoutiers. Troistémoins et Lapalette lui-même qui, de soncôté, arriva à Paris le 25, déclarèrent lui avoirvu, les jours suivans, une montre d'or à la modeavec chaîne et breloques en or. Fréon la présenta 258lui-même à un sieur Muller, son ami,en lui disant:Tiens, vois donc cette montre:je l'ai changée contre deux autres montres d'or,et je crains d'avoir été trompé. Il donnait enmême temps une fausse adresse du marchandchez lequel il avait fait cet échange. Il ajoutaqu'ayant des affaires à Paris, il avait apporté cesdeux montres pour les changer, attendu qu'ellesétaient anciennes et n'étaient plus de mode.Le 27, il remit cette nouvelle montre à Vigneaupour l'engager au Mont-de-Piété; il en retiracent vingt francs. Fréon nia encore tous ces faits;seulement il convint que, le 23, il avait achetédans les rues de Paris, moyennant dix-huitfrancs, une montre en chrysocale, avec chaîneet breloques, et qu'il l'avait revendue le 27.
Le 28 au matin, Fréon se trouvant à boireavec un sieur Rondeau, chez un marchand devin, rue des Saints-Pères, deux individus assezmal vêtus entrèrent dans le même cabaret,Fréon parut très-effrayé; il leur parla quelquetemps, et dit ensuite à Rondeau qui étaitsorti dans l'intervalle:J'ai acheté leur silence.Le soir même, il reprit la diligence de Chartres;son intention était sans doute de découvrirdans le pays ce que l'on pouvait dire sur 259son compte, car il ne prit sa place que jusqu'àMaintenon. Son seul but, à l'entendre,était de voir un nommé Frot, dont il voulaitaffermer la pêche sur la rivière d'Eure. Il allachez ce Frot le 29, et il ne fut nullementquestion de ce marché.
Dès son arrivée à Maintenon, le 29, à quatreheures du matin, il dit qu'il vient de Chartrespour affaire; plus tard, il dit à d'autres qu'ilarrive de Paris; il passe la journée dans différenscabarets et cafés, va à Saint-Piat, y boitavec trois jeunes gens de sa connaissance, àqui il dit qu'il est venu à Maintenon pour desaffaires qui devaient durer deux jours, maisqu'on lui a compté des pièces de cinq francset qu'il va repartir: et cependant il fut établiqu'il n'avait fait aucune affaire à Maintenon, etque personne ne lui avait compté d'argent. Ilretourne le soir, avec ces jeunes gens à Maintenon,joue avec eux au billard, et tout-à-coupau milieu de la partie où, suivant les témoins,son jeu était d'abord brillant, dès qu'il aperçoitle brigadier de gendarmerie, il ne peut plusjouer, il devient inquiet et tremblant; sesjambes et ses mains sont dans une agitationcontinuelle. Il affecte des politesses tant envers 260les gendarmes qu'envers ceux de qui il croitpouvoir se réclamer. Enfin, prêt à monteren diligence, ses papiers ne sont pas en règle;il est arrêté et conduit au quartier de gendarmerie,où il passe une nuit très-agitée. Lapalette,de son côté, après avoir quitté Fréonpendant la nuit du 21 au 22, était revenu àChartres. Il ne rentra chez lui qu'à six heuresdu matin. La fille Curot lui demande ce qu'ila fait; il la maltraite, il lui dit:Veux-tu tetaire! Je ne veux pas que les voisins sachentque j'ai passé la nuit dehors. Il lui dit, un instantaprès, qu'il vient de reconduire Fréon,et lui montre quarante francs que celui-ci luia donnés.
Au moment où l'assassinat venait d'être commis,et où la foule se portait à la maison de ladame Aillet, Lapalette s'y trouva avec un nomméLailler. Ils aidèrent tous deux à ouvrir laporte, mais au moment où Lailler se disposaità franchir le mur, Lapalette prétexta uneaffaire, se retira, et environ une heure après,passant dans une rue voisine d'où l'on voyaitla foule, il s'adressa à la femme Fauquereauet lui demanda ce qu'il y avait, comme s'ileût été possible qu'il l'ignorât; puis se retrouvant 261avec Lailler, au moment où celui-ci étaitencore tout ému de la vue des cadavres, il lerailla sur son émotion.
Le soir même, Lapalette prend la diligencede Paris; le 25 au matin, il dit à un témoinen présence de Fréon, qu'il vient s'amuser àParis, qu'il a touché de l'argent à Chartres,qu'il l'a gagné à conduire des chevaux à lafoire en Picardie; et Fréon le dément aumême instant. Il dit à un autre qu'il a de l'argent,et qu'il ne quittera Paris qu'après avoirtout mangé; en effet, il passe trois jours dansla débauche la plus complète et fait une dépenseconsidérable. Il paie le prix d'un déjeûnerfait avec Fréon et Muller, et frappant sursa poche, il dit:Je ne veux pas que tu paies,Henry: nous avons de l'argent. Il est arrêté le29; on trouve sur lui cent quatre-vingt-dixfrancs. On l'interroge sur deux masques deparchemin, trouvés dans la paillasse de sonlit, à Chartres; il prétend que ces masquessont anciens, qu'il s'en est servi autrefoispendant le carnaval, et que depuis long-tempsla fille Curot les lui a cachés. Celle-ci, aucontraire, soutient qu'elle ne les a jamais vuset qu'elle ignorait jusqu'à leur existence. Il 262est probable que ces masques avaient servi àLapalette et à son complice pour se déguiserlors de l'exécution de leur forfait. On demandecompte à Lapalette des cent quatre-vingt-dixfrancs trouvés sur lui, il dit qu'en quittant Chartres,il avait près de trois cents francs; qu'il lesavait depuis quelque temps, quoiqu'il vendîtses meubles et ses effets; qu'il ne faisait cesventes que pour laisser ignorer à la fille Curotqu'il eût cet argent; que ces trois cents francsprovenaient tant de la vente de son mobilieret de ses effets, que d'un don de quarantefrancs fait par Fréon, et le reste résultantde ses économies. Il ajouta que ce trésor étaitcaché dans son grenier, comme si l'on pouvaitcroire aux économies d'un homme réduità vendre ses habits, ne gagnant plus quedouze sous par semaine, et qui, la veille mêmede l'assassinat, faisait vendre deux chaises poursubsister. Il en imposait évidemment; d'oùpouvait donc lui provenir cet argent?
Les preuves les plus fortes désignant Fréoncomme l'un des auteurs de l'assassinat commisdans la nuit du 21 au 22, des preuvespareilles atteignaient Lapalette comme soncomplice. De son propre aveu, il ne l'avait 263pas quitté, depuis le samedi soir à neuf heures,jusqu'à deux heures du lendemain matin; ilavait donc assisté à tout; il avait puisé à la mêmesource. Tous deux avaient partagé le mêmecrime, et quand on rapproche de ces circonstancesle changement subit de leur situationpécuniaire et la dépense qu'on leur a vu faireensuite; quand on remarque leurs variationsdans leurs réponses, au point de se contredireformellement sur un point essentiel, etde rendre chacun un compte contradictoirede ce qu'ils firent dans la nuit du samedi audimanche; lorsqu'on rapproche tous ces faitsdes propos extraordinaires que plusieurs témoinsont recueillis, on demeure convaincu,que tous deux faisaient partie des assassins,et que cet argent qu'on leur avait vu répandreà pleines mains, dès le lendemain du crime,ne pouvait en être que le fruit. L'intimitédans laquelle la fille Curot vivait avec le nomméBouin, avait fait d'abord présumer qu'ellen'était pas étrangère au crime dont celui-ciétait accusé; on avait tout lieu de croire queles assassins avaient eu pour complice unepersonne affidée, qui était restée en dehors dela maison de la veuve Aillet pour faire le guet, 264tandis que les auteurs principaux du crimes'étaient introduits dans l'intérieur. Dans cettehypothèse, la fille Curot semblait avoir dûêtre chargée, dans l'exécution du crime, dela coopération qui s'accordait le plus avec lesidées que son sexe et sa force pouvaient fairenaître; mais les charges qui s'élevaient contreelle ayant paru insuffisantes pour la mettre enaccusation, la Cour, par son arrêt du 1er août,la renvoya de la poursuite, et ne maintintl'ordonnance de prise de corps que contreLapalette et Fréon.
En conséquence de ces faits, Charles-Philippe-ToussaintFréon et André-François Bouindit Lapalette, furent renvoyés devant la Courd'assises d'Eure-et-Loir, séant à Chartres, sousl'accusation 1o d'avoir, dans la nuit du 21au 22 juin 1823, commis de complicité,volontairement et avec préméditation, unhomicide sur la personne de la dame veuveAillet; 2o d'avoir, dans la même nuit, commisde complicité, volontairement et avec préméditation,un homicide sur la personne dela fille Goussard; 3o d'avoir dans la mêmenuit, et au moment ou lesdits homicidesavaient eu lieu, soustrait frauduleusement, de 265complicité, à l'aide d'escalade et d'effractiondans une maison habitée, de l'argent monnayé,deux montres en or et d'autres effetsappartenans à la dame Aillet.
Les débats de cette grave affaire s'ouvrirent,le 19 août, sous la présidence de M.Chevalier-Lemore, au milieu d'un concoursimmense de spectateurs.
Les défenseurs des accusés leur avaientété nommés d'office. Me Doublet, avocat stagiaire,aujourd'hui attaché au barreau deChartres, plaidait pour Fréon. La tâche desdéfenseurs était pénible. Ils firent tous leursefforts pour concilier ce qu'ils devaient à leurmission, et ce que leur imposait leur conscience;aussi, lorsque après une discussion approfondiede l'accusation, l'avocat de Fréon,s'écria d'une voix émue: «Puissions-nous neplus avoir à remplir ce douloureux ministère!Puissions-nous avoir concilié nos devoirscomme citoyens, nos obligations commehommes de la loi! Puissions-nous trouver leprix de nos efforts et un adoucissement ànotre tâche dans le sentiment de l'intérêt public!»Un murmure d'approbation se fit entendre,et fut ratifié par tous ceux qui avaient 266suivi ces débats. La preuve la plus accablantecontre Fréon, fut la reconnaissance formellede l'horloger à qui il avait vendu la montrede la dame Aillet.
Cette procédure dura trois jours, et le résultatfut la condamnation à mort des accusés.Ils se pourvurent en cassation; dans cetintervalle, Fréon fut pris de violens vomissemens,et tout annonça qu'il cherchait à s'empoisonnerà l'instar de Bancal dans l'affaireFualdès, en buvant de l'urine dans laquelleil avait laissé de la monnaie de cuivre.Fréon répétait à son défenseur, qu'il neserait jamais exécuté.
Lorsque le pourvoi eut été rejeté par laCour de cassation, et le jour de l'exécutionarrêté, les condamnés se barricadèrent dansleur cachot, et l'on ne put s'y introduire.L'exécution fut ajournée; depuis, Lapalettechercha à retarder sa mort par des révélationsqu'il fit, révélations qui semblaient annoncerque les condamnés avaient des complices,(et c'était l'opinion générale à Chartres).Cependant, les investigations nouvelles, auxquellesla justice se livra, prouvèrent que cesrévélations étaient mensongères, et bientôt 267Fréon et Lapalette portèrent leur tête surl'échafaud!...
Ce crime avait jeté l'effroi dans la villede Chartres; la population ne fut rassurée,que lorsque les assassins eurent cessé de vivre.On parla long-temps de cet assassinat;on se rappelait encore le jour de l'inhumationde madame Aillet et de sa domestique;on parlait de cette fille Goussard qui, poursauver sa maîtresse, avait dû soutenir unelutte si longue avec l'un des assassins. C'estd'elle que le ministère public disait dansson réquisitoire:La palme des martyrs vousétait réservée!...
Un crime affreux, dont les circonstances présententun caractère de férocité sans exempledans les annales criminelles, jeta, en 1824,l'épouvante et l'horreur dans plusieurs communesdu département de Seine-et-Oise.
Le 10 août, Aimée-Constance Debully, jeunefille de la commune d'Esteville, arrondissementd'Étampes, âgée de douze ans et demi,sortit de chez ses parens, vers quatre heuresdu soir, pour aller débourgeonner une piècede vigne qu'ils possédaient à un quart de lieuedu village, et près du bois de Sardion. Lesoir, sa famille ne la voyant pas revenir, enconçut quelque inquiétude, et se mit à sa recherche.On se rendit à la vigne; on y trouvases souliers, son chapeau et sa serpette, rangésavec assez d'ordre. Mais ce fut vainement que 269son père et ses frères la cherchèrent en l'appelant,une partie de la nuit, dans les bois desenvirons.
Les autorités locales, instruites de cette disparition,ordonnèrent aussitôt des battuesgénérales dans tout le pays. Durant les cinqpremiers jours, elles ne produisirent d'autrerésultat que la découverte d'un mouchoir rayébleu et blanc, qui n'avait pas appartenu à lajeune Debully, et qui fut trouvé à peu dedistance de la pièce de vigne.
Enfin le 16 août, dans une battue faite aumilieu d'une roche située au-dessus de Montmiraux,dite la rochede la Charbonnière, onremarqua dans l'une des crevasses du roc desbranchages de fougère fanée, qui paraissaientavoir été tout récemment foulés; on les déplaça,et l'on découvrit, par ce moyen, l'entréed'une espèce de caverne dans laquelle ondescendit.
Des débris d'artichaux, d'ognons, de cossesde pois et d'épis de blé, et un lit de foin et demousse que l'on y trouva, annoncèrent quecette tanière avait servi d'habitation. Uneodeur fortement cadavéreuse qui s'en exhalaitexcita de nouvelles recherches; et, à l'aide de 270lumières que l'on fit apporter, on trouva cachésous deux pieds de sable environ, dans unenfoncement pratiqué au fond de la grotte, unpaquet volumineux que l'on en retira aussitôt.
Ce paquet renfermait un cadavre déjà enputréfaction; les jambes et les cuisses étaientrepliées sur le ventre; le tronc étaient horriblementmutilé: le tout avait été enveloppédans une chemise, un jupon et un mouchoirfortement entortillés par un lien de chêne. Lesmalheureux époux Debully reconnurent dansce cadavre celui de leur fille.
Informé de cette découverte, qui ne laissaitplus aucun doute sur l'existence d'un crime,le juge d'instruction du tribunal d'Étampesse transporta aussitôt sur les lieux, accompagnéd'un chirurgien qui examina le cadavreavec soin. On reconnut que le corps avait étéouvert dans toute son étendue, à l'aide d'uninstrument fort tranchant; que des plaiesnombreuses et profondes avaient été faites surplusieurs parties du corps avec la pointe dumême instrument. La tête et le cou étaientgorgés de sang, tandis que le cœur et les vaisseauxsanguins qui l'environnent, étaient absolumentdesséchés.
271Cependant, depuis la disparition de la jeuneDebully, l'inquiétude régnait dans les campagnesvoisines, et on épiait avec soin tous lesétrangers qui paraissaient dans le pays.
Le 12 août, le garde particulier du cantonaperçut dans un bois, et près d'une fontaine,un homme qui lui était inconnu, et dont lafigure et l'extérieur lui parurent étranges. Ilvoulut s'en approcher, et cet homme disparut.Le lendemain, le garde le guetta presquetoute la journée à la fontaine, et le voyantrevenir le soir, il l'arrêta.
C'était Antoine Léger. Long-temps cethomme se renferma dans un système de dénégationabsolue; mais enfin dans un interrogatoireoù il avait été vivement pressé, il déroulalui-même la série de crimes dont il s'étaitrendu coupable; il en révéla jusqu'auxmoindres circonstances; il en produisit lespreuves; il indiqua à la justice et le théâtredu forfait et la manière dont il avait été consommé.
Léger, d'après son propre récit, avait toujoursparu, dès sa jeunesse, d'un caractère sombreet farouche; il recherchait habituellementla solitude, et fuyait la société des femmes et des 272jeunes garçons de son âge. Impatient de s'éloignerde sa famille, de vivre dans un isolementcomplet, il quitta la maison paternelle,le 24 juin 1824, jour de la Saint-Jean, sousprétexte d'aller se placer à Dourdan comme domestique,n'emportant avec lui qu'une sommede cinquante francs et les habits qui le couvraientau moment de son arrestation. Au lieude se rendre à Dourdan, comme il en avaitmanifesté l'intention, il vint directement àÉtampes, y passa la nuit dans une auberge,se dirigea sur la Ferté-Aleps, s'arrêta dans lesbois qui dominent le hameau de Montmirauxprès de cette ville, et y resta jusqu'au 11 août.Il parcourut d'abord ces bois pour y chercherune retraite où il pût se mettre à l'abri desinjures de l'air, et ce ne fut qu'au bout de huitjours qu'il découvrit les rochers de la Charbonnière,qui dès-lors lui servirent de repaire.Il s'y prépara aussitôt un lit composé deregain sec, qu'il descendit chercher dans lavallée.
Léger prétendit qu'il avait vécu pendant lesquinze premiers jours de racines, de pois,d'épis de blé, de groseilles, et de fruits qu'ilallait cueillir sur la lisière des bois; que, notamment 273au mois d'août, il alla la nuit volerdes artichauts dans le jardin d'une filaturevoisine. Ayant un jour pris un lapin sur uneroche, il le tua, et le mangea cru sur-le-champ;mais bientôt, sentant plus vivement les atteintesde la faim, pressé par le besoin, il se renditun jour, vers neuf heures, à la Ferté-Alepspour y acheter quelques livres de pain et dufromage de Gruyère. Il y retourna trois ouquatre fois encore à la même heure, en suivantle même chemin, et pour le même objet.Cependant, au milieu de la solitude, de violentespassions l'agitaient. Il éprouvait en mêmetemps l'horrible besoin de manger de la chairhumaine, de s'abreuver de sang; il ne tardapas à en trouver l'occasion.
Le 10 août, comme il se promenait dans lesbois, se trouvant vers les quatre heures del'après-midi, sur les hauteurs qui dominent levallon d'Esteville, il aperçut dans une vigne,près de la lisière du bois, une jeune fille (c'étaitAimée-Constance Debully), et conçut l'infernalprojet de l'enlever. L'endroit était solitaire;quelques bergers, quelques cultivateursétaient épars dans la plaine; mais une grandedistance les séparait de lui: les cris de sa victime 274ne pouvaient être entendus. Aussitôt ildescend rapidement la côte, et à travers lebois, fond comme une bête féroce sur satimide proie. La jeune Debully, qui était assiseprès de sa vigne, ne le vit pas s'approcher;elle n'eut même pas le temps de se retourner,que déjà Léger avait passé son mouchoir autourd'elle, l'avait chargée sur son dos, et emportéeà pas précipités au milieu de l'épaisseurdu bois.
Fatigué de sa course, et voyant que la jeunefille était sans mouvement, il la jeta surl'herbe. L'horrible projet que ce cannibaleavait conçu, le forfait qu'il avait médité, furentexécutés; la jeune fille était sans vie; letigre eut soif de son sang.....
Ici nous écartons des faits épouvantablesqui, par respect pour la morale publique,ne furent mentionnés qu'à huis-clos,lors de la procédure. «Ici notre silences'arrête, dit un historien de ce crime monstrueux;l'imagination s'épouvante devantune série de forfaits que, pour la premièrefois, la barbarie, et la férocité ont enfantés.Le soleil n'avait pas encore éclairé un pareilforfait: c'est le festin d'Atrée!»
275La rage de Léger étant assouvie, le monstresentit la nécessité d'effacer jusqu'auxmoindres traces de son crime. Il saisit cecorps inanimé, l'enveloppa dans les vêtemensqui le couvraient, le lia avec une fortebranche de chêne qu'il coupa sur le lieumême, l'emporta dans sa grotte et l'y ensevelit.
Léger, après avoir fait lui-même le récittrès-détaillé des faits qu'on vient de lire,fournit, à l'appui de ses aveux, des preuvesmatérielles de leur véracité. Conduitsur les lieux, il montra l'endroit où ils'était arrêté pour commettre son crime. Ilindiqua le pied du chêne sur lequel il avaitcoupé la branche pour lier le cadavre, etcette branche, rapprochée de sa tige, s'yrapportait parfaitement; enfin, il désignale rocher sous lequel il avait caché le colet les manches de sa chemise: en effet, onles y trouva.
Depuis le jour où il avait tout avoué, Légerconserva un sang-froid épouvantable.Quand on lui rappelait toutes les circonstancesde son crime, unoui, prononcé avec 276indifférence, était la seule réponse à toutesles questions qu'on lui adressait.
Léger comparut devant la Cour d'assisesde Seine-et-Oise, le 23 novembre. Bien quel'on sût d'avance que la nature de sa causene permettait pas que l'audience fût publique,un concours de spectateurs avait envahitoutes les avenues du tribunal. On étaitcurieux de voir la physionomie de cet anthropophage.Mais la figure de Léger trompal'attente de tout le monde. Ses traits présentaientl'apparence du calme et de la douceur;seulement ses regards étaient hébétés. Sesyeux fixes, sa contenance immobile, sonair silencieux et méditatif, son teint blêmeet décoloré, glaçaient presque d'effroi lesspectateurs. Son costume était celui de saprofession de vigneron, une veste et unpantalon bleu.
Interpellé par le président sur ses nomet prénoms, il répondit avec la même tranquillitéque s'il se fût agi de l'affaire la plusordinaire: «Je me nomme Antoine Léger:je suis journalier, âgé d'environ vingt-neufans, né et demeurant dans la commune deSaint-Martin-Betencourt (Seine-et-Oise).»
277Nous allons donner quelques parties deson interrogatoire public, qui présententaussi des détails révoltans:
D. A quelle heure êtes-vous sorti, le 10 août,de votre caverne?
R. Je n'étais pas réglé pour sortir; je suissorti vers trois heures et demie.
D. Répétez de vous-même, comme vousl'avez fait dans l'instruction, ce que vousavez fait le même jour, à quatre heures dusoir.
R. J'étais allé pour cueillir des pommes:j'ai aperçu, au bout du bois, une petitefille qui était assise. Il m'a pris idée del'enlever; je lui ai passé mon mouchoir autourdu cou et l'ai chargée sur mon dos.La petite fille n'a jeté qu'un petit cri. J'aimarché à travers le bois, et me suis trouvémal de faim, de soif et de chaleur. Je suisresté peut-être une demi-heure comme çasans connaissance. La soif et la faim m'ayantpris trop fort, je me suis mis à la dévorer.....
D. Dans quel état se trouvait alors la jeunefille?
R. Sans mouvement: elle était morte. Jen'ai essayé que d'en manger, et voilà tout.
278D. Dites toute la vérité, comme vous l'avezfait dans l'instruction; ce qui vous a soulagé,ainsi que vous l'avez observé vous-même.
L'accusé se renferma dans une dénégationabsolue sur tout ce qui avait rapport au viol. Leprésident de la Cour donna lecture des réponsesprécédentes de Léger; elles firent frémir. L'accuséétait convenu qu'ayant ouvert le corps del'infortunée créature, et voyant sortir le sangen abondance, il y désaltéra sa soif exécrable,«et poussé, dit-il, par le malin esprit qui medominait, j'allai jusqu'à lui sucer le cœur...»
L'Accusé: Je n'ai rien dit de tout cela àmessieurs les juges, qui ont écrit ce qu'ils ontvoulu.
A d'autres questions, Léger répondit avecun inconcevable sang-froid: Je n'y ai pas faitattention..... D'ailleurs, je suis tombé en faiblesse,et me suis trouvé mal..... Je n'ai faittout cela, dit-il plus loin, que pour avoir dusang..... Je voulais boire du sang..... J'étaistourmenté de la soif; je n'étais plus maîtrede moi.
D. N'avez-vous pas détaché avec votrecouteau le cœur de votre victime?
279R. Je l'aitâté un peu avec mon couteau,et je l'ai percé.....
D. Qu'avez-vous fait des débris du cadavre?
R. Je les ai cachés hors de la grotte, sousde la fougère et toutes sortes de choses. Il yavait des oiseaux qui croassaient après moi.
D. Quels oiseaux?
R. Des pies, que je croyais être là pour mefaire prendre..... parce qu'elles croassaientcontre moi.
D. Vous étiez donc agité par la crainte?vous sentiez donc que vous aviez mal fait?
R. Oui; quand j'ai repris connaissance, jesuis allé me cacher dans des roches, plusbas: j'y ai passé une partie de la nuit sanspouvoir dormir. Le lendemain, je me suis enallé à travers les champs, par-dessus les montagnes;je me suis lavé la figure sur les rochesoù il y avait de l'eau, et j'ai lavé aussima chemise; j'ai coupé le col et le bout desmanches où il y avait encore du sangà même.J'ai rencontré un garde et j'ai pris la fuite.Quand je voyais quelqu'un d'un côté, je m'enallais de l'autre. Le garde m'a dit:Halte-là,de par le roi! Je me suis arrêté tout court.
280D. Vous avez dit: Ce n'est pas vous quim'emmèneriez. Le garde a répondu: Je t'emmèneraimort ou vif. Il a donné un coup desifflet, des passans sont accourus et vous ontarrêté comme vagabond, car on ne soupçonnaitpas alors l'assassinat de la jeune Debully.Vous avez prétendu que vous aviez été condamnéà vingt années de fer, et que vousvous étiez évadé?
R. C'est possible.
D. Vous êtes-vous coupé les cheveux, à laroche de la Charbonnière?
R. Oui, j'ai coupé les cheveux que vousme montrez avec un de mes couteaux, celuià manche de corne, qui est tranchant commeun rasoir. Je mettais un rouleau de bois sousmes cheveux qui ne tenaient pas; ils tombaientd'eux-mêmes.
Léger reconnut le mouchoir avec lequel,après l'avoir tordu, il entraîna la jeune Debully.
D. Que vouliez-vous faire de cette enfant?
R. Je n'avais pas de connaissance; j'étaispoussé par lemalin esprit.
La chemise saisie sur l'accusé, toute sale,toute ensanglantée et couverte de déchirures, 281lui fut présentée. Cette vue ne le fit pas unseul instant sourciller.
Après l'audition des témoins, parmi lesquelson voyait le père et la mère de l'enfantégorgée, et dont les dépositions ne firent queconfirmer le monstrueux attentat de Légeret redoubler l'intérêt et la pitié pour sa victime,on entendit les médecins qui déclarèrent,relativement au genre de mort de lapetite Debully, qu'il y avait eu asphyxie,soit par strangulation, soit par étouffement.Leur opinion fut aussi, et elle était fondéesur des signes non équivoques, que l'attentatà la pudeur avait été commencé pendantla vie de l'enfant, et consommé après samort, seule circonstance que Léger ait persistéà nier.
Dans cet état de choses, le défenseur,nommé d'office, présenta Léger comme unêtre privé de la raison, et se fonda sur leshabitudes vicieuses qu'il avait contractées,sur sa fuite de chez ses parens et sur le genrede vie qu'il menait.
Le président, après avoir résumé d'unemanière extrêmement lumineuse, toutes lescirconstances qui se rattachaient au crime 282atroce de Léger, posa au jury les questionsde viol et d'homicide volontaire, résultantde l'acte d'accusation, en y ajoutant, sur lademande expresse du défenseur, la questionde démence. Le jury, après une demi-heurede délibération, résolut affirmativement lesquestions de viol, d'attentat à la pudeur etd'homicide avec préméditation et guet-à-pens,et négativement celle relative à la démence:en conséquence, Léger fut condamné à lapeine de mort. Il entendit son arrêt avec unestupidité bien différente de la froide impassibilitéqu'il avait montrée aux débats.
Chez la plupart des joueurs, la passion quiles domine n'est autre que l'ambition; sansl'espoir du gain, le jeu serait sans attraitspour eux. C'est pourquoi, lorsque viennentles chances malheureuses, la raison, l'honneur,le devoir, tout est oublié; une rage sombre,une sorte de démence les obsède; alorstous les moyens leur sont bons pour se procurerles ressources qu'ils croient propres àréparer leurs pertes. De là tant de calamitésdomestiques! de là tant de crimes qui, si fréquemment,portent l'épouvante au sein de lasociété!
Toutefois, le criminel dont nous allons parlersemble faire une exception à cette règlegénérale. La passion du jeu était devenue chezlui une monomanie qui n'avait d'autre objetque le jeu lui-même. Cette passion, qui lui fit 284commettre un crime atroce, ne procédaitpoint d'un rapace et sordide intérêt. Il voulaittoujours jouer, mais uniquement pour jouer;et certes, ce n'était pas l'appât du gain qui, lejour même de son exécution, alors qu'il savaittrès-bien qu'il n'y avait plus pour lui d'espoiren ce monde, lui mettait encore les cartes àla main.
Veillère, perruquier dans la ville de Rouen,marié depuis 1821, se livrait à la funeste passiondont nous venons de parler, de manièreà compromettre les intérêts de sa maison. Ilen résultait des scènes violentes dans son ménage;il ne cessait d'accabler sa jeune et vertueuseépouse de traitemens atroces: enfin,un jour, il en vint au point de se précipitersur elle et de lui porter, en présence de quelquesautres femmes qui voulurent vainementl'arrêter, plusieurs coups de couteau à lagorge. Le malheureux voulait aussi se détruireet mourir avec elle, mais les blessuresqu'il se fit, quoique graves, ne furent pasmortelles.
Il fut mis en accusation et traduit devantla Cour d'assises de la Seine-Inférieure, le 14août 1824; il parut devant ses juges avec une 285contenance assurée. Condamné à mort sur ladéclaration unanime du jury, il entendit sonarrêt sans dire un seul mot, sans donneraucun signe d'émotion. Résigné à mourir, ilrefusa opiniâtrément de se pourvoir.
Dès ce moment, il attendit la mort avecune impassibilité étonnante, continuant dejouer, suppliant quelques prisonniers de nepas lui refuser de faire sa partie pour les derniersmomens de sa vie, et les menaçantplaisamment de venir les tourmenter après samort, s'ils ne se rendaient pas à son désir.
Le 18 août, veille de son exécution, ilne quitta le jeu que pour se coucher, etpresque aussitôt s'endormit d'un sommeil paisible.Le lendemain matin, le matin de sondernier jour, à son lever, il déjeûna avec appétitet se remit au jeu jusqu'au moment depasser dans la chapelle, où le prêtre l'attendait.Il demanda avec beaucoup d'instanceque le détenu qui jouait avec lui l'accompagnâtjusque dans cet endroit; puis il se confessaavec le plus grand calme, écouta avecbeaucoup d'attention les consolations et lesprières de l'ecclésiastique qui l'assistait, etmarcha à l'échafaud, avec la même impassibilitéqu'il avait toujours montrée.
François Turrel, propriétaire et cultivateurà Merlieux, arrondissement de Belley, offrit,en 1824, à la Cour d'assises de l'Ain devantlaquelle il fut traduit, un criminel capablede disputer le prix de la scélératesse au tropfameux Lelièvre, condamné et exécuté à Lyonquelques années auparavant.
Ce monstre était accusé non seulementd'avoir assassiné Anthelmette Genet sa femme,mais encore d'avoir causé la mort de troisautres femmes, auxquelles il s'était uni parle mariage, sans que toutefois la réalité deces derniers crimes fût démontrée. Nous allonsrapporter les faits de cette cause telsqu'ils furent présentés dans le système de l'accusation.
Turrel, âgé de soixante ans, à l'époque de sonjugement, avait épousé en premières noces,trente années auparavant, une femme originaire 287de Savoie. Pendant quelque temps,il vécut avec elle en assez bonne intelligence;mais bientôt entraîné par la passion du libertinage,il se livra à un commerce illégitimeavec la fille Gouge, sa servante, etconçut dès-lors le projet d'attenter à la viede sa femme, pour épouser sa concubine. Unjour, embusqué derrière un rocher, il assaillitsa femme à coups de pierres et lablessa à l'épaule. Une autre fois, l'ayant dirigéesur une ouverture pratiquée dans sonfenil, il la précipita du haut en bas sur deschariots et des pièces de bois qu'il avait placéesau-dessous; et la malheureuse femme,brisée par cette chute, mourut au bout dequelques jours.
Turrel épousa alors la fille Gouge; maiscette seconde femme ne fut pas plus heureuseque celle qu'elle avait si cruellement supplantée.Abreuvée de chagrins de toute espèce,elle finit par y succomber, et le bruit courutqu'elle était morte des suites d'un coupde pied que son mari lui avait donné dans lebas-ventre.
Pendant la durée de son second mariage,Turrel avait pris à son service sa propre nièce 288qui périt peu de temps après, si l'on s'entient au cri public, du fait de Turrel.
Resté veuf, Turrel convola à de troisièmesnoces; il épousa la fille Goddet, mais alorsmême, il avait une inclination très-vive pourAnthelmette Genet, sa servante. La fille Goddetavait quelques propriétés; ce qui donnalieu de croire que le mariage de Turrel avecelle n'avait été qu'une spéculation d'intérêt.En effet, pressé du désir de vivre en toute libertéavec sa concubine, il conçut bientôt ledessein de se défaire de sa nouvelle femme, etAnthelmette Genet consentit à devenir sacomplice. Ainsi, au bout d'une année de mariage,un nouveau crime fut commis; Turrelfit empoisonner sa femme par les mains decelle qui était depuis long-temps sa servanteet sa concubine, et la malheureuse épouse périten proie à des convulsions qui ne permirentpas de douter de la cause de sa mort.
Ce fut alors qu'il prit pour femme AnthelmetteGenet, et les premières années de cetteunion furent assez paisibles; mais, à la longue,Turrel conçut pour la Genet du dégoûtet de l'aversion, et dans ses désirs effrénés,il rechercha d'autres femmes pour satisfaire 289ses passions. La femme Turrel, égarée par lajalousie, se livra aux plus violens emportemens.Des scènes terribles eurent lieu entreles deux époux, et, après dix-huit ans de mariage,Turrel médita de nouveaux projetsd'homicide; il résolut d'être encore le meurtrierde sa quatrième femme.
Ses premières tentatives échouèrent; maiselles furent toutes marquées d'un caractèrede noirceur et d'atrocité. Un jour qu'il poursuivaitsa femme, celle-ci voulut traverser unerivière pour se soustraire à sa fureur; il luiplongea la tête dans l'eau pour la noyer; et nela laissa s'échapper que lorsqu'on accourutpour la secourir. Une autre fois, cette malheureuses'aperçut qu'il avait caché de groscailloux dans la paillasse de son lit: elle s'enétonne; il lui dit que ce sont ses défenseurs,mais elle ne doute point qu'il ne veuille s'enservir pour attenter à ses jours. Dès-lors, ellese renferme, la nuit, dans une chambre séparéede celle de son mari, pour reposer du moinssans avoir la crainte d'une mort prochaine.Turrel trouve un moyen de l'en faire sortir:il feint d'être malade, il l'appelle, la fait monterau grenier; il veut qu'elle y cherche du 290bois pour allumer du feu; puis quand elleredescend, il retire l'échelle, et la malheureusefemme, exposée au danger d'une chutecruelle, reste suspendue jusqu'au momentoù l'on vient la secourir.
Enfin arrive le 12 décembre 1823; c'étaitle jour où Turrel devait mettre le comble àses forfaits. Entre onze heures et midi, descris sont entendus:Pardon! au secours! cescris partaient de sa maison. Une fille du voisinageregarde au travers d'une ouverturepratiquée dans la muraille; elle voit Turrelsur la porte de son écurie, ayant l'air inquietet cherchant à s'assurer s'il n'est vude personne. Il rentre, il sort, et aprèsquelques instans, il revient avec un de sesneveux qu'il a rencontré. Le neveu, en entrantdans l'écurie, aperçoit un cadavreétendu par terre, et couvert de contusionset de blessures,O mon Dieu! s'écrie-t-il,mapauvre tante est morte! Turrel dit que c'estson cheval qui l'a tuée; qu'il l'a trouvéesous ses pieds dans l'état le plus déplorable:et il frappe ce pauvre animal, commepour se venger, comme pour le punir!
Bientôt des voisins arrivent. Le corps de 291la femme Turrel est emporté. Un chirurgienest appelé; il fait l'examen du cadavre, etreconnaît que les blessures qui ont causé lamort n'ont pu être faites qu'avec un instrumentcontondant. Alors Turrel devient l'objetdes soupçons les plus véhémens, et aprèsqu'on a trouvé dans l'écurie un trident et unracle en fer, tout ensanglantés, quand on découvreun pantalon de Turrel taché de sang,et auquel étaient collés des cheveux de la victime,on ne doute plus qu'il ne soit l'assassin;la justice est avertie, et sur-le-champfait arrêter Turrel.
La Cour d'assises de l'Ain, séant à Bourg,fut saisie de cette horrible cause. Turrelcomparut devant elle, en mai 1824. L'instruction,les dépositions des témoins et lesdébats confirmèrent la vérité des faits épouvantablesque l'on vient de lire, et le scélératTurrel fut condamné à la peine demort.
Voici un de ces épouvantables forfaitsdevant lesquels la science demeure confondue,qui déconcertent la raison humaine, dontles motifs, s'il en existe, échappent à toutesles investigations, et qui feraient presquecroire que cette fameuse fatalité des anciens,si fertile en crimes, si énergiquement peinte parles tragiques grecs, n'était autre que cette nouvelleet déplorable faiblesse à laquelle l'humanitésemble être assujétie depuis quelques années,et que le barreau a déjà tant de foisinvoquée sous le nom demonomanie du sang.
Dans le procès de Papavoine, commedans plusieurs autres dont les tribunauxont retenti, on ne voit figurer ni l'ambition,ni la jalousie, ni la cupidité, ni lavengeance. Cet homme ne connaissait même 293pas les enfans qu'il frappa si cruellement.L'horrible meurtre dont il se souilla n'étaitdonc inspiré par aucun des motifs qui armentordinairement le bras de l'assassin.
Il est présumable que Papavoine cherchaitdans une vengeance, dont l'objet lui étaitindifférent, un allégement à de vagues inquiétudes,à une mélancolie profonde; peut-êtreaussi tout autre individu qu'une créaturehumaine aurait-il pu l'assouvir; il eût mêmeété possible qu'il tombât lui-même victimede ses propres coups, s'il eût été seul lorsquecette fièvre homicide s'empara de lui.
Mais, comme l'a fort judicieusement observéun savant légiste: «La justice n'a pas besoinde plonger dans les abîmes du cœur humain,lorsque le crime est constant, et que la sociétéen demande la répression.» Lorsqu'uncrime a été commis, le coupable, s'il estprouvé qu'il n'est pas en démence, est nécessairementjusticiable des lois applicablesà ce crime. Vainement alléguera-t-on en safaveur qu'il est sujet à des accès de frénésiesanguinaire, qu'il a un penchant irrésistibleau meurtre, qu'il est monomane enfin; lasociété justement alarmée, doit, dans l'intérêt 294de sa conservation, frapper ce furieuxqui a soif de sang, et s'affranchir des crainteset des périls continuels auxquels donneraitlieu l'existence de cette espèce de monstreféroce.
Passons maintenant aux singularités quicaractérisent le tragique attentat de Papavoine.Elles serviront à fixer les idées dulecteur sur la nature de cet assassinat.
Dans la soirée du 10 octobre 1824, lanouvelle se répandit dans Paris que deuxenfans venaient d'être assassinés dans le boisde Vincennes. Les contes les plus étranges,longuement et diversement commentés, donnèrentlieu à plusieurs versions plus absurdesles unes que les autres; la distance qui séparela capitale du bois de Vincennes favorisaitaussi toutes ces amplifications de commères,naturellement avides de tout ce qui paraîtmerveilleux. Toutefois, il était un point malheureusementtrop vrai; le fait matériel étaitexact: deux enfans avaient été assassinés.
La demoiselle Hérin, poussée par une malheureusedestinée, s'était rendue ce jour-làà Vincennes. Cette demoiselle, fille du portierde l'Intendance militaire, avait fait, depuis 2951815, la connaissance du sieur Gerbodfils; une liaison intime, à laquelle il ne manquaitque la consécration légale, s'était établieentre eux, et il en était résulté deuxenfans mâles, âgés, l'un de cinq ans, l'autrede six. Gerbod fils, qui avait reconnu ces deuxenfans, manifestait depuis long-temps l'intentiond'épouser la demoiselle Hérin; maisson père s'était constamment opposé à cetteunion. Gerbod père, possesseur d'un établissementconsidérable de charronnage, étaitparvenu, à l'aide de ses travaux et d'une honnêteindustrie, à acquérir une sorte d'opulence;ce qui explique son refus de marierson fils avec une fille sans fortune, et déjàdevenue mère de deux enfans, sous les yeuxde ses parens qui souffraient son commerceavec Gerbod fils. Ce père avait d'ailleursd'autres projets, qui, à la vérité, ne purentêtre réalisés, soit à cause du refus du jeunehomme, soit par suite de la reconnaissanceque celui-ci avait faite de ses deux enfansnaturels. Cependant, et malgré un acte respectueuxsignifié, et une scène assez viveentre la demoiselle Hérin et la famille Gerbod,la bonne intelligence ne fut pas sérieusement 296troublée entre le père et le fils. Les enfansde la demoiselle Hérin avaient été mis en pensionà Vincennes; et le 10 octobre, leur mères'était rendue auprès d'eux.
Le même jour, une demoiselle Malservait,marchande de modes, ayant donné rendez-vous,dans le bois de Vincennes, à une personnede sa connaissance qui était allée àAlfort, entra dans la boutique de la dameJean; elle se fit servir un verre de liqueur.Dans le même moment, on aperçut Papavoine;il s'arrêta auprès de cette boutique et suivitla demoiselle Malservait dans le bois. Il étaitvêtu d'un pantalon noir et d'une redingottebleue, boutonnée depuis le haut jusqu'en bas.
De son côté, la demoiselle Hérin, accompagnéede ses enfans, se promenait dans lebois de Vincennes. La demoiselle Malservaitayant rencontré mademoiselle Hérin, luidemanda la permission de faire quelquescaresses à ses enfans. Papavoine passa auprèsd'elles, ôta son chapeau et les salua; il continuasa route. La demoiselle Malservait, quise dirigeait de l'autre côté, l'atteignit, et Papavoinelui adressant la parole, lui dit: «Connaissez-vousces enfans que vous venez d'embrasser?» 297A quoi elle répondit: «On peut fairedes caresses à des enfans qu'on ne connaîtpas.» Papavoine s'éloigna; c'est alors, àce qu'il paraît, qu'il conçut l'épouvantablepensée qu'il exécuta peu d'instans après. Ilse transporta dans la boutique de la dameJean, et y demanda un couteau. La dameJean n'avait que des couteaux assortis pardouzaine. Papavoine refusa de prendre ladouzaine entière; il obtint qu'on en détachâtun, qui était en tout semblable de forme, demesure et de proportion aux autres, en offrantde le payer un peu plus cher qu'on nel'aurait vendu avec les onze autres; la marchandeconsentit à le lui livrer à ce prix.
Alors Papavoine, muni de cet instrumentqu'il destinait au plus odieux usage, retournadans les allées du bois où les enfans se promenaientencore. La demoiselle Malservaitavait quitté les allées; elle était partie pourse rendre au café où devait la rejoindre la personnequ'elle attendait; il était alors onzeheures et demie. Papavoine, dont la figureétait pâle, l'œil hagard, et qui se trouvaitdans une sorte de frénésie, aborda la demoiselleHérin: «Votre promenade a été bientôt 298faite,» dit-il à la mère; et se baissant, commepour embrasser l'un des enfans, il lui plongeason couteau dans le cœur. Aux cris de la victimeexpirante, la demoiselle Hérin, quoiqueignorant encore l'étendue de son malheur,frappa l'assassin avec un parapluie qu'elle tenaità la main. Le parapluie atteignit le chapeaude cet homme, et y laissa un trou quifut remarqué après l'événement.
Pendant que la mère éplorée s'occupait dessoins à prodiguer à cette première victime,Papavoine plongea son couteau dans le cœurde l'autre enfant, s'enfuit à pas précipités, ets'enfonça dans le taillis.
La malheureuse mère, s'abandonnant àun désespoir difficile à décrire, courait auhasard, appelant du secours; plusieurs personnesaccoururent. Elle leur donna le signalementde l'assassin, leur désignant sa figure,ses vêtemens; et comme si les douleursque lui faisait ressentir la terrible scène quivenait de se passer sous ses yeux, avaient eupour un moment le pouvoir de lui interdired'autres sentimens que celui de la vengeance,elle indiquait, par des signes nonéquivoques, à quels traits et de quelle manière 299on pouvait reconnaître le scélérat quivenait de lui enlever les plus chers objets desa tendresse. Au signalement qu'elle donnadu coupable, quelques personnes se souvinrentde l'avoir aperçu quelque temps auparavant.
On fit de vains efforts pour rappeler à lavie les deux malheureux enfans; le meurtrierles avait frappés d'une main si assurée qu'ilsétaient morts sur le coup. Alors on s'empressade courir à la recherche de l'auteurdu crime. Les portes du bois de Vincennesfurent fermées, et la gendarmerie, aidée parles militaires de la garnison, se mit en devoirde fouiller le bois.
La demoiselle Malservait, qui avait embrasséles deux enfans quelques minutes avantleur assassinat, et qui avait parlé à l'hommequi se préparait à leur plonger son couteaudans le sein, fut arrêtée, sous la préventionde complicité.
L'autorité locale, poursuivant ses recherchesavec activité, découvrit bientôt l'acquisitiondu couteau chez la dame Jean. Le signalementque cette femme donna de l'individu 300qui l'avait acheté, fut conforme à cequ'avait déjà déclaré, à cet égard, la demoiselleHérin.
Enfin, vers midi, un gendarme rencontradans une allée parallèle à celle où le crimeavait été commis, un individu qui causaitavec un militaire, et à qui s'appliquait parfaitementle signalement donné par la demoiselleHérin. Le gendarme le somma de lesuivre; il ne fit aucune résistance; seulementil objecta, avec un calme apparent, qu'il n'avaitrien à se reprocher, et que peut-être son arrestationferait perdre la trace du coupable.Cependant le militaire avec lequel cet hommeavait causé ayant déclaré qu'il venait de traverserle taillis, et lui avait demandé lesmoyens de sortir du bois; qu'il l'avait aperçuexaminant ses habits avec une grande attention,comme pour s'assurer s'il n'y trouveraitpas quelques taches; et qu'il l'avait mêmequestionné pour savoir si sa figure n'étaitpas barbouillée, l'ensemble de ces circonstancesdétermina le gendarme à arrêter cethomme, et il le conduisit dans la maison oùla demoiselle Hérin s'était retirée. A l'aspect 301du prisonnier que l'on venait confronter avecelle, cette mère au désespoir s'écria:C'estle monstre qui a tué mes enfans!
La dame Jean le reconnut aussi pour êtrel'individu qui lui avait acheté le couteau, etplusieurs personnes affirmèrent l'avoir aperçudans les allées du bois, peu d'instans avant laconsommation du forfait. Toutefois, cet hommene paraissait pas moins repousser avec autantde force que d'adresse ces accusationsfoudroyantes. Interrogé sur son nom, il réponditqu'il se nommait Papavoine.
L'autopsie des cadavres des deux jeunesvictimes prouva que leur mort avait été lerésultat instantané de coups d'un instrumentdont la forme ressemblait à celle d'un couteau.Un des onze couteaux restans de la douzaine,dans laquelle avait été pris celui venduà Papavoine, ayant été appliqué aux plaies,s'y adapta parfaitement.
Tant de preuves réunies ne laissaient pas lamoindre place au doute. Cependant, en présencedu juge d'instruction, le prévenu chercha,dans ses réponses, à repousser l'accusationdirigée contre lui, et sa défense prouvanon seulement la rectitude et la clarté de ses 302idées, mais encore une habileté véritable etpeu commune. Depuis le 10 octobre, jourde son arrestation, jusqu'au 15 novembre,il persévéra dans le même système de dénégation;mais, à cette dernière époque,accablé par l'évidence des preuves, iladopta tout-à-coup un nouveau système. Ilcommença par déclarer qu'il avait de grandesrévélations à faire; mais qu'il ne les feraitqu'à condition qu'il serait entendu par deuxaugustes princesses: on sent bien qu'il étaitimpossible d'acquiescer à une demande aussibizarre. Il la restreignit ensuite à la faveurde paraître devant une seule des deux princesses:nouveau refus. Il se détermina à parler,et se reconnut enfin coupable du meurtredes deux enfans. Mais comme si ce crime nesuffisait pas pour motiver l'application de lapeine capitale, il annonça qu'il s'était trompéen donnant la mort aux deux enfans de lademoiselle Hérin, et que son intention avaitété d'égorger les deux jeunes enfans de France,Mademoiselle et le duc de Bordeaux.
Cette monstrueuse explication, démentiepar la vraisemblance, par les faits et mêmepar les opinions politiques de l'auteur du 303crime, n'en imposa à personne. Les magistratsne virent en elle que la base d'unsystème de défense adopté par l'accusé. Sonbut était de persuader qu'il était atteint d'unedémence furieuse. Il développa bientôt sonplan par de nouveaux faits, qui, s'ils n'étaientpas le résultat d'une véritable folie,attestaient une atroce habileté.
Mais avant de passer outre, il ne sera pashors de propos de jeter un coup-d'œil surla vie de Papavoine. Diverses circonstancesdans lesquelles son caractère viendra se refléter,aideront peut-être à expliquer soncrime, ou du moins à le rendre un peu moinsincompréhensible.
Louis-Auguste Papavoine était né à Mouy(Eure), en 1784. Son père, fabricant dedraps dans cette ville, jouissait d'une aisancequi lui avait permis de donner à son fils uneéducation solide, qui pût le mettre à mêmed'occuper un rang honorable dans la société.Le commerce paraissant incompatible avec lecaractère taciturne du jeune Papavoine, on ledestina à la bureaucratie. Admis dans l'administrationde la marine, il y fut placé, en 1804,en qualité de commis extraordinaire, et s'embarqua 304successivement à bord de plusieursvaisseaux de l'état, sur lesquels il fit diversescourses maritimes. Nommé ensuite commisde seconde classe, il fut promu, quelques annéesaprès, au grade de quartier-maître, puisdevint commis de première classe au portde Brest. Ces divers emplois dont les fonctionsne sont ni sans importance, ni sans responsabilité,Papavoine les remplit non seulementavec zèle, mais encore avec une constanteexactitude et une intelligence remarquable.
Toutefois, on remarquait, et cette observationdoit trouver place ici, que Papavoineétait d'une humeur peu sociable; qu'il fuyait sescamarades, et ne prenait jamais la moindrepart aux distractions habituelles de son âge.Il paraissait sombre et mélancolique, se promenaitsouvent seul, et toujours dans deslieux solitaires. Jamais on ne lui avait connude liaisons intimes, ni même aucun de cesattachemens qu'excuse la fragilité humaine;dans les diverses relations qui lui étaient imposéespar ses emplois, on avait toujourstrouvé ses idées pleines de justesse et deconvenance. Ce caractère se rencontre assezsouvent dans le monde. Papavoine appartenait 305à cette classe d'esprits chagrins et misanthropesqui, sans éprouver de haine pourla société, la fuient continuellement, moinspar antipathie que par ennui. Du reste, naturellementobligeant, s'il lui eût été possiblede former d'intimes liaisons, nul douteque son commerce n'eût été fort agréable;il ne lui manquait à cet égard que la volonté.
Papavoine perdit son père en décembre1823. Celui-ci avait conservé son établissementde Mouy, et laissait à sa veuve et à sonfils, des affaires dans le plus grand désordre;Papavoine, à cette époque, était encore auservice. La mort de son père lui fit solliciterun congé qu'il obtint. Il alla aussitôt rejoindresa mère, et jugeant qu'elle serait horsd'état de continuer seule l'exploitation de safabrique, il se détermina à demander sa retraite,et à s'établir à Mouy. Jusque alors, lamanufacture laissée par son père avait jouidu privilége de faire des fournitures pourl'habillement des troupes; mais peu de tempsaprès, l'administration de la guerre refusade renouveler ses marchés; et par ce refus,les affaires de la famille Papavoine se trouvèrentdans une situation fort critique.
306Papavoine alors exprima quelque regretd'avoir volontairement abandonné son emploi;il fit même des démarches pour le recouvrer,mais elles demeurèrent infructueuses. Les contrariétésqu'il éprouva dans cette circonstanceinfluèrent sur son caractère, à tel point que samère, avec laquelle il avait constamment vécuen bonne intelligence, profita d'un prétextepour ne plus prendre ses repas avec lui,quoiqu'ils continuassent de vivre sous lemême toit et au même foyer. Aigri par unesuite de désagrémens qu'il n'avait pu ni prévoirni éviter, il était devenu de jour en jour plusmorose et plus chagrin; sa physionomie portaitquelque chose de sinistre et de repoussant,qui faisait fuir son approche.
Vers la fin de septembre 1824, il prétenditqu'il était malade. Le médecin consulté déclarareconnaître quelques symptômes defièvre, et ordonna un vomitif. Il prescrivit enoutre au malade un exercice modéré; unvoyage surtout lui parut devoir être très-efficace.Papavoine usa du remède qui lui avaitété indiqué; il en éprouva du soulagement,et afin de suivre en tout point l'ordonnancede son médecin, il partit pour Beauvais, où 307il arriva le 2 octobre. Il devait trouver danscette ville des parens et un sieur Branche,avec lequel il était en relation d'affaires. L'accueilqu'il reçut des personnes qu'il visita nechangea rien à son humeur. Fidèle à sa misanthropie,on remarqua constamment en luisa taciturnité, ses regards sombres. Toutefois,rien n'annonçait extérieurement qu'il mûrîtaucune idée fixe de la nature de celles quel'on attribue aux monomanes. Il était triste,rêveur, il est vrai; mais du reste, sa conversation,loin de se sentir du désordre d'un espritexalté, était sensée et même spirituelle.Seulement on se souvint plus tard d'une questionbizarre qu'il avait faite, relativement àla mort de son frère et d'un de ses oncles,décédés depuis long-temps. «Mon frère etmon oncle sont-ils bien morts? dit-il àM. Branche.—Votre frère? mais vous avezdans vos papiers son acte mortuaire! Votreoncle? mais vous savez qu'il est mort à mescôtés, à table, d'un coup d'apoplexie: vousavez concouru à régler sa succession!—Ah!c'est qu'il y a tant de genres de mort! et souventon enterre des gens qui vivent encore,et on dresse des actes pour constater qu'ils 308ne vivent plus!...« Du reste, nous ne rappelonsce fait de peu d'importance que parrapport au crime dont Papavoine se renditcoupable.
Le lendemain de son arrivée à Beauvais,(3 octobre 1824), Papavoine, qui était toujoursen réclamation auprès de l'administrationde la guerre pour le renouvellement deses marchés, reçut inopinément de sa mèredeux de ces marchés, qui venaient d'être agrééspar le ministre; mais les soumissions avaientbesoin d'être régularisées, et il partit aussitôtpour Paris, à l'effet de remplir cette formalité.Il y arriva le 5, après avoir emprunté quelqueargent pour faire son voyage. Il emportaitavec lui ceux de ses effets qu'il avait pris àMouy pour son voyage de Beauvais; et commeils étaient insuffisans, il écrivit à sa mère pourlui en demander d'autres. Il est bon de faireremarquer, à l'occasion de cette nouvelle demande,qu'il avait compris parmi les premierseffets deuxcouteaux de table, aiguisés et nonfermant. Qu'en voulait-il faire? Méditait-il déjàquelque crime? ce n'est pas présumable, puisqu'ilacheta un autre couteau à Vincennes. Cependantun motif quelconque les lui avait fait 309demander. Quel était-il? ce motif est resté unmystère. Il est dans le cœur de l'homme tantde secrets impénétrables, que le plus judicieuxobservateur se voit presqu'à chaque instantcontraint de ne pas s'y arrêter, ou de bornerleur application à des conjectures plus oumoins vraisemblables.
Arrivé à Paris, Papavoine descendit à l'hôtelde la Providence, situé rue Saint-Pierre-Montmartre,et se rendit chez d'honorablesnégocians, ses correspondans, auxquels ilremit ses marchés, pour qu'ils fussent soumisà la formalité du timbre.
Depuis ce moment jusqu'au 10 octobre,jour de l'affreuse catastrophe, Papavoine vécutfort retiré; du moins l'instruction ne fait rienconnaître de sa conduite pendant cet intervalle.Ce qui est constant, c'est que, cemême jour, 10 octobre, il sortit après avoirfait un léger repas, et se dirigea vers Vincennes.
Tel est sommairement l'ensemble des circonstancesde la vie de Papavoine; on a vu lesdétails de son crime, son arrestation, ses dénégationsdans le premier moment, enfin ses 310aveux et son système de défense fondé surl'aliénation mentale.
Peu de temps après ces révélations, etvoyant qu'il tenterait inutilement de se fairepasser pour un second Louvel, il demandasouvent à deux prisonniers de lui prêter uncouteau bien pointu; d'autres fois, il se levaitla nuit, et feignait d'en chercher un; il allamême jusqu'à tenter de mettre le feu à lapaillasse de son lit.
Cependant, il avait obtenu d'être dans unechambre particulière, où il n'y avait aucuneespèce d'armes, et provisoirement on l'avaitdébarrassé de la camisole. Le 17 novembre, legardien ayant ouvert la porte, pour donner del'air à cette chambre, Papavoine s'introduisitdans une pièce voisine où déjeûnaient plusieursjeunes détenus, et s'élançant sur l'und'eux, le nommé Labiey, âgé de douze ans,qui tenait un couteau, il se saisit de cettearme et l'en frappa à plusieurs reprises. Lespersonnes présentes l'empêchèrent heureusementde consommer ce nouveau crime; et lemalheureux enfant, qui n'avait donné à Papavoineaucun sujet de plainte, qui peut-êtrene l'avait jamais vu, en fut quitte pour trois 311blessures qui, bien que très-graves, n'étaientcependant pas mortelles. Ainsi, suivant la judicieuseremarque du ministère public, cethomme fournissait l'exemple, heureusementfort rare, d'un accusé qui cherche dans denouveaux crimes la justification d'un premierattentat.
A la première nouvelle du meurtre desdeux enfans de la demoiselle Hérin, une penséeavait préoccupé tous les esprits. Le public,si facile à se prévenir, si disposé à se passionner,si prompt à porter des jugemensmême sur les notions les plus vagues, s'étaitreprésenté Papavoine comme ayant des compliceset comme un instrument mis en œuvre.La demoiselle Malservait, arrêtée peu d'instansaprès l'assassinat, était regardée commela complice avérée du meurtrier: on supposaitqu'elle avait indiqué à Papavoine les deuxvictimes qu'il fallait frapper, puisqu'elle avaitembrassé les deux enfans, quelques minutesavant que le bourreau ne levât le couteau sureux. La justice ne put s'empêcher de partagercette prévention. La demoiselle Malservait,que la fatalité seule avait conduite à Vincennesce jour-là, resta plus de deux mois en 312prison, sous le poids de cette affreuse présomption;mais l'instruction prouva jusqu'àl'évidence qu'elle ne connaissait nullementPapavoine, et qu'elle n'avait jamais eu le moindrerapport avec lui.
D'après la rumeur universelle, Papavoinen'avait été que l'instrument de la famille Gerbod,qui aurait commandé la mort des deuxenfans, pour mettre obstacle à un mariagequ'elle désapprouvait, qu'elle repoussait detoutes ses forces. Cette supposition était dénuéede vraisemblance. D'ailleurs, la justice ordonnaà cet égard des enquêtes trop scrupuleuses pourqu'il soit possible de penser un seul instant àchercher dans cette famille les complices ou lesinstigateurs de Papavoine. En outre, si le sieurGerbod père, vieillard d'une vie sans tache, avaiteu la coupable pensée de ramener son fils à sesprojets, en frappant la famille que celui-ci s'étaitcréée, on conçoit qu'il aurait choisi pour victimela personne qui contrariait le plus directementson ambition de père, et non d'innocentes créatures,qu'il avait au contraire souvent promisde protéger lui-même. D'ailleurs, les investigationsles plus sévères concoururent à la justificationde ce père de famille; il n'avait jamais 313eu de relations avec la demoiselle Malservait,ni avec Papavoine; tous ces individus étaientignorés les uns des autres, avant le triste événementdu 10 octobre. Pourrait-on s'expliquerd'ailleurs comment le sieur Gerbod, s'ileût eu l'odieux projet dont on le soupçonnait,se serait adressé, pour le réaliser, à un hommetel que Papavoine?
Enfin il fut constaté que cet homme n'avaiteu ni suggesteurs, ni complices; qu'il n'avaitété entraîné ni par la cupidité, ni par la vengeance,ni par l'ambition, mais par unehaine, heureusement bien rare, pour l'humanitétoute entière; haine qui avait eu d'abordpour principe un humeur misanthropique etatrabilaire, et que des mécontentemens, deschagrins, avaient pu ensuite fomenter et exalterjusqu'à la frénésie. Suivant les expressionsdu ministère public, Papavoine avait tué, uniquementpour répandre le sang humain etpour satisfaire une passion féroce.
En examinant avec attention le caractère etles habitudes de Papavoine, on a pu se convaincrequ'il nourrissait depuis long-temps demonstrueuses pensées, et qu'il se préparait àune catastrophe telle que celle du bois de 314Vincennes; on a vu qu'en venant à Paris, ils'était muni de deux couteaux dont l'usagen'est pas nécessaire aux besoins de notre genrede vie; que, depuis un grand nombre d'années,il fuyait, d'une manière bizarre, toute société,toute communication; il semblait avoir de larépugnance pour ses semblables. Peu à peu,sans doute, cet éloignement extraordinaireavait germé dans son âme, s'y était développé;une haine générale et prononcée en avaitété le résultat, et son imagination, livrée à lasolitude, lui avait fait concevoir l'idée ducrime et l'y avait entraîné. Telles étaient lesdonnées que produisait l'analyse du caractèreet des habitudes du prévenu, et ces donnéesservirent de base à l'accusation.
Papavoine comparut devant la Cour d'assisesde la Seine, le 28 février 1825, en présencede spectateurs nombreux, attirés par la curiosité.L'accusé, quoique calme, portait sur sestraits l'empreinte profonde de la tristesse etde la mélancolie.
Interrogé par le président, Papavoine avouaqu'il avait assassiné les deux enfans Gerbod,mais que c'était dans un moment où il n'avaitpas la tête à lui, ajoutant qu'il voudrait, au 315prix de son sang, rappeler à la vie ces deuxmalheureuses victimes. Il repoussa la préméditation,en disant que s'il eût projeté le crime,il aurait pris un des deux couteaux qu'il avaitapportés dans sa valise, et n'en aurait pasacheté un à Vincennes même, non loin du lieude l'assassinat; il ajouta que l'intérêt est lemobile des actions humaines, et qu'il n'enavait eu aucun à tuer ces enfans, qu'il ne connaissaitpas. Il ne put rendre compte du motifqui l'avait fait agir; il s'était trouvé, dit-il,entraîné à commettre cette action par unesorte de mouvement machinal, contre sa sainevolonté; mais qu'après avoir frappé ces enfans,il s'était opéré dans son esprit une sortede révolution subite qui l'avait rappelé à laraison; et que s'apercevant alors des conséquencesde son action, il avait voulu en soustraireles traces aux recherches de la justice, etavait enfoncé son couteau dans la terre; quec'était aussi ce motif qui lui avait fait examiners'il n'avait pas sur lui quelques taches desang, et demander au canonnier qu'il avaitrencontré si sa figure n'était pasBarbouillée.Il repoussa avec autant de force que d'indignationla déclaration, qu'il avait faite devant le juge 316d'instruction, d'avoir voulu frapper les enfansde France. Il dit à ce sujet que, fatigué de saposition pénible, et ne pouvant mettre fin àson existence, parce qu'on lui en avait ôté lesmoyens, il s'était accusé de cet horribleprojet.
Interpellé sur ses premières dénégations, ilrépondit qu'il était tellement épouvanté parla pensée de ce crime, qu'il cherchait à sepersuader à lui-même qu'il ne l'avait pas commis;qu'il avait craint d'ailleurs de compromettrela réputation de sa famille. Toutes sesautres réponses furent dans le même sens, ettendaient à établir qu'il n'avait commis soncrime que dans un accès de démence.
De nombreux témoins furent ensuite entendus,tant sur la vie antérieure de Papavoineque sur les circonstances de l'assassinat.Leurs dépositions ne firent que confirmer ceque nous avons déjà mis sous les yeux dulecteur.
L'introduction de la mère des deux enfansdans la salle d'audience produisit sur tous lescœurs une impression pénible et donna lieuà une scène déchirante. Les genoux de cettejeune dame paraissaient fléchir; elle pouvait 317à peine se soutenir. Au moment où, après lesquestions d'usage, le président lui demandasi elle reconnaissait l'accusé, elle tourna àpeine les regards, et répondit en frémissant:Oui, monsieur. Invitée à dire quels étaient lesfaits à sa connaissance: Je me promenais,dit-elle, avec mes enfans.... A ces mots quilui rappelaient tout son malheur, elle s'interrompit,se troubla, et fit un nouvel effortpour reprendre son récit; mais, à peine eut-elleprononcé quelques mots, qu'elle jeta un criet s'évanouit. Ses yeux se fermèrent; on s'empressade lui prodiguer des secours, mais sanssuccès; on fut obligé de l'emporter privée deconnaissance. Cette scène produisit sur l'auditoireun effet difficile à décrire. La plupartdes spectateurs versaient des larmes; Papavoinelui-même, la tête baissée, portait sa main àses yeux, comme pour essuyer quelquespleurs.
Quelques instans après, la demoiselle Hérin,introduite de nouveau, recommença sonrécit. Mais la faiblesse de son organe obligeaitle président de répéter les réponses qu'ellefaisait à ses questions. Elle déclara que, le 31810 octobre, après avoir habillé ses enfans,elle les conduisit dans l'allée des Minimes;qu'elle y aperçut la demoiselle Malservait,qui lui demanda s'ils étaient jumeaux, et quiles caressa; qu'en se retournant, elle vitun homme dont la figure la frappa, mais quetoutefois elle n'eut aucun pressentiment sinistre.«Après avoir quitté cette dame, ditla demoiselle Hérin d'une voix qu'altéraient depénibles sanglots, l'homme habillé de bleu,accosta la femme au chapeau rose: elle rentraità cause de la pluie. L'homme lui adressala parole d'une voix horrible et lui dit:Votrepromenade a été bientôt finie. Cet hommeétait très-pâle. Alors il se pencha vers l'un demes enfans et le frappa d'un coup de couteau,puis il s'élança sur le second; alors je me précipitaisur lui et le frappai à la tête d'un coupde parapluie. Il prit la fuite et s'enfonça dansla forêt.»
Après l'audition de tous les témoins, leprésident, pour fixer le jury sur la présenced'esprit déployée dans l'instruction par l'accusé,donna lecture de l'un de ses interrogatoires,et fit remarquer que les réponses de 319Papavoine étaient un chef-d'œuvre de dialectique.Cette lecture fit une profonde sensationsur l'auditoire.
Le lendemain, le ministère public soutintl'accusation, et repoussa la question de démencequi rentrait dans le système de défenseadopté par l'accusé. «La prétendue démencede l'accusé, dit-il en terminant, est un prétexteinvoqué en désespoir de cause. Il estcertain que cette aliénation ne serait pas totale;il est prouvé qu'elle ne serait que partielle,et, dans cette dernière suppositionmême, elle ne pourrait servir d'excuse admissible.»Enfin, le ministère public demanda,au nom de la société, au nom de la sûretégénérale, l'application de la peine de mortà l'accusé.
La défense de Papavoine était confiée àMe Paillet, jeune avocat d'un talent très-distingué,qui fit des efforts d'éloquence et dezèle pour sauver son client. Mais malgrél'art avec lequel il sut diminuer l'horreurqu'inspirait l'accusé, malgré les hautes considérationsqu'il y développa en sa faveur,malgré le soin minutieux qu'il prit de raconterles principales actions de la vie de Papavoine, 320et de leur appliquer une foule d'observationsdes médecins les plus célèbres pourles maladies mentales, le défenseur ne putqu'obtenir les éloges que méritait son plaidoyerremarquable. Après une demi-heurede délibération, le jury déclara l'accusé coupablesur toutes les questions. En conséquence,la Cour faisant l'application de laloi, condamna Louis-Auguste Papavoine à lapeine de mort.
L'accusé, en entendant ce terrible arrêt, seleva et s'écria, les yeux tournés vers le ciel:J'en appelle à la justice divine!.. L'avocat paraissaitvivement ému, et on remarqua que Papavoinese penchait vers lui, comme pour leconsoler.
Papavoine se pourvut en cassation, etMe Paillet lui prêta encore le secours de sonbeau talent devant la Cour suprême; lepourvoi fut rejeté.
Le dernier jour de Papavoine semblait doncarrivé; encore quelques heures, et il allait monterà l'échafaud. Mais sa famille, qui redoutait,pour elle comme pour lui, l'ignominie attachéeà une exécution publique, implora laclémence royale. Cette démarche ne fit que 321retarder de quelques jours le supplice ducoupable. L'arrêt de la Cour d'assises du 28 février,confirmé par celui de la Cour de cassationdu 19 mars, dut enfin recevoir sonexécution, le 25 du même mois.
Avant de sortir de la Conciergerie pourêtre conduit au lieu du supplice, Papavoinedemanda à embrasser le crucifix; son confesseurs'empressa de le lui présenter. Il témoignaen outre l'intention d'ajouter quelquesdéclarations à celles qu'il avait faites devantla Cour d'assises, et l'un des conseillers dela Cour royale fut délégué pour l'entendre.Rien ne transpira de cette révélation dernière.Tout porte à croire qu'elle n'avait aucunrapport avec le procès dont l'issue venait delui être si funeste; car cinq mois employésà l'enquête judiciaire ne permettaient pas desupposer qu'il aurait pu rien échapper àl'investigation de la justice. Peut-être Papavoine,en rendant le magistrat chargé derecueillir ses dernières paroles, témoin dudésordre de son esprit, voulut-il prouver,par quelques traits bizarres, alors mêmeque cette preuve ne pouvait rien changer à 322son sort, que réellement il était frappé d'aliénationmentale.
Quoi qu'il en soit, il subit son arrêt le25 mars 1825, sur la place de Grève, à quatreheures de relevée.
Il n'est point d'individu, si vertueux, siisolé, si obscur qu'il soit, qui puisse, à justetitre, se dire certain d'être toujours à l'abrides atteintes de la méchanceté. On aura beautenir une conduite sans reproche; on aurabeau cacher soigneusement sa vie; presquetoujours et par cela même, on rencontrerades envieux, des ennemis acharnés qui, manœuvrantdans l'ombre, s'efforceront de dénatureraux yeux du monde ce qui excite leur jalousiesecrète, et ne réussiront que trop souvent àrépandre des nuages sur le mérite qui lesoffusque. C'est là une des servitudes conditionnellesde notre état social, que personnene peut éluder, et à laquelle l'homme sagetâche de se résigner d'avance. Il est sansdoute bien disgracieux, bien pénible, par foismême infiniment douloureux, de se voir lepoint de mire des attaques de la calomnie; 324mais l'expérience de chaque jour a quelquechose de rassurant à cet égard, en ce qu'elleprouve qu'une vie pure est un impénétrablebouclier contre lequel viennent s'émousserles traits empoisonnés que décochent la haineet l'esprit de satire.
On cesse de jouir du même avantage, dumoment que l'on transgresse les limites dudevoir. Dès-lors on devient plus vulnérable;on s'est découvert, on montre son côté faible:l'ennemi n'est pas lent à en profiter. Une premièreinfraction favorise la supposition debeaucoup d'autres. Procédant comme le mathématicien,du connu à l'inconnu, le public selaisse aller sans peine à croire que tel hommequi déjà s'est souillé d'un crime, a bien pucommettre un crime plus grand encore; et, ilfaut en convenir, dans ce cas, la préventionporte avec elle des preuves morales qui, bienqu'insuffisantes aux yeux de la justice, n'ensont pas moins accablantes pour l'accusé. Combienn'avons-nous pas vu de femmes adultères,prévenues de l'assassinat ou de l'empoisonnementde leurs maris! Certes, le premiercrime de la plupart de ces épouses coupables 325n'est ordinairement que le point de départde la seconde accusation dirigée contre elles.Rarement, on voit la malignité humaine assezaudacieuse pour accuser une femme douce,paisible, attachée à son mari comme à sesdevoirs, d'avoir eu, seulement une minute,l'horrible pensée d'abréger l'existence du pèrede ses enfans. Mais la femme qui a pu consentirà violer la foi conjugale, qui, sans pudeurcomme sans remords, a pu former desliaisons scandaleuses, ne saurait revendiquerpour elle ce privilége exclusif de l'innocence.Si son époux succombe au milieu des déchiremensdes plus horribles convulsions, déjàde ce seul fait surgira le soupçon le plus prononcé.Et si cette mort violente et subite esttenue presque secrète; si, au lieu de provoquerelle-même les investigations que réclameun événement de ce genre, la femme s'opposevivement à tout ce qui pourrait faire découvrirla cause de la maladie et de la mort; sid'autres circonstances viennent corroborerces circonstances déjà si graves; de quel poidsseront les protestations et les dénégations decette malheureuse, au tribunal de l'opinionpublique? Son acquittement, prononcé peut-être 326faute de preuves suffisantes, ne l'absoudrapas aux yeux de la société doublementoutragée; et les paroles de blâme, sorties dede la bouche du magistrat, forcé de suspendrele glaive des lois, malgré son intime conviction,équivaudront à une sorte de condamnation.Passons maintenant aux faits qui nousont suggéré ces réflexions. Les voici tels qu'ilsressortent de l'acte d'accusation.
Guillaume-Étienne Boursier, marié, depuis1809, avec Marie-Adelaïde Bodin, avait eucinq enfans de cette union. Il faisait le commerced'épicerie dans une boutique qu'iloccupait au coin de la rue de la Paix et de larue Neuve-Saint-Augustin. Le commerce deBoursier prospéra à tel point que, plusieursannées après son mariage, ses bénéfices annuelss'élevaient à près de onze mille francs.Peu de temps avant sa mort, il avait manifestél'intention de ne continuer à travailler quependant quatre ans encore, attendu qu'à cetteépoque, il espérait réaliser 15,000 livres derente.
Boursier était d'un naturel vif et emporté,mais très-bon et très-obligeant. Il avait beaucoupd'amis, et jouissait de l'estime de tous 327ceux qui le connaissaient. Les personnes quihabitaient son domicile étaient la veuve Flamand,sa tante, âgée de soixante-onze ans;la fille Joséphine Blin, cuisinière, depuisquatre mois au service de sa maison; lesnommés Delonge et Béranger, garçons demagasin, et la demoiselle Reine, fille de boutique:le nommé Halbout, qui était chargé dela tenue des livres, ne demeurait pas chezBoursier.
Le 25 mars 1822, Boursier avait acheté chezle sieur Bordot, son ami, droguiste, une demi-livred'arsénic pour faire périr les souris etles rats qui s'étaient multipliés dans ses caveset ses magasins; il avait en outre acheté, versla même époque, de la mort-aux-rats, qui étaiten pâte malléable.
Boursier, avec un nommé Bailli, son commis,prépara, avecune partie de l'arsenic, desboulettes qui furent placées dans la cave.Bailli, qui avait coopéré à cette opération, remità Boursier le restant de l'arsenic, que celui-cirangea. Il paraît que ce qui restait dela mort-aux-rats fut placé dans un casier àbouteilles.
Boursier et sa femme vivaient en très-bonne 328intelligence. Vers le milieu de 1821, un nomméCharles, qui connaissait la veuve Flamand,lui présenta le sieur Kostolo, natif de Constantinople,et d'origine grecque; ce Kostolocherchait une place de valet-de-chambre.Par le récit vrai ou supposé des malheursqui le poursuivaient, ainsi que sa famille, ilparvint à intéresser la veuve Flamand, quile recommanda à sa nièce, la femme Boursier.
Kostolo était en France depuis quatre oucinq ans. Doué d'un physique assez agréable,il était parvenu à former des liaisons intimesavec une dame Olivereau, qui fournissait engrande partie à ses dépenses, et chez qui iltrouvait ses repas. Quand il eut mis le pieddans la maison Boursier, il y vint très-fréquemment,s'y impatronisa, et l'intérêt quelui portait la dame de la maison se changeabientôt en une inclination coupable; elle luiprêta de l'argent à l'insu de son mari; il venaitpresque tous les jours, sous prétexte des'informer du résultat des démarches qu'onavait promis de faire pour le placer, en ayantsoin de ne pas éveiller les soupçons du mari.
De son côté, la dame Boursier, en femmehabile, ne sortait jamais seule, et se faisait 329accompagner de la fille Reine, sa demoisellede boutique. Sous prétexte de promenadesnécessaires à sa santé, elle se rendait de très-grandmatin aux Champs-Élysées, où Kostolol'attendait; puis la promenade se dirigeait ducôté du logement de Kostolo. La femmeBoursier et la fille Reine montèrent chez luiune première fois; mais ensuite la femmeBoursier montait seule chez Kostolo, et lafille Reine, confidente discrète, venait plustard la reprendre. Suivant Kostolo, ces coupablesrendez-vous commencèrent seulementquinze jours avant le décès de Boursier.
La femme Boursier avait fait, avec plusieursautres personnes, la partie d'aller passer lajournée à Versailles; Kostolo fut invité, etBoursier ignora absolument que le Grecavait été de cette partie de campagne. CependantBoursier continuait toujours à luifaire le même accueil. Une de ses niècesétant accouchée, il fit tenir l'enfant sur lesfonts de baptême par Kostolo et par la femmeBoursier, son épouse.
Le 28 juin, jour fatal au trop crédule époux,Boursier devait faire une promenade avec le 330nommé Alberti, l'un de ses amis: le rendez-vousétait fixé à dix heures. Boursier se leva,selon son habitude journalière, à six heuresdu matin; il était très-gai et bien portant. Lafemme Boursier ayant pris l'émétique la veille,se leva plus tard; son mari, pour lui faire uneplaisanterie, entra doucement dans sa chambreet lui dessina deux moustaches avec unepommade noire dont il se servait pour lescheveux; il envoya ensuite la fille Blin, sadomestique, pour réveiller sa femme, avecordre de lui présenter en même temps unmiroir. La femme Boursier, en apercevant sesmoustaches, se fâcha un peu. Boursier ritbeaucoup de la surprise de sa femme, qui seleva en boudant; elle se rendit ensuite à soncomptoir, où ils s'embrassèrent mutuellement.
Boursier ne prenait jamais rien en se levant;il déjeûnait habituellement, entre neufet dix heures du matin, avec un potage auriz. Ce jour-là, il demanda son potage à neufheures. La fille Blin le lui prépara sur le fourneaude la cuisine, dans une casserolle en ferbattu, qui servait toujours à cet usage. Quandce potage fut prêt, elle l'apporta dans la casserollemême, sur un petit secrétaire qui était 331dans la salle à manger, et sur lequel Boursierdéjeûnait toujours. La fille Blin avait l'habitude,avant de servir le potage, d'en conserverune partie pour elle et pour le plus jeune desenfans de son maître, qui était âgé de cinqans. Cet enfant et la fille Blin mangèrent cetteportion de potage, et n'en furent point incommodés.Quand Boursier était prévenu par ladomestique que son déjeûner était prêt, ilarrivait souvent qu'il ne le mangeait pas sur-le-champ,surtout quand il voulait terminerquelque chose dont il s'occupait. Ce potagerestait quelquefois un quart d'heure à l'endroitoù la servante le plaçait, c'est-à-dire surle secrétaire qui était dans la salle à manger,à peu de distance du comptoir où se tenaithabituellement la femme Boursier.
L'instruction, quels qu'aient été ses soins,n'a pu déterminer l'espace de temps qui s'étaitécoulé entre le moment où le potage avait étéapporté sur le secrétaire et celui où Boursiercommença à déjeûner. Cependant la fille Blina pensé qu'il avait pu s'écouler quatre à cinqminutes dans cet intervalle. Par les mêmesmotifs, il serait difficile d'établir, par les témoignages,ce que faisaient Boursier et sa 332femme au moment où le potage fut apporté,et depuis cet instant jusqu'au déjeûner.
Cependant, aussitôt que Boursier eut goûtéde son potage au riz, il appela la fille Blin, etse plaignit du mauvais goût qu'il lui trouvait.Cette fille lui répondit qu'elle en était étonnée,attendu qu'elle avait mis dans le déjeûnertrois jaunes d'œufs, au lieu de deux qu'elle ymettait habituellement. Il avait aussi appelésa femme pour lui dire que son potage étaitmauvais, qu'il avait ungoût empoisonné; etsur l'observation que lui avait faite la domestique,il avait dit: «Puisqu'il est bon, il fauten manger;» et il en prit alors quelques cuillerées.Il déclara alors que son potage étaitdécidément mauvais, qu'il ne pouvait le manger;en même temps, il lui prit un vomissementqui lui fit rendre une partie du rizet des matières vertes qui ressemblaient à dela bile. La femme Boursier alla préparer unverre d'eau sucrée.
Cependant les vomissemens continuaient,accompagnés de flux de sang. Boursier fut misau lit; il se plaignait d'une extrême lassitudedans les reins; bientôt survinrent des évacuationsd'une grande fétidité. Le sieur Bordeu, 333médecin appelé, arriva entre onze heureset midi, et traita la maladie comme une indigestion;il ordonna des potions calmantes. Revenuà six heures du soir, et jugeant que lamaladie était plus grave, il fit appliquer dessangsues et des sinapismes. Néanmoins l'étatdu malade empirait. Le lendemain matin, unautre médecin, nommé Tartra, est appelé; onprescrit de nouveaux moyens. Un élève enmédecine, le sieur Toupié, est chargé depasser la nuit près du malade; mais tous lesremèdes étaient inutiles: Boursier expira àquatre heures du matin, après d'effrayantesconvulsions.
Toupié avait remarqué que les extrémitésétaient froides, et que les ongles étaientbleuâtres. MM. Bordeu et Tartra arrivèrentaprès le décès de Boursier; ils examinèrentle cadavre et firent la même remarque quel'élève Toupié, et tous deux, ne pouvant serendre compte d'une mort aussi subite, firentdemander à sa veuve la permission de fairel'autopsie du cadavre; mais elle s'y opposa,malgré leurs pressantes insistances.
Le même jour, la femme Boursier, sousle prétexte que son mari était très-replet, et 334que la putréfaction occasionnée par les chaleurs,pourrait nuire aux comestibles quiétaient dans son magasin, témoigna le désirque l'inhumation eût lieu le soir même. Deuxamis du défunt reçurent mission d'en fairela demande à la mairie; mais la permissionfut refusée. Les obsèques eurent lieu le lendemainmardi, à dix heures du matin. Lecorps fut déposé dans une fosse particulière,au cimetière du Père-Lachaise.
Le 28 juin, c'est-à-dire le jour mêmeque Boursier était tombé malade, Kostoloétait venu, selon son habitude journalière,au magasin. Étonné de la soudainetéde la maladie de Boursier et des symptômesalarmans qui se manifestaient, il se tintprès du lit du malade toute la journée; lelendemain, il revint près de lui, et ne lequitta plus qu'à sa mort. Ce fut lui qui, pendantla dernière nuit, lui administra les boissonsqui avaient été prescrites par les médecins.De même que le sieur Toupié, Kostolo déclaraavoir remarqué les taches bleuâtres,indices presque certains d'un empoisonnement.
Enfin tout était consommé, et la mort et 335l'inhumation du malheureux Boursier; maisdes bruits sinistres éclatèrent bientôt, et le31 juillet, le procureur du roi ordonna l'exhumationdu corps. MM. Orfila, docteur enmédecine, Hardy, professeur de la facultéde médecine, et Hamel, candidat en médecine,appelés par le juge d'instruction, procédèrentsur le lieu même à l'autopsie ducadavre; ils firent l'extraction de l'estomacet des intestins, qui furent placés aussitôtdans un vase de terre, sur lequel les scellésfurent apposés; ils recueillirent aussi dansun vase un liquide jaune. Les médecins déclarèrent,dans le procès-verbal qu'ils dressèrent,qu'ils n'avaient trouvé aucune trace delésion qui pût faire soupçonner que Boursiereût succombé à la suite d'une rupture oud'une ulcération du cœur, des poumons etdes gros vaisseaux qui sont contenus dans lethorax. Après un examen approfondi, lesmédecins attestèrent qu'il s'était trouvé, tantdans l'estomac que dans les intestins qu'ilsavaient analysés, une quantité d'arsénic suffisantepour donner la mort. Dans le coursde leur première opération, ils en avaient en 336outre signalé quelques grains au juge d'instruction.
Enfin cinq docteurs en médecine, parmilesquels étaient MM. Orfila, Chaussier etPelletan, consultés sur la réunion des circonstancesrapportées ci-dessus, furent unanimementd'avis que Boursier était évidemmentmort des effets de l'arsenic, et que l'autopsien'avait nullement justifié la suppositiond'une rupture de vaisseaux dans la poitrine.
Ces explications si claires, si précises, siconcordantes, ne pouvaient laisser subsisterle plus léger doute sur les causes de la mortde Boursier:il était mort empoisonné. Il s'agissaitde savoir si cet événement était le résultatd'un crime, d'un suicide ou d'un simpleaccident. Telles étaient les seules suppositionsauxquelles pouvait donner lieu la mort inopinéede cet homme. Tout tendait à démontrerjusqu'à l'évidence que Boursier ne s'étaitpas empoisonné lui-même. Il était père decinq enfans; son commerce était aussi prospèrequ'il pouvait le désirer; son intérieurn'avait rien que de riant pour lui; il vivaiten très-bonne intelligence avec sa femme 337dont il ignorait les désordres; il était d'unehumeur très-gaie, et la plaisanterie qu'il fità sa femme, le 28 juin, n'indique guère qu'ilfût, ce jour-là, tourmenté par quelque souci.D'ailleurs, si Boursier eût mis lui-même del'arsenic dans son potage, est-il présumablequ'il eût appelé sa femme et la cuisinière,pour leur dire que ce potage était mauvais?
On ne pouvait pas attribuer davantage lamort de Boursier à un simple accident. Aussil'accusation l'attribua-t-elle à un crime. D'aprèsl'autopsie, l'empoisonnement était constant.Les liaisons criminelles qui existaiententre la veuve Boursier et Kostolo appelèrentsur eux les soupçons de la justice: tous deuxfurent arrêtés.
Aussitôt que les vomissemens avaient commencé,la femme Boursier avait pris la casserollequi contenait le riz; elle avait jeté ceriz dans une terrine d'eau sale qui était sousla fontaine; elle avait passé ensuite un peud'eau dans la casserolle, et ordonné à la filleBlin de la nettoyer; ce que celle-ci avait exécuté,en la frottant avec du sable et de lacendre. La veuve Boursier chercha à expliquer 338cette circonstance extraordinaire: «Boursier,disait-elle, était très-susceptible sur lapropreté. Pour lui prouver que la casserolleétait propre, j'allai la vider; et, comme il yavait un peu de riz attaché au fond, j'y aipassé de l'eau pour le détacher, et ai montréensuite la casserolle à mon mari.»
L'accusation s'empara de cet aveu et cruty trouver une preuve du crime. Les réticencesde la femme Boursier, ses tergiversations dansplusieurs réponses importantes, furent autantde probabilités contre elle. Une fois,elle dit que son mari ne lui avait jamais parléd'arsénic; une autre fois, qu'il lui avait parléde mort-aux-rats et d'arsénic.
Interrogée sur le compte des personnes quifréquentaient habituellement sa maison, laveuve Boursier cita tous les amis de son mari;mais elle ne nomma pas Kostolo, et soutintmême qu'elle n'avait jamais eu de relationsintimes avec cet homme. Mais Kostolo, assezimpudent pour ne rien ménager, révéla lanature de ses liaisons avec la veuve Boursier;et celle-ci, forcée par l'évidence à avouer cescoupables habitudes, avoua d'abord qu'elle 339avait vu Kostolo avec intérêt et plaisir, etbientôt fut contrainte de confesser que, dansla chambre même du défunt, elle s'étaitabandonnée aux vœux criminels de son misérablecomplice. Il résulta aussi des interrogatoiresqu'elle donnait de l'argent àKostolo, et l'on en conclut que, puisqu'ellen'ignorait pas le dénuement de cet homme,elle stipendiait ses assiduités adultères, et luilivrait le patrimoine de ses enfans.
Après avoir entendu tous les témoins, l'accusationposa la question suivante:
«La veuve Boursier prétendra-t-elle, commeelle l'a fait dans ses interrogatoires, qu'ellen'avait aucun intérêt ni aucun motif pourcommettre ce crime?» Puis elle y répondit:«On ne le pense pas; car sa conduite aprèsla mort de son mari, les projets formés entreelle et Kostolo de s'unir en mariage, la promessequ'elle lui en avait faite, la craintequ'elle avait qu'il ne changeât d'avis, démontrentsuffisamment le motif qui l'a portée àcet attentat.» Ces allégations de l'acte d'accusationrésultaient des déclarations réitéréesde Kostolo, et paraissaient être confirmées 340d'ailleurs par la franchise grossière avec laquelleil répondit aux questions du magistratchargé de l'instruction de ce procès.
Pour établir la complicité de Kostolo dansl'empoisonnement présumé du malheureuxBoursier, l'acte d'accusation présenta cethomme attaché au chevet du lit du moribond,lui administrant les boissons prescrites parles médecins, et pouvant bien y avoir introduitde nouvelles substances vénéneuses. On lemontrait encore comme un homme dénué deressources, sans moyens d'existence, et pouvantavoir un grand intérêt à s'associer à unefemme qui le mettrait à la tête d'un établissementflorissant et capable d'assurer sonavenir.
Pendant l'instruction, le témoin Bailly,ancien commis de Boursier, avait dit d'abordque son patron, après avoir préparé des boulettespour faire périr les rats, avait serré lerestant de l'arsenic lui-même; plus tard, cetémoin changea de langage, et dit que c'étaitlui Bailly, qui avait serré le reste d'arsénic,et qu'il ne s'en était pas souvenu d'abord.Ces deux déclarations si différentes, cette 341attention que Bailly apportait à justifier l'accusée,que jusque-là il avait cherché à faireregarder comme coupable, donna lieu depenser que l'on avait fait des démarches pourle circonvenir, et lui faire rétracter sa premièredéclaration. En conséquence, l'avocat-généralpris des réserves à son égard.
Les débats durèrent plusieurs jours. Laplupart des circonstances que l'on a déjà vuesfurent pleinement confirmées. La veuve Boursierse renferma dans un système de dénégationpresque absolu, non seulement touchantl'empoisonnement de son mari, mais encorerelativement à la nature de ses liaisons etde ses entrevues avec Kostolo. Mais, quant àces derniers faits, elle fut plusieurs fois confonduepar les réponses énergiques, précises,et grossièrement effrontées de Kostolo. Aplusieurs reprises, l'auditoire eut peine àimposer silence à la juste indignation qu'iléprouvait en entendant ce misérable aventurierqui, pour mieux prouver son innocence,faisait parade de ses honteux trophées.
Le 29 novembre 1825, sur la réponse négativedu jury, le président de la Cour d'assises 342de la Seine, déclara la veuve Boursieret Kostolo déchargés de l'accusation intentéecontre eux, et ordonna leur mise en liberté.
L'autorité prit en même temps des mesurespour que Kostolo, étranger sans aveu,sans ressources et sans recommandation, quifaisait un si hideux trafic de ses avantagesphysiques, purgeât de sa présence un paysqu'il avait souillé des plus scandaleux désordres.Il resta sous la surveillance de la policejusqu'à son départ.
Quant à la veuve Boursier, elle revint, lesoir même de son acquittement, dans sondomicile qui devait au moins lui rappeler debien graves erreurs. Ses amis l'attendaient.Une nuit bruyante en félicitations succédaaux transes de la veille. La veuve Boursier reparut,presque le lendemain, dans son comptoir,et se vit, pendant plusieurs jours, l'objetde la curiosité publique. Tout le monde voulaitvoir l'amante de l'aventurier Kostolo,devenue si tristement fameuse par la formidableaccusation dirigée contre elle.
On aurait mieux aimé, dans l'intérêt mêmede la veuve Boursier, ne pas lui voir oublier 343si promptement les périls qu'elle venait decourir, pouvoir lui supposer un repentir sincère,une pudique honte des torts avérésqu'on avait à lui reprocher. Comment avait-ellepu si tôt oublier la touchante et paternelleadmonition du président de la Cour?«Veuve Boursier, lui avait dit ce magistrat,en prononçant son acquittement, vous allezrecouvrer la liberté que les plus graves soupçonsvous avaient fait perdre. Le jury vousa déclarée non-coupable du crime qui vousétait imputé: puissiez-vous trouver la mêmeabsolution dans le témoignage de votre conscience!Mais n'oubliez pas que la cause devos malheurs et du déshonneur qui couvrirapeut-être à jamais votre nom, fut le désordrede vos mœurs et la violation des nœuds lesplus sacrés. Descendez au fond de votre cœur;que votre conduite à venir efface la hontede votre conduite passée, et que le repentirremplace l'honneur que vous avez perdu!»
A l'époque de son procès, la veuve Boursieravait trente-sept ans. On était fort curieuxde connaître son extérieur. Sa tailleétait peu élevée, même petite (quatre pieds 344cinq pouces); sa figure, sillonnée par lapetite vérole, était peu agréable; ses traitsn'avaient rien de ce qui rappelle la beauté.Elle contrastait avec Kostolo, dont les traitsétaient réguliers et la taille élevée.
Sureau, garçon tailleur, était au bagnede Brest, depuis l'année 1823 ou 1824. Voicisommairement les circonstances qui l'avaientplongé dans ce cloaque de criminels. Ce jeunehomme devait épouser une jeune fille, sacousine. Celle-ci, au moment de s'unir à lui,se rétracta. Alors Sureau s'abandonna au désespoir;ses passions fermentèrent, sa têtes'exalta; une sorte de délire furieux s'emparade lui. Il se rendit chez celle qu'il aimait,armé de deux pistolets; il voulait se brûler lacervelle à ses yeux; peut-être aussi voulait-ill'immoler elle-même et périr sur son cadavre.Qui pourrait savoir quel était son projet? Lesavait-il bien lui-même? Quoi qu'il en soit,la jeune fille seule expira sous l'arme meurtrière,et Sureau fut, quelques mois après,envoyé au bagne de Brest, et attaché côte àcôte avec un galérien.
346Chose étrangement monstrueuse! Dans ceséjour de l'opprobre et de la misère, ce jeunehomme retrouva encore des passions semblablesà celles qu'il avait déjà éprouvées,mais avec cette différence qu'elles étaient empreintesde cette hideur et de cette dépravationque le bagne attache à tout. Le forçatdont l'existence était enchaînée à la siennepar des liens de fer, était devenu pour luil'objet d'une affection infâme. Depuis deux ansenviron, il traînait sa chaîne avec ce compagnon,lorsqu'une mésintelligence éclataentre eux. Pendant la nuit, la tête du galérienSureau s'exalta comme lors de son premiercrime. Tout-à-coup il se lève, s'arme de ciseauxqui se trouvaient à côté de lui, lesplonge à plusieurs reprises dans les flancs deson compagnon endormi, et appelant à grandscris le garde-chiourme:Qu'on me conduiseà la mort! s'écrie-t-il, d'une voix forcenée.Je viens d'assassiner l'homme que j'aimaisplus que ma vie.
Sureau ne tarda pas à être traduit devantun conseil composé d'officiers et d'ingénieursde la marine. Rien de plus extraordinaire quel'aspect d'un tel tribunal: là, les accusés 347sont toujours des criminels; là, les témoinseux-mêmes comparaissent couverts de leursvêtemens rouges, et traînant leurs chaînes.
Connaissez-vous, dit le président à l'unde ces témoins qui paraissait avoir vieilli auxgalères, connaissez-vous quelque motif quiait pu porter l'accusé à tuer son camarade?
Le forçat: Oui, monsieur le président. Jecrois, sauf votre respect, que son camaradel'avait appelémouton.
Le président: Eh bien? que signifie cela?
Le forçat: C'est que, monsieur, quand ondit à quelqu'un qu'il est unmouton, ça veutdire, sauf votre respect, qu'il rapporte auxchefs tout ce qui se fait.
Le président: Quel grand mal y a-t-il là?comment voulez-vous qu'il ait pu le tuerpour cette parole?
Le forçat: C'est que, monsieur, chez nous,celui qui estmouton, sauf votre respect, çaveut direqu'il faut qu'on l'assassine, et alorsvous comprenez qu'on n'aime pas d'avoir cetteréputation.
Le sang-froid, le ton de naïveté avec laquellele vieux forçat débitait ces maximes,indiquaient assez qu'elles constituaient un 348des points de droit de ce lieu d'infamie, etqu'elles avaient été plus d'une fois mises àexécution.
Après la plaidoierie de son avocat, le galérienSureau voulut se défendre lui-même.Son improvisation offrait un mélange singulierdu langage de la passion et de l'argotdu bagne: l'idée de la cousine et de soncompagnon de chaîne se confondait dansson esprit, et l'image de ces deux victimesde sa fureur, harcelant sans cesse sa pensée,lui inspirait des paroles et des mouvemensd'une véritable éloquence.
Le forçat Sureau fut condamné à mortle 17 octobre 1826, et fut exécuté dans lesvingt-quatre heures.
Le 16 novembre 1826, le nommé PierreBarrié, âgé de trente-trois ans, né à Cocural,canton de Saint-Amans (Aveyron), comparutdevant la Cour d'assises de Rhodez, accusé demeurtre sur la personne de sa mère. Cettecause avait attiré une grande affluence despectateurs. Nous allons en rapporter lesprincipaux faits.
Depuis quelque temps, Marguerite Bouges,veuve Barrié, âgée de soixante ans, était atteinted'aliénation mentale. Ses enfans, quifaisaient de fréquens voyages à Paris, trouvèrentconvenable, pour sa propre sûretécomme pour la sûreté commune, de la fairerenfermer dans un hospice, et confièrent cesoin à Pierre, l'aîné de la famille. Ce projetfut conçu au mois de septembre 1824. A cette 350époque, Pierre Barrié, Jean, son frère, etMarie-Anne, sa sœur, étaient dans le pays;toutefois il a été établi que ces deux derniersne se trouvaient pas à Cocural, et que Pierrehabitait seul avec sa mère dans la maison defeu Barrié, son père.
Dans les derniers jours de ce même moisde septembre, Pierre Barrié prétendit avoirrempli la commission dont il s'était chargé.Selon lui, il s'était adressé à cet effet aunommé Frédéric-Alexandre Cambonne, marchandà Espalion et propriétaire à Montpellier,lequel, moyennant la somme de 440francs, devait conduire dans cette dernièreville Marguerite Bouges, et la placer dansun établissement de charité. Pierre Barriéajoutait quelques circonstances sur le départde sa malheureuse mère. Il disait qu'elleavait opposé une vive résistance... que l'onavait été forcé de recourir à l'assistance desgendarmes en résidence à Espalion.
Dans le courant du mois d'octobre suivant,Pierre, Jean et Marie-Anne Barrié partirentpour Paris. Ce fut dans cette ville, au moisde janvier 1825, que Pierre apprit aux deuxautres la mort de leur mère, survenue, disait-il, 351par suite d'un accident tragique. Lavoiture qui la conduisait à Montpellier avaitversé... Elle s'était fracassé le crâne... On l'avaittransportée dans un hospice où elle avait rendule dernier soupir... Le prétendu conducteurCambonne était aussi décédé... Pierre Barriéécrivit même à Cocural pour faire prendrele deuil aux autres membres de la famille.
Comme la plupart des hommes de sonpays, Pierre exerçait à Paris la professionde porteur d'eau; il était domicilié rue duBac.
Jean revint de Paris à Cocural dans le courantde mai 1825, portant un reçu de 440francs, souscrit et signé par le prétenduCambonne. Ce reçu lui avait été remis parson frère Pierre.
Cependant une sourde et vague rumeurs'était répandue au sujet de la disparition deMarguerite Bouges; on disait que cette femmen'était pas sortie du pays, et, chaque jour, cesconjectures acquéraient plus de consistance.On apprit de quelques individus qui avaientfait le voyage de Montpellier, que toutesrecherches avaient été infructueuses pour seprocurer des nouvelles de cette femme. On 352se rappela aussi que, vers la fin de septembre1824, Pierre Barrié, qui était naturellementgai, avait paru sombre et agité, et qu'il avaitsupplié un de ses voisins de lui permettre decoucher chez lui, ne pouvant, disait-il, habiterseul dans sa maison, où le bruit des portesbattues par le vent le glaçait d'épouvante.Enfin, on sut dans le public que, dans unepolice de bail à ferme consentie à son oncle,peu de jours avant son départ pour Paris,Pierre Barrié s'était réservé un petit réduit,qu'il avait lui-même fermé soigneusement avecune cloison en planches, après y avoir entasséde vieux meubles et du bois de chauffage,et le docteur Capoulade, d'Albouze,parlant un jour de la disparition de la veuveBarrié, s'écria que c'était dans ce petit réduitque l'on pourrait trouver le cadavre de cettefemme.
Cette circonstance paraissait trop extraordinairepour qu'elle n'éveillât pas l'attention.Aussi ce fut vers le lieu indiqué que la justicedirigea ses premières démarches. On ne tardapas à découvrir l'horrible mystère. Bientôt,sous un amas de meubles, dans une auge depierre, hermétiquement fermée avec de la terre 353glaise, on trouva le cadavre de MargueriteBouges, recouvert de quelques lambeaux devêtemens, le tout assez bien conservé pourqu'on pût constater l'identité. Le frère de l'accuséet plusieurs habitans la reconnurent.Marie Crassels déclara l'avoir reconnue à undoigt de la main gauche, dont la premièrephalange avait été emportée par un panaris.
Aussitôt la police fut instruite, et desordres furent donnés pour que Pierre Barriéfût arrêté à Paris, et conduit sans retard àRhodez.
Devant le juge d'instruction, l'accusé serenferma dans une dénégation absolue, parlanttoujours du prétendu Cambonne, qui n'était,suivant toutes les probabilités, qu'unpersonnage de son invention; car on ne trouvaaucun vestige de cet individu, ni sur les registresdes morts, ni sur ceux des vivans. Acette terrible question: «Comment s'est-ilfait que votre mère, décédée à Montpellier,ait été trouvée dans l'auge de Cocural?» PierreBarrié se borna à répondre:C'est par miracle!
En présence de la Cour d'assises, le présidentlui fit subir l'interrogatoire suivant:
354D. Qu'était devenue votre mère, lors devotre départ pour Paris en 1824?
R. M'étant chargé de la placer dans unhospice, au nom de tous ses enfans, un cocherde fiacre que j'avais connu à Paris, maisdont j'ignore le nom et le domicile, me conseillade la confier à un monsieur qui, pour440 francs une fois payés, prit l'engagementde la conduire et de la faire recevoir à Montpellier,dans la maison centrale de cette ville.
D. Connaissiez-vous ce monsieur?
R. Je ne le connaissais pas: il disait s'appelerAlexandre-Frédéric Cambonne.
D. D'où était-il?
R. Je l'ignore: mais il prenait les qualitésde propriétaire à Montpellier, et de marchandà Espalion.
D. Vous aviez déjà consulté M. Jalabertfils, avocat à Espalion. Il vous avait promisses bons offices pour obtenir une placepour votre mère dans l'hospice de cette ville,ou dans celui de Rhodez. Lui parlâtes-vous dutraité que vous veniez de faire avec Cambonne?
R. Non, monsieur.
D. Vous n'accompagnâtes pas votre mèrejusqu'au moment de son départ?
355R. Cela m'aurait fait mal.
D. Plusieurs témoins ont déposé, dans l'instruction,qu'il vous avait fallu des gendarmespour la contraindre: vous-même leur avezappris cette circonstance.
R. Ils se trompent.
D. Il résulte des informations qu'on aprises qu'il n'existe, ni à Montpellier ni àEspalion, aucun individu portant le nom deCambonne, et que votre mère n'a jamais étéreçue dans la maison centrale de Montpellier?
R. J'ai été trompé.
D. Qui vous apprit la mort de votre mère?
R. Je l'appris par une lettre qui me futécrite de Montpellier.
D. Par qui?
R. J'ai oublié le nom du signataire de lalettre.
D. Mais enfin, comment se fait-il que votremère ait été trouvée dans l'auge de Cocural?
R. Je n'en sais rien.
A chaque question, l'accusé essayait, maisen vain, de lever sa tête, qui retombait aussitôtsur sa poitrine.
Les témoins furent entendus au nombre de 356trente-deux. Plusieurs rappelèrent le propostenu par M. Capoulade, médecin d'Albouze.Celui-ci avoua le fait, et l'expliqua par diversescirconstances qui avaient appelé sesréflexions sur ce sujet.
Le ministère public soutint l'accusationavec beaucoup de force et de précision, et fitvoir que les circonstances diverses et multipliéesqui avaient été recueillies à l'occasiondu meurtre de la veuve Barrié, devaient suppléerà l'absence de témoinsde visu et auxdoutes que pouvait laisser la matérialité dufait.
L'accusé fut défendu par Me Grandet, avecle talent et la loyauté dont il avait donné déjàdes preuves si brillantes dans l'affaire Fualdès.Plusieurs parties de sa plaidoierie firent unevive impression sur l'auditoire.
Mais la délibération du jury ne pouvait êtrefavorable à l'accusé. Trop de charges, descharges trop accablantes pesaient sur lui.Chacun était en droit de lui adresser ces terriblesparoles:Pierre Barrié, qu'as-tu fait deta mère? Le jury répondit affirmativementaux questions de culpabilité qui lui furentsoumises, et le président prononça contre le 357prévenu la peine du parricide. L'abattementque ce malheureux avait montré pendant lesdébats, redoubla lorsqu'il entendit l'arrêt quile condamnait à la mort; il ne put marcherjusqu'à sa prison qu'avec le secours des gendarmesqui le soutenaient. Ce jugement futrendu le 17 novembre 1826.
La Cour de cassation ayant rejeté le pourvoide Pierre Barrié, et le roi n'ayant pas admisson recours en grâce, ce malheureuxsubit sa peine le 19 février 1827 à Rhodez. Cespectacle, qu'un appareil extraordinaire rendaitencore plus hideux, avait attiré une fouleimmense. Le condamné fut transporté dansune charrette au lieu du supplice; il était pieds-nus,en chemise, et sa tête était couverted'un voile noir. L'aumônier des prisons étaitassis auprès de lui; Barrié, triste et abattu,paraissait attentif aux exhortations de ce charitableecclésiastique.
Depuis sa condamnation, il avait substituéune autre version au système absurde qu'ilavait suivi dans ses interrogatoires et dans lesdébats. Il assurait que sa mère était morte àla suite d'une chute violente qu'elle auraitfaite dans un accès de démence; que, l'ayant 358trouvée ensanglantée et couverte de contusions,il s'était abstenu d'appeler du secours,de peur qu'on ne l'accusât de meurtre, etqu'alors il avait caché le cadavre dans l'augeoù il avait été découvert dix-huit mois après.
Au mois de mars 1821, André Blum futemployé dans les ateliers de la maison Haussmanet Jordan, au Logelbach, près Colmar.
En 1825, M. Jordan remarqua du désordredans la conduite de cet homme. Plusieursfois, il lui adressa des remontrances; Blumpromit de se corriger; mais, loin de tenir sapromesse, il contracta de nouvelles dettes.
Ses appointemens étant insuffisans poursubvenir à ses dépenses, il fabriqua et mit encirculation de faux billets de commerce. Dansle courant de 1825, il donna au sieur Édighoffen,aubergiste à l'enseigne du Roi de Pologne,à Colmar, en paiement d'une sommede 130 francs, un billet de 750 francs, paraissantsouscrit, à son ordre, par son père JacobBlum. Vers la même époque, il remit ausieur Simon, en paiement d'une somme de 360100 francs, une lettre de change de 400 francs,paraissant pareillement souscrite à son ordrepar son père. A leur échéance, ces deux effetsfurent protestés. Le père de l'accusé neles reconnut pas, déclarant qu'il ne devaitrien à son fils; que ce n'était pas le premiertour de ce genre qu'il lui faisait, et engageantle sieur Édighoffen à le poursuivretrès-rigoureusement. M. Jordan, ayant euconnaissance de cette affaire, en parla à Blum.Celui-ci nia d'abord qu'il eût fabriqué les effetsen question; mais il finit par en fairel'aveu. Blum était déjà débiteur de la maisonHaussman d'une somme de plus de 800 francs,qu'elle avait payée pour lui. Dès ce moment,M. Jordan résolut de faire le sacrifice de cetargent et de se débarrasser de Blum. En conséquence,on lui adjoignit deux ouvriers, destinésà le remplacer, Joseph Grimmer et LouisVautrin.
Ces mesures rendirent Blum furieux: ilforma le projet d'en tirer vengeance, et nedissimula pas ses intentions. Dans le moisd'avril, il dit à un des ouvriers de la fabriquequ'il connaissait des individus qui l'avaientdesservi auprès de M. Jordan; qu'il leur conserverait 361une haine implacable, et qu'il s'envengerait, ne dût-ce être que dans vingt ans.Vers la même époque, il tint à un autre ouvrierun propos à peu près semblable, ajoutantque, s'il rencontrait celui qui l'avait calomnié,il le tuerait, et se suiciderait ensuite.Ces menaces demeurèrent sans effet.
Comme chef d'atelier, Blum avait sous sesordres un enfant de seize ans, Joseph Goechlinger.Dans le courant de l'hiver et duprintemps de 1826, il l'avait envoyé par troisfois à Colmar, chercher de l'émétique. Chaquefois, il l'avait adressé à trois pharmaciensdifférens, et lui avait fait prendre chezchacun d'eux trois grains d'émétique, ce quilui avait procuré vingt-sept grains de ce vomitif.
Vers le même temps, il avait amené unefemme dans son atelier, et lui avait fait placerde la mort-aux-rats dans trois endroits différens,sur des petits morceaux de papier; deuxou trois jours après, il s'en était emparé.Ainsi muni d'arsénic et d'émétique, Blum tenaitdes moyens de vengeance entre ses mains.Il choisit Joseph Grimmer pour sa victime, 362et attendit un moment favorable pour l'exécutionde son forfait.
Dans la matinée du 24 avril 1826, il crutl'avoir trouvé, et tenta d'empoisonner cet ouvrier.Ce jour-là, entre six et sept heures dumatin, Blum, ayant vu que Joseph Grimmeravait des œufs, lui témoigna le désir d'enmanger, et le pria de lui en préparer au beurrenoir. Grimmer y consentit, lui en fit cuirequelques-uns dans une casserole, et les luiapporta avec du pain. Blum en mangea unepetite partie, les saupoudra avec une poudreblanchâtre, et les remua pour mêler le tout.Dès-lors, il cessa d'en manger, en se plaignantqu'ils étaient trop salés; puis, il engagea Grimmerà les manger, et sortit.
Il se rendit à Turckheim, où était le domicilede Grimmer, et fit dire à la femme decelui-ci que son mari ne rentrerait que versonze heures ou minuit, et peut-être pas dutout.
Cependant Grimmer, après le départ deBlum, s'était mis à manger les œufs qui restaient;mais à peine en avait-il avalé la moitié,que, dégoûté par l'amertume qu'il y 363trouva, il avait cessé d'en manger et s'était remisà l'ouvrage. Toutefois, il ne tarda pas àen éprouver l'effet.
Une heure s'est à peine écoulée, qu'il esttorturé par de fortes coliques; une sueur glacéedécoule de son front; il ressent un malaisegénéral. Bientôt les vomissemens commencent.Ses compagnons n'hésitent pas àsoupçonner Blum d'avoir empoisonné Grimmer.Heureusement pour ce pauvre malheureuxque ce soupçon d'empoisonnement vintles frapper sur-le-champ. Ils prodiguèrentsans retard à leur camarade les secours les plusefficaces en pareil cas; ils lui firent prendre dubouillon, de l'huile et du lait, et il fut sauvé.
Vers cinq heures du soir, Blum rentra àl'atelier. On lui reprocha d'avoir mis quelquechose dans les œufs de Grimmer. Il ne s'endéfendit pas, et se borna à répondre:Moiaussi, j'en ai mangé: pourvu qu'il ne soit pascrevé, cela suffit; je m'en moque. En prononçantces paroles, il rougit, et jeta sur une tableune pièce qu'il pliait. Puis, pour anéantirautant que possible les traces de son crime, ilbarbouilla avec le reste des œufs la figure d'uneouvrière, et cassa le vase dans lequel Grimmer 364les avait fait cuire. Cependant des poursuitesayant été dirigées contre lui, il essaya de s'ysoustraire, en se cachant dans les forêts quienvironnent Soultz et les communes voisines;mais il fut arrêté, le 14 juin, aux environsd'Ollviller. On trouva sur lui une petite piècede bois, tournée en forme de cachet, et quiparaissait destinée à contrefaire un sceau, etun petit paquet de papier gris, contenantune matière graisseuse.
Transféré dans la maison d'arrêt de Colmar,il fut fouillé une seconde fois; on trouvadans une de ses poches un petit paquet detoile ficelée, contenant une poudre blanche.L'analyse chimique que l'on fit de ces matièresprouva que la première était composéede morceaux d'éponge cuits dans la graisseet saupoudrés d'arsénic métallique; et que laseconde était une substance végétale sucrée,mélangée aussi avec de l'arsenic métallique.
En conséquence, André Blum fut traduitdevant la Cour d'assises de Colmar, le 18 novembre1826, comme accusé de faux en écriturede commerce, et d'empoisonnement.L'accusé était vêtu de noir. C'était un jeunehomme d'une belle taille et d'une figure assez 365régulière, mais l'expression de sa physionomieétait froide et dure, et sa contenance plusqu'assurée. Il entendit la lecture de l'acted'accusation d'un air impassible et presqueeffronté, et garda la même contenance pendanttoute la durée des débats. Le docteurMorel, entendu comme témoin, rapportaplusieurs faits de nature à faire soupçonnerl'accusé de plusieurs empoisonnemens antérieursà celui qui l'avait fait mettre en prévention.La femme même de Blum aurait étévictime d'une de ces tentatives. M. Pélicier,chimiste attaché à la fabrique Haussman,déposa que l'accusé était venu, à plusieursreprises, lui demander de l'arsenic communémentconnu sous le nom demort-aux-rats,lui disant que son logement était infesté derats qui rongeaient ses habits et ses alimens;mais que lui, Pélicier, s'y était constammentrefusé; que, sur des sollicitations itératives,il lui avait dit que, quand il y avait des ratset des souris dans les ateliers, il y plaçait desharengs imprégnés d'arsénic. Alors Blum luidit qu'il lui apporterait un hareng pour qu'ily mît de l'arsenic; mais le témoin le lui refusa,parce qu'il connaissait la situation de 366l'accusé, et que l'on pouvait craindre qu'il nevoulût attenter à sa propre vie, ou chercherà donner la mort à d'autres.
Les pharmaciens, chargés d'analyser lesmatières trouvées sur Blum, lors de son arrestation,déclarèrent qu'ils avaient parfaitementconstaté la présence de l'arsenic, soitdans les éponges graisseuses qui en étaientimprégnées, soit dans le petit paquet de toile,où l'arsenic pur était mélangé avec une poudrevégétale sucrée.
Un autre témoin, Jacques Ohl, âgé desoixante-un an, ouvrier de la fabrique, déposatrès-formellement des menaces proféréespar Blum à plusieurs reprises. Il rapportasurtout ces mots: «Je me vengerai de ceuxqui m'ont desservi; j'en tuerai un; je m'envengerai, ne fût-ce que dans vingt ans. Je feraicomme cet Africain;» et, en faisant cettemenace, l'accusé montrait un petit paquetqu'il avait à la main.
Le jeune homme de seize ans, que Blumchargeait de l'achat de ses poisons, fut aussientendu. Il déclara être allé à Colmar neuf àdix fois, avec la commission d'y prendre chaquefois neuf grains d'émétique chez des 367pharmaciens différens, d'après les ordres exprèsde l'accusé, qui recommandait aussi autémoin de ne remettre les petits paquets qu'àlui seul, et qui, chaque fois qu'il voyait arriverson commissionnaire, sortait, soit de sonatelier, soit de la chambre qu'il habitait, pourle recevoir mystérieusement.
Blum nia constamment toutes ces dépositions.Il parlait beaucoup et avec une véhémenceinconcevable; et cependant ses réponsesétaient incohérentes, peu vraisemblables,et quelquefois injurieuses pour les témoins.Quoi qu'il en soit, ceux-ci persistèrent danstoutes leurs déclarations.
Les faits de faux furent seuls avoués et reconnusformellement par l'accusé.
Le ministère public soutint l'accusationavec force et éloquence, mais avec calme, sebornant à faire ressortir la culpabilité del'accusé des dépositions seules. Le défenseurde Grimmer remplit sa tâche avec zèle; ils'appliqua surtout à prouver que l'empoisonnementne pouvait être que présumé, et invoquala commisération des jurés en faveurde ce jeune homme, menacé du supplice àl'âge de vingt-sept ans, ayant un père plus 368que septuagénaire, une mère de soixante-sixans, et étant lui-même père de trois enfansen bas âge. L'accusé prit aussi la parole aprèsson avocat, et s'efforça d'exciter la compassiondes jurés.
Après une demi-heure de délibération, lejury déclara Blum non coupable d'empoisonnement;mais il n'en fut pas de même de l'accusationde faux: sa culpabilité sur ce dernierchef fut prononcée à l'unanimité, et ilfut condamné à vingt ans de travaux forcés,à l'exposition et à la flétrissure.
Blum entendit son arrêt avec assez de calme;mais bientôt il lança sur la Cour des regardscourroucés, et sortit en disant:Il auraitmieux valu me condamner à être guillotiné!A peine était-il rentré dans la prison,qu'il saisit un couteau et s'en frappa dans lebas-ventre. Il tomba baigné dans son sang,et fut conduit à l'hôpital, sous la surveillanced'un gendarme. Mais il fut reconnu que sablessure n'était pas dangereuse.
ASSASSINS DE GRAND CHEMIN.
Vers la fin de 1825 et pendant les premiersmois de 1826, quatre assassinats furent commissur des chemins, qui traversent la forêt deLonde et celle de Brothonne. Ces meurtresrépandirent l'effroi dans toute la contrée. Lajustice fit d'actives recherches; mais malgrétous ses efforts, elle ne put mettre la main surles auteurs de ces trois crimes. Un seul assassinat,celui qui avait été commis le 8 février,entre sept heures et demie et huit heures dumatin, sur la personne du sieur Voisin, devintl'objet d'une accusation.
Armand Voisin, clerc de notaire, avait descapitaux à recevoir à Paris, à Bordeaux et auHâvre. Il partit le 8 février de la Bouille, enannonçant qu'il allait à Boissy-le-Châtel. Lessieurs Cornu et Sillé, ainsi que plusieurs autresindividus, le virent et le rencontrèrentsur la route. A cent cinquante ou deux centspas de l'endroit où il avait été rencontré, le 370nommé Revel, allant à la Bouille, trouva surle bord de la route le corps du malheureuxVoisin; le cheval de la victime était à peu dedistance, paissant dans la forêt, la bride sur lecou. Les autorités furent aussitôt prévenues dece tragique événement; et il fut constaté quele corps était étendu sur le dos, mais penchédu côté droit, la tête inclinée sur l'épauledroite, les pieds tournés vers la grande route,le bras droit étendu en supination le long ducorps, les quatre premiers doigts fléchis, lepouce également incliné en dedans. Un pistoletde calibre de cavalerie était posé dans lamain droite, de manière que l'extrémité de lacrosse appuyait dans le fond de la main; tandisque la partie supérieure de cette mêmecrosse appuyait sur le pouce; le bras gaucheétait légèrement fléchi, la main à moitié surla hanche; les jambes étaient légèrement écartées.L'autopsie de la tête prouva que le pistoletavait été bourré avec des feuilles. A côtédu cadavre était un mouchoir de poche contenantune montre de chasse à boîte en argentavec une chaîne en or. A trente pas du cadavre,dans la forêt, on trouva la ceinture endaim de Voisin; elle avait été coupée dans toute 371sa longueur et vidée; le cheval portait encorela valise. Le médecin constata que le cadavreavait à la tête, du côté droit, un peu au-dessousde la tempe et au niveau de l'oreille,une plaie d'un pouce et demi de long, faisantcavité, entourée d'un cercle noir et paraissantêtre l'effet d'un coup d'arme à feu; les os dela tête étaient fracturés, et la partie supérieuredes favoris était brûlée. De l'autre côté, au-dessousde l'oreille, on voyait une plaie pluspetite que la première, et formant aussi cavitéavec fracture d'os. Une foule de circonstancesindiquaient que la mort violente du sieur Voisinn'était pas le résultat d'un suicide, commeses assassins avaient voulu le faire croire.
Cet assassinat dont les auteurs étaient d'abordinconnus, ouvrit un champ vaste aux conjectures;d'injustes soupçons planèrent un momentsur quelques personnes innocentes. Mais onapprit enfin que le nommé Heurtaux, meunier,âgé de trente-deux ans, avait été vu prèsdu lieu où le crime avait été commis; que, cejour-là, il s'était fréquemment déplacé et qu'ilavait tenu quelques propos qui décelaientune conscience alarmée. Heurtaux fut arrêté,et traduit devant la Cour d'assises de Rouen, 372avec le nommé Daguet, cultivateur, âgé dequarante-trois ans, et Françoise Hébert, femmeHeurtaux, comme accusés, les deux premiersd'assassinats suivi de vol, la troisième de receld'argent.
Les accusés comparurent devant leurs juges,le 28 novembre 1826, en présence d'un nombreuxauditoire. D'après l'instruction et lesdépositions des témoins, Heurtaux avait étévu par plusieurs personnes à la Bouille, le 7février; le 8, il avait quitté Savale à deux heuresdu matin et s'était rendu à une demi-lieue delà chez sa femme, où il avait donné rendez-vousà Daguet. Vers sept heures un quart, ils étaientarrivés tous deux près de la Maison-Brûlée,et ils n'avaient alors qu'une avance de deux centà deux cent-vingt pas sur Voisin qui les suivaità cheval. Plus haut, à trois cent cinquante pasau-dessous du lieu où le crime avait été commis,ils furent encore rencontrés par deux témoins,et ces derniers trouvèrent Voisin, montantla côte à pied, à cent cinquante ou deux centspas environ au-dessous de l'endroit où il avaitperdu la vie. Quelques instans après, vers huitheures ou huit heures moins un quart, lafille Cabour, suivant sa déposition, les vit tous 373deux sortir du bois, saisir Voisin et l'entraînerviolemment dans la partie de la forêt où il futtrouvé mort; suivant le même témoin, Voisin,dans cette lutte, n'avait pas jeté un cri:elle n'avait pas non plus entendu la détonationdu pistolet, parce qu'elle avait perdu connaissancependant cette scène.
Quoique cette déposition se trouvât fortementcontrariée par d'autres déclarations,trois bûcherons, par leur témoignage, lui prêtaientun puissant appui. Ils affirmaient qu'étantà travailler au bord de la forêt, à peude distance de la route, et à trois cent cinquantepas au-dessus du lieu où les accusés avaientété rencontrés par Cornu et Sillé, ils ne virentDaguet et Heurtaux paraître à leur hauteurqu'un quart d'heure environ après avoirentendu le coup d'arme à feu qui donna lamort au malheureux Voisin; ils dirent, en outre,que Daguet, monté sur sa voiture, étaittout en sueur; que la femme Heurtaux n'étaitpas avec ses coaccusés, quoiqu'elle soutîntle contraire, et que Daguet ne s'était pasarrêté pour faire la conversation avec eux,quoique les accusés eussent affirmé ce fait.Un quart de lieue plus loin, les trois accusés, 374alors réunis, trouvèrent le nommé Boucachardfort impatient de ne pas voir paraîtreVoisin qu'il attendait, et comme cet hommetémoignait l'intention de retourner vers laBouille, pour voir si le voyageur ne s'était paségaré, Daguet chercha à le détourner de cedessein, et l'engagea à continuer sa route jusqu'auBourgtheroulde.
Une autre circonstance déposait aussi violemmentcontre les accusés. Un sieur Dubourg,serrurier à la Bouille, avait déclaré,après beaucoup de tergiversations, qu'il reconnaissaitle pistolet pour avoir appartenuà Heurtaux père, qui le lui avait donné naguèreà raccommoder.
Toutes ces dépositions furent reproduitesà l'audience. Les accusés protestèrent de leurinnocence; ils cherchèrent à expliquer leurprésence dans le voisinage de la scène ducrime, et soutinrent que la fille Cabour enimposait à la justice, en les signalant commeles auteurs de l'assassinat de Voisin. Ils nièrentégalement tous les propos qui leur étaientimputés.
Cependant la fille Cabour avait désigné lesmoindres parties du costume des accusés; elle 375les avait reconnus, dès l'abord, entre plusieursautres prisonniers. Elle déclara que lacrainte que lui inspirait Daguet avait été laseule cause du silence qu'elle avait long-tempsgardé sur cette malheureuse affaire.Malgré les vives apostrophes et les violentesinterpellations des trois accusés, la fille Cabourn'en persista pas moins dans sa déclaration.
Cette procédure, commencée le 28 novembre,se prolongea jusqu'au 4 décembre.Sur la déclaration du jury, Heurtaux et Daguet,déclarés coupables d'assassinat suivi devol, furent condamnés à la peine de mort. Lafemme Heurtaux fut acquittée de l'accusationde recélé.
Quand les accusés furent introduits dansla salle, pour entendre la déclaration dujury, une scène déchirante émut vivementles spectateurs. Le président prononça d'abordl'acquittement de la femme Heurtaux;mais, lorsqu'il donna ordre de la faire sortir,elle se cramponna au banc, en s'écriantqu'elle voulait partager le sort de son mari.«Il est innocent comme moi, s'écriait-elle;c'est une injustice! je ne veux pas le quitter.» 376Les gendarmes furent obligés de l'enlever devive force.
Daguet, abattu, gardait un morne silence.Heurtaux s'écria qu'il était innocent, et qu'ilen appelait aux magistrats de la décision dujury; Daguet se leva, et, à voix basse, protestaaussi de son innocence.
Le pourvoi des deux condamnés ayantété rejeté par la Cour de cassation, ils furentexécutés sur la place publique de Bourgtheroulde.
Ici le crime ne fut point la conséquence dulibertinage. La victime et le bourreau sontpresque également dignes d'intérêt. Bancelinaimait sa femme; mais sa brutalité, ses emportemens,sa fureur presque habituelle,avaient à la fin forcé cette malheureuse épousede fuir le domicile conjugal, et ce fut le désespoirque causa à Bancelin cet abandon, quile rendit criminel.
Jean-Baptiste-Auguste Bancelin, âgé detrente-neuf ans, propriétaire et marchand debois à Saint-Menehould, appartenait à unefamille très-connue par l'étendue de son commerce.Il avait épousé Marie-Élisabeth Salmon,issue d'une famille très-recommandable.
Des spéculations extravagantes et malheureusesavaient aigri le caractère de Bancelin. 378Sa femme, par ses manières douces et affectueuses,tâchait de calmer les fureurs quil'agitaient; elle supportait avec patience etrésignation les injures qu'il lui prodiguait, nelaissait échapper aucune plainte au sujet desmauvais traitemens qu'elle en éprouvait, etdérobait avec soin à la connaissance du publicles scènes déplorables qui se passaientdans l'intérieur de la maison: en un mot,suivant l'expression d'un témoin, madameBancelin était un ange de vertu.
Dans le mois de juillet 1826, Bancelinconçut le projet d'ouvrir une auberge. Safemme lui fit, avec tous les ménagemens possibles,des remontrances sages sur les difficultésque présentait cet établissement. Bancelin,au lieu de les écouter et de les peser,devint furieux; il s'arma d'une bouteille et lalança à la tête de sa femme: celle-ci fut blessée,mais elle dissimula courageusement sasouffrance. Bancelin la prit aux cheveux,l'entraîna dans un cabinet voisin, la renversasur le carreau et la foula aux pieds. Elle luidéclara alors qu'elle le quitterait, qu'elle nepouvait vivre plus long-temps avec lui. Cettemenace ne fut qu'un stimulant pour la fureur 379de Bancelin; il redoubla ses mauvais traitemens.Au milieu de cette scène de violence, lamalheureuse femme s'écriait:Laisse-moi lavie, je t'en conjure; si ce n'est pas pour moi,que ce soit pour mes enfans! Une voisinequi l'entendit, vola à son secours; elle arrivaau moment où Bancelin, armé d'un canon defusil servant de soufflet, allait en frapper safemme. Cette infortunée, accablée de douleuret de chagrin, ne pouvant plus resteravec son mari, prit la fuite pendant la nuit.Elle conserva encore assez de courage pouremporter avec elle un de ses jeunes enfans,et, chargée de ce précieux fardeau, elle serendit des Islettes à Sainte-Menehould, et seréfugia chez une de ses sœurs, établie en cetteville.
Bancelin, ne pouvant supporter l'idée devivre séparé de sa femme, tourmenté peut-êtreaussi par les remords de sa conscience,tenta tous les moyens de réconciliation, maisinutilement. Un mois s'était écoulé sans qu'ileût pu obtenir que sa femme revînt chez lui.Enfin, le 1er septembre, ayant formé un projetsinistre, il se rendit à Verdun pour y acheterde l'arsenic, mais il ne put s'en procurer. 380Il entra dans la boutique d'un armurier, quilui vendit un pistolet. Il s'informa si, aveccette arme, on pouvait tuer un chien à quatrepas; et, sur la réponse affirmative, il s'enalla. Mais bientôt il revint acheter un secondpistolet, et retourna à son domicile, où il fitlui-même l'essai de ses nouvelles armes.
Le lendemain, jour du fatal événement,déterminé à partir pour Sainte-Menehould,il brûla ses papiers, enveloppa son violond'un crêpe, et recouvrit une table ronde avecune robe noire de sa femme. A trois heuresenviron, il se rendit à Sainte-Menehould. Ilavait emporté deux bouteilles de vin blanc;il en prit une pour sceller sans doute le raccommodement,et courut au logis de sa belle-sœur,où sa femme s'était retirée. Il demandaà la voir. On avertit madame Bancelin de lavisite de son mari: elle se présenta. La conversations'engagea sans humeur de part ni d'autre,seulement la femme refusa de venir aux Islettes,et Bancelin sortit. Un instant après, ilreparaît, pénètre dans l'arrière-boutique, oùsa femme s'était mise à tricoter à côté de sasœur, qui elle-même travaillait à une robe etcausait avec un marchand étranger, assis près 381de sa fenêtre. Bancelin réitère ses sollicitations,en se promenant à grands pas dans lachambre.Veux-tu enfin revenir avec moi?dit-il à sa femme.—Ce ne sera pas encoreaujourd'hui, répondit-elle. Au même moment,une détonation se fait entendre... Lamalheureuse femme tombe, en s'écriant:Jesuis tuée!
Bancelin prit aussitôt la fuite et courut seprécipiter dans la rivière. Comme l'eau n'étaitpas profonde, on parvint aisément à l'enretirer, et on le conduisit dans une salle del'Hôtel-de-Ville, où bientôt après il fut interrogépar le juge d'instruction.
Le pistolet dont il s'était servi pour soncrime, était chargé de deux chevrotines, quiavaient pénétré dans la partie postérieure etinférieure du cou. Les blessures, qui n'étaientpas mortelles de leur nature, le devinrentpar la suite, d'après le rapport des médecinsappelés pour en constater l'état, et lamalheureuse femme Bancelin succomba, aprèssix semaines de souffrance et d'agonie.
Lors de son interrogatoire, Bancelin étaitcalme et de sang-froid. Il déclara que desdeux pistolets qu'il avait achetés, l'un chargé 382de deux chevrotines, était destiné à sa femme,l'autre, chargé de trois, devait servir pourlui-même; et qu'afin de ne pas se tromper,il avait mis le premier dans la poche de sonhabit, et le second dans le gousset de sonpantalon; que son intention pourtant, en entrantdans la chambre où il avait vu sa femme,n'était pas de la tuer, mais que cela devaitdépendre de la bonne ou mauvaise réceptionqu'elle lui ferait; que, désespéré de la fataleobstination qu'elle mettait à ne pas vouloirrentrer avec lui, il avait tiré sur elle; quevoulant aussitôt terminer ses propres jours,il avait dirigé contre lui son second pistolet,que le coup avait raté, et que le seul partiqui lui restait à prendre étant de se jeter àl'eau, il l'avait fait.
Bancelin changea de langage aux débatsqui eurent lieu devant la Cour d'assises deReims, dans la session de décembre 1826, selonson nouveau système de défense, il n'avaitpas eu l'intention de tuer sa femme,puisqu'il lui apportait de l'argent, des meubleset autres objets propres à son usage. Iln'avait point de projet de meurtre, puisqu'ilse proposait de goûter avec elle. Il prétendit 383que s'il l'avait frappée à mort, c'est qu'en armantle pistolet qu'il voulait diriger contrelui-même, le coup était parti inopinément. Ilfit valoir divers témoignages de son affectionet de son attachement pour sa femme, et seslarmes abondantes n'attestaient que trop, selonlui, combien il la regrettait.
Un incident important s'éleva sur l'applicationde la peine. Les questions suivantesavaient été posées au jury: Bancelin, accusé,est-il coupable d'avoir, le 2 septembre dernier,commis volontairement un homicidesur la personne de Marie-Élisabeth Salmon,sa femme, en lui tirant à bout portant uncoup de pistolet? Avant cette action, Bancelinavait-il formé le dessein d'attenter à la personnede sa femme?
Le ministère public déclara qu'il ne luisemblait pas que la préméditation fût suffisammentétablie, et requit que la questionfût posée dans les termes résultant de l'accusation,c'est-à-dire de la manière suivante:Est-il coupable d'avoir, le 2 septembre, commisvolontairement et avec préméditationun homicide sur la personne de Marie-ÉlisabethSalmon, son épouse?
384La cour, après en avoir délibéré, décidaqu'il ne serait rien changé aux questions poséesprimitivement, et qui furent toutes deuxrésolues affirmativement par le jury.
Le procureur du roi s'étant fait remettrela déclaration des jurés, requit, après unelecture attentive, l'application de plusieursarticles du code pénal portant la peine demort. Le président demanda à l'accusé s'iln'avait pas quelques observations à faire surce réquisitoire. Alors le procureur du roi seleva de nouveau, et s'exprima en ces termes:«Messieurs, nous avons un devoir, un devoirde conscience à remplir; nous demandonsqu'il plaise à la cour nous donner acte dece que, rectifiant nos conclusions, et attenduque de la déclaration du jury, il résulte queBancelin est coupable d'homicide volontaire,mais qu'il ne résulte pas que cet homicide aitété commis avec préméditation; qu'en effet,il n'est déclaré coupable que d'avoir, à l'avance,formé le dessein d'un attentat à la personnede sa femme, mais que cet attentatn'est spécifié ni dans la question, ni dans laréponse; qu'il peut y avoir diverses sortesd'attentats contre la personne d'un individu, 385et que les termes de la réponse du jury n'apprennentpas si l'attentat médité par Bancelincontre la personne de sa femme était de natureà lui donner la mort; qu'à la vérité onpourrait, jusqu'à un certain point, l'induirede la corrélation des deux questions, maisqu'une simple induction ne peut suffire pourétablir d'une circonstance de fait en matièrecriminelle, surtout lorsqu'elle entraînela peine capitale; nous requérons contreBancelin l'application des articles 95 et 104du code pénal, et sa condamnation aux travauxforcés à perpétuité.»
Après une heure de délibération, le présidentprononça un arrêt dont les considéransétablissaient qu'il n'y avait aucune incertitudedans les réponses du jury, et qu'il condamnaiten conséquence Bancelin à la peinede mort.
«Bancelin, ajouta le président d'une voixqui trahissait sa vive émotion, vous avez troisjours francs pour déclarer si vous entendez vouspourvoir en cassation contre l'arrêt que laCour s'est vue dans la nécessité de prononcercontre vous.»
Bancelin, d'un organe altéré, s'écria pour 386toute réponse:Adieu, mes pauvres enfans!
Néanmoins il se pourvut en cassation et engrâce, et les jurés le recommandèrent à laclémence du roi.
Le 14 juillet 1826, Marguerite Durand,veuve Corpedanne, et Françoise Bourgine,sa belle-fille, furent assassinées dans leur maison,à Villeflon. Le mari de cette dernière étantrentré chez lui, et ayant vu sa femme étenduepar terre, la tête appuyée sur une table, etnageant dans son sang, fut saisi d'un teleffroi qu'il s'enfuit par la baie de la croiséeen poussant des cris de désespoir qui attirèrentplusieurs voisins. Sur sa déclaration,on pénétra dans la maison, et l'on trouva laveuve Corpedanne étendue sans vie dans sonlit. Elle avait au visage six blessures différentes,faites avec un instrument contondant.
Sa belle-fille avait aussi plusieurs plaiesprofondes sur la tête et sur la figure; elleétait sans connaissance. On crut d'abordqu'elle n'existait plus: ce fut en la mettantdans son lit qu'on s'aperçut qu'elle respiraitencore. On trouva par terre, dans la maison, 388un morceau de chevron de trois pieds deuxpouces de longueur et de trois pouces de largeur;ce morceau de chevron était teint desang à l'une de ses extrémités; on y reconnaissaitdes empreintes de doigts ensanglantés,et il fut constaté que ces empreintes provenaientde la main d'un homme qui étaitgaucher. Un fusil qui était pendu dans lachambre avait été volé; il avait servi à frapperla veuve Corpedanne. On le reconnut auxtrous profonds que le chien de la batterieavait faits sur la figure de la victime; ontrouva en outre sur le lit et sur une chaisedeux éclats de bois ensanglantés, paraissantprovenir de la crosse d'un fusil. Une timballed'argent portait aussi des empreintes de doigtset des traces de sueur indiquant la main d'ungaucher. Au milieu de la chambre, et dansune mare de sang, était la clef de la portede la maison donnant sur la rue, ce qui semblaitprouver qu'avant d'être terrassée, la belle-fillede la veuve avait cherché à sortir pourappeler du secours. Deux commodes, danslesquelles les époux Corpedanne mettaientleur argent et leurs effets, avaient été fracturéesavec la pelle à feu, et l'on en avait 389soustrait un sac de toile contenant 30 francsen pièces de 5 francs; on avait pris aussi quelquessous en monnaie de cuivre, ainsi que dulinge et des effets.
Une vile cupidité avait fait commettre cedouble assassinat; mais quels en étaient lesauteurs? La jeune femme Corpedanne, dansles premiers instans, était hors d'état de donnerles moindres indices. Elle resta plusieursjours dans la maison de Villeflon, mais toujoursplongée dans un assoupissement complet,ne pouvant prononcer aucune parole,ni même faire le moindre signe. Le 20 juillet,on la transféra à l'hospice de Provins; le23, son mari et le nommé Bourgine, son cousin,qui étaient auprès de son lit, lui demandèrentsi elle connaissait ses assassins. Elle neput d'abord leur répondre que ces mots:Oui, je le sais bien, c'est un voisin. Son mariet son cousin lui nommèrent alors tous leshabitans de Villeflon, et elle répondait toujours:Non. Mais quand ils prononcèrent lenom de Ninonet, elle répondit:Oui, c'estNinonet.
Le juge d'instruction et le procureur du roifurent à peine instruits de cette circonstance, 390qu'ils se rendirent à l'Hôtel-Dieu, et la femmeCorpedanne qui était encore dans un état alarmant,et dont les idées n'étaient pas encorebien nettes, puisqu'elle commençait seulementà recouvrer la mémoire, fit avec beaucoup depeine la déclaration suivante: «C'est PierreNinonet; il était habillé en drap bleu; il estentré par la croisée; je me suis lancée sur lui;je l'ai nommé; il ne répondait pas. Je lui aidit: Pierre, laissez-moi donc tranquille. Ilme disait: Va-t'en, grande gueuse; donne-moita bourse ou ta vie. Il m'a donné un coupentre les épaules; il a allumé la chandelleavec l'amadou; il m'a donné des coups; il apris le fusil et il s'est enfui avec. Je ne l'ai vuque tout seul: je l'ai vu comme je vous vois.C'est un habit de drap bleu, ce n'est pointune veste. Avant, il me disait: Tu restes seuledans cette maison, toi; ton parrain a enviede faire ton affaire. Ce n'est pas mon parrain,mais c'est bien lui qui voulait faire mon affaire.Je suis fatiguée... Je n'en puis plus...»
Le lendemain, à onze heures du matin,Corpedanne se trouvant encore auprès du litde sa femme, celle-ci lui dit que la femmeNinonet était avec son mari, que tous deux 391l'avaient battue; que Ninonet lui disait:«Garce, tu as de l'argent; il faut que tu mele donnes ou que tu perdes la vie;» que lafemme Ninonet fouillait dans les meubles;qu'elle cherchait partout; qu'elle était biensûre de ce qu'elle disait, et qu'elle ne diraitpas autrement, parce que c'était lui.
Le même jour, le juge d'instruction et leprocureur du roi se rendirent de nouveau àl'Hôtel-Dieu de Provins, et la femme Corpedanneleur fit cette nouvelle déclaration: «Lafemme Ninonet; c'est elle qui m'a consommée:elle est venue avec son mari; je l'ai bienvue. Tous les deux m'ont frappée; elle m'abien fait souffrir. Elle me tenait par les cheveux;elle a fouillé dans tous les meubles; ellecroyait que nous avions de l'argent; elle medisait: Tu as de l'argent, tu ne le montres pas.Nous n'avions qu'une dixaine d'écus; si monmari avait reçu son gage, nous aurions eu250 francs qui n'auraient pas encore été employés.Nous avions 300 francs chacun quandnous nous sommes mariés; nous les avonsemployés dans la maison. C'était commeun lion; elle a cherché partout. Elle m'adit:La bourse ou la vie! Je l'ai vue fouiller 392dans la commode. Son homme m'a frappéedans mon lit; je me suis traînée par terre;c'est le mari qui a frappé le premier coup dela mort. Elle regardait partout; elle faisait lediable; parce que nous avons donné un loyerplus fort, ils nous croyaient bien riches. Lafemme Ninonet avait un cotillon de laine àraies, un fichu d'indienne fond bleu à fleur;ils ont apporté une chandelle. Ninonet venaitchez nous tous les huit jours; il me disaitquelquefois: «Je la connais mieux que toi,la maison.»
Le même jour, à cinq heures du soir, Corpedanneétait encore près de sa femme. «Mabonne amie, lui dit-il, il faut déclarer la vérité;si ce n'est pas Ninonet, il ne faut pas ledire.—Je te dis que c'est lui; sa femme étaitavec lui; je ne dirai jamais autrement.»
Le 22 août, Ninonet et sa femme, quiavaient été arrêtés, furent confrontés avec lafemme Corpedanne. Celle-ci, en apercevantNinonet, s'écria:Je vois mon bourreau! tucroyais bien m'avoir tuée? Elle rappela ensuiteen sa présence tous les faits dont elle avaitparlé précédemment.
Confrontée ensuite avec la femme Ninonet, 393elle lui dit que, sans doute, elle avait bien priéle bon Dieu pour qu'elle mourût de ses blessures,mais qu'elle était encore en vie. «Sij'avais su ce que vous projetiez, ajouta-t-elle,je ne vous aurais pas reçus chez noustous les jours.» Puis elle exprima le déplaisiret la peine qu'elle éprouvait, lorsque étantdans son lit, à Villeflon, sans pouvoir articulerune parole, elle voyait dans la chambre etautour d'elle la femme Ninonet qui voulaitlui porter des soins, lui donner à boire et serendre utile dans la maison. La malheureuseCorpedanne, apostrophant cette femme, luidit: «Si j'avais pu parler le lendemain, vousne seriez pas entrée dans la maison; j'avaispeur que vous ne m'acheviez, ou que vousm'empoisonniez en me donnant à boire; vousaviez l'air de vous intéresser à moi; au fond,vous désiriez bien que je n'en revienne pas.»
Ninonet et sa femme se renfermèrent dansun système absolu de dénégation. L'un étaitâgé de trente-six ans, et l'autre de vingt-sept.Les débats de cette cause, qui furentportés devant la cour d'assises de Melun, durèrentdeux jours. La déposition de la femmeCorpedanne était accablante pour les deux 394accusés; elle fut recueillie avec tout l'intérêtqu'inspiraient ses malheurs et la vérité frappantedont elle semblait être l'organe. Ellerépondit à toutes les questions qui lui furentadressées, avec une candeur, une clarté, uneprécision remarquable.
L'accusation fut soutenue par le ministèrepublic avec cette force que donne une convictionprofonde. Les deux prévenus furentcondamnés à la peine de mort. Ninonet versades larmes abondantes en entendant sa condamnation,mais sa femme demeura impassible.
Le pourvoi de ces deux misérables ayantété rejeté par la Cour de cassation, l'arrêt futexécuté le 21 avril 1827, sur la place Saint-Ayou,à Provins. Les condamnés avaient étéextraits, la veille, de la maison de justice deMelun, et furent transférés dans celle de Provins.Le procureur du roi et le juge d'instructionse rendirent auprès d'eux et les engagèrentvainement à faire l'aveu de leur crime;tous deux persistèrent à protester de leur innocence.La femme Ninonet s'emporta mêmeau point de dire au juge d'instruction:Si 395Dieu me donnait sa puissance, vous n'en jugeriezpas d'autres. Ils tinrent constammentle même langage jusqu'au moment de leurexécution, qui eut lieu en présence d'un grandconcours d'habitans des campagnes voisines.
Le nom de cette malheureuse femme rappelleun de ces crimes étranges, commis sansintérêt, sans passion, sans esprit de vengeance,qui demeurent des énigmes pour la raisoncomme pour la science de l'homme.
Henriette Cornier était entrée comme domestiquechez le sieur Fournier, à Paris. Le4 novembre 1825, elle vit et caressa chez unfruitier du voisinage l'enfant de la femme Belon.Cette petite fille, nommée Fanny, n'étaitâgée que de dix-neuf mois. La fille Cornier lafit monter dans sa chambre en la comblant decaresses; puis, elle l'étendit sur son lit, luicoupa la tête et la jeta dans la rue, où elle allarouler aux pieds du père de cette innocentecréature!
Cette action horrible, à laquelle on supposad'abord des motifs que l'on ne connaissaitpoint encore, mais qui devaient exister, répanditen un instant la douleur et l'effroi dans 397tout Paris. Celle qui s'en était rendue coupablefut arrêtée et interrogée par les magistrats.
Traduite devant la Cour d'assises de la Seine,à raison du forfait qu'elle avait commis, elledut d'abord comparaître devant ce tribunalle 27 février 1826; mais on sursit aux débatspour donner aux hommes de l'art le tempsd'apprécier l'état moral de l'accusée. Aprèsdeux mois d'examen, les trois médecins, chargésde cette importante mission, déclarèrent n'avoiraperçu en elle aucune trace matérielle dedémence; cependant ils ajoutèrent que cetteopinion pourrait être modifiée par les circonstancesexistantes ou éventuelles du procès.
En conséquence, Henriette Cornier futramenée devant la Cour d'assises le 24 juinsuivant, comme accusée du crime de meurtre,commis avec préméditation. Elle déclara senommer Henriette Cornier, née à la Charité, etêtre âgée de vingt-sept ans. Sa figure pâle portaitl'empreinte de la douceur. Elle répondit d'unevoix éteinte aux questions qu'on lui adressa;un tremblement convulsif l'agitait continuellementet semblait redoubler encore quand elleouvrit la bouche pour faire entendre quelquesaccens entrecoupés.
398Il résultait en substance de l'acte d'accusationqu'Henriette Cornier, qui avait eu, pendanttoute sa jeunesse, un caractère gai, légeret même folâtre, avait tout-à-coup changédepuis dix-huit mois, et semblait, depuis cetteépoque, dominée par une sombre mélancoliequi l'avait conduite un jour à se précipiterdans la Seine. Ce fut quelque temps aprèsqu'elle exécuta l'horrible meurtre qui l'avaitmise sous la main de la justice.
C'est surtout dans une cause de ce genrequ'il est important de reproduire textuellementl'interrogatoire de la personne accusée.Celui d'Henriette Cornier, s'il n'apprend riende nouveau, quant au triste fait accompli,servira du moins à faire apprécier la situationmentale de cette fille, au moment de son épouvantableattentat.
M. le Président. Femme Cornier, a quelleépoque êtes-vous entrée chez Fournier? n'est-cepas à la fin d'octobre?
R. Oui, monsieur.
D. Comment vous trouviez-vous dans cettecondition? vous y trouviez-vous bien?
R. Oui, monsieur.
399D. Le 4 novembre, vous avez vu et caresséchez le fruitier l'enfant de la femme Belon?
R. Oui, monsieur.
D. Vous êtes montée avec elle dans votrechambre, et l'avez embrassée?
R. Oui, monsieur.
D. Vous avez pris un couteau; quelle étaitvotre pensée?
R. Je ne voulais pas le faire.
D. En prenant ce couteau, vous aviez doncl'intention de la tuer?
R. Je n'y ai pas pensé.
D. Vous l'avez placée sur votre lit et lui avezdonné la mort?
R. Oui, monsieur.
D. Quand la mère est venue vous demanderson enfant, vous lui avez répondu qu'elle étaitmorte?
R. Oui, monsieur.
D. Quel était votre dessein en jetant la têtede cette enfant par la fenêtre?
R. La voix de l'accusée ne se fait plus entendre.
Un juré. On n'entend pas.
M. le Président. Faites venir l'accusée près 400la Cour, (à l'accusée) Quel était votre desseinen jetant la tête de cette enfant?
R. Pour prouver que j'étais seule.
D. Vous vouliez faire connaître que vousétiez l'auteur du crime?
R. Je n'en sais rien. Ça s'est passé commeun éclair.
D. Vous n'avez donc pas été arrêtée parla crainte de Dieu?
R. J'ai abandonné Dieu ce jour-là.
D. Quand vous avez tué l'enfant, aviez-vousla crainte d'être punie?
R. Je ne pensais à rien dans cet instant là.
D. Aviez-vous éprouvé des malheurs avantcette époque?
R. Non, Monsieur.
D. Cependant on vous a vue pleurer antérieurement?
R. J'étais triste; je ne sais pas pourquoi.
D. Comment la crainte de Dieu ne vousa-t-elle pas arrêtée?
R. J'étais triste ce jour-là.
D. Qui vous a arrêtée au moment de vousjeter à la rivière?
R. La crainte de Dieu.
401D. Vous aviez dit que c'étaient les passansqui vous en avaient détournée.
Un juré: A cette époque, l'accusée avait-elledéjà la pensée de tuer un enfant?
L'accusée: Non, jamais.
D. Vous aviez pourtant cette idée en prenantun couteau dans la cuisine?
R. Non, monsieur.
D. Mais vous l'aviez quand vous avez emportél'enfant dans votre chambre?
R. Non, monsieur.
Après cet interrogatoire, on appela commetémoins le père et la mère de l'enfant, quidéposèrent des faits tels qu'on les connaît déjà,sans rien ajouter qui pût donner au crime dela fille Cornier d'autre motif que la dominationtyrannique d'une affreuse idée.
Quelques témoins à décharge déposèrentqu'ils avaient connu la fille Cornier fort gaie,mais que son caractère avait totalement changédepuis dix-huit mois.
Les trois médecins chargés d'observer l'étatmental d'Henriette Cornier, (MM. Esquirol,Adelon et Léveillé), répétèrent ce qu'ilsavaient dit dans leur premier rapport: quecette femme, livrée à une mélancolie profonde, 402n'était pas dans un état de folie proprementdite. Mais M. Esquirol y ajouta ces mots:«Notre jugement cesserait d'être absolu, s'ilétait prouvé, comme on l'a énoncé dans l'acted'accusation, que cette femme, plusieursmois avant l'événement, était devenue sombreet rêveuse, et si elle avait commis, quelquetemps auparavant, des tentatives de suicide.»
Tout l'intérêt de la question se réduisait,comme on le voit, à savoir si le crime de lafille Cornier pouvait être regardé comme unacte de démence; c'est ce que ses défenseurss'efforcèrent d'établir, mais ce que le ministèrepublic repoussa avec la plus grande énergie,comme un système désorganisateur, àl'aide duquel les plus grands criminels échapperaientau châtiment.
En définitive, sur la seule question posée,celle d'homicide volontaire, le jury fit une réponseaffirmative, mais en écartant la circonstancede la préméditation.
En conséquence, Henriette Cornier fut condamnéeaux travaux forcés à perpétuité et à lamarque des lettres T. P. Elle entendit son arrêtsans manifester la moindre émotion.
M. Bruant, conseiller de préfecture à Besançon,avait épousé une femme d'une grandebeauté. Il en eut trois enfans: une fille, quiépousa un colonel au service de Russie, etdeux fils. La jalousie s'empara de son cœur,les soupçons la suivirent. Il s'imagina queles deux fils étaient les fruits d'amours adultères.Dès ce moment, il ne put plus les souffrir;il maltraitait sa femme; les enfans prenaientla défense de leur mère, ce quiaugmenta encore la haine qu'il avait conçuecontre eux. Il forma l'affreux projet de s'endéfaire, et le malheureux Charles, son filsaîné, fut sa première victime.
Le jour du crime, étant à déjeûner avec 404sa femme et ses enfans, sous prétexte de réclamerune somme de soixante-dix francs qu'onlui avait envoyée, et que Charles avait remiseà sa mère, il fit une scène violente à sesfils, en disant que c'était à lui, qui était chefde la famille, qu'on devait remettre l'argentqui entrait dans la maison. La scèneprit un tel caractère, que la mère, effrayée, seretira dans sa chambre, accompagnée de sonplus jeune fils. Charles, craignant que samère ne se trouvât indisposée, se leva pourla suivre. Le père le rappelle et lui dit qu'ilveut lui parler. Charles obéit, revient prèsde son père qui aussitôt tire un poignardde sa poche et le lui plonge dans le cœur.Charles, se sentant frappé, crie au secours.La mère, en entendant les cris de son fils,ouvre la porte de sa chambre donnant dansla salle à manger, et voit Charles couvertde sang. Le mari, tranquille, lui montre sonenfant, et lui dit avec un horrible sang-froid:«Tenez, madame, voici votre bon sujetde Charles qui vient de se suicider.» Alorsle malheureux jeune homme, recueillant lepeu de forces qui lui restaient, put dire d'unevoix presque éteinte: «Monsieur, n'ajoutez 405pas le mensonge au crime; ma mère, prenezgarde à vous!» et il expira. La mère se sauvadans son appartement où elle s'évanouit.
Pendant que madame Bruant, en proie auplus affreux désespoir, était renfermée avecson fils cadet, le coupable s'occupait desmoyens de faire disparaître les traces de soncrime. Il porte le cadavre de sa victime surun lit et le couvre d'un drap. Il envoie chercherun ecclésiastique, prend, à son arrivée,un air patelin et hypocrite, lui dit que sonfils vient d'avoir un coup de sang; qu'il craintqu'il ne soit trop tard pour lui administrerles derniers sacremens. Le prêtre l'engage àne point se désespérer, et l'assure que, pourpeu qu'il y ait encore le moindre souffle devie, il pourra remplir son ministère. Il s'approchedu lit pour poser sa main sur le cœurdu jeune homme, et recule d'horreur. Il seretire en disant que son ministère n'est plusnécessaire.
Cependant, l'assassin voulant se débarrasserdu cadavre accusateur, envoie chercherun médecin, et lui demande un certificat constatantque le corps de son fils est en putréfaction,et qu'il faut l'enterrer sans retard. Le 406médecin s'y refuse en disant que la mort esttrop récente; que ce serait une lâche complaisancede sa part, et il se retire. Au refusdu médecin, il envoie chercher un pharmacienauquel il fait la même demande; mêmerefus.
Pendant ce temps, le bruit de la mort deCharles s'était déjà répandu dans Besançon.Craignant alors que son crime ne fût découvert,M. Bruant se décide à inhumer son filsde ses propres mains. Il fait venir six planches,fabrique lui-même une bière, enveloppele corps dans une mauvaise toile à emballage;dans la crainte que les coups de marteau nele trahissent, il renonce à clouer la bière; ila l'horrible patience de la fermer avec desclous à vis. Il porte le corps dans la campagne,et l'enterre dans un cimetière.
Le lendemain matin, il voulait se rendreau conseil pour remplir ses fonctions; maisle crime était connu de toute la ville; quelquespersonnes le désignaient comme le coupable:il reçut l'avis de ne pas se montrer enpublic.
Cependant la multitude se portait autourde sa maison; une clameur générale l'accusait; 407des poursuites commencèrent. On découvritle cimetière où le malheureux Charlesavait été enterré; l'exhumation eut lieu, etl'attentat fut constaté.
D'après le procès-verbal des médecins, lecoup de poignard avait été porté avec unetelle violence, que la blessure avait six poucesde profondeur. Un mandat d'arrêt fut lancécontre M. Bruant.
Averti qu'il ne pouvait plus cacher soncrime, ni soustraire sa tête à l'échafaud, cepère dénaturé se décida à mettre fin à sesjours. Il se barricada dans sa chambre, s'étenditsur un matelas et se brûla la cervelleavec un pistolet. Il avait placé dans sa chambredu charbon allumé pour s'asphyxier,dans le cas où il se serait manqué avec lepistolet.
La haine de ce monstre (car on ne sauraitlui donner un autre nom), la haine de cemonstre pour ses enfans n'avait point été assouviepar la mort de Charles. Avant de se tuer,il avait fait un testament par lequel il déshéritaitson second fils. Par une autre dispositiontestamentaire, il laissait à la ville de 408Besançon son cabinet d'antiquités; mais laville rejeta le legs avec horreur.
La malheureuse mère ne survécut que quelquessemaines à cet affreux événement, quieffraya Besançon au commencement de 1826.
Il est, chez la plupart des êtres qui se lancentdans la carrière du crime, un degré dedépravation qui exclut toute idée de repentir,qui enlève tout espoir de guérison. Ce sontdes membres gangrenés qu'il est urgent deretrancher pour le salut et la sécurité ducorps social. Tant qu'il existera des scélératscomme celui dont nous allons parler, la nécessitéde la peine de mort se fera sentir, sinoncomme moyen d'améliorer les mœurs,mais comme mesure de sûreté. Ce n'est pasque nous ne fassions, à l'instar d'une foulede généreux philanthropes, des vœux sincèrespour l'abolition de cette peine de sang, quin'est pas toujours d'un salutaire exemple.Mais nous pensons que, dans l'état actuel deschoses, un acte législatif de cette nature serait 410peut-être funestement prématuré. Cegrand œuvre ne pourra être consommé, auxapplaudissemens de toutes les classes de lasociété, que lorsqu'on aura donné à cette sociétédes garanties sûres et suffisantes; et cesgaranties ne peuvent se trouver que dans lapropagation des bonnes mœurs et surtoutdans leur heureuse implantation dans les rangsinférieurs. Alors, mais seulement alors, lesvœux que forment tant d'âmes généreuses,vœux que nous aimons à partager, pourrontêtre réalisés sans danger.
Les détails succincts que nous allons donnersur les derniers instans de Guillaume, forçatlibéré, exécuté à Meaux, le 16 février 1826,peuvent servir de corollaire à ces réflexions.
Ce Guillaume, convaincu d'avoir tué sixpersonnes, avait été condamné à mort. Aprèssa condamnation, il n'avait pas été mis au cachot;il fut gardé à vue, nuit et jour, dans unechambre où il y avait du feu. Ses gardes,autant pour le distraire que pour se distraireeux-mêmes, jouèrent au piquet avec lui. Guillaume,à plusieurs reprises, leur disait: «Allons,10,000 francs; allons, cette fois, 100,000 francs,à payer dimanche matin.» Il leur raconta, 411tout en jouant, diverses anecdotes de sa vie,et notamment celle-ci, qu'il citait comme saplus belle action: «A l'époque de la terreur,disait-il, l'argenterie et les bijoux de M. l'abbéde Flay, mon parrain, furent confisqués.Ayant découvert le lieu où ils étaient déposés,je parvins à les voler; je les vendis à un juif,et en remis fidèlement le prix à mon parrain.»
L'aumônier des prisons, qui avait fait auprèsde lui plusieurs tentatives infructueusespour le ramener à des sentimens religieux, levisita le matin du jour de l'exécution. Il luidemanda comment il allait?—Mal, réponditGuillaume; je sens les angoisses de la mort;je suis à l'agonie.—Mais vous vouliez mouriravec tant de courage! lui dit le respectableecclésiastique.—Oh! je le retrouverai, répliquaGuillaume. Puis il remercia l'aumônier del'offre qu'il lui faisait de l'accompagner à l'échafaud.
La veille de l'exécution, il avait écrit auprocureur du roi qu'il désirait avoir pourson déjeûner un poulet et trois bouteilles devin, afin de finir sa vie comme il l'avaitpassée.
412Quelques heures avant l'instant fatal, il butun litre de vin chaud avec du sucre, et aumoment de monter sur la charrette, il envoyachercher pour huit sous d'absinthe, qu'ilavala tout d'un trait. Pendant le trajet, onlui entendit dire plusieurs fois, en jetant lesyeux sur la foule immense des spectateurs:«Les imbécilles de Français, de venir voir untel spectacle!... Ne courez pas si vite... On nefera rien sans moi.» Du plus loin qu'il aperçutl'échafaud, il s'écria:Ah! la voilà, cettefois-ci; je ne l'échapperai pas! Au moment dedescendre de la voiture, il prononça ces motsd'une voix assurée:Adieu, mes amis, je suisinnocent; j'ai toujours le même courage pourmourir.
Il avait enfin consenti à laisser monter aveclui, sur la charrette, le curé de Notre-Dame,ancien aumônier de la maison de justice. Mais,pendant les exhortations de ce vénérable ecclésiastique,il tournait la tête de tous côtéset ne paraissait y faire aucune attention. Jusqu'audernier moment, il ne quitta pas sonton de plaisanterie. En arrivant sur l'échafaud,il frappa le plancher avec son pied en 413disant à l'exécuteur: Est-ce solide ici?—Oui,ne craignez rien, répondit le bourreau. Quelquessecondes après, Guillaume avait cesséd'exister.
Qui pourrait compter les victimes de lapassion du jeu? Que de familles affligées,ruinées, déshonorées par cette lèpre de notresociété! Poètes, moralistes, auteurs dramatiques,une foule d'écrivains en tous genresont déploré les excès de cette malheureusepassion, et se sont efforcés d'y apporter remède.Le mal a triomphé de leurs généreuxefforts. En vain madame Deshoulières a dit:
/*Le désir de gagner qui nuit et jour occupe, Est un dangereux aiguillon.Souvent, quoique l'esprit, quoique le cœur soit bon, On commence par être dupe, On finit par être fripon.*/ 415En vain les tragiques fureurs deBéverley ontfait frissonner au théâtre des milliers de spectateurs;en vainTrente ans de la vie d'unJoueur ont excité, de nos jours, les plus lugubreset les plus déchirantes émotions; onn'en continue pas moins à jouer, à joueravec fureur, et il n'est pas de jour où le jeune fasse quelques nouvelles victimes, tantcette passion est commune! tant elle semblefortement enracinée dans le cœur de l'homme!On s'est beaucoup récrié, et non sansraison, contre les maisons publiques ouvertesaux joueurs. Cette tolérance est un grandmalheur sans doute; mais ce qui en est unbien plus grand, c'est qu'il y ait par le mondetant de maisons particulières, qui, sous cerapport, sont de véritables maisons publiques.Ah! il faut bien le dire, les seules leçonsà donner à cet égard, si les leçons sur cepoint peuvent être bonnes à quelque chose,ce sont les tristes récits des effrayantes catastrophesqui terminent quelquefois les désordresdes joueurs passionnés.
Voici un extrait de l'acte d'accusation d'Asselineau,prévenu d'assassinat sur la personnede Brouet, garçon marchand de vin, qui est 416de nature à provoquer au moins quelquesréflexions salutaires.
Asselineau, arrivé de son village à l'âgede quatorze ans, mérita d'abord la confiancedes marchands de vin qui l'employèrent enqualité de garçon. Chacun vantait son intelligenceet sa probité. Mais bientôt on s'aperçutqu'il se dérangeait; sa conduite devint suspecte,et le sieur Haro, chez qui il servaitalors, crut devoir le congédier. Il est probablequ'à cette époque, vers la fin de 1825,Asselineau avait déjà fréquenté les maisonsde jeu, et peut-être faut-il attribuer à cettefuneste source une somme de 2,000 francsdont il était possesseur, et qu'il avait déposéechez un sieur Barthélemy.
Une faute en entraîne bientôt une autre.Le sieur Barthélemy, en recevant d'Asselineaucette somme de 2,000 francs, lui enavait souscrit la reconnaissance. Asselineau,qui ne pouvait suffire avec son travail seulà sa dévorante passion, fabriqua de faux billets,et y apposa la signature Barthélemyqu'il avait appris à contrefaire. Les billetsfaux se succédèrent rapidement; plus de dixfurent produits à la justice, et plusieurs 417étaient des effets de commerce. C'est par cemoyen qu'Asselineau parvint à se soutenirdepuis la fin de 1825 jusqu'au commencementde 1827. Sa famille paya quelques-unsde ces effets; les plaintes de ceux qui avaientété trompés furent étouffées, mais le momentétait venu où le crime ne pouvait plus échapperà la rigueur des lois.
Asselineau le pressentait bien. Plusieurs deses faux billets étaient échus; d'autres touchaientà leur échéance; il était le débiteurdes derniers maîtres qui l'avaient employé, àraison des déficits assez considérables trouvésdans ses comptes. En un mot, au commencementde février 1827, il restait totalementprivé de ressources et chargé de 7 à 8,000 fr.de dettes. Une nouvelle escroquerie lui procura,pour quelques jours encore, les moyensd'exister. Il se présenta dans la soirée du 2 février,chez un sieur Lefèvre, marchand debijoux, rue du Ponceau, auquel il avait faitprécédemment divers achats, et ne trouvantau comptoir que la mère du sieur Lefèvre, ildemanda à emporter plusieurs cachets en or,montés en topazes et en améthystes, qu'unde ses amis, disait-il, l'avait chargé d'acheter. 418Asselineau promit de rapporter très-prochainementou les cachets ou leur valeur. On euttrop de confiance en ses paroles. Il mit lamain sur les cachets et les porta au Mont-de-Piété,où il en reçut quatre-vingt-quinze francs.A quelques pas de là, Asselineau vendit la reconnaissancemoyennant quinze francs. Maiscette escroquerie n'était qu'un danger de plusajouté à tant d'autres. Le sieur Lefèvre portaplainte dans les vingt-quatre heures, et lesagens de police se mirent à la recherche d'Asselineau.
Ici commence le dernier acte de ce drameterrible. Une irrésistible fatalité, ou plutôtune passion sans frein entraînait Asselineau decrime en crime, et déjà les plus atroces nel'effrayaient plus. Il connaissait d'anciennedate un sieur Moreau, arquebusier, rue Joquelet.Au mois d'août précédent, il lui avaitacheté des pistolets et des balles. Il vint luiacheter une nouvelle paire de pistolets et désormaisne sortit plus qu'armé. Il prétenditdepuis que c'était pour se donner la mort.Mais comment accueillir cette assertion? Le19 février, Asselineau se livrait encore à une 419folle gaîté; on le vit danser et sauter sur lestables d'un cabaret.
Asselineau était lié avec un sieur Brouet,garçon marchand de vin comme lui, maisdont la conduite contrastait singulièrementavec celle de son ami. Brouet était doux, honnêteet d'une vie irréprochable. Il tenait unecave, rue Saint-Honoré, no 346, pour lecompte du sieur Raimbault. Le mercredi, 22février, à neuf heures du matin, les voisinss'aperçoivent que la boutique de Brouet estencore fermée; ils s'en inquiètent; bientôt lecommissaire de police arrive, accompagné del'un des substituts du procureur du roi. Il fallutbriser un carreau et pénétrer dans la boutiquepar la fenêtre du premier étage. Spectaclehorrible! Brouet était étendu baignédans son sang, la tête vers le comptoir, et lespieds du côté du fourneau. Il était couvertde ses vêtemens; près de lui, on voyait les débrisd'une bouteille. Mais ce n'était pas à descoups de bouteille qu'il avait succombé. Uncoup de pistolet, tiré dans l'oreille gauche àbout portant, lui avait seul ôté la vie. Brouetn'était pas coupable d'un suicide; car il n'étaitpas gaucher, et c'était à gauche qu'il 420avait été frappé. Une balle avait traversé latête; une autre fut trouvée dans la bouche, oùelle avait fracturé plusieurs dents, et ouvertune artère par où le sang s'était épanché. Lecoup avait été entendu vers onze heures pardes vidangeurs qui travaillaient dans le voisinage,et qui avaient cru que l'on frappaità une porte avec violence. L'assassin avaitpris la fuite en fermant la porte sur lui et enemportant la clef.
On avait volé la victime. Une montre d'oravec des breloques de même métal, des bouclesd'argent, une somme de cent dix francs,une inscription de rente de cinquante francs,un billet à ordre de neuf cent cinquante fr.,signé Forquignon, d'autres billets et des registresrenfermés dans une cassette, enfin dulinge et des vêtemens, tout avait disparu,mais on ne connaissait pas encore le coupable.
Asselineau avait été vu dans la boutique deBrouet, le 21 février, dès trois heures et demie.Il y avait passé toute la soirée; tantôt écartantsous un faux prétexte un témoin quil'importunait, tantôt regardant fixement etavec affectation les pratiques de Brouet, ôtant 421et remettant ses habits, demeurant les brasnus, et quelquefois paraissant occupé à lire.A onze heures, Brouet fermait sa boutique;Asselineau seul y était encore. A onze heureset quelques minutes, Brouet avait cessé d'exister.Asselineau était donc l'assassin.
Le 19 février, Asselineau s'était occupé del'achat d'une feuillette de vin pour un sieurDaudé, employé aux jeux du Palais-Royal,n. 9, lequel destinait cette feuillette à unedame Rose Massyr, femme de charge. Asselineaus'adressa à un marchand de vin, rue desBoucheries-Saint-Honoré; il paya un à-comptede 80 francs en or, parla d'une inscriptionde rente de 50 francs qu'il devait aller vendreà la Bourse, et le soir du même jour, revintpour payer la feuillette, muni d'un billet de500 francs qu'on ne put lui changer. Ses démarcheséveillèrent des soupçons; l'autoritéfut avertie, et, le 24 février, Asselineau, revenantchez ce marchand de vin pour acheverde payer la feuillette, fut arrêté par desagens de police placés en embuscade. Il voulaitd'abord faire résistance et portait fréquemmentles mains à ses poches. On lefouilla, et on trouva sur lui un pistolet. Les 422agens de police se firent prêter main-forte,et conduisirent Asselineau en lieu de sûreté.
Chose étrange! le 23 février même, Asselineau,se trouvant dans le cabaret du sieurNiquet, rue de la Sourdière, s'entretenait froidementde l'assassinat de Brouet, l'ami qu'ilavait tué. «Eh bien! dit-il à Niquet, vousavez donc un de vos camarades qui a été assassiné?—C'estvrai, répondit Niquet.—Quedit-on là-dessus?—On dit que c'est unde ses amis qui l'a assassiné: c'était un bienbrave homme, bien estimé que Baptiste!—Dit-onsi on l'a volé?—C'est bien présumable.»
Asselineau, arrêté, ne pouvait nier son forfait:on avait saisi sur lui la montre et lesboucles d'oreilles de Brouet. Il était encorevêtu d'un habit noir et d'un pantalon arrachésà sa victime. On retrouva dans son domicileles registres de Brouet. Asselineau, confondupar ces preuves accablantes, se confessacoupable et du vol et de l'assassinat. Il cherchaseulement, dans les interrogatoires postérieurs,à écarter la préméditation, en soutenantque la pensée de son crime lui étaitvenue en un instant.
423«Dans la maison de jeu du Palais-Royal,n. 9, que fréquentait Asselineau, il y avait,suivant l'acte d'accusation, un étranger soi-disantcommissionnaire en marchandises,nommé Georges Sunboef, qui prêtait de l'argentaux joueurs, sur nantissement de billetset d'effets publics; ou bien il escomptait lesuns et achetait les autres. C'était cet hommequi avait acheté d'Asselineau l'inscription derente de 50 francs; c'était lui qui lui avaitescompté le billet de 950 francs signéForquignon,et qui n'avait pas eu honte de luidonner de l'un et de l'autre une somme de960 francs. Asselineau avait endossé le billetdu nom de sa victime à la date du 25 janvier1827; il avait signé du même nom une cessionde la rente.» Ainsi, pour cette sommede 960 francs, il s'était rendu coupable d'unassassinat, d'un vol et de deux faux.
Asselineau fut traduit devant la Cour d'assisesde la Seine, le 26 mars. Cinquante-septtémoins avaient été assignés pour déposerdans cette affaire. L'accusé paraissait calme ets'efforçait de se soustraire à la curiosité publique,en se tournant du côté de la Cour. Il 424était âgé de vingt-un ans, et natif du départementde la Nièvre.
Dans l'interrogatoire qui eut lieu devant laCour, Asselineau convint de l'assassinat et duvol, reconnut les faux billets qui lui furentreprésentés, avoua que c'était lui qui les avaitfabriqués, et borna tout son système de défenseà écarter la préméditation. On entenditplusieurs témoins dont les dépositions ne firentque confirmer les faits déjà connus etavoués par l'accusé lui-même. On attenditavec impatience la comparution de Sunboef,le commissionnaire du Palais-Royal que l'acted'accusation avait gravement inculpé. Mais cetémoin expliqua sa conduite d'une manièrequi parut satisfaire la Cour. Il n'avait fait,dit-il, qu'avancer à l'accusé le prix de la rentede 50 francs qui devait être vendue plus tard;et, quant au billet signéForquignon, Asselineaune l'avait point passé à son ordre; il lelui avait seulement confié pour l'escompter.Tous ces faits furent confirmés par le prévenu.«J'étais hardi au jeu, dit Asselineau,puisqu'en moins de dix mois, j'ai perdu plusde dix mille francs. On me prenait pour un 425gros marchand de vins, et j'inspirais de laconfiance. C'est un de mes amis qui m'a perdu.Il vint me débaucher chez le sieur Haro,où je ne songeais qu'à travailler, et me conduisitdans les maisons de jeux que j'ai toujoursfréquentées depuis.»
Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquerqu'Asselineau commença parjouerau billard. Il y gagna même à la poule unequeue d'honneur, et son malheureux père neprévoyait que trop dès-lors les funestes conséquencesd'une passion, qui alors pouvaitparaître encore innocente. Disons néanmoinsque tout sentiment d'honneur n'était paséteint dans le cœur de l'accusé. Une lettrede lui atteste le désir qu'il avait de payer sesdettes, et de dédommager ceux qu'il avaittrompés. «L'heure est sonnée, écrivait-il;c'en est fait! il faut vous avouer mes erreurset mettre au jour toutes mes bassesses. Si, enmourant, je ne laissais pas de dupes, je seraiscontent.»
Le ministère public soutint l'accusationavec force. «Sans doute, dit-il, il faudraitplaindre un malheureux jeune homme, qui,entraîné par un ami perfide dans ces maisons 426où l'on perd à la fois et sa fortune et l'honneur,demanderait grâce pour sa faiblesse etson inexpérience. Mais en est-il ainsi d'Asselineau?Non, sans doute; c'est dans un caféqu'on l'a d'abord entraîné, et depuis il s'estlivré successivement, et pendant deux années,à tous les excès du jeu!»
Me Gechter, défenseur de l'accusé, présentale tableau hideux des maisons de jeu,de ces maisons où, suivant son expression,la démoralisation, l'usure et le vol sont affermés.Il appela l'indulgence des juges sur l'extrêmejeunesse d'Asselineau, et tout en le regardantcomme un grand coupable, il lesexcita vivement à prendre en pitié le sort dece jeune homme qu'un entraînement funesteet irrésistible avait conduit à sa perte.
Asselineau prit lui-même la parole aprèsson défenseur; il retraça avec précision etclarté l'histoire déplorable de sa vie et de sapassion. Arrivé à la catastrophe du 21 février,il ne put achever et retomba sur son banc.
La réponse du jury ayant été affirmativesur tous les chefs, excepté celui de la préméditation,aux termes de l'article 304 du Code 427pénal, la Cour condamna Asselineau à la peinede mort.
Le coupable entendit avec calme ce terriblearrêt. Quand il fut prononcé, il voulutparler. «J'ai dit la vérité, toute la vérité, répétait-ilà voix basse.—Du courage! lui ditson avocat.—Du courage! s'écria Asselineau,j'en ai plus que vous. Vous trembliezen me défendant!»
Asselineau avait lui-même rédigé dans leplus grand détail un précis de sa vie entière.Cette relation curieuse fut publiée à l'époquede la procédure. En lisant la vie de cet infortuné,on ne peut se défendre des sentimensles plus pénibles, et des réflexions lesplus douloureuses. On gémit sur la cause quiput, en quelques mois, d'un jeune hommehonnête et laborieux faire un assassin.
Asselineau, dans sa prison, manifesta constammentun repentir sincère, sans faiblesseet sans abattement: il ne témoignait pas laplus légère inquiétude; la veille même de l'exécution,il joua très-gaîment aux barres et ilétonnait les autres prisonniers par ses toursde force et d'adresse. C'était toujours avecbeaucoup d'émotion qu'il parlait de son crime, 428et en le racontant, il maudissait le no 9 duPalais-Royal. Il affirmait qu'en entrant dansla chambre de Brouet, il n'avait pas eu l'idéede l'assassiner. «Je me rappelle bien, ajouta-t-il,que trois fois je tirai le pistolet de mapoche et trois fois je le remis.» Après le crime,tel était son trouble, qu'il chercha long-temps,pour ouvrir le tiroir, les clés qu'il tenait danssa main.
Le calme d'Asselineau ne venait point d'unestupide indifférence, mais d'une résignation réfléchie.Il avait pour compagnon d'infortuneà Bicêtre, le nommé Buisson, condamné aussi,et tout nouvellement, à la peine de mort,pour avoir assassiné son ami. Asselineau ne cessaitde le consoler, de l'encourager et del'exhorter à avouer son crime, en faisant valoirauprès de lui des considérations morales etreligieuses. «Tes dénégations te rendent pluscriminel encore, lui disait-il, imite-moi;avoue-toi coupable; c'est la plus grandepreuve de repentir.... Songe que nous devonsparaître devant Dieu: cet aveu ne nous servirade rien auprès des hommes; mais Dieu nousen tiendra compte.» Cédant à ses conseils età ses exhortations, Buisson fit en effet l'aveu 429de son crime, qu'il avait nié jusque-là avecforce.
Enfin, Asselineau était parvenu à intéresservivement à son sort toutes les personnesqui l'entouraient. Les gardiens faisaient desvœux pour qu'il obtînt sa grâce. Pendant lesderniers jours de sa vie, il s'occupait beaucoupà écrire. Il avait composé un petit discoursqu'il apprenait par cœur, et qu'il avait l'intentionde prononcer sur l'échafaud. Mais desages conseils le firent sans doute renoncer àce dessein.
Quand, le 8 mai 1827, l'huissier chargé del'extraire de Bicêtre, vint lui annoncer lerejet de son pourvoi, cette nouvelle ne luicausa pas la moindre émotion. Il fit, avec tranquillité,ses adieux aux vétérans de garde à laporte et remercia cordialement les gardiensde tous les soins qu'ils lui avaient prodigués.
La voiture était à peine arrivée dans lacour du palais de Justice qu'elle fut entouréepar une multitude avidement curieuse. Pourse soustraire à tant de regards, Asselineau,malgré les liens qui le privaient de l'usagede ses deux mains, se précipita de la voitureavec une vigueur et une agilité qui surprirent et 430effrayèrent les personnes placées autour de lui.Le public put à peine l'apercevoir.
Dès-lors Asselineau passa la plus grandepartie de ses instans avec son confesseur.On lui offrit quelque nourriture: «Non,je vous remercie, répondit-il; elle ne passeraitpas.» Il s'empressa d'envoyer à l'exécuteur unbillet ainsi conçu: «Je prie tous ces messieursde vouloir bien remettre à M. Morel, tailleur,rue Montorgueil, no 31, mon habit et monpantalon que je lui ai achetés quelques joursavant mon arrestation, et que je ne lui ai pointpayés. Je pense qu'il ne peut pas avoir lesmoyens de les perdre. En le faisant, vousobligerez un malheureux.
B. ASSELINEAU.»
A quatre heures moins un quart, le patientfut amené, suivant l'usage dans l'avant-greffede la prison où l'on prépare la victime pour lesupplice. C'est ce qu'on appelle latoilette descondamnés. Asselineau s'avança d'un pas fermevers les exécuteurs qui l'attendaient. Sa figureétait rayonnante de jeunesse et de santé; onn'apercevait aucune trace d'altération sur 431ses traits, aucune hésitation dans ses mouvemens.A peine délivré de la camisole deforce, il ôta lui-même son habit, et s'assitsans proférer un seul mot sur une sellette debois placée vis-à-vis le guichet, à traverslequel on entrevoyait la fatale charrette. L'unlui lie les mains derrière le dos; un autreattache une longue ficelle à ses deux jambes;un troisième coupe le col de sa chemise avecdes ciseaux et taille ensuite le bas des cheveuxpour disposer la place. Asselineau, en sentantl'acier glisser sur son cou, ne put se défendred'un mouvement de frisson, et il pâlit pourla première fois. L'obscurité de la salle, lemorne silence qui régnait autour de la victime,les rumeurs du dehors qui pénétraientsourdement jusqu'à elle, tout ajoutait àl'horreur de cette lugubre scène.
Enfin la porte s'ouvrit, et Asselineau s'avançaà pas lents, entouré des exécuteurs, etprécédé du vénérable aumônier des prisons.
On voulut l'aider à monter dans la charrette.«Laissez, dit-il, je monterai bien tout seul.»A peine fut-il assis, que le confesseur placéà ses côtés, lui présenta le crucifix, et il lebaisa avec une pieuse résignation.
432Arrivé à la place de Grève, Asselineau, surl'invitation de l'aumônier, se mit à genouxet fit un acte de contrition; puis, il montaavec fermeté sur l'échafaud, et quelques secondesaprès, il n'existait plus.
Arrivé à l'échafaud, il s'était tourné versle peuple, en disant:Que ceci vous served'exemple! Pendant qu'on le plaçait sur laplanche fatale, il répéta à plusieurs reprises:Que Dieu aie pitié de moi!
La recommandation d'Asselineau fut fidèlementexécutée. Son habit bleu et son pantalonfurent remis à M. Morel, tailleur. Dansla poche de cet habit, on avait trouvé unelettre du père d'Asselineau, écrite d'Antrain(Nièvre) le 7 avril, et adressée au directeurde Bicêtre. Elle était ainsi conçue:
«Mon fils,
«En réponse à ta lettre en date du 31 mars,que j'ai reçue le 6 avril, par laquelle tu nousfais tes adieux, et tu nous demandes des pardons......Que Dieu te pardonne! A l'égard denous, nous te pardonnons tous, père et mère,frère et sœur. Nous t'avons toujours élevé en la 433crainte de Dieu, et dit les dangers qu'il yavait de fréquenter les mauvaises compagnies.
«Tu n'as pas pu t'en défendre...... Que Dieute pardonne, comme nous te pardonnons! Tuseras heureux, et nous, le restant de nos jours,nous serons malheureux...
«Tu attends sur la clémence du roi...... queDieu soit béni!
«Nous te faisons tous nos adieux pour toujours:recommande-toi à Dieu.
«Ton pèreB. ASSELINEAU.»
Nous ne commenterons pas cette lettre: ilfaudrait revenir aux réflexions qu'on a luesau commencement de cet article. A traversle laconisme de cet homme illettré, à traversses pieuses répétitions, on y reconnaît tropbien le cœur brisé d'un malheureux père.
FAMILLE DE PARRICIDES.
Nos lecteurs ont pu voir dans le secondvolume de cette collection l'épouvantable histoired'un malheureux père assassiné par deuxde ses fils, aidés de leur mère. Les fastes criminelsde notre temps présentent un forfaitdu même genre et non moins horrible.
Le 16 mai 1826, à quatre heures du matin,le garde du moulin de Croûtes (Aisne) aperçutquelque chose qui passait sous la volée oule tournant du moulin; c'était un cadavrequi s'accrocha à des saules. Un instant après,arrivèrent deux pêcheurs; Jaquin, l'un d'eux,courut avertir le maire et le juge-de-paix.Des magistrats se rendirent sur-le-champ aulieu où gisait le cadavre; on le retira de larivière en leur présence: on reconnut quec'était celui de Dupré. Il avait autour du couune petite corde un peu plus grosse que laficelle ordinaire; à cette corde était un nœud 435coulant que l'on avait ensuite fixé et arrêtépar un autre nœud.
Le cadavre était complètement vêtu; il avaitdes bas, des chaussons et des sabots couverts.On trouva dans une poche de son gilet uneclef qui était celle du secrétaire ou de l'armoirequi contenait l'argent de Dupré. Leprocès-verbal du médecin, appelé pour examinerle corps, portait qu'il y avait sur le cadavreun signe de pression occasionée par la corde,une ecchymose au pariétal droit, une autreplus légère à la pommette gauche. Il fut établipar l'accusation que les contusions et lesecchymoses n'avaient pu être produites parune submersion volontaire, ni même par lepassage du corps sous la roue du moulin: ellesétaient nécessairement le résultat des violencesexercées sur Dupré avant la submersion.Ce qui en donnait une preuve irrécusable,c'était une plaie qui existait au bas du ventre,ayant quatre à cinq pouces de diamètre.Cette plaie semblait expliquer le propos dela veuve Dupré, qui avait dit:Je sais bien commentil faut le prendre pour le dompter; uncoup de pied le rend blanc comme neige.
L'enquête, qui eut lieu, fit naître de véhémens 436soupçons contre quatre individus qui furentaussitôt arrêtés. C'étaient la veuve du malheureuxDupré, Rose-Victoire Dupré, sa fillelégitime, Jean-Étienne Duchesne, ditBancroche,fils naturel de cette dernière, et lenommé Vaillant, père de Pierre-François Vaillant,gendre de Dupré.
Ces quatre prévenus comparurent devantla Cour d'assises de Laon le 5 mars 1827. Tousles regards étaient fixés sur cette famille quin'inspirait que l'horreur et le mépris. Vaillantavait dit à un témoin:Prends-garde àtoi, si tu parles trop! On avait remarqué surle bord de la rivière, où le corps de Dupré devaitavoir été jeté, l'empreinte de traces faitesavec des bas ou des chaussons, et le cadavrerepêché le 16 avait des sabots couverts. Ontrouva dans la rivière une pierre de quatre-vingt-huitlivres dans une fosse placée vis-à-visl'empreinte des traces remarquées. N'était-ilpas présumable et même certain que cettepierre avait été employée par les auteurs ducrime, au moyen du nœud coulant de la ficelle,pour tenir le corps au fond de l'eau et yensevelir le secret de la plus noire scélératesse?
Voici quelques circonstances antérieures à 437l'assassinat. La femme Dupré vivait très-malavec son mari; chaque jour voyait éclater denouvelles querelles. La fille se joignait à lamère pour maltraiter son père. Cette filledénaturée était, au reste, connue pour avoirla conduite la plus déréglée. Elle avait eudeux enfans naturels, fruits honteux de sadébauche: l'un de ces enfans, Duchesne, ditBancroche, se montrait en tout digne de samère. Il se vantait publiquement des mauvaistraitemens exercés contre son grand-pèreDupré, et n'était pas le dernier à y prendrepart.
Au milieu des chagrins dont il était continuellementabreuvé, il était arrivé à Dupré dedire un jour à quelqu'un qu'il voudrait bienqu'on lui tirât un coup de fusil, pour le délivrerde sa pénible existence. Ses meurtriersprofitèrent de ce propos pour lui supposerl'intention d'un suicide. De là le projet et l'exécutiondu crime sur lequel les accusés voulaientfaire prendre le change, en prêtant àDupré la volonté de se détruire et la résolutionde se noyer.
Dupré gardait soigneusement la clé du meubleoù était son argent. Six semaines avant sa 438mort, il avait répondu à une personne qui luifaisait une question relativement aux plaintesde ses enfans: «Pourquoi les doter? Ils boiventet mangent tout; ils se coalisent pourme ruiner.»
La mère et les enfans avaient répété souventce propos infâme:Si ce gueux, si ce cochon-làétait mort, nous jouirions......
Ces faits et ces propos furent attestés parplusieurs témoins. Que fallait-il de plus pourdonner de la vraisemblance à la consommationdu crime?
Mais deux femmes et un jeune homme infirmene suffisaient pas à l'entière exécutiondu projet. Il fallait quelqu'un d'assez fortpour les aider, et ce fut, suivant l'accusation,Vaillant père, que l'on choisit pour cet exécrableministère. La réputation de cet hommeétait loin d'être intacte: il passait pour avoirdes liaisons intimes avec sa belle-fille; ce futlui, suivant quelques dépositions, que RoseDupré alla chercher pendant la nuit, et quiaida à porter le cadavre à la rivière. On remarquaque Vaillant fils lui-même avait dit danssa déposition:Ce n'est pas mon père qui a tuéDupré; il n'a fait que le porter à la rivière.
439Après les plaidoieries, le président fit le résumédes débats avec la plus exacte impartialité,et posa aux jurés les cinq questions résultantde l'acte d'accusation.
Le jury répondit affirmativement sur lesdeux premières questions relatives à la veuveDupré et à sa fille, en écartant seulement lapréméditation; semblable réponse fut faiterelativement à Duchesne ditBancroche, maisà la majorité de sept voix contre cinq. Lesdeux questions relatives à Vaillant père furentrésolues négativement. La Cour, sur la questionqui concernaitBancroche, se réunit à laminorité du jury; en conséquence DuchesneditBancroche et Vaillant furent acquittés.
Sur les conclusions du ministère public, laveuve Dupré et Rose-Victoire Dupré, sa fille,furent condamnées à la peine des parricides.
Depuis plusieurs années, on a vu se multiplierd'une manière effrayante des crimesdont la justice ne s'explique que très-difficilementla cause. Les fureurs sanguinaires dePapavoine et de la fille Cornier n'ont eu quetrop d'imitateurs. Les médecins, appelés ausecours des magistrats, pour trouver l'explicationde ces phénomènes criminels, ont invoquéune sorte de démence d'un genre particulier,à laquelle on a donné le nom demonomanie; et malgré cette assertion de lascience, pour un grand nombre d'espritsprévenus ou incrédules, beaucoup de crimessont demeurés presque inexplicables. De cenombre est celui dont nous allons rapporterles principales circonstances.
Le nommé Compte, charron, s'était constamment 441fait remarquer par la douceur deson caractère et par son attachement poursa femme et ses enfans. Cet homme, tout-à-coup,devint triste et rêveur; il recherchaitles lieux solitaires; tantôt il prodiguait desmarques de tendresse à son épouse, tantôtil repoussait ses caresses.
Le 15 mars 1827, Compte se trouvait seulà son atelier, lorsque sa femme vint l'y voirdans l'intention de lui tenir compagnie et dechercher à dissiper les idées sombres quile tourmentaient. Soudain Compte l'interrompiten lui disant:Je voudrais bien mourir,et tu devrais mourir avec moi! AnneConstant, sa femme, pour calmer l'agitationde son mari, s'approcha de lui et l'embrassa;mais cette prévenance, loin de tranquilliserCompte, le met hors de lui-même; il agiteun couteau qu'il tenait dans sa main, et bientôtil en porte un coup à la gorge de sa femme.Celle-ci s'échappe en jetant de grandscris; Compte la poursuit avec acharnement,il l'atteint dans la cour et lui porte à la gorgeun second coup de couteau.
Les pères et mères des époux accourent;ils prennent dans leurs bras Anne Constant et 442l'arrachent à la fureur de son mari. Comptealors veut rentrer dans son atelier; mais, trouvantsur son passage son enfant âgé de deuxans, il s'en saisit, l'emporte sous un hangar,et là, lui enfonce dans la poitrine le couteauqui dégouttait encore du sang de sa malheureusefemme. L'enfant expire sous ses yeux,et ce malheureux, pour terminer cette horribletragédie, retourne contre lui le fatalcouteau; il s'en frappe à la tête et se blessegrièvement.
Les poursuites judiciaires étaient faciles àexécuter: c'était un mari qui avait voulu égorgersa femme; c'était un père qui avait donnéla mort à son enfant. Compte fut arrêté, ettraduit devant la Cour d'assises de la Charente,le 8 mai 1827.
Cette cour avait paru hésiter à mettreCompte en accusation. On lit en effet, dansl'arrêt de renvoi, le considérant suivant:
«Considérant qu'on serait tenté de croireàla démence du prévenu; que l'esprit est ramenésouvent à cette idée par les détails querenferme la procédure, mais qu'on se trouvearrêté par certains aveux de Jean Compte,desquels il résulte que sa femme lui paraissait 443depuis quelque temps légère, coquette, et peudisposée à payer sa tendresse de retour;
«Qu'il est doncpossible d'attribuer à unviolent accès de jalousie le double attentatdont le prévenu s'est rendu coupable, et qu'ilconvient de laisser aux débats de l'audiencele soin de faire connaître la véritable situationmentale du prévenu, lorsqu'il enfonça lecouteau dans la gorge de sa femme et dansle sein de son fils.»
Après les débats, qui furent de peu de durée,le président de la Cour posa deux questionsaux jurés sur la culpabilité du prévenu.Sur la première question, les jurés répondirent:Non, Compte n'est pas coupable d'avoirvolontairement donné la mort à son fils;sur la seconde: Oui, à la majorité de septvoix contre cinq, l'accusé est coupable d'unetentative d'homicide, manifestée par des actesextérieurs, suivie d'un commencement d'exécution,et qui n'aurait manqué son effet quepar des circonstances indépendantes de savolonté.
La Cour s'étant réunie à la majorité dujury, Compte fut en conséquence condamnéaux travaux forcés à perpétuité.
L'exaltation religieuse, comme l'exaltationpolitique, peut tourner au crime les individusles plus inoffensifs de leur nature et leurfaire regarder comme des actes vraimentméritoires les forfaits les plus atroces. Sansdoute, si leurs attentats procèdent d'une faiblesse,d'une affection ou d'une lésion desorganes du cerveau; s'il est prouvé qu'ilssoient les résultats de cette sombre monomaniequi se plaît à verser le sang, et parfois celuides êtres les plus innocens et les pluschéris de celui même qui les égorge, il fautplaindre le sort de ces criminels d'une classeparticulière; on doit des égards à la positionde malheureux qui, dans des accès de folie,sont capables d'immoler ceux qu'ils aimentle plus au monde. Mais si la loi doit épargner 445des coupables involontaires, chez quil'intention n'a pas été complice du bras, l'intérêtde la société exige impérieusement qu'onla mette à l'abri des atteintes meurtrièresde ces furieux; il veut aussi qu'on n'accordepas une créance trop aveugle à un systèmede défense dont il serait facile d'abuser etderrière lequel les plus grands scélérats, assurésde l'impunité, finiraient par venir se retranchercomme dans un asile inviolable.
Le nommé Castanier dont le procès nousa suggéré les réflexions que l'on vient de lire,avait subitement passé d'une vie désordonnéeà une vie bigotte. Pendant sa jeunesse àCamaret Vaucluse, il était libertin, joueur,débauché; il passait presque tout son tempsau cabaret. Étant venu demeurer à Orange,il fut entouré de personnes pieuses qui entreprirentsa conversion; dès-lors, son trainde vie fut tout-à-fait changé: il restait desjournées entières à l'église; bientôt il eûtpassé pour un saint homme. Depuis, cet hommes'était fixé à Carpentras.
Le 16 janvier 1827, la petite fille de Castanier,charmante enfant, aimée de tout levoisinage, chérie de son père et de sa mère, 446disparut tout-à-coup. On crut d'abord qu'elles'était égarée dans la ville. La veuve Boucheavait vu, à midi, Castanier et sa fille qui allaitaprès lui en pleurant. Elle avait dit au père:«Attendez donc votre enfant!» sur quoi il avaitpris sa petite par la main. Dans la soirée, laveuve Bouche retourna chez Castanier pourdemander si l'enfant était retrouvée. Le mariétait d'un côté du poêle; sa femme, désolée,de l'autre côté; le témoin s'assit entr'eux deux.La femme dit à son mari: «A midi, tu asrencontré ton enfant sur le Pont-Neuf?—Oui.—Tul'as pris par la main?—Oui.—Tul'as amenée à la maison?—Oui.—Tului as donné du pain?—Oui.—Et puis,qu'est-elle devenue?» A cette question, Castanierresta sans voix! «Va la chercher: luidit la femme.—Et où veux-tu que j'aille?répondit-il.»
Cependant on trouva le cadavre de la jeuneCastanier dans le puits du Cirque, avec unepierre au cou, et percé de deux coups decouteau.
Aussitôt la justice instruisit. Le commissairede police se transporta chez Castanieravec le juge d'instruction. Castanier était 447couché tout habillé sur son lit, et en se levant,il s'écria:Je n'ai plus d'enfant! Etpourtant, il ignorait encore que l'on eût retrouvéle cadavre dans le puits. Un couteauavait été enfoncé jusqu'au manche dans lescôtes de la victime; la femme Castanierreconnut ce couteau pour être celui de sonmari; elle reconnut aussi la pierre trouvée aucou de l'enfant pour avoir été enlevée du basde l'escalier de sa chambre. Cette pierre futprésentée à la place qu'elle devait occuper;elle s'y adaptait parfaitement: on ne pouvaits'y tromper, cette place vide ayant gardél'empreinte des rugosités de la pierre.
Ces indices, joints aux témoignages deplusieurs personnes, déterminèrent l'arrestationde Castanier; et il fut traduit le 8 maidevant la Cour d'assises de Vaucluse. Quandil comparut devant le tribunal, tous les regardscherchèrent sur la figure de Castanierles signes de cette démence à laquelle, enl'absence de tout autre motif, on attribuaitgénéralement son attentat. On vit un hommemaigre et d'un teint cuivré. Ses cheveuxétaient noirs et plats, ses lèvres enflées etblafardes; ses yeux, d'une forme ronde, 448étaient caves et brillans; il semblait étrangerà tout ce qui se passait autour de lui. Aumouvement de ses lèvres, on aurait pu croirequ'il récitait des prières.
Nous allons donner un extrait de son interrogatoire,qui pourra faire connaître auxlecteurs la situation mentale de l'accusé. Assezlong-temps avant le meurtre de sa fille,Castanier était toujours entouré chez lui delivres de dévotion; il ne travaillait plus, etquand sa femme lui représentait le besoinqu'ils avaient du travail, il lui répondait pardes exclamations religieuses. Il avait fréquemmentdes rêves d'enfer et de démon, et selevait la nuit pour prier Dieu. On va voirquelles étranges réponses il fit à la plupartdes questions qui lui furent adressées.
Le Président: Comment vous appelez-vous?
L'accusé, regarde sans répondre, commes'il n'avait pas entendu. Un gendarme lepousse; et interrogé une seconde fois, il déclarese nommer Castanier.
D. Où demeurez-vous?
R. Ici.
D. Comment ici! vous ne demeurez pas àOrange?
449R. Oui, à Orange.
D. Quel âge avez-vous?
R. Je ne m'en souviens pas.
Alors Me Bourdon, nommé d'office pourassister Castanier, exposa à la Cour que laseule chose explicite qu'il eût pu obtenir duprévenu, c'était qu'il ne voulait pas de défenseur;que Dieu saurait bien le défendre.
Non! s'écria Castanier avec force, je neveux point de défenseur; je n'en ai pas besoin.
D. Castanier, voulez-vous être jugé?
R. A la volonté de Dieu.
D. On dit que vous êtes fou?
R. Je n'en sais rien.
D. Avez-vous tué votre enfant?
R. Je n'ai jamais fait de mal à mon sang.
Pendant les dépositions des témoins, l'accusés'était endormi; tout-à-coup il se réveillaen riant à la manière d'un hébété.
D. Que fîtes-vous le 16 janvier, de dix heuresà deux heures?
R. Je fus à l'église; je ne puis pas vous ledire.
D. Aimiez-vous votre fille?
R. Pauvre petite!
450D. Est-ce vous qui l'avez tuée?
R. Castanier sanglote en détournant la tête,et finit par dire: C'est un grand malheur!
Un juré. Avez-vous tué votre fille?
R. Tu n'as point de sens.
D. Ne craignez pas de l'avouer: peut-êtren'avez-vous pas cru mal faire. L'avez-voustuée?
R. Si vous me le dites encore, je m'en vais.
Le procureur du roi. N'avez-vous pas de regretd'avoir tué votre enfant?
R. Je ne veux pas vous écouter: (après quelquesmomens de silence, et en mettant sa têtedans ses mains), c'est depuis la mort de monenfant que la tête me fait mal; avant aussi,elle me faisait mal.
François Bouche, assigné comme témoin,commençait sa déposition; Castanier l'interrompit,et lui dit, comme en se réveillant:«Ah! bonjour, Bouche!»
Un témoin ayant dit que le prévenu restaithabituellement des heures entières prosternéà l'église sans remuer, Castanier s'écria: «J'ysuis resté une fois neuf heures; j'ai bien duplaisir à y être; je voudrais bien y aller.»
D. N'avez-vous pas cru, en tuant votreenfant, l'envoyer au ciel?
451R. Je ne vous écoute pas.
Le procureur du roi, après avoir démontréla culpabilité de l'accusé, déclara qu'ilne pensait point que l'accusé eût agi avec discernement,et que son état moral lui semblaitdevoir faire écarter les circonstances dela préméditation.
De son côté, le défenseur s'attacha à faireressortir la preuve de la démence, des circonstancesde la cause et de la conduite del'accusé dans tout le cours des débats.
Après une courte délibération, le jury déclaral'accusé coupable, mais sans préméditation;et par suite de cette déclaration, Castanierfut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Les sieur et dame Coutelas vivaient àReuil, village situé sur la rive droite de laMarne. Ils jouissaient d'une certaine aisance.Le sieur Coutelas, ancien militaire, fils d'unhonnête vigneron, avait épousé, en 1815,une personne dont la condition était au-dessusde la sienne. Les deux époux n'ayant pas d'enfans,avaient, en 1819, par deux testamensdéposés chez un notaire, disposé mutuellementde l'usufruit de leurs biens en faveur dusurvivant.
Le sieur Coutelas, âgé de cinquante-unans, était d'un caractère froid et apathique.La dame Coutelas, petite et replète, était,depuis quelques mois, affectée d'un commencementd'hypocondrie. Elle était tourmentéepar des insomnies; le sang l'incommodait; son 453médecin lui avait conseillé une saignée quiavait été ajournée. Elle souffrait et se plaignaitbeaucoup.
Dans la journée du 30 mars 1826, sesplaintes redoublèrent et furent continuelles.Le matin, un neveu de son mari, informé deson état de maladie, était venu la voir. Elleavait annoncé l'intention de prendre l'émétique.Le mari et le neveu s'y opposèrent, enlui faisant observer qu'elle devait auparavantprendre l'avis du médecin; mais elle ne voulutpoint le consulter, et dit même qu'ellene ferait rien de ce qu'il lui prescrirait.
Son neveu la quitta: elle lui avait pris plusieursfois la main avec attendrissement. Sonmari se rendit aux champs. La nommée SophiePlacial, sa domestique, alla travaillerdans une vigne située près de la maison. Unevoisine de la dame Coutelas, la femme Pierrot,passa l'après-midi avec elle, dans lacuisine, et remarqua qu'elle était très-agitée,qu'elle ne parlait pas comme à l'ordinaire.
Sophie rentra à deux heures pour savoirdes nouvelles de sa maîtresse; à quatre heures,elle revint encore pour goûter. Cettedernière fois, la dame Coutelas lui prit la 454main en lui disant:Ma Sophie! ma pauvreSophie! Elle ajouta même, suivant la dépositionde cette fille:Je suis une femme perdue!Puis elle dit à la femme Pierrot qu'elle étaitlasse de la vie.
Vers le soir, Sophie quitta son travail etrentra à la maison. Trouvant ouverte la portede la chambre à coucher de ses maîtres, elleregarda si sa maîtresse y était, et ne l'y voyantpas, ni dans une chambre voisine dont laporte était également ouverte, elle entradans la cuisine où le sieur Coutelas était assisauprès du feu. Elle lui demanda où était samaîtresse: il répondit qu'elle venait de passerdans sa chambre, et sur l'observation quelui fit la domestique qu'elle n'y était pas, ildit qu'elle était sans doute chez quelqu'unede ses voisines.
Sophie alla s'informer dans le voisinage,et n'y ayant pas trouvé la dame Coutelas,rentra fort inquiète à la maison. Son maîtrelui donna l'ordre de prendre une lanterne,et d'aller chercher sa femme du côté de larivière, attendu que plusieurs fois elle avaitdit que, pour rien, elle se jetterait à l'eau.Cette fille, éplorée, parcourut les bords dela Marne, en cherchant sa maîtresse.
455De retour à la maison, après avoir fait desrecherches infructueuses, la femme Pierrot etune autre voisine vinrent bientôt l'y rejoindre.Alors toutes les trois et le sieur Coutelaslui-même, qui commençait à s'émouvoir,s'entretinrent ensemble, dans la cour de lamaison, des recherches qui restaient encoreà faire. Sophie descendit seule dans la cave;sa maîtresse n'y était pas. Il y avait dans lamaison une autre cave pour ainsi dire abandonnée,qui se composait de plusieurs berceauxqui se croisaient. Au fond et sur lagauche de l'un de ces berceaux qui se prolongeaitau-delà des bâtimens, sous une vigne,était un petit caveau où le jour ne pénétraitjamais. La dame Coutelas n'étaitpresque jamais entrée dans cette cave. Unedes voisines proposa néanmoins de voir sielle n'y serait pas; Coutelas observa qu'ellen'aurait pas osé y aller seule: néanmoins on ydescendit.
Sophie marchait la première; elle étaitsuivie des deux autres femmes. Toutes lestrois portaient des lanternes; Coutelas marchaitle dernier. Tout-à-coup Sophie jette uncri d'effroi; elle a vu sa maîtresse étendue parterre:La voilà ici, s'écrie-t-elle,la chère 456dame Coutelas! et elle recule épouvantée. Lafemme Pierrot s'enfuit. L'autre femme, pluscourageuse, s'approche avec Coutelas. Tousdeux voient la malheureuse femme étenduesur le dos, la tête contre le mur, ayant dusang au cou. Ils aperçoivent un rasoir ouvert,placé sur le bras gauche. Coutelas s'écrie:Ah! pauvre femme! qu'as-tu fait?...Puis ayant reconnu son rasoir, il ajoute:Lamalheureuse s'est coupé le cou avec mon rasoir...Que vais-je faire?... Il faut prévenir lesautorités. On remarqua qu'il n'y avait aucundérangement ni dans les vêtemens ni dansla chevelure de la dame Coutelas.
Bientôt, on procéda à l'information judiciairela plus scrupuleuse. Plusieurs médecinset chirurgiens de Reims et des environsjugèrent que la mort de la dame Coutelasétait l'effet d'un suicide. Mais trois médecinsde Paris, MM. Dubois, Boyer et Adelon déclarèrent,au contraire, qu'il leur paraissaitextrêmement probable, que la dame Coutelasne se fût pas fait elle-même les blessures quilui avaient ôté la vie.
Cette déclaration, jointe à diverses circonstances 457commentées par la clameur publique,fit planer des soupçons d'assassinat sur lesieur Coutelas. On parla de sa froide indifférencepour sa femme, des paroles qui luiétaient échappées, à la vue de son rasoir, quiavait servi à commettre le crime; la malignitén'eut garde d'oublier la circonstancedes deux testamens. Enfin, le sieur Coutelasfut arrêté, prévenu d'avoir assassiné sa femme,et traduit, en conséquence, le 9 mai 1827,devant la Cour d'assises de la Marne.
Les débats de cette affaire durèrent troisjours. Cinquante-quatre témoins furent entendus.Les docteurs Boyer et Dubois ne purents'y trouver, l'état de leur santé ne leurayant pas permis de faire le voyage de Reims.Le procureur du roi, M. Gasbon, dans uneplaidoierie qui dura plus de deux heures, selivra au consciencieux examen de cette grandeet difficile affaire. Ce magistrat, après avoirdiscuté la question médico-légale, déclaraqu'il ne croyait pas qu'il y eût eu homicide;qu'aucune charge sérieuse ne résultait d'ailleursdes témoignages, et il termina en cestermes: «Non, Messieurs, l'accusé n'est pascoupable.»
458Le défenseur du sieur Coutelas se bornadès-lors à rétablir des faits de moralité quiavaient été présentés dans l'instruction d'unemanière défavorable à son client; et le jury,après une courte délibération, déclara à l'unanimitéque l'accusé n'était pas coupable.
Cette déclaration fut accueillie avec unesatisfaction générale. On entendit avec plaisirprononcer l'acquittement d'un homme accabléd'abord par une perte douloureuse, etatteint ensuite par un malheur plus grandencore, d'un homme dont l'innocence étaitreconnue et proclamée par la justice, et qui,pendant huit mois, avait été privé de sa liberté,et avait eu à gémir sous le poids duplus affreux soupçon.
Le 28 novembre 1826, Joseph Mauri, quiservait en qualité de domestique dans lamétairie du sieur Codine, apprit que son pèrese proposait de vendre une de ses propriétésau comte de Saint-Marsal, pour en remettrele prix à son beau-fils, Charles Noguères, dansla maison duquel il s'était retiré depuis quelquetemps.
Aussitôt Joseph Mauri, mû par la jalousieet la cupidité, quitta la métairie de Codine, sefit remplacer dans les travaux des champspar un ouvrier dont il paya lui-même le salaire,et arriva vers neuf heures du matindans la commune de Pin, où résidait son père.Il se rendit aussitôt dans la maison de sonbeau-frère. Mauri père, infirme depuis long-temps,paralysé de la moitié du corps, étaitencore couché dans une chambre attenanteà la cuisine, où s'arrêta son fils. Ce dernier 460s'approcha de sa sœur Élisabeth qui était devantle foyer avec ses trois enfans; auprèsdu feu, se trouvait un plat contenantunesoupe à l'ail et une côtelette placée sur le gril.Mauri fils demanda pour qui étaient ces alimens.Sa sœur lui répondit qu'ils avaient étépréparés pour le déjeûner de la famille; enmême temps, elle quitta la cuisine et passadans la chambre de son vieux père pour l'habilleret le conduire auprès du feu.
Joseph Mauri, se trouvant seul alors avecles enfans de sa sœur, témoigna le désir defaire cuire des châtaignes, et fit sortir sanièce Élisabeth, âgée d'environ quinze ans,pour s'informer dans le village si l'on n'entrouverait pas à acheter. Élisabeth sortit etrentra quelques instans après, en annonçantqu'elle avait trouvé des châtaignes: son onclene parut point faire attention à ses paroles,et ne lui répondit rien.
Dans ce moment, Mauri père fut amenépar sa fille dans la cuisine; elle l'installa auprèsdu feu et lui servit un peu de soupe;elle en donna aussi à ses enfans, à l'exceptiond'Élisabeth, et en garda une portion pourelle-même. Mauri père mangea sa part de 461soupe et un morceau de la côtelette; maisbientôt les enfans éprouvèrent des picotemens,des angoisses; et des vomissemens netardèrent pas à se déclarer. Le grand-pèreressentit les mêmes accidens. La femme Noguèresexamina la soupe avec attention, etne lui trouva point sa couleur naturelle; sonjeune fils, Joseph Noguères, âgé de six ans,fit observer, que c'était peut-être lapoudreblanche que son oncle y avait jetée qui luiavait donné cette couleur.
Ces paroles de l'enfant furent un trait delumière pour la malheureuse femme quisoudain s'écria en s'adressant à son frère:Malheureux! tu as empoisonné ton père etmes enfans!
L'empoisonneur était resté paisible spectateurde cette scène; il avait vu son vieuxpère, infirme et souffrant, entrer dans lacuisine et ne lui avait point adressé la parole;il avait assisté à son repas sans manifester laplus légère émotion, et quand sa belle-sœurlui adressa cette terrible interpellation, il répondità peine, et sortit en toute hâte de lamaison.
Cependant les symptômes de l'empoisonnementse développaient avec violence; on 462administra de prompts secours au vieillardet aux enfans, mais les enfans seuls résistèrentà la force du poison. Le vieux Maurisuccomba à ses souffrances, dans la nuit du4 au 5 décembre suivant.
Le crime était patent; celui qui l'avait commisne pouvait s'envelopper du moindre mystère.Joseph Mauri fut arrêté et conduit le1er mars 1827, devant la Cour d'assises dePerpignan (Pyrénées-Orientales), commecoupable d'avoir attenté à la vie de JosephMauri, son père, et de Joseph, Charles etÉtienne Noguères, ses neveux, à l'aide desubstances vénéneuses.
A l'appui de cette grave accusation, leministère public fit entendre plusieurs témoinsdont les dépositions ne firent que confirmerles faits ci-dessus exposés.
Aux débats, l'accusé convint que, le 29 novembreau matin, il s'était rendu chez sasœur, pour parler à son père de la ventequ'il se proposait de faire au comte de Saint-Marsal;mais il désavoua tous les faits qu'onlui imputait, et prétendit qu'ils avaient étéméchamment inventés pour le perdre, par sasœur et son beau-frère.
Après les dépositions des témoins, on entendit 463les docteurs et pharmaciens chargésdes épreuves chimiques dans la procédure. Ilsdéclarèrent que l'analyse avait constaté quela substance trouvée dans l'estomac du vieuxMauri était de l'oxide blanc d'arsénic. On fitmême des expériences en présence de la Couret de l'auditoire. Les épreuves comparatives,faites simultanément sur l'oxide blanc d'arsénicque la Cour avait fait apporter à l'audience,et sur la substance recueillie par les médecinsdans l'estomac de Mauri, présentèrent desrésultats absolument identiques et furentparfaitement concluantes.
L'accusation fut soutenue par le ministèrepublic avec cette énergie, avec cette naturellehorreur, que doit inspirer un parricide avéré.La culpabilité de l'accusé ne pouvait éleverle moindre doute; elle fut prononcée par lejury. En conséquence, Joseph Mauri futcondamné à la peine des parricides.
L'impassibilité de ce monstre ne se démentitpoint dans ce moment terrible. Il entenditsa condamnation avec calme, et regagnasa prison d'un pas ferme et assuré.
Antoine Berthet, fils d'un maréchal-ferrant,établi dans le village de Brangues (Isère),était né avec une constitution très-frêle quile rendait peu propre à exercer le métier deson père. D'un autre côté, la nature l'avaitamplement dédommagé; il s'était fait remarquerde bonne heure par une intelligencesupérieure et par un goût très-marqué pourl'étude; ce qui avait inspiré en sa faveur del'intérêt à plusieurs personnes; leur charité,plus vive qu'éclairée, voulut tirer Berthet durang obscur où le sort l'avait fait naître, etle destina à l'état ecclésiastique. Le curé deBrangues l'adopta comme un enfant chéri, luienseigna les premiers élémens des sciences,et le fit entrer, en 1818, au petit-séminaire 465de Grenoble. En 1822, une maladie gravel'obligea de suspendre ses études; il fut recueillipar le curé dont les soins suppléèrentavec succès à l'indigence de ses parens. A lapuissante sollicitation de ce zélé protecteur,Berthet fut reçu chez M. M....., qui lui confial'éducation d'un de ses enfans; sa funestedestinée le préparait à devenir le fléau de cettefamille jusque-là si heureuse. Madame M.....,femme aimable et spirituelle, alors âgée detrente-six ans, et d'une réputation intacte,pensa qu'elle pouvait sans danger prodiguerdes témoignages de bonté à un jeune hommede vingt ans, dont la santé délicate exigeaitdes soins particuliers; et Berthet, sans douteégaré par une immoralité précoce, se mépritsur la nature de ses soins. Quoi qu'il en soit,avant l'expiration d'une année, madame M.....se vit obligée de mettre un terme au séjourdu jeune séminariste dans sa maison.
Berthet entra au petit séminaire de Belley,pour y continuer ses études. Il y resta deuxans et vint passer à Brangues les vacances de1823.
N'ayant pu rentrer au petit séminaire deBelley, il parvint à se faire recevoir au grand-séminaire 466de Grenoble; mais, après y êtreresté quelque temps, il fut jugé par ses supérieursindigne des fonctions qu'il ambitionnait,et bientôt après congédié sans espoirde retour. Son père, irrité, le bannit desa présence, et il ne put trouver d'asile quechez sa sœur, à Brangues.
Ces rebuts furent-ils le résultat de mauvaisprincipes reconnus ou d'une conduite très-répréhensible?Berthet se crut-il en butte àune persécution secrète de la part de M. M.....qu'il avait offensé? Des lettres qu'il écrivitalors à madame M..... contenaient des reprochesvirulens et des diffamations. Malgrécela, M. M..... faisait des démarches en faveurde l'ancien instituteur de ses enfans.
Berthet parvint encore à se placer chezM. de C...., en qualité de précepteur. Il avaitrenoncé alors à l'église; mais, après un an,M. de C.... le congédia pour des raisons imparfaitementconnues, et qui paraissaient serattacher à une nouvelle intrigue.
Il songea de nouveau à la carrière qui avaitété le but de tous ses efforts, l'état ecclésiastique.Mais il fit et fit faire de vainessollicitations auprès des supérieurs des séminaires 467de Belley, de Lyon et de Grenoble.Alors le désespoir s'empara de lui.
Voyant toutes ses démarches inutiles, ilattribuait son peu de succès aux époux M.....Les prières et les reproches qu'il continuaitd'adresser à madame M..... se changèrenten menaces terribles. On recueillit des propossinistres.Je veux la tuer, disait-il, dansses accès de mélancolie farouche. Il écrivait aucuré de Brangues, le successeur de son premierbienfaiteur:Quand je reparaîtrai sousle clocher de la paroisse, on saura pourquoi.Ces étranges moyens produisaient une partiede leur effet. M. M..... s'occupait sincèrementà lui rouvrir l'entrée de quelque séminaire;mais il échoua à Grenoble, il échouade même à Belley, où il fit exprès un voyageavec le curé de Brangues. Tout ce qu'il putobtenir fut de placer Berthet chez M. Trolliet,notaire à Morestel, allié de sa famille,en lui dissimulant toutefois ses sujets de mécontentement.Mais Berthet, dans son ambitiondéçue, était las, selon sa dédaigneuseexpression,de n'être toujours qu'un magisterà 200 francs de gages. Il n'interrompit pointle cours de ses lettres menaçantes. Il annonça 468à plusieurs personnes qu'il était déterminéà tuer madame M..... et à s'ôter la vie àlui-même. Malheureusement un projet aussiatroce sembla improbable par son atrocitémême; il était pourtant sur le point de s'accomplir.
C'était au mois de juin 1827 que Berthetétait entré dans la maison du notaire de Morestel.Vers le 15 juillet, il se rendit à Lyonpour acheter des pistolets; il écrivit de làà madame M..... une lettre pleine de nouvellesmenaces. Cette lettre finissait par ces mots:Votre triomphe sera comme celui d'Aman,de peu de durée. De retour à Morestel, onle vit s'exercer au tir; l'une de ses deux armesmanquait feu; après avoir songé à la faireréparer, il la remplaça par un autre pistoletqu'il prit dans la chambre de M. Trolliet,alors absent.
Le dimanche 22 juillet, de grand matin,Berthet charge ses deux armes à doubles balles,les place sous son habit, et part pourBrangues. Il arrive chez sa sœur qui lui faitmanger une soupe légère. A l'heure de lamesse de la paroisse, il se rend à l'église etse place à trois pas du banc de madame M... 469Bientôt il la voit venir, accompagnée de sesenfans dont l'un avait été son élève. Là, ilattend immobile jusqu'au moment où leprêtre distribue la communion. «Ni l'aspectde sa bienfaitrice, dit M. le procureur-généraldans son réquisitoire, ni la sainteté du lieu,ni la solennité du plus sublime des mystèresd'une religion, au service de laquelle Berthetdevait se consacrer; rien ne peut émouvoircette âme dévouée au génie de la destruction.L'œil attaché sur sa victime, étranger auxsentimens religieux qui se manifestent autourde lui, il attend avec une infernale patiencel'instant où le recueillement de tous les fidèlesva lui donner le moyen de porter descoups assurés. Ce moment arrive, et lorsquetous les cœurs s'élèvent vers le Dieu présentsur l'autel, lorsque madame M....., prosternée,mêlait peut-être à ses ferventes prières le nomde l'ingrat qui s'est fait son ennemi le pluscruel, deux coups de feu successifs et à uncourt intervalle, se font entendre. Les assistansépouvantés voient tomber presqu'en mêmetemps et Berthet et madame M..... dont le premiermouvement, dans sa prévoyance d'unnouveau crime, est de protéger de son corps 470ses jeunes enfans effrayés. Le sang de l'assassinet celui de la victime jaillissent confondusjusque sur les marches du sanctuaire.
«Un amour adultère méprisé, la convictionque madame M..... n'était point étrangèreà ses humiliations et aux obstacles quilui fermaient la carrière à laquelle il avait oséaspirer, la soif de la vengeance, telles furent,dans le système de l'accusation, la cause decette haine furieuse, de ce désespoir forcené,manifestés par l'assassinat, le sacrilége et lesuicide.
«L'horreur tout entière du crime, disaitle procureur-général en terminant son réquisitoire,suffirait pour captiver votre attention;mais votre sollicitude, messieurs les jurés,sera plus puissamment excitée par le besoinde ne prononcer une sentence de mort qu'autantque vous aurez la conviction irrésistibleque le crime fut volontaire et le résultat d'unelongue préméditation.»
Berthet comparut, le 15 décembre 1829,devant la Cour d'assises de l'Isère. On s'écrasaitaux portes de la salle d'audience dontl'accès n'était permis qu'aux personnes muniesde billets d'entrée. L'accusé était un jeune 471homme d'une taille au-dessous de la moyenne,mince et d'une complexion délicate; un mouchoirblanc, passé en bandeau sous le mentonet noué au-dessus de la tête, rappelait lecoup de pistolet qu'il s'était tiré après avoirassassiné madame de M..... Deux balles luiavaient percé la mâchoire inférieure et le cou,et une seule de ces deux balles avait pu êtreextraite. Du reste, sa mise et ses cheveux étaientsoignés: il avait une physionomie très-expressive;sa pâleur contrastait avec ses grandsyeux noirs qui portaient l'empreinte de lafatigue et de la maladie.
Pendant la lecture de l'acte d'accusationet de l'exposé de la cause, par M. de Guernon-Ranville,procureur-général, Berthetconserva une attitude immobile. Il reconnutles pistolets qu'on lui présenta et, sansaucune émotion, désigna le plus gros commeétant celui dont il s'était servi contre madameM.....
«—Quel motif a pu vous porter à ce crime?lui demanda le président.
«—Deux passions qui m'ont tourmentépendant quatre ans, l'amour et la jalousie,répondit Berthet.»
472Dans tout le cours de son interrogatoire,Berthet voulut répandre des soupçons sur lavertu de sa victime, et faire croire qu'il avait eudes relations adultères avec elle. Il se complutà étaler devant la Cour une foule dedétails diffamatoires qui tendaient à noircirla réputation de cette dame, et à la fairepasser pour une femme extrêmement corrompue.Il ne se contenta pas de calomnierles mœurs de madame M....., son système dediffamation essaya de flétrir aussi mademoisellede C..... afin de motiver sa sortie de lamaison des parens de cette demoiselle.
«Je revins à Brangues, dit-il, je m'aperçusbientôt que les sentimens de madame M.....étaient changés à mon égard. Avant quej'eusse quitté sa maison, elle m'avait fait desprotestations multipliées d'une éternelle constance.Il y avait dans sa chambre une imagedu Christ; souvent en la contemplant, ellem'avait dit avec passion: «En présence de cetteimage sacrée, je jure d'être toujours à vous,de n'en pas aimer d'autre, je vous promets dene jamais vous oublier de vous rendre heureux,de m'occuper toujours de votre sort...»Ces sermens m'avaient fait croire à sa sincérité; 473mais il ne me fut plus possible de douter,à ma sortie du château de C.... de la froideurde madame M..... Jacquin était devenu l'instituteurde ses enfans, et je m'aperçus que j'avaisété remplacé de deux manières.»
Madame Marigny, amie d'enfance de madameM...., entendue comme témoin, déposa,entre autres choses, que Berthet étant venula voir quelques jours avant son départ pourLyon, elle lui avait demandé s'il avait l'espoirde trouver une place dans cette ville,et que celui-ci avait répondu: «Non, j'y vaisacheter des pistolets pour tuer madame M....et me tuer moi-même après elle. J'avais eudéjà l'intention de la tuer dimanche dernier,jour de la Fête-Dieu, avec un fer que j'avaisaiguisé; mais maintenant je suis résolu.»
Berthet convint de tous ces faits, et ajouta,que s'il n'avait pas exécuté le dessein qu'ilavait formé le jour de la Fête-Dieu, c'est quedans l'intervalle, il avait appris que l'on s'étaitoccupé de lui.
«Cette explication devient, contre vous,une charge accablante, reprit le procureur-général.Ainsi donc, c'est une place qui étaitl'objet de toutes vos menées; c'est une place 474que vous demandiez avec le pistolet et le poignard!Vous n'avez consenti à laisser vivremadame M.... après la Fête-Dieu, que parcequ'on vous donna des espérances de vous enprocurer une! Cette conduite est d'une lâcheatrocité!»
Après l'audition de tous les témoins, leministère public soutint l'accusation au fond.Berthet demanda ensuite la parole, et lut unlong récit d'un style naturel et élégant, oùentrant dans de minutieux détails et s'excusant,sur le péril de sa position, il s'efforçait dedépeindre madame M.... comme la corruptricede sa jeunesse. Il raconta par quellesuite de causes et d'insinuations elle auraitperdu son innocence et trop instruit sonignorante simplicité.
De ce récit pénible pour ceux qui s'intéressaientà Berthet, et lu avec une extrême froideur,résulta la preuve que s'il fallait admettrela jalousie de l'amour comme unedes causes impulsives du crime, il existait,dans l'âme de l'accusé, un second mobile etnon moins puissant, un orgueil ambitieux etégoïste, déçu dans ses espérances.
Le défenseur de l'accusé, Me Massonnet, 475s'attacha à montrer Berthet, dominé par safatale passion, et soutint que son crime avaitété commis sans une véritable volonté. Leministère public improvisa une vigoureuseréplique, dans laquelle il parcourut de nouveautoutes les parties de la cause. «Berthet,dit-il, vient de nous dévoiler lui-même toutela turpitude de son âme. Non, il n'éprouvaitpas d'amour, quand il frappa madame M....d'un coup meurtrier: ne profanons pas lenom d'une passion qui peut être honnête.Sent-il l'amour, celui qui diffame l'objet qu'ilprétend aimer? celui qui, bassement méchant,va porter la discorde dans un ménage bienuni, exciter le désespoir dans l'âme de l'épouxqu'il a indignement outragé, et goûterun infernal plaisir à retourner le poignarddans sa plaie; celui qui, dans son maladroitsystème de défense, ose dérouler publiquementun tissu des plus odieuses infamiescontre sa bienfaitrice?
«Berthet, au moment suprême, lorsqu'ilse trouve exposé à être traduit devant le souverainjuge, qu'il avait invoqué naguère, sedéfend par les plus noires calomnies, quetout dément. Votre raison, MM. les jurés, 476vous a dit que madame M.... est demeuréepure; elle s'est refusée surtout à croire qu'ilfût possible que le délire d'une passion adultèreaveuglât au point de prendre Dieu à témoinde sermens criminels, d'attester l'imagedu Dieu qui consacra la sainteté du mariage.Mais Berthet voudrait entraîner danssa ruine l'honneur d'une femme qu'il aimait,et dont il dit avoir été aimé. Il voudrait léguerla honte et le désespoir à deux époux, dont laseule faute fut de mal placer leurs bienfaits:mais l'infamie dont il cherche à couvrir unefamille respectable retombe tout entière sursa tête pour l'accabler.
«Allons plus avant, messieurs les jurés; sondonsles derniers replis de cette âme perverse:qu'y découvrons-nous? L'ambition déçue,l'amour-propre d'un homme envieux,qui s'irritait de voir madame M.... favoriserJacquin plus que lui. Pourquoi donc, s'il étaittourmenté par la jalousie de l'amour, pourquoine choisissait-il pas son rival pour luifaire porter le poids de sa vengeance? Maisnon; c'est à madame M.... seule qu'il s'adresse;il lui demande la vie ou une place! C'est lecouteau sur la poitrine qu'il exige des services! 477Berthet, détrompé de ses rêves ambitieux,convaincu trop tard qu'il ne peutatteindre le but que son orgueil s'était proposé,Berthet désespéré veut périr: mais enmourant, sa rage veut entraîner une victimedans la tombe qu'il creuse pour lui-même!...»
Berthet fut déclaré coupable de meurtrevolontaire avec préméditation. L'accusé entenditle fatal arrêt, sans montrer la pluslégère marque d'émotion. Le lendemain, cemalheureux fit appeler le président de laCour, et rétracta tout le système de diffamationoù le soin de sa défense l'avait entraîné.Il rendit hommage à l'honneur de sa victime,et déclara que la jalousie qui le dévorait avaitpu seule le porter à supposer qu'elle fût coupable.
La sentence de Berthet fut exécutée le 23 février1828, à onze heures du matin sur laplace d'armes de Grenoble; son pourvoi avaitété rejeté par la Cour suprême. Comme onvoyait dans le condamné, moins un assassinordinaire, qu'un jeune homme victime de sespassions, entraîné à sa ruine par un funesteconcours de circonstances, on avait cru quele recours en grâce formé en faveur de Berthet, 478aurait été suivi d'une commutation depeine. Mais les démarches faites à ce sujetavaient été infructueuses. Aussi Berthet disait-il,la veille de sa mort, à l'une des damesde prison qui l'assistaient:J'ai le pressentimentque demain sera mon dernier jour. Onne put lui répondre que par le silence; onsavait que le recours en grâce venait d'êtrerejeté. Berthet reçut avec piété toutes lesconsolations de la religion; arrivé au pied del'échafaud, il envisagea sans crainte le terribleappareil, fléchit un moment le genou pourprier et livra sa tête à l'exécuteur.
Au moment même où la Cour d'assises del'Isère prononçait la condamnation du séminaristeBerthet, celle des Pyrénées-Orientales(Perpignan) condamnait aux travauxforcés à perpétuité un autre séminaristenommé Baptiste Marty, prévenu d'avoir, decomplicité avec son père, son frère et un quatrièmeindividu, commis un homicide volontairesur la personne d'un créancier de safamille.
FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
| Page | |
| Le curé Étienne Pacot, injustement condamné à mort. | 1 |
| Complication de scélératesses. | 23 |
| Jean Heinrich, parricide. | 39 |
| L'épicier Duteil et Delphine Carnet. | 45 |
| Louvel, assassin du duc de Berry. | 50 |
| Assassinat de Neyrat. | 75 |
| Catherine Caman et ses complices. | 83 |
| Les deux fils parricides. | 86 |
| Lelièvre, dit Chevallier. | 89 |
| Peyrache, faux témoin; Rispal et Galland, ses victimes. | 123 |
| Trait de férocité d'un forçat. | 142 |
| Jeune fille assassiné par son corrupteur. | 145 |
| Le curé Mingrat. | 148 |
| Castaing. | 182 |
| Assassinat de la mère Jérôme. | 229 |
| Henri Feldtmann, ou père incestueux et assassin de sa fille. | 234 |
| Assassinat de madame veuve Aillet et de la fille Goussard, sa domestique, à Chartres. | 242 |
| Antoine Léger, ou l'anthropophage des environs de Versailles. | 268 |
| Veillère, ou la passion du jeu. | 283 480 |
| Effrayante série d'atrocités. | 286 |
| Papavoine, ou le meurtre du bois de Vincennes. | 292 |
| La veuve Boursier. | 323 |
| Le forçat Sureau. | 345 |
| Pierre Barrié, parricide. | 349 |
| André Blum, accusé de faux et d'empoisonnement. | 359 |
| Assassins de grand chemin. | 369 |
| Bancelin, meurtrier de son épouse. | 377 |
| Le couple assassin. | 387 |
| Henriette Cornier. | 396 |
| Horrible assassinat et suicide. | 403 |
| Derniers momens d'un scélérat condamné à mort. | 409 |
| Asselineau, ou les suites funestes de la passion du jeu. | 414 |
| Famille de parricides. | 434 |
| Compte, meurtrier de sa femme et de son enfant. | 440 |
| Castanier, ou les résultats criminels de l'exaltation religieuse. | 444 |
| Accusation d'assassinat résultant d'un suicide. | 452 |
| Joseph Mauri. | 459 |
| Meurtre commis dans une église par un jeune séminariste. | 464 |
FIN DE LA TABLE DU SEPTIÈME VOLUME.
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