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The Project Gutenberg eBook ofLa Duchesse de Châteauroux et ses soeurs
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Title: La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs
Author: Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt
Release date: November 24, 2011 [eBook #38118] Most recently updated: January 8, 2021
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS ***
Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.This file was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS
PAR
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
NOUVELLE ÉDITION
Revue et augmentée de lettres et documents inédits
TIRÉS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE ROUEN, DESARCHIVES NATIONALES ET DE COLLECTIONS PARTICULIÈRES
PARIS
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
1906
AU COMTE
ÉDOUARD LEFEBVRE DE BÉHAINE
MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DE FRANCE EN BAVIÈRE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nousétions imposée. L'histoire du dix-huitième siècle que nous avons tentéd'écrire est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps,chacune des révolutions d'état et de mœurs qui constituent le siècle,depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notreconscience et selon nos forces. L'Histoire des maîtresses de Louis XVmène le lecteur de 1730 à 1775; l'Histoire de Marie-Antoinette le mènede 1775 à la Révolution; l'Histoire de la société française pendant laRévolution le mène de 1789 à 1794; l'Histoire de la société françaisependant le Directoire le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout lesiècle tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges del'époque qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le sièclecontemporain et la patrie présente.
Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu,et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire desmaîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne deLouis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayél'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la sociétépendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayél'histoire de la Révolution.
Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtesexplications nécessaires à la justification, à l'intelligence et àl'autorité d'une histoire nouvelle.
* * * * *
Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve lebesoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir;quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à sesorigines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer lachaîne des connaissances qui unissent et associent les générations auxgénérations, ce premier instinct, cette première révélation del'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance.L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines,semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau.C'est comme le bégayement du monde où confusément passent les rêves desa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y esténorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans uncrépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à cesrecueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, ettoute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge:l'Histoire commence par un conte épique.
Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regardssatisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du hautdu ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et ledroit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. Lapratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Danstoutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue laparole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenucitoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est unetribune où un homme doué de cette harmonie des pensées et du ton que lesLatins appelaientuberté vient plaider la gloire de son pays ettémoigner des grandes choses de son temps.
Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de lajeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini;l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'estplus qu'un homme; et c'est l'homme même que l'Histoire va peindre. Ils'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historiennouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition desfables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais ladéposition de l'humanité, la conscience même du genre humain.
Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote,oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.L'Histoire humaine, voilà l'Histoire moderne; l'histoire sociale, voilàla dernière expression de cette histoire.
Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute unesociété. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dansla généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de sesmanifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels despeuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un systèmesocial, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont etrempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoirequ'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privéed'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définirales révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et localesde la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et d'oùsont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce caractèredes nations, les mœurs, qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sousla cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et présente quenous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du volcan de Naples.Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et lesreligions familières. Elle entrera dans les intimités et dans laconfidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission d'évoquer. Ellereprésentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de ses entours,assis dans ce monde de choses auquel un temps semble laisser l'ombre etcomme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit,l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à la femme,cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui a faitel'humanité moderne dans le gouvernement des mœurs et de l'opinionpublique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères et sesgrandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien pourpeindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze oul'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vied'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindrestémoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règlede ses institutions: l'esprit social,—clef perdue du droit et des loisdu monde antique.
Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie despersonnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de soncaractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour decette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera àcette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de cesiècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui porteral'action et l'intérêt du récit, le chœur des idées et des passionscontemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes,les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans leportrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montreracomme en un grand exemple.
Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'unesociété, il faudra que la patience et le courage de l'historiendemandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, àtoutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sanslassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son œuvre, diverscomme son œuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, lesdépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Ilrecourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, auxpoëtes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à cesfeuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, toutétonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude:brochures,sottisiers, pamphlets,gazetins, factums. Mais l'impriméne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira auxconfessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et ildemandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la véritéintime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque etle cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cethistorien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre toutchaud, il sera nécessaire qu'il pousse au-delà du papier imprimé ouécrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments etd'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir etdurer au regard, le bronze, le marbre, le bois, le cuivre, la laine mêmeet la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, leburin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans cesreliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historiencherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cetteinspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de sonsourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien quepar les yeux dans le passé de son étude et de son choix, et à donner àson histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'ilaura voulu peindre.
Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cetteassimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ontindiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et lesdevoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nosambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs quenous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et AugustinThierry.
* * * * *
Il nous reste à dire quelques mots du présent livre:les Maîtresses de Louis XV, pour en définir la moralité et l'enseignement.
La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que laProvidence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un mêmerègne de trois règnes de femme, et la domination successive de la femmedes trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: madame de laTournelle, de la femme de la bourgeoisie: madame de Pompadour, de lafemme du peuple: madame du Barry. Le livre qui racontera l'histoire deces femmes montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu oudu bas de la société, comment la femme avec son sexe et sa nature, sesvanités, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses,ses fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté encompromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Ilconvaincra encore les favorites du dix-huitième siècle d'une autre œuvrede destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de lanoblesse française. Il rappellera comment, par les exigences de leurtoute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'ellesobtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, cestrois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce queMontesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage dulendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que lanoblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle quimourait sur les champs de bataille et celle qui donnait à la provincel'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans lescalomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arrivacomme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789.
Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en touteliberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés,nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, nedemandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle deLouis XV sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis lesplus contraires seront-ils choqués, peut-être les passionscontemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matièreet sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peuappliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout àla fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bienbasse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement duprésent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montreà notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à deplus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharosgrava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre surlequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps leplâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots:Sostrate deCnide, fils de Dexiphane… «Voilà comment il faut écrire l'histoire,»dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.
EDMOND et JULES DE GONCOURT.
Paris, février 1860.
* * * * *
Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, écrite il y a bien desannées, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à laretravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Lelivre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermanttrop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, tropd'airsde bravoure, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et lesrelie.
J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession destemps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lentqu'elles jouent dans les évènements humains, que les faits, quelquefoisarrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, seprécipitaient sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de la durée deces règnes et de ces dominations de femmes.
Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre,ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif deleurféminilité particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes,de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix… pasassez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par descontemporains.
Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, tropécrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existaitchez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, uneméthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnéspour l'inédit et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire del'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour lesnotions et les livres vulgarisés.
Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre,lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cettenouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mespersonnages la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayéd'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cettecouleurépique que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée àleur attribuer, même aux époques les plus décadentes.
Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe endeux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendantsl'un de l'autre et ayant pour titre:
LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS.
MADAME DE POMPADOUR.
LA DU BARRY.
Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées etqui sont en ce siècle de la toute-puissance de la femme «l'Histoire deLouis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort.
EDMOND DE GONCOURT,
août 1878.
LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS
I
Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.—Amour de lachasse et sauvagerie du jeune Roi.—Son éloignement de la femme.—Le ducde Bourbon forme le projet de marier Louis XV.—État dressé des centprincesses à marier en Europe.—Les dix-sept princesses dont le Conseilexamine les titres.—Mademoiselle de Vermandois et les causes quil'empêchèrent de devenir Reine de France.—Marie, fille de Leczinski,Roi de Pologne.—Certificat des médecins sur les aptitudes de laprincesse à donner au Roi de France des enfants.—Déclaration de sonmariage par le Roi à son petit lever.—Contrat de mariage de Louis XV etde Marie Leczinska.—Épousailles par procuration de la princessepolonaise à Strasbourg.—Arrivée de la Reine à Moret.—Célébration dumariage du jeune roi dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre1725.—Amour du Roi pour sa femme.—Dépêche du duc de Bourbon sur lanuit de noce de Louis XV.
Louis XV né le 15 février 1710, était pubère[1] dans le courant du moisde février 1721.
L'enfant malingre dans l'exercice quotidien et passionné de la chasse,en une existence toujours au vent, à la pluie, au soleil, à la gelée,était devenu fort et musculeux. À quatorze ans et demi, Louis XV aurales apparences d'un jeune homme de dix-huit ans[2].
Les forêts retentissantes des aboiements des chiens, les journées àcheval où le chasseur endiablé prend un malin plaisir à harasser et àtuer sa suite, les solides et animales réfections[3] après le forcementdes bêtes et les curées toutes chaudes de sang fumant, les longuesstations au cabaret, dit du Peray, près Rambouillet, égayées deplaisanteries et de joyeusetés féroces[4]: C'est là tout ce que sembleaimer sur la terre ce grand et vivace adolescent qui fuit la société desfemmes commela peste[5], qui évite même de les regarder. Chez lesouverain et le maître, il y a en ce temps comme la sauvagerie brutale,méchante et farouche d'un jeune Hippolyte.
On dirait même que Louis XV, à l'époque de sa majorité de Roi de France,ce Louis XV bientôt si amoureux de la femme, éprouve un éloignement, unerépulsion, une horreur singulière et étrange du sexe. Des témoignagesirrécusables parlent de mauvaises habitudes nées et développées dansl'ombre des garde-robes, de fréquentations de pages, de salespolissonneries qui, un moment, faisaient craindre de voir reparaître àVersailles les goûts contre nature et les mignons de la cour desValois[6].
Dans l'été de 1724, un voyage est organisé pour Chantilly[7] qui n'ad'autre but que de chercher à inspirer à Louis XV le goût de la femme;et en lui amenant ses sens et ses tendresses, la cour espère voirs'adoucir, s'humaniser, pour ainsi dire, le naturel intraitable etanormal du jeune Roi.
* * * * *
La virilité inquiétante du Roi, jointe à de courtes et violentesmaladies, amenées tantôt par un excès de nourriture, tantôt par lafatigue d'une journée de chasse où l'on avait couru à la fois et un cerfet un sanglier, tantôt par l'effort furieux que le jeune chasseur avaitfait pour casser un arbre dans une forêt, décidait le duc de Bourbon,déjà sollicité par le sentiment public, à marier Louis XV. M. le Ducsongeait en outre, comme chef de la maison de Condé, que si le Roivenait à mourir sans héritier, c'était la maison d'Orléans qui étaitappelée à recueillir la succession[8]. Le projet de renvoyer l'Infantequi n'avait que sept ans et ne pouvait donner des enfants à Louis XV quedans six ou sept années était arrêté, et bientôt, malgré l'opposition deM. de Fréjus, le renvoi était adopté au conseil[9].
Alors se faisait un travail sur les princesses de l'Europe à marier,travail que nous retrouvons aux Archives nationales[10] sous le titre:
ESTAT GÉNÉRAL DES PRINCESSES EN EUROPE QUI NE SONT PAS MARIÉES, AVECLEURS NOMS, ÂGES ET RELIGION.
«Il y en a quarante-quatre de l'âge de 24 ans et au-dessus et qui, parconséquent, ne conviennent pas.
Il y en a vingt-neuf de 12 ans et au-dessous qui sont trop jeunes.
Il y en a dix dont les alliances ne peuvent convenir parce qu'elles sontde branches cadettes, ou si pauvres que leurs pères et leurs frères sontobligés de servir d'autres princes pour subsister avec plus d'aisance.
Il reste dix-sept princesses sur lesquelles se réduit le choix à fairepour Sa Majesté et dont l'état est ci-joint avec des observations[11].
44 29 10 17 ___
Total 100
La liste des dix-sept princesses était celle-ci: Anne, fille du princede Galles: 15 ans. Amélie-Sophie, fille du même: 13 ans.Marie-Barbe-Joseph, fille du roi de Portugal: 14 ans. Charlotte-Amélie,fille du roi de Danemark: 18 ans. Frédérique-Auguste, fille du roi dePrusse: 15 ans. Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du roi de Prusse:18 ans. Sophie-Louise, fille du même: 15 ans. Élisabeth, fille ainée duduc de Lorraine: 13 ans. Henriette, troisième fille du duc de Modène, 22ans. Marie Petrowka, fille du Czar: 16 ans. Anne, fille du même: 15 ans.Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eisenach: 21 ans.Christine-Guillelmine, fille du même: 13 ans. Marie-Sophie, fille du ducde Mecklembourg-Strélitz: 14 ans. Théodore, fille de Philippe, frère duprince de Hesse-Darmstadt: 18 ans. Thérèse-Alexandrine, Mademoiselle deSens: 19 ans. Mademoiselle de Vermandois, 21 ans.
Anne, princesse aînée de Galles—15 ans.
Le duc de Bourbon[12], ne mettant pas en doute que la princesse Annen'embrassât pas la religion catholique, faisait un exposé des avantageset des désavantages de l'alliance. Par ce mariage la France devait avoirle concours de l'Angleterre pour calmer les mouvements du ressentimentde l'Espagne. Cette alliance devait en outre, dans le cas d'un conflit,amener la neutralité de la Hollande, toujours attachée aux intérêts del'Angleterre. Enfin elle devait rendre plus entière l'entente avec leRoi de Prusse qui sentait le besoin de ne pas se séparer de cettepuissance. Les désavantages étaient ceux-ci: 1° L'effroi de lacatholicité devant ce mariage avec une princesse qui resterait, malgréson abjuration, attachée à son ancienne religion; 2° l'empêchement àtout jamais apporté à la protection qu'il conviendrait peut-être un jourd'accorder au chevalier de Saint-Georges; 3° l'hostilité de la cour deRome dont on avait besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que lemariage de Louis XV était indispensable; 4° l'appui donné, dans le casoù la Reine aurait une autorité dans le gouvernement, auxreligionnaires, aux jansénistes, cause de tous les malheurs qui étaientarrivés sous les règnes de Henri III et Henri IV.
Amélie-Sophie, seconde princesse de Galles—13 ans.
Mêmes raisons, en faveur ou en défaveur de cette princesse que cellesdonnées au sujet de sa sœur aînée.
Marie-Barbe-Joseph, infante de Portugal—14 ans.
La mauvaise santé de la famille de Portugal, les esprits fols et égarésqu'elle avait produits, faisaient craindre que le mariage ne produisîtpas le résultat cherché. On craignait que la princesse n'eût pasd'enfants, qu'elle en eût très-tard, que ces enfants mourussent, enfinque cette alliance n'introduisît dans la maison de France les vices dusang de la maison de Portugal.
Charlotte-Amélie, princesse de Danemark—18 ans.
Cette princesse était luthérienne et nièce d'une tante qui avait refuséd'être Impératrice pour ne pas changer de religion. Puis, en cas d'uneabjuration, il y avait à redouter d'être engagé à prendre un parti tropdéclaré contre le Czar et la Suède pour maintenir le père dans le duchéde Neswick.
Fridérique-Auguste-Sophie, princesse de Prusse—15 ans.
Princesse luthérienne qui était, par les derniers traités entrel'Angleterre et la Prusse, promise au fils aîné du prince de Galles.
Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi dePrusse.—L'aînée 18 ans, la cadette, 15.
Princesses calvinistes qui, n'étant que cousines germaines du Roi dePrusse, n'assureraient pas l'appui à la France du Roi appartenant au Roid'Angleterre par les doubles mariages que ces deux souverains avaientfaits entre leurs enfants.
Élisabeth, princesse aînée de Lorraine—13 ans.
Le passé où on retrouve des princesses de Lorraine, reines de France,plaidait en faveur de cette princesse, mais le duc de Bourbon faisaitremarquer que les princesses de Lorraine qui avaient été reines deFrance avaient toujours apporté la guerre civile. Il ajoutait que cettemaison avait une liaison trop intime avec la maison d'Autriche, etprédisait le mécontentement des ducs et des grands du royaume menacés dela prépondérance des princes lorrains établis en France[13].
Henriette, troisième princesse de Modène—22 ans.
La princesse Henriette était écartée comme fille d'un trop petit princeet sortant d'une maison où il y avait eu trop de mésalliances[14].
Marie Petrowka, princesse aînée czarienne—16 ans.
Le mariage de cette princesse était arrêté avec le duc de Holstein-Gottorp.
Anne, princesse czarienne—15 ans.
La princesse Anne dont la main avait été offerte par la czarine,princesse bien faite et d'une figure aimable, était repoussée à cause dela basse extraction de sa mère, de l'éducation et des habitudes barbaresde son pays, du sang encore trop neuf de la famille des Czars pour lesvieilles familles royales de l'Europe.
_Charlotte-Guillelmine et Christine-Guillelmine, filles du duc deSaxe-Eysenach—L'aînée 21 ans, la cadette 13 ans.
Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-Strélitz—14 ans._
Trois princesses luthériennes sortant de branches cadettes peu riches.
Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-Darmstadt—18ans.
Luthérienne dont le père était cadet d'une branche cadette, et sa sœurmère du duc d'Havré, Flamand au service de l'Espagne[15].
Ici le duc de Bourbon arrivait à ses deux sœurs.
Mademoiselle de Sens—19 ans.
«Il y a quelque chose à dire sur sa taille.»
Mademoiselle de Vermandois—21 ans.
«Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter.»
Ses mœurs ont répondu à son éducation; sa vocation pour la retraite estun témoignage de sa sagesse et de sa religion.
Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable; son âge, qui peutêtre objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bienconstitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne donton connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore etqui les pourrait avoir tels qu'on aurait lieu par les suites de serepentir du choix qu'on aurait fait.
Ici, le duc de Bourbon prenant la parole, disait que la naissance demademoiselle de Vermandois ne pouvait être considérée comme un obstacleà son élévation au trône, puisqu'elle était issue de Louis XIV au mêmedegré que le duc d'Orléans qui pouvait peut-être devenir roi[16]. Le ducde Bourbon ajoutait: «Dans les différentes conférences et assembléestenues au sujet du mariage de V. M., les personnes consultées n'onttrouvé que des obstacles qui me sont personnels[17]…»
Après un mûr examen du rapport du duc de Bourbon par les entours du Roi,quinze princesses étaient rejetées, et il ne restait plus que laprincesse Anne d'Angleterre et mademoiselle de Vermandois sur lesquelleson voulût faire porter le choix du Roi.
Un conseil était tenu. M. de Fréjus déclarait que la princessed'Angleterre lui paraissait le parti préférable, tout en ajoutant que lemariage du Roi avec une princesse de la maison régnante d'Angleterreavait l'inconvénient de forcer la France à donner l'exclusion auchevalier de Saint-Georges. Dans le cas où ce mariage manquerait, iladoptait l'idée du mariage avec mademoiselle de Vermandois. Villars etle maréchal d'Uxelles opinaient comme Fleury, le maréchal d'Uxelles,toutefois, avec une nuance de froideur pour la sœur du duc deBourbon[18]. Venaient ensuite M. de Morville, de Bissy et Pecquet qui semontraient très-chauds pour mademoiselle de Vermandois. Le comte de laMark, lui, disait bien haut qu'on ne devait conclure le mariaged'Angleterre qu'à toute extrémité et qu'il était entièrement favorable àun mariage contracté avec une des princesses cadettes de la maison deCondé[19].
Sur ces entrefaites, on recevait le refus du Roi d'Angleterre qui, sondésecrètement sur le mariage du Roi de France avec sa fille, faisaitrépondre que les constitutions de l'État s'opposaient à ce qu'uneprincesse anglaise changeât de religion[20], et la cour s'attendaitbientôt à voir mademoiselle de Vermandois devenir la femme de Louis XV,et le duc de Bourbon son beau-frère.
Comment, alors que tout semblait assurer la réussite d'une alliance quifaisait la grandeur de la maison de Condé, comment ne se fit-elle pasavec les facilités, les pleins pouvoirs qu'avait le duc de Bourbon? S'ilfaut en croire le récit un peu romanesque de Soulavie et de Lacretelle,le mariage manqua par un accès de dépit et de colère de madame de Prie,la maîtresse du duc de Bourbon. Au dernier moment, madame de Prie, quivoulait dans l'épouse de Louis XV un instrument de domination future,eut la curiosité de connaître la femme qu'elle travaillait à mettre surle trône. Elle se rendit à son couvent, se fit présenter sous un nomsupposé et lui fit pressentir les hautes destinées qui l'attendaientsans pouvoir exciter chez la hautaine personne un mouvement de surprise,de joie. Donc peu de reconnaissance à attendre. Madame de Prie poussa lachose plus loin, elle voulut avoir l'opinion personnelle de la jeuneprincesse sur son compte, et, dans la conversation, elle prononça sonnom avec quelques mots d'éloges. Mademoiselle de Vermandoisl'interrompit en laissant percer toute son horreur pour laméchantecréature, et plaignant son frère d'avoir près d'elle une personne quile faisait détester de toute la France. Madame de Prie quittait leparloir sur cette phrase qui lui échappait: «Va, tu ne seras jamaisReine.»
De retour, l'habile femme vantait à son frère la beauté et l'esprit demademoiselle de Vermandois, chargeant Paris-Duverney de détourner le Ducd'un mariage qui la perdrait elle et ses protégés. Duverney, inquietpour lui-même, faisait peur au duc de Bourbon de l'hostilité de M. deFréjus, qui, tout en ne se mettant pas à la traverse du mariage d'unemanière ouverte, y était très-opposé. Il lui montrait mademoiselle deVermandois devenue Reine, prenant uniquement les conseils de madame laDuchesse sa mère dont il aurait à subir les avis comme des ordres. Enfinchez le prince faible et un peu effrayé par les criailleries despartisans de la maison d'Orléans, il éveillait le sentiment d'étonnerpar une marque éclatante de désintéressement tous ceux qui le croyaientétroitement occupé de la grandeur de sa maison[21].
* * * * *
Dès lors il fallait chercher une autre princesse, une princesse quin'alarmât pas par la grandeur de sa maison les plans secrets et lesambitions de madame de Prie. Paris-Duverney, qui avait amené le duc deBourbon à renoncer au mariage de sa sœur avec Louis XV, était de nouveauconsulté[22], et il donnait l'idée de faire la femme du Roi de Francede la fille d'un très-pauvre prince auquel il avait prêté un peud'argent dans le temps[23].
Stanislas Leczinski, privé de son royaume de Pologne, des revenus de sesbiens confisqués, de la pension que lui faisait Charles XII, et réfugiéen Alsace sous le Régent, vivait avec sa femme et sa fille, àWeissembourg, en la compagnie de quelques officiers de la garnison, dequelques chanoines de la localité, et en une misère telle qu'il n'yavait pas toujours du pain dans le castel délabré[24].
Sa fille très-vertueuse, mais si mal nippée que madame de Prie seraobligée de lui apporter des chemises[25], le roi Stanislas avait d'abordcherché à la marier à un simple colonel, Courtanvaux, depuis le maréchald'Estrées, auquel il ne demandait d'autre apport que l'obtention dutitre de duc et de pair. Le mariage manqué par la mauvaise volonté duRégent, Stanislas faisait proposer sa fille au duc de Bourbon, en luifaisant entrevoir les chances que ce mariage pourrait lui donner pourune élection au trône de Pologne. Le Duc n'ayant pas répondu, le bon etexcellent père voulant soustraire sa fille aux mauvais traitements de samère qui ne l'aimait pas, après avoir échoué près du duc d'Orléans,songeait à faire pressentir le duc de Charolais et successivement tousles princes français.
Au milieu de ces tentatives infructueuses et de ses désespérances demarier sa fille, Stanislas recevait une lettre du duc de Bourbon qui luiannonçait le choix qui avait été fait de Marie Leczinska. Le princetransporté de joie entrait dans sa chambre en lui disant: «Ah! ma fille,tombons à genoux et remercions Dieu.» Elle le croyait rappelé au trônede Pologne, quand il lui apprenait que c'était elle qui devenait Reinede France[26].
Mais l'alliance ne se concluait pas aussi facilement que M. le Ducl'aurait voulu; malgré les défenses de parler du mariage du Roi souspeine de prison, défenses faites dans tous les cafés de Paris[27], lesnouvellistes clabaudaient contre cette princesse sans illustration, sanscrédit, sans argent. Puis on recevait une lettre du roi de Sardaignequi, comme grand-père du Roi se plaignant de n'avoir pas été consulté,déclarait qu'il y avait à faire quelque chose de mieux et de plusconvenable que cette chose condamnée par tout le monde et ne donnant pasgrande idée du conseil de M. de Bourbon, lettre qui finissait par lamenace de faire repentir un jour le Duc de ce qu'il faisait contre lesintérêts du Roi[28].
Mais il se produisait un incident plus grave, le duc de Bourbon étaitaverti par une lettre anonyme que la princesse tombait du haut mal[29],et que la Reine sa mère avait demandé plusieurs consultations à unereligieuse de Trêves qui avait la réputation de guérir cette maladie.Là-dessus émoi du duc de Bourbon; demande au maréchal Dubourg derenseignements auprès d'un habile médecin de Strasbourg sur laconstitution de la princesse, puis envoi près de la religieuse de Trèvesdu sieur Duphénix qui devait ensuite entretenir et questionner lepremier médecin du Roi de Pologne sur la santé et le fond du tempéramentde la princesse.
Les consultations de la religieuse de Trèves n'étaient point pour MarieLeczinska, mais pour une demoiselle attachée au service de sa mère, etle duc était complètement rassuré par ce certificat attestant laparfaite santé de la princesse et ses aptitudes à donner un dauphin à laFrance.
* * * * *
«Nous soussignés, conformément aux ordres dont Son Altesse Sérénissimenous a honorés, certifions nous être transportés à la cour de Sa Majestépolonoise, pour prendre connoissance de la constitution de Son AltesseRoyale, la princesse Stanislas, de sa santé ou de ses infirmités, sielle étoit atteinte de quelqu'une. Après avoir eu l'honneur de voir SonAltesse Royale, examiné sa taille et ses bras, le coloris de son visageet ses yeux, nous déclarons qu'elle est bien conformée, ne paroissantaucune défectuosité dans ses épaules, ni dans ses bras dont lesmouvements sont libres, sa dent saine, ses yeux vifs, son regardmarquant beaucoup de douceur. À l'égard de sa santé, monsieur Kast, sonmédecin, natif de Strasbourg, nous a déclaré que depuis deux ans qu'il al'honneur d'être à la cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelquesaccès de fièvre intermittente en deux différentes saisons qui ont ététerminés chaque fois par une légère purgation et un régime. La viesédentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'ellepasse dans les églises, dans une situation contrainte, lui ont causéquelques douleurs dans les lombes, produites par une sérosité échappéedes vaisseaux gênés par la tension des fibres musculeuses, laquellesérosité nous jugeons tout extérieure, la moindre friction ou lemouvement la dissipant, de même que la chaleur, ce qui fait que pendantl'été elle n'en a point été attaquée. Nous devons ajouter qu'il nous aété rapporté par ledit sieur Kast que la princesse est parfaitementréglée, ses règles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'ilest nécessaire. On peut juger de ce fait par son coloris qui, quoique unpeu altéré par les derniers accès de fièvre qu'elle a eus récemment, neparoît cependant que très-légèrement changé; la carnation étantnaturelle et assez animée pour juger de son rétablissement et de larégularité de ces mouvements périodiques.
«En témoignage de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 12 mai1725 à Weissembourg[30].
«DUPHÉNIX.
«MOUGUE,médecin, inspecteur des hôpitaux du Roi.»
Sur ce certificat, après quelques retardements donnés aux égards que lacour de France croyait devoir au roi d'Espagne, malgré qu'il eût refusédeux lettres du Roi, Louis XV, le dimanche 27 mai, déclarait son mariagequi était annoncé à toute la cour par M. de Gesvres, premier gentilhommede la Chambre.
Voici les termes dans lesquels le jeune Roi déclarait son mariage:«J'épouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est née le 23juin 1703, est fille unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno,ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie, et ensuite éluroi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinski, filledu Castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leurrésidence au château de Saint-Germain-en-Laye, avec la mère du roiStanislas, Anne Janabloruski, qui, en secondes noces, avait épousé lecomte de Lesno, grand général de la grande Pologne»[31].
Aussitôt cette déclaration, le duc de Bourbon écrivait au Roi Stanislas:
«27 mai 1745.
«Le Roi ayant déclaré aujourd'huy son mariage avec la princesse Marie,fille de Votre Majesté, je crois qu'il est de mon devoir de vous enrendre compte dans le premier moment, afin d'éviter à Votre Majestél'incertitude dans laquelle elle pourroit être, sur les réponses qu'ellea à faire à ceux qui auront l'honneur de lui en parler. Ainsi,Monseigneur, voilà l'affaire devenue publique, et par conséquent, ceuxqui la vouloient traverser déconcertés»[32].
Trois jours après le 30 mai, le duc de Bourbon recevait une lettreconfidentielle de Vauchoux, capitaine de cavalerie, qui avait été chargéde la négociation secrète du mariage. Vauchoux assurait le duc que lessentiments de Marie Leczinska, élevée par un confesseur alsacien,étaient ceux d'un enfant ne puisant sa doctrine que dans lecatéchisme[33], lui donnait la confiance que la reconnaissance de laprincesse pour Son Altesse Sérénissime éloignerait toujours de sonintimité les personnes qui ne lui seraient pas entièrement dévouées, etjoignait à sa lettre l'envoi d'une hauteur de jupe, de gants, d'unepantoufle,—la princesse ne se servait de souliers que pour danser[34].
Le duc de Bourbon poussait, activait les préparatifs du mariage, et le 5août, le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire du Roi auprès deStanislas, roi de Pologne, faisait à Strasbourg la demande en mariage dela princesse Marie.
À cette demande Marie Leczinska répondait par ces paroles pleinesd'émotion:
«À la déclaration de leurs Majestés, je n'ay rien à ajouter, sinon queje prie le Seigneur que je fasse le bonheur du Roy comme il fait le mienet que son choix produise la prospérité du royaume et réponde aux vœuxde ses fidèles sujets[35].»
Le 9 août, était fait et passé à Versailles le contrat de mariage du Roi, rédigé par La Vrillière:
«AU NOM DE DIEU CRÉATEUR, soit notoire à tous que comme très-haut,très-excellent et très-puissant prince Louis XV, roi de France et deNavarre, occupé du soin de contribuer au bonheur de ses peuples et desatisfaire leurs vœux unanimes, se seroit enfin déterminé à assurer dèsà présent la postérité dont la continuation intéresse siparticulièrement le repos de son royaume et celui de toute l'Europe. Etque comme la Sérénissime Princesse Marie, fille de très-haut ettrès-excellent et très-puissant prince Stanislas, par la grâce de Dieu,roi de Pologne, et de très-haute et très-excellente et très-puissanteCatherine Opalinska, son épouse, aussi par la grâce de Dieu, Reine dePologne, est douée de toutes les qualités qui la peuvent rendre chère àSa Majesté et à tout son royaume; Sadite Majesté auroit demandé auxSérénissimes Roi et Reine de lui accorder la Sérénissime PrincesseMarie, leur fille, pour épouse et compagne; et dans cette vue elleauroit nommé des commissaires pour, conjointement avec celui duSérénissime Roi Stanislas, converser des articles et conditionsnécessaires pour parvenir à l'accomplissement de ce mariage; lesquelsarticles ont été signés et arrêtés à Paris le 19 du mois dernier,suivant les pouvoirs respectifs, par Sadite Majesté, le 23 du dit moiset par ledit seigneur Stanislas de Pologne, à Strasbourg, le 22 du mêmemois; […]
«Les convention et traité de mariage entre Sa Majesté et laditeSérénissime Princesse Marie ont été accordés et arrêtés ainsi qu'ilsuit. Avec la grâce et bénédiction de Dieu, les épousailles et mariageentre Sa Majesté et ladite Sérénissime Princesse Marie seront célébréspar parole de présent, selon la forme et solennité prescrites par lessacrés canons et constitution de l'Église catholique, apostolique etromaine, et se feront les épousailles et mariage en vertu du pouvoir etcommission qui seront à cet effet donnés par Sadite Majesté, laquelleles ratifiera et accomplira en personne quand ladite SérénissimePrincesse Marie sera arrivée en sa cour. […]
«Sa Majesté donnera à ladite Sérénissime Marie, après la signature desprésentes, pour ses bagues et joyaux, la valeur de cinquante mille écus,et lors de l'arrivée de ladite Sérénissime Princesse près de Sa Majesté,jusqu'à la valeur de trois cent mille livres, compris ceux qui luiauront été remis d'abord, lesquels lui appartiendront sans difficulté,après l'accomplissement dudit mariage, de même que tous autres bagues etjoyaux qu'elle aura et qui seront propres à ladite SérénissimePrincesse, ou à ses héritiers et successeurs, ou à ceux qui auront sesdroits et causes.
«Suivant l'ancienne et louable coutume de la maison de France, SaMajesté assignera et constituera à la Sérénissime Princesse pour sondouaire vingt mille écus d'or, soldés chacun an, qui seront assignés surses revenus et terres, desquels lieux et terres ainsi donnés etassignés, ladite Sérénissime Princesse jouira par ses mains et de sonautorité et de celle de ses commissaires et officiers, et aura lajustice comme il a été toujours pratiqué. Davantage à elleappartiendront les provisions de tous les offices vacans, comme ontaccoutumé d'avoir les Reines de France, bien entendu toutefois quelesdits offices ne pourront être donnés qu'à des naturels François…»
«Sa Majesté donnera et assignera à ladite Sérénissime Princesse pour ladépense de sa chambre et entretien de son état et de sa maison une sommeconvenable, telle qu'il appartient à la femme et fille d'un Roi, la luiassurant en la forme et manière qu'on a accoutumé en France de donnerleurs assignations pour leurs entretenemens.
«En cas que ce mariage se dissoût entre Sa Majesté et la SérénissimePrincesse, et qu'elle survive à Sadite Majesté, en ce cas il sera libreà la Sérénissime Princesse ou de demeurer en France, dans les lieuxqu'il lui plaira, ou en quelqu'autre lieu convenable que ce soit, horsdudit royaume de France, toutefois et quantes que bon lui semblera, avectous les droits, raisons et actions qui lui seront échus, ses douaires,bagues, joyaux, vaisselles d'argent et tous autres meubles quelconquesavec les officiers et serviteurs de sa maison, sans que, pour quelqueraison ou considération, on puisse lui donner aucun empêchement, niarrêter son départ, directement ou indirectement, empêcher la jouissanceet recouvrement de ses droits, raisons, actions… et pour cet effet SaMajesté donnera au Roi Stanislas de Pologne, pour la susdite SérénissimePrincesse Marie, sa fille, telles lettres de sûreté qui seront signéesde sa propre main et celle de son scel, et les leur assurera etpromettra pour soi et pour ses successeurs Rois, en foi et paroleroyale.
«Ce traité et contrat de mariage ont été faits avec dessein de supplierNotre Saint-Père le Pape, comme Sa Majesté et le Sérénissime RoiStanislas de Pologne l'en supplient, de l'approuver, et de lui donner sabénédiction apostolique, promettant, Sa Majesté, en foi et parole deRoi, d'entretenir, garder et observer inviolablement, sans y aller, nisouffrir qu'il soit allé, directement et indirectement, au contraire,comme les susdits comte de Tarlo, commissaire procureur du RoiStanislas, au nom dudit Roi et de ladite Reine de Pologne, et en celuide la Sérénissime Princesse Marie, leur fille, stipulant sous l'autoritédes seigneurs et dame, ses père et mère, en vertu de ses pouvoirs etprocurations… ont signé de leur propre main du présent contrat, duquell'original est demeuré par-devers nous, pour, en vertu d'icelui, endélivrer les expéditions nécessaires en la forme ordinaire; fait etpassé à Versailles, le neuvième jour d'août 1725, par-devant nous,conseiller secrétaire d'État et des commandements de Sa Majesté. Signé,Louise-Marie-Françoise de Bourbon; Auguste, duchesse d'Orléans;Louise-Françoise de Bourbon; L.-H. de Bourbon; Charles de Bourbon;Marie-Thérèse de Bourbon; Philippe-Élisabeth de Bourbon; N. d'Orléans;Louise-Anne de Bourbon; Louise-Adélaïde de Bourbon; Louis-Auguste deBourbon; Alexandre de Bourbon, Marie-Victoire-Sophie de Noailles,comtesse de Toulouse, comte de Tarlo; Philippeaux; Fleuriau»[36].
Le 15 août, jour de la Vierge, le duc d'Orléans[37] épousait à Strasbourg Marie Leczinska au nom du Roi de France[38].
Il y avait de grandes réjouissances à Strasbourg et un bal donné par leduc d'Antin. À ce bal, madame de Prie, qui avait fait la conquête deMarie Leczinska, sur la sollicitation de la Reine, était priée à danserpar le duc d'Épernon avant la princesse de Montbazon et la duchesse deTallard qui était une Soubise[39].
Enfin la Reine, munie des instructions de son père[40], se mettait envoyage[41] pour joindre le Roi qui venait de s'établir à Fontainebleau.
Par cette France qui n'a point encore de routes, en cette année où ilvenait de pleuvoir trois mois de suite, dans ces temps de grandeur et demisère, de luxe et de barbarie, ce fut un terrible voyage que ce voyageoù la femme du Roi pensa plusieurs fois être noyée dans son carrosse, etd'où on la retirait, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, à force de bras etcomme l'on pouvait[42].
Enfin, le 4 septembre, Marie Leczinska arrivait à Moret. Le Roi venaitau-devant d'elle avec toutes les princesses, ne la laissait pass'agenouiller sur le carreau qu'on avait jeté parmi la boue du chemin,et l'embrassait sur les deux joues avec une vivacité qui étonnait tousceux qui connaissaient l'éloignement du Roi pour les femmes, tous ceuxqui l'avaient entendu dire il y avait deux ou trois mois qu'on ne lemarierait pas de sitôt[43].
* * * * *
Le 5 septembre, Marie Leczinska, arrivée de Moret à dix heures du matin,montait tout droit à son cabinet de toilette, et là, accommodée etparée, se rendait dans le grand cabinet du Roi, d'où le cortège semettait en marche pour la chapelle, traversant la galerie de FrançoisIer, descendant le grand escalier entre la haie des Cent Gardes et desSuisses, la hallebarde à la main.
Au milieu de la chapelle avait été élevée une estrade au bout delaquelle se trouvaient un prie-Dieu et deux fauteuils surmontés d'undais: le dais, l'estrade, le prie-Dieu, les fauteuils, les carreaux,recouverts d'une tenture de velours violet semée de fleurs de lis d'oret chargée des armes de France et de Navarre.
Sur des bancs installés au bas des marches de l'autel à droite et ducôté de l'Épître avaient déjà pris place les archevêques, les évêques,les abbés nommés par les députés de l'assemblée générale du clergé pourassister à la cérémonie.
Sur un banc à gauche de l'autel se voyaient le comte de Morville et lecomte de Saint-Florentin qui allaient bientôt être rejoints par les deuxautres ministres et secrétaires d'État, le comte de Maurepas et lemarquis de Breteuil, retenus par leurs fonctions auprès du Roi.
Le chancelier de France, dans sa robe de velours violet doublé de satincramoisi, était assis dans son fauteuil à bras et sans dos, entre sesdeux huissiers portant la masse, et derrière lui se groupaient lesmaîtres des requêtes en robe et en bonnet carré.
Un public de seigneurs, d'étrangers, de dames en grand habit,remplissait les tribunes et les amphithéâtres échafaudés dans lesarcades des chapelles, et dont les balcons étaient garnis de tapis àfond d'or ou de broderies éclatantes.
Le cortège, parti du grand cabinet du Roi, débouchait dans la chapelleau son des fifres, des tambours et des trompettes.
C'étaient d'abord les hérauts d'armes précédés du marquis de Dreux,grand maître des cérémonies; venaient ensuite les chevaliers de l'Ordredu Saint-Esprit, en tête desquels marchaient l'abbé de Pomponne, lemarquis de Breteuil, le comte de Maurepas, grands officiers de l'Ordre.Après les chevaliers du Saint-Esprit s'avançaient dans des habitstrès-magnifiques[44], et marchant seuls, le comte de Charolais, le comtede Clermont, le prince de Conti.
Enfin apparaissait le Roi, précédé du marquis de Courtanvaux, capitainedes Cent-Suisses de la Garde, suivi du duc de Villeroi, capitaine desGardes du Corps en quartier, et qui avait à sa droite le duc deMortemart, premier Gentilhomme de la Chambre, et à sa gauche, le duc dela Rochefoucauld, grand maître de la Garde-Robe. Louis XV marchait entrele prince Charles de Lorraine, grand écuyer de France, et le commandeurde Beringhen, premier écuyer du Roi, tous deux appelés à donner la mainà Sa Majesté. Sur les côtés se tenaient les officiers des Gardes duCorps, et les Gardes-Écossais portant leurs cottes d'armes en broderiepar-dessus leurs habits, la pertuisane à la main. Le Roi avait un habitde brocart d'or, garni de boutons de diamant, et, jeté sur les épaules,un manteau de point d'Espagne d'or.
Suivait la Reine, habillée d'un manteau et d'une robe de velours violetsemé de fleurs de lis d'or, avec un corps formant une cuirasse depierreries, et des agrafes de brillant aux manches[45]. Elle portait surle haut de la tête une couronne de diamants, fermée par une double fleurde lis. Marie Leczinska était menée par les ducs d'Orléans et deBourbon; et la queue de son manteau royal, qui avait neuf aunes de long,était portée par la duchesse douairière de Bourbon, par la princesse deConti, par la princesse de Charolais qui étaient menées à leur tour etavaient leur queue portée par les plus grands noms de la monarchie.
Et c'étaient après la Reine la duchesse d'Orléans, puis mademoiselle deClermont, et encore des princesses et des dames illustres qui, avecleurs meneurs et leurs porteurs de queue, formaient une procession quin'en finissait pas, et que terminaient les dames d'honneur desprincesses du sang.
Le Roi et la Reine allaient s'agenouiller sous le Haut-Dais; derrièreLeurs Majestés, se plaçaient sur l'estrade les princes et princesses dusang.
Alors sortait de la sacristie le cardinal de Rohan, vêtu pontificalementet accompagné de l'évêque de Soissons et de l'évêque de Viviers qui luiservaient de diacre et de sous-diacre d'honneur. Le cardinal montait àl'autel, invitait par le héraut d'armes et le marquis de Dreux, le Roiet la Reine à s'approcher des marches de l'autel, et là leur adressaitun discours et leur donnait la bénédiction nuptiale.
La bénédiction donnée, le Roi et la Reine retournaient à leur prie-Dieu,où le cardinal venait leur apporter l'eau bénite.
La messe commençait. L'évêque de Viviers chantait l'Épître, l'évêque deSoissons chantait l'Évangile, et, après avoir donné le livre à baiser aucardinal, le portait également à baiser au Roi et à la Reine.
Après l'offertoire, et pendant les encensements ordinaires, le roid'armes allait se placer au pied de l'autel avec un cierge, chargé devingt louis d'or. Le Roi descendait alors de son prie-Dieu, se mettait àgenoux devant le cardinal assis dans un fauteuil placé dessus unmarchepied sur l'escalier de l'autel, baisait la bague de l'Éminence, etlui remettait le cierge tenu par le héraut d'armes.
À la fin duPater, le Roi et la Reine venaient s'agenouiller sur undrap de pied de velours violet, semé de fleurs de lis, tandis quel'évêque de Metz et l'ancien évêque de Fréjus étendaient au-dessus desdeux mariés un poêle de brocart d'argent, qu'ils tenaient suspendu surleurs têtes jusqu'à la fin des oraisons accoutumées.
La messe terminée, le cardinal de Rohan prenait des mains du curé deFontainebleau le registre des mariages, le présentait au Roi et à laReine auxquels il donnait la plume pour signer. La plume était présentéeensuite par l'abbé de Pezé, aumônier du Roi, aux princes et princessesdu sang, pendant qu'au bruit duTe Deum les hérauts d'armes faisaientla distribution des médailles frappées à l'occasion du mariage.
Au retour de la chapelle, le duc de Mortemart, qui, le matin, avaitapporté à Marie Leczinska la couronne de diamants qu'elle portait à lacérémonie, lui remettait un coffret de velours cramoisi rempli de bijouxd'or dont elle faisait des présents dans l'après-midi[46].
Le Roi, du moment où il avait vu Marie Leczinska, laissait éclater lesnaïfs symptômes du désir amoureux. Il montrait une gaietéinexprimable[47] et comme la satisfaction tapageuse d'un adolescent enbonne fortune.
Le matin du mariage, pendant la toilette de Marie Leczinska, ilenvoyait, nombre de fois, savoir quand cette toilette, qui durait dureste trois heures, serait finie. Après la célébration de la cérémonie àla chapelle, on le voyait, tout le restant du jour, empressé, attentif,galamment causeur aux côtés de la jeune Reine. Et le soir il attendait,avec une impatience fiévreuse, que sa femme fût couchée[48].
Sur cette nuit de noce, qu'on nous permette de citer une dépêche du ducde Bourbon au Roi Stanislas, dont les détails, intimes et secrets,doivent être pardonnés comme des détails qui intéressent l'histoire.
«… Je ne répète pas à Votre Majesté la joie et l'empressement que le Roi a témoignés de l'arrivée de la Reine; tout ce que je puis dire à Votre Majesté, est que cela a surpassé mes espérances, et, s'il se pouvait, mes désirs.
«C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière donts'est passée l'entrevue. La Reine a charmé le Roi… Le Roi a passétoute la journée d'hier chez la Reine, où il me fit l'honneur de me direqu'elle lui plaisait infiniment, et Votre Majesté m'en doutera pas, sielle me permet d'entrer dans un détail sur lequel je sais mieux quepersonne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte àVotre Majesté que pour lui prouver que ce n'est point langage decourtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plaîtinfiniment au Roi. Cette preuve est donc, si Votre Majesté me permet dele lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie[49] etfeu d'artifice, s'est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendantla nuit sept preuves de sa tendresse[50]. C'est le Roi lui-même qui, dèsqu'il s'est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pourme le dire, et qui, dès que j'ai entré chez lui, me l'a répété lui-même,en s'étendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait sur laReine[51].»
II
Maison de la Reine—Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère demadame de Mailly.—Portrait physique de Marie Leczinska.—Caractère dela femme.—Le jeune homme chez Louis XV.—Entrevue du Roi et du duc deBourbon obtenue par la Reine.—Disgrâce de M. le Duc.—Lettre de cachetremise par M. de Fréjus à la Reine.—Les rancunes du premier ministrecontre la Reine.—La Reine obligée de lui demander la permission defaire un souper avec ses dames.—Maladie de Marie Leczinska etindifférence du Roi.—La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeurau lansquenet.—Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pourla société de jeunes femmes.—Mademoiselle de Charolais.—Passionqu'elle affiche pour le Roi.—Madame la comtesse de Toulouse.—La petitecour de Rambouillet.—Froideurs des relations du Roi et de laReine.—Les manies de la Reine.—Lassitude de son métier d'épouse et demère.
Au moi de mai précédent avait été montée la maison de la Reine, avaientété choisies les femmes titrées avec lesquelles Marie Leczinska allaitêtre condamnée à passer les longues heures de sa vie dansl'emprisonnement royal du palais de Versailles.
La charge de surintendante de la maison de la Reine et de chef duconseil, d'abord destinée à la jeune princesse de Conti, avait étédéfinitivement donnée à mademoiselle de Clermont, sœur du duc deBourbon[52].
Pour la nomination aux autres places, il y avait eu mille brigues, milleintrigues, mille cabales. La grande bataille s'était surtout livréeautour de la charge de la dame d'honneur[53] à laquelle le méritepersonnel de la duchesse de Saint-Simon semblait devoir l'appeler; maisles inimitiés qu'avait soulevées contre lui le terrible duc et lesattaches du mari et de la femme avec la maison d'Orléans faisaientdonner l'exclusion à la duchesse. Et en dépit des efforts de M. deFréjus pour écarter de l'entourage de la Reine lesdévergondées de laRégence[54], le Roi nommait comme dame d'honneur, à cause de sesraresvertus,sa chère et bien-aimée cousine, la maréchale, duchesse deBoufflers, cette duchesse, que l'éclat de ses aventures anciennes etprésentes et le libertinage connu et avéré des dames sous ses ordres,allait faire surnommerMadame Pataclin, du nom de la supérieure del'Hôpital-Général, où l'on enfermait les filles de mauvaise vie[55].
La dame d'atours était la comtesse de Mailly, dont nous donnons lebrevet.
BREVET DE DAME D'ATOURS POUR MADAME LA COMTESSE DE MAILLY.
«Aujourd'hui, may 1725, le Roy, étant à Versailles, a mis enconsidération l'exactitude et la dignité avec lesquelles la damecomtesse de Mailly a servi en qualité de dame d'atours la dauphine samère, et l'empressement que la France témoigne depuis la majorité de SaMajesté de se voir assurer, par un prompt mariage, la tranquillité dontelle jouit, ayant déterminé Sa Majesté à faire un choix digne de remplirses vœux et de former, dès à présent, la maison de la Reine, sa futureépouse et compagne, Sa Majesté a cru ne pouvoir mieux choisir pourremplir la charge de dame d'atours, que la mesme personne qui l'a sidignement exercée. À cet effet, Sa Majesté a donné et octroyé à dameAnne-Marie-Françoise de Sainte-Hermine, comtesse de Mailly, la charge dedame d'atours de la Reine, sa future épouse et compagne, pour par elleen jouir et user aux honneurs, autorités, privilèges, fonctions, gages,pensions, états, droits, profits, revenus et émoluments y appartenant etqui lui seront ordonnés par les États de la maison de ladite dame Reine,tels et semblables qu'en ont joui les dames d'atours des Reines deFrance, et ce, tant qu'il plaira à Sa Majesté qui mande et ordonne autrésorier-général de la maison de ladite Reine, que lesdits gages,livrées, états et pensions il y ait à payer à ladite dame comtesse deMailly à l'avenir, par chacun an, aux termes et à la manière accoutumée,sur ses simples quittances, sans que pour raison de ladite charge et deses dépendances, il soit besoin d'une plus ample expression de lavolonté de Sa Majesté ni d'autre expédition que le présent brevetqu'elle a pour assurance de sa volonté[56]…»
Ce brevet est instructif, il nous révèle un fait qu'aucun descontemporains ne semble savoir[57], c'est que Louise-Julie de Mailly lapremière maîtresse de Louis XV, n'était pas dame d'atours de MarieLeczinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Je trouvais bienextraordinaire, avant la découverte de ce brevet, qu'il fût confié à unejeune fille de quinze ans et qui n'était point encore mariée, une chargesi importante de la monarchie. Aujourd'hui il n'y a plus de doute, lacharge était octroyée à sa future belle-mère, qui la lui transmettait àune époque inconnue, peut-être l'année suivante, année où elle épousaitson fils.
Les douze dames du Palais qui, avec mademoiselle de Clermont, laduchesse de Boufflers et la comtesse de Mailly, complétaient la maisonde la Reine, étaient madame de Prie, madame de Nesle, dont lesgalanteries étaient publiques avec du Mesnil, la maréchale de Villars,les duchesses de Tallard de Béthune, d'Épernon, enfin les dames deGontaut, d'Egmont, de Rupelmonde de Matignon, de Chalais, de Mérode,toutes dames aux réputations douteuses et écornées.
Parmi les hommes de sa maison, Marie Leczinska avait comme grandaumônier M. de Fréjus, qui allait bientôt devenir son plus intimeennemi.
Puis, au-dessous de ces hauts dignitaires, venait tout ce monde quegroupait autour d'une personne royale les mille domesticités, les milleservices particuliers et spéciaux de la monarchie d'alors.
Il y avait d'abord une première femme de chambre[58] et douze femmes dechambre ordinaires. C'étaient les médecins, premier médecin, médecinordinaire, médecins par quartier;—l'apothicaire du corps, l'apothicairedu commun;—les pannetiers, les verduriers, les maîtres-queux, leshâteurs, les galopins ordinaires, les enfants de cuisine, leslavandiers;—les garde-vaisselle; les capitaines des charrois; lesvalets de la garde-robe, les valets de pied pour le carrosse, etc.;—lemarchand poêlier quincaillier;—le baigneur-étuviste;—le porte-manteauordinaire;—le porte-chaise d'affaires;—le muletier de la litière;—lechauffe-cire pour cacheter les lettres.
Et ne croyez pas que le dénombrement de tant de fonctions etd'attributions soit complet dans les cent pages que contient l'étatmanuscrit de la maison de Marie Leczinska: nous trouvons dans le servicedes pensions qui se fait après la mort de la Reine, une pension pourl'homme qui préparait le café de la Reine, une pension pour lademoiselle chargée du nettoyage des porcelaines du cabinet de la Reine,une pension pour le luthier qui prenait soin des vielles de laReine[59].
* * * * *
Marie Leczinska, dans les nombreux portraits qui la représentent, n'apoint le visage noble que réclamait alors le cadre de Versailles, maisla princesse polonaise a cette gracieuse mine que célèbrent sesfamiliers et dont parle une lettre de Voltaire. C'est une aimable figurebourgeoise qui est comme l'image de la bonté dans son expressionhumaine, dans son enjouement heureux. Elle dit, cette bienveillante etgaie figure, sous son air, un rien vieillot, la bonne humeur des vertusde la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel enacceptant la couronne de France ne porte rien sur sa figure du sérieuxou du soucieux de la dévotion.
Une expression de santé et de satisfaction, la sérénité de laconscience, le contentement et la patience de la vie rayonnent sur cestraits éclairés d'une douce malice, et dont le sourire est comme unreflet de ces libertés innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, detemps en temps, la Reine s'amusait à faire courir un gros rire parmi sesdames, sa Semaine Sainte, ainsi que les appelait la cour[60].
La Reine, sauf quelques vivacités qui la rendaient la plus malheureusefemme du monde et la faisaient aussitôt chercher le moyen de se fairepardonner, avait le caractère le plus heureux, le plus facile et le plussociable. Elle était pleine de saillies, de reparties amusantes[61],d'observations gaiement spirituelles, et ne redoutait pas le ton de lagalanterie, de la gaillardise même, quand la gaillardise était sauvéepar les grâces du conteur. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote dontM. de Tressan fut le héros?
On parlait devant la Reine des houssards qui faisaient des courses dansles provinces et approchaient de Versailles.
Là Reine de dire: «Mais si je rencontrais une troupe, et que ma garde medéfendît mal?
—Madame, laissa échapper quelqu'un, Votre Majesté courrait grand risqued'êtrehoussardée.
—Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous?
—Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
—Mais si vos efforts étaient inutiles?
—Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de sonmaître, après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'enmanger comme les autres[62].»
Et la Reine de ne pas se fâcher et de presque sourire au hardi propos de M. de Tressan.
Malheureusement les agréments de la Reine étaient timides, comme sesvertus étaient pudiques, presque honteuses. La femme, l'épouse ne serévélait sous la chrétienne, ne montrait les charmes de son esprit et deson cœur, tous les secrets de son amabilité que dans la familiarité dequelques amis, dans une petite société qui ne lui imposait pas. Il luifallait, pour qu'elle fût encouragée à plaire, pour qu'elle entrât enpleine possession d'elle-même, le calme d'un salon, où l'âge amortissaitle bruit des voix, la compagnie de la raison, l'intimité de lavieillesse, un milieu de tranquillité, presque d'assoupissement, quiconvenait à la maturité de son intelligence et de ses goûts. Voilà oùtrouvait l'aisance et la liberté une Reine dont l'esprit eut toujours,comme le visage, l'âge d'une vieille femme. Aussi Louis XV, dont MarieLeczinska avait une affreuse peur, ne connut jamais la femme queconnurent les de Luynes. Il ne vit dans Marie Leczinska qu'une pauvrepeintresse qui n'avait aucune disposition pour la peinture, unemédiocre et ennuyeuse joueuse de vielle, une liseuse de livres sérieuxqu'elle ne comprenait pas, une étroite dévote, enfin une provincialeprincesse écrasée de la présence et de la grandeur d'un Roi de France,n'apportant à la vie commune rien du ressort et de l'initiativeplaisante de la femme, ne mettant dans l'union que l'obéissance, dans lemariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses, ni lescoquetteries, tremblante et balbutiante dans son rôle de Reine, commeune vieille fille de couvent égarée dans Versailles; groupant autourd'elle toutes les têtes chauves de la cour, rassemblant l'ennui dans cecoin du palais, plein d'un murmure de voix cassées, où rien de jeune nevivait, où rien de vivant ne parlait aux jeunes ans du Roi.
Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors lachasse et les chiens[63], rien n'intéressait, n'amusait, ne fixait, etdont le cardinal promenait vainement l'esprit d'un goût à un autre, dela culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées,du travail du tour aux minuties de l'étiquette, et du tour à latapisserie, sans pouvoir attacher son âme à quelque chose, sans pouvoirdonner à sa pensée et à son temps un emploi[64]. Imaginez un Roi deFrance, l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé desombres et des soupçons d'un Escurial, un jeune homme à la fleur de savie et dans l'aube de son règne, ennuyé, las, dégoûté, et au milieu detoutes les vieillesses de son cœur traversé de peurs de l'enferqu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante. Sans amitiés,sans préférences, sans chaleur, sans passion, indifférent à tout, et nefaisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux que dans la liste desinvités de ses soupers[65], Louis XV apparaissait dans le fond despetits appartements de Versailles comme un grand et maussade et tristeenfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de méchant, desarcastique qui était comme la vengeance des malaises de son humeur. Unsentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volonté et de laliberté joint à des besoins physiques impérieux et dont l'emportementrappelait les premiers Bourbons: c'est là Louis XV à vingt ans; c'estlà le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir, etle désir et l'attente inquiète de la domination d'une femme passionnéeou intelligente ouamusante. Il appelait, sans se l'avouer à lui-même,une liaison qui l'enlevât à la persistance de ses tristesses, à lamonotonie de ses ennuis, à la paresse de ses caprices, qui réveillât etétourdît sa vie, en lui apportant les violences de la passion ou letapage de la gaieté. L'oubli de son personnage de Roi, la délivrance delui-même, toutes choses que ne lui donnait pas la Reine; voilà ce queLouis XV demandait à l'adultère, voilà ce que toute sa vie il devait ychercher.
* * * * *
Pendant les premiers mois qui suivaient le mariage, il n'était toutefoisquestion que des empressements, des assiduités amoureuses, descoucheries régulières et quotidiennes du Roi avec la Reine.
Louis XV comparait Marie Leczinska à la Reine Blanche, mère de saintLouis, et disait aux courtisans qui voulaient lui faire admirer quelquefemme de la cour: «Je trouve la Reine encore plus belle[66].» Mais un anne s'était pas écoulé qu'un évènement politique apportait une grandefroideur dans les relations entre les deux époux.
Marie Leczinska, naturellement pleine de reconnaissance pour le duc deBourbon qui l'avait faite Reine de France, avait été en outre gagnéepar les prévenances et les caresses de madame de Prie, qui, entrant àtout moment dans ses appartements pour surveiller ses actions, inspirantses actions, dictant ses lettres[67], était devenue maîtresse absolue dela faible et timide princesse qui ne faisait qu'exécuter etcontre-signer les ordres de la favorite du Duc. La Reine essayait bienun peu de résister, sentant dans tout ce que le Duc et sa maîtresse lapoussaient à faire, qu'elle était entre leurs mains un moyen et uninstrument pour ruiner le crédit de M. de Fréjus. Et malgré ladissimulation du Roi, Marie Leczinska n'était déjà pas sans savoir queLouis XV n'aimait pas M. le Duc, avait une antipathie des plusprononcées contre madame de Prie, était sous la complète domination deson précepteur. C'étaient donc continuellement des scènes, où la Reineétait accusée d'ingratitude par le Duc, et où la Reine pleurait. Enfinil arrivait un jour où le duc de Bourbon imposait à la malheureuseprincesse de lui avoir un entretien particulier avec le Roi. Sous unprétexte Louis XV était amené chez la Reine. Marie Leczinska voulait seretirer, mais le duc de Bourbon la forçait de rester, d'assister àl'entretien. Alors le Duc commençait à lire une lettre de Rome, unelettre du cardinal de Polignac qui était un réquisitoire en règle contreM. de Fréjus. Le Roi écoutait cette lecture avec ennui. À la lettre, leDuc voulait ajouter des faits. Le Roi donnait des signes d'impatience.Le Duc, s'apercevant du mécontentement du Roi, lui demandait s'il luiavait déplu?—Oui.—S'il n'avait pas de bonté pour lui?—Non.—Si M. deFréjus avait seul sa confiance?—Oui. Et le Roi, repoussant le Duc quis'était jeté à genoux à ses pieds, sortait plein de colère contre safemme qui l'avait attiré dans ce piège[68].
Sur ces entrefaites, M. de Fréjus, qui s'était présenté chez le Roi etavait trouvé la porte fermée par l'ordre de M. le Duc, s'était retiré àIssy, tandis que le Roi, dans la dernière exaspération, s'était enferméchez lui sans vouloir parler à personne… M. le duc de Mortemart,prenant parti contre la maison de Condé, se faisait donner un ordre quienjoignait au duc de Bourbon d'envoyer chercher M. de Fréjus, et lelendemain le précepteur du Roi reparaissait triomphant à la cour.
Dès lors la chute de M. le Duc n'était plus qu'une question de temps. M.de Fréjus maintenu sous main par M. le duc d'Orléans, M. le prince deConti, M. le duc du Maine, le maréchal de Villars, avait encore pourlui, dans le moment, les Noailles et la comtesse de Toulouse, qui, dansles petits et fréquents séjours que Louis XV commençait à faire chezelle, commençait à prendre une sérieuse influence sur l'esprit du jeuneRoi. Dans un conseil tenu à Rambouillet, où depuis quelque temps serendaient directement les courriers d'Allemagne, d'Espagne, de Savoie,le renvoi du Duc était arrêté, et, le 11 juin 1726, le duc de Bourbonrecevait inopinément une lettre de cachet qui lui ordonnait de se rendreà Chantilly et lui défendait de voir la Reine. Madame de Prie étaitexilée dans sa terre de Normandie[69].
Cette disgrâce du duc de Bourbon et de madame de Prie était suivie d'uneespèce d'abandon fait par le Roi de sa femme aux haines de M. de Fréjus.Il la mettait pour ainsi dire à sa discrétion dans cette dure lettre decachet dont le futur premier ministre était porteur: «Je vous prie,Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce quel'évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même.Signé: LOUIS[70].»
De ce jour, les rancunes du vieil homme d'Église, munies des pleinspouvoirs du Roi, travaillent à annihiler la Reine et l'épouse par leretrait de toute influence dans la distribution des grâces, parl'absence de toute autorité dans le gouvernement de sa maison, par laprivation d'argent même, enfin par une succession d'humiliations voulueset cherchées: petites et mesquines vengeances que ne pourront désarmeret lasser la résignation et la dépendance de la pauvre Reine[71]. Lescharités de la Reine l'auront-elles laissé sans un écu, Fleury ordonneraà Orry de lui faire porter cent louis, ce que le contrôleur-généraldéclare donner à son fils quand il est désargenté. La Reine de Franceveut-elle faire un souper avec ses dames à Trianon ou ailleurs, il fautqu'elle en demande la permission à Fleury, et Fleury se donne presquetoujours le plaisir de refuser, alléguant que cela coûterait quelqueextraordinaire[72].
Deux mois après la chute du duc de Bourbon, au mois d'août 1726, MarieLeczinska tombait malade, et si gravement, qu'elle recevait lessacrements. Le Roi montrait une grande indifférence pendant sa maladie,et le 27 septembre, le jour où, complètement rétablie, elle arrivaitretrouver le Roi à Fontainebleau, Louis XV au lieu d'aller à sarencontre, partait pour la chasse, prenait deux cerfs et ne rentraitqu'à neuf heures du soir au château[73].
Ces dédains du Roi, ces mépris visibles, ce manque d'égards, tuaient peuà peu le respect autour de la Reine qui était traitée par les courtisanscomme une princesse sans conséquence. Le marquis d'Argenson nous lamontre à Versailles, abandonnée de ses dames du Palais[74], ne trouvantpas même de coupeur parmi les seigneurs de la cour quand, le dimanche,il lui plaisait de jouer au lansquenet. Et nous la voyons dans sesappartements désertés, se promenant, la pauvre Reine, à la recherche dece coupeur, et toute désolée de ne le point trouver, se plaindre en cesdouces et tristes paroles: «Eh bien, on prétend que je ne veux pas jouerau lansquenet, ni commencer de bonne heure. Vous voyez qu'il fait bon dedire queje ne veux pas, mais qu'on ne veut pas[75].»
Toutes ces humiliations qui rendaient la Reine chagrine, boudeuse etpleureuse, la faisaient peu propre à garder et à retenir le Roi prèsd'elle[76], et poussaient le jeune mari dans la société de femmes jeuneset gaies, dont mademoiselle de Charolais amenait et menait la troupe.
On eût cru voir un gamin, presque un polisson, dans cette princesse dela maison de Condé qui devait toute sa vie garder son joli visage deseize ans et ses yeux si vifs, qu'ils se reconnaissaient sous le masque,dans cette aimable enfant terrible, comme il y en eut toujours dans lessplendeurs ou les tristesses de Versailles, et dont le rôle semble êtrede déranger l'étiquette ou de dérider la Gloire.
Les vers, les chansons, les saillies[77], mademoiselle de Charolaisemployait tous les dons et toutes les impudences d'un esprit de malice,et cela avec la liberté d'un garçon, pour chasser les froideurs et lesérieux de la cour, y appeler l'amusement et les familiarités,improviser les divertissements, animer les soupers, et semer comme uneFolie effrontée et charmante les extravagances, les refrains et lesimbroglios de carnaval autour du trône, et à côté des affaires d'État.
Encore mieux faite pour entraîner que pour plaire, mêlant toutes sortesde caractères, la verve des Mortemart à la hauteur des Condé, relevantles audaces et les inconvenances de sa grâce par un certain airprincesse qui sauvait presque tout, capricieuse, fantasque, vaporeuse,tourmentée à l'excès d'humeurs noires[78] dont elle se tirait par uneplaisanterie, une échappée hasardeuse, quelque tour de page,mademoiselle de Charolais devait surprendre, par les contradictions desa nature, un jeune mari lassé par l'immuable sérénité de sa femme.
La princesse était de toutes les entreprises hardies et tapageuses; elleétait de ces caravanes nocturnes, où le Roi, qui commençait à battre lepavé, affrontait, dans les rues de Versailles, l'hôtesse duCheval-Rouge, pendant qu'avec des paroles facétieuses et libertines,mademoiselle de Charolais cherchait à calmer la belle insultée quicriait: «Au voleur! à l'assassin[79]!»
Mademoiselle de Charolais, qui depuis l'âge de quinze ans avait eu desamants sans compter, et faisait un enfant presque régulièrement chaqueannée, regardant cela comme un accident naturel à son état de grandefille et de princesse[80], affichait dans le moment une passion pour leRoi, trouvant piquant de le débaucher la première, le poussant àl'adultère par mille coquetteries, finalement lui mettant ces vers dansune poche:
Vous avez l'humeur sauvage Et le regard séduisant; Se pourroit-il qu'à votre âge Vous fussiez indifférent?
Si l'amour veut vous instruire, Cédez, ne disputez rien; On a fondé votre empire Bien longtemps après le sien.
Mais le Roi, en sa timidité, échappait aux avances qui amusaient eteffrayaient à la fois ses désirs, tant le jeune souverain était encoreplein des contes à faire peur du vieux Fleury sur les femmes de laRégence[81].
* * * * *
Une autre femme intimidait moins le jeune Roi que cette endiabléeprincesse de Charolais: c'était la comtesse de Toulouse[82].
La comtesse de Toulouse était une belle et puissante créature, aux yeuxbrun-foncé[83], au regard assuré et plein de dignité, au sourirepaisible et doux, dont le visage sans rouge et toute la personnemontraient la tranquillité sereine et l'aimable recueillement d'un belair dévotieux. Le salon de madame de Toulouse était la petite cour deRambouillet, un refuge mondain pendant la brutale Régence de lagalanterie passée, le souvenir et le reste de la cour de Louis XIV. Làles anciennes vertus des nobles compagnies, les beaux usages, lesmanières décentes et polies, le respect de la femme, la retenue du ton,les traditions des habitudes sociales vivaient encore dans l'aisance del'enjouement, dans l'animation et la gaieté d'un nombre restreint degens choisis, dans l'heureuse paix et les douceurs épicuriennes d'unpetit monde dévot, jouissant à petit bruit de la vie. Mademoiselle deCharolais elle-même cédait au génie du lieu en entrant chez madame deToulouse, elle n'y était plus qu'une princesse rieuse, un lutinapportant la vie des plaisirs délicats et des élégants passe-temps àcette cour d'harmonies, de nuances, de murmures, de suaves paroles, degalanteries discrètes, sur laquelle planait encore une ombre de grandeuret de magnificence qu'on ne trouvait que là. Involontairement le jeunesouverain comparait à cette cour la cour bourgeoise et morne de la Reinede France; et l'amour s'éveillait en lui, un amour tout ému de scrupulesreligieux, mais qui se laissait peu à peu aller à la séduction mystiquede cette belle et grasse dévote, que touchaient et troublaient l'hommageagenouillé et l'adoration platonique de ce Roi, alors le plus bel hommede son royaume.
Au milieu de ces distractions et de ces tentations qui n'étaient encorepour le Roi que l'éveil et l'apprentissage du libertinage, le goût duRoi pour la Reine, ce goût si vif aux premiers jours de leur union,allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passionphysique.
Les relations du ménage avaient toujours un ton sérieux; ellesprenaient, à partir de l'événement du mois de juin 1726, un aird'embarras. Cette absence d'abandon, ce manque d'effusion etd'épanchement réciproque que les valets avaient surpris dans lesentretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaquejour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait,cachait mal ses larmes; et la cour se réjouissait de voir au Roi cetteépousesans attraits et sans coquetterie qui devait si mal garder sonmari et si peu gêner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'étaitpoint une de ces femmes savantes dans l'art de reconquérir leur bonheuravec les séductions permises du mariage, elle ne cherchait pas à ramenerce cœur qui lui échappait, et se détachait sans combat et sans murmurede l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se réfugiait dans sa tristesse,elle s'armait de résignation, elle mettait comme une coquetterie à sevieillir et se vieillissait de gaieté de cœur, elle ôtait de sa toilettetoutes les parures d'une jeune femme[84], s'enfonçait dans les lecturesspirituelles, s'entourait de sévères compagnies.
Dans ce ménage où la séparation commençait, les riens, même les pluspetites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre lacontrariété et l'éloignement. La Reine agaçait les nerfs de ce Roinerveux par mille enfantillages, par la peur des esprits, par le besoind'être bercée, rassurée et endormie par des contes et d'avoir toujours àsa portée une femme dont elle pût tenir la main en ses folles terreurs;puis encore par cent sauts et cent courses, la nuit, dans sa chambre, àla recherche de sa chienne. Ou bien c'était le matelas mis sur elle parcette princesse frileuse qui étouffait le Roi, et le chassait du lit desa femme.
Enfin, après le labeur de tant d'enfantements, cette épouse qui étaitaccouchée le 27 avril 1727 de deux filles, le 28 juillet 1728 d'unetroisième fille, le 4 septembre 1729 d'un dauphin, le 30 août 1730 d'unduc d'Anjou, le 23 mars 1732 d'une quatrième fille, cette épouse qui sesentait encore enceinte, lasse de son métier de mère pondeuse, recevaitles embrassements de son mari, avec les répugnances d'une femme quirépétait toute la journée: «Eh quoi! toujours coucher, toujours grosseet toujours accoucher[85]!»
III
L'attente universelle de l'infidélité du Roi.—L'Œil-de-Bœuf etl'antichambre.—Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de laReine.—Les suppositions des courtisans.—La santé du Roi àl'Inconnue.—Le devoir refusé par la Reine au Roi.—Bachelier écartantle capuchon de madame de Mailly.—Son portrait physique.—L'anciennetéde la famille des de Nesle-Mailly.—Le contrat de mariage deLouise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.—Sa liaison avecle marquis de Puisieux.—Ses relations secrètes avec le Roi depuis1733.—Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet1738.—La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.—Lessoupers des petits appartements.—Tempérament atrabilaire de Louis XV.
La cour, de l'Œil-de-Bœuf à l'antichambre, les jeunes femmes, les jeunesgens, les politiques, la haute domesticité, l'intrigue, l'ambition,toutes les passions d'un monde qui se lève et se couche sur l'intérêt,épiaient aux portes les froideurs du ménage, et, calculant le dénoûmentdes derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs vœuxl'avènement d'une maîtresse qui devait amener une révolution àVersailles, changer le cours des grâces et renouveler le gouvernement.
Tout ce qui était hostile au cardinal de Fleury, tous ceux quecontrariait l'économie du vieux ministre, tous ceux que condamnait aurepos et à l'obscurité la politique bourgeoise de l'homme d'État de lapaix, les avidités des valets contenues et rognées, aussi bien que lesimpatiences des hommes à projets barrés dans leur carrière et dans leuravenir, sans théâtre, sans champ de bataille où déployer leurimagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs espérancesl'adultère du Roi.
Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicité etl'aide des Gesvres, des d'Épernon, des Richelieu. Humiliés du mauvaissuccès de leur conspiration desMarmousets, brûlants et travaillés derancunes dont le ministre disgracié Chauvelin prenait en sous-main laconduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueriesl'esprit du Roi, et par toutes les armes de l'esprit, le ridicule etl'ironie plaisante, la facilité des mœurs et l'exemple du plaisir, ilsattaquaient les leçons et l'autorité du vieux prêtre au fond de sonpupille.
La séduction du Roi par une femme convenait aux agitations, à la furiede grandes choses, à l'activité brouillonne de ce demi-génie, lemaréchal de Belle-Isle, qui voyait seulement là, dans l'appui d'unemaîtresse, flattée d'être associée à sa gloire, la réalisation de plansqui effrayaient à la fois et la sagesse de Fleury et la timidité dujeune Roi.
Puis c'était le ménage du frère et de la sœur Tencin, dont le rôledissimulé était déjà si grand, si effectif, et qui voyait au bout de laliaison, au fond de l'affaire de cœur, le maniement de la volonté duRoi, la conduite de sa faveur, les facilités des approches de sapersonne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permetet semble légitimer toutes les fortunes. Tant de vœux étaient appuyés,ils étaient servis par les femmes se piquant de dévotion etd'ultramontanisme, madame d'Armagnac, madame de Villars, madame deGontaut, madame de Saint-Florentin, madame de Mazarin; par lesmolinistes zélés, et encore par la maison de Noailles, toute prête à uneélévation de Tencin, en haine de Chauvelin, dont les Noaillesjalousaient et craignaient la supériorité, s'il venait à recueillir lasuccession du cardinal.
Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprès du Roi, veillait ettravaillait une influence occulte encore, mais déjà puissante. Lesvalets de chambre, réduits et maintenus dans leur rôle secondaire par lasagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiquesdans une cour où le Roi n'appartenait qu'à sa femme, attendaient d'unecour dissipée et galante, d'un Roi échappé de son ménage et descendu aubesoin de leur discrétion, à la nécessité de leurs complaisances, lesprofits complets de leur place.
Chose singulière! ces dispositions tournées au fond, dans toutes lestêtes sérieuses, vers le renversement du ministère et du ministre,rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presquel'acquiescement du cardinal, sous la condition d'être consulté dans lechoix, et d'être assuré de la neutralité de la personne choisie. Devieux griefs contre la Reine n'étaient point encore morts chez lecardinal; il se rappelait encore avec amertume une tentative de MarieLeczinska pour faire rentrer M. le Duc en grâce auprès du Roi, sareconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le trône[86], etil voyait dans une maîtresse un préservatif et une garantie contre unretour d'influence de la Reine, mettant à profit un jour de dévotion duRoi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, ceux-là même que laconspiration menaçait, conspiraient pour l'infidélité du Roi.
Et ce n'était pas seulement à Versailles, c'était, ce qu'on n'a pas dit,c'était son peuple même qui entourait le jeune Roi de sa complicité, luisouriait, l'encourageait, comme si, habituée par la race des Bourbons àla jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre unjeune souverain sans une Gabrielle, comme si, dans les amours de sesmaîtres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueilnational!
Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient detoutes ces espérances, de toutes ces passions, de cette universelleattente, impatientes de compromettre le Roi, et résolues à préparer et àprécipiter ses amours en les annonçant d'avance. La cour prononçait lesnoms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolais. Lessuppositions couraient et s'abattaient çà et là, et jusque sur les damesde la Reine, exposées de si près aux désirs du Roi, et dontquelques-unes avaient les mœurs et les facilités du temps. La Reine,cette sainte, n'avait-elle point été forcée de se résigner à cette damed'honneur, la maréchale de Boufflers, si affichée, à cette damed'atours, madame de Mailly, à qui l'on prêtait une liaison avec M. dePuisieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de sonpalais, madame de Nesle[87], madame de Gontaut[88], la maréchale deVillars, les duchesses de Tallard, de Béthune, d'Épernon, les damesd'Egmont de Chalais, toutes dames méritant l'honneur du soupçon etl'envie de la cour[89]?
Bientôt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain; et les gensau courant, les jeunes courtisans entrés au plus intime de lafamiliarité et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper dela Muette, où le Roi, après avoir bu à la santé de l'Inconnue[90],avait cassé son verre et invité sa table, et celle que présidait le ducde Retz, à lui faire raison. Ç'avait été une grande curiosité deconnaître l'Inconnue; les voix des deux tables s'étaient partagéesentre madame la Duchesse la jeune mademoiselle de Beaujolais et madamede Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc deVillars-Brancas. Mais le Roi avait gardé le silence et son secret[91].
Un ministre était un peu plus savant que tout le monde. Dans sespromenades matinales à cheval au bois de Boulogne, il avait remarqué latrace toute fraîche des roues d'une voiture allant, à travers desallées toujours fermées de barrières, de Madrid, résidence demademoiselle de Charolais, à la Muette[92]. Mais ses suppositions seperdaient sur toutes les femmes de la société de mademoiselle deCharolais, et l'Inconnue restait l'inconnue pour le ministre commepour les courtisans, dont quelques-uns avaient cependant observé qu'onne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'ilrougît[93]. Au milieu de ce mystère, le Roi, sorti de sa mélancolie,avec l'air et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre, pris tout àcoup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenaitet occupait l'activité d'une fièvre heureuse çà et là; et courant, et serépandant[94], il partageait les haltes de ses journées entreRambouillet, où se tenait la comtesse de Toulouse[95], Bagatelle, oùdemeurait la maréchale d'Estrées, Madrid, où vivait mademoiselle deCharolais[96], douces retraites, palais charmants, petites cours degalanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaientmettre sur le chemin du Roi les étapes et les stations enchantées d'unDécaméron français. Un jour, c'était Paris et le bal de l'Opéra que lejeune Roi étonnait de sa présence, de son entrain, d'une gaietéd'enfant; ou encore, infatigable, éclatant d'un esprit que la cour nelui connaissait pas, il se jetait à des soupers, dont il entraînait etprolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De là,assez animé, il rentrait chez la Reine, qui lui témoignait sesrépugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et sonodeur, et finissait par allonger ses prières jusqu'à ce que le Roi fûtendormi.
Un soir enfin arriva ce que toute la cour prévoyait et attendait.Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant été prévenir la Reine quele Roi allait se rendre chez elle, la Reine répondit qu'elle étaitdésespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté; à deux nouvelles demandesdu Roi, Bachelier rapportait la même réponse; et de l'indignation, de lacolère du Roi, partagées et enflammées par le valet de chambre, sortaitl'engagement désiré par Bachelier: le Roi déclarait «qu'il nedemanderait plus jamais le devoir à la Reine[97].» Le jour suivant lacabale enhardie risquait tout: comme madame de Mailly se glissait ensecret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier,qui la conduisait, entr'ouvrant comme par mégarde son capuchon, lalaissait voir à deux dames[98].
Madame de Mailly était en 1738 une femme de trente ans, dont les beauxyeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux momentsd'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pourencourager les timidités de l'amour. Tout, dans sa physionomie, dansl'ovale maigre de sa figure brune[99], avait ce charme irritant etsensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautésprovocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclatsemble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintresde la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits defemme, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, lesang fouetté, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, leport hardi, la toilette libre, s'avancent du passé, avec des grâceseffrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale[100].Ajoutez que madame de Mailly était inimitable pour porter sa beauté, etla faire valoir. Nulle femme à la cour ne savait si bien arranger lesmodes à sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heureuse lesdemi-voiles qui prêtaient à ces déshabillés mythologiques le piquant dela pudeur.
Ce goût, ce soin et ce culte d'une opulente toilette suivaient madame deMailly jusque dans la nuit. Elle ne se couchait jamais sans être coifféeet parée de tous ses diamants. C'était sa plus grande coquetterie, etl'heure de sa séduction était le matin, alors que, dans son lit,battant l'oreiller de ses beaux cheveux défrisés par le sommeil etpleins d'éclairs de diamants, elle donnait audience à ses marchands, àses petits chats, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu desparures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisaitscintiller sous ses yeux, des plus riches étoffes étalées devant elle,et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers defemme, de l'école vénitienne dans le déploiement et le rayonnement desbrocarts et des bijoux, dans la lumière d'une Tentation versant sescoffrets et ses écrins, aux pieds de la dormeuse qui s'éveille[101].
Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente,passionnée, toute heureuse et toute fière de faire, à ses dernièresannées d'amour, la conquête de ce Roi de France «beau comme l'amour,»elle avait dû se montrer prête et résolue à toutes les avances, à toutesles facilités, à ces entreprises même et à ces violences de séductiondont Soulavie révèle les honteux détails[102]. Mais aussi elle devaitêtre susceptible de tous les attachements, de tous les dévouements et detous les sacrifices qu'inspire à une femme de cet âge et de ce caractèreune liaison avec un homme de son âge, avec un jeune homme. Et il setrouvait, par un contraste étrange, que, sous sa rude voix, sesapparences de bacchante, la hardiesse d'un amour qui avait presque violéle Roi, madame de Mailly cachait les qualités tendres et douces d'uncœur aimant, les sentimentalités d'une la Vallière.
* * * * *
Les de Mailly étaient une vieille et illustre famille militaire. Ilsremontaient, dans le milieu du XIe siècle, à Anselme de Mailly, tuteurdu comte de Flandre et gouverneur de ses États, tué au siège de Lille:belle fin, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le derniermort avait péri en 1668, à l'âge de trente-six ans, au siège dePhilisbourg. Puis, sous la Régence, on avait vu se perdre dans lelibertinage et rouler dans le scandale l'héritier de ce grand nom, et lereste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets desportes de ses hôtels, écrivait superbement:Hogne qui voudra[103]. Ledernier descendant, Louis III de Nesle, qui ne marque dans l'histoireque pour avoir étonné le czar, lors de son passage à Paris, par lavariété de ses habits[104], Louis de Nesle avait, avec sa femme,mademoiselle de la Porte-Mazarin, affiché toutes les hontes, tous lesdésordres et tous les abaissements qui semblaient traîner une glorieusefamille dans la boue où se perdent et finissent les races épuisées etles grands fleuves las.
Le marquis de Nesle, le père de toutes ces demoiselles de Nesle aiméespar Louis XV, vivait «à pot et à rot» avec les comédiens et lescomédiennes. Amant de mademoiselle de Seine, lors de sa querelle avec laBalicourt, il prenait une part si vive au différend que, dans la lettreprêtée par les rieurs à l'actrice, elle disait avoir été empêchéed'envoyer au duc de Gesvres «la fleur des héros du royaume», sescréanciers ne lui laissant la liberté de sortir que le dimanche.
Etla lettre écrite de … en Flandre, à Messieurs de l'AcadémieFrançoise parmademoiselle de Seine comédienne du Roi, disait vrai,au moins pour les créanciers. Le marquis, jouissant de 250,000 livres derente, avait vu appréhender ses biens libres et une partie de ses bienssubstitués, à la requête de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis,bientôt les 70,000 livres de rente échappées à ses créanciers étaientsaisies et l'on s'emparait de l'universalité de ses biens saisis et nonsaisis[105]. Aux abois, le marquis de Nesle se débattait dans la misèreet les expédients désespérés, au milieu des huées du public et del'ironie des nouvelles à la main qui annonçaient un jour: «Monsieur lemarquis de Nesle est enfin parvenu à ne plus vivre à l'auberge, ou pourmieux dire, son crédit étant absolument épuisé, il a été obligé de fairefaire son pot au feu chez lui, et, pour cet effet, a acheté de lavaisselle de terre.»
La fille aînée du marquis de Nesle, Louise-Julie de Mailly-Nesle, née le16 mars 1710, l'année où est né Louis XV, avait été mariée le 31 mai1726 à Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubempré, son cousin germain.
Et voici le contrat de mariage que j'ai eu la bonne fortune de découvriraux Archives nationales[106], contrat entre le très-haut ettrès-puissant seigneur comte de Mailly, capitaine-lieutenant desGendarmes Écossais, et la haute et puissante Damoiselle Louise-Julie deMailly:
FURENT PRÉSENS TRÈS-HAULT et très-puissant seigneur, Monseigneur Louis,comte de Mailly, chevalier Seigneur de Rieux, Rubempré, Brutelle,Lamothe Manneville et autres lieux, capitaine-lieutenant des GendarmesÉcossois du Roy, commandant la Gendarmerie de France, fils de deffunttrès-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis, comte de Mailly,seigneur desdits lieux, maréchal des camps et armées du Roy, et detrès-haulte et puissante dame, Madame Anne-Marie-Françoise deSaint-Hermine, à présent sa veuve, dame d'atour de la Reyne. Leditseigneur comte de Mailly, demeurant en son hôtel, rue de Vaugirard,paroisse Saint-Sulpice, pour luy et en son nom.
D'une part.
Et très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis de Mailly,chevalier des ordres du Roy, marquis de Néelle et de Mailly enBoulonois, comte de Bohain, Seigneur de plusieurs autres lieux ettrès-haute et très-puissante Dame, Madame Armande-Félice de Mazarin, sonépouse, Dame du palais de la Reine, autorisée dudit Seigneur marquis deNéelle à l'effet des présentes au nom et comme stipulante en cettepartie pour haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de Mailly, leurfille aînée, à ce présente et de son consentement, demeurant à la couret à Paris en leur hôtel, rue de Beaune susdite paroisse Saint-Sulpice.
D'autre part.
Lesquelles parties de l'agrément de très-hault, très-puissant,très-excellent et très-auguste Monarque Louis, par la grâce de Dieu, Royde France et de Navarre et de très-haulte et très-puissante ettrès-excellente princesse Marie, Reyne de France, très-haulte,très-puissante et très-excellente princesse Marie de Baden-Baden,duchesse d'Orléans, très-hault et très-puissant prince Louis de Bourbon[…] ont reconnu et confessé avoir fait entre elles les traités demariage, donation et convention qui ensuivent: c'est à savoir quelesdits Seigneur Marquis et Dame Marquise de Néelle ont promis de donneren mariage ladite damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur fille aînée,de son consentement, audit Seigneur comte de Mailly qui de sa partpromet la prendre pour sa femme et légitime épouse et faire célébrerledit mariage en face de notre Mère Sainte-Église le plus tôt que fairese pourra.
Pour être lesdits seigneur et demoiselle, futurs époux comme ils serontunis et communs en tous biens, meubles et conquêts, immeubles suivant etau désir de la coutume de Paris, à laquelle ils se soumettent, pourconformément à icelle leur future communauté et conventions de mariageêtre réglée encore qu'ils vinssent à établir leur domicile et faire desacquisitions en autres pays, coutumes et loix contraires, auxquelles estexpressément dérogé et renoncé pour cet égard seulement.
Ne seront néanmoins tenus des dettes et hypothèques de l'un ou del'autre faites et créées avant ledit mariage, et, si aucunes setrouvaient, elles seront payées et acquittées sur les biens de celuy oucelle qui les aura faites ou en sera tenu.
En faveur duquel Mariage ledit Seigneur Marquis de Néelle donne par cesprésentes à ladite Damoiselle future épouse la somme de cent soixantemille livres à prendre après son décès en biens et effets de sasuccession, au payement de laquelle somme, il a affecté et hypothéquétous et chacun de ses biens présens et à venir, et en attendant queladite somme de cent soixante mille livres devienne exigible parl'ouverture de la succession dudit Marquis de Néelle, il a promis ets'est obligé de payer, par chacun an, audit Seigneur et Damoiselle,futurs époux, la somme de huit mille livres qui commencent à courir dece jourd'huy…
Promet en outre le dit Seigneur de Néelle de nourrir et loger lesditsSeigneur et Damoiselle, futurs époux, avec deux valets de chambre etdeux femmes de chambre, dans les maisons où il fera sa résidence, soit àParis ou ailleurs, au moins pendant dix années, lesquels logemens etnourritures qui auront été fournis sont estimés cinq mille livres par anet feront partie de la dot de ladite Damoiselle, future épouse; […]
Le Seigneur futur époux a doué et doue la Damoiselle future épouse de lasomme de huit mille livres par chacun an de douaire, profit dont elledemeurera saisie du jour du décès dudit Seigneur futur époux, sans êtretenue de faire aucune demande, ni interpellation judiciaire…
Le survivant desdits Seigneur et Damoiselle future épouse aura etprendra par préciput et avant part en meubles de la communauté telsqu'il voudra choisir suivant la prisée et l'inventaire et procès-verbalà criée jusqu'à la somme de vingt mille livres en deniers comptans, auchoix du survivant; si c'est le Seigneur qui survit, il reprendra enoutre ses habits, armes, chevaux et équipage, et, si c'est la Damoisellefuture épouse qui survit, elle reprendra aussi, outre le préciputréciproque, sa chambre garnie, ses habits, linge, bagues, joyaux,bijoux, diamans et autres pierreries servant à son usage et à l'ornementde sa personne, à telle somme que cela puisse monter.
Pour l'amitié que ledit Seigneur futur époux porte à la Damoisellefuture épouse, iceluy Seigneur futur époux a donné et donne par lesprésentes par donation entre vifs et irrévocable en la meilleure formeque donation peut valoir à la Damoiselle future épouse de luy autoriséeautant qu'il se peut, les biens, terres et héritages qui luiappartiennent en meubles et immeubles, de quelque nature qu'ils soient,ensemble ceux qui se trouveront luy appartenir au jour de son décès enquelques pays qu'ils se trouvent et à quelque titre que ce soit, et encas qu'au jour dudit décès dudit Seigneur futur époux il y ait desenfants nés du futur mariage ou des petits enfants, la donationdemeurera nulle et comme non faite…
Car ainsi le tout a été convenu, respectivement stipulé, promis etaccepté entre les parties, lesquelles pour faire insinuer ces présentesoù besoin sera, ont fait et constitué leur procureur général et spécial,le porteur d'icelle auquel il donne tout pouvoir, et pour leurexécution ils ont élu leur domicile irrévocable en leurs hôtels etdemeures à Paris… ledit jour, trente mai de l'année mil sept centvingt-six.»
* * * * *
En dépit de l'apparentage magnifique, de tous les noms de terres et deseigneuries défilant dans ce triomphant contrat, en dépit desstipulations de rente qui ne furent jamais remplies par les grandsparents, l'union du cousin et de la cousine, selon l'expression d'uncontemporain, fut toujours le mariage dela faim et de la soif[107].
Par ce contrat de mariage, la jeune fille de seize ans était devenue lafemme d'un débauché fort épris, dans le moment, de la fille d'unfourbisseur qu'il voulait épouser, et qui ne se décidait à se marieravec sa cousine que sur un ordre du Roi qui enfermait sa maîtresse[108].
Ainsi mariée à ce mari vivant fort en dehors de son ménage, sans enfant,et ayant sous les yeux l'exemple et la conduite des dames du palais dela Reine, madame de Mailly se laissait à avoir un jour une liaison avecle marquis de Puisieux[109].
Au milieu de cette liaison survenait l'intrigue de madame de Mailly avecle Roi, intrigue qui ne remonte pas à 1732 comme le dit Soulavie, maisdont la date est de 1733, ainsi que l'affirme dans cette note, écrite le8 décembre 1744, le duc de Luynes: «J'ai appris depuis quelques joursseulement que le commerce du Roi avec madame de Mailly a commencé dès1733, et je le sais d'une manière à n'en pouvoir douter, et personnen'en avait aucun soupçon dans ce temps-là.» Et en effet la liaisonconnue seulement de Bachelier, de mademoiselle de Charolais, de lacomtesse de Toulouse, était tenue assez secrète pour que d'Argenson, engénéral bien informé, ne la fasse dater que de l'année 1736. Elle étaitmême si peu ébruitée qu'en 1735, Puisieux, tenu à l'écart et toujoursamoureux, tout à coup nommé à Naples par Chauvelin, qui voulait endébarrasser madame de Mailly, venant offrir à son ancienne maîtressel'hommage de son ambassade et lui disant qu'il ne partirait que sur sesordres, s'étonnait de se voir souhaiter un bon voyage si délibérémentpar cette femme près de laquelle il ne se connaissait pas de successeur.
Peu à peu se faisait, les années suivantes, la divulgation des amours duRoi avec madame de Mailly. Les courtisans se racontaient qu'àVersailles, quand le Roi sortait et revenait de souper dans ses petitsappartements, il passait deux heures dans ses garde-robes où l'onsupposait que Bachelier lui amenait madame de Mailly. On parlait aussidans les voyages de Fontainebleau d'un appartement meublé situéau-dessous de la chambre du Roi et où personne ne logeait et dont LouisXV avait la clef, appartement tout proche du logement occupé par madamede Mailly[110]. Et le secret, si bien gardé qu'il fût, n'était plus unsecret dans l'automne de 1737, où les amours royales fournissaient uncouplet à la chanson dela Béquille du père Barnaba[111].
Enfin, l'année suivante, dans le voyage de Compiègne le Roi déclaraitpour ainsi dire publiquement ses amours dans le souper qu'il allaitfaire au su et à la vue de tous chez Madame de Mailly le 14 juillet1738[112].
Madame de Mailly était une charmante et facile maîtresse qui avait cettequalité,—tous le reconnaissent,—d'êtretrès-amusante[113], unequalité bien grande pour ce Roi, si souvent inamusable. C'étaient despetits propos, des babillages drôles, un aimable jargon, du naïf quijouait l'esprit, un rien de causticité particulier au sang des de Nesle,un fond d'enjouement auquel son bonheur prêtait des vivacités, desétourderies, des ingénuités d'enfant[114], des enfantillages de femmeaimante. Un 2 janvier, jour de la messe derequiem, que l'on disaittous les ans pour les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit morts dansl'année, cérémonie où Louis XV assistait en perruque naturelle,quelqu'un apercevait madame de Mailly assise contre la porte de glacedonnant chez le Roi, et dans un état d'affaissement tel qu'ils'approchait pour lui demander si elle se trouvait mal. Madame deMailly lui répondait que non, mais qu'elle était au désespoir, que leRoi lui avait donné rendez-vous pour qu'elle pût le voir en perruque,qu'elle craignait d'être arrivée en retard…
Louis XV était aussi reconnaissant à la femme de l'humilité qu'ellemettait dans son adoration, de la facilité qui la faisait entrer danstoutes les amitiés et pour ainsi dire dans toutes les camaraderies duRoi. Elle avait encore ce mérite à ses yeux, d'être désintéressée, de nedevoir demander que bien peu de chose pour elle et les siens, d'avoirune certaine peur du cardinal de Fleury, de n'inquiéter enfin, par sonpeu d'importance et d'ambition, ni la cour ni la ville. Cette femme surle retour, si pleine de qualités, n'avait qu'un défaut,—et ce n'est pasune médisance de l'histoire,—elle aimait le vin de Champagne comme sesgrand'mères l'aimaient cinquante ans auparavant, et, le verre en main,aurait été capable de tenir tête à un Bassompierre[115].
Et voilà avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent ets'égayent jusqu'à la licence. C'est un bruit, une gaieté, un choc desverres, un pétillement du champagne[116]. Dans ces cabinets qui donnentpar une porte secrète dans la chambre du Roi, et n'ont de communicationavec le reste du château que pour le service, temple dérobé où l'artépuisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met à l'aise.C'est le sanctuaire mystérieux, le palais magique caché dans Versailles,où les allégories du temps vous montrent du doigt leSophi, le Roi, etRétina, madame de Mailly, célébrant les fêtes nocturnes en l'honneurde Bacchus et de Vénus, dans la troupe sacrée des femmes aimables et descourtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces débauches royalesqui suivent les fatigues de la chasse[117]: les vins sont les plus vieuxet les plus fins; la table est succulente, pleines d'épices et dedélices, chargée des mets divins de Moutier[118], l'ancien cuisinier duduc de Nevers, le cuisinier en chef de la Régence, que la Régenceimmortalisa dans ses chansons; elle s'enorgueillit des saladesaccommodées par mademoiselle de Charolais et des entremets de truffesfaits sous les yeux du Roi[119]. Parfois même,—cuisine rare et de mainsaugustes!—cette table a l'honneur des ragoûts que le Roi s'est amusé àtourner lui-même sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le princede Dombes, son premier sous-aide. Et les fêtes succèdent aux fêtes; unjour, ce sont les petites fêtes oùSévagi,Zélinde etFatmé, lecomte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolais, tempèrentl'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de décence; unautre jour, les grands mystères, où la maîtresse du Roi assiste seule,affranchissent la débauche, et, jetant les célébrants aux dernièresintempérances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portentau lit[120].
Ces excès, ces nuits sans sommeil, cet abus du vin, ont peut-être chezLouis XV une explication physiologique. Le Roi, dont l'enfance estattristée par un splénétisme[121], que l'on ne rencontre guère que dansles dégénérescences royales, a un fond atrabilaire qui le rend toutjeune, à certaines heures, sauvage, intraitable, ennemi de l'humanité!On le verra à Fontainebleau, en 1737, rester tout un jour dans son lit,sans vouloir voir ni entendre personne[122]. Cette humeur noire quemadame de Pompadour aura plus tard tant de peine à détourner de l'idéefixe qui le hante, de la pensée de la mort, ne se plaît que dansl'entretien de la maladie, des opérations chirurgicales, des détailslugubres du néant humain, et n'aime que les alarmes qu'elle inspire auxvieillards, aux malades. Il y a chez le souverain une bile, deshumeurspeccantes que seules peuvent chasser, pour un moment, le casse-cou dela chasse à courre, la violente distraction de l'orgie.
Un livre, publié en 1793, contient un chapitre physiologique sur LouisXV, curieux pour le temps où il a été écrit. L'auteur, mettant à profitles observations de Sauvage sur les effets produits dans les espècesanimales et végétales par une succession de copulations de père en filsde la même famille, attribue lestics, lesmanies, l'apathie, latimidité de Louis XV à une maladie morale, à un désordre du systèmenerveux.
IV
Bachelier, le valet de chambre du Roi.—Les entretiens avec le Roi,lepremier rideau tiré.—Le choix fait par Bachelier d'une favorite sansambition et sans cupidité.—Le Roi souffrant du peu de beauté de samaîtresse.—Les tribulations de madame de Mailly avec son père et sonmari.—L'inconstance du Roi.—Sa maladie de l'hiver 1738.—MadameAmelot, la jolie bourgeoise du Marais.—Les immunités et lesdistinctions de la favorite.—Les quarante louis des premiersrendez-vous.—Les chemises trouées et la misère de madame de Maillyaprès la disgrâce de Chauvelin.—Mademoiselle de Charolais et madamed'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.—Humeursde la favorite.—Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?
Bachelier[123], le valet de chambre du Roi, était un gros et importantpersonnage. Épanoui dans l'égoïsme d'un vieux garçon bien portant,maintenu en belle humeur par ses cinquante mille livres de rente, par sajolie propriété de la Celle honorée de la visite de Louis XV, parl'amour d'une très-agréable personne, mademoiselle la Traverse, lafille de Baron, renfermé dans la société de deux ou trois gensd'esprit, battant le pavé et le monde de Paris et lui en apportant lesnouvelles pour l'amusement du maître[124], Bachelier était peut-êtrel'homme le plus solide en place auprès de ce Roi, élevé par le Cardinaldans l'éloignement et la défiance de tout ce qu'il y avait de grand à lacour, et si bien disposé par son caractère et son éducation auxinfluences basses et familières de la domesticité. Et le valet dechambre du Roi avait encore eu la chance de trouver pour être sonsecond, un autre lui-même, un sous-valet qu'il avait fait recevoirgarçon bleu de la chambre, et qui, le remplaçant pendant ses courtesabsences, n'entretenait le Roi que du dévouement de Bachelier; puis, sonservice fait et son rôle joué en conscience, se remettait aux ordres duseigneur de la Celle.
Par là-dessus, Bachelier parlait peu, avait l'air de penserprofondément, s'était fait un peu géographe, et politique assezsuffisamment, pour fournir à la conversation du Roi. Mais Bachelieravait surtout le flair des influences, l'évent des crédits en baisse, lefacile détachement des individus, avec la science des manœuvres doubleset des ménagements d'avenir, qui, après lui avoir fait abandonnerChauvelin pour se livrer au Cardinal, lui fera conserver sous main desrelations avec le chancelier exilé à Bourges. Il disait bien haut qu'ilne voulait jamais se remarier, de manière à écarter tout soupçon d'unegrandeur future à la façon des valets de chambre Beringhen etFouquet-Varenne, et jouait le bonhomme au naturel et sans enflure. Nemettant à sa façon d'être ni hauteur, ni importance, mais usant desouplesse et de rondeur, caressant les espérances de tous, ayant unsourire pour les plans de Belle-Isle, trouvant une larme pour leschagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, cevrai souverain des petits appartements[125], le seul courtisan peut-êtreen lequel Louis XV eût confiance, ne semblait tenir à autre chose à lacour qu'à l'amitié de son maître qu'à peine éveillé, et lepremierrideau tiré[126], il était seul à entretenir. On entendait Bachelierparler uniquement de son désir du bien de tous; il n'avait à la boucheque des paroles d'honnête homme, presque decitoyen, ne semblant viserqu'à réconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les préjugés avecson service.
C'était sous ce jour que se montrait et se donnait à voir Bachelier;mais au fond ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait encore plus vivementque ne le voulait toute la cour, c'était une intrigue réglée, c'étaitune maîtresse de sa main dans le lit du Roi, une maîtresse convenablepar son rang, mais une créature sans beauté, sans ambition, une femmecapable d'une passion désintéressée pour le Roi, et d'une reconnaissancesans révolte pour les ouvriers de son élévation.
Et en novembre 1737, lorsque la déclaration de madame de Mailly, commemaîtresse déclarée, était attendue par une affluence de monde, comme onn'en avait jamais vu à Fontainebleau depuis Louis XIV, Bachelier[127]s'unissait peut-être au cardinal de Fleury pour empêcher cetteélévation.
* * * * *
Madame de Mailly n'était vraiment point heureuse en son rôle et en saposition de favorite. Louis XV lui faisait ressentir les humiliations deson amour-propre d'amant, lorsqu'il entendait les étrangers, la cour,les amis aussi bien que les ennemis de sa maîtresse, le mari même à quiil avait pris sa femme s'étonner de cet attachement pour cette femmesans jeunesse et inférieure à mille autres beautés de Versailles. Lâcheet honteux devant le refrain général, presque public, qui chaque jourgrandissait, courait dans les chansons, se glissait même dans lescauseries des courtisans et le forçait à crier une nuit par une cheminéeà Flavacourt: «Te tairas-tu»[129]! le Roi, à chaque blessure à savanité, se vengeait sur sa maîtresse par quelque dureté, par quelqueméchant et blessant compliment à l'endroit de sa beauté absente[130].
Puis pour ce Roitatillon, curieux de petites affaires et entrant dansles détails de parenté, de ménage, d'argent de ceux qui l'approchaient,les désagréments que madame de Mailly essuyait de sa famille et dont ilsubissait le contre-coup, étaient une raison et un prétexte à desreproches et à des grogneries. Le marquis de Nesle dont les procèsinterminables étaient la conversation de Paris, très-indifférent auscandale et parfaitement insolent dans la ruine, lançait dans le publicun mémoire où, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul,il parlait avec une hauteur magnifique de sonmisérable procès avecses misérables créanciers[131]. Madame de Mailly tentait de fairequelques remontrances à son père, mais ses sermons étaient malaccueillis par le marquis de Nesle qui traitait sa fille de g…, etcontinuait à écrire de hautaines lettres où il menaçait tout le monde dela judicature de ses vengeances[132]. De là mille tracas pour le Roi quin'avait pas l'esprit d'éloigner sans bruit le marquis, et de fairearranger ses affaires par quelqu'un de compétent. Ce n'était pas là, ilest vrai, l'affaire du Cardinal qui voulait une lettre de cachet, unacte de publicité qui fît dire: «Voilà le précepteur plus maître quejamais du petit garçon, il fait fouetter le père de sa maîtresse.» Lesfilles du marquis de Nesle allaient en vain demander publiquement auCardinal la grâce de leur père[133]; il était obligé de partir pourCaen, le lieu de son exil[134]. L'original et superbe marquis ruiné yfaisait même une façon d'entrée, flanqué de mademoiselle de Seine samaîtresse et de quatre pages qui étaient tout son domestique. Et quandles affaires du père commençaient à laisser tranquille le Roi, venaitle tour du mari qui se faisait arrêter comme franc-maçon[135].
Enfin le Roi se trouvait en ces années en une veine volage, en unehumeur papillonne; il n'avait pas que le besoin amoureux d'unemaîtresse, il avait la tentation et l'appétit de toutes les femmes et detoutes les sortes de femmes[136]. Il était le jeune et bel infidèle qui,dans les romans du temps, toujours inassouvi et curieux, se donne àtoutes les occasions, à toutes les rencontres, à tous les hasards. Cetempérament ardent, mais cependant si longtemps constant, en cette viede soupers inaugurée dans les petits cabinets, était amené à cherchermoins les satisfactions de l'amour que le prurit du plaisir. Chez LouisXV prenait naissance le libertin, lepolisson, ainsi que l'avaitappelé cette nymphe du bal de l'Opéra, un peu trop vivement pressée parle Roi sous le masque[137]. Et madame de Mailly avait tous les jours àcraindre de se voir abandonner pour une passion, un caprice, unepassade.
Presque au moment où madame de Mailly était pour ainsi dire reconnuecomme maîtresse déclarée, on parlait de débauches obscures, defillettes amenées par Bachelier au Roi. Bientôt même Paris s'entretenaitd'une galanterie[138] que Sa Majesté avait attrapée avec la fille d'unboucher de Versailles ou de Poissy. La chose même était assez sérieusepour que les chirurgiens remplaçassent auprès du Roi les médecins et queLouis XV eût un certain nombre d'entrevues avec la Peyronie[139]. Et lejeune souverain se trouvait un moment, dans le mois de janvier de 1738,en un tel état d'affaissement et de langueur que la question de laRégence commençait à s'agiter tout bas entre les courtisans dans lescoins des appartements de Versailles[140].
Louis XV rétabli et guéri pour quelque temps de l'amour des fillettes,une amie intime de madame de Mailly, madame de Beuvron, «ingrate àl'égard de la favorite comme Lucifer», était au moment de lui enlever leRoi.
Madame de Beuvron reléguée au vieux sérail, c'était aussitôt madameAmelot, la femme du tout nouveau ministre, et nommée par les joliesfemmes bourgeoises de Paris. Dans deux ou trois soupers faits dans lespetits appartements, elle enchantait le Roi par une timidité égale à lasienne. Pendant plusieurs jours le Roi n'était occupé que de la timidebourgeoise. Madame Amelot avait l'honneur de faire attendre pendant ungrand quart d'heure, pour une promenade en calèche, Louis XV que l'onentendait dire: «Allons la prendre chez elle!» et il restait encore unquart d'heure à sa porte de faction avec toute sa suite. La cour voyaitdéjà la femme du ministre maîtresse déclarée, et madame de Mailly,horriblement malheureuse et très-jalouse, faisait répandre que madameAmelot était une beauté du Marais dont Sa Majesté se moquait comme deson apothicaire Imbert, que, par plaisanterie, il avait emmené à lachasse jusqu'à ce qu'il s'y fût cassé les reins. Mais la bourgeoise duMarais, désireuse du maintien de son mari au ministère, se refusaitd'entrer en lutte avec la grande dame, lui faisant humblement la cour,et sollicitant son intérêt et sa protection[141].
Torturée de jalousie, madame de Mailly en tourmentait et persécutaitsans cesse le Roi. Le soupçonnait-elle d'avoir reçu une impression d'unefemme? Elle ne lui laissait de repos qu'après avoir obtenu de lui un motdésobligeant sur sa figure, sur sa toilette[142]. Elle guettait le Roipartout, usait sa vie sur ses traces, montait la garde autour descabinets pour qu'aucune femme n'y soupât avec le Roi sans qu'elle y fût,si occupée à cet espionnage, si absorbée dans cette poursuite du Roiqu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine.
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Malgré tout, et en dépit des mépris, des rebuffades et des infidélitésde Louis XV, madame de Mailly se promenait avec l'attelage de chevauxtigrés tout nouvellement achetés par le Roi, elle était toujours dans lagondole royale quand les autres dames allaient en calèche, elle était encarnaval de toutes les parties de bal de l'Opéra dans la petite sociétéde pèlerins et de pèlerines ou de chauve-souris que menait Louis XV,elle était la femme qui, au retour des chasses, offrait le pied du cerfau Roi à sa fenêtre[143]. Au feu de la ville son pliant était le plusrapproché du Roi, aux soupers elle était toujours à côté de Louis XV, ets'il y avait des princesses du sang, elle occupait la seconde place àdroite; au jeu, la table où elle jouait n'était séparée de la table duRoi que par la cheminée, à la messe la seconde travée à droite de laChapelle était gardée pour elle[144]. Elle était la seule dame de lacour fournie de bougie aux voyages de Marly; et à sa toilette assistaitpresque tous les jours l'ambassadeur d'Espagne. Madame de Maillyjouissait donc de toutes les immunités et de toutes les distinctions quidésignent au public une favorite, mais une favorite qui n'avait pas «unécu dans sa poche».
Le marquis d'Argenson raconte avec une certaine autorité qu'au bout dedeux entrevues avec Louis XV, madame de Mailly avait parlé au Roi de samisère qui était en effet fort grande. Le Roi de lui donner libéralementles quarante louis qu'il avait sur lui[145]. Puis une seconde libéralitéune autre fois. Mais à la troisième sollicitation, le Roi, ainsi qu'unpage qui aurait craint d'être grondé par son gouverneur, représentait àsa maîtresse qu'il n'avait que l'argent de sa cassette, qu'il y avaitdessus beaucoup de charges à payer, qu'elle n'y suffisait même pas… Etles deux amants se lamentaient: madame de Mailly sur les exigences deses créanciers, le Roi sur le peu d'argent dont le Cardinal lui laissaitla disposition.
Le garde des sceaux, Chauvelin, qui avait trempé avec Bachelier dansl'intrigue qui avait amené madame de Mailly dans le lit du Roi, et quiavait les mêmes intérêts que le valet de chambre à conserver et àmaintenir la maîtresse dans une étroite dépendance, faisait alors direau Roi qu'il y avait un moyen très-simple d'arranger cela et de fourniraux dépenses de la maîtresse sans que le Cardinal le sût; il s'offrait àsolder les rendez-vous sur les fonds secrets du ministère des affairesétrangères, et l'on était tout étonné de voir un jour madame de Maillydans une élégante chaise qui était du même vernis que les cabinets duRoi[146].
Mais le payement des rendez-vous du Roi par le ministère des affairesétrangères ne durait guère. Au mois de février 1737, Chauvelin étaitrenversé et le cardinal de Fleury, en haine des sympathies de madame deMailly pour le ministre disgracié, gênait et contrariait les très-rareslibéralités du jeune et avare Bourbon, si bien que madame de Mailly,perdant cinq écus au quadrille, ne pouvait les payer. Et ses amiss'entretenaient de ses chemises élimées et trouées[147], de la tenue depauvresse de sa femme de chambre, et plaignaient du fond de leur cœurcette maîtresse de Roi moins payée que la maîtresse d'un sous-fermier.
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Dans cette détresse et ce dénuement la malheureuse femme avait encore letourment des mauvais conseils, des tentations, des mirages de grandeurset de richesses avec lesquels deux femmes troublaient sa faiblecervelle.
Grâce à sa maison de Madrid, qui communiquait avec la Muette par depetites allées fermées par des barrières pendant le jour, et qui avaitpermis à madame de Mailly de rejoindre, sans qu'on le sût, le Roi quandil couchait hors de Versailles, mademoiselle de Charolais était entréedans l'intimité du Roi, effarouché jusqu'à ces derniers temps par seshardiesses et ses inconvenances princières. En cette heure de faveur,poussée par son amant Vauréal, évêque de Rennes[148], et qui visait lasuccession de Fleury, Mademoiselle songeait à gouverner le Roi par samaîtresse[149]. Elle s'adjoignait dans cette entreprise la maréchaled'Estrées qui avait fait à ses côtés le métier d'entremetteuse en secondet lui apportait les conseils et l'expérience de son amant, le cardinalde Rohan. Et ces deux femmes, manœuvrées dans la coulisse par ces deuxgrands personnages ecclésiastiques, chauffaient l'ambition de madame deMailly, l'excitaient à devenir maîtresse déclarée, à se faire créerduchesse, à exiger l'octroi de grands biens, et même la maréchaled'Estrées, exploitant habilement le goût que la maîtresse avait de sapropriété de Bagatelle, lui proposait de la lui vendre pour prendre surelle la puissance et l'autorité d'un créancier.
Les deux femmes cherchaient à la détacher de Bachelier en lui disantqu'il lui barrerait toujours les grandeurs pour la garder plusdépendante de lui, qu'il voulait la réduire aux honneurs du mouchoir.Elles lui répétaient les propos qu'il tenait sur son compte. Oui, sansdoute, il voulait la tirer de la pauvreté, peut-être lui procurer unepetite aisance. Mais n'avait-il pas déclaré qu'il ne souffrirait jamais,à Dieu ne plaise, qu'on renouvelât les scandales de l'autre règne, qu'onn'intronisât à la cour une maîtresse régnante et qu'un jour des bâtardsadultérins prissent la place des princes du sang et s'emparassent detoutes les dignités de l'État?
Le complot cependant s'ébruitait; on détachait alors près de lamaréchale d'Estrées un abbé, ancien amant ou ancien confident, qui lafaisait causer, lui montrant le danger de s'engager trop à fond dans uneintrigue qui pourrait la priver des bienfaits de Sa Majesté. Madame deMailly, elle de son côté, s'apercevait du mécontentement du Roi, serepentait, jurait qu'elle ne le ferait plus.
Après qu'on eut bien causé de la disgrâce et même de l'exil de laprincesse de Charolais[150], le Roi, qui s'ennuyait à Versailles,revenait dîner à Madrid chez mademoiselle de Charolais et passerl'après-midi à Bagatelle chez madame d'Estrées, et les deux femmesrecommençaient à parler à l'imagination de la maîtresse. Quoique presqueindifférente à sa pauvreté, et ne voulant entendre aucune propositionvenant d'un homme d'affaire, et toute défendue qu'elle était «par unpetit sens fort droit contre sa tête de linotte[151]», madame de Mailly,sous le tiraillement des mauvaises suggestions, et dans ce perpétuelrappel de l'injustice de son sort, ne pouvait se défendre d'accèsd'humeur où elle maltraitait le Roi de la colère ou du mépris de sesparoles.
Dans ces mauvaises heures, gare au Roi! madame de Mailly ne le ménagepas, et les courtisans sont dans l'étonnement de l'affolement rageur quis'empare tout à coup de la douce créature, et qui au jeu, où elle estpresque toujours malheureuse, lui met à la bouche quand Louis XV luimarque le chagrin qu'il éprouve de sa perte:Ce n'est pas étonnant,vous êtes là!
Mais où l'humeur de la maîtresse éclate et se répand en coups de boutoirqui, donnés au Cardinal, vont droit au Roi, c'est dans les soupers deLucienne chez mademoiselle de Clermont. Dans ces soupers fouettés deChampagne jusqu'à l'aube, où le Cardinal est bafoué, honni, vilipendé,où, selon une expression du temps «on le tient par les pieds et par latête tout le temps qu'on boit et qu'on mange,» où les convives semoquent tour à tour de ses amours séniles[152], de son radotage, de safoire perpétuelle, madame de Mailly est la plus âpre à mordre après levieux prêtre, et madame de Mailly est la femme qui ramène, comme unrefrain sans pitié, après chaque coup de dent donné au premier ministre,cette apostrophe au Roi: «Quand vous déferez-vous de votre vieuxprécepteur[153]?»
V
Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.—Son plan dès lecouvent de gouverner le Roi et la France.—Le besoin qu'avait madame deMailly d'une confidente de son sang à Versailles.—Installation demademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.—Sa laideur.—Son caractèrefolâtre et audacieux.—Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de sonamour pour sa sœur.—Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. deVintimille, neveu de l'archevêque.—Célébration du mariage enseptembre.—Le Roi donne la chemise au marié.—Les complaisances demadame de Mailly.—Madame de Vintimille faisant abandonner à sa sœur lasociété de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société dela comtesse de Toulouse.
Il y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et laretraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'idées austères outendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sapetite tête des ambitions énormes, non l'aspiration vague et impatiente,mais le projet délibéré et le plan réfléchi du plus audacieux rêve. Sonimagination montait sans peur au rôle de souveraine de France, etmachinait à froid la retraite de Fleury, le renversement du ministère,l'asservissement du cœur du Roi et l'asservissement de la cour[154]. Oneût dit que tout ce que l'expérience apporte de sécheresse, tout ce quel'usage de l'humanité, tout ce que le frottement, l'exemple et la viedonnent de désillusions, avaient vieilli et mûri l'esprit, endurci etaffermi le cœur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Félicitéde Nesle qui déjà peut-être faisait entrer dans les plans de sonélévation le renvoi de sa sœur, madame de Mailly. C'était comme uneprescience, comme une divination machiavélique, qui l'avait éclairée surle chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchaitpresque, et vers lesquelles sa jeune pensée s'avançait dans untâtonnement. Toutes ses espérances reposaient sur une étude ou plutôtsur une présomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait etdevinait, sur les ouï-dire et les bruits d'un couvent, la physionomie,la personnalité, les habitudes, la volonté sans force, le caractère pliéaux dominations, les dégoûts, les lassitudes et les faiblesses.
Et elle étonnait une confidente de son âge, confondue et presqueconvaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait: «J'iraià la cour auprès de ma sœur Mailly; le Roi me verra; le Roi me prendraen amitié, et je gouvernerai ma sœur, le Roi, la France etl'Europe[155].» En même temps elle annonçait les faciles victoiresqu'elle remporterait du premier coup sur le Roi[156], par lestaquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, parun règne de jalousie, de secousses, de scènes, de brusqueries, deretours, en un mot, par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seulefait durable le gouvernement de l'amour.
Elle ne se faisait pas illusion sur sa beauté, dont il y avait—elle lesavait—bien peu de chose à faire, mais elle comptait sur la vivacité deson esprit, plus personnel, plus original que l'esprit de sa sœur[157],sur l'entrain de son humeur et de ses idées, sur l'influence croissanteque toute nature supérieure et remuante impose, dans le commerce de lavie, à la timidité et à la paresse de l'être qui lui est associé. Et lavoilà écrivant tous les jours à sa sœur, la sollicitant de l'appelerauprès d'elle, invoquant ses bontés, parlant à ses tendresses avec lescaresses et les enfantillages d'une petite sœur gâtée, intéressant déjàpeut-être, par-dessus l'épaule de madame de Mailly, le Roi à ces jolieseffusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madamede Mailly ne résistait point longtemps, et la jeune personne sautait ducouvent à Versailles[158].
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Madame de Mailly se trouvait avoir besoin dans le moment d'undévouement, d'une affection, d'un conseil. Dans l'éclat et l'affiche desa liaison longtemps cachée, elle était pleine d'inquiétude, ne comptantque bien peu sur le courage du Roi pour la défendre, pour la soutenircontre la plus légère attaque du Cardinal. La favorite était en outreopprimée, anéantie, pour ainsi dire, sous la protection de son écrasanteamie, mademoiselle de Charolais, qu'elle n'aimait point, qu'ellecraignait, et avec laquelle elle ne s'épanchait pas, malgré lesapparences d'une intimité complète. Le seul véritable ami qu'elle eutpeut-être à la cour, le valet de chambre Bachelier, lui avait donné leconseil de «ne se fier à personne», et elle suivait ce conseil. Maiscette femme sans résolution personnelle, sans volonté, sansconcentration, demandait le soulagement, dans l'ouverture de son cœur,de pouvoir parler à quelqu'un, de pouvoir consulter quelqu'un, appelaiten un mot une confidente de son sang. Or, mademoiselle de Vintimilleavait été de tout temps la sœur préférée de Madame de Mailly[159]. Etdans ces dernières années, où madame de Mailly s'était brouillée avec laduchesse de Mazarin[160], qui avait employé pour lui arracher le secretde sa liaison avec Louis XV l'artifice, les menaces et les mauvaistraitements, l'amitié de la maîtresse du Roi s'était encore accrue pourcelle de toutes les demoiselles de Nesle, dont l'indépendance, dansl'extrême pauvreté de la famille, avait affecté le plus de hauteur àl'égard de la duchesse[161].
Mademoiselle de Vintimille, sortie du couvent, se donna toute à son rôlede complaisante, de confidente de sa sœur; elle ne la quittait pas uninstant, ne faisait aucune visite qu'avec elle, vivait dans la plusgrande retraite au milieu de la cour. Ce don de sa personne, cesacrifice de toutes les heures de sa vie, mettaient à tout moment surles lèvres de la reconnaissante madame de Mailly le nom de sa sœurFélicité, avec toutes sortes de louanges passionnées, émues, si bien quele Roi eut la curiosité de connaître cette créature si dévouée qu'iljugeait déjà une femme d'esprit à travers les conversations de sa sœurqu'il avait appris à ne regarder guère que «comme un écho». Louis XVvoulut admettre la sœur de madame de Mailly dans sa société.
Toutefois l'installation de mademoiselle de Nesle n'avait pas étédéfinitive en décembre 1738, elle faisait encore de temps en temps desséjours à son couvent, et elle n'avait eu que de bien rares occasions dese rencontrer avec le Roi, peut-être une fois chez Mademoiselle,peut-être une autre fois chez la comtesse de Toulouse à une revanche aucavagnole entre madame d'Antin et madame de Mailly, où le Roi, prévenuque mademoiselle de Nesle devait venir, donnait l'ordre de l'avertir etla faisait asseoir. Ce n'était qu'au mois de mai 1739 qu'elle quittaitson couvent pour n'y plus rentrer, pour demeurer avec madame de Maillyjusqu'au jour où elle serait mariée. Et elle n'était présentée que le 8juin au Roi avec lequel elle soupait pour la première fois.
Mademoiselle de Nesle devant faire partie du voyage de Compiègne,Mademoiselle s'empressait d'offrir un appartement à l'invitée du Roi,mais il ne convenait pas à la hautaine personne d'être sous laprotection de qui que ce soit, et mademoiselle de Nesle refusait cetappartement, disant à sa sœur: «que puisque le Roi désirait qu'elle eûtl'honneur de le suivre, il aurait la bonté de pourvoir à son logement.»Cette requête, s'adressant directement à la personne du Roi, plaisait àLouis XV[162].
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Les courtisans qui voyaient mademoiselle de Nesle, ne trouvaient guèreen elle l'étoffe ni l'avenir d'une maîtresse. Ce qui leur sautait auxyeux, c'était un long cou mal attaché aux épaules, une taille hommasse,une démarche virile, une peau brune, un ensemble de traits assezsemblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec et presque dur,et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bonté, ni cette tendresse depassion[163].
Aussitôt entrée à la cour, la jeune sœur de madame de Mailly mettait enjeu tous les ressorts d'un caractère folâtre, audacieux, et comme animéd'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la premièresurprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvellepour un prince jusque-là entouré de soumissions. Elle s'exposait à sesdésirs avec l'apparente naïveté et la liberté coquette d'une autreCharolais, mais avec plus de suite, une continuité plus hardie, unemalice plus épigrammatique, et où le Roi se plaisait à reconnaître lesqualités de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas à serendre si agréable, si nécessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus sepasser d'elle[164], et qu'il ne semblait plus goûter la conversation etla société que dans la compagnie de cette amusante enfant répandant lagaieté autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce goût et luidonnait la solidité d'une habitude, en ne laissant point le Roi àlui-même, en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, pardes inventions de plaisirs, des boutades de pensées, par le tourbillond'activité et d'imagination qui était sa nature avant d'être son rôle.
Mademoiselle de Nesle était bientôt de toutes les chasses et de tous lessoupers de Louis XV, et au mois d'octobre, au voyage de Fontainebleau,elle était installée dans l'appartement des Villars. Madame de Mailly,qui s'apercevait que le Roi commençait à choisir, pour ses séjours dansses petits châteaux, les semaines où elle était retenue pour son serviceprès de la Reine[165], ne se sentait plus avoir que les restes destendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des méchancetés quiallaient un jour jusqu'à lui couper sa tapisserie, des comparaisons àl'avantage de sa sœur[166], des brouilleries, tous les contre-coups del'infidélité du Roi préparaient lentement madame de Mailly à laconfession qui lui arrachait toute illusion: le Roi lui avouait «aimersa sœur autant qu'elle».
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Cependant l'intérêt connu que Louis XV portait à la jeune femme et laprotection royale que cet intérêt promettait dans l'avenir au mari,faisaient rechercher la main de mademoiselle de Nesle en dépit de salaideur. Dès le mois de juillet 1739, au voyage de Compiègne, il avaitété question d'une alliance de Félicité de Nesle avec le comte d'Eu,alliance en faveur de laquelle le Roi aurait assuré le rang deslégitimés à la postérité[167]. On parlait d'un second mariage quimanquait parce que le maréchal de Noailles s'était blessé de ce qu'on nes'était pas adressé à lui, et aussi un peu par la répugnance du Cardinalà laisser pénétrer dans la faveur intime du maître une si puissantefamille[168]. Enfin Mademoiselle, qui apparaît comme l'entremetteuse dumariage de la sœur de madame de Mailly, décidait l'archevêque de Parisvoulant être cardinal à demander sa main pour son petit-neveu, M. duLuc, qui devait prendre en se mariant le nom de Vintimille[169].
Le 14 septembre 1739, le soir à Marly, madame de Mailly faisait part dumariage à ses amis, annonçait que le Roi accordait 200,000 livresd'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de laDauphine, une pension de 6,000 en attendant, et en outre un logement àVersailles dans l'aile qu'on appelait autrefoisla rue de Noailles.
Le mariage et le dîner avaient lieu le dimanche 27 à l'archevêché. De làles mariés se rendaient à Madrid chez Mademoiselle, où ils soupaient.
Le Roi, venu tout exprès de la Muette pour le coucher, faisaitl'honneur au marié de lui donner la chemise, honneur que Louis XVn'avait fait encore à personne au monde[170]. Et Soulavie, qui faitremonter la liaison du Roi avec mademoiselle de Nesle au mois de juin1739, donne à entendre, mais sans appuyer son dire sur aucune autorité,que le Roi prenait la place du mari[171] qui allait coucher dans le litdu Roi à la Muette.
Le lendemain, le Roi assistait encore à la toilette de la mariée quiavait lieu à Madrid[172].
Trois mois après ce mariage, au jour de l'an de l'année 1740, le Roi,qui avait reçu de madame de Mailly deux magnifiques et singuliers pots àoille de porcelaine de Saxe, ne donnait d'étrennes qu'à une seule femmede la cour, à madame de Vintimille[173].
Ce fut sans doute une honteuse complaisance[174] que cette patience etce partage par madame de Mailly des amours infidèles de Louis XV, etelle donna l'éclatant exemple des plus humbles lâchetés et desaccommodements les plus bas en demeurant là où elle était réduite à toutservir pour ne rien gêner; malheureuse! qui, baissant la tête sous lesdures paroles et dévorant l'injure d'être tolérée, ramassait du cœur duRoi ce que lui en jetait sa sœur. Et cependant il suffira d'un mot pourla faire plaindre dans sa honte, elle aimait.
Toutefois cette soumission ne se fit pas en un jour et sans lutte.Toutes ces années on assiste au déchirement de ce cœur, à travers cesbrusqueries, ces bouderies, ces caprices, ces exigences, ces entêtementsenfantins qui sont les petites et déraisonnables vengeances de la faibleet aimante femme contre l'homme qui ne l'aime plus. Désireuse de jouer,madame de Mailly ne jouait pas pour empêcher le Roi de jouer. Habilléeet toute prête, elle se refusait de suivre le Roi en traîneau, oufeignait de se trouver mal de la vitesse avec laquelle le Roi lamenait. Un jour que le Roi avait commencé à souper à Choisi avantqu'elle fût descendue, rien ne pouvait la décider à se mettre à table,et elle soupait sur une servante dans une autre pièce. Ou bien, enragéede sa malechance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et envoyaitacheter un cavagnole à Paris pour jouer sans le Roi[175]. Et aux coupsde tête succédaient les impatiences. Le Roi tardait-il à lui répondre,elle lui jetait cette phrase: «Si une femme était si longtemps àaccoucher, elle mourrait en travail[176].»
On sent en cette pauvre de Mailly, presque tout le temps de sa tristefaveur, le trouble de cervelle et comme l'affolement des amours amèreset maudites. Et cependant le Roi était-il enrhumé, c'était madame deMailly qui lui préparait elle-même un bouillon de navet infaillible; leRoi avait-il le dégoût de sa robe de chambre, c'était encore elle quicourait aussitôt à Paris, achetait une étoffe charmante, faisaittravailler toute la nuit et étonnait le Roi à son lever le lendemain parcette toute neuve robe de chambre posée sur la toilette[177].
En présence de ce cœur brisé qui ne lui en voulait pas et semblaittoujours l'aimer, devant cette résignation qui n'avait que la révolte dela mauvaise humeur, devant peut-être la supplication de n'être pointchassée, madame de Vintimille, qui s'était préparée pour une lutte àoutrance, changeait de plan. Maîtresse absolue de l'esprit du Roi, ellene craignait point de laisser sa sœur auprès de lui. Toutes sesprécautions se bornaient à écarter de madame de Mailly les personnes quipouvaient la mener et disposer de ses résolutions. Mademoiselle deCharolais, qui avait fait de la volonté de madame de Mailly uninstrument à ses ordres, était éloignée des soupers[178] ainsi que sasœur mademoiselle de Clermont[179]; ses exigences, sa pression sur leRoi pour faire arriver son amant Vauréal au ministère des affairesétrangères servaient d'occasion à madame de Vintimille, de prétexte auRoi, pour la mettre en pleine disgrâce. Ce débarras fait, madame deVintimille tournait les amitiés de madame de Mailly vers la comtesse deToulouse, vers les Noailles, dont elle connaissait l'ambition, mais dontelle savait aussi l'attachement et la constance.
VI
Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur larecommandation de madame de Vintimille.—La mort du duc de laTrémoille.—Le duc de Luxembourg porté par les deux sœurs.—Menaces deretraite du cardinal.—Lettre dictée à madame de Mailly par madame deVintimille.—Fleury, le neveu du cardinal, nommé premier gentilhomme dela Chambre.—Les protégés des deux sœurs.—Le maréchal deBelle-Isle.—La fraternité du duc et du chevalier.—Les projets dedémembrement de l'Empire de Marie-Thérèse.—Louis XV entraîné à laguerre par les favorites.—Belle-Isle nommé ministre extraordinaire etplénipotentiaire à la diète de Francfort.—Le cardinal forcé de fairemarcher Maillebois en Bohême.—Chauvelin.—Son passé mondain etgalant.—Sesmanières de fripon.—Il est exilé à Bourges.—Son pouvoirocculte sur les évènements politiques.—Il est à la tête du parti deshonnêtes gens.
Au commencement du mois de mai 1741, la cour eut l'occasion dans deuxcirconstances importantes de s'apercevoir de l'influence que madame deVintimille prenait, en sa grossesse, sur la volonté du Roi[180].
Le premier duc de Gramont mort, le comte de Gramont, qui faisaitprofession ouverte d'être ami des deux sœurs, leur demandait des'employer pour qu'il héritât des charges de son frère. Madame deVintimille faisait recommander si chaudement l'ami de la famille parmadame de Mailly au Roi, que Louis XV choisissait spontanément et de sonpropre mouvement, sur la liste présentée par le Cardinal, le comte deGramont pour le gouvernement du Béarn et de la Navarre et lecommandement du régiment des Gardes[181]. Jusque-là, cette liste n'étaitqu'un acte de déférence de la part de l'Éminence qui savait que le Roine désignait pour la place que celui qu'il se réservait de lui indiquernominalement. Et dans cette nomination enlevée pour la première fois auCardinal, madame de Vintimille obéissait moins à une prédilectionparticulière pour le comte de Gramont qu'à l'envie d'accoutumer Louis XVà gouverner, à être le maître, à faire le roi.
Dans le courant du même mois, une autre mort affirmait encore plusostensiblement le pouvoir secret de madame de Vintimille sur lesdéterminations du Roi. Le 23, le duc de la Trémoille[182] venait àmourir de la petite vérole, laissant un fils âgé de quatre ans. Le Roine voulait pas donner la charge de premier gentilhomme à un enfant, et,porté pour M. de Luxembourg, un de ses familiers préférés, n'osait faireprévaloir son désir. Pendant ce temps, la duchesse de la Trémoillesollicitait la charge pour son fils, les Bouillon pour le petit princede Tarente, tandis que le Cardinal qui l'ambitionnait pour son neveu, etqui savait que les deux sœurs y poussaient le duc de Luxembourg[183],n'osait la demander de peur d'un échec et d'un nouveau triomphe demadame de Vintimille.
Dans cette perplexité l'Éminence restait à Issy, inactive et sansdévoiler sa pensée. Maurepas, qui déjà, à propos de la nomination ducomte de Gramont, avait traité publiquement avec le dernier mépris lesdeux sœurs, et le contrôleur qui, plus avisé, s'était contenté de direau Cardinal tout ce qui pouvait l'irriter, venaient le trouver dans saretraite. Ils lui représentaient que cette occasion était décisive, que,s'il n'obtenait pas cette charge pour son neveu, son crédit était ruinéà ne jamais se relever, qu'il fallait tout employer, prières, menaces…À la suite de cette visite, le Cardinal écrivait une lettre au Roi, unchef-d'œuvre d'hypocrisie, où l'homme d'Église faisant valoir, du mieuxqu'il pouvait, les plus mauvaises raisons qu'il avait trouvées en faveurdu petit la Trémoille, suppliait Sa Majesté de ne pas donner à sonpréjudice la charge à son neveu déjà comblé des bontés du Roi[184]. LeRoi, qui était à Rambouillet, frappé du manque de sincérité du Cardinal,ne répondait pas.
Le soir, à son retour à Versailles, Louis XV trouvait une seconde lettrede Fleury, une très-longue lettre, dont la lecture le plongeait dans unemauvaise humeur qui s'échappait en bouffées de colère pendant le souper.Avant le souper, les courtisans avaient déjà remarqué la sérieuse etchagrine figure que le Roi avait dans sa visite à la Reine, l'oubliqu'il avait fait de donner sa main à baiser à Mesdames comme il enavait l'habitude. Resté seul avec madame de Mailly, Louis XV lui lisaitla lettre du Cardinal. L'Éminence ne parlait plus au Roi de la charge depremier gentilhomme de la chambre, elle s'étendait sur son âge, sur sesinfirmités qui ne lui permettaient pas de continuer son service, seplaignait de ce que son esprit n'était pas toujours présent le soir,enfin terminait sa lettre en demandant la permission de se retirer. LeRoi, qui perçait le jeu du Cardinal, se répandait en paroles pleinesd'emportement, s'écriant qu'il voyait bien qu'il s'était trompé dansl'idée qu'il avait eue de l'attachement du Cardinal pour sa personne,qu'il ne songeait qu'à conserver l'autorité, qu'il jugeait qu'on nepouvait se passer de lui, qu'il profitait de ce besoin pour arrachercette place, mais il était bien décidé à laisser le Cardinal se retireret il ne ferait point son neveu premier gentilhomme de la Chambre. Et leRoi répétait à tout moment: «Je croyais qu'il m'aimait, qu'il était sansintérêt et sans ambition, qu'il ne faisait cas de son crédit que parrapport au bien de mon service.»
À toutes ces plaintes pleines d'amertume, à toutes ces paroles de colèrequi demandaient un conseil, madame de Mailly ne répondait rien. Prise àl'improviste, la timide et indécise créature ne savait quel partiappuyer, quelle détermination encourager, quelle résolution prendre.Elle restait muette, tout effrayée au fond que la retraite du Cardinaln'entraînât sa disgrâce. Aussi à minuit, dès que le Roi la quittait,courait-elle chez sa sœur. La Vintimille l'écoutait, et aussitôt luidisait:[185]
—Écrivez au Roi tout à l'heure, et demandez-lui en grâce de donner lacharge à M. de Fleury.
—Je suis trop troublée pour pouvoir faire une lettre, laissaitéchapper madame de Mailly.
—Prenez votre écritoire, je dicterai, reprenait la Vintimille.
Et la Vintimille dictait à sa sœur une lettre, où elle demandait avecinstance au Roi de ne plus songer à M. de Luxembourg et de toutsacrifier pour retenir le Cardinal qui était utile et nécessaire dansles circonstances présentes. Cela dit, madame de Vintimille ajoutait quesi cependant le parti du Cardinal était pris irrévocablement, il nefallait pas que le Roi s'en désespérât, mais qu'il devait se figurerêtre au moment où il le perdrait par la mort, et songer aux hommes lesplus dignes de sa confiance. Alors la sœur de madame de Mailly préparaitd'avance le renversement du ministère, passait en revue les ministres.Le Contrôleur, un semblant d'honnête homme, mais dur, mais haï, maisborné et tout au plus propre au maniement des finances. Le Maurepas, unesprit, des talents, mais d'une indiscrétion si outrée, qu'on ne pouvaitrien lui confier. L'Amelot, le Breteuil, le Saint-Florentin, des gens simédiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on parlât d'eux; ilfallait donc chercher hors du ministère… Cette lettre, dont le Roidevinait facilement l'inspiratrice, lui rendait la tranquillité del'esprit et le laissait reconnaissant pour celle qui sacrifiait au reposde son amant l'intérêt qu'elle avait paru prendre au duc de Luxembourg,pour celle qui, dans son empressement à retenir le Cardinal au pouvoir,immolait ses ressentiments et ses haines[186].
Le lendemain matin, le Roi après son lever disait au duc de Fleury: «Jevous donne la charge de premier gentilhomme de la Chambre[187].»
Alors commençait de la part du Cardinal une série de tartufferies duplus haut comique. À son neveu, qui lui apportait la nouvelle de sanomination, il jetait: «Allez vous enfermer dans votre chambre, je vaistrouver le Roi et lui rendre la charge[188].» Son neveu lui ayant faitobserver que le Roi lui avait donné la charge devant tout le monde etqu'il avait déjà reçu nombre de compliments, le Cardinal se décidait àaller se jeter aux pieds du Roi en le prenant à témoin qu'il n'avaitjamais demandé la charge. Chez la Reine il demandait à s'asseoir, n'enpouvant plus et se lamentant sur le malheur de cette charge donnée à sonneveu. À quoi la Reine lui répondait «qu'elle ne voyait rien de siaffligeant pour lui.»
Mesdames de Mailly et de Vintimille venant lui faire leurs compliments,le Cardinal pâlissait, rougissait, se troublait, voulait les reconduire,et, madame de Mailly s'y opposant, laissait échapper dans cette phrasela connaissance et la crainte qu'il avait du crédit de madame deVintimille: «Si ce n'est pas pour vous, c'est pour madame deVintimille.»Son Éminence se moque,» reprenait ironiquement madame deMailly[189].
* * * * *
Madame de Vintimille, cherchant de solides assises à sa faveur,préparait en secret l'avènement de deux hommes vers lesquels l'opinionen ce moment se tournait comme vers les espérances de l'avenir, et dontelle voulait faire les ministres de son prochain règne: Chauvelin et lemaréchal de Belle-Isle.
Le maréchal de Belle-Isle, le capitaine[190], le négociateur,l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique,le patron d'une armée de clients, l'enfant gâté de la popularité[191],ce Pompée enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine à sortir de la nuit etde l'abaissement où Louis XIV avait voulu tenir la famille de Fouquet:Belle-Isle était le petit-fils du fameux surintendant.
Ce fut seulement sous la Régence que Belle-Isle commença à se montrer,après avoir tout mis en commun, présent, avenir, fortune, avec un frèreplus jeune, doué des qualités qui lui manquaient, et qui était dansl'ombre et au second plan une autre moitié de lui-même, le génie modesteet l'esprit modérateur de son ambition et de son caractère. Les deuxBelle-Isle apportaient à Dubois et à d'Argenson les ressources d'unesprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inépuisable,propre et prête à tout. Puis on les voyait prendre consistance sous leministère de monsieur le Duc par leur entente des affaires étrangères,par le commandement que l'aîné obtenait dans la guerre d'Allemagne, parun ensemble de projets hardis que rien ne décourageait, et qui,repoussés et contrariés, revenaient sans cesse à la charge, gagnaientl'armée par leur audace, et battaient en brèche la politique du cardinalde Fleury.
Dès lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Liés l'un àl'autre, ils se complétaient l'un par l'autre. Le chevalier avait lesidées, la réflexion, l'invention des moyens, le dessein des projets, lasuite, la solidité, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout lebrillant d'un grand comédien pour faire réussir ce qu'imaginait sonfrère et enlever le succès. Rien ne lui manquait de ce qui parle aupublic, de ce qui séduit et entraîne l'opinion[192]. Il était un de ceshommes vides mais sonores, nés pour être ce qui ressemble le plus à ungrand homme: un grand rôle. Il avait l'éclat et la passion; et tandisque la parole de son frère ne gagnait que les individus, la sienneemportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'artde se faire des amis partout, de raccoler des dévouements à leur gloire,d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foidans leurs plans, la confiance dans leur œuvre[193], et ils avançaientsans se lasser vers la réalisation de ces plans et de cette œuvre,marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'unmonde divisé par l'intérêt et dévoré par l'égoïsme, la fraternité dedeux esprits mariés et confondus dans une unique volonté et dans uneambition unique[194].
Ces deux hommes représentaient le parti ennemi de l'Autriche, le partide la guerre, l'opposition à la politique du Cardinal, à cette politiquede paix à tout prix qui mettait son honneur à tenir fermé le temple deJanus. Ils accusaient les timidités et les pusillanimités du Cardinald'avoir épargné et sauvé déjà trois fois la monarchie autrichienne: en1730, après l'établissement de la compagnie d'Ostende, en 1734, après laprise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait àl'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchaîné laTurquie victorieuse et prête à marcher à la conquête de l'Autriche. Lamort de Charles VI (20 novembre 1740), les complications que devaitamener la Pragmatique Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner àla France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de lespousser jusqu'à l'extrémité, et d'en finir avec cette maison d'Autrichedont l'épée et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme.
C'est dans cette pensée que le duc de Belle-Isle, parvenu dansl'intimité de madame de Mailly, l'entretenait de ce démembrement, d'unpartage des provinces de Marie-Thérèse, à laquelle il ne consentait àlaisser qu'une petite souveraineté, en rendant aux Bohémiens et auxHongrois l'éligibilité de leur couronne rendue héréditaire par la maisond'Autriche. Belle-Isle, avec l'entraînement et l'éloquence de sa parole,remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilités de cettecurée de l'Autriche et l'opportunité de ce remaniement de l'Europe[195].
Il lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des négociations etd'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper degrands coups, de concert avec le roi de Prusse. Il faisait à lamaîtresse du Roi un tableau de l'Europe, selon lequel tout nousfavorisait, et qui promettait à notre agression l'alliance des uns, laneutralité patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupéechez elle de la reconstitution du principe monarchique, sadémoralisation par le ministère corrupteur de Walpole, ses embarrasdevant une guerre maritime avec l'Espagne, ses appréhensions pour sonélectorat de Hanovre, le peu d'initiative de son Roi, toutes les raisonsenfin qui devaient paralyser son action. Il lui montrait la Russie enproie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe parles mouvements des Suédois. Il lui disait quelle alliance sûre la Francedevait trouver auprès de la Prusse, qui avait besoin d'être appuyée dansson invasion de la Silésie, et à laquelle on offrirait les provincesautrichiennes à sa convenance; quelle alliance on trouverait en Espagne,quel appui auprès de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuseque ne satisfaisait pas encore l'établissement de don Carlos à Naples,et qui songeait à la Toscane ou au Milanais pour l'établissement dusecond Infant. Belle-Isle montrait encore à madame de Mailly et à madamede Vintimille l'alliance presque certaine du Piémont si onl'arrondissait aux dépens de l'Autriche, le soulèvement probable duTurc, l'aide toute-puissante que l'électeur de Bavière donnerait à laFrance contre l'offre de la couronne impériale.
Enfin il n'oubliait rien pour étourdir l'esprit, l'imagination etl'orgueil des deux favorites; il ne demandait que six mois pour réussir;et quelle gloire le Roi retirerait du succès! Ce serait un nouveausouverain, échappé aux lisières du Cardinal. Et quel mérite pour lesdeux sœurs d'avoir poussé à l'entreprise! Quelle reconnaissance leur enaurait le public, et quels remercîments leur en ferait l'amour du Roi!
Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France à laPragmatique Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la Franceavait été payée: la cession de la Lorraine à Stanislas avecréversibilité à la couronne de France. Vainement il rappelait la paroledu Roi, sa promesse au prince de Lichstenstein lors de l'avènement deMarie-Thérèse de ne manqueren rien à ses engagements. Tous sesefforts venaient échouer contre l'influence des favorites, séduites parles plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle.Madame de Mailly, à laquelle madame de Vintimille laissait la part laplus compromettante de la lutte, en s'en réservant le commandement,s'écriait que le cardinal n'était plus «qu'un vieux radoteur capable deperdre l'État»; et quelque partagée et déclinante que fût son autoritésur le Roi, quelque grande que fût sa paresse à s'occuper des choses del'État, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait souffléBelle-Isle, dans les illusions dont il l'avait animée, assez de force,assez de puissance sur elle-même et sur l'esprit du Roi, pour entraînerLouis XV dans le parti de la guerre.
Cette victoire des favorites et de Belle-Isle opérait une sorte derévolution dans la politique, ou au moins dans la politique avouée ducardinal; il équivoquait, puis transigeait avec les plans quitriomphaient, et paraissait se prêter au coup de grâce que l'on voulaitdonner à la monarchie autrichienne. Mais, toujours économe, toujourspréoccupé de marchander la guerre, enchanté d'ailleurs en cette occasionde couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faireplus dangereux, il préparait l'insuccès de Belle-Isle en ne luiaccordant que quarante mille des cent cinquante mille hommes qu'ildemandait.
Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeurextraordinaire et plénipotentiaire du Roi à la diète de Francfort pourl'élection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tourde l'Allemagne pour rattacher les électeurs et les princes de l'Empireau parti de la France.
Soufflée par madame de Vintimille, elle le soutenait à la cour de toutce qu'elle avait d'activité et d'influence, essayant de fouetterl'apathie du Roi avec les susceptibilités nationales, répétant qu'ilfallait se venger sur Marie-Thérèse de tous les affronts que l'Autricheavait faits à la France, répétant dans le salon de Choisy: «Nouslaisserons-nous donner cent coups de bâton sans nous venger[196]?»
Belle-Isle faisait sa tournée, encouragé par les lettres de madame deMailly; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavière, gagnaitdeux électeurs au parti de la France, ébranlait le troisième,travaillait à attacher le roi de Prusse à la politique française, tandisque le cardinal, enveloppé dans le mouvement des esprits que menaientmesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-Isle, cherchaità tromper Marie-Thérèse par l'ambiguïté de ses réponses. Et quandl'insuffisance de l'armée accordée à Belle-Isle et l'entêtement del'électeur de Bavière après avoir empêché les troupes françaises d'allerà Vienne, les enfermèrent en Bohême; quand l'héroïsme de Marie-Thérèse,la défection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementantavec la reine de Hongrie, les discordes entre les généraux, eurent faitavorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites nepurent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles l'accusèrenthautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le maréchal ettrahi l'armée française par ses irrésolutions, ses lésineries etl'insuffisance de ses secours. Le cardinal effrayé voulait échapper àces plaintes et se débarrasser de l'armée de Bohême par de secrètesnégociations de paix. Madame de Mailly déjouait ce projet. Une lettrequ'elle se faisait adresser de l'armée, et qu'elle laissait traîner sursa table, apprenait au Roi la vérité; et le cardinal, malgré sarésistance au conseil, était forcé de soutenir l'électeur de Bavière etde faire marcher Maillebois en Bohême.
Par leur protection à Belle-Isle les deux sœurs caressaient l'orgueilnational, cet esprit de guerre et de conquête qui a toujours enivré laFrance: il leur fallait un héros dans leur jeu; c'était une popularitédont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deuxsœurs donnaient à Chauvelin était toute différente et par son but et parsa façon; elle visait à flatter un autre sentiment de l'opinionpublique, et elle manœuvrait avec réserve et ménagement entre lesantipathies du Roi pour la personne de l'ex-chancelier et l'hostilitédes Noailles, jaloux de l'influence de Chauvelin et de son parti.
Ce protégé secret[197], presque désavoué de mesdames de Vintimille etde Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son originedans une boutique de charcuterie,—une boutique, au reste, de bonnenoblesse: elle datait de 1543[198],—avait été écrasé à son entrée dansle monde par la supériorité d'un frère aîné. Cela l'avait jeté, pourfaire quelque figure à côté de ce frère, vers les talents, lesagréments, les beaux airs, tous les moyens de parvenir de l'homme dumonde: sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile desécuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'épée, et royaljoueur d'hombre, et agréable chanteur, et joli discoureur, lebeauGrisenoire trouvait le temps de devenir un homme d'État.
Une santé à toute épreuve, une volonté de fer, une puissance de travailénorme, lui donnaient, dans une vie dissipée et mondaine, le loisir etl'application nécessaires à cette seconde éducation qui ouvre l'espritet refait les idées.
D'abord avocat-général remarqué, puis mari de la riche fille d'untraitant qui avait eu des affaires, puis président à mortier «par lesplus belles intrigues de blanchisseuses et du Pont-aux-choux», ilachetait de M. Bernard la terre de Gros-Bois et la payait avec desbillets de M. Bernard fils, qu'il avait acquis sur la place, revêtantainsi tous les actes d'une vie, que d'Argenson dit honnête, desmanières d'un fripon[199].
Allié ici et là, un peu parent des Beringhen, un peu parent du ducd'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement et mettait en avanttant et de si divers protecteurs, que le Régent disait, en plaisantant,que tout lui parlait de Chauvelin, queles pierres même lui répétaientce nom.
Sans emploi sous le Régent, il s'attachait au cardinal de Fleury. Appuyéauprès de lui par le maréchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait précieuxau cardinal par sa science du droit public puisée dans les manuscrits deM. de Harlai. Et bientôt, devenu le confident et le bras droit deFleury, il était fait ministre des affaires étrangères et garde dessceaux.
Mais, au bout de quelques années, Chauvelin, dont la politique appuyantles plans de Belle-Isle était «trop fougueuse et trop magnifique» pourle petit train-train bourgeois du vieux Fleury, travaillait à se créersecrètement un parti, cherchant des appuis dans la maison de Condé qu'ilopposait aux Toulouse et aux de Noailles, dans Bachelier, le valet dechambre du Roi, dans le monde des cabinets, dans madame de Mailly dontnous l'avons vu payer les rendez-vous avec l'argent des fonds secrets,tentant même d'enlever au cardinal son fidèle Barjac qu'il essayaitd'acheter. Et au moment où son ambition immense, partagée par sa femme,était divulguée dans la comédie de l'Ambitieux[200], il avait étéenvoyé en exil à Bourges[201].
Toutefois Chauvelin demeurait, à Bourges et dans la disgrâce, unepuissance, un parti et une idée. Il avait laissé à Paris de chaudesamitiés[202], et son retour était une des plus vives espérances del'opinion. C'est qu'en ce temps si paisible et si dormant d'apparence,si remué et si agité pourtant, au milieu de ce tiraillement desconsciences, devant l'Église pleine de violences et de factions, où lesplus grandes familles se trouvaient forcées d'entrer pour garder ougagner la feuille des bénéfices, devant le scandale des luttes sur labulleUnigenitus, ce déchirement et ce partage de l'âme humaine enpartis humains: jésuitisme, molinisme, jansénisme, sulpicianisme; enface du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abordtimides, s'élevaient dans le concile d'Embrun jusqu'à la persécution,Chauvelin représentait le tolérantisme, un tolérantisme qui penchaitpour les persécutés.
Chauvelin tenait pour le parlement, qui était le centre du jansénisme.Chauvelin ministre, le public était assuré qu'on n'enlèverait pas auparlement la connaissance des affaires ecclésiastiques pour lesattribuer à une commission ministérielle, comme il en était question. Etle parlement lui-même, qui, par la voix éloquente de l'abbé Pucelle,semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se préparer auxaudaces du tiers état, le parlement voyait dans le retour de Chauvelinun encouragement et une victoire.
Actif, répandu, et par des relations immenses, des correspondancesmultipliées, pénétrant le ministère et les relations extérieures, bienvenu des femmes les mieux accréditées, insinuant et d'une politesseaffectueuse qui touchait à la grâce, Chauvelin allait encore à lapopularité par le train bourgeois de ses mœurs, par la simplicité de savie à Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne découchant jamais, nesoupant pas, et passant ses soirées au travail, par ses habitudesd'application aussi bien que par ce grand mot de bien public quicommençait dans sa bouche son chemin dans le monde[203]. L'état desesprits et les caractères de l'homme se réunissaient donc pour donner lapremière place dans les sympathies publiques au ministre disgracié, queles deux sœurs soutenaient sans se rendre compte peut-être du mouvementd'opinion qui les entraînait et les faisait se rencontrer avec le partideshonnêtes gens.
VII
Le château de Choisi.—La vie intérieure.—Louis XV ne passant plusqu'un jour plein à Versailles par semaine.—Les tentatives de madame deVintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et deson royaume.—Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pourson valet de chambre.—Grossesse laborieuse de la favorite.—Elle estprise d'une fièvre continue.—Colère du Roi à propos de son mutismeobstiné.—Retour à Versailles.—Madame de Vintimille accouche d'unfils.—Sa mort (9 septembre 1741).—Son cadavre servant de jouet à lapopulace de Versailles.—Madame de Vintimille la femme à idées et àimagination de la famille de Nesle.—Grâce maniérée et préciositésentimentale de ses lettres.
En ces années le Roi acquérait, de la succession de la princesse deConti, Choisi[204], ce petit château qui commençait cette ceinture derendez-vous de chasse et de petites maisons que la royauté allait jeterautour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de placeet d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour.
Délicieuse retraite que ce petit château de Choisi, si bien fait pourdélivrer la royauté de l'étiquette de Marly[205] et lui permettre lesaises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de laSeine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de Peau,au pied d'un coteau, à l'abri des vents du midi, ses agrémentsintérieurs, les remaniements exécutés en trois mois, les communicationsfaciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à mangersi gaie en ses élégances, «la sculpture, l'or, l'azur, un meuble desmieux entendus,» la profusion des glaces, la commodité, le bon goût, lagalanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie[206], toutfaisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux.
Le Roi s'y plaisait singulièrement: il y donnait carrière à ses goûts debâtisse, à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs depropriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sousses yeux un jeu d'oie sur le modèle de celui de Chantilly, marquant lesarbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'unparticulier; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie dechâteau; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de LouisXIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côtédu maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmesse promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc deLuynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi nechassait pas, et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames àsa suite: c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur lestrois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maîtrede maison; à sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puisun cavagnole à dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207].
Et les jolis matins auxquels il eût fallu les pinceaux fripons d'unBaudouin, les matins où le Roi venait éveiller les femmes, lutinant enjouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre enchambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'onappelait:la ronde du Roi[208].
* * * * *
Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'enlaissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein àVersailles, et ne voyait guère plus d'un quart d'heure le Cardinal parsemaine[209]. Le vieux Fleury, dépité et furieux, appelait de ses vœuxle voyage de Compiègne, où il allait tenir le Roi trois mois sous samain, annonçant d'avance pour cette époque le renvoi de la Vintimille.Mais tout à coup le Roi déclarait à un souper de Choisi qu'il n'iraitpoint cette année à Compiègne, annonce que tout le monde regardait commeune victoire de la favorite et l'enlèvement définitif du Roi àl'influence du Cardinal.
Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et songrand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle aiteu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administrationde sa maison et de l'intéresser au pouvoir royal par une autoritéparticulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à LouisXV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur, elle le pousse auxdétails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vinde Champagne: c'est déjà l'œil du maître qui s'ouvre en attendant que lecoup d'œil du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle dedécisions sans portée et de menues affaires la paresse de sa volonté.Elle enhardit, elle dégage sa résolution, et le Roi lui estreconnaissant de lui avoir trouvé ce passe-temps et de familiariser satimidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse.
En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipe,elle le sort tout doucement des influences et des captations de sonentourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portentjusque sur Bachelier: «Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela àvotre valet de chambre[210]?» est la phrase ordinaire avec laquellemadame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en gardecontre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, àla dévotion des valets.
En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des goûts nouveaux d'activité etd'indépendance, madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roisourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique qui necesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la création d'unministère composé d'hommes animés d'un esprit de force et d'uneinspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieuxFleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marchequ'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donnerien à l'impatience. Madame de Vintimille est la femme maîtressed'elle-même, la femme incapable des coups de tête de sa sœur de Mailly,la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg à M. de Fleury. Lafavorite ne veut rien hâter, rien risquer contre le cardinal; c'est unedisgrâce entière et sans retour qu'elle rêve, qu'elle médite et sepromet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, legage de sa domination future.
Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce château deplaisir, un sérieux Versailles où elle habituait le Roi à traiter lesaffaires, à avoir des entrevues politiques, à tenir des conseils.
* * * * *
La grossesse de madame de Vintimille était laborieuse et traversée demalaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faireun séjour de deux jours à Choisi, avait voulu s'opposer au départ demadame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court lafatiguât trop. Mais madame de Mailly, soufflée par sa sœur, disait àLouis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas être défendu de faire sa courau Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins levoir pendant le jour[211]. Là-dessus les deux sœurs montaient en voitureprécédant le Roi.
Au mois de mai, dans un voyage à Marly, madame de Vintimille, tombéemalade, était saignée. Le Roi la gardait une partie du temps, assistantà ses dîners et remontant passer la soirée avec elle.
Au commencement d'août, dans un autre séjour à Choisi, alors que madamede Vintimille était dans le huitième mois de sa grossesse, elle étaitprise d'une fièvre continue avec des redoublements, qui la faisaitsaigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi très-préoccupé,laissant à la malade, pour lui tenir compagnie avec sa sœur, M. deCoigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait àVersailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame deMailly[213].
Le Roi ne restait que trois jours à Versailles, et, le 13 août, ilrevenait à Choisi où il trouvait la malade dans un état un peu meilleur,mais toujours avec de la fièvre. Le Roi lui annonçait à son arrivéequ'il lui donnait à Versailles le logement de monsieur et madame deFleury; madame de Vintimille faisait espérer au Roi qu'elle serait assezforte pour venir s'y établir la semaine suivante.
Madame de Vintimille, qui tremblait la fièvre tous les soirs, avait lesinégalités de caractère, les impatiences, les noires concentrations desjeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Unefois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa méchante humeur, luidemandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si ellen'avait point quelque chagrin[214]. À toutes ces tendres et importunesdemandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre réponse «sinonqu'elle ne se sentait pas dans son état naturel». Le Roi continuant àl'interroger, la malade ne répondait plus à ses questions. Pris d'unmouvement de colère devant ce mutisme obstiné, Louis XV ne pouvait seretenir de dire à la femme aimée: «Je sais bien, madame la comtesse, leremède qu'il faudroit employer pour vous guérir, ce seroit de vouscouper la tête; cela même ne vous siéroit pas mal, car vous avez le colassez long; on vous ôteroit tout votre sang, et on mettroit à la placedu sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous êtes aigre etméchante[215].»
Ce n'était là qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pasà la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, aulendemain de cette scène, s'occuper du choix de la voiture dans laquellela femme grosse serait le plus commodément pour faire le voyage deVersailles, essayer lui-même tour à tour une litière et un vis-à-vis,et, après lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte deNoailles, et en dernier lieu choisir le vis-à-vis.
Madame de Vintimille rentrait à Versailles, le 24 août, suivie d'uncortège d'amis, s'installait dans son appartement où le Roi venaitpasser la soirée. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame deVintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets.
Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu'à deux heures du matinchez madame de Vintimille qui commençait à ressentir les grandesdouleurs, mais qui les cachait. À cinq heures, les douleurs augmentant,elle envoyait éveiller sa sœur et monsieur de Meuse. Bourgeoisl'accoucheur, qui avait été mandé et qui n'avait pas trouvé de voiturepour l'amener à Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille étaitaccouchée par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils quel'archevêque venait ondoyer aussitôt, accompagné de son neveu qu'ilavait une certaine peine à amener[216].
Le Roi, qui passait toute la journée dans la chambre à coucher, près dulit établi dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenaitmême son dîner. Le matin, Louis XV avait reçu dans ses bras l'enfant,puis l'avait posé sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchantet le considérant avec curiosité, attention, plaisir, et comme s'ilcherchait à retrouver en lui les traits du père. On se disait que jamaisles enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le cœur du Roi, etque l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments depaternité qu'il n'avait jamais connus. Et déjà les courtisanscalculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille,jetée à la mort, huit jours après, toute vivante.
C'était de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cettesanté dont il surveillait en personne les détails, faisant mettre dufumier depuis le haut de la rampe qui règne le long de l'aile droite duchâteau jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrêter les jets d'eau quifaisaient trop de bruit.
La fièvre persistait cependant, des inquiétudes commençaient à semanifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc eten petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa sœur.
Le 7, le Roi ne s'échappait de la chambre que pour le Conseil et sontravail avec le Cardinal.
Le 8 au soir, il y avait une consultation de médecins. On avait mandéSylva de Paris et Sénac de Saint-Cyr. Devant l'intensité de la fièvre,les deux médecins étaient d'accord pour saigner madame de Vintimille aupied. Le Roi, obligé ce soir-là de souper au grand couvert, abrégeaitson repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame deVintimille. À minuit, elle était saignée en présence du Roi, qui allaitse coucher à deux heures, rassuré par un mieux survenu dans l'état de lamalade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille étaitprise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en ellel'épouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur,n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans sesbras[220] à sept heures du matin. Et comme le confesseur, chargé desdernières paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, iltombait mort[221].
Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, etabandonné absolument nu dans la chambre où tout le monde entrait; puisdu château, où ne devait jamais séjourner un cadavre, ce corps emportéet jeté dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tête quin'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature dela mort, et cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, etque l'effort de deux hommes avait dû maintenir fermée pour lemoulage[222]; enfin ces restes macabres et déjà pourris de madame deVintimille servant de jouet et de risée à la populace deVersailles[223].
* * * * *
Madame de Vintimille est la forte tête des cinq demoiselles de Nesle.Aussitôt qu'elle est établie à Versailles, elle gouverne sa sœur, ellela tire de son humiliant effacement, elle la force à prendre un partidans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, ellela mêle à la politique, elle l'arrache à sa timidité[224], elle luidonne la hardiesse de lutter pour ses protégés; de celle qui n'étaitrien que la maîtresse soumise du Roi et la servante de tous, elle faitpresque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sonttout étonnés d'avoir à compter. Louis XV, dès qu'elle en est aimée, ellele tire à la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticitéintime, elle le soulève du néant où le confinent ses ministres, elleéveille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de régner.De ce Roi,enfant des pieds à la tête, et qui ne s'amuse à trente ansque des choses de l'enfance[225], elle cherche à faire un souverain,s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourné vers lespetites. Peut-être même cette «résurrection» d'un moment chez lesouverain français dont tout l'honneur est attribué à madame deChâteauroux, n'est due qu'à la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, parla plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables persécutions,des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant!Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affairesétrangères par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite desconseils d'émancipation donnés par la jeune femme enlevée sisoudainement par la mort? Et quant à la résolution du Roi de se mettre àla tête de ses armées en 1744, lors de la pleine faveur de madame deVintimille en 1741, ne parlait-on pas déjà du projet du Roi d'allercommander en Flandre? n'était-il pas question de la préparation secrètede grands équipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on pointcolporté ce mot de Louis XV à son cuisinier de Choisi: «Pajot, as-tu ducœur? Iras-tu bien à la guerre[226]?» mot qui semblait montrerprochainement le Roi de France aux frontières. Oui, dans le peu qu'afait Louis XV de son métier de Roi pendant tout son règne, madame deVintimille en apparaît comme l'inspiratrice, et cette favorite tire sesinspirations de sa pensée propre, et ne les doit pas comme madame de laTournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu,n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition etla contradiction des entêtements étroits.
Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chezcette ouvrière de domination, c'est un respect, un goût, un appétit del'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si médiocre faveur près deses sœurs et des gens de l'Œil-de-Bœuf. Il y a en effet dans cettehabitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, uneépistolaire tout à fait énigmatique avec ses jolies mélancolies dans lesgrandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligentsde la du Deffand, avec ses façons de dire sentant le commerce et l'amourdes lettres, avec les efforts de grâce maniérée et le précieuxsentimental de son style.
Qu'on en juge par ces deux lettres dont la première a été écrite deuxjours après son mariage[227]:
Fontainebleau, 29septembre 1739.
Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procuré une lettre devous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il doncnécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachezqu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie,et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possiblede ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je seraisheureuse si tous les jours à mon réveil j'en recevais une semblable!Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pourrépondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois lasemaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; parconséquent, je ne parle point: ainsi voilà le second article éclairci;ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pourle coup que je ne dis que des riens. À l'égard du troisième, vous jouezle principal rôle, car je pense souvent à vous. Croyez que vous n'êtespas la seule qui faites des châteaux en Espagne; je me trouve souventdans la petite maison des jeudis au soir, ou vous êtes maîtresseabsolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel! c'est maseule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas.Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'endonnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement.
Fontainebleau, 7octobre 1739.
_Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous siedparfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchéede cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suisextrêmement flattée que pour vous amuser vous ayez pensé à m'écrire.Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soitporté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que jene crois pas avoir toutes les qualités que vous me prodiguez. Quand jelis vos lettres, je m'imagine que je rêve, et je vous avoue quej'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'unqui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suispas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, etqu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voilàsur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Lereste, je l'attribue à l'amitié que vous avez pour quelqu'un dont nousn'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrementattaché.
Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'yen a pas: nos voyages de la Rivière[230] sont fort simples. Lesprincesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de lamaison. Nous n'irons point à Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avaitquelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, maispar Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est chargé de vous remettrecette épître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avecces dames et le président!
Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leuramitié; comptez que je serai comblée de joie d'être à portée de les voirsouvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raisonde croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vousconnaître je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance estfaite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entrenous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vousconclurez de là avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur.Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne;je pense de même sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pasprochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui seconviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde,je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous nedevons pas être parfaitement heureuses dans cette vie; je crois quel'étoile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser à tout cela; je nedésespère pas d'être contente un jour, c'est-à-dire de vivre avec vous,avec votre société: voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madamedu Châtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vousm'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je voussuis obligée de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à êtredécidée par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse ferale sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'écouter; carje crois que je lui paraîtrai fort sotte._
Adieu, ma reine, vous devez être excédée de mon bavardage, car ilarrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vousservira d'opium, mais, par grâce, ne vous endormez pas à la fin, ou dumoins promettez-moi de lire les dernières lignes: à votre réveil je veuxque vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vousdevez compter sur moi comme sur vous-même: que ne suis-je à portée devous en donner des preuves!
Ma sœur me charge de vous faire mille complimens et amitiés: nousparlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231].
VIII
Les deux portes de l'Œil-de-Bœuf restent fermées toute la journée de lamort de madame de Vintimille.—Chagrin du Roi partant pourSaint-Léger.—Louis XV relisant la correspondance de la morte.—Le Roiest heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.—Lepetit appartement de M. de Meuse.—Les tristes soupers du petitappartement.—Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrerdans l'intimité de madame de Mailly.—Influence de la comtesse deToulouse et des Noailles sur le Roi.—Les emportements de madame deMailly contre Maurepas.—L'aversion du cardinal de Fleury pour lemaréchal de Belle-Isle.—Le maréchal fait duc héréditaire par laprotection de madame de Mailly.—Chaleur de l'obligeance de madame deMailly.—Son billet de recommandation en faveur de Meuse.—Sadélicatesse en matière d'argent.—L'anecdote des fourrures de laCzarine.
Le chagrin désespéré que ressentit Louis XV de la mort de madame deVintimille montrait chez l'homme et l'amant une sensibilité tout à faitinattendue.
Au petit lever, La Peyronie, qui avait refusé aux instances de madame deMailly de faire réveiller Louis XV pendant que vivait encore lamourante, entrait le premier. Le Roi lui demandait des nouvelles de lamalade. La Peyronie répondait qu'elles étaient mauvaises. Au ton dont laréponse lui était faite, le Roi se retournait de l'autre côté ets'enfermait entre ses quatre rideaux après avoir donné l'ordre qu'on dîtla messe dans sa chambre. La Reine venue pour voir le Roi, comme elle enavait l'habitude tous les matins, était refusée deux fois. Le Cardinallui-même ne pouvait se faire ouvrir et ne parvenait à s'introduire quepour quelques minutes avec l'aumônier à la fin de la messe. Barjac,chargé d'un paquet arrivé par le courrier de Francfort, avait toutes lespeines du monde à le faire remettre au Roi. Les gentilshommes de lachambre n'obtenaient pas leurs entrées, et, ce jour-là, les deux portesde l'Œil-de-Bœuf restaient fermées jusqu'à cinq heures de l'après-midi.Le Roi se levait seulement alors, descendant chez la comtesse deToulouse, où il trouvait madame de Mailly[232], la prenait avec MM.d'Ayen, de Noailles, de Meuse, et montait en voiture pourSaint-Léger[233], se sauvant, pour ainsi dire, de Versailles, et nedisant pas le jour où il reviendrait.
Le Roi, qui était parti sans gardes, sans flambeaux, et sanglotant etpleurant, ne pouvait souper le samedi et le dimanche; le lundi, il selaissait mener à la chasse, mais il était si absorbé en ses tristespensées, que, lorsqu'on lui demandait l'ordre pour le premier lancé, ilne répondait pas.
Dans la petite maison de campagne de Saint-Léger, au milieu de ce cercleétroit d'amis, où il n'était plus le roi, Louis XV, débarrassé deshomélies du cardinal sur les faiblesses humaines, des consolationsmaladroites et peu sincères de la Reine, n'avait plus à cacher seslarmes et pouvait leur donner toute liberté[234]. Le roi s'enfonçaitdans ses regrets, il trouvait une joie cruelle, une satisfactiondouloureuse à les renouveler et à les raviver. Il s'occupait, ils'entourait, il semblait se nourrir et vivre du souvenir de tout ce quesa maîtresse avait été, et il poursuivait son ombre dans tout ce qui luiparlait d'elle, dans tout ce que la mort épargne d'une femme qui n'estplus, remontant le temps pas à pas, abîmé dans la lecture des lettresqu'il lui avait écrites et de celles qu'il en avait reçues, essayant deressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envolé, allant dereliques en reliques et d'échos en échos, pour revenir à cette cassetteauxdeux mille billets, l'urne où tenaient les cendres de leursamours. Et dans de longues conversations entrecoupées de soupirs,parlant des lettres et des papiers de la morte, il aimait à dire qu'iln'y avait découvert que des choses à l'honneur de son cœur, «rien que detrès-bien et de très-convenable,» une seule chanson et encore à lalouange de l'abbesse de Port-Royal, où madame de Vintimille avait étéélevée, s'efforçant avec un culte amoureux et presque pieux de samémoire, de détruire l'universelle réputation de méchanceté que lacomtesse avait laissée après elle[235].
Le mois de septembre se passait en petits voyages à Saint-Léger, coupésde séjours à Versailles, passés en grande partie dans les appartementsde la comtesse de Toulouse en tête à tête avec madame de Mailly, séjoursque le Roi abrégeait le plus qu'il pouvait[236].
La soudaineté de la mort de madame de Vintimille, son mystère, sonhorreur, les soupçons d'empoisonnement autour du lit, les insultesautour du corps, cette fin misérable qu'un Dieu vengeur semblait avoirabandonnée aux ironies de l'homme pour la faire plus exemplaire et plusfrappante, avaient bouleversé le vif et ardent jeune homme qui étaitdans le Roi. L'inquiétude des châtiments célestes, la terreur de l'enferqui, malgré les moqueries de madame de Mailly disantqu'il n'y a pasd'enfer, que c'était là un conte de bonne femme, avaient si vivementtourmenté le Roi il y avait deux ou trois ans, lorsqu'il ne faisait passes dévotions et ne pouvait toucher les malades[237], s'étaientréveillées tout à coup, livrant un terrible combat aux ardeurs de sontempérament. Il s'efforçait d'arriver à vivre avec madame de Mailly,comme M. le Duc vivait avec madame d'Egmont sans cohabitation charnelle,si ce n'est par accident; de quoi, dit d'Argenson, on se confesse bienvite. Le Roi écoutait maintenant la messe avec une contrition marquée; àtout moment il avait à la bouche les mots de religion, de lecturesspirituelles. Il parlait maintenant de ses souffrances physiques avec uncertain plaisir, et un jour les courtisans étaient tout étonnésd'entendre, après un long silence, tomber des lèvres du Roi: «Je ne suispas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en connaissiez laraison, vous ne me désapprouveriez pas: je souffre en expiation de mespéchés[238].»
La douleur du Roi trouvait cependant une consolation et un soulagementdans la douleur de madame de Mailly qui avait si bien immolé son bonheuraux plaisirs du Roi qu'elle pleurait avec de vraies larmes une sœur dansmadame de Vintimille, et qu'on la voyait tous les jours entendre lamesse en l'église des Récollets sur la tombe de sa rivale[239].
Au mois d'octobre, le Roi, de retour à Versailles et n'en sortant plusguère que pour la chasse et de petits voyages à la Muette, demandait unjour à M. de Meuse qui avait une fort triste chambre avec une seulefenêtre donnant sur la cour des cuisines, s'il ne lui ferait pas plaisiren lui donnant un autre logement. M. de Meuse répondait qu'il recevraittoujours avec reconnaissance les bienfaits du Roi.
«Je veux vous en donner un au-dessus de ma petite galerie,» disait le Roi.
M. de Meuse se confondait en remercîments, et déclarait que sareconnaissance serait d'autant plus grande qu'il serait bien près descabinets de sa Majesté; «mais je ferai fermer la communication,» faisaitLouis XV.
Et l'on raisonnait sur la distribution du logement; il était questiond'une petite antichambre, d'une seconde antichambre pour y manger, d'unechambre bien éclairée, d'un cabinet, d'un office, d'une cuisine, etc. Aubout de quoi le roi ajoutait:
«Votre chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'ycoucherez point. Vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferezpoint usage. Vous aurez la clef dans la poche, et vous pourrez y faireentrer MM. de Luxembourg et de Coigny, quand ils seront revenus del'armée; mais il faudra que vous y dîniez. Qu'est-ce que vous voulezavoir pour votre dîner?»
M. de Meuse, qui commençait à comprendre, s'écriait gaiement qu'ilaimait faire bonne chère, qu'il ne serait pas fâché d'avoir un potage,une pièce de bœuf, deux entrées, un plat de rôti, deux entremets.
«Mais j'irai y souper quelquefois,» jetait dans un sourire le Roi. «Combien demandez-vous?»
À cette question, M. de Meuse, assez embarrassé, craignant de demandertrop ou pas assez, se retournait vers madame de Mailly, lui disant:«Madame la comtesse, aidez-moi donc.»
Madame de Mailly et M. de Meuse calculaient, supputaient, et M. deMeuse, pressé par le Roi, déclarait qu'il pensait pouvoir supporter ladépense avec douze ou quinze cents livres par mois[240].
L'appartement, ainsi donné à M. de Meuse, allait être en effet lanouvelle habitation de madame de Mailly, dans la société et la compagniede laquelle le Roi, en son chagrin, voulait se réfugier, fuir, au milieude Versailles, la cour et la vie de représentation du château.
L'appartement au-dessus de la petite galerie, que bientôt madame deMailly appellera «mon petit appartement,» se composait d'une salle àmanger joignant les cabinets du Roi, d'un corridor où se trouvaient d'uncôté un office et une cuisine, de l'autre une garde-robe de femme dechambre et une garde-robe de commodité, d'une petite chambre fort jolieavec un lit dans une niche de toile découpée par un tapissier de Paris,un cabinet très-bien éclairé, où le Roi passait une partie de l'année àtravailler à ses plans, les après-dînées. Quelques changements y étaientfaits plus tard, on prenait une partie de la cour de madame de Toulousepour bâtir un nouvel escalier qui donnait une antichambre de plus, et onaugmentait encore le petit appartement d'un salon d'assemblée trouvédans un des cabinets où l'on bouchait les lanternes du plafond. C'étaitle salon où madame de Mailly jouait tous les soirs des jours, où le Roine chassait pas et travaillait avec le Cardinal de six à neuf heures.
Le service de la table était des plus simples. Le Roi était servi par unseul officier de la bouche, un seul officier du gobelet; le valet dechambre de madame de Mailly, improvisé maître d'hôtel, mettait les platssur la table. Il n'y avait que trois douzaines d'assiettes de vaisselleplate marquées aux trois couronnes, et Moutiers, l'ancien cuisinier descabinets, chargé de la dépense, apportait la plus grande économie[241].
Aux soupers du petit appartement qui avaient lieu à sept heures, lesjours de chasse, il y avait en hommes toujours M. de Meuse, très-souventle duc d'Ayen avec le comte de Noailles, une fois par hasard le duc deVilleroy ou le duc de Richelieu, et en femmes madame de Mailly touteseule. Le Roi continuait à être plongé dans une profonde tristesse.Souvent il lui arrivait, après avoir mangé un morceau, de tout refuser,puis de tomber dans une mélancolie noire, dans un état vaporeux dont lesconvives ne pouvaient le faire sortir, quelque gaieté qu'ilsapportassent.
Ainsi se passaient ces étranges et lugubres soupers où, à tout moment,le bruit joyeux des verres, et le rire des paroles prêtes à s'enhardir,s'éteignaient sous les repentirs dévots du Roi, faisant maigre pour nepas commettre «des péchés de tous côtés[242]», arrêtant tout à coup unsourire commencé pour entrer dans le remords, parlant à tout proposd'enterrement, et si à ce moment ses yeux venaient à rencontrer les yeuxde madame de Mailly, éclatant en larmes, et forcé de quitter la table,sans pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille, où il trouvaitau-delà de la mort même une épouvante suprême, la mort sans sacrements,sans réconciliation avec Dieu… On eût dit que les terreurs et lesfaiblesses d'un autre Henri III possédaient la conscience de ce roi duXVIIIe siècle, mêlant les actes de contrition aux larmes de l'amour.
* * * * *
De ce rapprochement, de ce ménage de larmoiement et de sensualitéfunèbre, madame de Mailly tirait une force; elle reprenait un peud'autorité amoureuse sur le Roi. Louis XV ne faisait plus de voyages lesjours où madame de Mailly était de semaine près de la Reine. C'étaitmadame de Mailly qui dressait pour les voyages la liste des invitationset avertissait les princes et les princesses même.
Devant ce crédit renaissant, les femmes qui avaient autrefois ordonné dela volonté de madame de Mailly, voulaient ressaisir cette volonté, sansdirection, sans gouvernement, depuis la mort de sa sœur. Mademoiselle,tenue à distance par madame de Vintimille, cherchait à se rapprocher dela maîtresse[243]. Elle parvenait à se faire inviter à quelques voyagesà la Muette, mais restant dans l'ignorance si elle en serait jusqu'à laveille; et toujours la réception était froidement polie et sans aucuntête à tête avec madame de Mailly[244]. Dans un des voyages de cetteannée à Choisi, où le retour était si pénible pour le Roi[245],Mademoiselle eut le malheur d'avoir au jeu une grosse dispute à proposd'un petit écu. Le lendemain, pour radoucir son ancienne amie, elle luifaisait présent d'un fichet à pousser les billets hors les boules, garnide rubis et de diamants, avec des jetons en agate et en cornaline,qu'elle avait fait faire pour le cavagnole. Mais le cadeau ne servait àrien, madame de Mailly était lasse depuis longtemps de la princesse etde sa domination. On l'avait entendue dire à la Muette, en montant seulede femme dans le carrosse du Roi, en présence de Mademoiselle retournantcoucher à Madrid: «qu'elle n'avait pas été fâchée de monter ainsidevant elle, et de lui faire voir qu'elle pouvait se passerd'elle[246].»
À l'heure présente, l'oreille de madame de Mailly et la faveur del'amant appartenaient entièrement aux de Noailles, à la comtesse deToulouse. Cettegent Noailles, ainsi que l'appelle le marquisd'Argenson, pour toutes les révolutions morales qui arrivent chez lessouverains, pour les années d'indépendance d'esprit et de libertinage,pour les périodes d'activité physique, pour les retours d'idéesreligieuses, enfin pour toutes les dispositions de l'âme et du corpsd'un Roi, avait des libertins, des athées[247], des chasseurs, desdévots et des dévotes qu'elle tirait comme d'un magasin d'accessoires etqu'elle produisait sur la scène de Versailles tour à tour. Or, dans cemoment, pour ce couple de tristes amoureux que la cour s'attendait d'unjour à l'autre à voir lire ensemble leur bréviaire, quelle meilleureconfidente, complaisante, amie dirigeante que cette princessedévotieuse, sans rouge, passant des deux heures à l'église, dans unconfessionnal, penchée sous la lueur d'une petite bougie sur un livre deprière[248]! Du reste, la pieuse et prévoyante amie de la maîtresse,très au fait du peu de durée des affections terrestres, marchaittoujours accompagnée de la jeune demoiselle de Noailles que la courregardait comme destinée à recueillir la succession de madame de Mailly,tout en poussant dans l'intimité du Roi et de la favorite qui la mettaitsur la liste des petits voyages[249], une autre de ses protégées, lajolie, la séduisante madame d'Antin.
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Se sentant maintenue dans le cœur inconstant de Louis XV par la paixmomentanée de ses désirs, et appuyée par cette coalition de tous lesNoailles groupés à l'heure présente autour du Roi, madame de Mailly sesurveillait moins, ne mettait plus de sourdine aux violences de sesantipathies, laissait éclater ses haines contre ses ennemis dans leministère.
Le vieux de Meuse qui était, lieutenant-général et qui aimait la guerre,obligé de dîner tous les jours avec le Roi et madame de Mailly, ou avecmadame de Mailly toute seule, les jours où le Roi était à la chasse, selamentait un soir, à mots couverts, sur l'assiduité, la gêne, lacontrainte de cette vie, sur l'espèce de brillante domesticité danslaquelle le confinait l'amitié du Roi, et rappelait à Louis XV lapromesse qu'il lui avait faite l'année dernière de servir encore. LouisXV lui disait qu'il avait changé d'avis, puis, le voyant consterné deson refus, il ajoutait: «Il ne faut point prendre un air aussi triste,je suis persuadé de toute votre volonté, mais que voulez-vous faire encontinuant le service? vous n'êtes plus jeune, vous avez une assezmauvaise santé; que voulez-vous devenir: maréchal de France? Ne puis-jepas vous faire duc et pair et chevalier de l'Ordre? Tenez-vous donctranquille, et ne soyez point aussi affligé que vous le paroissez[250].»À quelques jours de là, la conversation familière et secrète revenait auRoi par le Cardinal, enjolivée d'ajoutés, de choses non dites et quicompromettaient Louis XV. Le Roi s'en plaignait à de Meuse devantmadame de Mailly, qui, prenant tout à coup la parole avec emportement,disait que c'était elle qui était la cause de ces bavardages, que toutdernièrement la comtesse de Toulouse plaisantant de Meuse de ce qu'iln'allait pas à la guerre, et ayant vu sortir de Meuse tout peiné et sansrépondre à la comtesse, elle n'avait pu se retenir de raconter à madamede Toulouse les regrets de M. de Meuse et la conversation du Roi; elleajoutait qu'il y avait là le bailly de Froulay, qui était un ami deMaurepas et qui avait dû lui rapporter la confidence faite à lacomtesse. Là-dessus, maltraitant de paroles Maurepas, elle donnaitcarrière à tous les ressentiments longuement amassés en elle et selivrait à une véritable exécution du ministre. Le Roi cherchait à ledéfendre, soutenant que sa légèreté ne s'étendait pas aux chosesessentielles, qu'il y avait des choses qui n'avaient jamais été sues quede lui et de son ministre et dont personne n'avait jamais été instruit:«Cela est bien extraordinaire, répondait madame de Mailly avec unevivacité colère,s'il n'étoit pas secret en pareil cas, il faudroitdonc que la tête lui eût tourné[251].»
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En cette année 1742, madame de Mailly devient une influence, presque unepuissance[252] à laquelle Breteuil recevant des nouvelles d'Allemagneenvoie un courrier, ainsi qu'il en envoie un à Issy. Héritière de lapolitique de sa sœur, elle continue sa protection à Chauvelin et aumaréchal de Belle-Isle; avec l'autorité qu'elle a prise sur le Roi, danscette vie d'intimité avec lui, Chauvelin, elle est un moment, une heuresur le point de le voir rappeler. La lettre de rappel était écrite parle Roi, elle était remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin, lecourrier se tenait botté pour partir[253], lorsqu'au dernier instant, leRoi s'ouvrait au cardinal qui avait l'habileté d'appeler au ministèred'Argenson et le cardinal de Tencin[254]. Et madame de Mailly étaitencore une fois jouée par le vieux Fleury.
Mais, si la favorite n'avait pu parvenir à replacer Chauvelin, elleavait le bonheur de maintenir en place contre les mauvaises dispositionsdu cardinal le maréchal de Belle-Isle qu'elle songeait, ainsi que sasœur en avait eu l'idée, à faire un jour premier ministre, encouragéeen ce projet par la comtesse de Toulouse devenuebélisienne[255] et sipassionnément, qu'elle s'était presque brouillée avec ses neveux.
Madame de Mailly combattait, luttait, mettant à profit les fréquentescoliques et les jours d'alitement du cardinal à Issy. Mais le vivacevieillard qu'on avait vu, le jour où il avait eu ses quatre-vingt-neufans, dire, par une espèce de fanfaronnade, la messe à la chapelle[256],après quelques gobelets d'eau de Vals, quittant tout à coup sa marchetremblotante, son teint momifié, encore tout foireux et breneux,apparaissait dans les corridors de Versailles, le visage clair,redressant sur ses jambes cagneuses sa grande taille diminuée de quatrepouces, et se glissant et se coulant, ses longs cheveux blancs au vent,il pénétrait chez le Roi où, en une heure de conversation, il défaisaitle travail de toute une semaine de la favorite.
Le malheur voulait pour madame de Mailly que précisément à cette heurele cardinal disait pis quependre du Belle-Isle. Un moment, séduit parson éloquence et sa réputation de grand homme, mais encore plus par lacroyance que M. de Belle-Isle était le grand ennemi de Chauvelin, leCardinal n'avait pas tardé à éprouver une basse jalousie pour l'hommedont la grandeur des conceptions et des plans étonnait, déconcertait leterre à terre de ses idées politiques. Puis, lorsque l'Éminence s'étaitaperçue que M. de Belle-Isle était l'ami de gens qui passaient pour êtreliés secrètement avec Chauvelin, qu'elle avait reconnu qu'il était aimédu Roi, protégé par la maîtresse, qu'elle l'avait trouvé indépendant,elle l'avait pris dans l'aversion qu'elle s'était tout à coup sentiepour M. de Chauvelin, quelques mois avant son exil[257].
Donc la disgrâce du maréchal était résolue par le Cardinal, et lemaréchal, devant arriver d'Allemagne le 3 mars dans la soirée et faisantprévenir à trois heures le Cardinal qu'il avait besoin de le voir à sondébotté, le Cardinal ajournait l'audience sous le prétexte qu'ilsseraient las tous les deux, et que le maréchal eût à se reposer. Sur cetajournement, cachant un refus d'audience, tombait chez l'Éminence madamede Mailly qui, malgré l'enragement de Barjac, forçait la porte etdemeurait enfermée une heure et demie avec le Cardinal. Le vieux Fleury,qui avait d'abord pris un ton de galanterie avec la maîtresse, entraittout doucement en colère, et se fâchait, et criait, pendant que Barjac,son âme damnée, pestait dans l'antichambre. Enfin, madame de Mailly, àforce de prières, de flatteries, d'importunités, arrachait au Cardinalla promesse de recevoir M. de Belle-Isle le lendemain[258].
La réception était des plus froides, durait une minute et demie, et, ausortir de l'audience du Cardinal, le Roi adressait à peine quelquesparoles au maréchal.
À quelques jours de là, dans un conseil tenu à Issy,—et où, parparenthèse, le maréchal arrivait en retard, et où ce retard faisaitenvoyer savoir chez lui s'il était à la Bastille,—M. de Belle-Islerencontrait chez les ministres et surtout chez M. de Maurepas unehostilité qui n'avait plus la pudeur de se dissimuler. Alors l'homme quivenait de concilier en Allemagne de grands et difficiles intérêts, quivenait de mettre la couronne impériale sur la tête de l'électeur deBavière, le guerrier et le diplomate que d'Argenson compare «à Gulliverlié et tourmenté par des pygmées,» se plaignait avec des paroles pleinesd'emportement et d'un hautain mépris, de l'indécence des propos tenuscontre lui, du vilipendage de parti pris auquel s'était livré à sonégard le ministère, du discrédit et du déshonneur dont on l'avaitfrappé, finissant par déclarer qu'il n'avait plus l'autorité nécessairepour servir le Roi.
C'est alors que madame de Mailly, après cette première démarche auprèsde Fleury qui avait peut-être sauvé le maréchal de l'exil, de laBastille, se mettait en tête de lui faire obtenir une marque deconfiance qui lui permît de travailler utilement pour le service du Roi.Le mercredi 14 mars, la maîtresse s'entretenait avec le duc deLuynes[259] du besoin, pour l'intérêt du Roi et de l'Etat, que lemaréchal reçût une marque éclatante de bonté de Sa Majesté, répétantque c'était de toute nécessité et ne prévoyant, disait-elle, d'autreopposition que celle que pourrait apporter la volonté du Cardinal que leRoi voulait toujours traiter avec des égards et de la considération.Madame de Mailly ne cessait de parler de cette marque de bonté auxpersonnes qui se trouvaient là, sollicitant leur approbation,s'efforçant de préparer une opinion favorable à une chose qui semblaitdéjà faite au duc de Luynes.
Le lendemain de cette conversation de madame de Mailly avec le duc deLuynes (15 mai 1742), le maréchal de Belle-Isle était déclaré duchéréditaire[260].
Cette grâce, que la maîtresse proclamait tout haut son ouvrage, étaitune victoire sur Maurepas et presque une défaite du Cardinal qui, à soncoucher, où l'on parlait du duc du matin, laissait échapper sur un tonindéfinissable: «Madame de Mailly aura été bien aise[261].»
Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude.Madame de Mailly lutta encore pour Belle-Isle alors même qu'elle avait àlutter pour elle-même. Au milieu des alarmes de son amour, elletravaille à le maintenir en grâce auprès du Roi et à fortifier dans lepublic les assurances de sa faveur. Alors que des quarante mille hommesenvoyés en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au moisd'octobre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parlé àBeauvau dans un souper des cabinets, de l'entretenir, tout le temps d'unsouper au grand couvert, des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs,du génie de Belle-Isle; et par cette parole du maître aussitôt répandue,non-seulement elle couvre le maréchal, non-seulement elle rassure sesamis, mais elle engage le Roi dans une espèce de promesse publique decontinuer à employer le maréchal avec de plus grands moyensd'action[262].
* * * * *
C'est là la femme; et son envie d'être agréable à ceux qu'elle aimeproduit, pendant sa liaison avec Louis XV, ce miracle que le Roi timideparle aux gens. Quand elle sait quelqu'un affligé de son silence, elleest au désespoir, et n'a de cesse et de tranquillité que lorsqu'elle aarraché quelques mots à son amant: «il faut qu'on s'en aille content duRoi.»
Cette chaleur de l'obligeance, vous la rencontrez du reste chez madamede Mailly, à un point rare et qui n'est pas ordinaire. Elle éclate tantqu'elle vit chez l'excellente femme, pour son père, pour ses ingratessœurs, pour ses amis, pour ses connaissances, pour ceux même qui ne serecommandent à elle que par l'intérêt du malheur. Un jour paraît unmémoire d'une demoiselle de Nogent, fille d'un frère de la maréchale deBiron et d'une femme turque qu'une lettre de cachet avait fait renfermerdans un couvent. Sur la lecture du mémoire de la demoiselle qui avait dela fortune, madame de Mailly se monte la tête et s'imagine que ce seraitun parti avantageux pour le chevalier Choiseul, fils de M. de Meuse, etassez pauvre cadet, et la voilà aussitôt partie pour Paris, et bientôtchez la maréchale de Biron à laquelle elle communique son idée, de làchez la maréchale d'Estrées qu'elle emmène, et de là au couvent, chez lademoiselle qui n'a aucune envie de se marier, mais qui lui demande sadélivrance; et madame de Mailly se met à courir jusqu'à ce qu'elle aitobtenu pour la prisonnière la permission de rentrer chez elle[263].
Et ce désir passionné de rendre service, on le retrouve, avec destournures de cœur adorables, jusque dans les moindres recommandationsqui échappent à sa plume. Voici un billet dont la pressante insistancen'a d'égale que la fantaisie de l'orthographe:
Ille vaquent par la mort de M. dentin (d'Antin) la place de capitainedes matelot sur le canal, que je déserirait fort pouvoir obtenir pourqui, pour une homme qui a surement mérité toute autres chose, puis quecest pour monsieur le marquis de Meuse, l'état de ces afair fait qu'ilse retourne de tout les costés, ne pouvant avoir mieux, il se contentede peu; je mintéresent ont ne peux pas davantage à tout ce qui leregarde; et tout les plaisir qu'on peux luy faire je me les tient pourfait à moy même. J'ayme mieux vous escrire que de vous ennuierverbalement. Je conte baucoup sur vous pour cette petite afair. Comptéaussy sur ma reconnoissance et sur le plaisir que j'ay de vous asurerque personne na l'honneur destre plus sincérment, monsieur, votre trèshumble et très obéissante servante,
MAILLY DE MAILLY.
Ce mardy[264].
La bonté, l'ouverture de cœur, la constance en amitié[265], labienveillance active sont les vertus de cette femme; mais elle possèdeencore une autre grande qualité,—qualité rare pour une femme qui s'estvendue et qui est toujours pauvre,—c'est le désintéressement, ladélicatesse en matière d'argent, le point d'honneur colère qu'elle met àne vouloir pas être même soupçonnée de recevoir un cadeau. Et il y a àce sujet une charmante anecdote.
M. de la Chétardie, ami de madame de Mailly, nommé ambassadeur enMoscovie, près de la Czarine, allait prendre congé de la favorite, luioffrant ses services pour la cour où il se rendait. Madame de Mailly,qui n'avait pas de relations dans ce pays lointain, le remerciait,lorsque, faisant réflexion que c'était la contrée d'où venaient les plusbelles fourrures, elle le priait de lui faire l'emplette d'une fourrureet de deux toiles de Perse, en lui recommandant que la fourrure et lestoiles de Perse n'allassent pas au-delà de six cents livres, n'étant pasassez riche pour «se payer du beau».
M. de la Chétardie, arrivé en Moscovie, et qui était sur un très-grandpied à la cour de la czarine, ne trouvant que des fourrurestrès-ordinaires, et ayant appris que les plus belles étaient détenuespar l'Impératrice, qui en faisait une espèce de magasin, parla de sacommission au duc de Biron, duc de Courlande, favori de l'Impératrice.Le duc de Courlande lui demanda le nom de la destinataire. M. de laChétardie lui nomme naturellement madame de Mailly, mais en ajoutantqu'elle ne pouvait y mettre qu'un certain prix. Le duc de Courlande delui dire de ne plus s'embarrasser de la commission, qu'il en faisait sonaffaire. Il en parlait à la Czarine, et la Czarine, voulant faire à lamaîtresse du Roi de France un présent digne de son royal amant,choisissait deux fourrures dont l'une était de 30,000 livres, l'autre de60,000 livres, et douze toiles de Perse d'une beauté parfaite. Et unjour le duc de Courlande, qui avait fait faire lui-même le paquet,disait à la Chétardie: «Votre affaire est faite, il n'y a plus qu'àl'envoyer en France.» M. de la Chétardie, qui ne savait pas ce quecontenait le paquet, demandait au duc de Courlande ce qu'il avait à luirembourser, à quoi l'autre répondait que c'était une bagatelle et que laCzarine était charmée de lui faire cette petite gracieuseté.
Et le paquet arrivait à Amelot avec une lettre dans laquelle il y avait:«À l'égard du paquet de telle façon qui vous est adressé, je vous priede le remettre à madame…», le nom ne s'y trouvait pas. Amelot assezembarrassé en parlait un jour au Roi après le conseil, devant lesministres, quand Maurepas disait peut-être méchamment: «Mais ce pourraitêtre pour madame de Mailly qui connaissait M. de la Chétardie, et quilui aura donné quelque commission, il faudra s'éclaircir de ce fait.»
Le soir, le Roi, au souper des petits cabinets, ayant donné le mot à sonmonde, entreprit de badiner madame de Mailly sur ce qu'elle recevaitdes présents des cours étrangères sans rien dire. Madame de Mailly, quine savait rien, au premier mot du Roi devenait très-sérieuse, puis sefâchait, déclarait bien haut, devant les soupeurs devenus silencieux,qu'elle n'était ni femme, ni fille de ministre, tombait sur madame deMaurepas, sur madame Amelot, sur madame de Fulvy, belle-sœur ducontrôleur général, disait que celle-ci avait un pot-de-vin sur toutesles marchandises des Compagnies des Indes, que celle-là touchait untribut sur chaque vaisseau du Roi, que la troisième…, et finissait pardéclarer que, quand le paquet lui arriverait, elle le jetterait à larivière[266].
IX
Le Roi las de madame de Mailly.—Introduction de Richelieu dans lespetits appartements.—Richelieu travaille à faire renvoyer lafavorite.—Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madamede la Tournelle.—Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquisde la Tournelle.—Dévotion du mari.—Apparition de madame de laTournelle à la cour en 1740.—Inquiétudes de Fleury.—Entretien duCardinal avec la duchesse de Brancas.—Maurepas, l'ennemi desmaîtresses.—Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dansl'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.
Au fond, au bout de quelque temps de cette triste vie, tête à tête dansle petit appartement de Meuse[267], avec cette femme quienlaidissait[268], l'ennui revenait à Louis XV et la liaison commençaità se dénouer. Les scènes de tendresse de madame de Mailly retardaientseules une rupture; elles enchaînaient encore le Roi, qui, mécontent desa faiblesse, s'en fâchait par des duretés et des méchancetés quijetaient la malheureuse femme dans le désespoir. Enfin le dénoûmentfatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, futprécipité par un homme qui commençait à prendre un ascendant surl'esprit du Roi.
Ce n'était pas encore un familier des petits appartements; mais, dans lepetit nombre de fois qu'il avait été invité aux soupers, le jeunecourtisan avait grandement réussi par le feu de son esprit, la chroniqueindiscrète de ses amours et la petite gloire scandaleuse qui commençaità se faire autour de son nom. La princesse de Charolais, avant quemadame de Vintimille l'écartât de la conduite du faible esprit de madamede Mailly, avait, dès l'abord, mis la favorite en garde contre cenouveau venu: le duc de Richelieu. Animée contre lui de vieillesrancunes de cœur, et ne lui pardonnant guère, malgré les replâtrages etles raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donnée à son amour,la princesse ne tarissait pas auprès de madame de Mailly sur le dangerde laisser approcher trop près du Roi un homme érigeant l'inconstancedes hommes en principe, un homme ambitieux de la première place dansles confidences du Roi et d'une sorte de ministère de ses amours. De là,une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assezadroitement menée contre son crédit naissant, pour que le Roi luiinfligeât presque un exil. Mais les préventions données par madame deMailly s'effaçaient, et Richelieu revenait à la cour, furieux contremadame de Mailly, et résolu à pousser auprès du Roi une femme qui luifût dévouée, d'un caractère plus personnel, et moins susceptible desimpressions extérieures. Il s'unissait avec madame de Tencin pourremplacer et renvoyer madame de Mailly.
Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ilspesaient les chances de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, de lagrâce; ils calculaient la docilité et la reconnaissance de chacune; ilsen estimaient le degré et le temps de domination sur le Roi; et leurchoix, après avoir longtemps erré, s'arrêtait sur une femme qui avaitl'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peud'efforts pour passer de l'admiration du roi à son amour. C'était cettebeauté qui, la première fois qu'elle avait été aperçue par Louis XV, àPetit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arraché cetteexclamation: «Mon Dieu! qu'elle est belle[269]!»
La femme admirée par Louis XV se trouvait être une sœur de madame deMailly, dont le portrait, peint en 1740 par Nattier[270], avait donné dumême coup la réputation au peintre et la palme de la beauté parmi lesfemmes de la cour à cette autre de Nesle.
Cette sœur, appelée Marie-Anne de Mailly-Nesle, avait été mariée le 19juin 1734, à l'âge de dix-sept ans, au marquis de la Tournelle.Mademoiselle Anne de Nesle, qui apportait 9,000 livres en 60 actions,épousait un mari possédant une terre aux environs d'Autun rapportant52,000 livres de rente[271]. Et l'histoire est vraiment curieuse decette terre de la Tournelle dont le revenu tout en bois ne s'élevait pasà plus de 4 ou 5,000 livres, il y avait une cinquantaine d'années. M. deVauban, ami du grand-père de M. de la Tournelle, étant allé le voir danscette terre, s'étonna qu'avec une si grande quantité de bois, il eût sipeu de revenus. Il alla examiner en personne s'il n'y avait pas quelquesdébouchés, prenant une exacte connaissance du terrain, et à la fin,faisant la découverte que, sans beaucoup de frais, il était possible decreuser un petit canal qui conduirait à une rivière assez forte pourentraîner àbois perdu le bois jeté. M. de la Tournelle demandait lesecret à Vauban, achetait les bois circonvoisins, faisait creuser lecanal et, en 1734, la terre était affermée 52,000 livres[272].
Le marquis de la Tournelle était un jeune homme très-dévot,très-charitable[273], vivant sur sa terre et se montrant très-peu àVersailles. Les mauvais plaisants racontaient qu'il était éperdu d'amourpour sa femme, mais que c'était de l'amour perdu, n'ayant jamais pu êtreheureux[274].
Cependant, en mars 1740, au milieu de la grande faveur de madame deMailly, poussé sans doute par sa femme qui s'ennuyait de cette vieprovinciale, le mari de madame de la Tournelle sollicitait et obtenaitla place de colonel-lieutenant du régiment d'infanterie de Condé[275].
Alors commençait à paraître de temps en temps à la cour madame de laTournelle dont le nom ne se trouve jusqu'ici sous la plume du duc deLuynes qu'à propos d'une course en traîneaux dans le mois de janvier1739. Au mois de mai 1740, la jeune sœur de madame de Mailly est presquede tous les soupers des petits appartements[276].
Madame de Vintimille régnante, il n'est plus question de la présence demadame de la Tournelle à la cour, on ne la revoit plus que cinq moisaprès la mort de madame de Vintimille, dans le bal masqué du mardi grasde 1742 donné chez le Dauphin, où elle reparaît costumée enChinoise[277].
* * * * *
Quelque secrète qu'ait été l'impression produite sur Louis XV par lafemme rencontrée à Petit-Bourg, par la soupeuse des cabinets pendant lemois de mai 1740, par la Chinoise du bal masqué du mardi-gras de 1742,le Cardinal en avait été informé, ainsi que des efforts de Richelieupour attiser la passion du Roi; et il était sincèrement désolé dereconnaître un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer lesyeux sur une première faute de son élève, sur un entraînement dejeunesse et de tempérament, il ne pouvait voir avec patiencel'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans unecarrière de libertinage.
Richelieu l'effrayait comme le mauvais génie du Roi. Le vieillarddevinait ses projets, ses succès futurs, et il avait le pressentiment dece que deviendrait dans ses mains la conscience religieuse de Louis XV.Puis si, aux yeux du prêtre, du chrétien, madame de Mailly était lameilleure des maîtresses, celle qui dans le scandale apportait le plusde modestie, et dans le péché le moins d'impénitence, elle était aussi,au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouvé lemoins d'insolence et cherché personnellement le moins de pouvoir. Madamede Mailly, le Cardinal le savait, ne voulait d'empire que sur le cœur duRoi. Il y avait donc tout à redouter pour Fleury dans le remplacement dela maîtresse. C'était l'audace du changement donné au Roi, c'étaient sesinconstances enhardies et menées à l'habitude de la débauche, c'était sareligion affaiblie. Puis, derrière ces inquiétudes spirituelles,venaient les sollicitudes d'intérêts humains: la volonté du Roi passantaux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilementqu'il avait mené madame de Mailly, sans que la pauvre femme entendîtjamais parler de lui[278].
Nous avons du reste des pensées intimes, des inquiétudes secrètes duprêtre et de l'homme politique un document curieux: c'est uneconversation avec la duchesse de Brancas l'amie intime de Richelieu, lamère de celui qui va devenir bientôt le beau-frère de madame de laTournelle.
«Passons dans mon cabinet, lui disait un jour le Cardinal, nous seronsmieux assis et aurons le temps de causer.»
Les voilà tous deux assis en face l'un de l'autre et assez mal à l'aise.
Le Cardinal parlait de M. de Richelieu,—cela ne disait pasgrand'chose,—de l'abbé de Vauréal,—pas grand'chose encore—dit laduchesse «qui avait soin de couper les queues que pouvaient avoir cessujets de conversation». Enfin le Cardinal se décidait à en venir àPetit-Bourg et à madame de la Tournelle.
Ce nom prononcé, l'Éminence poussait un profond soupir, puis, après unsilence: «Eh bien, on veut donc perdre le Roi? Quand sera-t-il perdu?»
La duchesse cherchait à échapper à la brusque interpellation parquelques paroles évasives, mais le Cardinal lui prenant les mains etsoupirant de plus belle, faisait:
—«Il n'est pas question de tout cela, madame la duchesse; le Roi estpeut-être amoureux de madame de la Tournelle; et ce qui est encore plussûr, c'est qu'on l'en rendra amoureux, s'il ne l'est déjà.
—«Et comment, reprenait la duchesse, votre Éminence me croit-elleinstruite de ce qui est et même de ce qui doit être?»
—«Ah! point d'artifice. Je vous parle dans l'affliction de mon cœur,parlez-moi dans la sincérité du vôtre. Le duc de Richelieu ne pensepoint à donner madame de la Tournelle au Roi sans vous l'avoir confié?»
—«Je vous jure que je n'en sais pas un mot.»
—«Comment! pas un mot?»
—«Pas un.»
—«Vrai, vrai?»
—«Si vrai que je ne crois pas que M. de Richelieu ait parlé de toutcela au Roi.»
—«Réellement?»
—«Si réellement, que je crois qu'il serait fâché que le Roi se détachâtde madame de Mailly.»
—«Serait-ce possible? cela me donnerait bien bonne opinion de votreami.»
—«Vous la lui devez tellement, que, si vous voulez, je m'engage àl'instant de ne pas même le prévenir de vos inquiétudes, tant je pensequ'il n'a pas besoin de précautions pour se garantir de leur effet.»
Alors le Cardinal prenait un air de résignation et continuait en cestermes: «Je craignais bien plus le duc de Richelieu qu'un autre: cela neme rassure pas tout à fait sur le Roi, mais j'accepte votre promesse; neparlez rien de tout ceci au duc de Richelieu; ne le tentons pas de mepunir de mes soupçons et pour m'en punir de les changer en réalités.Qu'il ne sache rien de ce que nous disons, cela me donnera le temps deprendre des mesures. Ah! si vous saviez combien il était nécessaire quemadame de Mailly eût le cœur du Roi, combien il serait funeste de lelui enlever, combien il faut le lui conserver, combien la maréchale deVilleroy eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux de Dieu, depréparer cet engagement, de le former!… Je tiens sans doute un étrangelangage pour un prêtre, mais… si vous saviez combien j'ai gémi au piedde cette croix, combien, la pressant sur mon cœur, je l'ai arrosée demes larmes, combien j'ai maudit mon pouvoir sans puissance sur le cœurdu Roi! Le Roi a du moins les vertus de madame de Mailly;laissons-les-lui, je n'ai plus qu'un moment à vivre[279].»
Sortant de cette conversation, la femme de cour qui, certes, avait mentiimpudemment, comparait l'Éminence à Tartuffe, non dans la maison d'Orgonet dans la cuisine de madame Pernelle, mais à Tartuffe cardinal etpremier ministre.
* * * * *
Le Cardinal, que l'air d'embarras et les réticences de la duchessependant cette conversation n'avaient pas rassuré, et que mille petiteschoses qu'il apprenait depuis confirmaient dans la conviction qu'il yavait une intrigue de Richelieu pour mettre la sœur de madame de Maillydans le lit de Louis XV, choisissait M. de Maurepas pour faire peur auRoi de madame de la Tournelle. Maurepas acceptait et jouait le rôlequ'il eût pris de lui-même s'il ne lui avait pas été donné. Ce singulierministre qui avait bâti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortesde légères assises, sur mille agréments, petits cancans, petits caquets,petits vers, petitsgazetins: Maurepas, dont le grand génie degouvernement était de plaire et d'amuser, et qui régnait comme une femmeet avec les mêmes moyens, était naturellement jaloux des femmes comme derivales, et des amours du maître comme une humiliation de ses talents.
Toute sa vie ministérielle montre une longue rancune de leur crédit, unevengeance de leurs grâces. Et il semble de leur sexe avoir tout le dépitqu'il a de leur fortune. Puis, pour servir le Cardinal en cette affaire,il y avait mieux qu'un tempérament, qu'une vocation chez Maurepas, il yavait une antipathie personnelle, l'aversion d'un membre de familletout-puissant contre de pauvres et obscures parentes prêtes à monterplus haut que lui; aversion dans laquelle il était maintenu et renforcépar les sentiments bourgeoisement jaloux de sa femme que sa méchancetéet sa terrible langue avaient fait surnommermadame de Pique[280].Aussi fit-il une vive guerre à Richelieu. Ce fut contre la maîtressemenaçante une défense pleine de malices et de pièges, un contre-jeu desplus habiles. Maurepas était partout rompant l'intrigue aux deux bouts,refroidissant le Roi chauffé par tous les propos du parti; en laissanttomber du bout des lèvres sans paraître y prendre garde, un mot surl'avidité de madame de Mazarin, sur le caractère altier de madame de laTournelle, sur l'ambition des deux femmes. Chez madame de Mazarin où ilentrait familièrement, installé qu'il était dans sa parenté intime etdans tous ses secrets, il dictait à la tante et à la nièce leurconduite, s'autorisant auprès d'elle de son amitié, de son bon vouloir,de son zèle à les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner,empressement, conseils, appui, crédit, et, sous cet air de leur rendrede petits services, les retenant loin de la cour.
Un moment même, pour mieux jouer la comédie et tromper des femmes de lameilleure façon, il feignait avec un grand naturel une violente passionpour madame de la Tournelle; il l'en impatientait comme à plaisir etcomme s'il avait au fond de lui une joie ironique à persécuter de sestendresses le cœur de la jeune femme encore assez sérieusement occupé ence moment du duc d'Agénois[281] pour refuser la main du prince deSoubise. Enfin, excédée de ses importunités, madame de la Tournelle àlaquelle on n'avait pas manqué de dire que l'amour de M. de Maurepasn'était pas dangereux, lui faisait l'aveu qu'en amour «elle aimait lespérils» avec de tels mépris pour sa personne que pour se venger il semettait à la tourmenter des attentions amoureuses et tendres du Roi pourmadame de Mailly, réveillant peut-être imprudemment chez la femme desconvoitises endormies[282].
X
Mort de madame de Mazarin.—L'histoire de la chaise aux brancards ôtésde madame de Flavacourt.—Les deux logements donnés à Versailles àmesdames de la Tournelle et de Flavacourt.—La demande d'une place dedame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.—Embarrasdu Cardinal et ses efforts avec Maurepas pour empêcher lanomination.—Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly enfaveur de sa sœur madame de Lauraguais.—L'ancien sentiment de madame dela Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sacorrespondance.—Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.—Saconversation avec le duc de Richelieu.—Les souffrances de madame deMailly pendant six semaines.—Ses lâchetés amoureuses pour être gardéepar le Roi.—Mes sacrifices sont consommés.—La déclaration du Roi àmadame de la Tournelle, en grande perruque.—La sortie désespérée demadame de Mailly.—Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sasœur.—Les conditionséclatantes posées par la nouvelle favorite.—Laretraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.—Ses journées et sesnuits de larmes.—La visite que lui fait le duc de Luynes dansl'appartement de madame de Ventadour.
Au mois de septembre 1742, madame de Mazarin venait à mourir[283].
Madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortuneinsuffisante[284] à ses habitudes, à son nom, à la vie de Paris, privéede toutes les ressources d'amitié et d'aisance de la maison de sabienfaitrice, et de plus embarrassée de sa position de veuve, priaitMaurepas, qui héritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelquegrâce à la cour. Maurepas lui faisait répondre qu'il ne saurait enparler au Roi sans en prévenir le Cardinal, et qu'elle devait commencerpar se mettre dans un couvent avant de solliciter Son Éminence. Il estmême des récits qui prêtent plus de brutalité à Maurepas: comme héritierde madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux sœurs, à madamede la Tournelle et à madame de Flavacourt, d'avoir à sortir de l'hôtelMazarin. Ne sachant où se réfugier, sans père, sans mère, sansprotecteurs, le mari de madame de Flavacourt était à l'armée, les deuxjeunes sœurs s'étaient acheminées vers la cour; et tandis que madame dela Tournelle, toute furieuse de colère, s'en allait répandre l'indigneconduite de M. de Maurepas, sa sœur, madame de Flavacourt, avait faitposer sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancardsôtés, les porteurs renvoyés, elle était demeurée là tranquillement, avecune sérénité naïve et une effronterie innocente, pleine de foi dans laProvidence qu'elle attendait, et qui ne pouvait manquer de passer. Aussine fut-elle pas étonnée quand la Providence ouvrit la portière de sachaise et la salua: c'était le duc de Gesvre. Fort ébahi, le duc luidemanda comment elle était là, écouta son histoire, et courut laraconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure unlogement aux deux sœurs[285]. Malheureusement, ce n'est là que lalégende très-spirituellement arrangée de l'installation des deux sœurs àla cour, un charmant conte imaginé, en ses vieux ans, par madame deFlavacourt, et conté à Soulavie qui l'a crue sur parole. De si joliscoups de théâtre n'arrivent guère, même dans les cours. Laissons auroman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt: c'est ladésobligeante dételée où Sterne trouvera une préface.
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Revenons à la vérité qui est moins romanesque. Madame de Mazarin, serendant aux exhortations de son confesseur, s'était réconciliée sur sonlit de mort avec madame de Mailly[286] et bien certainement lui avaitrecommandé mesdames de la Tournelle et de Flavacourt. Madame de Mailly,avec sa bonté naturelle, avec ce sentiment de famille qui ne semble pasl'abandonner au milieu des plus noires trahisons, s'était chargée de sesdeux sœurs que le duc de Luynes dit, installées à Versailles, aussitôtla mort de la femme chez laquelle elles habitaient.
Madame de Mailly prêtait à madame de Flavacourt son appartement dansl'aile neuve. Madame de la Tournelle, sur l'avis de Richelieu[287] quiavait déjà ses intentions, était logée dans l'appartement de l'évêque deRennes, l'appartement dans la cour des Ministres près la cour desPrinces.
La mort de la duchesse de Mazarin laissait une place vacante de dame dupalais de la Reine. Il était tout naturel que madame de la Tournelledemandât la place[288] et qu'au lendemain de l'engagement qu'elle avaitpris avec la morte, madame de Mailly appuyât la demande de sa sœur.
Le vieux Cardinal, très-embarrassé de cette demande, étaittrès-perplexe. Il prévoyait qu'une place donnée à madame de la Tournelleallait être le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi nerésisterait pas longtemps à des attaques si proches, autorisées etservies par des occasions et des facilités journalières. Il n'ignoraitpas que le Roi commençait às'amouracher, qu'il avait écrit à madamede la Tournelle, que la mort de madame de Mazarin lui avait été unprétexte pour une lettre où il avait mis «du tendre et del'affecté[289].»
Puis, quand par une de ces temporisations qui étaient une partie de lapolitique du vieillard, Fleury était resté près d'une semaine sanssouffler un mot de la demande au Roi, Louis XV, si hésitant à interrogerles gens, ne lui avait-il pas demandé quel était l'objet de la visiteque lui avait faite madame de la Tournelle? À sa réponse que madame dela Tournelle désirait une place de dame du palais de la Reine et qu'ilallait demander si le Roi voulait que son nom fût mis sur la liste desdames qui sollicitaient cet honneur, Louis XV n'avait-il pas dit d'unemanière affirmative: «Oui, j'en ai parlé à la Reine?» Enfin, en dernierlieu, sur cette liste dressée par le Cardinal, le Roi, après avoir faitla remarque que le nom de la Tournelle était le dernier sur la liste,n'avait-il pas tiré son crayon, effacé son nom, écrit ce nom le premieren tête de la liste, jetant au Cardinal, comme si la première fois illui donnait un ordre: «La Reine est prévenue et veut lui donner cetteplace?»
Devant cette volonté si précise et se manifestant d'une façon sinouvelle, le Cardinal ne perdait pas tout espoir; il se mettait, avec lacollaboration de Maurepas, à la recherche de quelque tour de leurmétier, pour réduire à néant la demande, sans avoir l'air de se refuserouvertement aux désirs du Roi. Tous deux fouillaient les cartons deleurs ministères au sujet de la place vacante par le changement demadame de Villars, devenue dame d'atours par la mort de madame deMazarin.
Tous deux faisaient faire des recherches dans les brevets par les commiset les secrétaires, espérant trouver quelque vieux droit, quelque ombrede survivance, quelque promesse de réversibilité en faveur de n'importequelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de précédent oude légalité, à l'établissement de madame de la Tournelle à Versailles.Malheureusement pour les ministres, la maréchale de Villars, en faveurde laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse deVillars, se refusait à entrer dans cette petite conspiration, et nevoulait ou n'osait pas, malgré les instances de sa famille, barrer lechemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepaset Fleury produisaient une lettre du marquis de Tessé, rappelant uneparole du Cardinal, vieille de trois années, et la promesse de la placeà une dame de Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par unerecommandation écrite de la Reine, de la pauvre Reine qui, tour à tourjouet du Roi et des ministres, après avoir demandé la place pour madamede la Tournelle, la sollicitait pour madame de Villars, et en dernierlieu osait, sur les instances de Maurepas, non-seulement écrire enfaveur de la créature du Cardinal, mais envoyait chercher madame de laTournelle et lui déclarait en face que, malgré tout son désir de l'avoirdans son palais, si le Roi lui donnait à choisir, elle accorderait lapréférence à madame de Saulx[290].
Le Roi ne laissait pas le choix à la Reine.
Dix jours après la mort de madame de Mazarin, madame de la Tournelleétait déclarée dans la matinée dame du palais de la Reine, et MarieLeczinska se voyait dans l'obligation de lui en faire passer aussitôt lanouvelle par sa dame d'honneur[291].
C'était à la cour la nouvelle du matin du 20 septembre; la nouvelle dusoir était la cession pure et simple, et sans aucun dédommagement, faitepar madame de Mailly à madame de Flavacourt de la place de dame dupalais avec les appointements[292].
* * * * *
Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe. L'aveugle et bonnecréature, exploitée avec toute l'astuce imaginable par les deux sœursdans ses sentiments de famille, dans l'espèce de maternité dont elleavait pris charge devant Dieu, était entraînée à cette démarche dontl'imbécile et imprudente générosité avait frappé tout le monde. Les deuxsœurs n'avaient pas manqué de faire entrer en leur noir complotRichelieu qui, s'insinuant par elles dans l'intimité de madame deMailly, après avoir endormi ses défiances, attrapé ses bonnes grâces,parlait à sa crédulité, exaltait sa confiance dans les protestationsd'amitié et d'éternelle reconnaissance de madame de la Tournelle,faisait appel à sa bonté, surexcitait son désir d'être agréable au Roi.Et les sœurs et Richelieu eurent encore, en cette comédie, un adroitcompère dans d'Argenson qui prit à partie l'amour même de madame deMailly pour l'inviter au sacrifice, lui représentant, avec les parolesles plus touchantes, la gratitude du Roi, et le caractère nouveau etélevé et sûr de son attachement pour une maîtresse capable de cedévouement et de cette noblesse d'âme.
La malheureuse, ainsi circonvenue et sollicitée par l'envie secrètequ'elle sentait le Roi avoir de l'établissement des deux sœurs à lacour, écrivait au Cardinal une lettre pour se démettre en faveur demadame de Flavacourt. La lettre, dont le contenu avait été arrangéd'avance par le Roi, était relue par lui, après que madame de Maillyl'avait écrite dans son petit appartement, et elle n'était envoyée quelorsque l'exigeant maître avait dit «qu'elle était bien[293]».
La lettre envoyée, madame de Mailly se rendait chez le Cardinal, quitombait de son haut devant cette espèce de suicide résigné et tranquilleen cette terre d'égoïsme et de calcul, jouait l'incompréhension,l'engageant à ne pas parler à la Reine de sa détermination, finissantpar lui dire que ce n'était pas son avis qu'elle quittât.
Maurepas s'exprimait plus nettement. Il ne craignait pas de dire àmadame de Mailly: «Vous ne connaissez pas, Madame, votre sœur de laTournelle; vous devez vous attendre à être chassée de la cour par elle,lorsque vous vous serez dépouillée de votre charge pour la lui donner.»
Malgré tout ce que Maurepas et les autres pouvaient lui dire, lafavorite persistait dans sa résolution. Et, le 21 septembre, la couravait le spectacle de madame de Mailly suivie de madame de la Tournelleet de madame de Flavacourt allant remercier le Roi et la Reine de ce queleurs Majestés avaient fait pour elles.
Il y eut bien certainement dans cette immolation entêtée, dans cesacrifice qui ne voulait rien entendre, la perception douloureuse del'amour du Roi pour madame de la Tournelle, et le lâche désir d'unefemme qui aime, d'être gardée.
On raconte en effet que pendant la brigue de ces plans, et surl'intérêt amoureux que le Roi semblait y prendre, un jour, pendant queLouis XV était à la chasse, madame de Mailly faisait appeler sa sœur. Sasœur entrée, madame de Mailly fondait en larmes, puis prenant tout àcoup à bras le corps madame de la Tournelle, elle lui criait dans lafigure: «Ma sœur, serait-il possible?» À quoi l'autre, peut-êtretouchée dans l'instant par la grandeur et la sincérité du désespoir,répondait: «Impossible, ma sœur!»[294] Un «impossible» qui nerassurait madame de Mailly que pour quelques heures.
Au fond la cession de sa place à sa sœur, c'était pour madame de Mailly,en cas d'abandon du Roi, l'enlèvement d'une retraite à la cour, d'unrefuge dans une charge, la condamnation à l'exil. Et cela pouvait déjàbien entrer dans les plans de Richelieu.
* * * * *
Voilà donc enfin madame de la Tournelle installée à la cour. Il ne resteplus à son parti que trois choses à faire, trois victoires à obtenir:sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle elle-même.Il faut guérir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud; il fautdécider le Roi à faire en personne la conquête de madame de laTournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly.
Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite, les approchesmême de la faveur, l'enivrement et les tentations du rôle de maîtressedu Roi, n'avaient point éteint en elle un sentiment vif et sincère pourle duc d'Agénois[295]. Elle avait trop d'esprit pour ne pas pensertrès-souvent à l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieului vint en aide. Il envoya le beau duc, qui était son neveu, enLanguedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme apostée, dresséepar lui, séduite par la promesse d'une grande position à Paris,enflammée par l'honneur que pouvait faire à l'amour-propre d'uneprovinciale la conquête d'un d'Agénois. Les avances amenèrent unecorrespondance, où d'Agénois, bien assuré du secret et de l'ignorance demadame de la Tournelle, se laissa aller à l'aventure avec la facilité etla reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps enprovince. Il lança des expressions et des témoignages d'amour, qui, mispar le Roi[296] sous les yeux de madame de la Tournelle, analysés,soulignés et commentés avec force railleries sur la fidélité du beaud'Agénois, la détachèrent d'un souvenir tendre, et la débarrassèrentpresque d'une faiblesse dont elle avait eu l'étourderie de prendrel'habitude[297].
Et bientôt elle ne pensait plus guère à d'Agénois que pour ravoir de luiles lettres qu'il avait d'elle:
«J'ay toujours oublié,—écrit-elle à Richelieu,—de vous parler devotre neveu: voicy l'armée de Broglio qui va vous joindre, ainsi parconséquent vous aller vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luyfaite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisseestre. Je sçay positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il nevous le pardonnera jamais; il pourra vous faire bonne mine, ne vous yfiez pas. Je suis fachés d'être obligé de vous mander cela, mais croyéque je sçay ce que je dit et que vous en seriez la dupe; je vous ay vuedans l'intention de lui compter comme tout c'estoit passé sans en rienomettre: gardé vous en bien, je vous le demande en grâce. Vous pouvezluy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves mené cette affaire laet surtout que vous n'en aves rien sçu, que quand le Roy vous la dit,mais je vous prie retranché tout détaille. Je vous parle vray: il a deslettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins à Parisparce que je ne me soucirait pas que monsieur de Maurepas et sa mèremissent le nez dedans, ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gensà cela. Peut estre votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans unmoment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ousi vous ne voulé pas vous chargé de les redemander, monsieur le princede Conti pourroit bien avoir cette bonté; en ce cas vous me lesrenverriés petit à petit par des couriers toujours à l'adresse de masœur. Adieu car j'entend le tambour j'aime autant fermer malettre[298].»
* * * * *
Il y avait une œuvre plus difficile que d'allumer le dépit de madame dela Tournelle et de ramener toutes ses passions à son ambition. Ils'agissait de décider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi desentreprises, habitué à être servi en amour comme en toute autre chose,gâté par les victoires toutes prêtes et les conquêtes toutes faites,accoutumé à la reconnaissance du droit divin de son plaisir, auxadorations comme aux complaisances, il s'agissait de le décider à sedonner la peine d'aimer, la fatigue de plaire, à remplir ce rôle d'hommeet d'homme amoureux qu'avaient rempli autrefois ses illustres aïeux. Etpuisqu'il voulait posséder une fière et capricieuse jolie femme, trophaute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du maître parles mains d'un ministre, il devait lui faire la cour, et la mériter parles efforts et les soins de ce noviciat d'amour dont toute maîtresseexigeait l'hommage et l'épreuve.
Mais, à peine engagé dans ce métier, la patience échappait au Roi. Toutà coup il interpellait Richelieu avec une voix presque colère: «Vousavez voulu que j'écrivisse, j'ai écrit, j'ai écrit deux fois, vous ne meconseillerez pas apparemment d'écrire une troisième… j'ai pris monparti et pense à quelqu'un[299].»
Le Roi demandait alors à Richelieu s'il ne connaissait pas madame unetelle, puis telle autre, puis celle-ci, puis celle-là[300], et à chaquenom prononcé, on pense de quelle manière Richelieu habillait la femme.
Le Roi de s'écrier dans son étonnement: «Qu'est-ce donc que cesfemmes-là?»
—«Des femmes galantes, assez jolies et pas mal ennuyeuses au bout devingt-quatre heures.»
—«Il faut donc, disait le Roi, penser à une femme qui me tente,quoiqu'elle m'inquiète. Avez-vous eu aussi madame de ***?»
—«Ah! pour ça, oui, répondait Richelieu; elle m'a fait trop denoirceurs pour l'oublier jamais: c'est madame de Prie, absolumentelle[301].»
—«N'en parlons plus, reprenait le Roi, changeant tout à coup de visage,au nom de cette femme abhorrée, mais que faire? Pas même de réponse demadame de la Tournelle!»
—«C'est que madame de la Tournelle, se mettait à dire Richelieu avecune certaine éloquence, ne ressemble pas à madame de ***; c'est quebelle comme les Amours, elle doit être une conquête; c'est que vosgénéraux ne feront point cette conquête pour vous; c'est qu'elle ne serapas conquise si vous ne la conquérez pas. Assurément vos pareils ont desavantages; mais le plus grand en amour est d'être jeune, beau commeVotre Majesté, et surtout d'être aimable. François Ier, Henri IV, LouisXIV se donnèrent la peine de plaire: celle-là devrait coûter moins àVotre Majesté qu'à personne. Mais une maîtresse n'est point unportefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur à votreconseil, je doute fort qu'ils puissent mettre madame de la Tournelledans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui dire que vous enêtes épris[302].»
* * * * *
Pendant ce long dévorement d'impatiences, de tourments, de feux, queLouis XV ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours à madame de laTournelle un amant plus humble dans un Roi plus amoureux, pendant lessix semaines que durèrent ces révoltes, et ces combats, et cescapitulations, il est facile d'imaginer l'existence et les souffrancesde la malheureuse de Mailly, vivant côte à côte avec cette passionirritée par une résistance qui étonnait le Roi, et dont elle sentait,avec ses nerfs et sa sensibilité de femme, chaque reprise, chaqueprogrès, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte à goutte. Nulledouleur, nulle humiliation ne manqua à cette agonie de l'amour, la plusdouloureuse, peut-être, dont une maîtresse de roi ait subil'humiliation. Le Roi ne fit grâce de rien à madame de Mailly. Il ne luiépargna même pas ces duretés qui dénouent les plus vulgaires liaisons.Las de sa chaîne et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait surelle de ses impatiences et de ses irrésolutions, par toutes lescruautés des hommes faibles au bout des amours qu'ils n'ont pas lecourage de briser. Versailles et Choisi retentirent de ces parolesimpitoyables[303] dont la brutalité soufflette une femme, et comme lapauvre de Mailly s'obstinait à dévorer les affronts, comme elle voulaitpardonner et aimer jusqu'à la fin, comme elle restait, s'attachant à uneillusion dernière, la patience de son amour, après avoir fatigué lapitié, exaspérait la lassitude du Roi qui prenait en haine cette femmequi ne se tenait jamais pour chassée.
Les dîners et les soupers continuaient, mais c'étaient de tristesdîners, de tristes soupers, des repas aux longs silences, au milieudesquels une parole du Roi faisait tout à coup fondre madame de Maillyen larmes[304].
Devant la sincérité de ce désespoir, il prenait au Roi un instant leremords et la honte de violences qui dépassaient son caractère etperdaient jusqu'au ton d'un homme bien né. Madame de Mailly croyaitavoir regagné l'indulgence et la charité du Roi, quand Louis XV luivenait dire qu'il était amoureux fou de madame de la Tournelle, qu'il nel'avait pas encore, mais que bientôt il l'aurait, qu'il ne pouvait doncplus l'aimer[305].
En cette femme,—elle l'avouera plus tard,—qui ne s'était donnée auRoi, qui n'avait vécu avec lui les premiers temps que poussée par uneextrême misère, mais chez laquelle l'amour était venu au bout de deuxmois[306], et n'avait fait que grandir avec les années, se mêlaient à lafois, à cette heure, les tendresses suprêmes de la vieille femme, qui sesent aimer pour la dernière fois et les humilités de passion de lacourtisane qui aime pour la première fois. Et au mépris de toutamour-propre, et sans aucune honte, et agenouillée dans les lâchetés del'amour madame de Mailly promettait de fermer les yeux, de toutpermettre, de tout souffrir, ne demandant que la grâce de rester, commeelle eût demandé la force de vivre. Le maître répondait: «Il faut seretirer aujourd'hui même.» Madame de Mailly se traînait aux pieds deLouis XV, elle suppliait, elle allongeait l'entrevue, et s'accrochait endéfaillant aux misérables prétextes, à tous les petits retardements desamours condamnées, pour ne point partir encore. Elle finissait pars'adresser à la pudeur du Roi, l'assurant que s'il consentait à ne pointla renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher à sessujets ce nouvel amour capable de diminuer leurs respects. Et le Roi,attendri par ces pleurs, par l'humilité de cette douleur, par cetteimmolation devant le soin de sa gloire, ébranlé peut-être aussi par lacrainte d'un éclat, accordait, malgré ses engagements avec madame de laTournelle, quelques jours de sursis à madame de Mailly.
Et les heures qu'elle passait encore à Versailles, et pendant lesquellesil lui était donné d'approcher encore de son amant, ces dernièresheures, il fallait les conquérir chaque jour. C'est ainsi que la veillede son départ, le 2 novembre, l'on voyait, dans la journée, démeublerson petit appartement à côté des cabinets du Roi, et que l'on apprenaitque madame de Flavacourt devait y venir coucher le soir sur un lit decamp[307]. Mais, au souper, la malheureuse femme trouvait pour retardersa disgrâce d'un jour, des accents si vrais, des élans si touchants, quele Roi n'avait pas le courage de sa détermination, révoquait l'ordre,lui permettait de coucher encore cette nuit dans son petitappartement[308].
* * * * *
Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laissé les choses aller, letemps agir, et cet amour, où il avait fait tant de ruines, suivre lamarche fatale et précipitée des amours qui finissent, et cette lenterupture défendre d'avance tout retour aux deux amants par ledétachement journalier, et les duretés croissantes envenimées par unelongue impatience, Richelieu commençait à s'inquiéter de la tranquillitéde madame de la Tournelle, de son peu de hâte, de sa paresse à entrerdans son rôle de maîtresse et à se saisir du Roi. Les démarches et lesmanèges des ministres, les sympathies excitées par le désespoir demadame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de lacour, les amitiés qui se groupaient en parti autour de cette disgrâceintéressante, décidaient Richelieu à remettre la main aux affaires demadame de la Tournelle et à hâter un dénoûment[309]. Il obtenait demadame de la Tournelle qu'elle reçût en sa présence le Roi au milieu dela nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accepté, Richelieu terminaittout[310]. Il allait trouver madame de Mailly, et, se disant désolé etuniquement occupé d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi, illui peignait vivement ce qu'elle se devait à elle-même, le soin de sagloire, l'indignité du cœur du Roi, de ce Roi qui la délaissait etauquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener,quand elle le voudrait, à Paris. Richelieu prenait ainsi le congé à soncompte, en dégageant la personne du Roi. «Mes sacrifices sontconsommés, dit madame de Mailly,j'en mourrai, mais je serai ce soir àParis[311].»
* * * * *
De là, Richelieu se rendait auprès du Roi, et sans plus lui laisser letemps de se reconnaître, de respirer, de réfléchir, qu'il n'avait laisséà la favorite le temps de résister, il lui annonçait le départ de madamede Mailly, et le rendez-vous arraché à madame de la Tournelle. Puis illui parlait du secret à garder, des grandes cours à traverser, desespions de Maurepas à tromper, du déguisement à prendre qui l'attendaitchez lui.
Un peu après minuit, le Roi est chez Richelieu. Il y trouve de grandesperruques à l'usage des médecins, des habits noirs, des manteaux. Etvoilà Louis XV et son confident déguisés qui se rendent le long des murschez madame de la Tournelle, recevant pour la première fois unedéclaration en perruque carrée[312]. La surprise empêchait l'embarras,et le romanesque, le comique presque de cette première entrevue ensauvait la gêne, mettait le Roi à l'aise, dissipait la peur que letimide amoureux avait de la fière créature. Le Roi sortait de chezmadame de la Tournelle tout à fait engagé, et trouvant à cette courainsi faite un côté piquant, une nouveauté et un caractère d'aventurequi le charmaient comme un enfant[313].
Entre cette visite de Richelieu à madame de Mailly et le rendez-vous dela nuit, il y eut un dernier dîner, un dîner intime, où il n'y avait quede Meuse entre le Roi et la maîtresse prête à quitter Versailles[314].Nul témoignage, nul livre, nul billet ne raconte ce dîner. Rien n'en ditle déchirement[315]. Seulement on vit sortir madame de Mailly de sonpetit appartement, la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes,désespérée, presque folle, marchant sans voir et sans entendre. Derrièreelle, venait le Roi qui la suivait, l'apaisait, la soutenait de parolesbasses et douces, et finissait par lui dire: «À lundi.»
Ce «à lundi,» était-ce une permission de revenir à Versailles quereprendra ce soir même madame de Châteauroux à Louis XV? Était-cesimplement un leurre pour tromper sa douleur et endormir sondésespoir[316]?
* * * * *
Madame de la Tournelle, sa sœur chassée, écrivait quelques jours après à Richelieu parti pour la Flandre:
«_… J'ai montré au Roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assuréqu'il n'avoit point dit à madame de Mailly que ce fut vous qui eussiezmené l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vousl'aviez accompagné chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien descontes; vous n'avez qu'à toujours soutenir que vous n'en avez jamaisrien su que quand cela a été fort avancé; cela est même convenable pourmoi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherché cet avantage, ni mesamis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni lesautres… Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à fairedéguerpir madame de Mailly; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de nepoint revenir que quand on lui demanderoit. Vous croyez peut-être quec'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outré dedouleur, et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle, etqu'il me demande de la faire revenir et qu'il nel'approchera pas,mais qu'il me demande de la voir quelques fois: j'en reçois une dans cemoment où il me dit que si je lui refuse, je serai bientôt débarrasséed'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrintous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle fût ici,je comptetenir bon. Comme je n'ai paspris d'engagement, dont je vous avoueque je me sais bon gré, il décidera entre elle et moi… Je prévois,cher oncle, que tout ceci me donnera bien du chagrin. Tant que leCardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m'a donnéenvie de mettre ce vieux coquin dans mes intérêts en l'allant trouver.Cet air de confiance me le gagneroit peut-être… Ceci mériteréflexion… Vous pensez bien que tout le monde est en l'air et qu'on ales yeux sur le Roi et sur moi… Pour la Reine, vous imaginez bienqu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu… Je vais vousdire les dames qui iront à Choisy: mademoiselle de la Roche-sur-Yon,mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votretrès-humble servante… Il n'osoit pas même aller à Choisy, c'est moiqui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartementde madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vôtre,c'est-à-dire_ si _M. Dubordage en a l'esprit, car le Roi n'en diramot… Il vous a mandé que l'affaire étoit finie entre nous, car il medit dans sa lettre de ce matin de vous détromper, parce qu'il ne veutpas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand ilvous a écrit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apportéquelques difficultés à l'exécution, dont je ne me repens pas[317]._»
Cette lettre est madame de la Tournelle tout entière, et l'histoireoffre peu de documents pareils où une femme se soit ainsi peinteelle-même en pied et aussi crûment. Nul portrait qui vaille cetteconfession: c'est la femme même avec le sang-froid et l'impudeur de sesingratitudes, le cynisme de ses sécheresses, la férocité moqueuse de sonesprit et de son cœur. Il semble qu'elle pousse sa sœur par les deuxépaules avec ces mots qui ont la basse énergie des expressions dupeuple. Et quelle aisance dans sa sereine implacabilité! Rien ne latrouble, rien ne la touche, pas même cette surprenante douleur arrachéeà l'égoïsme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle abrisé, et de tout ce qui pleure, se lamente et meurt autour d'elle, elleraisonne, calcule, intrigue, avec une insensibilité dont le naturelépouvante. «Je compte tenir bon… J'ai apporté quelques difficultés àl'exécution, dont je ne me repens pas,» sont des mots qui donnent toutesa mesure et avouent tout son caractère. On la voit, ayant pris jouravec elle-même pour sa défaite, et voulant d'avance lui faire rendretout ce qu'une défense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obteniravant de rien livrer: c'est une affaire où il faut des garanties. Il nelui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer parl'économie des dépenses de poche du Roi, de se salir les mains àramasser le peu de louis qui avaient payé les premiers rendez-vous de sasœur[318], de louer ses parures comme elle, et de recourir comme elle àla bourse de Villars et de Luxembourg[319]. Elle ne veut pas non plusqu'il lui arrive comme à sa sœur d'être obligée, après des annéesd'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales desflambeaux et des jetons d'argent à sa voisine[320], et elle demanded'autres générosités que celles inscrites sur le Livre rouge.
Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couvedes exigences plus hautes; il faut que son orgueil ait part à son amour.Il y aurait pour elle l'humiliation du mystère dans une liaison furtive,dans un scandale caché et secret: elle entend paraître et éclater dansle triomphe d'une favorite. Ces volontés, ces conditionséclatantes,madame de la Tournelle ne tardait pas à les faire connaître, à les faireporter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame deMailly ne lui suffisait pas, qu'elle voulait être maîtresse déclarée,sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas comme de Maillyd'un petit logement aux soupers économiques, qu'elle demandait unemaison montée, un appartement où elle pût recevoir le Roi d'une façonroyale, la faculté enfin, dans ses besoins d'argent, d'envoyer touchersur ses billets au Trésor. Il était question dans le public d'une terrede trente mille livres de rente, d'un hôtel à Paris et à la cour, decinquante mille livres par mois, de cinq cent mille livres dediamants[321]. Le bruit courait même que l'ambitieuse personne avaitstipulé qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchessevérifiées au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesseserait publique et son enfant légitimé. Les petites vanités d'une femmeétaient au fond de ces ambitions si grandes, si énormes, si insolentesde madame de la Tournelle, et dans ce furieux désir d'élévation, danscette demande impérieuse du titre de duchesse, il y avait l'envieimpatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme et de punir, enl'écrasant, le ministre qui avait tenté sans relâche de traverser safortune, et s'opiniâtrait à n'en point vouloir oublier le point dedépart, ni les premiers commencements. Déjà elle s'approchait dutabouret en préparant l'alliance d'une de ses sœurs toute dévouée à sesintérêts, l'alliance de mademoiselle de Montcavrel avec le duc deLauraguais qui mettait le précédent d'un duché dans la famille[322].
C'était beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiarisé avecles prodigalités de l'amour, et tenu «de si court» par le Cardinal; etle caractère du Roi, timide et craignant l'opinion, peureux devant touterésolution un peu brave, aurait dû encore diminuer la confiance demadame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de sesprétentions, elle comptait sur l'amour pour changer le Roi, lui faireperdre cet esprit d'économie, ce respect humain et ces pudeurs. Enattendant, elle jouait l'indifférente; puis, ce jeu usé, elle faisaitsemblant de revenir au duc d'Agénois, disant que les lettresinterceptées ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point dequoi lui être infidèle. Elle agaçait, rebutait et aiguillonnait le Roipar les plus adroites comédies et les plus savantes coquetteries de sonsexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames,et ne cessant, malgré tout, de l'entourer et de l'étourdir, par lesdemi-mots et les indiscrétions de ses amis, de ses ambitions, de sesvolontés, de ses conditions[323].
Au bas de l'escalier de Versailles, à la nuit tombée[324], madame deMailly avait trouvé un carrosse de la cour qui l'avait menée à Paris, àl'hôtel de Toulouse, chez les Noailles[325]. Les Noailles avaient lavertu, l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent l'hospitalitéà la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amitié, échapperaux mauvais traitements de son mari, peut-être où coucher! Madame deMailly avait au chevet de son lit la maréchale de Noailles tout le tempsde sa première douleur. Ce fut d'abord un désespoir affreux, une crisede sanglots et d'étouffements, une espèce de délire dans lequel lamalheureuse femme appelait à grands cris Louis XV[326]. Le curé deSaint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'ellepour sa raison, pour sa vie. On avait peur que, dans la violence etl'égarement de son chagrin, elle ne fût prise de la tentation demourir[327].
Au transport succéda l'agitation, une fièvre de projets, des vouloirscourts et saccadés, suivis d'abattement. Elle voulait partir pourVersailles[328], elle se dressait pour se lever, et, la voitureattelée, elle fondait en larmes, et retombait sur son lit.
C'étaient de douloureuses nuits blanches passées tout entières à creusersa disgrâce; c'étaient des journées employées à envoyer chercher lesgens qu'elle se persuadait attachés à sa personne[329] pour lesconsulter sur le parti qu'elle avait à prendre, implorant des avis[330]et ne prenant conseil que de sa douleur.
La vie de madame de Mailly était toute à la lecture et à larelecturedes billets du Roi, que presque chaque jour de Meuse lui apportait;billets où, avec l'égoïsme cruel de l'amour, le Roi ne parlait guère quede sa passion pour madame de la Tournelle, du charme de la jeune femme,de l'empire à tout jamais pris sur lui. Ces lettres, ces dix-huitlettres[331] qu'au mois de novembre l'ancienne maîtresse était fière demontrer à ses familiers, elle en interrogeait chaque phrase, chaque mot,y cherchant, y poursuivant l'espérance, aujourd'hui désolée et voyantl'exil éternel, demain croyant l'épreuve finie et l'amour du Roirevenu.
Ces derniers espoirs qui rattachèrent madame de Mailly à la vien'étaient point tout à fait aussi illusoires qu'ils pouvaient leparaître. La lettre de madame de la Tournelle à Richelieu nous montreque le cœur du Roi avait éprouvé après coup le déchirement de larupture, et qu'il s'était bien plutôt séparé que détaché de son anciennemaîtresse, par les duretés et les brutalités inspirées par la sœur etarrachées à la débile volonté de l'amant. Dépité par les froideurs demadame de la Tournelle, humilié par sa longue résistance, Louis XV seretournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facilemadame de Mailly. La séparation réveillait le sentiment qu'il croyaitmort, et mille souvenirs se levant de ce passé d'hier dont tout portaitle deuil autour de lui, mettaient dans ces billets tout amoureux d'uneautre, quelque chosed'un revenez-y tendre et mélancolique pour ladélaissée.
La petite société qui entourait madame de Mailly, pour lui donner ducalme, la dérober peut-être au suicide, travaillait à la maintenir danscette persuasion, lui répétant que le Roi n'était point décidé, que sonappartement n'était point encore occupé, que la politique avait eu plusde part à son éloignement que toute autre chose.
Et, dans la succession des espérances et des désespérances qui sesuivaient sans motif chez madame de Mailly, il y avait des jours où,suppliante, elle faisait l'impossible pour obtenir seulement d'habiterVersailles, s'engageant à ne jamais mettre les pieds au château; il yavait d'autres jours où, dans des fanfaronnades enfantines, la femmechassée se vantait d'avoir un moyen infaillible de rentrer à la courquand elle voudrait[332].
Cependant, dans la première quinzaine de décembre, au temps du retour dece voyage de Choisi où madame de la Tournelle avait enfin cédé au Roi,madame de Mailly apprenait—ses amis ne pouvaient plus longuement lui encacher la nouvelle—qu'on avait démeublé ses logements de Versailles, etque son petit appartement, l'appartement où elle avait passé après lamort de madame de Vintimille tant de douces et solitaires heures en têteà tête avec Louis XV, était condamné par une barre de bois clouée sur laporte[333].
Il lui fallut se résigner. Le duc de Luynes, qui voyait en ces jours lapauvre madame de Mailly installée dans un logement emprunté à madame deVentadour aux Tuileries, nous fait une peinture navrante del'abandonnée. Il la trouvait dans une immense chambre bien triste etbien froide. Des larmes coulaient continuellement sur son visageamaigri. Avec ce déliement des volontés brisées par un grand malheur,elle paraissait ne plus vouloir rien, s'abandonnant d'avance à tout ceque voudrait bien ordonner le Roi à son égard… Elle ne savait rien desarrangements en train de se faire pour le paiement de ses dettes[334],et s'y montrait complètement indifférente et comme étrangère. Elledisait enfin, d'un ton mourant, que maintenant elle ne comptait plusjamais revoir Versailles… Et la vie de madame de Mailly à cette heureétait celle-ci: Elle allait tous les jours dîner à l'hôtel de Noaillesavec la maréchale et quelquefois en tiers la duchesse de Gramont,revenait de bonne heure chez elle où elle restait jusqu'à neuf heures,repartait passer la soirée en tête à tête avec la comtesse de Toulouse.Dans ce temps, complètement vaincue et s'humiliant à plaisir, elleécrivait à celle qui l'avait supplantée une lettre où elle s'excusaitauprès d'elle des violences et des colères de ses paroles[335].
À quelques jours de là, madame de Mailly était privée de la seuledouceur qui lui fût accordée dans l'amer néant de la vie, de lacorrespondance du Roi. Et la raison que Louis XV donnait pour la cesserest bien touchante: il disait ne pas vouloir ruiner madame de Mailly,qui jetait tout son argent au courrier lui apportant un bienheureuxbillet[336].
XI
Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.—Lesouper, les jeux de quadrille et de cavagnole.—Madame de la Tournelleproposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.—Le Roi grattanten vain à la porte de madame de la Tournelle.—Lettre de la favoritedonnant à Richelieu le pourquoi de son refus.—Louis XV maladed'amour.—L'aigreur et les allusions de la Reine.—Les représentationsdu Cardinal.—Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.—Lescalotines de Maurepas.—Second voyage de madame de la Tournelle àChoisi.—La chanson l'Alleluia chantée par la favorite.—Troisièmevoyage à Choisi.—La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournellede dessous le chevet de son lit.—Départ de Richelieu, dans sadormeuse, pour les États du Languedoc.—La favorite àl'Opéra.—Chronique des petits appartements envoyée par madame de laTournelle à Richelieu.—Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.
À quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa sœur, madame de laTournelle se préparait à ce voyage de Choisi imposé au Roi[337], et oùle Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calmefroid, une espèce d'indifférence hautaine, elle en ordonnait la mise enscène et le scandale. Elle voulait le cortège des plus beaux noms deFrance. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse deBourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la consécration deson installation, la couverture et le patronage de la vertu de laduchesse de Luynes. Mais la duchesse éludait la proposition, et, quand,à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse auvoyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'ilsollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profondeinclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faireagréer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-être laseule protestation de la Cour. L'empressement à servir et la soif de secompromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée parmadame de Luynes.
Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de laRoche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame deChevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de laTournelle était aux côtés de Louis XV dans la gondole royale. Madamed'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplacé la duchesse de Luynes,étaient arrivées avant le Roi. Les hommes du voyage étaient, outre leduc de Villeroy et le prince de Soubise, le maréchal de Duras, monsieurde Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince deTingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes etd'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de laTournelle[339].
Le voyage était assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle setrouvait dans une de ces dispositions d'esprit, où les irritations de laveille reviennent ou s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres duRoi à madame de Mailly? Était-elle blessée du refus de madame de Luynes?Était-elle ulcérée des froideurs méprisantes de la Reine? ou bienentrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plusà elle l'attention du Roi?
En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avecmessieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon.Madame de la Tournelle avait refusé de se mêler à la partie, trouvantque les cartes lui avaient été présentées trop froidement[340]. Le restedes dames jouait à cavagnole.
Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yonprenait place à sa gauche pendant que toutes les dames attendaient enface du Roi. Louis XV appelait à sa droite madame d'Antin et mettaitsous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entremessieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut sérieux, presquesilencieux; madame de la Tournelle évitant le regard du Roi, qui lacherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas.
Après le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommençaient,pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341],avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout,chuchotée à voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessusde la chambre du Roi, située au rez-de-chaussée, il y avait la chambrede madame de Mailly, la fameusechambre bleue communiquant avec lesappartements du Roi par un escalier intérieur. Madame de la Tournelleavait été placée dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plusrapprochée de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait étélogée, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de laTournelle disait à madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une tropgrande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements,et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342].Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changerd'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi, sansque Sa Majesté lui en parlât. Là-dessus madame de la Tournelle faisaitsigne à Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurât que le Roitrouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait à dire que,quelque envie qu'elle eût de faire plaisir à madame de la Tournelle,elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343].
Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couché, jouaitavec une espèce de plaisir furieux, comme si elle eût voulu passer toutela nuit, ne quittant le cavagnole qu'à deux heures du matin au moment oùtout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu.
Madame de la Tournelle se décidait enfin à monter dans sa chambre, s'ybarricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée etl'oreille aux écoutes, laissait longtemps le Roi gratter à sa porte—etn'ouvrait pas[344].
Ce grattement à la porte, lapetite visite refusée, en voici lamention,—que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?—en unindiscret aveu de la femme aimée à Richelieu, en une lettre intime où lajeune et machiavélique théoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sansambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roiuniquement parce quecela augmentera l'envie qu'il en a.
À Versailles, ce mardi, à trois heures après minuit.
«_Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de vostre colère, car je m'yattendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne voispas où est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petitevisite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que celaaugmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettreque vous m'aves envoyes est très belle, même trop, je ne lescrirezpas[345]…, et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce queje ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, c'est absolumentnécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car je ne peuxplus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encoreassé éveillé pour sentir que vous estes fol à lier; ce qu'il y a deplaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres nele soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je menremercie et que je men sçay le meilleur gré du monde, je naporte pasautant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien.
Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous levoudriez, j'en suis très fachés, mais cela m'est impossible. Adieu, cheroncle, je merite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon depenser pour vous.
Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande unsecret inviolable_[346].»
Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsià celui qui, la voyant à tous les instants de la journée, lui écrivaitdeux ou trois lettres par jour[347]. Elle exaspérait en les impatientantles sens de ce Roi maigrissant, dévoré et bientôt malade de passion.Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait etretirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi etfurieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait.
* * * * *
Le Roi revenait à Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort méchantehumeur contre son adorée qu'il passait deux jours sans visiter[348],contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquelil marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'ilrembarrait, contre son peuple qui s'était permis d'afficher sur les mursde Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douceMarie Leczinska, à laquelle il ne trouvait pas une soumission assezrésignée.
La Reine, habituée au service de madame de Mailly[350], à ce servicecaressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon,n'avait pu s'empêcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapportsavec la fière et hautaine dame du palais qui venait de lui être imposée.Malgré les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses «dese bien conduire avec les nouvelles amours du Roi», la Reine se laissaitparfois aller à mettre dans quelque allusion secrète un peu de lavengeance d'une femme légitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvaisétat de nos affaires en Allemagne, la Reine s'étant écriée «que çaallait être bien pire par la colère du ciel[352]», madame de laTournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec unetranquille insolence ce qu'elle voulait dire par là[353]. De ce jour laprésence de la favorite, selon l'expression même de madame de laTournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblantde dormir aux côtés de sa dame du palais, ne l'engageait plus à veiller,ne la retenait plus quand minuit était sonné. Dès lors, la Reine ne selaissait plus aller à aucune hostilité contre madame de la Tournelle,mais faisait tout haut l'éloge de madame de Mailly, déclarait à tousceux qu'elle voyait qu'elle désirait qu'elle fût bien traitée, entouraitle Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur del'abandonnée, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettrequ'on lui apportait de madame de Mailly et défendait qu'on lui en remîtd'autres à l'avenir; un autre jour il demandait à la comtesse deToulouse, lui peignant l'état de la malheureuse femme, de ne plusl'entretenir de cette matière, et comme elle insistait, il lui disaitassez brutalement: «Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie,il me semble que c'est bien assez[355]!»
De plus sérieux ennuis, et de plus grands tracas étaient ceux donnés auRoi par le Cardinal. Aussitôt qu'il avait appris le départ de madame deMailly de Versailles, Fleury était accouru pour faire desreprésentations à Louis XV; mais à peine avait-il ouvert la bouche, quele Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homélie en disant àl'Éminence que s'il lui avait abandonné le soin de son État il n'avaitjamais songé à lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV secroyait délivré de toute nouvelle représentation, quand le Cardinal,usant d'un moyen que les ministres et les maîtresses emploieront tout lerègne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou supposéeprovenant du décachetage de la poste et qui contenait: «Le Roi n'estplus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement lerenvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième sœur pourmaîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se feramépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.»
«Eh bien, je m'en f…»[357], disait le Roi, après l'avoir lue, en larendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitôt il s'emportait contre laliberté que le public se donnait de parler de ses goûts secrets etmarquait un ressentiment colère de ce qu'on était si peu réservé à sonégard.
Le Roi n'était point encore quitte. À quelques jours de là il recevaitune lettre du Cardinal, où le prêtre, parlant à son ancien élève avecautant de force que de liberté, engageait Louis XV à ne pas aller plusloin avec madame de la Tournelle, lui représentait le tort que cecommerce monstrueux apporterait à sa renommée en France et dans toutel'Europe[358], faisait appel à ses sentiments religieux, ébranlait sapassion par la menace des châtiments célestes, semait les inquiétudesdans sa conscience…, et tels étaient les tiraillements du Roi entretous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudesque les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenirà madame de Mailly et à Dieu[359].
L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, désespérantde l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa démission,s'embusquait dans une maison sur la route du château de Choisi, lâchaitson confesseur sur le prince[360], déchaînait la Muse de Maurepas ettoute cette volée de chansons moqueuses dont les ironies commençaient àsiffler aux oreilles de madame de la Tournelle.
Héritier de la veine des Ménippées et des Mazarinades, fécond, inventif,et aidé de la verve pasquinante d'une société d'amis dont l'esprit étaità l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satiresur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion decouplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain commel'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Tempsétrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté,et le vent de la révolution se levait, dans le portefeuille d'unministre, de petits vers rimés par une Excellence;—de petits versqu'appellera un homme de 93 «les bleuettes de la liberté et lesavant-coureurs des grands mécontentements». Enhardi par sonressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontrée la chansonen France, Maurepas égratignait la favorite, avertissait le Roi parmille ironies légères, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers deVersailles se répandant dans les soupers de Paris, faisaient donner partous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours.C'était un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocencedu badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon motdésarme la colère, et faisant des ruines sans qu'on s'en aperçût, etmontrant aux oisifs, et aux mécontents, et à la curiosité ennemie, et àl'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un motapprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin,il jouissait du succès présent, il jouissait des amertumes de madame dela Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisaitcalotinessurcalotines, s'inquiétant assez peu d'être soupçonné[363], etfaisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de sontravail si facile, si léger, si superficiel: une aimable leçon qui nedemandait à l'élève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion.
* * * * *
Un second voyage avait lieu à Choisi le 21 novembre. C'étaient les mêmeshommes et les mêmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de laTournelle faisait écarter sous le prétexte que cette dame avait desattentions pour le Roi, «qui paraissaient en vouloir à son cœur[364]».
La favorite avait, pendant ce séjour à Choisi, une attitude nouvelle;elle n'était point préoccupée, concentrée, peu parlante comme au premiervoyage; elle jouait la gaieté, l'entrain avec un air de défi tout àfait singulier, et on l'entendait, le rire aux lèvres, le cœur peut-êtresaignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amisrangés autour d'elle[366]:
Grand Roi que vous avez d'esprit, D'avoir renvoyé la Mailly! Quelle haridelle aviez-vous là! Alléluia.
Vous serez cent fois mieux monté Sur la Tournelle que vous prenez. Tout le monde vous le dira. Alléluia.
Si la canaille ose crier De voir trois sœurs se relayer, Au grand Tencin envoyez-la. Alléluia.
Le Saint-Père lui a fait don D'indulgences à discrétion Pour effacer ce péché-là. Alléluia.
Dites tous les jours à Choisy Avant que de vous mettre au lit À Vintimille unlibera. Alléluia[367].
Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de lachambre bleue[368]. Cependant, malgré la pression de Richelieu arrivé deFlandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelledepuis son arrivée[369], en dépit de l'air de satisfaction et detranquillité répandu sur le visage du Roi, contrairement auxon ditque se murmuraient tout bas à l'oreille les courtisans sur la défaite dela favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant cevoyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps àChoisi, une défaillance à la suite d'une incomplète extraction de ladent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise?
Il n'y avait point de voyage à Choisi à la fin de novembre, madame de la Tournelle faisant sa semaine chez la Reine.
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Un troisième voyage s'effectuait le 9 décembre, un voyage des plusbrillants, où on comptait vingt hommes et six dames, et où la Duchesse,qui avait consenti à se rendre aux instances de Louis XV, oubliant sessoixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux dufeu Roi et de la Régence, mettait en branle et en danse tout le monde.
Une tabatière que le Roi, après être monté en voiture, avait tirée de sapoche et renfoncée tout aussitôt, cette tabatière, le lendemain matin,madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et lamontrait à M. de Meuse[370].
L'œuvre de Richelieu était accomplie, le duc tout d'un coup devenu lefavori, l'homme à la mode de la cour particulière du Roi, montait àChoisi même le lendemain à neuf heures du soir dans sa chaise de postepour aller tenir les États du Languedoc. Toute la société du petitchâteau rangée autour de ladormeuse, le duc, après avoir faitbassiner son lit, entrait dans sa voiture où il y avait une vraiechambre à coucher et une petite cuisine propre à tenir chaudes troisentrées. Et en présence de tout ce monde, au milieu duquel madame de laTournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on leréveillât à Lyon[371].
Le 19 décembre, madame de la Tournelle dont la présence, quoiqueannoncée d'avance, était une surprise, se montrait impudemment àl'opéra, empressée d'afficher à Paris l'attachement de Louis XV;désireuse de faire ratifier le goût du Roi par le goût du public[372].
Avec cette liaison, une existence nouvelle commença pour le Roi. Délivrédu préceptorat du Cardinal, de la réserve qu'il imposait à ses goûts, àses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie,il se précipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, danstoutes les licences et les paresses des passions vives et dessensualités molles. Ce fut la furieuse échappade et la folle vie degarçon d'un jeune homme élevé par un prêtre, qui rompt, à l'époque de lamaturité des appétits et de la plénitude des sens, les entraves de sajeunesse. Indifférent à la France, à ses succès, à ses revers, abrégeantles conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chère.Ni Prague, ni la Bavière, ni l'armée n'avaient place dans sa tête,pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truitedu lac de Genève envoyée par Richelieu, à l'anecdote graveleuse toutechaude.
* * * * *
À la fin de décembre, madame de la Tournelle était installée àVersailles dans son appartement de favorite[373]. Et là, elle s'amusaità écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petitsappartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était absent, lespetites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, etl'assurance de l'amitié de la maîtresse de son Roi:
À Versailles, ce 28 décembre.
«_Bonjour, cher oncle; en vérité je suis bien aise que vous vous portiezbien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy,car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroîtque vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croitque pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre:je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe detrès-jolies journées; sçavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas àmoy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part, nous verronsce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite[374], dans monvoisinage on l'a trouvée très-bonne et l'on a bue à votre santé. Je nesçai point encore quand mon futur beau-frère arrivera, mais je voudroisdéjà que tout cela fût fini; le beau-père a donné à la Moncavrel[375]son St-Esprit de diamant et la belle-mère une belle boete: ils font leschoses au mieux comme vous voyes, je ne sçaurois trop me louer de leurpolitesse pour moi et pour ma sœur.
Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Cequ'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ailue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vousen est très obligé; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y apeut-estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié que je meflatte que vous aves pour votre nièce, mais ce n'est rien; l'on vousexpliquera mieux l'affaire à votre retour: au reste tout est comme quandvous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votremariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'enavoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseriesavec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il fautpourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé.Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilité, et ils ont bien raison,car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur matendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner despreuves, ce seroit assurément de bien bon cœur.
Madame de Chevreuse est toujours très-mal[376] et Fargy est mort[377].Le Roy est enrhumé, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours,incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de lacour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame deNivernois est accouchée d'une fille[379]._»
* * * * *
Quelquefois c'était le Maître qui prenait lui-même la plume, et mandaità son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait laPrincesse,entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachementsingulier sur les généraux de ses armées. «… Je suisfasché,—écrivait-il,—que votre général soit malade de corps etd'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentés moins qu'unautre, mais cela n'en est pas moins vray.» Puis il repassait la lettre àmadame de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille:
«Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce quele courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis dunoir dans l'esprit toute la journée, et je ne sçai comment sera la nuit.Je ne vous répondresz pas à tous les articles de votre lettre parce quece n'est pas à moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux quemoy, vous feroit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir.»
Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage quitourne si court, et comme une fin de chapitre duSopha[380]:
«Puisque cela feroit plaisir à la princesse, je vous dires donc que jevous donne le bonsoir et que… adieu[381].»
XII
Mort du cardinal Fleury.—L'ambition sans vivacité de lafavorite.—Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de laTournelle.—Disgrâce momentanée du duc.—Le pot au feu des deux sœursdans un cabinet de garde-robe.—Le mutisme affecté de madame de laTournelle sur les affaires d'État.—Elle abandonne Belle-Isle etChauvelin.—La nouvelle société formée autour de la favorite.—LaPrincesse, laPoule, laRue des Mauvaises-Paroles.—Croquis de laPoule.—Madame de Lauraguais, lagrosse réjouie.—Les physionomiesdes ministres.—Crédit de madame de Lauraguais.—Émulation amoureuseentre les deux sœurs.—La beauté de madame de la Tournelle.—Sonportrait sous l'allégorie de laForce.—Les bains de lafavorite.—Voyage de la Cour à Fontainebleau en septembre.—Commencementde la maison montée de madame de la Tournelle.—Le cercle restreint dessoupeurs et des soupeuses.—La jalousie de madame de Maurepas empêchantpendant neuf mois madame de la Tournelle d'être élevée au rang deduchesse.—Lettre de madame de la Tournelle sur son duché.—Sanomination et sa présentation le 22 octobre 1743.—Lettres patentes del'érection du duché de Châteauroux en faveur de madame de la Tournelle.
L'année 1743[382] commençait, et dans le premier mois de l'année mouraitle vieux Cardinal[383], débarrassant le jeune Roi de toute contraintedans ses amours.
Cette mort cependant, dans le premier moment, ne changeait rien à laposition de la favorite, et la superbe prédiction de Richelieu«annonçant que bientôt celui qui pénétrerait dans l'antichambre demadame de la Tournelle aurait plus de considération que celui qui étaittout à l'heure en tête-à-tête avec madame de Mailly[384]» ne seréalisait pas encore.
* * * * *
Au fond, madame de la Tournelle n'a pas l'ambition pressée, active,impatiente. Elle désire être duchesse, toutefois sans vivacité, avec laparesse de ses membres si peu remueurs, avec l'indolence de ce corpstoujours couché sur une chaise longue et qu'on ne peut décider à prendrel'air dehors que sur les huit ou neuf heures du soir[385], mais aussiavec la persistance continue des natures molles et une tranquilleconfiance dans la complicité des choses et des évènements. Ce n'est pasl'ambitieuse par vocation à la façon de sa sœur Vintimille, et malgrél'énergie de ses partis-pris et la violence de ses résolutions, lafavorite, dans les premiers temps de sa faveur, apparaît bien plus commeune femme qui s'est laissé séduire par la grandeur de la position qu'onlui a offerte. Il semble aussi que, par moments, cette jeune femme quine se sent aucun goût pour le Roi, chez laquelle un ancien amourrentrait parfois, trouve payer trop cher l'objet de ses ambitions, et,ainsi qu'elle le dit, ne regarde pas absolument commesa félicitéd'être aimée du Maître[386].
* * * * *
Le Roi aimait, mais l'amant de madame de Mailly avait été accoutumé à sipeu rétribuer l'amour, qu'au moment de tenir ses promesses, il était unpeu effrayé de l'énormité des demandes, et avait besoin de temps pourprendre l'habitude des générosités royales. Il arrivait encore que, dansce temps, Louis XV était mis en défiance contre l'entourage de lafavorite. Maurepas, que la mort du Cardinal laissait chancelant, que leduc de Richelieu travaillait à renverser, dont le Roi lui-même semblaitannoncer le renvoi en ce rondeau moqueur pour son ministre[387] qu'ildansait et chantait à la Muette, pendant l'agonie de l'Éminence,Maurepas avait le bonheur d'intercepter une lettre de cettecorrespondance adressée chaque jour par le duc de Richelieu, et où ilminutait à la favorite son plan de conduite, heure par heure[388]. Danscette lettre, Richelieu posait, comme une des conditions du maintien demadame de la Tournelle, le renvoi de la plus grande partie des gensattachés à Sa Majesté. De là, la rentrée en faveur de Maurepas et unefroideur marquée du souverain pour Richelieu qui n'était pas rappelé àla cour sitôt qu'il l'avait espéré. Puis, cette espèce de disgrâcetranspirant, il se faisait à la cour, qui n'aimait pas le duc et saparole dénigrante, un travail pour rendre à d'Ayen le cœur et l'oreilledu Roi. Un moment, le refroidissement du Maître pour l'ami de madame dela Tournelle n'était un mystère pour personne; on savait que Richelieuavait témoigné un dépit presque colère de n'avoir point été de ladernière promotion des lieutenants-généraux. Et lorsqu'au mois d'avrilRichelieu arrivait du Languedoc, le duc s'attendait en vain à voir leRoi lui donner le gouvernement de Montpellier qu'il sollicitait depuislongtemps.
On apprenait même, quelques jours après, que Richelieu proposant au Roide lui faire reprendre une lieutenance en Languedoc d'un revenu de18,000 livres contre Montpellier qui rapportait 22,000 livres,—uneaugmentation de 4,000 livres de revenus, c'était une bien petite grâce àobtenir,—Louis XV n'avait pas donné de réponse à Richelieu, et legouvernement de Montpellier n'était point accordé[389]. Madame de laTournelle se trouvait enveloppée dans le complot ourdi par Maurepascontre son conseil; elle sentait le Roi en garde contre elle, et, avecla perception que développe l'existence des cours, elle remarquait lacontrainte de ceux qui s'approchaient d'elle, et la fière personne, sansfaire un pas, sans tenter une démarche pour ramener le Roi, attendaitdans sa belle et calme impassibilité!
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Devant cette résistance du Roi à ne pas lui accorder ce qu'elledemandait, la favorite ne se fâchait, ni ne s'emportait, ni nes'indignait, ne boudait même pas; elle se contentait seulement, avec undoux entêtement et une volonté poliment indomptable, à se refuser àaller dîner dans les cabinets, à ne pas permettre que le Roi fîtapporter son souper dans son appartement, élevant presque desdifficultés pour autoriser sa Majesté à faire monter chez elle, lesjours où de Meuse avait la goutte, sa collation, une tasse de lait[390].
C'était sa manière de déclarer à Louis XV qu'elle ne le recevrait quelorsqu'il l'aurait mise en état de le recevoir, comme il convient à unemaîtresse de roi; il y avait encore dans ce procédé une façon à la foisdiscrète et spirituelle de faire honte au petit-fils de Louis XIV, desa parcimonie, des habitudes bourgeoises et rétrécies que lui avaitdonnées le Cardinal, de l'économie présente de ses amours. Et la courassista pendant quelques mois à un curieux spectacle, le spectacle àVersailles de la favorite en pleine faveur, envoyant quérir son souperchez le traiteur et faisant faire son potage par sa femme de chambredans un cabinet de garde-robe[391].
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Indépendamment de cette sage et habile expectative, madame de la Tournelle basait toute sa conduite sur une profonde connaissance du Roi.
Du premier coup, elle avait découvert sa marottede ne pas vouloir êtrepénétré[392] et n'ignorait pas tout le mal qu'avaient fait à madame deMailly ses maladresses à cet égard, sa vivacité à interroger Louis XVsur les affaires de l'État, son obstination à arracher à ce Roi défiantet fermé le secret de sa pensée. Madame de la Tournelle afficha donc unmutisme affecté, poussa l'abstention en toutes ces choses si loin, quecet éloignement de la politique avait au premier moment charmé et étonnéle Roi comme la moins ordinaire des qualités d'une maîtresse[393].Madame de la Tournelle forçait ainsi le Roi à parler le premier desaffaires, et se laissait consulter, et se faisait prier pour écouter etdonner son avis[394], tout en ayant l'air d'être seulement à la gravequestion de savoir quand le Roi voudrait bien lui accorder une voiture,et si elle attellerait à six chevaux: ce qui ramenait le Roi sansdéfiance à faire un calcul par lequel il cherchait à lui prouver que ladépense de six chevaux était trop considérable et qu'elle devrait secontenter de quatre[395].
Madame de la Tournelle avait encore l'art de deviner les répulsions etles sympathies du Roi pour les individus, et l'esprit de baser sapolitique sur les sentiments personnels, si puissants, si vifs, sipersévérants chez Louis XV. Elle soutenait Orry, le contrôleur général,le ministre de l'Argent. Elle soutenait d'Argenson qui, répandu dans lemonde et les salons, lui en apportait l'appui, et contre-balançaitMaurepas sur le terrain même de ses influences et de sa puissance. Ellesoutenait les Noailles, malgré leurs étroites liaisons avec sa sœur deMailly, malgré les accointances et les amitiés de la famille avecMaurepas, parce qu'elle savait les de Noailles établis dans l'habitudeet l'amitié du Roi depuis son enfance, et que ses ambitions ne prenaientnulle alarme de la personnalité du maréchal de Noailles.
Desservi dans l'esprit du Roi par le Cardinal, il n'avait guère étéemployé par Louis XV, dans ces dernières années, que pour un travail quele Roi lui avait fait faire à Saint-Léger sur les affaires de lasuccession de madame de Vintimille; mais, le Cardinal mort, et M. deBelle-Isle retiré pour ainsi dire dans sa terre de Bissy, et surtoutaprès la remise à Louis XV d'une lettre écrite par Louis XIV peu dejours avant sa mort et confiée à madame de Maintenon pour être remise àson petit-fils quand il commencerait à gouverner lui-même, le maréchalde Noailles devenait non pas seulement un ministre d'État, mais lepersonnage important du moment et le maître de la situation.
Mais les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaientprotégés, en dépit des secrètes préventions du Roi, espérant abriter lafortune et la durée de leurs amours à l'ombre de leur gloire, de leurgénie, de leurs grands rêves, de leurs plans heureux; ces hommes étaientabandonnés par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants,mais agréables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle-Isle, cegrand homme à projets, nourri de fièvre, et dont la fièvre inquiétait ettroublait la paresse du Roi, ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont legrand tort était d'avoir le parti des hommes sérieux de la cour, ce quieffrayait le Roi[396].
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Au mois d'avril, une société, qui n'était plus celle de madame deMailly, se formait dans les cabinets autour de madame de la Tournelle.Les amis particuliers de l'ancienne favorite avaient été éloignés. M. deLuxembourg n'était plus appelé, et rencontrait même de certainesdifficultés pour être employé à l'armée cette année[397]. Le ménageBoufflers, enveloppé dans la prévention qui régnait contre Belle-Isle,invité aux soupers une fois par hasard, était parti pour aller dans sesterres. De Meuse, le dîneur ordinaire du Roi, qui ne se sentait pasaimé au fond par la favorite[398], le duc de Villeroy, le duc d'Ayen, lecomte de Noailles, Coigny qui étaient aussi bien les amis du Roi queceux de madame de Mailly, avaient trouvé grâce; mais ces commensauxn'avaient plus l'oreille du Maître comme autrefois. La nouvelle cour descabinets, comme l'appelait le duc de Luynes, était composée du duc deRichelieu, l'homme en faveur et l'amuseur en titre, de MM. de Guerchy etde Fitz-James, deux anciens amis de madame de la Tournelle, du marquisde Gontaut, du duc d'Aumont, très-intimement liés avec les deux sœurs.De toutes les femmes des petits cabinets, la seule madame d'Antin,quoique de l'intimité de madame de Mailly, avait été assez heureuse pourse maintenir dans les soupers et les voyages[399].
Les femmes que voyait alors presque uniquement le Roi, et dont il étaitentouré à toutes les heures, étaient:la Princesse,la Poule,laRue des Mauvaises paroles: les petits noms d'amitié sous lesquels,dans l'intimité royale, s'appelaient madame de la Tournelle, madame deFlavacourt, madame de Lauraguais.
Madame de Flavacourt avait le charme des airs effarouchés, le comiqued'effarements charmants devant les admirations trop indiscrètes, lescompliments trop ardents; toute sa personne, à de certains moments,s'érupait comme se hérissent les plumes d'une poule[400]. Toutefoismadame de Flavacourt ne jouait là qu'un rôle de jolie femme, de créatureà la pudeur gentiment maniérée, un rôle discret, effacé, avec de petitscris drôles de temps en temps; quoique très bien avec les deux sœurs,la Poule n'était pas admise aux confidences[401].
Mais, et surtout en ce temps de diplomatie féminine, où la favorite quin'avait qu'une médiocre confiance dans les victoires de son esprit, quise sentait d'ailleurs portée à la raillerie par le sang de sa famille età laquelle on avait fait la leçon sur le danger de parler, gardait unsilence de commande, le premier rôle appartenait à madame deLauraguais[402]. Elle était, à l'heure présente, le boute-en-train, latueuse de l'ennui des cours, la dérideuse du front du Roi, cetteLauraguais, cette grasse, cette courte, cette laide commère, craquant degraisse, allumée d'une joie de peuple, toujours en gaieté, toujoursprête à rire de tout le monde et que de Meuse avait baptisée:la grosseréjouie. Chez cette femme, qui apparaît au milieu de Versailles commeune duchesse taillée sur le patron de madame Dutour, la marchande detoile du roman de Marivaux, il y avait un forte et gaillarde santé, ungaudissement intérieur, débondant, sans une méchanceté bien noire, enironies, en moqueries, en gaillardises, en lardons, en parolesagressives, qui faisait un jour dire au Roi, passant en voiture avec lesdeux sœurs, rue des Mauvaises-Paroles: «Ce n'est pas ici une rue quiconvient à laPrincesse, mais elle pourrait bien convenir à madame deLauraguais[403].» Se souciant fort peu des gens qui n'étaient pas sesamis intimes, s'embarrassant encore moins des choses et des événements,très-peu allante et venante, et restant comme sa sœur, toute la journée,enfermée chez elle dans une paresseuse immobilité et une espèced'horreur du mouvement, incapable de retenir et de renfermer en ellecette humeur railleuse, dont l'éruption était comme l'exutoire d'uneactivité qui ne se dépensait pas, nullement maîtresse de sa parole, ellepassait le jour et une partie de la nuit à turlupiner la créationentière.
«Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, et se réjouir aux dépens de sespareils,» c'est le portrait qu'en trace le duc de Luynes dans une phrasemal construite, mais qui peint la femme au vif[404].
Sous l'influence de madame de Lauraguais, les soupers prenaient uncaractère qu'ils n'avaient point eu sous madame de Mailly; une vervemordante se mettait à les animer, à les égayer, à les marquer au coind'une originalité presque de soupers de lettrés et d'artistes. Lesrapports de police parlaient beaucoup au mois d'avril d'un souper, oùles physionomies des gens de la cour et des ministres avaient étél'objet des comparaisons les plus piquantes, et où madame de Lauraguaisavait brillé entre tous et toutes. La grosse duchesse, avec le senscaricatural qui est au fond de tout satirique, avait poliment trouvé qued'Argenson ressemblait àun veau qui tette, M. de Saint-Florentin àun cochon de lait, le contrôleur-général àun hérisson, M. deMaurepas àun chat qui file, M. le cardinal de Tencin àuneautruche[405], M. Amelot àun barbet, M. le cardinal de Rohan àunepoule qui couve, M. le duc de Gesvres àune chèvre, etc.
Et le bruit courait bientôt que madame de Lauraguais jouissait d'unefaveur égale à celle de sa sœur[406]. Même on disait que le crédit de lapremière diminuait, tandis que celui de la seconde augmentait, etqu'elle faisait maintenant partie d'un conseil secret desarrière-cabinets dont était écarté le duc de Richelieu. On allait plusloin encore, on répétait que madame de la Tournelle s'était aperçue del'amour du Roi pour madame de Lauraguais, de privautés même qui nelaissaient aucun doute sur une liaison intime, et l'on ajoutait que lafavorite avait pris le parti de ne faire aucun reproche, moyennant quoielle gardait son crédit, pendant que sa sœur faisait tout pour ne paslui laisser apercevoir les préférences dont Sa Majesté l'honorait danstoutes les occasions[407].
* * * * *
Cette rivalité, cette émulation amoureuse entre les deux sœursamenait-elle ce qu'elle amène quelquefois entre deux femmes qui sedisputent un homme? Donnait-elle de l'amour à celle qui n'aimait pointencore? ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin, lescourtisans remarquaient que madame de la Tournelle commençait à prendredu goût pour le Roi, et quelque temps après on entendait la femme aiméedire de sa propre bouche «que présentement elle aimait le Roi»[408].
Alors ce fut une occupation et une prise de possession du Roi par latyrannie de la coquetterie sans cœur et du caprice sans pitié. Madame dela Tournelle ne ménagea à Louis XV nul des tourments et desaiguillonnements avec lesquels les liaisons vénales tiennent l'amour enhaleine. Tantôt c'étaient des froideurs qui faisaient craindre au Roid'être quitté, tantôt des exigences de femme impérieuses et entêtéescomme des volontés d'enfants, puis des colères, puis des jalousies, unesuccession d'indifférences et d'éclats, d'emportements et de bouderiesqui ne laissaient point de trêve au Roi et le tourmentaient sans cesse.Madame de la Tournelle mettait ses refus dans la possession même etlaissait encore son royal amant gratter à la porte. Elle irritait enfinpar toutes les taquineries et les variations d'humeur cet amour qu'ellegardait de la satiété, en le maintenant dans l'inquiétude; et elles'emparait chaque jour davantage de ce roi inoccupé, égayant ouassombrissant à toute heure le ciel de ses pensées, et le tenant auprèsd'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilité.
Madame de la Tournelle faisait aussi appel à toutes les séductions de sabeauté que les grâces lourdes et vulgaires, la grosse santé des charmesde madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savaitencore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandesparures[409], des pans de draperies flottantes, qui lui donnaient unejeune majesté olympienne et semblaient l'asseoir sur des nuées.
Une peau de tigre attachée à l'épaule, une cuirasse enfermant sa gorgedélicate et drue, il faut voir, dans le serein rayonnement de son front,dans l'élancement vivace de son corps, la jeune immortelle en cetteallégorie nerveuse de la force sous laquelle Nattier la divinise[410].
Il fallait voir la jeune femme avec son teint à la blancheuréblouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regardenchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, saphysionomie tout à la fois mutine, passionnée et sentimentale, seslèvres humides, son sein haletant, battant, toujours agité du flux et dureflux de la vie[411].
Et cette beauté de madame de la Tournelle se montrait accompagnée d'undoux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, d'unelégère ironie du bout des lèvres,—et, contraste charmant,—«d'unesprit qui paraissait venir de son cœur quand on parlait de chosestendres ou sensibles»[412].
* * * * *
Tout le mois d'août, madame de la Tournelle se baignait. Tous les joursle Roi venait lui tenir compagnie dans son bain, revenant au bout dequelques instants faire la conversation dans la pièce voisine avec ceuxqui l'avaient accompagné, et de la porte entr'ouverte arrivaient au Roiet à son monde les paroles, les petits rires de la baigneuse qu'on nevoyait pas, avec le frais bruit d'éclaboussures faites par des gestes defemme dans de l'eau. Puis madame de la Tournelle se couchait, et, ainsique la Reine d'unConte de fée galant, dînait dans son lit[413], leRoi assis à son chevet, la petite cour rangée debout autour d'elle.
* * * * *
À la mi-septembre la cour se rendait à Fontainebleau. Pendant quemesdames de Lauraguais et de Flavacourt se partageaient le logement duCardinal, madame de la Tournelle s'installait dans l'appartement de M.de la Rochefoucauld dont les fenêtres donnaient sur le jardin de Diane.Il avait été «accommodé tout au mieux», et une porte de communicationle rattachait aux petits cabinets du Roi.
À ce voyage la favorite obtenait un commencement de maison: c'était uncuisinier, le meilleur qu'on avait pu trouver, c'était un écuyer,c'étaient six chevaux de carrosse, c'était une berline en train d'êtreconfectionnée[414]. Dès ce mois de septembre les désirs de madame de laTournelle commençaient à être obéis comme des ordres. Aux premiers joursde l'arrivée de la cour, pendant labelle semaine, la semaine quefaisait appeler ainsi la présence autour de la Reine de mesdames de laTournelle, de Flavacourt, de Montauban, d'Antin; la favorite s'étantplainte que les places de la tribune de la chapelle n'étaient pointcommodes, que les bancs et les appuis n'étaient que des planches sansgarniture, et que les banquettes pour se mettre à genoux n'étaientrecouvertes que d'un méchant cuir; en vingt-quatre heures tout setrouvait changé: bancs, appuis, banquettes avaient été garnis decoussins en peluche cramoisie.
En défiance des empressements nouveaux autour d'elle, et disant qu'ellefaisait grand cas de ceux qui étaient ses amis avant le renvoi de sasœur, qu'elle estimait beaucoup ceux qui étaient demeurés les fidèles demadame de Mailly, mais qu'elle n'avait aucune confiance dans ceux quicherchaient à lui plaire aux dépens de la renvoyée, la favorite vivaitet faisait vivre le Roi dans un cercle toujours plus restreint d'hommeset de femmes. Les hommes soupant dans les cabinets de Fontainebleaun'étaient plus guère que MM. d'Anville, d'Estissac, de Villeroy, deMeuse. Et encore de Meuse se sentait-il seulement souffert à cause de lavieille habitude qu'en avait le Roi, et de l'appui que lui apportaitRichelieu, qui toutefois lui-même ne pouvait triompher de l'antipathiede la favorite pour l'ami dévoué de madame de Mailly.
Aussi le vieux courtisan se préparait-il philosophiquement à laretraite, songeant à sa terre de Sorcy en Lorraine, où il avait passé debonnes années autrefois, et dont une ancienne inscription, plusieursfois répétée sur les murs, lui revenait à la mémoire:Tout va si malque tout ira bien.
Quant aux femmes, il n'y avait plus que madame d'Antin qui fût toléréeaux soupers, et encore quelquefois. Madame de Boufflers, déjàtrès-rarement invitée aux soupers des cabinets de Versailles, avait étécomplètement écartée à la suite d'une altercation avec madame deLauraguais. Mademoiselle de la Roche-sur-Yon soupait une seule fois.Pour la malheureuse mademoiselle de Charolais, quoiqu'elle eût achetédepuis un an la terre d'Athis pour être à proximité de Choisi, etquoique son appartement à Fontainebleau donnât sur le jardin de Diane, àdeux pas des cabinets du Roi, elle n'était plus de rien du tout, et leRoi n'allait pas même lui rendre visite[415].
Dans la longue intimité qu'apportait entre Louis XV et la maîtresse unséjour presque tête à tête du matin au soir de plus de deux mois, en celieu propice de tout temps aux femmes aimées de nos Rois, en ceFontainebleau où plus tard seront accordés les brevets des nombreusesfaveurs et donations arrachées par madame de Pompadour, les ambitieuxdésirs de madame de la Tournelle cheminaient vers leur réalisation.
Le duché convoité par madame de la Tournelle, sans qu'elle voulût enparler à Louis XV, sans qu'elle permît d'en parler ouvertement, maistout en laissant tenir par ses amis «tous les propos qui pouvaientconduire à cette grâce[416]», avait rencontré bien des difficultés etbien des atermoiements. Le 31 janvier, lors de la présentation de madamede Lauraguais, la cour s'attendait à entendre le Roi dire: «Madame laduchesse de Châteauroux, asseyez-vous[417].» Il n'en avait été rien, etles petites maîtresses de la cour s'étaient donné le plaisir de chanterpendant plusieurs mois:
Viens à Choisi, mon roitelet, ……………………….. Fais-moi gagner le tabouret, Disait la bien-aimée. ………………………..
En mai, le duché semblait ajourné, et même sur le bruit d'une grossessede madame de la Tournelle, l'on prétendait que la maîtresse ne seraitfaite duchesse qu'après avoir donné des enfants au Roi.
Au fond, le véritable obstacle à l'élévation de madame de la Tournelle,c'était la jalousie de la vieille madame de Maurepas qui ne pouvait sefaire à l'idée de voir la favorite duchesse, qui ne pouvaitdigérerque la parente qu'elle s'était accoutumée à regarder du haut de sagrandeur chez la duchesse de Mazarin, fût assise à la cour, quand elle,elle y resterait debout[418]! Et Maurepas, obéissant à ses ressentimentsparticuliers, en même temps qu'il caressait les petites passionsmauvaises de sa femme, contrariait sourdement cette érection de duché,disant, au mois d'août, que s'il avait voulu être favorable à l'affairede la favorite, elle serait terminée depuis longtemps.
La duchesse était réduite à faire ses affaires elle-même avec leconcours de Richelieu, et un mois avant, elle écrivait à son confident,au sujet de ce duché, qu'elle semble chercher des yeux sur la carte deFrance:
_À Versailles, ce17 juillet _1743.
«Quand je prends la plume pour vous écrire, cher oncle, j'oublie lamoitié de ce que j'ay à vous dire: je ne peut pas m'empêcher de vousrépéter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votredernière lettre et déraisonnable au dernier point à l'égard de monaffaire; elle n est pas plus avancée que quand je vous en ay escrit. LeRoy a dit au controleur de chercher une terre de vingt mil livres derente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouvé, tout ce que je sçayc'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Ferté Imbault estoit avendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moinsque de le partager par la moitié par galanterie pour la vieille duchessede la Ferté. Quant à ce que vous me dites de prendre mon nom, cela neseroit guere possible, premierement, il faudroit une permission de monpère et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonnetetépour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terrecela est tout simple: l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme ilvoudroit, si celuy quelle porteroit ne me convenoit pas; en ce cas ditemoy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien faché que vous nesoyé pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela parescrit. À l'égard de Vendome et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'onprétend que des qu'il y a dix ans qu'un domaine ou terres est réuni à lacouronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins celadonneroit sujet à de grandes discussions, et il ne nous en faut point,il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mendé moy ce quevous pensé surtout cela, car quand l'humeur ne vous a pas gagné, je vouscrois de bon conseil et ay confiance en vous[419].»
À la fin d'octobre, au bout de six semaines de séjour à Fontainebleau,le duché était trouvé[420] et accordé et l'on ne s'occupait plus que dela rédaction de la grâce que madame de la Tournelle désirait voirrappeler les précédents de mesdames de la Vallière et de Fontanges[421].
Le duché donné à madame de la Tournelle était le duché de Châteauroux,tirant son nom de Raoul ou Radulphe de Déols qui avait bâti le châteauet la ville sur la rivière de l'Indre au Xe siècle. Cette terre, passéedepuis aux Condé, avait été attribuée dans le partage des biens de lamaison au comte de Clermont qui l'avait vendue au Roi pour payer sesdettes. Cette terre valait 85,000 livres[422] de rentes, et dans lerenouvellement des fermes qui venait d'avoir lieu, les fermiers générauxqui continuaient à jouir de cette terre, s'étaient engagés à payer les85,000 livres par an pendant le courant du bail. Le duché de Châteaurouxdemeurait domaine du Roi, madame de Châteauroux en jouissait par brevetpour sa vie seulement[423].
La présentation avait lieu le mardi 22 octobre 1743, après le débotté.
La présentation se faisait avec un certain appareil:
Il y avait huit dames dont cinq assises qui étaient mesdames deLauraguais, de Châteauroux, la maréchale de Duras, les duchessesd'Aiguillon et d'Agénois. Les trois femmes debout étaient madame deRubempré, madame de Flavacourt et madame de Maurepas qui enrageait.Sortie du cabinet du Roi, la nouvelle duchesse allait prendre sontabouret chez la Reine qui lui disait: «Madame, je vous fais complimentsur la grâce que le Roi vous a accordée.» Et s'asseyant, Marie Leczinskafaisait asseoir à sa gauche mesdames de la Tournelle et Lauraguais et àsa droite madame de Luynes[424].
Quatre mois après Maurepas était obligé de libeller lui-même l'érectiondu duché de Châteauroux par ces lettres, où il semble avoir mis lavengeance de son ironie sérieuse et de son persiflage à froid:
«LOUIS, PAR LA GRÂCE DE DIEU, Roy de France et de Navarre, à tousprésens et à venir, salut. Le droit de conférer les titres d'honneur etdignités étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, lesRois nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de l'usagequ'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrerles vertus et le mérite par des dons dignes de leur puissance, de terreset de seigneuries titrées qui puissent réunir en même temps les honneurset les biens dans celles qu'ils ont voulu décorer. À CES CAUSES,considérant que notre très-chère et bien aimée cousine,Marie-Anne deMailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle, est issue d'une desplus grandes et illustres Maisons de Notre Royaume, alliée à la nôtre etaux plus anciennes de l'Europe, que ses ancêtres ont rendu depuisplusieurs siècles de grands et importants services à notre couronne,qu'elle est attachée à la Reine, notre très-chère compagne, comme Damedu Palais, et qu'elle joint à tous ces avantages toutes les vertus etles plus excellentes qualités de l'esprit et du cœur qui luy ont acquisune estime et une considération universelle, nous avons jugé à propos deluy donner par notre brevet du vingt et un octobre dernierleDuché-Pairie de Châteauroux et ses appartenances et dépendances, sis enBerry, que nous avons acquis denotre très-cher et très-amé cousin,Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang, qui letenoit patrimonialement de la succession du duc de Bourbon son père etde ses auteurs, pour en disposer en toute propriété par nous et nossuccesseurs, et nous avons commandé par ledit brevet qu'il fût expédié ànotre dite cousine toutes lettres sur ce nécessaires en conséquencedudit brevet. Elle a pris le titre de duchesse de Châteauroux et jouiten notre cour des honneurs attachez à ce titre. Et désirant que le donpar nous fait à notre dite cousine, duchesse de Châteauroux, ait laforme la plus solide, la plus honorable et la plus authentique, nousavons par ces présentes signées de notre main, de notre propremouvement, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance etautorité royale…»[425].
XIII
Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc deRochechouart.—Richelieu nommé premier gentilhomme de la Chambre.—LesParisiens le baptisant:le Président de la Tournelle.—Portrait moraldu duc.—Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieursde ses maîtresses.—Action dirigeante de madame de Tencin.—Curieux typede cette femme d'intrigue.—Ses axiomes de la vie pratique dumonde.—Son activité fiévreuse.—La religion de l'esprit.—Madame deTencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.—Guerre qu'ellemène contre Maurepas.—Ses jugements sur le contrôleur-général, lemaréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.—La surveillance del'entourage de la favorite.—Ses mépris de Louis XV et son instinctd'une grande politique.—Madame de Tencin donne à la duchesse deChâteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de sesarmées.
Le succès de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelleallait bientôt valoir à Richelieu le salaire qui convenait à sesservices et que méritaient ses complaisances[426]. La place de premiergentilhomme de la chambre donnée à la mort du duc de Rochechouart, tuéà la bataille de Dettingen à son fils, devenait vacante cinq mois aprèspar le décès de cet enfant, enlevé à quatre ans par une convulsion. Laplace semblait devoir revenir à monsieur de Saint-Aignan dont le père etle frère avaient possédé cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avaitété en outre blessé au service, et ses affaires étaient fort dérangées àla suite de quatorze années d'ambassade en Italie et en Espagne. Lacharge était en outre sollicitée par monsieur de Luxembourg que l'ondisait avoir une promesse écrite du Roi, obtenue du temps de Mailly, etpar monsieur de Châtillon qui allait se trouver sans charge, l'éducationdu Dauphin étant presque terminée, et encore par monsieur de laTrémoille, très-appuyé par le duc d'Orléans. Au plus fort descompétitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvaitl'obtenir. Piqué, le ministre demandait à Louis XV quelle devait être saréponse à ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi luidisait sèchement «qu'il n'avait qu'à répondre qu'il n'en savaitrien»[427]. Maurepas et les courtisans étaient fixés, la place depremier gentilhomme de la chambre était donnée à Richelieu: et Louis XVet madame de Châteauroux attendaient le retour du courrier expédié àMontpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428].
C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une méprisanteironie le «président de la Tournelle» était mis au premier plan, etmontait à une place dont la constitution de la monarchie françaisefaisait une des plus grandes influences de l'époque[429].
* * * * *
Le temps est loin où, mêlé et confondu dans le petit monde desMarmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant unepartie de la journée au lit, usant de l'éventail, une miniature de lacour des Valois, le modèle de Richelieu et son parangon était le duc deGesvres. Le temps n'est plus même, où la conquête de la femme, sonimmolation à sa vanité, l'ostentation dans la volupté ainsi quel'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui,en l'homme de cinquante ans s'est éveillée une ambition active etremuante, mais sourde et cachée, qui marche vers un but certain et fixéd'avance avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. À cetteambition Richelieu joint un cœur supérieurement sec, un grand méprispratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du métierd'entremetteur royal, demande en souriant aux préjugés, si l'on rougitde donner au souverain un beau vase, un agréable tableau, un bijouprécieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il ya de plus aimable au monde, une femme. À ce cynisme absolu, soutenud'ironie sceptique et porté avec un grand air, ajoutez une bravouretoute française, un certain tact des fausses démarches, et la véhémenceet l'affirmation d'une parole subjugante à la façon de son grand onclele Cardinal[430], puis encore toutes les grâces d'état du joueurheureux, l'assurance du succès, la confiance insolente, la superstitionen son étoile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possèdeentièrement le secret de ses prospérités.
Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune deRichelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissanced'assimilation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit etde ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisonsavec ce que la cour et Paris possédaient d'intelligences délicates etvives, dans le contact et l'épanchement de tant de femmessupérieurement douées, de mademoiselle de Valois, de la princesse deCharolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchessesde Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces cœursraffinés, ces esprits éveillés, ces yeux perçants, ces âmes occupées decuriosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient,percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes aveclesquelles il vécut et à travers lesquelles il passa, la science desriens, la déduction des apparences, la seconde vue des chosesindifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et dessituations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement detoutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui selièrent à lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, sesaudaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rôle. Ce furentdes conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages etdes comptes-rendus, et encore des indications et des idées de femmes,qui réglèrent ses projets, dictèrent ou affermirent ses résolutions,inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent sespositions sur la carte de la cour, poussèrent ses manœuvres et luisoufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur etl'initiative de la personnalité de Richelieu, il suffit de le considéreret de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux: ils'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant,avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous ladictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cettefemme, le premier ministre de l'intrigue.
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Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne del'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] échappéede Grenoble pour venir donner d'Alembert à Paris, tenait le ménage et lesalon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à sesplaisirs la variété de débauches antiques, la distraction de nouvelleslupercales[432].
Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tête pétillante de maliceet d'esprit si bien ajustée sur un long cou plein de grâce, dans cettejeune Tencin qui cherchait à se glisser dans les affaires, à se logerquelque part dans l'État avec son frère! Déjà courant les ministres,visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant lesmagistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeurdes histoires de la cour et de la ville, présidant une assemblée furtivede prélats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou lenonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de samaison une espèce d'académie, elle est la première des femmes politiquesqui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui aitcaressé et choyé ce parti nouveau: les hommes de lettres[434].
Avant le dîner de madame Geoffrin, il y a ledîner de la Tencin, chezlaquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur etde plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme.
Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualité que n'a poussée à cepoint aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de lapersonne avec laquelle elle avait affaire. C'était une merveille que lasimplicité et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sapersonne, et longtemps Marmontel rira de sa naïveté, quand il serappellera au sortir des visites passées, ses exclamations:la bonnefemme!
Cette curieuse personnalité du siècle, il fallait l'entendre en sapetite maison de Passy, en ce lieu de retraite où sa pensée serecueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professerl'expérience, tenir à ses familiers un cours pratique de la vie dumonde, faire montre de «cet épais bon sens» dont la frêle créaturesemble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: «Faites-vous,disait-elle, à un homme de lettres dont elle avait entreprisl'éducation, des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes onfait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns tropdissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pourne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ceque par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire quivous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez yrêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celleque vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autrechose que l'ami, car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, desbrouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elleassidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus,entendez-vous?[435]»
Madame de Tencin ambitionnait encore la réputation d'être une amie toutedévouée ou une ennemie déclarée.
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Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence dutemps, ne pouvait échapper à la déconsidération[436], et Richelieu qui,malgré le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepterde la grande société, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel leprince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nomde Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de sigrands obstacles, une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise encommun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à lamode de l'homme.
Madame de Tencin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettreson frère au ministère, et peut-être, Fleury mourant, lui procurer sasuccession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant les étudesde son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amours,éclairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait,interrogeant et confessant pour lui, à l'armée ou en province, la cour,Paris, le grand monde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreilleà toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine, lui dévoilantles colères du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante deMirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoiraffaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant lesentrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre lasottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrêtantsur le danger de faire entrer à l'académie un athée comme Voltaire,l'empêchant de perdre du temps avec depetites femmes, lui prêchanttoutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, luiannonçant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dénonçant la cabalequi se prépare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne,lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup àcraindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager; et cela, dans unelangue de scepticisme précise et concise, froide et nette comme laparole même de l'expérience.
Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse,et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond etdans l'ombre des âmes, s'agitent les ambitions dévorantes et lesactivités furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de cesiècle «de ne pas dormir assez vite»; madame de Tencin n'est quemouvement, qu'agitation, que fièvre.
Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules desministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit auxécritures, aux mémorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, àsa fabrique de lettres anonymes, à songrimoire[438].
Il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'ellene tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encoreson activité des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affairede canapé[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son cœur,gagné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle queMaurepas baptise «la religion de l'esprit».
* * * * *
Cette femme cependant détachée de son sexe, de son cœur, supérieure auxinstincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme avecune autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautésd'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le cœurdes sceptiques se concentre et se réfugie.
Ces menées sans trève, cette imagination sans sommeil, le maniementadmirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience,coup d'œil, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencinvers l'ambition, vers la fortune de son frère[440], de ce frère aveclequel, au dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulutvoir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Gramont etdu duc de Choiseul; liaisons étranges et profondes, où l'ambitionaurait violé la nature pour faire garder à la famille les secretsentendus de l'oreiller seul, se dérober aux tentations comme auxexpansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cetteintimité dernières la discrétion d'un même sang!
Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de madamede la Tournelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoinqu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de laTournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux deNoailles[441]. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leursituation, leur défense et le nœud du succès: il faut que Richelieuramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'iln'a point voulu offrir au Roi, préférant lui donner la maîtresse de soncousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce seramadame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et quiparviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un rested'aigreur «de n'avoir pu acquérir un ami, et de n'avoir paru digne àRichelieu que de certains sentiments».
Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toutesa stratégie se tournent contre Maurepas, «l'homme au cœur perfide».Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre engarde Richelieu, l'adversaire à craindre, le ministre à ruiner. Elle leperce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu legazetin queMaurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats derire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans lesembrasures des fenêtres, l'alliance de Maurepas avec le contrôleurgénéral, la dépendance d'Amelot qui ne fait pas «une panse d'a sansles ordres qu'il reçoit de Maurepas», les trois quarts d'heure queMaurepas a passés avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait ensortant, la police des propos des petits appartements faite par Meusepour le comte de Maurepas, les indiscrétions de Pont de Veyle sur lecompte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaquetraité secret, chaque marche et jusqu'à chaque changement de physionomiede Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de laposition, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité,l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, satoute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, safabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et deses coups fourrés, elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vraisens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodageplâtré ou une attaque à fond; et pour l'attaque, c'est elle encore quien trace le plan et en marque le terrain: «La marine a recueilli cetteannée 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer;» c'est là,dit-elle, où il faut attaquer Maurepas.
Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni nel'éblouit.
Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme,elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'ons'en aperçoive, et elle dévoile à Richelieu ses agissements secrets pourremplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elleréussissait, ferait les ministres tout-puissants et amènerait la ruinede Richelieu et de son frère.
Le maréchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font unhomme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans sonjeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir àministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu àrenforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au-delà desforces humaines, pour lui faire prendre le haut du pavé et tenir leministère dans l'humilité et le néant.
Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles, sachant bien que lehéros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à fairedisparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les deNoailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avecles Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher cesgrands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel auprofit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoupd'amis, «tous les souterrains possibles,» de l'argent à répandre, rien àdésirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par lescaresses de l'amitié.
Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, desindividualités et des groupes d'intérêts, c'était d'Argenson qu'ellepeignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amourà la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil,d'Argenson qu'elle montrait faisant des souperssous le nez, où ilbuvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argensonenfin complètement livré à l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira:«que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais lecœur».
Lumières, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centredes opérations de Richelieu, et au cœur de la faveur: à madame deChâteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu était mis au fait de laconfiance placée bien mal à propos dans telle ou telle femme, et contrelaquelle il fallait la précautionner. Par elle il savait le degréd'intimité où elle était avec d'Argenson, degré qu'il ne fallait paslaisser dépasser, par elle il connaissait le commerce d'amitié etd'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leurfabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il étaitinstruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de lafavorite «le plus grand babillard de la terre», par elle il pénétraitdans les mystères de son alcôve. Par madame de Tencin Richelieu étaittenu au courant, jour par jour, de la température de l'amitié de laduchesse de Châteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manœuvresemployées pour refroidir la favorite à son égard, lui disait qu'on necessait de lui répéter qu'il avait déjà dégoûté le Roi de sa sœur, qu'ilen ferait autant d'elle s'il restait dans l'étroite privauté du Maître.
Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame deChâteauroux pour son frère[442], du refus qu'elle avait fait de sesservices, de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et sesintrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni même àl'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cettefemme,haute comme les monts, ainsi qu'elle dit quelque part, étaientexempts de toute passion.
Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et despetitesses de son sexe qu'elle travaillait à maintenir, à asseoir lafavorite, à en faire un personnage politique, en retirant à Voltaire lanégociation secrète dont Amelot et Maurepas l'avaient chargée, et entâchant d'obtenir que le roi de Prusse déclarât «qu'il nommait madame dela Tournelle comme la personne en laquelle il plaçait sa confiance.»Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait à lui indiquer ungrand rôle dans une conception virile sortie de sa tête de femme.
* * * * *
Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit defemme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, lanetteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politiquegénérale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que lapolitique du ministère. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ouplutôt de l'absence de cette volonté qui donne la vie aux monarchies etcircule du roi dans l'État. Elle se plaignait de cette indifférence dontrien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lâcheté apathique qui ledisposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moinsd'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avecl'opinion publique la somnolence de tête et de cœur de ce souverain, quela vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peud'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvellespour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant lemal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort,croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer àpile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Luiparler raison «c'était comme parler aux rochers», disait madame deTencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour letirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortieviolente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de samaîtresse: madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre àla tête de ses armées.
Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieul'idée à la favorite; et c'est ainsi que, au moment même où les espritsindignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à setourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse uneAgnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulementreconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de lanation, mais encore procurer à Richelieu l'oubli de son misérable rôlede Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune àciel ouvert[445].
XIV
Transformation de la duchesse de Châteauroux.—Ses efforts pourressusciter le Roi.—La nomination du duc de Noailles au commandementde l'armée de Flandre.—La vieille maréchale de Noailles.—Le sermon duPère Tainturier surla vie molle.—La grande faveur de la duchesse deChâteauroux.—Elle est nommée surintendante de la maison de laDauphine.—La nomination de toutes les places accordées au bon plaisirde la favorite.
Le projet de madame de Tencin tombait dans une âme qui y était touteprête et disposée: madame de Châteauroux se précipitait au rôle queRichelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'uneMontespan, elle unissait sous l'apparence paresseuse de son corps lesénergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle etparesseuse, ce temps de petites choses, ce règne sans appareil, sansgrandeur, sans déploiement de majesté, lui paraissaient un théâtre tropétroit pour son amour; dans sa fierté, dans ses impatiences, dans lafièvre de sa volonté, dans l'activité de ses projets, dans la passion deson esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'âme d'ungrand règne.
Enivrée par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout à coup uneautre maîtresse et révélait une autre femme: elle se mettait à remuerles volontés du Roi, à le mener au plus haut de ses devoirs, à lui fairemanier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, àl'aiguillonner et à l'accabler du sentiment de sa responsabilité, à luiparler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre,de ses peuples, de l'État, et faisait à tout moment le rôle et le bruitde la conscience d'un roi auprès de ce monarque fainéant qui, toutétourdi de ces grandes paroles, de ces grandes idées dont madame deChâteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait: «Vous metuez!—Tant mieux, Sire, répondait madame de Châteauroux,il fautqu'un roi ressuscite[446]!»
«Ressusciter le Roi!» rendre à l'État un roi enlevé à une reine, l'armerpour l'honneur de sa couronne et le salut de ses peuples, marcher deboutà côté de lui comme la victoire, être l'inspiration de son courage, lavoix de sa gloire, et désarmer enfin les chansons de la France avec lesTe Deum de Notre-Dame…, telle est la superbe ambition qui s'emparede la favorite, éblouie de ce magnifique avenir.
Et voilà madame de Châteauroux versant à Louis XV le zèle qui la dévore,l'exhortant à la guerre, le poussant aux armées. Elle lui promet lareconnaissance et les adorations de ses sujets. Elle lui montre lesinsolences de l'ennemi, nos frontières menacées, nos armes sans audace,nos généraux sans génie, nos troupes sans confiance, notre fortuneépuisée. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler à sonpetit-fils les soins de son héritage, les obligations de son sang. Elletente à toute heure les mains du Roi avec cette épée de la France, sibelle à porter.
* * * * *
Des intrigues de cour qui se croisaient bientôt, servaient etsecondaient les projets belliqueux de madame de Châteauroux. Maurepas,désarmant un moment, entrait dans les vues de la favorite: il comptait,pendant la guerre et à l'armée, s'insinuer plus avant dans les bonnesgrâces du Roi, aller à ses fins, faire rendre à sa position tous sesavantages, se ménager de faciles occasions de s'attacher des créatures,rendre son ministère plus recommandable, et rapporter tous les succès dela campagne à la sagesse de ses avis et à la célérité de ses ordres.
Le maréchal de Noailles venait après M. de Maurepas donner aux plansenthousiastes de madame de Châteauroux l'appui de représentationsénergiques et l'autorité de sa position à la cour. Aimé du Roi[447],craint des ministres, les inquiétant par la supériorité de son esprit,l'ascendant de son âge, le crédit de ses alliances, le maréchal deNoailles avait été désigné par les avis réunis du conseil pour commanderl'armée de Flandres; et le Roi l'avait nommé.
«Il faudra que vous voyagiez!» disait un jour Louis XV au maréchal. Leduc de Noailles répondait sur le ton de la plaisanterie qu'il était bienvieux pour entreprendre des voyages, mais voyant que le Roi parlaitsérieusement et que l'on était dans la galerie, il lui faisait observerque ce n'était pas le lieu convenable pour prendre ses ordres, et qu'ille priait de vouloir bien lui marquer l'heure à laquelle il devait venirles recevoir. Le Roi donnait rendez-vous au maréchal après le débotté,dans sa garde-robe. Aussitôt que Louis XV lui déclarait qu'il le faisaitappeler pour commander en Flandre, le maréchal s'écriait: «Est-ce vous,sire, qui le voulez?» Le Roi lui répondant que c'était lui-même qui ledésirait; le maréchal lui représentait longuement les malheureusescirconstances présentes, l'éloignement de toutes les forces du Roi, lepeu de troupes qui se trouvaient en Flandre et la supériorité destroupes d'Angleterre unies aux Autrichiens et aux Hanovriens…
Cette nomination était un coup habile des ministres: le maréchal étaitpar ce commandement exilé de la cour, écarté de la personne du Roi; etun moment le maréchal eut peur pour son crédit de ce commandement desforces de la France du Rhin à la mer et qui lui permettait de promeneren maître l'armée d'une frontière à l'autre.
Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil précieux, unefemme de tête, qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, passait encore auxyeux des bons observateurs, pour le plus habile politique de son temps.Cette femme, vénérable et redoutable, dont tout le cœur et tout l'espritn'avaient été tournés, pendant tout le cours d'une si longue vie, quevers l'agrandissement de sa maison; cette aïeule, mère de onze filles etde dix fils, dont les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants,tant morts que vivants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État,montaient à plus de cent; cette femme de cour, sans scrupule et sansrigorisme étroit, qui avouait avoir usé également, presqueindifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement dela faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille maréchale deNoailles, née Beurnonville, n'était point encore rassasiée desprospérités, des charges, des héritages, des survivances, qu'elle avaitamassés sur son sang; et lorsque ses courtisans la comparaient à la mèredes douze tribus d'Israël, lorsqu'ils lui promettaient que sa races'étendrait comme les étoiles du firmament et le sable de la mer, iléchappait à la vieille maréchale inassouvie, dans un soupir, ce regret:«Et que diriez-vous si vous saviez quels bons coups j'ai manqués[448]!»
Le maréchal avait une conférence avec sa mère, et sortant d'auprèsd'elle, Maurepas avait presque de l'étonnement à le voir entrer aussi àfond et avec une telle apparence d'innocence dans tous ses plans. Lavieille femme avait fait toucher à son fils du doigt la situation: ilfallait emmener le Roi à l'armée et tout seul[449], de façon à jouer auxministres ce piquant tour d'avoir le maître sous la main, et detravailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris.
* * * * *
Insinuations de Maurepas, représentations du maréchal, insistances deRichelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans à la dévotionde la maîtresse, tout conspirait auprès du Roi et dans ses entours lesplus intimes pour le succès de madame de Châteauroux. Dans le cœur mêmede Louis XV se réveillaient les véhémentes apostrophes que le pèrejésuite Tainturier avait osé lui adresser en face du haut de la chaire,dans son sermon sur laVie molle; et il sentait retentir en lui cettevoix audacieuse et sévère l'appelant à toutes les activités, à toutesles initiatives, à tous les courages de la royauté, lui montrant, à côtéde son conseil à éclairer, de ses ministres à gouverner, ses armées àconduire pour faire éclater en elles la puissance du bras de Dieu[450].
La duchesse de Châteauroux triomphait, et, si des empêchementsdivers[451] s'opposaient au départ du Roi, en l'automne de l'année 1743,elle avait la certitude que, au printemps prochain, le Roi se mettrait àla tête des armées.
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Et l'année 1744, l'année de la grande faveur en même temps que de ladisgrâce, commence pour la favorite. Alors on la voit menée par le Roi àl'Opéra dans le carrosse où il a ses filles[452].
On la trouve à l'audience de congé de l'attaché de Suède, placée lapremière en tête des dames titrées à la droite de la Reine. Elleapparaît un jour avec au cou un collier de perles de cent mille livres,acheté par le Roi à la princesse de Conti, un collier au milieu duquelil y avait une admirable perle longue. Parmi les caprices qui viennent àla toute-puissance, la duchesse avait la fantaisie d'avoir une clef desquatre balcons fermés du salon de Marly: aussitôt le contrôleur généraldu château s'empressait de lui faire forger et de lui porter cette clefqu'il n'avait pas lui-même[453].
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Une place d'une très-grande importance et telle qu'il fallait remonter àmadame de Montespan pour en retrouver une pareille dans l'histoire desfaveurs de la monarchie, était donnée à la fin d'avril, au moment dudépart du Roi pour l'armée, à la duchesse de Châteauroux. Elle étaitnommée surintendante de la maison de la Dauphine[454], de l'Infantedont Richelieu devait aller faire la demande en Espagne.
Mais la place n'était rien auprès de l'influence que la duchesse avaiteue dans toutes les nominations, et qui faisaient de la maison de laDauphine comme une chambrée de tous les amis, parents et parentes etcréatures de la favorite et du duc de Richelieu. Et ces choix avaientété insolemment faits au mépris des prévisions et des listes courantdéjà Paris qui nommaient la maréchale de Berwick ou de Duras pour lacharge de dame d'honneur, madame de Matignon ou madame d'Antin pour lacharge de dame d'atours. Les noms qui étaient prononcés pour les damesde la Dauphine, étaient madame d'Egmont la belle-fille, la duchesse deRochechouart, madame de Lesparre, madame de Forcalquier.
La dame d'atours: c'était madame de Lauraguais. Parmi les autres femmesnommées on citait d'abord madame de Pons, fille de Lallemand de Metz quiavait toute la confiance de madame de Châteauroux, madame de Champagne,fille de madame de Doyes et nièce de monsieur d'Estissac; madame deFaudoas dont le beau-père avait rendu tous les services imaginables, ily avait quelques années de cela, en Languedoc à Richelieu. Madame deChâteauroux lui annonçait sa nomination dans ce billet: «Ne soyez pointinquiète, le Roi vous a nommée dame du Palais de madame la Dauphine, jevous en fais mon compliment:» un billet qui troublait grandement lestraditions des gens de la cour, qui ne reconnaissaient de palais quecelui du Roi et de la Reine.
Deux autres femmes que nous retrouverons dans la voiture de la duchessede Châteauroux, lors de sa fuite de Metz, étaient l'une madame deBellefonds, nièce de Richelieu, l'autre madame du Roure, que la duchessene connaissait pas, mais qui était la sœur de son plus intime ami, lemarquis de Gontaut. La duchesse pressait le marquis d'accepter une placedans la maison de la Dauphine, le marquis s'y refusait, disant qu'ilaimait trop sa liberté. Là-dessus, elle lui demandait s'il n'avait pasquelque parent à qui il serait bien aise de faire plaisir. Le marquislui nommait alors sa sœur qui avait peu de bien. Madame de Châteaurouxde se désoler qu'il ne lui eût pas parlé plus tôt, de lui dire quetoutes les places étaient données, qu'il était trop tard, et le soir, leRoi de recommencer les jérémiades de la duchesse.
… Ce n'était qu'une aimable plaisanterie, et quelques jours après laplace était donnée à la sœur de M. de Gontaut[455].
Il semble que, dans toutes ces nominations, le bon plaisir de lamaîtresse ait été seul écouté: c'est ainsi que monsieur de Chalais quidésirait très-vivement pour sa fille, madame de Périgord, une place chezla Dauphine, ne l'obtenait pas, malgré les instantes recommandations deMaurepas.
XV
M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.—Son entrevuesecrète avec Richelieu, place Royale.—Offre de la coopération armée deFrédéric pour la campagne de 1744.—Conseil tenu à Choisi entre le Roi,madame de Châteauroux, Richelieu.—L'alliance du roi de Prusse acceptée,et rédaction du traité confiée au cardinal de Tencin.—Entrevues demadame de Châteauroux et de Rottembourg.—Le traité de juin 1744,précédé du renvoi d'Amelot.—Billet de remerciement de Frédéric à madamede Châteauroux pour sa participation aux négociations.—Lettre de laduchesse de Châteauroux au maréchal de Noailles afin d'obtenir sonadhésion à sa présence à l'armée.—Réponse du parrain delaRitournelle.—Billet ironique de la duchesse.—Les représentations deMaurepas à Louis XV.—Départ du Roi à l'armée sans sa maîtresse.—MadameEnroux en Flandre.
Cette faveur de la duchesse de Châteauroux, le besoin qu'un souverainétranger avait de l'alliance du Roi de France, et l'appel qu'il faisaità sa maîtresse pour l'obtenir, la poussaient au plus haut point, plaçantla femme aimée parmi les rares favorites qui partagent, avec l'amour deleur royal amant, une partie de sa puissance.
La négociation dont Amelot et Maurepas avaient chargé Voltaire, et quemadame de Tencin avec son profond sens politique, voulait mettre auxmains de celle à la grandeur de laquelle elle travaillait, par unconcours de circonstances heureuses, était confiée à la favorite.
M. de Rottembourg, neveu du diplomate silésien qui finit sa carrière parl'ambassade d'Espagne, avait épousé la fille de madame de Parabère,avait mangé au jeu et la fortune de son oncle et la fortune de sa femme;après quoi, il avait pris le parti de laisser sa femme dans un couventen France[456], et de se rendre auprès du Roi de Prusse. Et Berlins'émerveillait de la façon dont le Roi recevait Rottembourg, un hommequi n'avait aucun talent militaire, et dont tout le mérite était d'avoirété amené par le jeu à vivre dans la meilleure compagnie de Paris.
M. de Rottembourg était depuis des années en Prusse, et le monde deParis l'avait parfaitement oublié, lorsque le duc de Richelieu, aumilieu de l'hiver de 1743, recevait un billet par lequel M. deRottembourg lui annonçait sa présence à Paris[457]. Dans ce billet ilmandait à Richelieu qu'il désirait un entretien, mais que, ayant unecommunication de la plus haute importance à lui faire, il le priait dele recevoir le plus secrètement qu'il était possible. Richelieu prenaittoutes les précautions imaginables pour qu'il ne fût vu de personne àson entrée dans son hôtel de la place Royale. Le premier mot deRottembourg était: «Voilà ma lettre de créance,» et il remettait unelettre que Richelieu, après l'avoir décachetée, reconnaissait pour êtrede la main du Roi de Prusse. Là-dessus Rottembourg apprenait àRichelieu, que Frédéric avait des avis certains que pendant la campagneprojetée pour l'année suivante, dans le temps que Louis XV serait occupéà la conquête de la Flandre, le prince Charles devait passer le Rhin etentrer en Alsace. Le seul moyen de parer ce coup, selon le Roi dePrusse, était, aussitôt le passage du Rhin par le prince Charles, quelui Frédéric entrât en Bohême. Et Rottembourg offrait cette coopérationarmée au nom de son maître, mais à une condition expresse: «C'estqu'aucuns des ministres actuels de S. M. n'auraient connaissance de cetraité, S. M. prussienne voulant qu'il fût conclu entre les deux Rois etlui (M. de Richelieu) en tiers[458].»
M. de Richelieu n'avait rien de plus pressé que de faire atteler et dese rendre sur l'heure à Choisy où se trouvait le Roi. En arrivant, ildemandait ce que faisait le Roi; on lui répondait qu'il était chezmadame de Châteauroux. Louis XV n'aimait pas les visites en cesmoments-là. Richelieu continuait toutefois son chemin devantl'étonnement de l'homme de la Chambre.
Arrivé à la porte de la chambre de madame de Châteauroux, après avoir eula précaution de tourner plusieurs fois la clef, Richelieu se décide àentrer. Louis XV lui demande sèchement ce qu'il veut: «Je viens rendrecompte à Votre Majesté d'un événement qui le surprendra autant que moi,»s'écrie Richelieu, qui rend compte de son entrevue avec Rottembourg. Unconseil est aussitôt tenu entre le Roi, madame de Châteauroux etRichelieu; l'on prend la résolution d'accepter les propositions du Roide Prusse, et Louis XV dit à Richelieu: «qu'il n'a qu'à aller en avantet à travailler d'après ce plan». Cependant Richelieu ne se trouvant pasles connaissances diplomatiques nécessaires, et le Roi de Prusse nevoulant d'aucun des secrétaires d'État, Richelieu conseillait à Louis XVde prendre pour la rédaction du traité le maréchal de Noailles et lecardinal de Tencin: «À la bonne heure, disait le Roi, allez leur parlerde ma part, et voyez si l'on en voudra en Prusse[459].»
Du jour où le cardinal de Tencin s'occupait de l'élaboration du traité,Rottembourg[460], entrait en relation avec la femme qui avait appuyé desa parole; dans le conseil de Choisi, l'alliance avec le Roi de Prusse,et qui pouvait déjà bien avoir été gagnée à Frédéric par quelque habileflatterie. De nombreuses entrevues avaient lieu entre l'envoyé secret duRoi de Prusse et la favorite, dans lesquelles le diplomate prussienrecevait de la bouche de la femme aimée de Louis XV, desrecommandations, des avertissements, des instructions propres à mener àbonne fin la négociation, le mettant dans le secret des antipathies duMaître, le garant des fausses démarches, lui faisant, pour ainsi dire,la leçon sur ce qu'il y avait à faire jouer ou à ne pas faire jouer.C'est ainsi que le 24 avril, à la suite d'un conseil où il avait étéquestion du traité avec le Roi de Prusse, le cardinal de Tencin écritque Rottembourg avait vu le matin madame de Châteauroux qui l'avaitaverti que son projet avait été rejeté dans le premier moment par le Roià cause de deux difficultés qu'on était en train de tourner[461].
Enfin le projet du traité arrêté dans un comité chez le cardinal deTencin, et Rottembourg attendant les ordres qui devaient l'appeler àMetz auprès du Roi pour la signature, madame de Châteauroux recevait duroi de Prusse une lettre dans laquelle il la prévenait que son envoyésecret irait la voir pour la consulter sur la manière dont il devaitparler à Louis XV.
L'entrevue avait lieu à Plaisance, où se trouvait la duchesse deChâteauroux après le départ du Roi. La favorite, tout en reconnaissantque Belle-Isle était pour le moment le premier de nos généraux[462],engageait vivement Rottembourg à ne point déclarer à Louis XV la partque l'homme en défaveur avait à la négociation, l'engageait même à nepoint le nommer dans la crainte de refroidir le Roi pour le traité. Etcomme Rottembourg réclamait toujours le plus grand secret, et que laduchesse reconnaissait la difficulté que le traité fût signé à l'arméesans qu'on en eût connaissance, elle opinait pour que la signature eûtlieu à Paris. Toutefois Tencin n'osait en faire la proposition au Roi etau maréchal de Noailles, dans la crainte qu'ils ne crussent l'un etl'autre qu'il avait inspiré cette idée à Rottembourg pour que toutl'honneur de la négociation lui revînt. Mais le Roi, de son propremouvement, ou sur l'avis de madame de Châteauroux, décidait que letraité serait signé à Paris, et après quelques retardements apportés parle maréchal de Noailles, le traité d'alliance entre la France et laPrusse, au succès duquel la favorite avait si puissamment travaillé,était définitivement conclu au mois de juin[463].
Mais madame de Châteauroux avait fait plus que d'amener le Roi à unealliance avec la Prusse; servant les rancunes de Frédéric contre notreministre des affaires étrangères[464], elle était devenue sa complicedans les manœuvres qui avaient eu pour but de mettre à la porte duministère, un ennemi personnel, un homme qu'elle avait toujours vuservir les haines de Maurepas avec un semblant de domesticité[465].
Amelot était un petit homme à la physionomie timide, qui de son premiermétier de commis auprès du Cardinal, avait gardé dans ses hautesfonctions une façon de tremblement; il semblait toujours implorer pourla conduite de son ministère, des lumières supérieures aux siennes, etles implorait, en effet, auprès de Maurepas à l'aide d'une porte secrètepratiquée dans le mur mitoyen de leurs deux cabinets; par là-dessus ilétait bègue.
En plein conseil, Amelot, Comme en compagnie, N'eût-il à dire qu'un mot, Il le balbutie. À qui s'en moque, il répond: Mais, mais, mais m'en croyez-vous donc Moins sot, sot, sot, Moins so, so, moins ca, ca, Moins so, sociable, Moins ca, ca, capable[466]. . . . . . . . . . . . . . . .
Le Roi qui depuis assez longtemps mettait une assez mauvaise volonté àl'écouter, à l'entendre, ne devait pas apporter trop de résistance às'en séparer. Dès le commencement d'avril, se trouvant chez la duchessede Châteauroux, une femme de la cour entendait le Roi revenant de luiparler, dire qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'avant peu il voulaitchanger ce ministre et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne sedoutait[467]. Et le 24 avril, le Roi, que le maréchal de Noaillessollicitait d'écrire un mot de sa main pour l'avancement desnégociations avec la Prusse, s'y refusait en lui disant: «Il faut qu'uneporte soit ouverte ou fermée, et cette défiance de quelqu'un en qui ildoit paraître que j'ai de la confiance ne me convient point non plusqu'à mes affaires[468]…» Cequelqu'un était Amelot.
Le dimanche 26 avril, M. de Maurepas avait beaucoup de monde à souper.On était au fruit. Quelqu'un vint lui parler tout bas. Le ministresortait de table, se rendait chez le Roi qui lui ordonnait d'allerdemander la démission à M. Amelot[469], chez lequel il entrait en luidisant: «Hodie tibi, cras mihi_[470]!»
L'exécution d'Amelot faite le 27 avril, l'acceptation en principe du traité par le Roi au commencement de mai, valaient à la duchesse de Châteauroux comme récompense de ses bons offices, cette lettre de Frédéric:
«Postdam, le 12 mai 1744.
«Madame,
«Il m'est bien flatteur que c'est en partie à vous, Madame, que je suisredevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le Roi deFrance pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternellealliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec lessentiments de reconnaissance. En un mot, Madame, je suis persuadé que leRoi de France ne se repentira jamais du pas qu'il vient de faire et quetoutes les parties contractantes y trouveront un avantage égal. Il estfâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vousa; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon cœur[471].C'est ce que je vous prie de croire étant à jamais,
Madame,
Votre très-affectionné ami,
FRÉDÉRIC[472].»
À cette lettre, la favorite, cinq jours avant son départ pour rejoindrele Roi, répondait par un billet où, dans la satisfaction de son orgueil,sa reconnaissance se mettait pour l'avenir tout au service du souverainqui lui avait écrit.
Plaisance, 3juin 1744.
_Sire,
Je suis bien heureuse de pouvoir me flatter d'avoir pu contribuer àl'union que je vois avec joie qui va s'établir entre le Roi et VotreMajesté. Je sens, comme je le dois, les marques de bonté qu'elle metémoigne. Je désirerais bien vivement trouver souvent les occasions delui prouver toute ma reconnaissance et le profond respect avec lequelj'ai l'honneur d'être,
Sire,
De Votre Majesté
La très-humble et très-obéissante servante
Mailly, duchesse de Châteauroux_[473].
L'idée de la favorite acceptée par Louis XV, et la détermination prisepar le Roi de se rendre à l'armée, madame de Châteauroux avait songé àne pas se séparer de son amant et avait aussitôt préparé les moyens dele suivre. Dès l'automne 1743, où elle avait pu croire que le Roi allaitpartir pour les provinces menacées, elle avait songé à rendre favorableà son désir le maréchal de Noailles, ce maréchal de toute l'Alsace faitpar elle, ce parrain auquel elle devait son aimable sobriquet delaRitournelle.
Et le 3 septembre, elle lui écrivait une longue lettre, où timidement,elle s'ouvrait à lui avec beaucoup de circonlocutions et de périphrases,au bout desquelles elle faisait entendre au vieux courtisan que le Roiétait de moitié dans la sollicitation.
Choisy, ce 3septembre 1743.
Je sçay très bien, monsieur le maréchal, que vous avez autres choses àfaire qu'à lire mes lettres, mais pourtant je me flate que vous vouderébien me sacrifier un petit moment, tant pour la lire que pour yrépondre, ce sera une marque d'amitiés à laquelle je seré très sensible,le Roy a eut la bonté de me confier la proposition que vous luy faite,d'aller à l'armée dès ce moment; mais n'ayez pas peur, quoique femme, jesçay garder un secret, je suis fort de votre avis et croit que cela seratres glorieux pour luy, et qu'il n'i a que luy capable de remettre cestroupes comme il seroit à désirer quelles fussent ainsi que les testesqui me paroissent en fort mauvais état par l'effroy qui gagne presquetout le monde; il est vray que nous sommes dans un moment bien critique;le Roy le sent mieux qu'un autre, et pour l'envie d'aller, je vousrépond qu'elle ne luy manque pas; mais moi, ce que je désirerais, c'estque cela fut généralement approuvé et qu'au moins il recueillit le fruitqu'une telle démarche mériteroit; pour un début ne faudroit-il pas fairequelque chose et d'aller là pour rester sur la deffensive, cela neseroit-il pas honteux, et si d'un autre côté le hasard faisoit qu'il yeut quelque chose avec le prince Charles, on ne manqueroit peut-estrepas de dire qu'il a choisy le côté où il y avoit le moins d'apparenced'une affaire. Je vous fais peut-estre là des raisonnemens qui n'ont pasle sang commun; mais au moins j'espère que vous me diré tout franchementque je ne sçay ce que je dis. N'imaginez pas que c'est que je n'ay pasenvie qu'il aille, car au contraire, premièrement ce seroit ne pas luyplaire, et, en second lieu, tout ce qui pourra contribuer à sa gloire etl'élever au dessus des autres rois, sera toujours de mon goût. Je croit,monsieur le maréchal, que, pendant que j'y suis, je ne sçaurois mieuxfaire que de prendre conseil de vous généralement sur tout; j'admet quele Roi parte pour l'armée; il n'a pas un moment à perdre et il faudroitque cela fut tres promt, qu'est-ce que je devienderé, est-ce qu'ilseroit impossible que ma sœur et moy le suivassions, et au moins si nousne pouvons pas aller à l'armée avec luy nous mettre à portée de sçavoirde ses nouvelles tous les jours. Ayez la bonté de me dire vos idées etde me conseiller, car je n'ay point d'envie de rien faire de singulieret rien qui puisse retomber sur luy et luy faire donner des ridicules.Vous voyé que je vous parle comme à mon amy et comme à quelqu'un sur quije compte, n'est-ce pas avoir un peu trop de présomption, mais cesfondée, monsieur le maréchal, sur les sentimens d'amitiés et d'estimesingulière que vous a voué pour sa vie votre ritournelle.Je croisqu'il est bon de vous écrire que j'ay demandé au Roy la permission devous escrire sur ces matières-là et que c'est avec sonapprobation[474].
La réponse était délicate. Le maréchal de Noailles eut dans cetteoccasion le courage de ne pas craindre de déplaire au maître. Ilrépondait en ces termes à la maîtresse:
«… Je viens, madame, à ce qui vous regarde, et vous pouvez êtreassurée que, lorsque vous me ferez l'honneur de me demander conseil, jene vous en donnerai jamais qui ne tendent à la gloire du Roi, et qui parconséquent ne soient les plus conformes à vos véritables intérêts. Je necrois pas, Madame, que vous puissiez suivre le Roi à l'armée avec votresœur. Vous en sentez vous même les inconvénients, en vous réduisantensuite à demander si vous ne pourriez pas venir dans quelque ville àportée de recevoir tous les jours des nouvelles de Sa Majesté. Unepartie des mêmes inconvénients subsiste à venir, ainsi que vous leproposez dans quelque ville à portée de la frontière.
«Comme il paraît qu'on veut se conformer en tout aux anciens usages, jevous rapporterai seulement ce qui s'est pratiqué en pareil cas du tempsdu feu Roi. La Reine faisait elle-même des voyages, et se tenait avecles personnes de sa suite, dans une place à portée de l'armée, mais jen'ai aucun exemple à vous citer qui puisse favoriser le dessein où vousêtes, et je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il faudrait et pour leRoi et pour vous-même, que vous eussiez quelque raison plausible àdonner qui pût justifier aux yeux du public la démarche que vous feriez.Vous voyez, Madame, par ma franchise que je parle plus en véritable amiqu'en courtisan qui ne chercherait qu'à vous plaire, et je crois quec'est ce que vous avez exigé et attendu de moi…» Et l'infortunémaréchal cherchant à amadouer la femme habituée à n'être refusée enrien, signait:le parrain de la trop aimable ritournelle[475].
À cette lettre,la Ritournelle ripostait cinq jours après par uneironie vraiment très-drôle, où elle disait au maréchal que ses coliquesla forçaient cette année ou la forceraient l'année prochaine à prendreles eaux dans une ville très-rapprochée du Rhin, et par là, à portée del'armée.
À Fontainebleau, ce 16septembre 1743.
«Je ne puis pas laisser partir le courrier, monsieur le maréchal, sansvous remercier de votre lettre. Je la trouve telle qu'elle est,c'est-à-dire on ne peut pas mieux et on ne peut pas plus sensé de tousles points, même jusqu'au dernier; mais, monsieur le maréchal, j'ay descoliques qui ont grand besoin que l'on leur aporte remede, et je croisque les eaux de Plombières seroit merveilleuse et qu'il ni-a que celapour me guérir. Si ce n'est pas cette année, au moins l'année prochaine.Je ne veux pas aller plus loin. Adieu, monsieur le maréchal, santé,bonheur et prospérité je vous souhaite et en vérité de bien bon cœur. Sile duc dayen (d'Ayen)est encore en vie, je vous prie d'avoir la bontéde luy dire mille choses de ma part[476].»
Et le même jour, le Roi que peut-être cette opposition au projetamoureux de sa maîtresse et l'ennui d'en être séparé, affermissaientdans ses hésitations, et faisaient remettre à l'année prochaine sondépart pour l'armée, écrivait au maréchal cette lettre où il plaide pourla femme et excuse d'avance le coup de tête auquel elle pourrait selaisser aller.
«… Madame de la Tournelle m'avait communiqué, comme vous croyez bien,la lettre qu'elle vous a écrite. Je doute qu'on pût la retenir, sij'étais une fois parti; mais elle est trop sensée pour ne pas rester oùje lui manderais. Les exemples que vous lui citez ne l'arrêteraient pas,je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vousdire, mais qu'il vous est permis de penser[477].»
* * * * *
Maurepas était entré dans les desseins et les tentatives de madame deChâteauroux pour entraîner Louis XV à se montrer à la tête de son armée,mais il n'entendait pas que la favorite accompagnât le Roi. Au fond leministre voyait avant tout dans la personne du Roi à l'arméel'éloignement de Louis XV de madame de Châteauroux, et avecl'éloignement, il comptait sur l'indifférence, sur l'oubli, sur ladisgrâce de la favorite. Aussi dès que le projet de la favorite avaittranspiré, Maurepas s'en montrait-il l'adversaire le plus acharné. Ettout l'automne de 1743, et tout l'hiver et tout le printemps de 1744,faisait-il entendre à Louis XV doucement d'abord, puis plusouvertement, que s'il voulait faire son rôle de roi, de façon à jouirentièrement de l'affection de ses sujets, de l'estime même de sesennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes,se séparer en un mot de madame de Châteauroux pendant la campagne; et ilne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant enpareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert.
Madame de Châteauroux servie et défendue par son parti, liguée avecd'Argenson, eut beau lutter et combattre pied à pied, la parole deMaurepas, peut-être aussi cette popularité où le Roi entrait,l'applaudissement de l'opinion publique qui élevait en ce moment soncœur, réveillaient chez lui l'instinct de la pudeur et lui donnaientpour un moment la force de certains renoncements. Madame de Châteaurouxrecevait l'ordre de rester à Paris. Mais, comme si le Roi avait vouludonner une consolation au dépit de sa maîtresse, en faisant la partégale entre elle et la mère du dauphin, Louis XV en partant défendait àla Reine de le suivre, et les instances, les humbles prières, lesbillets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de sonmari que quatre lignes sèches, écrites sur un coin de bureau, où LouisXV, au moment de monter en carrosse répondait à la Reine que «lesdépenses l'empêchaient de l'amener avec lui aux frontières.[478]»
Le Roi avait pris sa résolution, toutefois il avait peine à s'arracher àmadame de Châteauroux, et dans une lettre où il prévenait le maréchal deNoailles de l'attendre à souper le 30 avril, il disait: «Vous croyezbien qu'uneprincesse ne seroit pas fâchée que je différasse encore dequelques jours, mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me fairequelque tort ou à mes affaires.» Et le 27 avril, dans une secondelettre, le Roi annonçait son arrivée définitive à Valenciennes seulementpour le lundi 4 mai[479].
* * * * *
Cette fois Louis XV était exact. Le 2 mai, après avoir soupé au grandcouvert, il rendait visite à la Reine chez laquelle il restait un quartd'heure, puis il donnait l'ordre pour son coucher à une heure et demie.À l'heure désignée il entrait dans sa chambre, ne faisait que changerd'habit, entamait une conversation avec l'évêque de Soissons encompagnie duquel il allait faire sa prière à la chapelle. Il rentraitchez lui, faisait venir le Dauphin auquel il parlait en présence de M.de Châtillon avec beaucoup de tendresse, écrivait à Madame qu'il évitaitde voir pour s'épargner une scène d'attendrissement, écrivait à madamede Ventadour, lui disant: «Priez Dieu, maman, pour la prospérité de mesarmes et ma gloire personnelle…» Son carrosse était dans la cour, aupied de la cour de marbre; à l'ordinaire, il y montait avec M. lePremier, M. le duc d'Ayen, M. de Meuse[480].
Le Roi arrive à l'armée. La France toute entière n'a de paroles et delouanges que pour lui. On s'entretient de sa gaieté extraordinaire, deson activité, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dansles magasins, dans les hôpitaux. Il a goûté le bouillon des malades etle pain des soldats, et chacun de se dire que cela va contenir lesentrepreneurs. Il se montre attentif, laborieux, appliqué. On se confiequ'il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître, qu'ilse fait présenter les officiers, qu'il veut connaître tout lemonde[481]. On admire le haut ton de sa réponse à l'ambassadeur desHollandais: «Je vous ferai réponse en Flandres.»
La joie, la confiance sont parmi les troupes.Et surtout il n'est pointquestion de femmes, se répètent les bourgeois et le peuple.
Tous vantent la bravoure du Roi, racontent qu'au siège de Menin il s'estmontré à la tête des sapeurs, à six toises du chemin de ronde, à deux dela palissade. Le maréchal de Noailles met à l'ordre du jour cettedemande de Louis XV, le jour où il a été d'avis d'envoyer la maison duRoi à l'ennemi: «S'il faut marcher à eux, je ne désire pas de meséparer de ma maison: à bon entendeur salut[482].» Enfin l'illusion estsi grande que jusqu'à ceux qui connaissent Louis XV, tous espèrent, tousrépètent: «Aurions-nous donc un Roi[483]?»
Soudain l'enthousiasme tombe, les dévotes Flandres se scandalisent, lesoldat se moque et chansonne, et dans l'air, autour de la tente du Roivole le refrain que les vieux officiers apprennent aux jeunes:
Ah! madame Enroux Je deviendrai fou Si je ne vous baise. ………………..
Un murmure de dépit et d'indignation court par toute la nation. Lesespérances de la France sont trompées et jouées: Madame de Châteauroux arejoint le Roi à Lille[484].
XVI
Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après le départ duRoi.—Lettre de la duchesse contre Maurepas.—Jalousie de la duchessepour sa sœur madame de Flavacourt.—Départ des deux sœurs pourl'armée.—Mauvais accueil de la ville de Lille.—Lettre de la duchessesur la capitulation d'Ypres.—Voyage du Roi et de sa maîtresse deDunkerque à Metz.—Le Roi tombant malade le 8 août.—La chambre du Roifermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.—Lecomte de Clermont forçant la porte.—Conférence de la favorite avec leconfesseur Pérusseau.—Journée du mercredi 12.—Le Roi prévenant lafavorite qu'il faudra peut-être se séparer.—Le duc de Bouillon, surl'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, seretire chez lui.—Le jeudi 13, Louis XV au milieu de la messe appelantson confesseur.—Expulsion des deux sœurs.—Le viatique seulement donnéau Roi lorsque laconcubine est hors les murs.—Louis XV demandant parla bouche de l'évêque de Soissons pardon du scandale de ses amours.
Madame de Châteauroux et son conseil, dans le premier moment, avaientété forcés de plier sous la manœuvre de Maurepas; et Richelieu n'avaitpu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner pendantla campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission quil'écartait de la guerre et du Roi[485].
Mais le mentor de madame de Châteauroux connaissait à fond le Roi. Ille savait «un homme d'habitude subjugué» et en quittant madame deChâteauroux, il avait assuré la favorite qu'elle n'aurait pas besoind'une longue patience, et que la sagesse de Louis XV ne devait pas êtrede durée à alarmer ni ses familiers ni ses maîtresses.
Sur ces assurances, la veille du départ du Roi, la duchesse deChâteauroux allait embrasser à Paris le ministre de la guerre quipartait pour les Flandres, venait le lendemain pleurer à l'Opéra, puisse retirait avec madame de Lauraguais à Champs chez M. de la Vallière.
De là, elle se rendait à Plaisance dans la belle maison deParis-Duverney, où, recevant du Roi courriers sur courriers, elleattendait, non sans impatience, la réalisation des promesses deRichelieu. Deux jours après le départ du Roi, les courtisans bieninformés ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger pourla commodité des amours du Roi, les maisons perçant dans leGouvernement[486]?
Le mois de mai, cependant, se passait tout entier, sans que Louis XVmandât la favorite auprès de lui, et le 3 juin, la duchesse, dans soninquiétude, écrivait à Richelieu cette lettre où déborde une sifurieuse colère contre Maurepas quifait le tourment de sa vie, et oùse montrent de si vives alarmes et une telle hâte de se rapprocher duRoi.
Plaisance, le 3juin 1744.
Brûlé cette lettre aussitôt que vous l'auré vue.
Je puis vous répondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqué dumaréchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre desaffaires étrangères: car le Roy na point envie de les luy donner aumoins quil nait changer de façon de penser depuis quatre jours, ce queje ne croit pas. À l'égard de faquinet (Maurepas), _je pense bien commevous et suis persuadée que je n'en viendrai à bout qu'avec des faits,mais où en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faireusage, car il mest odieux et je ne l'avouré qu'à vous, car cela leurferoit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parleplus que jamais de madame de Flavacourt l'on prétend quelle escrit auRoy, la Reine la ménage beaucoup et je sçai quelle luy a dit quellevouloit estre sa confidente et que la poule luy a répondu quelle n'avoitnul goût pour le Roy, au contraire, mais que la peur d'estre chassé dela cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire.
Je nen ay pas soufflé le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vautrien par lettre et qu'en arrivant je veut l'assommer de tout ce que jesçay pour luy faire avoué si il y a quelque fondement. Convenés qu'avecce que nous scavons, lon peut bien estre inquiète: mais parlé moy toutfranchement, le Roy atil lair destre occupé de moy, en parle-t-ilsouvent, sennuye-t-il de ne me pas voir; vous pouvés fort bien démeslertout cela. Pour moy j'en suis très contente, lon ne peut pas estre plusexact à m'écrire ni avec plus de confiance et d'amitié, mais je n'entitrerois nul conséquence: le moment où l'on vous trompe est souventceluy où lon redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. Faquinetquoique absent remue ciel et terre; il faut nous en défaire et je nendésespère pas, parce que je ne perd pas cette idée là de vue et qua lalongue lon réussit, que lon me donne des faits et je seré bien forte;mais il faut que je soit présente car c'est tout différent. Lon dit quele maréchal de Noailles ne désire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayenen paroît avoir envie. Je ny comprend rien: en vérité, cher oncle, jenestois guère faite pour tout cecy, et de temps en temps il me prend desdécouragemens terrible; si je naimois pas le Roy autant que je fois, jeserois bien tenté de laisser tout cela là. Je vous parle vray, je l'aimeon ne peut pas davantage, mais il faut que je prenne part à tout, c'estun tourment continuelle, car réellement cela m'affecte plus que vous necroyé. Cestoit si antipathique à mon caractère qu'il faut que je soitune grande folle pour mestre venu fourer dans tout cela. Enfin cestfait, il faut prendre patience; je suis persuadé que tout tournera selonmes désirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurerque vous naurés point d'amies qui vous aime plus tendrement. Madame deModène[487] a pris le prétexte du logement que le Roy luy a donnée pourluy escrire un petit remerciment pour luy donner occasion de lui marquerpar escrit quil auroit envie quelle vint à Lille pour pouvoir avoir uneraison à donner à madame d'Orléans, ce que j'ay mandé au Roy, mais ellevouderoit que vous engageassiez lambassadeur de Naples à luy escrirepour la pressé de venir et quil luy mande que sa présence aistnécessaire pour les affaires. Arrangé tout cela comme vous voudrés,pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche.L'autre lettre que je vous escrit est pour que vous la fassies voir auRoy, veillez de près madame de Conty[488] et rendé moy compte de laréception que le Roy luy aura faite._
Pour vous seul[489].»
Indépendamment de la haine qu'elle avoue pour Maurepas, cette lettre estcurieuse comme un témoignage autographe de la jalousie qu'éprouve laduchesse de Châteauroux pour madame de Flavacourt, jalousie qui s'étaitmanifestée, pendant tout le printemps de cette année, par l'éloignementde sa sœur des soupers des petits appartements et des voyages de lacour[490]. Madame de Châteauroux consent à partager l'amour du Roi avecsa sœur Lauraguais: celle-ci est sa sœur d'adoption et lui est unehabitude comme l'était madame de Vintimille à madame de Mailly, elle ales mêmes amis que la favorite, elle est attachée au même systèmepolitique; puis au fond elle est laide, et sa laideur rassure sa sœurcontre une trop grande prise du cœur du Roi pour lequel elle n'est qu'uncaprice libertin et un amusement des sens d'un moment. Madame deFlavacourt c'est autre chose: elle n'a jamais été en rapport decaractère et d'esprit avec madame de Châteauroux; madame de Flavacourt,en dépit de ses relations avec les deux sœurs, appartient d'une manièreocculte au camp ennemi, elle est la familière de la Reine, elle a desrelations avec Maurepas, «aux oreilles duquel elle est toujours pendue»dit madame de Tencin quelque part; elle est peut-être portée par leparti La Rochefoucauld pour remplacer sa sœur[491]; enfin elle estbelle, d'une beauté supérieure à la beauté de la favorite, d'une beautéalors dans tout son éclat et qui la fait nommer quand on veut citer laplus belle de la cour[492].
Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le mois de mai 1744, unecorrespondance s'était établie entre madame de Flavacourt et le Roi sousle couvert de Lebel[493].
Or, madame de Châteauroux n'avait pas une confiance sans limites dans ladurée éternelle de la vertu de sa sœur, et attribuait avec l'opinionpublique les premiers effarouchements dela Poule devant les désirsde Louis XV, à une peur un peu enfantine des menaces de son mari. Etvraiment elle ne pouvait être bien rassurée sur la solidité de cettesagesse par l'aveu presque défaillant de sa sœur, aveu qui ne seretrouve pas seulement dans la lettre de la duchesse, mais est exprimédans des termes presque identiques par madame de Tencin qui dit le tenirdu cardinal de Polignac auquel la Reine avait fait confidence[494].
Et cette annonce à l'avance de la facilité de sa défaite venait à lasuite d'un petit incident de l'hiver, où s'était révélé l'amour du Roipour la sœur de la favorite. Dans un bal masqué, donné au mois dejanvier chez Mesdames, il y avait une mascarade de quatre personneshabillées en aveugles parmi lesquelles madame de Flavacourt menait leduc d'Agénois qui venait de reparaître à la cour. Madame de Flavacourtresta masquée pour ne pas être reconnue du Roi à qui elle avait ditqu'elle ne viendrait pas à ce bal; mais Louis XV informé de sa présencedans ce quadrille, montra un certain dépit et dit tout haut avec unebrutalité qui n'était pas dans ses habitudes, qu'elle avait bien fait dene pas se démasquer, car il lui avait annoncé que, s'il lareconnaissait, il la ferait sortir du bal et il ajoutait qu'il luiaurait tenu parole[495].
Or, il faut savoir que dans le moment, d'Agénois, l'ancien amant demadame de Châteauroux, affichait une grande passion pour madame deFlavacourt, qui sans se rendre, se laissait très-ostensiblement adorer.Cette comédie d'amour était-elle pour l'homme un moyen de raviver lesentiment mal éteint dans le cœur de son ancienne maîtresse? était-ellepour la femme avec la satisfaction de faire enrager sa sœur, le moyend'exciter et de fouetter la passion naissante du Roi[496]?
* * * * *
Mais, pour que madame de Châteauroux allât à l'armée, il restait àsauver les apparences ou du moins à autoriser le scandale. Il fallaitpour faire le pont une première complaisante. Ce fut une princesse dusang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mère, la très-basseprincesse de Conti, poussa à cette démarche, et dont le voyage futcouvert par une prétendue chute de cheval du duc de Chartres[497]. Legrand point était emporté: une cour de femmes était commencée à l'arméedu Roy. Aussitôt Richelieu, inquiet du crédit que le maréchal deNoailles prend sur l'esprit du Roi, de la confiance dont le duc d'Ayens'empare dans les conseils, brusque les choses et frappe les grandscoups. Il mande à madame de Châteauroux de venir en Flandres, même sansl'ordre du Roi. Il annonce en même temps à Louis XV dans ce pathosanacréontique, auquel les femmes prêtaient tant de séductions: «levoyage de l'amour aveugle et désobéissant si digne de pardon quand ilôte son bandeau;» et pour mieux surmonter les craintes de la maîtresseaussi bien que les scrupules de l'amant, il déclare à l'un comme àl'autre d'un ton décidé et d'un air sans réplique, prendre laresponsabilité de tout ce qui pourra suivre le rapprochement[498].
Le 6 juin, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais venaient prendrecongé de la Reine, sans toutefois qu'elles osassent parler de leurvoyage de Flandres qui n'était plus un secret pour personne. La Reineles retenait à souper, leur parlait, et devant cette charité de la femmelégitime, l'on remarquait l'embarras de la favorite pendant le souper etle jeu, où la duchesse s'était assise le plus loin possible de la Reine.Quant à madame de Lauraguais, dit de Luynes, «elle ne s'embarrasse passi aisément»[499]. Mais l'épreuve de la Reine n'était pas encore finie:elle était forcée d'essuyer les salutations dérisoires de la cour desfavorites, des autrescoureuses à leur suite, de la duchesse de Modènevenant prendre ses ordres avant le départ pour Lille: vile comédie! quià la fin lassait la Reine et lui mettait à la bouche l'impatience decette réponse: «Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela neme fait rien.»
Deux jours après le 8 juin, dans le secret de la nuit, à l'heure oùdorment les huées d'un peuple, une berline à quatre places, suivie d'unegondole pleines de femmes de chambre, emportait à l'armée les deux sœursavec mesdames du Roure et de Bellefonds[500].
Quelque décence que Richelieu eût mise au rapprochement, quelque habilesque fussent les arrangements pris par ce maître des cérémonies desplaisirs du Roi, en dépit de cette cour d'honneur donnée à l'adultère oùl'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang; les murmuresallaient croissant et les chansons des Suisses ne respectaient plus lesoreilles du Roi.
Ce n'étaient que plaintes contre l'abandon des repas publics qui faisaitdîner et souper le Roi chez sa maîtresse ou avec elle dans ses petitscabinets, ce n'étaient que paroles indignées contre l'installation de lafavorite dans le Petit Gouvernement, la maison joignant le palais duRoi. Et dans la ville provinciale et religieuse le feu ayant pris à uncorps de caserne, deux heures après l'arrivée de la duchesse deChâteauroux, les habitants voyaient, dans cet incendie, un effet de lacolère céleste, et tous les soirs des troupes de jeunes gens,paraphrasant la chanson de madameEnroux, allaient chanter sous lesfenêtres de la favorite:
Belle Châteauroux, Je deviendrai fou Si je ne vous baise[501]. . . . . . . . . . . . .
Le Roi, la favorite et sa sœur, le duc de Richelieu lui-même jugeaientbon de paraître céder au déchaînement de l'opinion de Paris, desprovinces, de l'armée. Le Roi se séparant de madame de Châteaurouxallait faire le siège d'Ypres.
Ypres était pris le 25 juin. Le même jour la duchesse écrivait àRichelieu cette lettre qui débute avec l'orgueil d'une rodomontadeespagnole, et dont le papier, rencontre bizarre! portePro patria pourfiligrane:
Lille, ce 25juin 1744,à deux heures et demie après minuit.
Assurément, cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui mefait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neufjours, savé vous bien qu'il ni a rien de si glorieux, ni de si flateurpour le roy, et que son bisaieul tout grand qu'il estoit n'en a jamaisfait autant; mais il faudroit que la suite se soutint sur le mesme tonet que cela alla toujours de cet air la. Il faut lespérer, et je m'enflatte, parceque vous scavé qu'assé volontiers je vois tout en couleurde rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'estpas mauvaise influe surtout; elle nous tiendra lieux de bons généraux,ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sadirection. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt[502], quelle folie, j'ensuis pourtant faché reellement, cette nouvelle la ma chifonnée toute lajournée: je n'aime point à voir finir les gens avec qui je vit; envoyéen scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voyé dite luy que jesuis faché de son état. Madame de Modène meurt d'envie d'aller voirl'entrée du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; jenen ay rien fait parce que je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieuxque je ni alla pas, parceque comme nous l'avons dit ensemble, si vousvous resouvené, avant votre départ qu'il faloit que je fus receus avecdistingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vousconsulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vousen pensé et au plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment detems a perdre. Je seré bien aise que du Vernay me donne la réponse deMonmartel sur les Salles[503]. Il est trop tard pour mentendre sur cechapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendré tantque je pouré. Bonsoir cher oncle je vous aime de tout mon cœur[504].
Après la prise d'Ypres, madame de Châteauroux allait attendre le Roi à Dunkerque et le laissait visiter seul les principales villes des Flandres. À peine le Roi était-il venu la retrouver, que le passage du Rhin par le prince Charles[505], la menace d'une invasion le déterminaient à aller secourir l'Alsace.
Madame de Châteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de lesuivre[506] et dans cet itinéraire passant par Saint-Omer, Béthune,Arras, Péronne, La Fère, Laon, Reims, Châlons, Verdun, par toutes lesvilles où l'on s'arrêtait, le grand maréchal des logis, le comte de laSuse, ménageait à l'avance les communications des deux appartements.
Dans ce lent voyage qui ressemble un peu à une promenade militaire enbonne fortune, le Roi a souvent des aventures pareilles à celles deLaon. Il dîne incognito avec sa belle en quelque recoin caché. Le peuplel'a su et le guette, et quand le monarque sort encatimini avec laduchesse, on l'assourdit des cris: Vive le Roi! Louis XV s'esquive,serrant contre lui les basques de sa veste, se sauve dans un jardin. Onl'a vu et l'on crie de nouveau: Vive le Roi! et Louis XV court encore…L'irrespectueux d'Argenson compare ces scènes à la fuite de Pourceaugnacpoursuivi par des clystères[507].
À Reims un mal soudain et singulier[508] jetait la duchesse au lit. Et,tandis que les médecins ne voyaient dans sa maladie qu'une «ébullition»,les courtisans y voulaient voir un remords, un des retours de cœur siordinaires aux femmes, une révolution survenue en apprenant dans cetteville la dangereuse blessure que son ancien amant, le duc d'Agénois,venait de recevoir à la prise du Château-Dauphin. Le Roi donnant cours àson humeur funèbre parlait déjà de l'endroit où on enterrerait laduchesse, de la forme à donner à son tombeau[509].
Louis XV retardait d'un jour son départ de Reims, ne faisait que coucherà Châlons, et arrivait à Metz où le rejoignait madame deChâteauroux[510], guérie de son mal et faisant taire son cœur et sonpassé.
Ce fut là que les amours royales, aguerries aux murmures d'étape enétape, se cachèrent le plus impudiquement: une galerie en planches bâtieà grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favoritedans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barrées au peuple[511], enpubliaient le scandale en en affichant le mystère.
Tout à coup dans la ville scandalisée, au milieu de ces jouissanceséclatantes qui respectent à peine le regard des foules de la rue, lebruit se répand que le Roi est malade, très-malade[512].
Le samedi 8 août après une journée passée au grand soleil à visiter lesfortifications, après un long souper et de nombreuses santés au roi dePrusse, son nouvel allié, après une nuit de fatigues amoureuses[513], leRoi se réveillait avec la fièvre et un violent mal de tête. Il devaitentendre ce jour-là unTe Deum chanté pour les avantages remportés aupassage des Alpes par le prince de Conti,son cousin le grand Conti,ainsi qu'il l'avait nommé la veille le verre en main; il se sentait horsd'état de pouvoir s'y rendre.
Malgré les saignées, l'émétique, les purgations, la fièvre et la douleurde tête du Roi augmentaient, les symptômes morbides s'aggravaient, et le12, Castéra, un médecin de Metz appelé en consultation, déclarait nepouvoir répondre de la vie de Louis XV[514].
Depuis le jour où le Roi tomba malade jusqu'au jeudi 13 après la messe,les deux sœurs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du malade,n'y laissant pénétrer que les domestiques affidés, les quatre valets dechambre, les huit aides de camp qui appartenaient au parti de lafavorite, enfin le service intime et compromis. Les princes dusang[515], les grands officiers de la couronne n'y entraient qu'àl'heure de la messe, et la messe dite, on les faisait avertir qu'ilsavaient à se retirer. La Peyronie tout dévoué à la duchesse deChâteauroux[516], et complètement maître de Chicoyneau, le premiermédecin et n'appelant que lui aux consultations, et se refusant à yadmettre Marcot, le médecin ordinaire auquel il ne laissait que lafaculté de tâter le pouls du Roi, un moment, dissimulait longtemps lagravité de la maladie[517].
Il arrivait même que sur la demande par les princes d'une consultationpublique, la Peyronie ne craignait pas de déclarer que les transportsdu Roi n'avaient pas de quoi effrayer des médecins et que sa maladien'avait point encore de caractère. Il ajoutait de plus que ceux quil'interrogeaient devaient craindre de répondre de l'effet des alarmesqu'ils répandaient déjà, que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait,pouvaient changer de nature ses redoublements fiévreux, le mettre endanger, et causer un événement dont ses médecins n'étaient pasresponsables[518]. Et seul, tout seul, Richelieu continuait à assister àces consultations en dépit du droit absolu du grand chambellan de setrouver à toutes, et de prendre part à tout ce qui intéresse la santé dusouverain[519].
Les princes du sang éloignés de la personne du Roi, les grands officiersde la couronne parmi lesquels se trouvaient Bouillon, La Rochefoucauld,Villeroy, privés du droit d'exercer leurs charges, murmuraient tout hautdans la pièce qui était avant la chambre du Roi où les deux partis serencontraient sans se parler[520].
On faisait représenter à madame de Châteauroux l'indécence du procédé,on la rappelait à la convenance, à la règle; à ces représentations, lafavorite faisait répondre avec un dédain presque insultant que si onvoulait obéir à ces principes, elle-même n'aurait pas le droit derester dans la chambre du Roi. Sur cette réponse, le comte de Clermont,fort de son nom, de l'habitude du Roi, se décidait à forcer laporte[521] et, s'approchant du lit de la Majesté malade, lui disaitrespectueusement, mais avec les allures de la liberté militaire «qu'ilne pouvait croire que l'intention de Sa Majesté fût que les princes deson sang, qui étaient dans Metz, fussent privés de la satisfaction d'ensavoir des nouvelles par eux-mêmes; qu'ils ne voulaient pas que leurprésence pût lui être importune, mais seulement avoir la libertéd'entrer des moments, et que pour prouver que, pour lui, il n'avoitd'autre but, il se retirait sur-le-champ[522].»
Le Roi disait à Clermont de rester, mais ce n'était là pour le parti desprinces et des grands officiers de la couronne qu'une bien petitevictoire: la porte de la chambre du Roi ne restait qu'entrebâillée.L'important pour les adversaires de la maîtresse et de Richelieu étaitde faire arriver le confesseur au lit du Roi; et des conférences à cesujet se tenaient tous les jours entre le duc de Chartres, le comte deClermont, Bouillon, Villeroy, Fitz-James, le petit-fils de Berwick,évêque de Soissons, prélat d'une grande austérité, et le confesseurPérusseau.
La duchesse de Châteauroux était instruite de ces conférences, et devantla faiblesse croissante de Louis XV, devant les premiers symptômes deces terreurs religieuses qui feront tout à l'heure prendre au Roi pourles flammes de l'enfer la fumée d'un papier qui brûle, craignant de voirsoudainement le malade appeler son confesseur et avec l'absolutionentendre la sentence publique de son renvoi, elle tenait conseil avecRichelieu et le valet de chambre de service, et dans ce conciliabule onconvenait de traiter avec le confesseur, de chercher à le gagner.
Alors derrière le lit du Roi[523], dans un petit cabinet dont Richelieutenait la porte, avait lieu la conférence; une vraie scène de comédieentre la maîtresse et le jésuite.
La duchesse commençait par aller droit au but, demandant au père jésuitesi elle serait obligée de partir, au cas où le Roi demanderait laconfession et les sacrements; et comme l'homme de Dieu hésitait às'expliquer, elle lui demandait une réponse nette, lui représentantcombien un renvoi scandaleux compromettrait la réputation du Roi, et dequel avantage serait pour son honneur personnel comme pour celui dumonarque, une sortie secrète et volontaire. Pérusseau qui, avec le zèledu salut du Roi avait de la finesse et de l'adresse et un grandattachement à son ordre en même temps qu'à sa place, parlait sansrépondre, balbutiait, répétait en se sauvant dans les suppositions etles hypothèses: «Mais, Madame, le Roi ne sera peut-être pas confessé.»
«Il le sera,» lui disait vivement la duchesse qui, parlant de lareligion de Louis XV, de la sienne, déclarait qu'elle serait la premièreà exhorter le Roi à se confesser pour le bon exemple, qu'elle ne voulaitpas s'exposer à prendre sur elle qu'il ne le fût pas… et revenant sansambages et sans circonlocutions à l'objet de la conférence, jetait aupère jésuite: «Serai-je renvoyée, dites-le-moi?»
Pérusseau, troublé par cette interpellation, essayait d'esquiver lademande en lui remontrant qu'il n'était pas permis d'arranger d'avancela confession du Roi, que la conduite du confesseur dépendait de l'aveudu pénitent, qu'il n'avait, lui personnellement, aucune mauvaise opiniondes rapports du Roi avec madame la duchesse, que tout en un motdépendait des aveux du Roi.
«S'il ne faut que des aveux,» interrompait madame de Châteauroux, eten quelques mots, elle faisait d'un ton hautain et cavalier laconfession de son amant, et, s'entêtant en sa demande, elle redemandaiten face au jésuite: «Est-ce le cas de me faire renvoyer?… N'y a-t-ilpas quelque exception pour un Roi?»
Plus embarrassé que jamais, tiraillé de côté et d'autre, lié deconscience avec le parti qui faisait de la confession le renvoi de lamaîtresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Châteauroux, si leRoi guérissait sans confession, Pérusseau à bout de paroles ambiguës,gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'évader, quandRichelieu voyant sa manœuvre lui barrait la retraite, et lui demandanten grâce de sortir des «car, despeut-être, dessi,» le suppliaitd'accorder d'avance à madame de Châteauroux d'être renvoyée sansscandale.
Mais comme le père Pérusseau s'enferme dans le silence, Richelieu sautesur lui, le presse, le cajole d'embrassades, le ramène à madame deChâteauroux qui, laissant monter des larmes à ses yeux, se faisanthumble et caressante, et touchant de ses douces mains le menton duprêtre avec un geste de Madeleine repentie, lui jure que s'il veut bienéviter un éclat, elle se retirera de la chambre du Roi pendant samaladie, qu'elle ne reviendra plus à la cour que comme son amie, qu'ellese convertira, que le père Pérusseau la confessera.
Promesses et caresses, rien ne put tirer du père jésuite le secret dusacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le réconcilier avecDieu[524].
Malgré tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure enheure Louis XV des mains de madame de Châteauroux.
Le mercredi 12, en dépit de l'opposition de la Peyronie[525], quelquesinstants avant la messe, monsieur de Soissons s'approchant du lit duRoi, l'entretenait assez longtemps de la gravité de son état, desdevoirs qu'il avait à remplir.
Richelieu, inquiet de cette conférence et n'osant la troubler, demandaità monsieur de Bouillon ce que l'évêque de Soissons pouvait dire au Roi.Monsieur de Bouillon lui répondait qu'il n'en savait rien, mais que sil'évêque parlait à Louis XV de choses sérieuses en ce moment, il n'yavait là que rien de très-naturel.
Aux pieuses sollicitations de monsieur de Soissons, Louis XV cherchait àéchapper, disant qu'il était bien faible, qu'il avait un grand mal detête, qu'il aurait beaucoup de choses à dire. Vainement monsieur deSoissons l'engageait à commencer sa confession, quitte à l'achever lelendemain.
Après la messe, tout le monde sorti, le Roi restait très-préoccupé de saconversation du matin, pendant que Richelieu, qui depuis le commencementde sa maladie, jouait le médecin, lui tâtait le pouls à toute minute,jurait toute cette après-midi, très-inutilement sur sa tête, que le Roin'avait qu'un léger embarras des viscères[526]. Madame de Châteauroux,qui à force de caresses parvenait à se faire baiser la main, entendaitaussitôt le Roi lui dire: «Ah! princesse, je crois que je fais mal!»Elle voulait lui fermer la bouche avec un baiser. Louis XV se retiraitde sa maîtresse, en laissant tomber sur la tendre effusion cette froideparole: «Il faudra peut-être nous séparer.»
La fin de la journée, le Roi la passait dans de grands troubles et deterribles inquiétudes de l'esprit.
Richelieu jugeant alors l'importance d'empêcher toute nouvelle action duparti religieux sur l'esprit du Roi, à onze heures du soir, à l'heure oùles princes et les grands officiers étaient réunis dans l'antichambre,entr'ouvrait la porte de la chambre du Roi, appelait monsieur deBouillon et lui disait que le Roi ne voulait pas donner l'ordre.
C'était refermer la porte de la chambre du Roi aux ennemis de laduchesse de Châteauroux. Aussi monsieur de Bouillon furieux déclarait-ilque ceux qui voulaient prendre l'ordre d'un Vignerot étaient libres,mais que lui se retirait et ne reviendrait plus.
La nuit du mercredi 12 au jeudi 13 était très-mauvaise à partir de troisheures, si mauvaise que la Peyronie se voyait obligé d'aller avouer àmonsieur de Bouillon qu'il ne croyait pas que le Roi eût deux jours àvivre et l'engageait à prévenir monsieur de Soissons. Monsieur deBouillon le traitait avec la plus grande violence, lui reprochantd'avoir osé prendre sur lui toute la conduite de la maladie, l'accusantde l'avoir exclu des consultations contre tous les règlements de lamaison du Roi. Puis aussitôt il envoyait quérir Champcenetz père et lechargeait d'avertir Louis XV qu'il entrerait ce jour dans sa chambre àmoins d'un ordre exprès de Sa Majesté. Et avant que la messe commençât,il pénétrait chez le Roi avec MM. de la Rochefoucauld, de Fleury et lesdeux princes du sang. Et Bouillon parlait au Roi de la manière la plusforte et la plus touchante de la douleur inexprimable où il était de nepouvoir lui montrer son zèle et son attachement, de même que les autresofficiers de sa maison, en remplissant les devoirs de sa charge.
Le Roi tout mourant qu'il était, en l'esprit soupçonneux duquel étaientrestées les paroles de Richelieu, lui représentant l'impatience desgrands officiers de la couronne amenés par l'unique désir de faireparade de leurs charges, répondait: «Je le voudrais bien, mais il n'estpas encore temps.» Et la messe commençait, lorsque tout à coup le Rois'écriait: «Mon Bouillon, mon Bouillon, je me meurs, le père Pérusseau,vite le père Pérusseau[527].»
Richelieu et madame de Lauraguais ont entraîné la favorite dans lecabinet où, quelques jours avant, elle traitait avec le confesseur.Madame de Châteauroux, anxieuse, palpitante, attend, écoute; étourdie desa chute, dévorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la disgrâce,quand, la porte à deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsil'exil au visage des deux sœurs: «Le Roi vous ordonne, Mesdames, devous retirer de chez lui sur-le-champ.» Cette voix ajoutait encore àl'humiliation de madame de Châteauroux: c'était celle de l'évêque deSoissons[528].
Et l'ordre d'expulsion des deux sœurs était, sa confession finie,confirmé par le Roi disant à monsieur de Bouillon et aux grandsofficiers de la couronne: «Vous n'avez qu'à me servir présentement, iln'y a plus d'obstacles[529].»
Une scène tumultueuse pleine de violentes récriminations et de parolescolères, éclatait aussitôt dans l'antichambre, où les officiers de lacouronne malmenaient les valets de chambre, lehuguenot la Peyronie,le vieux de Meuse qui se trouvait mal et auquel il fallait allerchercher un verre d'eau[530].
On les menaçait tout haut, les amis de la Châteauroux, de répondre surleurs têtes de la mort du Roi; Richelieu lui-même n'était pas épargné,mais l'impudent personnage sur un ton de goguenardise qui lui étaithabituel annonçait que, l'orage passé, les deux sœurs reviendraient pluspuissantes et plus triomphantes que jamais[531], et cela jusqu'à cequ'il reçût l'ordre de rejoindre l'armée du Rhin, avec tous les aides decamp, parmi lesquels restaient seuls à Metz, de Meuse et le duc deLuxembourg qui était malade[532].
Le soir, cependant, à l'heure où le Roi devait recevoir le viatique,l'évêque de Soissons apprend que la favorite n'a point encore quittéMetz; aussitôt le prélat fait dire à la paroisse que l'on attende pourapporter le viatique au Roi. Et rentrant chez Louis XV, il lui déclareque les lois de l'Église et les canons défendent d'apporter le corps deNotre-Seigneur, lorsque laconcubine est encore dans les murs de laville, et il arrache au mourant un ordre définitif de départ.
La communion n'est donnée au Roi que lorsque les deux sœurs, fuyant, lesstores baissés, dans les colères de ce peuple impatient de ceretardement des sacrements et tout prêt à lapider les fuyardes, ontpassé les portes de la ville[533].
Le vendredi 14, l'état du Roi s'aggravant, la résolution était prise delui donner l'extrême-onction. Cependant monsieur de Soissons, apprenantque la duchesse de Châteauroux ne s'était pas éloignée et attendait àquelques lieues de Metz les évènements, obtenait du Roi un ordre qui luiprescrivait de continuer son voyage.
Le Roi administré, monsieur de Soissons faisait approcher les princes dusang et les grands officiers de la couronne et leur disait «que le Roidemandait pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avait donnés,déclarait au nom de Sa Majesté que son intention était que madame deChâteauroux ne restât point auprès de la Dauphine.» À quoi le Roiajoutait d'une voix presque ferme: «Ni sa sœur[534].»
XVII
Fuite des deux sœurs de Metz.—La duchesse de Châteauroux décidée unmoment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.—Ses lettresfiévreuses à Richelieu.—Les périls et humiliations du voyage.—Rentréeà Paris.—Nouvelles lettres.—État successif de découragement et desurexcitation de la femme.—Travail de Richelieu auprès du Roi toujoursamoureux de la favorite.—Les chances de retour de la duchesse au moisd'octobre.—Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14novembre.—Les têtes demandées par la favorite.—Exils de Châtillon, deBalleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.—Maurepaschargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux àVersailles.—Soudaine maladie.—Délire furieux.—La malade est saignéeonze fois.—Sa mort (8 décembre 1744).—Son enterrement.—Lesaccusations d'empoisonnement du temps.—La dissertation de l'abbéGaliani sur l'aqua tofana.—Conversation du médecin Vernage.—Maurepasencore plus incapable de crimes que de vertus.
Quel retour! quelle fuite pour la fière duchesse[535]! Réfugiée dans lefond de sa berline, poursuivie par les échos furieux des campagnes, ellecourait à toute bride à travers les injures qui l'éclaboussaient,tremblante à la fois d'effroi et de colère.
Mais soudain, à Bar-le-Duc, la duchesse se rattachant à l'espéranceavec la patience froide et la vue cynique des choses qui semblent lefond de son âme, déclarait à Richelieu sa résolution de s'arrêter àSainte-Menehould et d'y attendre les évènements dans cette lettre oùrien ne bat que l'impatience d'une vengeance de sang.
À Bar-le-Duc, à dix heures.
Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voule pas que je prenne del'espérance puisque le mieux est considérable, et que Dumoulin dit luymême qu'il y a grande espérance[536], je vous assure que je ne peut pasme mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit lesmonstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de monsieur de laRochefoucault, me fache beaucoup, surtout si c'est pour faire direquelques choses à faquinet; je croit bien que tant que la teste du roysera faible il sera dans la grande dévotion, mais dès qu'il sera un peuremit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'àla fin il ne poura pas resister et qu'il parlera de moy, et que toutdoucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu.Comme il sont pour moy, mon affaire sera bonne; je ne voit point du touten noir pour la suite si le roy en revient, et en vérité je le croit; jene vais plus à Paris, après mures reflections, je reste a ste menoultavec ma sœur, et ces dames s'en yront toujours; il est inutile de ledire parce quavans que lon le sache ils ce passera au moins deux outrois jours, et puis je peut estre tombé malade en chemin, qui estassurément fort vraisemblable; mais remarqués que dicy a ce temps lachose sera décidé en bien ou en mal: si c'est en bien l'on nosera riendire, et comme le roy ne ma pas fait specifier lendroit et qu'il a dit aparis, ou bien ou elle voudra, pourveu que cela soit loin, il est plushonneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieus estoitau bout du monde, et que je me sois retiré dans un lieu ou je ne peutavoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livrées àma douleur; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou demoins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je niconte pas sitot, mais pour me faire dire quelque chose; sy il en meurtje me renderé a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vousparler; a légard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela metsegal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du restequ'est ce que l'on pourra me faire, je resteré a paris, avec mes amis,mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car jel'aimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pource qui est de faire prévenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pascomme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faireaucunes demarches aupres de qui que ce soit, il faut souffrir avecpatience tous les tourment que l'on voudra me faire; si il en revient jel'en toucheré davantage, et il sera plus obligé à une réparationpublique; si il en meurt je ne suis pas pour faire des bassesses dut ilmen revenir le royaume de France; jusqua présent je me suis conduit telqu'il me convenoit avec dignyté, je me soutienderé toujour dans le mêmegout, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir lepublic pour moy et de conserver la consideration que je croit que jemérite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoirparle au roy de madame de Lauraguais, que je le croirois assés et quejay pensé dès le premier moment que cela venait du roy, et par bontépour moy pour que nous ne fussions pas séparé, et pour que ma sœur futma consolation, mais il ne faut pas le dire parce que cela justifieroitle Soissons et qu'en vérité je ne suis pas payé pour cela; je seré doncce soir a sainte menoult, ainsi je vous en prie que demain matin jy aitun courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est masituation de me trouver eloignée dans ce moment icy; ne laissé jamaismonsieur de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car celam'inquiète; sil en revient, qu'il sera fâché de tout ce qu'il a dit etfait; je suis persuadé qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il luifera cent mille amitiés parce qu'il ce croit des torts avec quelle etobliger de les réparer, vous me manderé quelle sont les dames quelle aamenes, vous diré a monsieur de Soubize la resolution ou je suis derester a sainte menoult, et sur toutes choses des couriers, mais si ilen revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verrez, je suispersuader que cecy est une grâce du ciel pour luy faire ouvrir les yeuxet que les méchants périront; si nous nous tirons de cecy vousconvienderé que notre étoile nous conduira bien loing, et que rien nenous sera impossible, et jespere beaucoup. Vous faite fort bien degarder la lettre de Vernage, ne la perdez pas elle nous sera peut estreutile; ma sœur vous remercie de moitié, je vous aime tendrement. brulémes lettres[537].
Arrivée à Sainte-Menehould le 18, le jour où se répand à Paris lanouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse deChâteauroux, le ton de son âme est complètement changé. Avec la fatiguephysique qui fait manger les mots à sa plume et lui fait écriredavante pour davantage, l'abattement moral est venu.
Et dans cette confession du moment, dans cette désespérance d'une heure,elle donne à Richelieu sa parole qu'elle renonce pour toujours à lacour:
_À Sainte-Menoult, ce18 à onze heures._
Je suis persuadé que le roy en reviendra et j'en suis dans le plusgrand enchantement, sa dévotion me paroît poussée au plus loin, et celane métonne pas, ne soyé pas effrayé de ma proposition de rester icy. Malettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroitridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est assé simpleque ma teste se trouve égarée par cy par la, soyé tranquille je vouspromets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardementvous pouvé dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme defait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus.Jespère que vous nauré pas de scène à essuyer, cela seroit aussi tropfort, mais il est bien certain que vous estes plus a plaindre que lesautres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terribleet me donne un furieux degout pour le pays que jay habité bien malgremoy, et bien loin de desirer dy retourner un jour comme vous croyé, jesuis persuadée que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas myresoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on reparal'affront que lon ma fait et nestre pas deshonorée, voila je vous assuremon unique ambition. bon soir, je ne peut pas vous en dire davanteestant mourante. si vous mecrivez par la poste mandé moy simplement desnouvelles du roy sans aucunes reflections, mais je voudrois scavoircomment faquinet aura esté recuet; je conte sur des couriers de tems entems, qu'est ce que madame de Bouflers dit de notre triste avanture,faite luy mes compliment, jay rencontré la Poule[538]; elle meriteroitbien que monsieur de Soissons luy donna une petite marque de bontée, jen'en desespere pas, ou elle viendra peut estre du roy[539], cela seroitassé plaisant; ah, mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vousdonne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre unegrande fôle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combienpeu j'estois flatté et éblouit de toutes les grandeurs et que si je m'enestois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre sonparti et ny plus songer, tacher de remettre du calme dans votre esprit,et de ne point tomber malade[540].
Le voyage recommença. Ce fut un éternel chemin fait à travers lesmalédictions, par le carrosse détesté et honteux qui semblait porterl'impopularité du Roi. Madame de Châteauroux se cachait aux relais. Àchaque ville, à chaque bourg, elle s'enfonçait et se réfugiait dansquelque route de traverse où les chevaux venaient la reprendre, sanspouvoir l'emporter assez vite pour faire taire à ses oreilles les voixde l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tête[541].
Enfin elle se glissait inaperçue dans ce Paris, tout entier tendu versles courriers de Metz, plein d'anxiétés, de prières et de larmes etvouant àLouis le Bien-Aimé un de ces grands amours nationaux de laFrance qui ressemblent à l'amour: ils en ont la passion, l'élan, lasincérité, aussi bien que les retours, l'illogisme et le caprice. Là,encore cachée, et se sauvant du peuple parisien, enfermée chez elle parles risées des rues et les brutalités des halles, elle se débattait avectout ce qui la soutenait et tout ce qui l'obsédait. Aux larmessuccédaient les révoltes, à l'abattement l'orgueil. Elle rejetait ladisgrâce, puis l'espérance; et dans ce faible corps de femme remué ettourmenté par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions,les crises de l'âme variaient et se renouvelaient sans cesse.
À la nouvelle de la réconciliation du Roi avec la Reine, madame deChâteauroux se laissait aller au désespoir; puis, le surmontant, ellereprenait courage et se rattachait à cette correspondance avecRichelieu, qu'elle n'avait point cessée, et qu'elle soutenait avec cetair d'ironie et ce sourire du bout des lèvres qui est parfois le masqueet le ton des plus amères et des plus profondes douleurs de l'orgueil.Elle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait àl'habileté de Richelieu, aux démarches de la princesse de Conti; et,foulant aux pieds ses chagrins et le présent, elle s'oubliait dans lapoursuite de ses rêves interrompus, elle se berçait avec l'avenir, ellevoyait déjà ses amours renoués, et envoyait en ces termes ses plansd'intrigues et ses raisons d'espérance à Richelieu:
… Moy je croît que s'il(le Roi) y alloit tout seul[542] celavoudroit mieux pour le debarrasser de la reine, et puis pour qu'à sonretour il prit son train de vie ordinaire; je suis persuadé même quec'est là sa façon de penser et qu'actuellement il rumine a tous cesarrangements la. Je crois que la première fois qu'il vera ses aides decamps, il sera un peu embarrassé, mais il faudra tacher de le mettre leplus a son aise que faire se pourra, vous ne scavé peut être pas laraison pour quoy monsieur de Soissons en a usé avec tant de douceur pourmoy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demandéau Roy la place de monsieur le cardinal de Rohan, et qui a sceut que jem'y estois oposé et que javois beaucoup pressé le roy pour lecoadjuteur, vous m'avouré que voilà un saint homme et qu'il est biendémontré que c'est la religion qui le conduit, en vérité avoir été aumoment de voir périr le roy, pour des intérêts particuliers, est unechose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitot. Adieu, cher oncle,je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vousaime.
Remettes toutes ces lettres à leurs adresses, retournés. Depuis malettre ecrite japrend par la votre celle que monsieur d'Argenson vous aescrit. Je ne peut pas vous dire dans quel etat elle ma mis, je suis audésespoir, par la datte de celle de monsieur d'Argenson, je voit quec'est a sa seconde communion que l'on l'a exigé de luy, et jaime mieuxque ce soit dans ce moment la qu'a present, qu'il est a luy totalement,cela n'est point ébruité du tout, aparamment qu'il n'en a pas nomméd'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez très bien fait de luyescrire, pour moy jay une petite lettre toute prete et je n'attend quele moment pour luy lacher, par ou il aprendra tout ce qui s'est passédepuis le commencement de sa maladie jusqu'à la fin. Mais il faut bienprendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pasme mettre en teste que tout cela tourne à mal, et suis meme persuade quevous feré votre ambassade. Vous auriez du tenir secret la lettre demonsieur Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parlé;vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire lajournée des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de memeun jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en fautbeaucoup. Tous les propos que l'on vous a mandé que l'on tenoit à Parissont très réelle, vous ne scauriez croire jusqu'où ils sont poussé, sivous y aviez parue dans ce moment la, vous auriez été mis en pièces.Vous faite très bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et deluy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle amarqués prendre un grand interest a vous et vous aimer beaucoup; jen'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croyé tout ce que l'on vousdit et que l'on vous aime à la folie, en vérité c'est pitoyable. Le roycontinue a s'ennuyer, je crains meme que cela ne fasse trainer saconvalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennantquoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mandé que vous me diriés quelexpédient vous aviés trouvé pour Lebel et Bachelier, vous rendissentconte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rienfait, et vous me paroissé très mal informé, mais quand on reçoit deslettres de ministres aussi agréables, on doit etre content; c'est trèsbien a monsieur d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'ensuis d'autant plus aise, qu'il est très nécessaire dans ce moment cyd'avoir quelquun comme luy dans sa manche[543]. Je vous dis que nousnous en tirerons, et j'en suis persuadé; ce sera un bien jolie moment,je voudrais déjà y estre, vous le croiré sans peine. Adieu, cher oncle,je vous aime, je vous aime de tout mon cœur, et suis outré de vousentrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup.Brulé toutes mes lettres, c'est a dire celles que je vous escrit.Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estredéterminé à ne point donner la démission de votre charge, vous seriezbien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuadéque monsieur de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle resterasur vos épaules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encorelongtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la testepour ce que vous avez fait pendant la maladie du roy, car je ne peuximaginer ce que l'on peut luy avoir dit[544].
Dans une autre lettre du 13 septembre, madame de Châteauroux songeait àprendre un nouveau rôle, un rôleinattaquable, le rôle d'amie du Roi,et cela dans sa lettre avec des allures viriles dignes de l'allégoriesous laquelle Nattier avait représenté la nerveuse duchesse.
Ce 13septembre, à Paris.
_Tranquillisé vous, cher oncle, il se prépare de beaux cous pour nous,nous avons eut de rudes momens a passé, mais ils le sont, je ne connoitpas le roy dévot, mais je le connoit honneste homme et très capabledamitié, quelques réflections qu'il fasse, sans me flatté je croitquelle ne seront qua mon avantage, il est bien sure de moi, et bienpersuadé que je l'aime pour luy, et il a bien raison, car j'ay senti queje l'aimois à la folie, mais c'est un grand point qu'il le sache, etj'espère que sa maladie ne luy a pas oté la mémoire, jusquicy personnen'a connu son cœur que moy, et je vous répond qu'il la bon et tres bon;et tres capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu desingulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il seradevot, mais point cagot, je l'aime cent fois mieux, je seré son amie, etpour lors je seré inattaquable: tout ce que les faquinets ont faitpendant sa maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plusstable, je nauré plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable,et nous menerons une vie délicieuse, ajouté un peu plus de foy que vousne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des reveries, vousveré si cela ne se réalisera pas, tout cela est fondée sur laconnaissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vousassure que je connoit tous les plis et replis de son ame, et qu'il y adu beau et du bon, il ne faut pas le jugé parce qu'il a fait a votreegard, il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuadé que l'onluy a dit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce quec'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nalliés pas enEspagne; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre, ilfera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon idée, quest ceque vous en dites. vous avés bien raison de dire qu'il ne faut marqueravoir aucune esperance de retour, est inutile et cela augmenteroit larage de ces monstres qui est déja assé considérables, je pense commevous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqué son coup[545].Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit déja qu'ellefut reçut, mais elles sent comme nous les conséquences si elle nel'estoit pas bien. Adieu, cher oncle, porté vous bien; pour moy je vassonger réellement a me faireune santé de crocheteur pour faireenrager nos ennemis le plus longtemps que je pourré et avoir le temps deles perdre, et ils le seront, vous pouves en être sure. vous connoissémon amitié pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faitesmes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverré duMesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responceparce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieurDaumont que vous lui remettré bien exactement en luy faisant mescomplimens[546]._
Le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout: une désespéranceabsolue et sans bornes paralysait toutes ses facultés, la force mêmed'un désir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement, la penséeendormie, la volonté morte, dans un de ces anéantissements qu'ellepeignait si bien alors qu'elle disait «ne plus reconnaître en elle nimadame de la Tournelle ni madame de Châteauroux, et se sentir devenirune étrangère à elle-même[547].» Puis un rien la tirait de là, unaiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas,contre Pérusseau, et l'impatience d'une revanche éclatante et sanspitié, ne tardait pas à la posséder, et à donner à ses idées la furie dela fièvre.
* * * * *
Le Roi, entièrement guéri au mois de septembre, laissait bientôt voirune mélancolie qui rendait l'espoir et l'audace à Richelieu: l'amourn'était point mort dans ce cœur qui trouvait la solitude où madame deChâteauroux n'était pas. Le courtisan, retiré à Bâle, se remettait àl'œuvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avecl'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune: ne voyait-il pas dansle lointain, au bout de ses efforts, derrière le retour de madame deChâteauroux, ce triomphe personnel de son ambition, cette superberécompense de son zèle, le rétablissement en sa faveur de la dignité deconnétable de France? Après s'être éclairé, après avoir fait tâter leRoi par le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles[548], iladressait au Roi un mémoire détaillé sur sa maladie de Metz, mémoirehabile où il avait su glisser les ombrages et les soupçons, prêter à laconduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain, attribuer enfin àtous les ennemis de madame de Châteauroux, qui avaient abusé des remordset de la faiblesse du Roi, des sentiments d'égoïsme, des vuesambitieuses le désir presque et l'impatience de la mort du Roi.
Madame de Châteauroux à laquelle le mémoire ou la lettre était adresséepar Tencin écrivait à Richelieu avec le mépris supérieur qu'elle al'habitude d'avoir pour l'expérience, la pratique de l'humanité de sononcle.
_À Paris, ce18 octobre[549].
J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Tencin dont je suis enchanté; ilma montré la lettre que vous avés escrit au roy que je trouve comique ettres bonne, surement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de luirepondre verbalement a ce qu'il vous avait demendé; il faloit luiescrire, c'est étonnant vous ne le connoissé pas du tout et vous estessurpris comme guelquun qui arriveroit à la cour, vous estes un droled'homme. J'ai vu et vois madame de Bouflers tous les jours dont je suistres aise; mais ma sœur pas tant je croit, je vous charge de faire mescompliments à monsieur de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy aipas écrit sur sa lieutenance[550] c'est que… je ne scay pas quoy, jemen raporte a vous pour tourner cela joliment, vous senté bien quec'est que jay oublié de lui écrire et que je veux que vous raccommodiesma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peutpas davantage et suis outré d'être si longtemps sans vous voir. Àpropos, le petit saint(Saint-Florentin) vous fera des difficultés surle changement que vous demandés pour vos etats, mais tachez d'avoir gainde cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours après lesiége de libre sans venir à Paris, c'est pour lors que l'on diroit quevous estes en disgrace. Remettes cette lettre au chevalier deGrille[551].
Avec les lettres de Richelieu revenaient peu à peu autour du Roiquelques-uns des favoris que l'appareil des sacrements, les foudres deFitz-James, les lettres de cachet de d'Argenson sous enveloppe, avaientdispersés pendant l'agonie du Roi. Et avec cette correspondance et cemonde, le Roi se refroidissait pour la Reine.
Dans un court séjour chez son beau-père à la cour de Lorraine, ilmontrait à tous par ses distractions et sa taciturnité, un hommeamoureux absorbé dans le souvenir et les regrets. La gloire ne luisouriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue; et le 8novembre, aussitôt la capitulation de Fribourg signée, il repartait entoute hâte pour Paris[552]. Il y courait chercher, non pointl'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa maîtresse.
Tenue au courant des choses par Richelieu, suivant de sa retraite,mouvement à mouvement, le cœur du Roi, raffermie et plus osée dans lesinsolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchessede Châteauroux avait pris la résolution de ne rentrer à Versaillesqu'avec les plus formelles sûretés et les plus grandes satisfactions.Pour oublier, pour pardonner les scènes de Metz, les ignominies de ladisgrâce, il lui fallait une expiation proportionnée à l'humiliation,une vengeance qui fît éclat,—ce n'était point assez,—qui fît peur. Etla duchesse attendait le Roi sans l'appeler, sachant bien qu'ilviendrait.
Elle n'attendait pas longtemps. Dans la nuit du 14 au 15, le second jourde l'arrivée du Roi à Paris, les femmes de la Reine entendirent troisfois gratter à la porte. La Reine avertie dit que ce n'était rien, quec'était le vent. À la troisième fois cependant, au bout d'un intervalle,on ouvrit, mais on ne trouva personne[553], Le Roi n'y était plus, ilétait déjà sorti des Tuileries, avait traversé le Pont-Royal, et escortéde Richelieu, frappait rue du Bac, chez la duchesse de Châteauroux[554].
Devant cette visite inespérée, mais non si promptement attendue, devantcette visite d'un Roi venant dans la nuit lui apporter ses excuses etlui demander ses conditions pour renouer, la duchesse en dépit de sonénergie morale, se trouvait mal, et ne pouvait dire autre chose que cesparoles qu'elle répétait et répétait encore: «Comme ils nous onttraités[555].» Le Roi la suppliait alors de revenir à Versailles.Madame de Châteauroux ne consentait à s'y rendre qu'incognito: sonretour officiel devait être précédé de la retraite de tous ses ennemis.Et le lendemain elle partait pour Versailles cachée dans une de cesvoitures publiques appelées pot-de-chambre. Avant de partir elle avaitdit à ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas:«Bientôt, il ne m'importunera plus.»
À Versailles la duchesse se montrait une autre femme que la femme de laveille. Elle reprenait ses hauteurs et ses exigences. Elle jouait ledétachement, l'indifférence et répondait froidement aux sollicitationsdu Roi, «que satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par sesordres, et contente d'avoir la liberté et les plaisirs d'une vie privée,il en coûterait trop de têtes à la France, si elle revenait à lacour[556]…» Et la phrase n'a rien d'invraisemblable de la part de lafemme qui dans ses lettres annonce. que «les méchants périront» etplaisante avec tant d'aisance sur destêtes coupées.
Le Roi cherchait à la calmer, lui disait «qu'il fallait tout oublier, etrevenir le soir même à Versailles, et reprendre son appartement et sesemplois à la cour.» Mais ces paroles du Roi ne décourageaient guère lesappétits de vengeance de la favorite.
Les scènes de Metz, la duchesse le savait, avaient froissél'amour-propre du Roi; Louis XV y avait vu une diminution de l'autoritéet de la volonté royale, un empiétement dangereux de l'Église, et unevictoire du clergé grossie jusqu'à l'insolence par les prédicateurs deParis. Le mémoire et les paroles de Richelieu avaient encore enveniméces secrètes alarmes du Roi, et le tableau désillusionnant de toutesces ambitions, empressées à son lit de mort avec des attitudes dedévouement, l'avait vivement et profondément touché. Tout ce qui luirappelait Metz lui était importun et suspect; et tous ceux qui l'avaientprécipité dans une pénitence publique de ses faiblesses, lui étaientdevenus presque aussi odieux qu'à madame de Châteauroux. Il avaitperpétuellement à la bouchela cabale de Metz, et quant à messieurs dela Rochefoucauld, Bouillon, Fleury, Balleroy, le Roi ne les appelait que«ces messieurs! où sont ces messieurs? que font ces messieurs»[557]?
Il couvait une haine sourde contre Châtillon, le gouverneur du Dauphin,qui, malgré ses volontés avait amené le Dauphin à Metz[558]; ilnourrissait de vives colères contre madame de Châtillon, qui avaitinsulté ses amours, et parlé dans ses lettres à la reine d'Espagne del'indignité de madame de Châteauroux[559]. Et pendant le reste de lacampagne, il avait laissé échapper ses ressentiments contre l'évêque deSoissons Fitz-James, et contre son confesseur Pérusseau. Il n'y avaitdonc que l'horreur du sang qui séparât le Roi de madame de Châteauroux.La forme seule des vengeances demandées par sa maîtresse lui répugnait;et quand madame de Châteauroux abandonnait ces idées de sang, cesdemandes de têtes, qu'elle descendait à se contenter de sévérités quisuffisaient à sa vanité, l'entente était prête de se faire. Le Roi luiabandonnait le duc de Châtillon[560] qui élevait le fils du Roi dans ledégoût des amours de son père. Il lui abandonnait Balleroy[561],Fitz-James[562], Pérusseau[563], la Rochefoucauld[564], le duc deBouillon[565] qui tous étaient envoyés en exil ou punis par la disgrâce.
Pourtant l'impérieuse duchesse caressait de plus énormes satisfactions:elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et décimée, etelle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leurparti, pour que l'expiation de Metz fût entière, et que la punition dela faction fût un mémorable exemple. Le Roi avait besoin de milleefforts sur lui-même pour lui refuser ce sacrifice.
Mais où la lutte fut la plus vive, où madame de Châteauroux s'acharna,ce fut autour de Maurepas. Madame de Châteauroux tenait absolument à cequ'il fût chassé. Le Roi s'obstinait à garder ce ministre, le seul quilui fit tolérable l'ennui du conseil et facile le travail dugouvernement. Enfin, après de longues batailles, une transaction eutlieu: madame de Châteauroux permit au Roi de garder Maurepas, mais à lacondition qu'il lui serait permis de l'humilier, et que la façon, lamesure et les moyens de l'humiliation seraient laissés à son bonplaisir.
Tout adouci qu'il était, ce féroce traité de raccommodement entre lesdeux amants demandait douze jours de négociations, du 14 au 25 novembre.
* * * * *
Le mercredi 25 novembre, le duc de Luynes apprenait dans la soirée lerappel des deux sœurs à la cour. Mesdames de Modène et de Boufflersjouaient chez lui, quand un laquais de madame de Châteauroux apportaitune lettre à madame de Modène. Madame de Modène lisait la lettre enhâte, se levait aussitôt, donnait son jeu à tenir, passait dans uncabinet où elle écrivait un mot, et allait parler dans l'antichambre aucourrier auquel elle donnait huit louis. Le laquais de madame deChâteauroux montrait l'argent aux domestiques du duc de Luynes, endisant qu'il devait avoir apporté une bonne nouvelle puisqu'il était sibien payé. La duchesse de Boufflers recevait, elle aussi, une lettre dela favorite par le même courrier et dont elle donnait plus tard lectureen particulier à quelques personnes qui se trouvaient dans le salon.Voici les termes de cette lettre de madame de Châteauroux:
Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas instruitedans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander parmonsieur de Maurepas qu'il étoit bien fâché de tout ce qui s'étoit passéà Metz et de l'indécence avec laquelle j'avois été traitée, qu'il mepriait de l'oublier et que pour lui en donner une preuve, il espéroitque nous voudrions bien revenir prendre nos appartements, à Versailles,qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection,de son estime, de son amitié, et qu'il nous rendoit nos charges[566].
Ce mercredi 25 novembre, en effet, le Roi au sortir du conseil faisaitentrer monsieur de Maurepas dans le cabinet des perruques. Là avait lieuun entretien entre Maurepas et Louis XV qui imposait à son ministrel'humiliation d'aller en personne annoncer à madame de Châteauroux sonrappel à la cour. Maurepas se disposant à écrire les paroles du Roi,Louis XV lui disait: «Les voilà toutes écrites» et lui remettait unbillet.
Là-dessus Maurepas partait pour Paris et se rendait à six heures, rue duBac à l'hôtel dépendant des Jacobins de la rue Saint-Dominiquequ'habitaient les deux sœurs.
Maurepas demandait au suisse de l'hôtel si madame de Châteauroux étaitchez elle: on lui répondait que non. Il se nommait: on lui répétaitqu'il n'y avait personne. Il déclarait enfin qu'il venait de la part duRoi: la porte lui était alors seulement ouverte[567].
Madame de Châteauroux était au lit, avait dans sa chambre le duc d'Ayenqui s'éloigna, quand il entendit que Maurepas venait de la part du Roi.
Il y eut d'abord un silence pendant lequel madame de Châteaurouxconsidéra Maurepas sans un salut, sans une parole et donna auxressentiments de sa vanité de femme le spectacle et la pâture del'embarras du ministre. Maurepas un moment déconcerté lui remettait lebillet du Roi[568] en lui disant que le Roi la priait de venir reprendreavec sa sœur leurs places à la cour, et le chargeait de l'assurer qu'iln'avait eu aucune connaissance de ce qui s'était passé à son égardpendant sa maladie à Metz.
Madame de Châteauroux répondait:
«J'ai toujours été persuadée, Monsieur, que le Roi n'avait aucune partà ce qui s'est passé à mon sujet. Aussi je n'ai jamais cessé d'avoirpour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchéede n'être pas en état d'aller dès demain remercier le Roi, mais j'iraisamedi prochain, car je serai guérie[569].»
L'infinie jouissance au fond de l'orgueilleuse femme, quand, la durecommission faite, Maurepas cherchait à se défendre des préventions qu'onavait pu lui donner contre lui…, avouait son embarras: aveu quifaisait venir sur les lèvres de la duchesse «qu'elle le croyait bien»,avec une intraduisible intonation. Et de quel air encore, et avec quel:«Cela ne coûte pas cher[570],» faisait-elle l'aumône de sa main àbaiser à Maurepas prenant congé et sollicitant cette faveur.
La duchesse était donc couchée le mercredi soir, avec un peu de fièvre,quand Maurepas lui avait fait sa visite[571]. La fièvre augmentaitpendant la nuit, elle devenait plus violente dans la nuit du jeudi auvendredi, et le vendredi soir elle se compliquait d'élancements de têteinsupportables. Vernage, aussitôt qu'il était appelé, déclarait que:«c'était une grande maladie,» parlait au duc de Luynes et àl'archevêque de Rouen de ses inquiétudes au sujet de la malignité decette fièvre, ne se montrait pas rassuré par les apaisements momentanésdu mal, et dès le troisième jour de la maladie appelait en consultationDumoulin que l'on disait à la malade envoyé par le Roi pour ne pasl'effrayer[572].
La duchesse avait cependant conscience du danger de son état. Ellefaisait son testament où elle instituait madame de Lauraguais salégataire universelle, laissant des récompenses considérables en argentet en pensions à tous ses domestiques[573]. Elle demandait à voir lepère Segaud auquel elle se confessait, se réconciliait avec sa sœur deFlavacourt dans une entrevue pleine d'attendrissement[574], recevait leviatique des mains du curé de Saint-Sulpice.
À la suite de plusieurs saignées, un mieux se produisait le samedi 28dans l'état de la malade, et qui durait le dimanche et le lundi, mais lemardi 1er décembre les nouvelles de la nuit étaient très-mauvaises, etles courtisans faisaient la remarque que le Roi était fort sérieux etqu'il ne parlait à personne à son lever[575].
Dès lors ce furent chez la duchesse des douleurs folles, desconvulsions, une agitation frénétique de tout le corps, des souffrancesinsupportables de la tête, un délire furieux, où dans les divagationsaccusatrices des paroles de la favorite se mêlait le mot de poison aunom de Maurepas.
Dans la nuit du vendredi 4, la malade qui avait perdu depuis deux outrois jours la connaissance, était saignée trois fois, et l'ons'attendait à sa mort pour le samedi[576].
Le Roi ne sortait plus que pour aller à la messe[577], ne paraissaitplus que pour assister au conseil ou donner l'ordre, restant toute lajournée enfermé dans ses cabinets. Messieurs d'Ayen, de Gontaut, deLuxembourg se relevaient pour lui apporter des nouvelles deux fois parjour. Et Montmartel adressait chaque jour quatre courriers à Lebel quienvoyait encore à Paris des gens à lui, de manière que le Roi eût desnouvelles à toutes les heures.
Le visage du Roi qui, avec ses rembrunissements et ses éclaircies, étaitune espèce de miroir sur lequel la cour, tous les jours, lisait lebulletin de la maladie, annonçait un mieux dans la matinée du samedi.Dans la journée on parlait de moments où la tête de la malade redevenaitlibre, et les amis de la favorite recommençaient à espérer, le jour oùl'on croyait qu'elle allait mourir.
La duchesse de Châteauroux avait autour de son lit le dévouement dechaudes amitiés[578]. Monsieur de Gontaut, lié avec elle du tempsqu'elle n'était encore que madame de la Tournelle, y passait des heures.Il était remplacé par d'Ayen pour lequel la froideur de la favorites'était changée en une véritable affection, et à d'Ayen succédaitLuxembourg, l'ami personnel de madame de Mailly, d'abord en disgrâce,mais tout à fait réconcilié avec la duchesse par sa maîtresse madame deBoufflers. Madame de Boufflers était une des assidues à son chevet, etl'on raconta que, la veille de la mort de la favorite, dans un moment delucidité, la duchesse eut avec elle une longue conversation et lachargea de dire plusieurs choses secrètes au Roi.
Mais la vraie garde-malade était madame de Modène dont la chaudeaffection pour la duchesse l'avait fait accuser de basse complaisancependant le voyage de Metz, et qui, dans la sincérité de son affection,montrait une indifférence qui étonnait pour son mariage avec le duc dePenthièvre. Madame de Modène soigna la duchesse de Châteauroux jusqu'audernier moment, la servant nuit et jour, tenant la place à son chevet desa sœur bien-aimée qui manquait.
Car, pendant que la duchesse agonisait, madame de Lauraguais, accouchéed'une fille quelques jours avant, et alitée dans l'appartementau-dessus, ignorait que sa sœur était si proche de la mort, croyaitqu'elle était seulement indisposée, qu'elle avait une fluxion sur lesyeux[579]. Et quand les cris de la mourante, dans ses épouvantablessouffrances, montaient jusqu'à madame de Lauraguais, on faisait du bruitdans sa chambre pour distraire son attention; mais enfin ces cris elleles entendait: on lui disait alors que c'étaient les cris d'une femme endouleur d'enfant dans la rue[580].
Le lundi 7, le duc d'Ayen apprenait au Roi que la duchesse n'était pasencore morte, mais qu'elle était à toute extrémité, et qu'il devaits'attendre à recevoir la triste nouvelle d'heure en heure. Le Roimontait aussitôt dans une voiture pour laquelle on gardait un attelagetout harnaché depuis deux ou trois jours, et escorté de deuxpalefreniers portant des flambeaux[581], se rendait à la Muette, mandantà d'Argenson avant de partir qu'on vînt lui rendre compte seulementdans le cas d'affaires très-pressées[582].
La duchesse de Châteauroux expirait à l'âge de vingt-sept ans, le mardi8 décembre 1744[583], à sept heures du matin, après avoir été saignéeune fois à la gorge, une fois au bras et neuf fois au pied sans que laperte de tout ce sang pût parvenir à maîtriser cette agonie furibonde etla rage de ce corps épuisé[584].
Elle mourait, la favorite, selon le vœu qu'elle avait formé dèsl'enfance, un jour de fête de la Vierge, le jour de la Conception[585].
Le jeudi 10 décembre, la duchesse de Châteauroux était inhumée dans lachapelle de Saint-Michel à Saint-Sulpice, à six heures du matin, uneheure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cercueildes fureurs de la populace.
Mort étrange, fatale, et qui, rapprochée de tant d'autres morts, detant d'autres disparitions subites de la grande scène de Versailles, detant d'autres foudroiements, promène, derrière la comédie, la folie etle sourire de ce siècle, derrière ce carnaval enchanté du plaisir, de lagalanterie, de l'esprit, les soupçons et les terreurs d'une Italie duseizième siècle! Fins hâtées, brusques dénouements de jeunes existences,renversements des plus beaux rêves, les coups de la Providence ont en cetemps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme: lamort y semble véritablement humaine, tant elle se montre jalouse etprécipitée! Princes, princesses, maîtresses de roi, sont enlevés si viteet dans de si particulières circonstances, qu'on les dirait emportés parl'ombre de Locuste. Le poison! un poison inconnu etad tempus, voilàla grande épouvante léguée par la cour de Louis XIV à la cour de LouisXV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dix-huitième siècle,qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accusé del'empoisonnement du Dauphin, de la Dauphine, et encore entre un hommeaccusé de l'empoisonnement de madame de Châteauroux: entre Choiseul etMaurepas!
Il arrivera même au milieu du siècle que devant la conviction généralede l'empoisonnement des maîtresses, des princesses des princes, deshommes et des femmes jouant un rôle à la cour, et devant les soupçonsaccusateurs que laisseront échapper les médecins Tronchin et la Breuil,lors de la mort de la Dauphine[586], il arrivera que Louis XV chargerale ministre Bertin de s'enquérir s'il existe des poisons qui puissentfaire périr à échéance fixe, sans laisser de traces.
Et quelqu'un aura la mission du ministre Bertin de faire causer l'abbéGaliani sur les poisons de son pays. Galiani, sans se douter que le Roile fait interroger, dira: «… Par exemple à Naples, le mélange del'opium et des mouches cantharides, à des doses qu'ils connaissent, estun poison lent, le plus sûr de tous, infaillible, et d'autant qu'on nepeut pas s'en méfier. On le donne d'abord à petites doses pour que leseffets soient insensibles: en Italie nous l'appelonsaqua di Tufania,eau de Toufanie[587].
«Personne ne peut en éviter les atteintes, parce que la liqueur qu'onobtient dans cette composition est limpide comme de l'eau de roche etsans saveur.
«Les effets sont lents et presque imperceptibles; on n'en verse quequelques gouttes dans du thé, du chocolat, du bouillon, etc. Il n'y apas une dame à Naples qui n'en ait sur sa toilette pêle-mêle avec seseaux de senteurs; elle seule connaît le flacon et le distingue; souventla femme de chambre de confiance n'est pas dans le secret, et prend ceflacon pour de l'eau distillée ou obtenue par dépôt, laquelle est laplus pure et dont on se sert pour étendre ou développer les odeurs quandelles sont trop fortes.
«Les effets de ce poison sont fort simples. Vous ressentez d'abord unmalaise général dans toute l'habitude du corps. Le médecin vous examine,et n'apercevant aucuns symptômes de maladie, soit externes, soitinternes, point d'obstructions, d'engorgements, d'inflammations, ilconseille les lavages, la diète, la purgation. Alors on redouble ladose, mêmes malaises, sans être plus caractérisés… Le médecin quin'entrevoit rien d'extraordinaire, attribue l'état du plaignant à desmatières viciées, à des glaires, à des humeurs peccantes qui n'ont pointété suffisamment entraînées par la première purgation. Il en ordonne uneseconde. Troisième dose, troisième purgation. Quatrième dose… Alors lemédecin voit bien que la maladie lui échappe; qu'il ne l'a pas connue,qu'elle a une cause, qui ne se découvrira qu'en changeant de régime. Ilordonne les eaux, etc., etc. Bref les parties nobles perdent leurressort, se relâchent, s'affectent, et le poumon surtout comme la plusdélicate de toutes, et l'une des plus employées dans le travail del'économie animale […]
«Et par cette méthode on suit quelqu'un, tant et si longtemps que l'onveut: des mois, des années; les constitutions robustes résistent pluslongtemps…[588]»
Et le confident de cette conversation ne pouvait s'empêcher dereconnaître qu'il était impossible de mieux peindre «les symptômes, lespériodes, les nuances» de la maladie du Dauphin et de la Dauphine.
* * * * *
L'imagination publique, encore sous l'émotion de la mort de madame deVintimille, ne taisait plus à la mort de madame de Châteauroux lemurmure de ses accusations. Les accusateurs alléguaient lesdénonciations de la mourante, ses indications précises d'avoir étéempoisonnée une première fois dans une médecine à Reims[589]. Ilsappuyaient sur la demi-journée passée à Paris par Maurepas, et dontl'emploi était inconnu[590]. Ils parlaient de poisons, subtils commeles poisons de la Renaissance, glissés dans la lettre du Roi.
Mais ces accusations contemporaines n'étaient que des suspicions et despréventions passionnées. Les lumières que l'histoire possède aujourd'huidonnent à l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Ilsuffira pour cela de rapporter l'opinion et le témoignage du médecin demadame de Châteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement,Vernage haussait les épaules. Il racontait qu'au retour de Metz, ilavait prescrit à madame de Châteauroux un régime rafraîchissant, de ladistraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivreses recommandations. Tout entière au souvenir et au ressentiment de ladisgrâce, à la vengeance, elle s'était abandonnée à la fièvre de sesprojets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort, à la prière desamis de madame de Châteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue etsérieuse conversation sur sa santé. Il lui avait dit: «Madame, vous nedormez pas, vous êtes sans appétit, et votre pouls annonce des vapeursnoires; vos yeux ont presque l'air égaré; quand vous dormez quelquesmoments, vous vous réveillez en sursaut; cet état ne peut durer. Ou vousdeviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelqueengorgement au cerveau, ou l'amas des matières corrompues vousoccasionnera une fièvre putride[591].» Et Vernage insistait auprèsd'elle sur la nécessité pressante de se faire saigner, de se soigner. Laduchesse promettait de prendre soin d'elle à Vernage, à Richelieu, à sesamis, à tous ceux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune,la réconciliation avec le Roi, les débordements de la joie et del'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux[592],amenaient la réalisation des prévisions de la médecine: c'était unefièvre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame deChâteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage: ellene révélait d'autres désordres intérieurs que la dilatation et legonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tête[593].
Cependant, il est au-dessus de ces preuves matérielles des probabilitésmorales qui combattent plus victorieusement encore pour la défense deMaurepas. Le caractère du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'unepareille accusation; et sa défense, une défense qui est en même temps lejugement de Maurepas, est tout entière dans cette parole de Caylus: «Jevous réponds qu'il est encore plus incapable de crimes que devertus[594].» Pour passer outre, pour persister dans une accusationcontre laquelle protestent toutes les déductions que la justicehistorique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors deson âme, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitième siècledes natures assez supérieures pour cacher sous l'insouciance etl'ironie, sous la plus charmante et la plus facile légèreté de laconscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrière-naturepleine de ténèbres et de profondeurs où les passions sans remordsauraient travaillé à des crimes sans bruit. Évidemment ce serait là unesupposition dont le dix-huitième siècle ne mérite pas l'honneur: lesmonstres n'y sont point si parfaits, les scélérats n'y sont que desroués.
XVIII
Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.—Elle quitte lerouge et les mouches.—Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de1743.—Les charités de l'ancienne favorite.—Sa vie de pénitence.—Sontestament et sa mort.
Ainsi des sœurs que le Roi avait aimées, deux étaient mortes tourmentéesde la persuasion d'avoir bu la mort, désespérées et délirantes. Et lasurvivante, celle-là qui la première avait mêlé le sang des Nesle ausang royal, madame de Mailly, condamnée à vivre et réduite à envier lerepos de mesdames de Vintimille et de Châteauroux, traînait dans ladéconsidération, dans les regrets, dans les austérités et lesmacérations religieuses les restes d'une existence qui n'était plusqu'une expiation.
Après quelques lueurs d'espérance, désabusée par les cruelles lettres duRoi[595], «un curieux monument de la sécheresse humaine,» comme lesappelle le prince de Tingry, madame de Mailly s'était arrachée du mondepour se jeter en Dieu.
Touchée par un sermon du père Renaud, ce disciple du père Massillon qui,venu comme lui de la Provence prêtait à la religion les tendresses etles élancements amoureux du Midi, madame de Mailly se sentait tout àcoup ravie et dégoûtée d'elle-même par cette parole douce et pénétrantequi parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Un jour où elle devait dînerchez monsieur de la Boissière, où elle était attendue par les convives,qu'elle avait nommés, elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'yrendre; et l'on apprenait ce jour-là le grand renoncement de madame deMailly: elle quittait pour toujours le rouge et les mouches[596].
Une transformation s'était faite en elle, pareille à ces illuminationsdont les historiens des premiers siècles de l'Église nous entretiennentcomme de miracles.
De ce jour elle se vouait à une pénitence exemplaire[597] et leJeudi-Saint de l'année 1743, la cour et le peuple se pressaient chezles sœurs grises de Saint-Roch pour voir madame de Mailly,qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trémoille, faire humblementle lavement des pieds[598].
Toute la bourse de l'ancienne favorite, tout son temps, toute son âmeétaient aux bonnes œuvres. Elle ne s'employait qu'à visiter les pauvreset les prisons, se ruinant et se dépouillant si bien en secours et encharités, que parfois, c'était à peine si elle se réservait pour sonnécessaire personnel, deux ou trois écus de six livres[599].
Cette vie d'immolation et de sacrifice menée avec courage, avec gaietémême, dura jusqu'en 1751, année où madame de Mailly mourait avec uncilice sur la chair[600]. Son légataire universel était son neveu, lefils du Roi et de madame de Vintimille; son exécuteur testamentaire leprince de Tingry auquel elle laissait un diamant de prix et, en outre,une somme de 30,000 livres «pour ce qu'il savait bien». Cette sommeétait destinée à solder les créanciers mal payés par le Roi et lésésdans des accommodements[601].
On enterra la pécheresse selon ses volontés, dans le cimetière desInnocents[602], parmi les pauvres, sous l'égout du cimetière; et unecroix de bois fut toute la tombe de celle qui, dérangeant quelquespersonnes à Saint-Roch et souffletée de ce mot: «Voilà bien du trainpour une p…!» avait répondu: «Puisque vous la connaissez, priez Dieupour elle!»
APPENDICE
* * * * *
MADAME DE MAILLY.
Louise-Julie de Mailly-Nesle, né le 16 mars 1710, mariée le 31 mai 1726à Louis-Alexandre comte de Mailly et seigneur de Rubempré, son cousingermain, morte la 5 mars 1751.
* * * * *
LA MARQUISE DE VINTIMILLE
Pauline-Félicité de Mailly de Nesle, appelée avant son mariageMademoiselle de Nesle, née au mois d'août 1712, mariée le 28 septembre1739 à Jean-Baptiste-Félix-Humbert, marquis de Vintimille, morte le 10septembre 1741.
Compiègne, 30 juillet 1740[603].
Je suis persuadée, madame, que vous prenez part à ce qui me regarde;ainsi il ne me fallait pas d'excuse d'avoir tardé à me faire votrecompliment sur la perte que je viens de faire[604]. Je me doutais bienque vous n'en saviez rien, je compte trop sur votre amitié, pour douterun moment que vous êtes capable de m'oublier, et, à vous parlerfranchement, je n'imagine jamais ce qui peut me faire de la peine: c'enserait une véritable pour moi, si je pouvais prévoir que vous fussiez unmoment sans m'aimer. Sans fadeur, je vous trouve si aimable et si fort àmon gré, passez-moi ce terme, que je serais furieuse si vous étiez assezmal née pour n'avoir pas pour moi un peu de bonté, car, en vérité vousavez peu de gens qui vous soient aussi tendrement attachés. Je ledisputerais quasi à madame de Rochefort, à qui je vous prie de fairemille complimens. Je ne vous en ferai point à vous, en finissant malettre: je vous dirai tout crûment que je vous aime et que je vousembrasse de tout mon cœur.
Compiègne, 8 août 1740.
_Je suis au comble de ma joie, Madame. Cette façon de commencer unelettre vous paraît peut-être singulière; mais quand vous saurez de quoiil s'agit, vous serez aussi contente que moi. Je vous dirai donc quej'ai trouvé le moment favorable de parler à ma sœur au sujet de M. deForcalquier; je lui ai dit ce que je pensais de la façon dont le Roi letraite, et lui ai fait un grand détail avec beaucoup d'éloquence, quidans toute autre occasion m'aurait surprise; mais je trouve que l'onparle toujours bien quand on soutient une bonne cause et surtout quandcela regarde quelqu'un à qui on s'intéresse; enfin j'ai parlé etpersuadé: je suis parfaitement contente de cette réponse. Elle m'apromis de parler; je ne mets pas en doute qu'à son tour elle persuadera:je lui ai fait de grandes avances de la part de M. de Forcalquier, etl'ai assurée que s'il ne l'avait point encore vue chez elle, c'est qu'iln'avait osé.
Elle m'a paru sensible à tout ce que je lui disais d'obligeant de sapart, et m'a dit que je lui ferais plaisir de lui amener. Réellementelle s'est portée de si bonne grâce à tout ce que je lui disais, et siaise de trouver occasion de faire plaisir, que j'aurais voulu que vousfussiez témoin de notre conversation: si vous la connaissiez autant quemoi, vous l'aimeriez à la folie; elle a mille bonnes qualités et unefaçon d'obliger singulière. Que tout ceci ne vous passe pas, etremarquez qu'en femme prudente je ne vous écris pas par la poste: on ylit les lettres fort ordinairement. Après que vous vous serez ennuyée dela mienne, mettez-la au feu, je serais au désespoir qu'elle fût perdue._
Le duc d'Ayen m'a donné un mémoire de votre part, je ferai ce quidépendra de moi pour faire réussir votre affaire. M. le Premier n'estpoint ici, je compte qu'il sera bientôt de retour: en attendant jeparlerai à M. de Vassé. Je compte bien aller souper dans votre petitemaison, et je regrette beaucoup de n'être pas à portée de vous voir plussouvent. Je me flatte que vous pensez quelquefois à moi; vous me devezun peu d'amitié, car on ne peut vous être plus tendrement attachée queje vous le suis.
Je vous embrasse, Madame, de tout mon cœur. Voilà l'épître de Voltaireque je vous renvoie. Le duc d'Ayen me charge de vous rendre réponse pourlui, et de vous faire mille très-humbles compliments de sa part.
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Le buste et le portrait que Louis XV avait commandés après la mort demadame de Vintimille furent-ils exécutés et existent-ils encore? Quant àmoi, je ne connais aucun portrait peint ou gravé de madame deVintimille. Il existait un dessin d'elle dans le cabinet Fontette quidevrait se retrouver au cabinet des Estampes, mais les recherches quej'ai fait faire ont été vaines, ainsi que les recherches faites pour leportrait de madame de Châteauroux faisant partie de la même collection.
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LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS
Diane-Adélaïde de Mailly-Nesle, appelée avant son mariage mademoisellede Montcavrel, née en 1714, mariée à Louis, duc de Brancas, dit duc deLauraguais, morte le 30 novembre 1769.
À propos du mariage de mademoiselle de Montcavrel avec Lauraguais,donnons cette note écrite par Louis XV et trouvée dans les papiers deRichelieu:
«Je donne 24 ou 30,000 livres au plus pour les frais de noces; 80,000livres en rentes sur les postes dont moitié seront mises en communauté.
«La pension de dame du palais dès à présent.
«Trente ans de privilège sur les juifs et je m'engage de le renouvelerpour jusqu'en 1800 inclusivement. Mais je voudrois savoir si, enaccordement du mari, la femme ou les enfants jouiront de ce don desjuifs, ou si l'on compte qu'ils seront partagés avec les enfants dupremier lit, et à qui l'on compte que ce don reviendra en cas de mort,sans enfants des futurs époux.
«Quels biens peuvent assurer le douaire à perpétuité pour les enfants,puisque l'on en exclut le duché et les terres du comtat?»
Brevet de dame d'atours de Madame la Dauphine pour la duchesse deLauraguais.
AUJOURD'HUY 20 décembre 1744. Le Roy étant à Versailles, s'étantdéterminé de bonne heure à penser au mariage pour Monseigneur le Dauphinqui pût, en perpétuant la succession de la Couronne dans la lignedirecte, affermir de plus en plus l'union qui règne entre les deux pluspuissants thrones de l'Europe, Sa Majesté a fait la demande de l'Infanted'Espagne Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaelle, cette princesse a étéaccordée aux vœux de Sa Majesté et à ceux de M. le Dauphin et désirantqu'elle soit servie avec la magnificence convenable à une Princesseissue d'un sang aussi auguste, Sa Majesté a voulu former sa maison despersonnes les plus dignes de cet honneur, Sa Majesté a nommé la dame deMailly duchesse de Lauraguais pour remplir la charge de dame d'atours decette princesse. Son mérite et les autres qualités qu'exige cette placede confiance répondent à sa naissance. À cet effet, Sa Majesté a retenuet retient ladite dame duchesse de Lauraguais, en l'état et charge dedame d'atours de madame la Dauphine pour après qu'elle aura presté leserment entre les mains de madite dame, la servir en ladite charge, enjouir et user aux honneurs, autorités, prérogatives, prééminences,privilèges, franchises, libertés, exemptions y appartenants et auxgages, pensions et autres droits qui seront réglés par Sa Majesté…(Archives nationales. Lettres missives de la maison du Roi. RegistreO/1 88.)
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Un brevet du 1er février 1743 nommait déjà à cette place la duchesse de Lauraguais.
Madame de Lauraguais recevait en janvier 1745, les boutiques de Nantesqu'avait la maréchale d'Estrées et restait la maîtresse du Roi jusqu'àl'avènement de madame de Pompadour avec laquelle elle avait de vivesaltercations.
Congédiée par le Roi, madame de Lauraguais est, tout le temps de lafaveur de madame de Pompadour, la maîtresse de Richelieu. Elle sertchaleureusement son amant par ses intrigues et le reste d'influencequ'elle a gardé sur Louis XV, et elle contribue beaucoup à la nominationde Richelieu au commandement de l'expédition de Minorque. (Voir notrehistoire de madame de Pompadour.) Faur, l'auteur de laVie privée dumaréchal de Richelieu, a donné dans son troisième volume des lettresd'elle de cette époque qui sont peut-être un peu arrangées et que jen'ose donner textuellement ici. Mais voici une lettre parfaitementauthentique de l'amoureuse duchesse à propos de l'expédition deMinorque, lettre qui passait à la vente d'autographes de A. Martin:
… «Ma pauvre tête me tourne. J'ai bien peur que l'amiral Bingn'arrive avant que la tranchée ne soit ouverte, et par conséquent nevous donne beaucoup de difficultés, et ne vous allonge votre siège.J'espère bien que vous surmonterez toutes ces difficultés et que vousserez vainqueur de Mahon. Mais je crains bien que le siège ne soit bienmeurtrier. Ah que je suis donc malheureuse de vous voir au milieu de cesdangers. Je voudrois être votre cuirasse. Mais songez je vous en conjurequ'un général ne peut ni ne doit s'exposer: et puis vous n'etes pas àvous, vous etes à moi, à moi qui vous adore, qui ne vis que pour vous,qui vous regarde comme ce que j'ai de plus cher au monde. Ma vie estattachée à la votre…»
Je ne connais pas de portrait peint, dessiné ou gravé de la duchesse de Lauraguais.
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MADAME DE FLAVACOURT
Hortense-Félicité de Mailly-Nesle, nommée avant son mariagemademoiselle de Mailly, née le 11 février 1715, mariée le 21 janvier1739 à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, vivanteencore en l'an VII de la République.
«Madame de Mazarin a demandé aujourd'hui (16 janvier 1739), l'agrémentdu Roi pour le mariage de mademoiselle de Mailly, sœur de madame de laTournelle avec le marquis de Flavacourt. Mademoiselle de Mailly estbelle-petite-fille et nièce à la mode de Bretagne de madame de Mazarin.Elle est fille de madame de Nesle, laquelle étoit fille de M. Mazarin;et du côté de M. de Nesle, le père de M. de Nesle étoit frère de M. deMailly, lequel Mailly avoit épousé mademoiselle de Sainte-Hermine quenous avons vue dame d'atours de madame la Dauphine. M. de Mailly eutsix enfants, trois garçons dont l'aîné épousa Mlle de Mazarin, c'estmadame de Mailly dame du palais. Le second s'appelle Rubempré et aépousé mademoiselle d'Arbalette de Melun, et le troisième est lechevalier de Mailly qui vient de servir en Hongrie. Les trois fillessont: madame de Listenay, madame de la Vrillière (aujourd'hui madameMazarin) et madame de Polignac. Madame de la Vrillière a eu un garçonqui est M. de Saint-Florentin qui a épousé mademoiselle Platen, unefille morte à 12 ou 13 ans, une autre qui a épousé M. de Maurepas, etune autre qui a épousé M. de Plelo; elle est morte. Madame de Polignac aeu deux ou trois garçons dont l'aîné vient d'épouser mademoiselle deMancini. M. de Nesle, fils de M. de Nesle dont je viens de parler avoitépousé mademoiselle de Mazarin; de ce mariage sont venues cinq filles:madame de Mailly, dame du palais, dont je viens de parler, mademoisellede Nesle et mademoiselle de Montcavrel, mademoiselle de la Tournelle etmademoiselle de Mailly qui se marie aujourd'hui; elle a environvingt-trois ans. M. de Flavacourt a, à ce que l'on dit, 26,000 livres derente, et madame sa mère en a encore 22,000. Madame de Flavacourt estGrancey, elle avoit une sœur qui s'appelait madame de Hautefeuille,toutes deux filles de madame de Grancey qui avoit épousé en secondesnoces le maréchal de Montrevel. M. de Nesle d'aujourd'hui a une sœurqu'on appelle madame de Nassau, laquelle a un fils qu'elle a voulu faireprésenter sous le nom de prince de Nassau, mais cela a souffert quelquesdifficultés. Madame Flavacourt étoit présentée le 25 janvier par madamede Mazarin.» (Mémoires du duc de Luynes, vol. II).
Au dire de Soulavie, après la mort de madame de Châteauroux, Richelieuvint trouver madame de Flavacourt et lui offrit de la part de Louis XVpour remplacer sa sœur tout ce qu'elle pouvait désirer. La vertueusemadame de Flavacourt, à la longue énumération des grâces promises,répondit simplement: «Voilà tout! Eh bien, je préfère l'estime de mescontemporains!» La réponse est bien belle pour la femme qui se disaitprête à se livrer au Roi, pour ne pas retourner vivre avec son mari,pour la femme que nous allons bientôt voir devenir une des premièrespromeneuses etsoupeuses de madame du Barry.
Madame de Flavacourt a été peinte dans un portrait de Nattier connu sousle nom duSilence. Ce tableau qui passait pour le chef-d'œuvre deNattier est aujourd'hui perdu et je doute même qu'il ait été gravé.
Elle a été représentée une seconde fois par Nattier, les cheveux courtset finissant en petites pointes frisées, la gorge nue, un carquois audos dont l'attache retient un fragment de tunique sur la pointe de sesseins.
On lit dans le tournant du cadre: LA MARQUISE DE FLAVACOURT; dans latablette, la phrase de Soulavie:Je préfère l'estime de mescontemporains…, et tout en bas, gravé à la pointe:Peint parNattier.—Gravé par Masquelier.
Le premier état porte en haut de la page: T. VII,page 52. Un étatpostérieur porte:T. VII, pag. 85.
Ce portrait a été gravé pour l'édition desMémoires du maréchal duc de Richelieu (par Soulavie), publié à Paris chez Buisson, en 1793.
Madame de Flavacourt passait au Tribunal révolutionnaire et y montraitune gaieté brave qui la sauvait de la mort. Soulavie qui donne ce détaildans sesMémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, ditqu'elle vivait encore en l'an VII.
Madame de Flavacourt avait eu, en 1739, un fils, Auguste-Frédéric, et,en 1742, une fille nommée Adélaïde qui, en 1755, épousa le marquisd'Étampes.
* * * * *
LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX
À Versailles, ce 11 mai 1744.[605]
«Que vous este heureux, monsieur le maréchal, vous este avec le Roy,que vostre ritournelleest malheureuse, elle est éloigné du roy, vousallé voit le Roy toute la journée, moy je ne le verré peut-estre quedans cinq mois, c'est bien affreux, mais vous ne me plainderé pas, carvous avez bien autre chose à penser, aussi je ne m'y attend pas. Jeconnois votre attachement pour le Roy, ainsi je ne suis pas en peine dusoin que vous prendrez de sa personne, l'on peut s'en rapporter à vous.Adieu, monsieur le maréchal, vous devé sçavoir à quoy vous en tenir surl'amitiés que je vous ay voué depuis bien longtemps.»
À Plaisance, ce 16 mai 1744.
«Je vous rend mille graces, monsieur le maréchal, du bulletin que vousmaves envoyé. Je suis, je vous assure, bien touché de toutes vosattentions, cela me fait juger de la bonté de votre cœur, car lesmalheureux vous font pitié, et vous faite ce qui est en vous pour leursadoucir leurs peines. Je vous répond que cela vous sera méritoire.Recevez en attendant, monsieur le maréchal, les assurances de la plussincère reconnoissance et de la plus tendre amitié.
MAILLY, Dsse DE CHÂTEAUROUX.»
À Plaisance, ce 3 juin 1744.
«Je ne saurois trop vous remercier, monsieur le maréchal, de toutes vosattentions et des marques d'amitiés que vous me donnée. Tout ce que vousme mandé du roy m'enchante et ne me surprend pas. J'estois bien sure quedès qu'il seroit connu, il seroit adorée: ce sont deux chosesinséparables. Je vous supplie d'estre persuadé, monsieur, de lavéritable amitié que votre ritournelle vous a voué pour sa vie.
La D. de Châteauroux.»
À Plaisance, ce 5 juin 1744.
«Je vous fais mon compliment, monsieur le maréchal; voilà un début fortagréable, car le siége n'a pas été long et lon dit qu'il en a couté fortpeu d'hommes, et c'est fort jolie comme cela, le roy merite d'estreheureux et estant aussi bien secondé. Les gens qui lui sont attachéspeuvent estre tranquilles et surement la campagne sera brillante.Personne, comme vous pouvez bien croire, ne le désire autant que moy nique vous soyé persuades de la véritable amitié, monsieur, que je vous ayvoué.
«La D. de Châteauroux.»
«Je reçois votre lettre, monsieur, par le courrier. Je vous en suistres obligée. Tout ce que vous me mandé m'enchante.»
À Lille, ce 28 juin.
«C'est a faire a vous, monsieur le maréchal, de prendre des villes; ilme paroît que vous n'aves qu'a les regarder. Je vous assure que je vousen fais mon compliment de bien bon cœur, et que tout ce qui peut vousarriver de glorieux et de flateur me fait un plaisir extrême. Vous nedevés pas etre surpris de cette façon de penser, car il y a long temsque vous deves connoitre l'amitie veritable que j'ay pour vous, et quine changera jamais.
«La D. de Châteauroux[606].»
TABLE DES CHAPITRES
I
Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.—Amour de lachasse et sauvagerie du jeune Roi.—Son éloignement de la femme.—Le ducde Bourbon forme le projet de marier Louis XV.—État dressé des centprincesses à marier en Europe.—Les dix-sept princesses dont le Conseilexamine les titres.—Mademoiselle de Vermandois et les causes quil'empêchèrent de devenir Reine de France.—Marie, fille de Leczinski,Roi de Pologne.—Certificat des médecins sur ses aptitudes à donner auRoi de France des enfants.—Déclaration de son mariage par le Roi à sonpetit lever.—Contrat de mariage de Louis XV et de MarieLeczinska.—Épousailles par procuration de la princesse polonaise àStrasbourg.—Arrivée de la Reine à Moret.—Célébration du mariage deLouis XV dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre 1725.—Amourdu Roi pour sa femme.—Dépêche du duc de Bourbon sur la nuit de noces deLouis XV.
II
Maison de la Reine.—Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère demadame de Mailly.—Portrait physique de Marie Leczinska.—Caractère dela femme.—Le jeune homme chez Louis XV.—Entrevue du Roi et du duc deBourbon obtenue par la Reine.—Disgrâce de M. le Duc.—Lettre de cachetremise par M. de Fréjus à la Reine.—Les rancunes du premier ministrecontre la Reine.—La Reine obligée de lui demander la permission defaire un souper avec ses dames.—Maladie de Marie Leczinska etindifférence du Roi.—La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeurau lansquenet.—Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pourla société de jeunes femmes.—Mademoiselle de Charolais.—Passionqu'elle affiche pour le Roi.—Madame la comtesse de Toulouse.—Lapetite cour de Rambouillet.—Froideurs des relations du Roi et de laReine.—Les manies de la Reine.—Lassitude de son métier d'épouse et demère.
III
L'attente universelle de l'infidélité du Roi.—L'Œil-de-Bœuf etl'antichambre.—Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de laReine.—Les suppositions des courtisans.—La santé du Roi àl'Inconnue.—Le devoir refusé par la Reine au Roi.—Bachelier écartantle capuchon de madame de Mailly.—Son portrait physique.—L'anciennetéde la famille des de Nesle-Mailly.—Le contrat de mariage deLouise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.—Sa liaison avecle marquis de Puisieux.—Ses relations secrètes avec le Roi depuis1733.—Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet1738.—La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.—Lessoupers des petits appartements.—Tempérament atrabilaire de Louis XV.
IV
Bachelier, le valet de chambre du Roi.—Les entretiens avec le Roi,lepremier rideau tiré.—Le choix fait par Bachelier d'une favorite sansambition et sans cupidité.—Le Roi souffrant du peu de beauté de samaîtresse.—Les tribulations de madame de Mailly avec son père et sonmari.—L'inconstance du Roi.—Sa maladie de l'hiver 1738.—MadameAmelot, la jolie bourgeoise du Marais.—Les immunités et lesdistinctions de la favorite.—Les quarante louis des premiersrendez-vous.—Les chemises trouées et la misère de madame de Maillyaprès la disgrâce de Chauvelin.—Mademoiselle de Charolais et madamed'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.—Humeursde la favorite.—Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?.
V
Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.—Son plan dès lecouvent de gouverner le Roi et la France.—Le besoin qu'avait madame deMailly d'une confidente de son sang à Versailles.—Installation demademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.—Sa laideur.—Son caractèrefolâtre et audacieux.—Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de sonamour pour sa sœur.—Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. deVintimille, neveu de l'archevêque.—Célébration du mariage enseptembre.—Le Roi donne la chemise au marié.—Les complaisances demadame de Mailly.—Madame de Vintimille faisant abandonner à sa sœur lasociété de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société dela comtesse de Toulouse.
VI
Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur larecommandation de madame de Vintimille.—La mort du duc de laTrémoille.—Le duc de Luxembourg porté par les deux sœurs.—Menaces deretraite du Cardinal.—Lettre dictée à madame de Mailly par madame deVintimille.—Fleury le neveu du Cardinal nommé premier gentilhomme de laChambre.—Les protégés des deux sœurs.—Le maréchal de Belle-Isle.—Lafraternité du duc et du chevalier.—Les projets de démembrement del'Empire de Marie-Thérèse.—Louis XV entraîné à la guerre par lesfavorites.—Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et plénipotentiaireà la diète de Francfort.—Le Cardinal forcé de faire marcher Mailleboisen Bohême.—Chauvelin.—Son passé mondain et galant.—Sesmanières defripon.—Il est exilé à Bourges.—Son pouvoir occulte sur lesévénements politiques.—Il est à la tête du parti deshonnêtes gens.
VII
Le château de Choisi.—La vie intérieure.—Louis XV ne passant plusqu'un jour plein à Versailles par semaine.—Les tentatives de madame deVintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et deson royaume.—Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pourson valet de chambre.—Grossesse laborieuse de la favorite.—Elle estprise d'une fièvre continue.—Colère du Roi à propos de son mutismeobstiné.—Retour à Versailles.—Madame de Vintimille accouche d'unfils.—Sa mort (9 septembre 1741).—Son cadavre servant de jouet à lapopulace de Versailles.—Madame de Vintimille, la femme à idées et àimagination de la famille de Nesle.—Grâce maniérée et précieuxsentimental de ses lettres.
VIII
Les deux portes de l'Œil-de-Bœuf restent fermées toute la journée de lamort de madame de Vintimille.—Chagrin du Roi partant pourSaint-Léger.—Louis XV relisant la correspondance de la morte.—Le Roiest heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.—Lepetit appartement de M. de Meuse.—Les tristes soupers du petitappartement.—Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrerdans l'intimité de madame de Mailly.—Influence de la comtesse deToulouse et des Noailles sur le Roi.—Les emportements de madame deMailly contre Maurepas.—L'aversion du cardinal de Fleury pour lemaréchal de Belle-Isle.—Le maréchal fait duc héréditaire par laprotection de madame de Mailly.—Chaleur de l'obligeance de madame deMailly.—Son billet de recommandation en faveur de Meuse.—Sadélicatesse en matière d'argent.—L'anecdote des fourrures de laCzarine.
IX
Le Roi las de madame de Mailly.—Introduction de Richelieu dans lespetits appartements.—Richelieu travaille à faire renvoyer lafavorite.—Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madamede la Tournelle.—Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquisde la Tournelle.—Dévotion du mari.—Apparition de madame de laTournelle à la cour en 1740.—Inquiétude de Fleury.—Entretien duCardinal avec la duchesse de Brancas.—Maurepas, l'ennemi desmaîtresses.—Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dansl'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.
X
Mort de madame de Mazarin.—L'histoire de la chaise aux brancards ôtésde madame de Flavacourt.—Les deux logements donnés à Versailles àmesdames de la Tournelle et de Flavacourt.—La demande d'une place dedame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.—Embarrasdu Cardinal et ses efforts, avec Maurepas, pour empêcher lanomination.—Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly enfaveur de sa sœur madame de Lauraguais.—L'ancien sentiment de madame dela Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sacorrespondance.—Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.—Saconversation avec le duc de Richelieu.—Les souffrances de madame deMailly pendant six semaines.—Ses lâchetés amoureuses pour être gardéepar le Roi.—Mes sacrifices sont consommés.—La déclaration du Roi àmadame de la Tournelle, en grande perruque.—La sortie désespérée demadame de Mailly.—Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sasœur.—Les conditions éclatantes posées par la nouvelle favorite.—Laretraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.—Ses journées et sesnuits de larmes.—La visite que lui fait le duc de Luynes dansl'appartement de madame de Ventadour.
XI
Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.—Lesouper, les jeux de quadrille et de cavagnole.—Madame de la Tournelleproposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.—Le Roi grattanten vain à la porte de madame de la Tournelle.—Lettre de la favoritedonnant à Richelieu le pourquoi de son refus.—Louis XV maladed'amour.—L'aigreur et les allusions de la Reine.—Les représentationsdu Cardinal.—Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.—Lescalotines de Maurepas.—Second voyage de madame de la Tournelle àChoisi.—La chanson l'Alleluia chantée par la favorite.—Troisièmevoyage à Choisi.—La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournellede dessous le chevet de son lit.—Départ de Richelieu, dans sadormeuse, pour les États du Languedoc.—La favorite àl'Opéra.—Chronique des petits appartements envoyée par madame de laTournelle à Richelieu.—Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.
XII
Mort du cardinal de Fleury.—L'ambition sans vivacité de lafavorite.—Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de laTournelle.—Disgrâce momentanée du duc.—Le pot-au-feu des deux sœursdans un cabinet de garde-robe.—Le mutisme affecté de madame de laTournelle sur les affaires d'État.—Elle abandonne Belle-Isle etChauvelin.—La nouvelle société formée autour de la favorite.—LaPrincesse, laPoule, laRue desMauvaises-Paroles.—Croquis delaPoule.—Madame de Lauraguais, lagrosse réjouie.—Lesphysionomies des ministres.—Crédit de madame de Lauraguais.—Émulationamoureuse entre les deux sœurs.—La beauté de madame de laTournelle.—Son portrait sous l'allégorie de laForce.—Les bains dela favorite.—Voyage de la Cour à Fontainebleau enseptembre.—Commencement de la maison montée de madame de laTournelle.—Le cercle restreint des soupeurs et des soupeuses.—Lajalousie de madame de Maurepas empêchant pendant neuf mois madame de laTournelle d'être élevée au rang de duchesse.—Lettre de madame de laTournelle sur son duché.—Sa nomination et sa présentation le 22 octobre1743.—Lettres patentes de l'érection du duché de Châteauroux en faveurde madame de la Tournelle.
XIII
Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc deRochechouart.—Richelieu nommé premier gentilhomme de la chambre.—LesParisiens le baptisant:le Président de la Tournelle.—Portrait moraldu duc.—Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieursde ses maîtresses.—Action dirigeante de madame de Tencin.—Curieux typede cette femme d'intrigue.—Ses axiomes de la vie pratique dumonde.—Son activité fiévreuse.—La religion de l'esprit.—Madame deTencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.—Guerre qu'ellemène contre Maurepas.—Ses jugements sur le contrôleur général, lemaréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.—La surveillance del'entourage de la favorite.—Ses mépris de Louis XV et son instinctd'une grande politique.—Madame de Tencin donne à la duchesse deChâteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de sesarmées.
XIV
Transformation de la duchesse de Châteauroux.—Ses efforts pourressusciter le Roi.—La nomination du duc de Noailles au commandementde l'armée de Flandre.—La vieille maréchale de Noailles.—Le sermon duPère Tainturier surla vie molle.—La grande faveur de la duchesse deChâteauroux.—Elle est nommée surintendante de la maison de laDauphine.—La nomination de toutes les places accordées au bon plaisirde la favorite.
XV
M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.—Son entrevuesecrète avec Richelieu, place Royale.—Offre de la coopération armée deFrédéric pour la campagne de 1744.—Conseil tenu à Choisi entre le Roi,madame de Châteauroux et Richelieu.—L'alliance du roi de Prusseacceptée, et rédaction du traité confiée au cardinal deTencin.—Entrevues de madame de Châteauroux et de Rottembourg.—Letraité de juin 1741 précédé du renvoi d'Amelot.—Lettre de remerciementsde Frédéric à madame de Châteauroux pour sa participation auxnégociations.—Lettre de la duchesse de Châteauroux au maréchal deNoailles pour obtenir son adhésion à sa présence à l'année.—Réponse duparrain dela Ritournelle.—Billet ironique de la duchesse.—Lesreprésentations de Maurepas à Louis XV.—Départ du Roi pour l'armée sanssa maîtresse.—MadameEnroux en Flandre.
XVI
Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après la départ duRoi.—Lettre de la duchesse contre Maurepas.—Jalousie de la duchessepour sa sœur madame de Flavacourt.—Départ des deux sœurs pourl'armée.—Mauvais accueil de la ville de Lille.—Lettre de la duchessesur la capitulation d'Ypres.—Voyage du Roi et de sa maîtresse deDunkerque à Metz.—Le Roi tombant malade le 8 août.—La chambre du Roifermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.—Lecomte de Clermont forçant la porte.—Conférence de la favorite avec leconfesseur Pérusseau.—Journée du mercredi 12.—Le Roi prévenant lafavorite qu'il faudra peut-être se séparer.—Le duc de Bouillon, surl'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, seretire chez lui.—Le jeudi 13, Louis XV, au milieu de la messe appelantson confesseur.—Expulsion des deux sœurs.—Le viatique seulement donnéau Roi lorsque la concubine est hors les murs.—Louis XV demandant, parla bouche de l'évêque de Soissons, pardon du scandale de ses amours.
XVII
Fuite des deux sœurs de Metz.—La duchesse de Châteauroux décidée unmoment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.—Ses lettresfiévreuses à Richelieu.—Les périls et humiliations du voyage.—Rentréeà Paris.—Nouvelles lettres.—État successif de découragement et desurexcitation de la femme.—Travail de Richelieu auprès du Roi, toujoursamoureux de la favorite.—Les chances de retour de la duchesse au moisd'octobre.—Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14novembre.—Les têtes demandées par la favorite.—Exils de Châtillon, deBalleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.—Maurepaschargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux àVersailles.—Soudaine maladie.—Délire furieux.—La malade est saignéeonze fois.—Sa mort (8 décembre 1744).—Son enterrement.—Lesaccusations d'empoisonnement du temps.—La dissertation de l'abbéGaliani sur l'aqua tofana.—Conversation du médecin Vernage.—Maurepasencore plus incapable de crimes que de vertus.
XVIII
Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.—Elle quitte lerouge et les mouches.—Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de1743.—Les charités de l'ancienne favorite.—Sa vie de pénitence.—Sontestament et sa mort.
Appendice.
FIN DE LA TABLE.
NOTES:
[1:Journal et Mémoires de Mathieu Marais sur la Régence et le règnede Louis XV, publiés par M. de Lescure, t. I.—Voici le récit de MathieuMarais: «Le Roi a eu un mal fort plaisant et qu'il n'avoit point encoresenti: il s'est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a faitconfidence à un de ses valets de chambre qui lui a dit que cettemaladie-là était un signe de santé. Il en a voulu parler à Maréchal, sonpremier chirurgien, qui lui a répondu que ce mal n'affligeroit personne,et qu'à son âge il ne s'en plaindroit pas. On appelle cela enplaisantantle mal du Roi.»]
[2: Villars dit dans son Journal: «Il (le Roi) est plus fort et plusavancé à quatorze ans et demi que tout autre jeune homme à dix-huitans.» Et au conseil tenu au sujet de son mariage, le duc prononce cesparoles: «Dieu pour la consolation des François a donné un Roy si fortqu'il y a plus d'un an que nous pourrions en espérer un Dauphin.»]
[3: Louis XV mangeait effroyablement dans sa jeunesse. Narbonne, lecommissaire de police de Versailles, raconte que le lundi 22 juillet1726, Louis XV, après avoir bien dîné, allait à la Muette et qu'il ymangeait beaucoup de figues, d'abricots, de lait, puis un levraut, puisune grande omelette au lard qu'il faisait lui-même, après quoi ilrevenait à Versailles où il soupait comme à l'ordinaire.]
[4: Nous avons déjà indiqué dans le «Louis XV enfant» donné dans lesPortraits intimes du XVIIIe siècle l'espèce de méchanceté innée quiexiste chez Louis XV. En 1724, Mathieu Marais nous le montre faisantmille mauvais et cruels tours à tout ce qui l'approche, coupant lessourcils à ses écuyers, et tirant une flèche dans le ventre de M. deSourches.]
[5: Expression d'un seigneur du temps recueillie par Soulavie.]
[6: En juin 1724, Mathieu Marais note ceci sur son journal: «Le proprejour, que le maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvertque le jeune duc de la Trémoille, premier gentilhomme du Roi, luiservait plus que de gentilhomme et avoit fait de son maître sonGanymède. Ce secret amour est devenu bientôt public et l'on a envoyé leduc à l'académie pour apprendre à régler ses mœurs… Le lendemain, on aproposé de marier ce jeune homme avec mademoiselle d'Évreux, sa cousinegermaine, fille du duc de Bouillon et de sa première femme qui était laTrémoille, ce qui a été agréé du Roi qui a bientôt sacrifié sesamours.»]
[7: À propos de ce voyage où il était question de déniaiser le Roi, etoù madame de la Vrillière qui était chargée de la commission, emmenaitla jeune et jolie duchesse d'Épernon, Barbier dit: «On espère que celale rendra plus traitable, plus poli.»]
[8: Le Roi venait tout récemment d'être saigné du bras et du pied dansune indisposition qui avait donné des inquiétudes à la cour; et l'onavait entendu le duc de Bourbon dire: «Je n'y serai plus pris; s'ilguérit, je le marierai.»]
[9: Ce renvoi de l'Infante fut une très-grosse affaire. Le Roi et laReine d'Espagne donnaient l'ordre a l'abbé de Livry, porteur de lanouvelle de sortir des terres d'Espagne, renvoyaient en Francemademoiselle de Beaujolais qui était fiancée à Don Carlos, laissaientpubliquement insulter les Français par la populace, contractaient untraité d'alliance avec l'Empereur, massaient des troupes à la frontière,tenaient pendant un certain temps la France sous la menace d'unedéclaration de guerre. Quant à l'Infante, cette petite fille aux joliesreparties, et en laquelle perçait déjà, dans de gentilles paroles, ledépit enfantin de ne se sentir point aimée du Roi, et bientôt la grossehonte de se voir préférer une autre Reine de France, elle partait le 5avril 1725 pour retourner en Espagne.]
[10:Archives nationales. Monuments historiques, carton K 139-140. Laplus grande partie de ces pièces ont été publiées dans laRevuerétrospective, t. XV.]
[11: La chemise qui renferme cet état porte:Raisons de marier le Roy.1° La Religion. 2° La santé du Roy. 3° Les vœux des peuples. 4° Latranquillité dans l'intérieur. 5° La confiance des puissancesétrangères. 6° Les entreprises funestes. Le second paragraphe intitulé:La santé du Roy est rédigé en ces termes: «Son état actuel a presquela consistance d'un homme formé. La dissipation d'esprit que procure lemariage apportera des fruits utiles à sa personne et à son royaume, sansaltérer sa santé, au lieu que les dissipations du célibat y sont presquetoujours contraires et donnent une inquiétude nouvelle à ceux quis'intéressent sincèrement à la conservation du Roy.»]
[12: Nous donnons ces observations d'après le rapport du duc de Bourbonau Roy sur le mémoire rédigé sur son ordre.]
[13: Le duc repoussait surtout cette princesse parce que sa mère étaitune d'Orléans.]
[14: La véritable raison de son exclusion était le mariage demademoiselle de Valois, fille du Régent, qui avait épousé le duc deModène.]
[15: On ne voulait pas de cette princesse parce qu'on disait dans lepublic que sa mère accouchait alternativement d'une fille ou d'unlièvre.]
[16: Les papiers que nous citons réduisent complètement à néant lemémoire de Lemontey publié dans le t. IV de laRevue rétrospective,mémoire où il traite le projet de mariage entre Louis XV et mademoisellede Vermandois de fable inventée par l'auteur desMémoires secrets pourservir à l'histoire de Perse, et copiée depuis par Voltaire et Duclos.]
[17: Au rapport du duc de Bourbon, qui ne craignait pas de proposerd'une manière si nette sa sœur, est joint un mémoire destiné à être missous les yeux du Roi qui, faisant le plus grand éloge de la princesse,presse le duc de faire célébrer ce mariage comme le meilleur à fairedans la situation actuelle de l'Europe. Le rapport s'exprime ainsi:«Est-il question de faire une alliance plutôt qu'une autre, pour noustirer de quelque grand embarras? Faut-il rompre une ligue formidable et,par quelque traité de mariage, attirer dans notre parti quelque grandepuissance? Non, notre royaume tranquille au dehors comme au dedans nouspermet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que devoir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoirvraisemblablement des enfants; secondement qui puisse, par toutesqualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bonsFrançais qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'État. Toutesces bonnes qualités se rassemblent d'un coup d'œil dans la personne demademoiselle de Vermandois… Si vous choisissez une princesseétrangère, vous ne connaîtrez ni son âme, ni son corps. Quant au corps,je veux qu'elle soit suivant toutes les apparences dans les conditionsrequises; qui est-ce qui me répondra de ce que l'on ne voit pas, desdéfauts du tempérament et des infirmités qu'on a tant de soin à cacher,surtout celles qui ont rapport aux enfants? Qui peut répondre si lafigure plaira au Roi? Quant à l'âme, que savez-vous ce que vousprendrez? Tout le monde sait qu'il n'y a rien de pareil à tous lesartifices que l'on emploie pour plâtrer une fille à marier. Il me semblequ'elles sont toutes des anges avant leurs noces, comme elles sont desdiables fort peu après… Mais voici le triomphe de la cause que jeplaide; par un miracle unique, nous sommes dans un cas qui ne peut avoirrien de pareil.—Le corps et l'esprit de mademoiselle de Vermandois sontà découvert; V. A. S. les peut connaître aussi bien que l'anatomiste etle confesseur.»]
[18: Un émissaire du duc de Bourbon était allé trouver le maréchald'Uxelles dans sa retraite, et dans une longue conférence sur lanécessité de marier le Roi, amenait la conversation sur mademoiselle deVermandois. Et comme le maréchal lui objectait, ainsi que le croyaittout le monde, qu'elle voulait se faire religieuse, l'envoyé secret duduc laissait échapper que si la volonté de la princesse était biendécidée, ce serait un empêchement sans réplique, mais que rarement lavocation tenait à de certaines épreuves. À quoi le maréchal, quisemblait se soucier médiocrement de cette alliance, répliquait que leduc s'exposait à ce que tous ceux qui étaient opposés au renvoi del'infante diraient qu'il ne s'était déterminé à prendre cette résolutionque pour la satisfaction de ses intérêts personnels, et que la maisond'Orléans allait acquérir autant d'amis qu'il y avait de personnesjalouses ou mécontentes.]
[20: On répandait dans le public qu'une des conditions de ce mariageétait la reddition à l'Espagne de Mahon et de Gibraltar, et que leParlement anglais s'y était opposé.]
[21:Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, par C.Lacretelle, Paris, 1812, t. II.]
[22: Madame de Prie, reconnaissant l'insuffisance politique du duc deBourbon, avait formé un conseil intime des quatre frères Paris. Le rôleque jouèrent ces quatre frères sous les sœurs de Nesle et madame dePompadour mérite qu'on raconte leur origine.
Le père Paris tenait au pied des Alpes une auberge ayant pour enseigneÀ la Montagne, aidé dans le service des voyageurs par quatre vigoureuxgarçons. En 1710, un munitionnaire cherchant à travers les Alpes unpassage pour faire passer promptement des vivres en Italie au duc deVendôme, tomba dans l'auberge et confia son embarras à l'aubergiste. Lepère Paris lui dit que ses fils connaissaient tous les défilés et luiferaient passer son convoi; en effet, le convoi passa. Le munitionnaireprésenta les jeunes gens au duc de Vendôme qui les fit entrer dans lesvivres. Nés avec le génie des affaires, un abord plaisant, actifs, uniset agissant de concert sur un plan suivi, ils réussirent tout de suite.Devenus suspects à Law dont ils critiquaient les opérations, ils étaientun moment exilés, mais rentraient bientôt en France où leur fortuneétait déjà assez bien établie en 1722, pour que Paris l'aîné fût nommégarde du Trésor royal. La disgrâce de M. le Duc entraînait celle desParis, mais ils reprenaient faveur en 1730, époque où Paris deMontmartel, le cadet des quatre, était fait garde du Trésor royal.Devenu banquier de la cour, pendant tout le cours du siècle il influetellement sur la finance du royaume, qu'il fixe le taux de l'intérêt etqu'on ne place ni on ne déplace sans le consulter un contrôleurgénéral.—Disons que la proposition de Paris-Duverney rencontra,peut-être pour son adoption et sa réussite, les louanges que lors de lanégociation à Rastadt du mariage de la duchesse d'Orléans, le comted'Argenson avait faites de la princesse Marie, voulant la donner commefemme au duc d'Orléans.]
[23:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. IV.]
[24: Barbier dit tenir les faits des gens de la maison.]
[25: Dans l'état des princesses à marier Marie Leczinska avait étécomprise dans la liste des dix princesses rejetées tout d'abord parcequ'elles étaient de branches cadettes ou trop pauvres.—Voici la notequi la concerne: «Marie fille du Roi de Pologne Leczinski.—21 ans. Lepère et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer enFrance.»]
[26:Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, parDuclos, t. II.—En l'excès de sa reconnaissance, Stanislas, dans lalettre en réponse (avril 1725) à la lettre de notification du duc deBourbon, lui écrivait qu'il lui transmettait sa qualité de père et qu'ilvoulait que le Roi tînt sa fille de la main du duc.]
[27:Journal et Mémoires de Mathieu Marais, publiés par M. de Lescure,t. III. On chantonnait:
Par l'avis de Son Altesse Louis fait un beau lien; Il épouse une princesse Qui ne lui apporte rien Que son mirliton. ]
[28: Lettre communiquée par M. de Châteaugiron,Revue rétrospective,t. XV.]
[31:Journal et Mémoires de Mathieu Marais, t. III.—Mathieu Maraisdit que, devant cette déclaration de mariage, la cour se montrait tristecomme si on était venu lui dire que le Roi était tombé en apoplexie. Lacour éprouvait une humiliation de ce mariage et n'était pas sansinquiétudes sur les difficultés que pouvait nous susciter avec leconcours de l'Empire, du roi d'Espagne, de l'Angleterre, Auguste, levrai Roi de Pologne.]
[32:Archives nationales. Monuments historiques. Carton K,139-140.—Le même jour le duc de Bourbon écrivait à Marie Leczinska:«Votre mariage avec le Roi n'étant pas déclaré, je n'ai pas osé jusqu'àprésent vous écrire et je me suis contenté de supplier le Roi votre pèrede vous assurer du désir que j'avais de voir sur le trône de France uneprincesse dont les vertus retentissantes dans toute l'Europe nepourraient pas manquer de faire le bonheur de l'État, la satisfaction duRoi et la consolation de ses sujets; mais aujourd'hui que le Roi vientde rendre publique cette grande et importante affaire, ce serait manquerà mon devoir, si je différais un moment de vous marquer ma joie d'avoirété assez heureux pour qu'il se trouvât, durant mon ministère,l'occasion de rendre à ma patrie le service le plus essentiel qu'ellepût attendre de moi.»]
[33: Il s'agissait de renseignements sans doute demandés à cause desbruits qui commençaient à courir en France sur les prédilections de laprincesse pour les jésuites, et à propos de ce surnom d'Unigenitaqu'on était en train de lui donner. Marie Leczinska préparait pourprésent de noces au Roi un livre d'heures écrit de sa main et dont elleavait fait acheter pour la reliure le maroquin à Paris.]
[34:Revue rétrospective, t. XV.]
[35:Archives nationales. Monuments historiques. Carton K. 139-140.]
[36:Mémoires du comte de Maurepas Buisson, 1792, t. II.—LeMercurede France dit à la date du 9 août: Les princes et princesses de laMaison Royale se rendirent dans le Cabinet du Roi à Versailles pour lasignature du contrat de mariage de S. M. avec la princesse Marie, filledu Roi Stanislas. Le contrat ayant été lu par le comte de Morville, ilfut signé par le Roi etc… et par le comte de Tarlo chargé des pleinspouvoirs de Stanislas et de la princesse Marie pour remplir cesfonctions, lequel partit le lendemain pour porter ce contrat au RoiStanislas à Strasbourg.]
[37: Dans les lettres du duc de Bourbon conservées aux Archives, semontre une grande indécision sur le personnage qui doit épouser MarieLeczinska au nom du Roi. Le duc songe d'abord à faire épouser la Reinepar son père, puis par le duc d'Antin; il réfléchit enfin qu'il seraitplus convenant de charger de ce rôle un prince du sang, et il pensait auduc de Charolais, quand le duc d'Orléans réclamait cet honneur commepremier prince du sang.]
[38: Voici le récit que donne de ce mariage laGazette de France du 5août 1725.
«De Strasbourg, le 16 aoust 1725.
«Le 14 de ce mois après midy, le duc d'Orléans nommé par le Roy pourépouser en son nom la princesse Marie, fille du Roy Stanislas, estantaccompagné du duc d'Antin et du marquis de Beauvau, ambassadeurs de SaMajesté Très-Chrétienne, alla au Gouvernement dans les caerosses du RoyStanislas. Ils montèrent dans l'appartement de la princesse Marie quis'y rendit, aussitôt après leur arrivée, avec le Roy Stanislas, et laReine son épouse. Après la lecture des pleins pouvoirs donnés par le Royau duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, fit lacérémonie des fiançailles.
«Le 15, vers onze heures du matin, la princesse Marie se rendit avec leRoy Stanislas et la Reine son épouse à l'Église Cathédrale où le ducd'Orléans l'épousa au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne. Cette cérémoniefut faite par le Cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, enprésence des deux ambassadeurs. Après la célébration du mariage, le ducde Noailles, Capitaine des Gardes du Corps, et les officiers quicomposoient la maison de la Reine entrèrent en fonctions de leurscharges auprès de Sa Majesté qui revint au Gouvernement, où elle trouvamademoiselle de Clermont, princesse du sang, Surintendante de sa Maison,qui luy présenta les dames que le Roy a envoyées au-devant d'Elle. LaReine disna en public avec le Roy Stanislas et la Reine son épouse; etElle fut servie par les officiers du Roy de France.»
LeMercure de France dit que mademoiselle de Clermont était partie le25 juillet, suivie de dix carrosses du Roi attelés de huit chevaux,accompagnée de la dame d'honneur qui était la maréchale de Boufflers, dela dame d'atours qui était la comtesse de Mailly, et de la duchesse deBéthune, et de la comtesse d'Egmont et des marquises de Nesle et deRupelmonde. LeMercure ajoute que toutes ces dames, par respect pourla princesse et par bienséance pour les carrosses du Roi, firent levoyage sans écharpes et en manteaux troussés. Quant à la marquise dePrie, elle avait pris les devants avec la marquise de Tallard, et étaitpartie le 19 juillet pour Strasbourg.]
[39:Journal de Barbier, édition Charpentier, t. I.—Le duc d'Antinreprésenta son maître et souverain avec la plus grande magnificence,étonnant la ville de Strasbourg par le luxe de ses équipages et la tenuede ses douze pages en habits galonnés d'argent et de soie, aux parementsde velours vert garnis de réseaux d'argent.]
[40: Avis salutaires du Roi Stanislas à la Reine de France sa fille, aumois d'août 1725:
«Écoutez, ma chère fille, oyez et prestez l'oreille, oubliez votrepeuple et la maison de votre père; j'emprunte la parole du Saint-Esprit,ma chère enfant, pour vous dire un adieu, puisque dans l'événementd'aujourd'hui, je ne contemple que son ouvrage et la droite duTout-Puissant qui nous conduit au travers de toute la prudence humaine,de toutes les spéculations politiques, de toute attente.
«Répondez aux espérances du Roy par toute l'attention à sa personne, parune entière complaisance en ses volontez, par la confiance en sessentimens, et par votre douceur naturelle à ses désirs; que de luyplaire soit toute votre envie, de luy obéir tout votre plaisir, etd'éviter tout ce qui peut lui faire la moindre peine soit votre étude,et que sa vie précieuse, sa gloire et son intérest soient toujours votreunique et aimable objet.»… (Archives nationales. Monumentshistoriques, K, 138.)]
[41: La Reine partait le 17 de Strasbourg, couchait ce jour-là à Savernechez le cardinal de Rohan, arrivait à Metz le 21, en repartait le 24, setrouvait à Châlons le 28, gagnait Montereau le 3 septembre, d'où lelendemain 4, elle se mettait en Marche pour Moret où elle arrivait avecle Roi qui était allé au-devant d'elle.]
[42:Journal et Mémoires de d'Argenson, édition Renouard,t.1.—Barbier raconte qu'il y eut un retard à Moret, parce que lecarrosse de la Reine était embourbé de telle façon qu'il fallut y mettretrente chevaux pour le retirer d'une fondrière.]
[43:Mémoires de Barbier, édition Charpentier, t. I.—Soulavie parle,au moment du mariage du Roi, d'une série de peintures érotiquescommandées par Bachelier à Mademoiselle R…, célèbre par ses bellesnudités, pour éveiller chez le jeune Roi le goût de la femme. C'étaitune lascive pastorale, où l'amitié innocente d'un berger et d'unebergère était menée en douze toiles, par la succession de curiositésentreprenantes et d'amoureux attouchements, au grand dénouement. Unesérie de peintures identiques et auxquelles la tradition attribuait lamême destination aurait été vue par M. Thoré et existait sous l'Empiredans un coin caché d'un château royal. On ne doutait pas que cespeintures ne fussent de Boucher qui les aurait peintes un ou deux ansaprès avoir remporté le premier prix à l'Académie de peinture.]
[44: Dans cette année de pluie diluvienne, de misère et de famine, où lepain coûtait dans certaines provinces de France jusqu'à sept sols lalivre, il avait été question de ne point faire affiche de luxe dans cemariage; mais la noblesse de France ne put se résigner à n'être pointmagnifique en ses habits, et Narbonne raconte que la plupart desseigneurs avaient des bas de fil d'or pur trait de la valeur de 300livres.]
[45: Marie Leczinska s'était mariée à Strasbourg—c'est leMercure deFrance qui nous l'apprend—en habit d'étoffe d'or à fond noir avec unemante en point d'Espagne d'or.]
[46:Gazette de France, n° 37 de l'année 1725.]
[47: Lettre du duc de Bourbon au Roi Stanislas le 4 septembre 1725.—Unelettre du duc de Noailles, qui fut chargé d'aller au-devant de la Reine,et qui l'accompagnait pendant son voyage, témoigne également dessentiments amoureux du Roi:
«Sire, je n'ay point voulu importuner Votre Majesté de mes lettrespendant le cours du voyage de la Reyne, sçachant que Votre Majesté étoitinformée de ce qui s'y passoit et que je n'aurois fait que grossir lenombre de ceux qui avoient l'honneur de lui en rendre compte, mais je nepuis garder le silence après avoir consommé la fonction dont j'ay eul'honneur d'estre chargé et ayant autant de sujets de félicitations àfaire à Votre Majesté. La Reyne est arrivée en parfaite santé, et lamanière dont elle a été reçue du Roy doit combler Votre Majesté de lajoie la plus vive; elle surpasse mesme, s'il est permis de le dire,l'attente que l'on en avoit et renferme une infinité des circonstancesdes plus flatteuses dont l'étendue d'une lettre ne me permet pas defaire le détail à Votre Majesté…» (Musée des Archives nationales.Plon, 1872.)]
[48:Journal de Barbier; édition Charpentier, tom. I.]
[49: On jouait ce soir-là à Fontainebleau l'Amphitryon et leMariageforcé, de Molière.]
[50: Barbier dit: «Le Roi, étant tout déshabillé se jeta dans le litavec une vivacité extraordinaire. Ils ont été depuis onze heures du soirjusqu'à dix heures du matin. Le Roi alla ensuite se mettre dans son litjusqu'à une heure pour se reposer.»—Voir la lettre de Voltaire du 7septembre 1725.]
[51: Lettre du duc de Bourbon au roi Stanislas en date du 6 septembre1725, tirée desArchives nationales et publiée par laRevuerétrospective, t. XV]
[52: Nous trouvons aux Archives nationales dans le registre dusecrétariat de la maison du Roy, année 1725, un brevet à la date du 21may de 50,000 livres de pension pour Mademoiselle de Clermont, chef duConseil et surintendante de la Maison de la Reine pour en jouir sa viedurant par-dessus les autres pensions qu'elle a et sur ses simplesquittances.]
[53: La charge avait une grande importance. La dame d'honneur avait lepouvoir «de commander sur le fait de la chambre de la Reine, de recevoirles serments des femmes de chambre et autres officiers de la chambre, deleur ordonner et commander tout ce qu'elle verra nécessaire pour leservice de la Reine, de les admonester selon que leurs fautes lerequerront, de disposer et d'ordonner du fait et dépense de l'argenterieet autres dépenses pour son service; de faire prendre toutes sortes demarchandises pour ce nécessaires et d'en faire arrêter le prix avec lesmarchands comme elle verra bon et être juste et raisonnable, désignerles rôles et autres acquits…» Je ne trouve pas le traitement querecevait la dame d'honneur en 1726, mais en 1769 elle recevait 16,558francs qui se décomposaient ainsi, sçavoir: Gages 1,200 fr.—Pour sonplat, 7,200 fr.—Habillement, 930 fr.—Jetons et Tapis, 148fr.—Charrois, 1,080. fr.—Pensions, 6,000 fr. Cy. 16,558 francs.]
[54:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie. Londres,1790, t. IV.]
[55:Journal et Mémoires de Mathieu Marais, publiés par M. de Lescure.Didot, 1868, t. III.—On lit à la fin du brevet de nomination:«Aujourd'huy six septembre mil sept cent vingt-cinq, la Reine étant àFontainebleau, la dame maréchale duchesse de Boufflers a presté entreles mains de Sa Majesté le serment dont elle est tenue.»]
[56: Archives nationales. Registres du Secrétariat du Roi. RegistreO/69. Dans l'état de 1769 nous trouvons que la dame d'atours recevaitneuf mille quatre-vingt-six livres, qui se décomposaient ainsi, savoir:Gages, 600 liv.—Plat, 3,600 liv.—Charrois, 886. liv.—Pension, 4,000liv. Cy. 9,086 livres.]
[57: Soulavie donne très-positivement madame de Mailly comme nommée damed'atours à la formation de la maison de la Reine.]
[58: Dans l'état de 1769, la première femme de chambre a six millefrancs se décomposent ainsi, savoir: Gages, 150 fr.—Nourriture, 1297fr. 10.—Entretenement 385 fr.—Et pour tous autres droits et profits,4,167 fr. 10. Cy 6,000.]
[59:Archives nationales. Maison de Marie Leczinska. Carton O/3742.]
[60:Mémoires du Président Hénault. Dentu, 1855.—Mémoires du duc deLuynes,passim.]
[61: C'est la Reine qui dira quand elle apprendra la part prise par lavieille et galante princesse de Conti à l'intrigue de madame de Mailly:«Ce vieux cocher aime encore à entendre claquer le fouet.» C'est ellequi dira en 1738 à la maîtresse venant lui demander la permission de serendre à Compiègne: «Vous êtes la maîtresse.»]
[62:Mémoires de d'Argenson, édition Janet, t. I.]
[63: Le marquis d'Argenson dit: «Le Roi fait véritablement un travail dechien pour ses chiens; dès le commencement de l'année il arrange tout ceque les animaux feront jusqu'à la fin. Il a cinq ou six équipages dechiens. Il s'agit de combiner leur force de chasse, de repos et demarche; je ne parle pas seulement du mélange et des ménagements desvieux et des jeunes chiens, de leurs noms et qualités que le Roi possèdecomme jamais personne de ses équipages ne l'a su, mais l'arrangement detoute cette marche, suivant les voyages projetés et à projeter, se faitavec des cartes, avec un calendrier combiné, et on prétend que SaMajesté mènerait les finances et l'ordre de la guerre à bien moins detravail que tout ceci.»—À propos des chiens du Roi, on me communique,relié dans un petit volume en maroquin vert, aux armes, un manuscrit dela main du Roi intitulé: «État des chiens du Roy du 1er janvier 1738 etdes jeunes chiens entrés depuis 17… Ce petit volume portant sur sondos:État des troupes, est curieux par les noms et les` appellationsdes chiens et des chiennes de Sa Majesté. C'est Triomphante, Pucelle,Sultane, Gaillarde, Topaze, Volage, Furibonde, Gambade, Princesse,Mascarade, Bacchante, Gogaille, Tonnerre, Soldat, Nicanor, Tintamarre,Naufrage, Ravage et toute la suite des terminaisons ronflantes en aux:Fialaux, Favinaux, Fanfaraux, Garçonneaux, Rapidaux, Merveillaux,Barbaraux, Demonaux, Cerberaux, etc.]
[64:Mémoires du duc de Luynes, t. II et III.—Mémoires du duc deRichelieu, par Soulavie, t. IV et V.]
[65: Dans le choix de sessoupeurs qui ne comprenait qu'un petitnombre des seigneurs qui avaient chassé avec lui dans la journée, le Roimettait un despotisme taquin, cruel parfois. Un jour, ayant accepté duduc de Crillon un mouton venant du midi et dont la chair passait pourexcellente, il se complaisait à ne pas l'inviter à manger de son moutonavec les autres chasseurs. Un autre jour, le prince de Léon qui étaitfort gourmand et désirait manger d'un poisson que l'on devait servir lesoir, ayant été oublié sur la liste du souper, se mettait intrépidementà table avec le Roi. Aussitôt Louis XV de dire: «Nous sommes treize, etje n'ai demandé que douze couverts; il y a quelqu'un de trop et je croisque c'est M. de Léon; donnez-moi la liste, je veux le savoir.» Le duc deGesvres, désirant sauver M. de Léon, faisait semblant d'aller chezDuport, huissier de l'appartement, et revenait disant qu'il n'avaittrouvé ni Duport, ni la liste. «Je le crois bien, reprenait le Roipiqué, car Duport est à droite et vous avez été à gauche, allez donc lechercher où il est.» La liste fatale, où n'était pas M. de Léon, étaitapportée. Il restait néanmoins à table, mais le Roi ne lui disait pas unmot, ne lui offrait de rien, affectait même de faire le tour à droite enservant un plat derougets barbets, et en finissant ce plat au voisinde M. de Léon. Le malheureux gourmand, dit Soulavie, eut la bonté demourir de douleur pour cet affront.]
[66:Vie privée de Louis XV, à Villefranche, chez la veuve Liberté,1782, t. V.]
[67:Journal de Barbier. Édition Charpentier, t. I.]
[68:Mémoires du Président Hénault, publiés par le baron de Vigan.Dentu, 1855.]
[69:Journal de Barbier, t. I.]
[70:Histoire de la Régence, par Lemontey, t. II.—Un manuscrit del'Arsenal,Histoire de France, n° 220, donne une version un peudifférente.—«Madame, ne soyez pas surprise des ordres que je donne.Faites attention à ce que M. de Fréjus vous dira de ma part; je vous enprie et vous l'ordonne.»]
[71: À propos du néant absolu auquel a été réduite Marie Leczinska aprèsla chute du duc de Bourbon, donnons cette lettre de la Reine adressée àM. de Fréjus et que veut bien me communiquer M. Boutron.
«31 août 1726.
«Vous ne doutez pas, Monsieur, du plaisir avec lequel j'ay receu votrelettre, vous m'en avez fait infiniment en me mandant des nouvelles de lasanté du roy, pour laquelle il m'est naturel d'être toujours inquiète;je suis bien fâchée que la peine qu'il a eue de se lever si matin ayeesté inutile, ayant eu une sivilaine chasse, remercié (le) de labonté qu'il a pour lafemme du monde la plus ataché et qui la resentle plus vivement et dont le seul désir est de le mériter; toute monimpatience est de l'en aler au plutôtassurer moi-même, ce quej'espère ne tardera point, me portant demieux en mieux; j'ay estéfort afoiblie par le chaud qu'il a fait, mais depuis qu'il est cessé,mes forces me reviennent; jen'envoye à Fontainebleau que lundi, commenous sommesconvenus, crainte d'incomoder le roy. Si je suivois moninclination, vous i veyrez des couriers plus souvent; je suis fortcontente de ce que vous me dites de mon entresol, vous connoissez mongout a estre seule, ainsi vous pouvez juger par là qu'il ne medéplaira pas. Vous avez raison de dire que l'on ne fait point lamêmechose à ma cour qu'à celle du roy, au lieu que l'on ne fait que baillerà Fontainebleau, à Versailles on ne fait que dormir; pour moi, en monparticulier, je m'en fait uneoccupation et de jour et de nuit,m'ennuyant beaucoup, cela ne déplaît point àmes dames que vous sçavezestre trèsparesseuses. À propos desquelles je vous dirai que j'ayfait comme je vous dit qui esté comme elles sont toute la journée chezmoy deleur donner la permission d'estre habillé plus commodément, etpour celles qui ne sont point damesdu palais ont eu ordre d'estre engrand habit. Comme il m'est revenue de plusieurs endroits que celafaisoit de la peine aux autres, et que plusieurs même qui sontresté àParis, ont tenue quelque discours sur cela; j'ay résolue aujourd'hui etj'est même dit à lamaréchalle que me portant bien et sortantdemainà la chapelle, qu'elles se missent toutesen grand habit. J'espère quevous approuverez cela, d'autant plus que effectivement, il n'y a ici,outre mes dames que très peu d'autres, et que l'on prétend que c'estcette raison qui les empêche de venir.
«Je souhaiteroit de sçavoir aussi les intentions du roy, sur monajustement et de celles qui me suiveront en arrivant à Fontainebleau;couchant àPetitbourg, cela fait une espèce de voyage; enfin vous meferez plaisir de me donner vosconseils en tout, et celui qui me serale plus sensible de tout est que vous soyez persuadé de ma parfaiteestime pour vous.
«MARIE.»
«À Versailles.
«Je vous aurez escrit plutôt sur le mécontentement desdames, mais,j'ay esté trop foible, je crois que vous ne désaprouverez pas ce j'ayfait d'autant plus que me portant bien présentement elle n'ont pasbesoin d'être si assidue, je ne doute point que vous n'ayez de la peineà lire ma lettre, ma main estant encore un peu tremblante.
«À Monsieur,
«Monsieur l'ancien Évêque de Fréjus,
«En Cour.»]
[72:Journal de Barbier, t. II.]
[73:Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV, par Narbonne,premier commissaire de police de Versailles, édité par le Roi.Versailles, 1866.]
[74: Ce sera une amusante comédie, quand madame de Mailly sera devenuela maîtresse, de la voir le soir, au jeu quotidien de cavagnole de laReine, après la visite d'un demi-quart d'heure du Roi, aussitôt le Roisorti, demander à la Reine la permission de quitter et passer sontableau à une autre joueuse.]
[75:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. I.]
[76: Le marquis d'Argenson dit: «Pour ce qui est de la société, aucommencement de son mariage, le Roi voulait passer ses soirées chez laReine, y jouer et y causer. La Reine, au lieu de l'y attirer, de l'ymettre à son aise, de l'y amuser, faisait toujours la dédaigneuse. Aussile Roi en prit-il du dégoût, et s'habitua à passer ses soirées chez luid'abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine Charolais,madame la comtesse de Toulouse.» Disons que les dédains, attribués àMarie Leczinska par d'Argenson, étaient de l'embarras, de la gêne, de lapeur.]
[77: C'est elle qui, faisant enlever une échelle ayant tout l'air d'unepotence au moment d'une visite de Law à Saint-Maur, disait à madame laDuchesse: «Belle maman, il faut la faire ôter, il prendrait cela pourune incivilité.» C'était encore elle qui disait, à propos de madameAmelot, la prétentieuse femme du secrétaire d'État, qui se plaignait dene pouvoir se rendre de sitôt à Versailles, parce qu'elle avait àmeubler sa maison de Versailles, de Fontainebleau, de Compiègne: «Il nefaut pas s'étonner, c'est la tapissière du Marais.»]
[78:Mémoires du duc de Richelieu, par Soulavie, t. IV.]
[79:Ibid., t. V.]
[80: On la disait malade pendant les six dernières semaines de sagrossesse, et l'on allait savoir de ses nouvelles sans en demander plus.Malheureusement, un jour, un Suisse tout neuf répondait à un domestiquequi venait s'informer de la santé de mademoiselle: «Aussi bien que sonétat peut le permettre et l'enfant aussi.»]
[81: Soulavie, sans donner aucune preuve de son dire, affirme que laliaison du Roi avec mademoiselle de Charolais est incontestable, maisqu'elle n'a duré que très-peu de temps, parce que Louis XV voulaittrouver de la solidité dans les sentiments qu'on lui témoignait,solidité dont mademoiselle de Charolais était absolument incapable.]
[82: Marie-Victoire-Sophie de Noailles, née le 6 mai 1688, fille d'Anne,duc et maréchal de Noailles, et de Marie-Françoise de Bournonville,avait épousé en premières noces Louis Pardaillan d'Antin, marquis deGondrin, avec lequel elle avait vécu seulement trois ans, et s'étaitremariée le 22 février 1728 avec Louis-Alexandre légitimé de France,comte de Toulouse.]
[83:Mémoires du duc de Richelieu, par Soulavie, t. IV.]
[84:Le Glaneur historique et moral, juin 1732.]
[85: Peut-être à la fatigue, au dégoût de ces plaisirs que sollicitaitsans se lasser le tempérament du Roi, se joignaient des suggestions, desconseils à voix basse, des paroles tombées au fond de l'âme chrétiennede la Reine, maintenant mère d'un Dauphin, l'inspiration d'étrangesscrupules sur le respect dû à la sainteté du sacrement, et le doigt d'unconfesseur, montrant les anges qui gardent le lit nuptial purifié par lacontinence.]
[86:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. IV.]
[87:Mémoires du marquis d'Argenson, édition Renouard, t. II.—«Madamede Mazarin entretenait publiquement le beau du Mesnil, un joueur pourlequel elle était obligée de vendre un jour, dit d'Argenson, son hôtel,ses nippes, ses pôts-à-oille, ce qu'elle avait tiré de ses amants l'abbéde Broglie et M. de Maugis, ce qu'elle avait volé à la Reine.»]
[88: Madame de Gontaut, belle-fille du maréchal de Biron qui, au dire deBesenval, avait le visage le plus beau et le plus parfait qu'ait jamaisformé la nature, s'était mise sur les rangs pour enlever le Roi à safemme, quatre ou cinq ans après son mariage. Et l'intrigue, aidée parune cabale, touchait à la conclusion de si près que le vieux ménage desBiron, pour ne pas être témoin du déshonneur de sa belle-fille, sepréparait à se retirer dans sa terre. Dans ce temps, M. de Gesvres,célèbre par son impuissance, et dont les manières de femmelette étaientsi moquées, chargé d'un message pour le maréchal, était par lui retenu àsouper. Madame de Gontaut, qui n'aimait pas le duc, apostrophait tout àcoup, au milieu du repas, son fils, le jeune Lauzun: «Je vous trouvebien des couleurs aujourd'hui, par hasard auriez-vous mis du rouge?» Lejeune homme se défendant d'en avoir mis: «Eh bien, si vous dites vrai,reprenait madame de Gontaut, frottez-vous avec votre serviette pourfaire voir à tout le monde que vous n'en avez pas, car rien n'est siaffreux pour un homme et ne le couvre d'un plus grand ridicule.» Auretour de son message, comme le Roi vantait la figure de madame deGontaut, le duc de Gesvres faisait chorus avec le Roi sur les charmes dela jeune femme, ajoutant que «c'était bien dommage que des dehors siséduisants couvrissent un sang entièrement gâté par la plus affreusedébauche.» Il n'en fallut pas davantage pour que le Roi ne songeât plusà madame de Gontaut.]
[89:Mémoires du duc de Richelieu, t. III.]
[90:Mémoires de Maurepas, t. II.]
[91:Mémoires du comte de Maurepas, t. II.—Le public faisait grandbruit autour du nom de madame Portail, la femme du premier président,mais Versailles n'ignorait pas que sa malice, sa folie, les alluresentreprenantes de toute sa personne avaient effrayé le Roi qui s'étaitfait remplacer au rendez-vous par M. de Lugeac. On citait encore unemadame d'Ancézune et d'autres, mais la cour savait qu'aucune de cesfemmes, amenées au Roi pour tromper ses sens et le distraire desfroideurs de la Reine, n'étaient faites pour toucher son cœur. Aucunen'était de taille à continuer son rôle au-delà d'un caprice, à étendreson rêve au-delà du réveil.]
[92:Mémoires du marquis d'Argenson, édition Renouard, t. II.]
[93:Mémoires du duc de Luynes, t. II.]
[94: Narbonne, le commissaire de police qui a fait un relevé des séjoursdu Roi hors de Versailles, nous apprend qu'en 1730 le Roi ne demeure que102 jours à Versailles, en 1731, 116 jours, en 1732, 105 jours, en 1733,125 jours.]
[95: Madame de Toulouse qui, au dire d'un contemporain, était d'uneavarice égale à son père le maréchal de Noailles, tirait de temps entemps de Louis XV pour s'indemniser de ses séjours chez elle, desordonnances de 150,000 à 300,000 livres.]
[96: Mademoiselle de Charolais acquérait au commencement de 1733 de M.de Pezé, gouverneur et capitaine de Madrid et du Bois de Boulogne, unemaison dans la cour du château… Elle faisait de cette habitation àmi-chemin de Versailles et de Paris sa principale demeure et s'yréjouissait fort. Dans les jours gras de cette année, ayant renvoyéaprès le souper tout son monde, le petit duc de Nivernais, jeune hommede quinze ou seize ans, ennuyé de quitter la partie, se cachait derrièreune portière, et était témoin d'un tête à tête très-vif de la princesseavec le comte de Coigny. Il était surpris et réprimandé par laprincesse, dont il se vengeait par la chanson
La fille la plus vénérable, Sans contredit, S'ajoute un titre respectable, Dont chacun rit. Demoiselle par excellence. . . . . . . . . . . Deux mille à qui Coigny succède Diront ici. Ce qu'à la fée qui l'obsède Dit Tanzaï. ]
[97: Le marquis d'Argenson raconte ainsi le fait dans sesRemarques enlisant, n° 2103: «Un domestique principal de la Reine m'a dit quec'était cette princesse qui avait la première fait divorce avec le Roi;que depuis deux ans il avait madame de Mailly; quand la Reine en futinformée, elle s'imagina sottement qu'il y avait du risque pour sasanté, puisque madame de Mailly avait eu accointance avec des libertinsde la cour. Elle refusa donc les droits de mari au Roi, car il allaitsouvent coucher avec elle. La dernière fois, il passa quatre heures dansson lit sans qu'elle voulût se prêter à aucun de ses désirs. Il ne laquitta qu'à trois heures du matin en disant: «Ce sera la dernière foisque je tenterai l'aventure;» et ce fut la dernière fois.]
[98:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. V.—Iln'y a pas pour ainsi dire de bibliographie à faire des biographies desdemoiselles de Nesle; l'histoire de leur vie est éparse dans de Luynes,dans d'Argenson, dans les Mémoires de Richelieu. Et je ne trouve guèrejusqu'à nos temps que deux morceaux de biographie spéciale consacrés àla plus jeune: la notice de deux pages sur la duchesse de Châteaurouxinsérée dans lesPortraits et caractères de personnages distingués dela fin du XVIIIe siècle, par Senac de Meilhan, Dentu, 1813, et leFragment des mémoires de la duchesse de Brancas, publié dans lesLettres de Lauraguais à madame ***. Buisson, an X (1802).
Je citerai cependant un petit volume très-rare publié, en Allemagne,sans indication de localité, intitulé:Remarquable histoire de la viede la défunte Anne-Marie de Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite deLouis quinzième, roi de France, 1746 (en allemand), volume contenantquelques anecdotes qui ne se trouvent que là.
En dehors de cela, il n'y a pas autre chose à consulter que lesimbéciles romans allégorico-historiques qui contiennent si peu de véritévraie. C'estTanastès, Conte allégorique, la Haye, 1745, où madame deMailly, madame de Châteauroux, madame de Lauraguais sont désignées sousles surnoms d'une fée antique, d'Ardentine, dePhelinette. Ce sontlesMémoires secrets sur l'histoire de Perse, Amsterdam, 1749; oùRetima, Zélinde, Fatmé, sont les pseudonymes sous lesquels sedissimulent madame de Mailly, la comtesse de Toulouse, mademoiselle deCharolais. Ce sont enfin lesAmours de Zeokinizul, Roi des Kofirans,Amsterdam, 1747, qui désignent la comtesse de la Tournelle sousl'anagramme deLenourtella, madame de Vintimille sous celui deLentinimil, madame de Mailly, sous celui deLiamil.
Et c'est là, je crois, presque tout. Cependant il ne faut pas oubliersurtout pour l'histoire de madame de la Tournelle le curieux et rarelivre intitulé:Correspondance du cardinal de Tencin et de madame deTencin sa sœur avec le duc de Richelieu. Sur les intrigues de la cour deFrance depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la faveur des damesde Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de Châteauroux, de Pompadour,1770. Ce livre cité, nous tombons dans le roman et les correspondancesapocryphes comme celle-ci:Correspondance inédite de madame deChâteauroux avec le duc de Richelieu, le maréchal de Belle-Isle, deChavigni, madame de Flavacourt, etc., par madame Gacon Dufour, Paris,Collin, 1806, 5 vol. in-16, etc.]
[99:Mélanges historiques, par M. B… Jourdain, t. II.—Boisjourdain,opposant la beauté de madame de Mailly à la beauté charnue et matériellede madame de Vintimille, dit que c'était une beauté maigre etefflanquée.]
[100: Un grand nombre de peintres firent le portrait de madame deMailly, puisqu'à la date de décembre 1739, le duc de Luynes écrit: «L'onpeint actuellement madame de Mailly en pastel. C'est un nommé Latour.Madame de Mailly disait ce matin que c'était le seizième peintre qui afait son portrait.»
De ces seize portraits et de ceux qui suivirent, il n'y en a pas un seuld'existant aujourd'hui dans les musées et les collections particulières.
Comme portrait gravé, nous n'avons qu'une misérable gravure exécutéepour l'édition de Soulavie de 1793.
Madame de Mailly est représentée en robe montante bordée de fourrure,avec sur la tête une espèce de fanchon noire nouée sous le menton, et lebuste enveloppé d'un grand voile jouant autour d'elle.
Ce portrait porte dans le tournant du cadre: MADAME DE MAILLY: dans latablette:Puisque vous la connaissez si bien, priez donc Dieu pourelle. Au-dessous de la tablette, on lit à la pointe sèche, sansindication de nom de peintre:N. V. I. Masquelier sc. 1702. Ceportrait figure dans le volume 7, page 88.]
[101: Voici le curieux récit du duc de Luynes (12 août 1739): «Lemercredi, le Roi partit de la Meute sur le midi, il alla à Madrid, où ilentra chez Mademoiselle qui dormait; ne s'étant point réveillée, le Roialla chez mademoiselle de Clermont qui se réveilla, mais la visite nefut pas longue. Le Roi passa ensuite à l'appartement de madame deMailly; elle était éveillée, mais dans son lit, toute coiffée et la têtepleine de diamants, mais elle couche toujours ainsi; elle avait sur sonlit la jupe de son habit pour le mariage de Madame, et dans sa chambreun joaillier nommé Lemagnan qui a beaucoup de pierreries et qui prêtedes parures valant deux ou trois millions. Il y avait aussi desmarchands de Paris de parure d'habits que l'on appelle deCharpes(Duchapt) et que madame de Mailly appelle sespetits chats. Le Roientra dans la plaisanterie et les appela de même, examina la jupe et lespierreries du sieur Lemagnan fort en détail.»]
[102: «Le Roi, encore sauvage et délicat en 1732 (époque de sespremières passions pour madame de Mailly), ne recherchant alors aucunefemme s'il n'en était recherché lui-même… Madame de Mailly, quin'était ni entreprenante, ni dévergondée, avait fait toutes les avancespour séduire le Roi qui n'en fut pas séduit. Attendant le momentindiqué, assise sur un canapé, affectant une posture voluptueuse,montrant la plus belle jambe qu'il y eût à la cour et dont la jarretièrese détachait; cette affectation même repoussa le jeune monarque.Bachelier voulut lui faire apercevoir des objets délicieux, et le Roi,honteux ou distrait, n'y prit pas garde. Madame de Mailly l'agaça et leprince fut froid; alors Bachelier voyant que tout était perdu sans uneentreprise déterminante, prit le Roi sous les aisselles et l'obligea…et le Roi qui jouait à cheval fondu avec Bachelier et Lebel et autrefoisavec le cardinal, dans l'intérieur de ses appartements quand il étaitseul avec eux, se laissa précipiter sur madame de Mailly par son valetde chambre.»
Au récit de Soulavie, ajoutons le récit de Boisjourdain, qui diffère surles détails, mais qui témoigne d'une certaine violence exercée sur lessens du Roi: «Le duc de Richelieu fut chargé par le cardinal de Fleuryde lui proposer madame de Mailly. Ce seigneur, qui savait se plier àtout et qui plaisait au Roi, trouva le moyen de le mettre adroitementdans la conversation sur le compte de la Reine; lui parla du videqu'elle laissait dans son cœur, de son ingratitude et de la nécessité deremplacer la passion qu'il avait pour elle par une autre; enfindétermina le Roi à une entrevue avec madame de Mailly; mais elle futinfructueuse; le Roi, soit timidité, soit par un reste d'attachementpour la Reine, ne fut pas ébranlé. La dame en fut désespérée et seplaignit qu'on l'eût exposée à une sorte d'affront. L'on eut bien de lapeine à la décider à un second tête-à-tête; on la prévint qu'il fallaitoublier le monarque et ne s'occuper que de l'homme. La facilité du jeuneprince à revenir à elle l'encouragea et l'enhardit elle-même. On assureque, dans ce rendez-vous, pour triompher et parvenir à son but, elle nese borna pas aux agaceries ordinaires, mais qu'elle se laissa aller auxmoyens et aux avances des plus habiles courtisanes. Alors le jeune hommese livra à des emportements d'autant plus violents qu'ils avaient étélongtemps contraints. Enfin madame de Mailly sortit dans une espèce dedésordre amoureux du lieu où elle avait été seule avec le Roi, et,passant devant ceux qui avaient intérêt à connaître le résultat de ladémarche, elle ne leur dit autre chose que ces mots très-expressifs:«Voyez, de grâce, comme ce paillard m'a accommodée.»
Enfin, le marquis d'Argenson, tout en se trompant sur la date del'aventure et sur l'introducteur, la raconte en ces termes: «Cela s'estaccompli dans les entresols du Roi; un nommé Lazure en est le concierge;il a sous lui un second qui amena au Roi cette dame, c'était l'hiverdernier; elle parut derrière un paravent. Le Roi était honteux, il latira par sa robe; elle dit qu'elle avait grand froid aux pieds, elles'assit au coin du feu. Le Roi lui prit la jambe et le pied qu'elle afort joli, de là il lui prit la jarretière. Comme elle avait sesinstructions de ne pas résister à un homme si timide, elle dit: «Eh!mon Dieu! je ne savais pas que Votre Majesté me fît venir pour cela, jen'y serais pas venue!» Le Roi lui sauta au cou, etc.».]
[103:Mémoires du duc de Richelieu, par Soulavie, t. V.]
[104:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. I.]
[105:Mémoire signifié par Louis de Mailly, marquis de Nesle,chevalier des ordres du Roy, demandeur, contre les syndics et directeursde ses prétendus créanciers, défendeur.—Mémoire pour lessyndics.—Mémoire pour les syndics et directeurs des créanciers dumarquis de Nesle contre le marquis de Nesle.—Les papiers séquestrés dela famille de Mailly aux Archives nationales contiennent plusieurscartons de pièces imprimées ou manuscrites: procédures, saisies, ventesde vaisselle plate, etc., de l'infortuné marquis.]
[106: Papiers séquestrés. Famille Mailly de Nesle.—Contrat de M. lecomte et madame la comtesse de Mailly, 30 may 1726. Carton 1/1-10.]
[107:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. I.—Le duc deLuynes nous apprend qu'en mars 1740, par suite de partage, les quatresœurs—il y avait des arrangements particuliers pour mademoiselle de laTournelle—avaient chacune 7,500 liv. de rente ou environ, savoir100,000 écus à rente constituée au denier-vingt, 200,000 liv. quiétaient au denier-quarante, et 200,000 liv. d'argent comptant. Outrecela madame de Mailly, à qui M. de Nesle en la mariant avait promis8,000 liv. de rente et qui n'en avait jamais rien touché, devait êtrepayée de quatorze ou quinze années d'arrérages qui lui étaient dus.]
[108:Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, par PierreNarbonne, premier commissaire de police de Versailles, édité par Le Roi.Versailles, 1866.]
[109:Mémoires du duc de Richelieu, par Soulavie, t. V.]
[110:Journal de Barbier, édition Charpentier, t. III.]
[111:
Notre monarque enfin Se distingue à Cythère; De son galant destin L'on ne fait plus mystère Mailly, dont on babille, La première éprouva La royale béquille Du père Barnaba! ]
[112:Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, par PierreNarbonne, Versailles, 1866.—Cette affiche publique de la liaison du Roiavec madame de Mailly venait à la suite d'une brouille. D'Argenson dit,à la date du 16 juin 1738: «Madame de Mailly a été brouillée avec le Roipendant la semaine de la Pentecôte, et personne ne sait pourquoi, maiselle est raccommodée et bien mieux que jamais.Amantium iræ amorisintegratio est, dit Térence.»]
[113:Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV, par PierreNarbonne, Versailles, 1866.]
[114: En fait d'ingénuité, Barbier raconte celle-ci: «Le seigneur de laRoque qui fait leMercure galant a été à l'extrémité avant le voyagede Fontainebleau… Fuzelier, poëte qui a fait plusieurs pièces, garçond'esprit et mal à l'aise, a fait des mouvements auprès de M. deMaurepas, de qui cela dépend pour avoir cette commission. Comme il estde tout temps ami du marquis de Nesle et de madame de Mailly sa fille,il l'alla trouver un matin dans son lit et lui dit: «Madame, je viensvous prier de me rendre un service.» Elle se défendit d'abord sur cequ'elle ne demandoit quoi que ce soit; il la tourmenta tant, qu'elle luidit: «As-tu un mémoire?—Oui, madame.» Elle le prit, le lut. «Qu'on melève, dit-elle: mes porteurs! Va m'attendre chez M. de Maurepas, j'yvais dans le moment.» Elle y arrive. M. de Maurepas n'étoit pas chezlui. Elle dit à son valet de chambre qu'elle reviendra, et de prier M.de Maurepas de l'attendre, et par un effort d'imagination, pour servirplus chaudement Fuzelier, elle va tout de suite chez M. de la Peyroniepremier chirurgien du Roi. «Je viens, lui dit-elle, vous demander unegrâce qu'il faut que vous m'accordiez absolument. Je vous demande pourFuzelier, que je protège, un privilège exclusif pour distribuer leMercure.» M. de la Peyronie tomba de son haut; il lui témoigna ladisposition de lui accorder tout ce qui dépendoit de lui, mais en mêmetemps l'impossibilité de le faire sur cet article… Malgré sesinstances, madame de Mailly, persuadée que la demande était ridicule,s'en retourne chez M. de Maurepas tout en colère et lui dit: «Je venoisvous demander une grâce pour Fuzelier, mais il faut qu'il soit fou pourme faire faire des démarches pour une chose qui ne se peut pas. Je viensde chez M. de la Peyronie qui me l'a bien assuré.—Mais, Madame, je suisinformé de ce que demande Fuzelier, cela n'a point de rapport avec M. dela Peyronie.—Comment! dit-elle, il demande le privilège exclusif duMercure.—«Cela est vrai, lui répondit le ministre, c'est leMercuregalant, qui est un ouvrage d'esprit.—Oh! dit-elle, que nes'explique-t-il donc, cet animal-là! Si cela est ainsi, je vous lerecommande très-fort.» L'anecdote est-elle vraie? Plus tard on prête,toujours sur leMercure, une bévue à peu près pareille à madame duBarry.]
[115:Mélanges de M. de B… Jourdain, Paris, 1807, t. II.]
[116: À la date de juillet 1743, de Luynes dit: «Dans les commencementsdes cabinets les soupers étaient extrêmement longs; il s'y buvaitbeaucoup de vin de Champagne; le Roi même buvait assez; et quoiqu'il n'yparût pas tant qu'à quelques-uns de ses courtisans, il ne laissait pasque d'y paraître quelquefois.»]
[117: Les soupers des cabinets n'avaient lieu que les jours de chasse.]
[118: Moutier devenait le cuisinier des petits appartements seulement aumoment où madame de Mailly était des soupers. Moutier était une espèced'artiste qui avait chez M. de Nevers, outre des gages considérables,des conditions toutes particulières: il n'était tenu à faire à souperque deux fois par semaine, et le duc devait lui fournir tous les anstrois habits à son choix. Le Roi avait voulu absolument l'avoir, mais çaavait été une très-grosse affaire: les officiers de la bouche s'étantlivrés à toutes sortes de brigues pour qu'il ne fût pas reçu, et ayantpoussé la mauvaise volonté jusqu'à lui fournir des produits gâtés dansles premiers soupers où le Roi l'avait essayé.]
[119:Mémoires du duc de Luynes, t. II.]
[120:Vie privée de Louis XV, Londres, 1785, t. II.—Le duc de Luynesnous donne l'heure à laquelle se couchait le Roi au sortir de cessoupers. Le 26 juin 1738, à un souper où assistait madame de Mailly, leRoi, après avoir bu du Champagne, se couchait à six heures du matin,après avoir entendu la messe, et restait au lit jusqu'à quatre heures dusoir. Le 3 juillet, dans un autre souper ou était encore madame deMailly, le Roi, qui buvait pas mal de champagne, sortait de table à cinqheures du matin, allait jouer au tric-trac avec M. du Bordage et,toujours après avoir entendu la messe, se mettait au lit dont il nesortait cette fois qu'à cinq heures du soir.]
[121:Louis XV enfant. Portraits intimes du XVIIIesiècle, par E. etJ. de Goncourt. Un volume Charpentier.]
[122:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. II.]
[123: La fortune de cette famille des Bachelier est bizarre. Le pèreétait un maréchal-ferrant auquel on amenait un cheval du duc de laRochefoucauld à ferrer et qui l'enclouait. Il renonçait à son enclume etentrait au service du duc, puis passait au service de Louis XIV, en1703; au bout de vingt ans de service de valet de garde-robe, ilobtenait un brevet de survivance en faveur de son fils François-GabrielBachelier. Et en 1723, une note de Marais nous apprend que ledit GabrielBachelier, un des valets de chambre de Louis XV qui ne l'avait pasquitté pendant toutes ses chasses, recevait du jeune Roi un chevalsuperbement harnaché, un brevet de 4,000 livres de pension et une canned'or.]
[124: Ces nouvelles avaient aussi le mérite d'être, selon l'expressionde d'Argenson, le contre-poison des nouvelles remises par le lieutenantde police Hénault au cardinal Fleury.]
[125: Quand le maréchal de Belle-Isle sera nommé ministreplénipotentiaire à Francfort, ce sera de Bachelier qu'il prendra sesvéritables instructions.]
[126:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. III.]
[127: Bachelier, en dehors de l'influence que pouvait lui donner sur leRoi une maîtresse de sa main, aurait été amené à rendre publique laliaison du Roi avec madame de Mailly par le souvenir d'une phrase, qu'unjour le cardinal lui aurait dite en travaillant avec lui: «qu'ilquitterait le ministère à lapremière maîtresse qu'aurait leRoi[128].» Bachelier pensait du coup faire premier ministre Chauvelin oule devenir lui-même.]
[128:Mémoires de d'Argenson. Édition Renouard, t. I.]
[129: C'était au commencement de la faveur de madame de Vintimille.Flavacourt et le mari de la Vintimille parlaient des amours du Roi, dela laideur de l'une et l'autre sœur, du mauvais goût du souverain.L'appartement des deux beaux-frères était situé au-dessous d'unechambre, où se trouvait dans le moment le Roi qui, pour mieux lesécouter, avançant la tête dans la cheminée, jetait à la fin à celui quitenait la parole, le terrible: «Te tairas-tu!»]
[130: M. du Luc écrivant à madame de Mailly pour qu'elle obtînt deplacer un homme à lui dans un des châteaux du Roi, finissait sa lettrepar cette phrase: «Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame commevous, finira l'affaire.» Sur le vu de la lettre, le Roi disait: «Ah!pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois?» En effet,madame de Mailly avait la bouche grande, mais bien meublée, selonl'expression d'un contemporain.]
[131: Sur ses 250,000 ou 200,000 livres de rente, le marquis étaitréduit alors à 24,000 livres de pension alimentaire, sur lesquelles ditde Luynes, il en avait fait 6,000 à ses filles.]
[132:Mémoires de d'Argenson. Édition Renouard, t. II.]
[133: La démarche de madame de Mailly semble avoir été une démarche pourla forme; M. de Bouillon lui avait persuadé que c'était le seul moyen deréduire son père à la raison et lui avait proposé «un ajustement» parlequel son père aurait 60,000 livres de rente payée à 5,000 livres parmois. La veille de la lettre de cachet, madame de Mailly travaillait àl'arrangement avec Maboul deux heures le matin et trois heuresl'après-dînée.]
[134: Le marquis de Nesle avait été d'abord exilé à Lisieux, puis àÉvreux, et enfin obtenait d'aller à Caen.]
[135: On lit dans lesMémoires du marquis d'Argenson, à la date dumois de mai 1740: «M. de Mailly, mari de la maîtresse du Roi, a eu ordrede sortir de Paris pour avoir tenu chez lui loge et souper defrancs-maçons, malgré les ordres réitérés du Roi. L'auguste qualité dec… du Roi ne l'a pas exempté de cette proscription. Aussi cette damevoit en ce moment son père et son mari exilés.»]
[136: Soulavie dit: «Le Roi passa dans peu de temps d'une extrêmeréserve avec les femmes dans un grand libertinage.»]
[137:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. II.]
[138:Journal de Barbier, édition Charpentier, t. III.—Le chroniqueurdit: «On dit qu'un garde du corps avait gagné une pareille… de laditepetite bouchère, et que, voyant le Roi maigrir, sachant que la petitefille avait rôdé autour des petits appartements, il alla trouver lecardinal Fleury et lui avoua qu'il avait encore la … de la petitecréature et que, si le Roi l'avait vue, il pourrait bien en avoirautant.»]
[139: Dans le moment où le Roi ne chassait plus, ne sortait plus même desa chambre, M. le Duc engageant le Roi à voir des médecins, et le Rois'y refusant sous prétexte que cela occuperait trop les nouvellistes,Courtanvaux s'écriait avec son franc parler: «Mais, sire, celan'empêchera pas que tout Paris n'ait beaucoup parlé. On a ditpubliquement que les chirurgiens étaient nécessaires à Votre Majestéplus que les médecins consultants.» Et comme on s'étonnait de lavivacité de l'apostrophe, Louis XV dit: «Je suis accoutumé à m'entendredire par Courtanvaux tout ce qu'il pense.»]
[140: D'Argenson rapporte que madame de Mazarin, son amant du Mesnil, etleur conseil, l'abbé de Broglie, hasardant devant la Reine des projetsde régence, Marie Leczinska répétait: «Ah! quel malheur si une telleperte arrivait!» et cela jusqu'à ce qu'au bout de ses exclamations ellelaissa échapper tout bas et dans un soupir: «Pour la régence, je nel'aurai pas!» Ces entretiens qu'on ébruita ne furent jamais pardonnés àla Reine par le Roi.]
[141:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. II]
[142: Le Roi, ayant vu à Rambouillet chez la comtesse de Toulouse lamarquise d'Antin, l'avait trouvée fort jolie. Le soir, à un souper descabinets, madame de Mailly, lui jetait tout à coup: «Sire, on dit quevous avez vu madame la marquise d'Antin et que vous l'avez trouvéecharmante!»—Point du tout, répondait le Roi qui cherchait à sedérober, et était obligé, quelques instants après, de dire à la duchessed'Antin: «Votre belle-sœur avait une coiffure qui lui seyait bien mal.»]
[143: Il arrivait parfois cependant à madame de Mailly d'éprouver desrefus sur ce qui lui tenait le plus au cœur: la publicité de sa liaisonavec le Roi. C'est ainsi qu'en septembre 1739, mademoiselle de Charolaiset madame de Mailly faisaient l'impossible pour que le Roi allât au balde l'Hôtel-de-Ville. Le projet de ces dames était de se mettre aux côtésde Sa Majesté, à la fenêtre qui donne comme une tribune sur la grandesalle du bal et de se démasquer sous prétexte de la chaleur aux yeux detous. Madame de Mailly s'entêtait à ce que le Roi y vînt, elle répétait:«Mais, Sire, ce pauvre M. de Gesvres, mais ce pauvre M. le prévost desmarchands qui s'est donné tant de peine pour vous recevoir! Au moins,Sire, que ce soit pour l'amour de moi.» Mais le Roi, qui était au faitdu projet de sa maîtresse, s'y refusa. En vain Mademoiselle fit centsingeries, composa un placet, l'attacha à un rideau par une épingle endisant au Roi: «Sire, vous ne lisez pas les placets qui vous sontprésentés.» Le Roi répondait: «Je sais ce qu'il contient, j'y mets néantdès à présent.» Le soir, madame de Mailly toute masquée, sa chaiseattelée, son relais préparé à Sèvres, le duc de Villeroy venait lui direque le Roi n'irait pas au bal et qu'il avait défendu de lui remettre laclef de l'appartement du Roi à l'Hôtel-de-Ville, dans le cas où ellevoudrait aller au bal sans lui. Et madame de Mailly, ainsi qu'elle leracontait au duc de Luynes, était obligée de se démasquer, de renvoyersa chaise, de se coucher.]
[144:Mémoires du duc de Luynes, t. II et III.]
[145:Mémoires du marquis d'Argenson. Édition Renouard, t. I.—Madamede Mailly avouera plus tard qu'elle avait cédé à des besoins d'argent,qu'elle n'aimait pas le Roi, et que l'amour ne s'était déclaré chez ellequ'au bout de quelques années.]
[146:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. I.]
[147:Mémoires de d'Argenson, t. II.]
[148: Guérapin de Vauréal, petit-fils d'un mercier qui avait acheté unecharge d'auditeur des comptes, possesseur d'une très-jolie figure etentré dans les ordres, débutait par être surpris en conversationcriminelle à Marly avec la comtesse de Poitiers, dame d'honneur de laduchesse d'Orléans, ce qui le faisait surnommercoadjuteur dePoitiers. Il était aimé ensuite par la marquise de Villars et laduchesse de Gontaut, dont la jalousie à son sujet éclata dans deschansons où les deux rivales se dirent toutes les méchancetéspossibles.]
[149: On voit, pendant ce temps, Mademoiselle se faire la garde-maladede madame de Mailly. La maîtresse a-t-elle un rhume, est-elle obligée degarder le lit? Mademoiselle passe chez elle toutes les après-midi, et sefait apporter dans sa chambre son souper.]
[150: «On dit que le sujet de la brouillerie de M. le Cardinal,—c'estBarbier qui parle,—vient de ce que Mademoiselle avait tant pressé ettourmenté le Roi pour renvoyer M. Amelot et pour donner la place desecrétaire d'État à M. de Vauréal, évêque de Rennes, que le Roi lui enavait donné sa parole. Il faut observer que le public critique donne ceMonseigneur pour amant à cette princesse et que c'était bien là le pluscourt chemin pour obtenir un chapeau de la cour de Rome et pourprétendre à la place de premier ministre. M. le cardinal de Fleury,instruit du fait, alla trouver le Roi, se déchaîna contre la princesse,lui remontra que cela était non-seulement contraire à ses intérêts, maisscandaleux. Le Roi lui répondit qu'il avait donné sa parole et qu'il levoulait. Sur cela le Cardinal prit congé du Roi et donna ordre à toutesa maison de partir sur le champ pour Issy. M. le duc d'Orléans a prisparti dans cette affaire et, avec l'autorité de la religion, a faitentendre au Roi que de pareilles paroles ne l'engageaient en rien. Ill'a déterminé à n'en rien faire; et il a engagé, d'un autre côté, leCardinal à revenir prendre sa place à Versailles, de sorte queMademoiselle piquée au cœur ne voulait point aller à Fontainebleau.»]
[151:Mémoires de d'Argenson. Édition Renouard, t. II.]
[152: Les amours du Cardinal consistaient en une liaison sans doutetrès-chaste, mais très-intime et très-suivie avec madame de Lévis, qu'onsavait souvent dîner en tête-à-tête avec le vieux Fleury dans une maisonde campagne à Vaugirard. C'était cette madame de Lévis, un esprit sageet éclairé, capable d'entrer dans les plus grandes affaires et d'unsecret impénétrable. L'homme d'église consultait cette femme supérieurepour le maniement et la cuisine des plus délicates choses dugouvernement laïque d'une monarchie toujours gouvernée par unefavorite.]
[153: C'est encore madame de Mailly qui disait un jour au Roi auquelelle demandait une grâce et qui répondait qu'il en parlerait auCardinal: «Ne vous déferez-vous jamais de ce tic?»]
[154:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. V.]
[155: Récit fait par madame de Flavacourt à Soulavie. (Mémoireshistoriques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavie, Paris1801, t. I).]
[156:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. V.]
[157: «Elle avait de l'esprit, mais aussi brut qu'elle l'avoit reçu dela nature, sans éducation, sans acquit, sans connoissance.» (Mémoiresdu duc de Luynes, t. VII. Petite notice sur la Vintimille, page 102.)]
[158: Le duc de Luynes écrit à la date du 26 décembre 1738:«Versailles.—Mademoiselle de Nesle est ici depuis quelques joursc'est madame de Mailly qui en prend soin.»]
[159: Le duc de Luynes dit: «Madame de Mailly ne voit que mademoisellede Nesle de toutes ses sœurs, les trois autres sont toujours chez madamede Mazarin.» Il n'y avait chez madame de Mazarin que madame deFlavacourt et madame de la Tournelle; la troisième sœur, appeléeMontcarvel, mariée plus tard a M. de Lauraguais, demeurait chez madamede Lesdiguières.]
[160: La brouille était complète entre la nièce et la tante. Voici ceque raconte de Luynes à propos du voyage de Marly de mai 1739: «Le jourque l'on arriva, M. d'Aumont, qui avait fait la liste du souper, y avoitmis madame de Mailly et madame de Mazarin. Madame de Mailly ayant lu laliste, dit à M. d'Aumont d'ôter ou l'une ou l'autre, parce qu'elles nesoupoient point ensemble. La liste étoit montrée à madame de Mazarinavertie; cela embarrassa beaucoup M. d'Aumont; cependant il prit sonparti d'aller dire à madame de Mazarin que c'étoit un malentendu, etqu'elle n'étoit point du souper.» (Mémoires du duc de Luynes, t. II.)]
[161:Mémoires du duc de Luynes, t. X.]
[162:Mémoires du duc de Luynes, t. X.—Ce récit donné par de Luynesest contredit par lui-même écrivant, à la date du vendredi 19 juin 1739,que mademoiselle de Nesle loge chez Mademoiselle qui lui faitcontinuellement des cadeaux.]
[163:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. V.—Elle était laide,dit un contemporain cité par de Luynes, d'une de ces laideurs quiimpriment plus la crainte que le mépris; sa taille était gigantesque,son regard rude et hardi… Soulavie, qui eut de madame de Flavacourt,morte seulement en l'an VII de la République, de curieux renseignementssur ses sœurs, dit, et ce sont les expressions de madame de Flavacourt:«Elle avait lafigure d'un grenadier, le col d'une grue, une odeur desinge.» Le mari de madame de Vintimille n'appelait sa femme que «monpetit bouc», disant que c'était un diable dans le corps d'un bouc.]
[164: Donnons la parole à l'anonyme cité par le duc de Luynes qui,contre toute vraisemblance et tous les témoignages historiques, chercheà montrer dans l'intimité du Roi et de mademoiselle de Nesle une passionplatonique: «Elle ne connoissoit de devoirs que ceux qu'elle devoit auRoi et à sa sœur. Mademoiselle, qui avoit le plus contribué à sonmariage et dont le motif étoit de s'en faire une créature et un moyen deplus pour parvenir à gouverner, s'aperçut bientôt qu'elle s'étoitlourdement trompée. Au lieu d'y trouver l'utilité qu'elle cherchoit,elle n'y trouvoit qu'une barrière insurmontable. Madame de Mailly n'eutplus le même besoin d'elle depuis qu'elle eut sa sœur. Cette princessefut si irritée, qu'elle résolut de perdre madame de Vintimille en larendant suspecte à sa sœur, et voici comment elle s'y prit: LaVintimille, comme je l'ai dit, étoit d'une assiduité extrême à faire sacour au Roi; le Roi la traitoit avec toute la distinction imaginable, ill'écoutoit avec attention lorsqu'elle parloit, il étudioit ses regardslorsqu'il avoit parlé, enfin tout ce qu'un langage muet peut fairedécouvrir d'estime, de considération et de goût apprenoit à madame deVintimille le cas qu'il faisoit d'elle et l'amitié qu'il avoit pourelle. Elle en fut flattée beaucoup moins par vanité, dont elle n'étoitpas extrêmement susceptible, que par la reconnoissance, qui produisitbientôt en elle des sentiments plus vifs. Il est sûr qu'elle prit unegrande passion pour le Roi; il est vraisemblable que le Roi s'enaperçut, mais il est certain qu'elle ne songea jamais à nuire à sa sœur,et la conduite du Roi et d'elle a bien prouvé qu'elle ne l'auroit jamaissupplantée, mais qu'elle auroit pu lui succéder si le Roi avoit perdumadame de Mailly, soit par la mort, soit par une retraite. Le Roi,fidèle à madame de Mailly, jouissoit de l'esprit de madame deVintimille; il voyoit avec plaisir que madame de Mailly ne parloit qued'après elle; il étoit convaincu que madame de Vintimille l'adoroit,qu'elle ne vouloit que sa gloire et qu'elle étoit assez éclairée pourbien connoître les moyens de la lui procurer; il y a toute apparencequ'il se promettoit de lui donner toute sa confiance après la mort duCardinal.»]
[165: Au mois de décembre 1739, madame de Mailly se fâchait toute rougeau sujet d'un voyage du Roi à la Muette, une semaine qu'elle était deservice auprès de la Reine. Il y avait déjà eu précédemment, à proposd'un voyage à Choisi, une petite brouille entre le Roi et la maîtressequi avait déclaré que si le Roi ne voulait pas la mener, elledemanderait la permission à la Reine, et arriverait tout à coup àChoisi.]
[166: Un jour que madame de Mailly soutenait qu'elle était plus blancheet moins sèche que sa sœur, le Roi lui dit brusquement: «Ne pariez pas,vous perdriez!»]
[167:Mémoires du duc de Luynes, t. II.]
[168:Ibid., t. III.]
[169:Ibid., t. III.]
[170: Une correspondance manuscrite de Dubuisson, citée par M. Rahery,dit: «J'ajoute à ce qui regarde mademoiselle de Nesle, que Mgrl'archevêque de Paris lui a fait présent de 25,000 fr. en bijoux, qu'ilétait du dîner de noce, que Mademoiselle en a fait le souper et quec'est elle et le Roi qui ont donné la chemise aux nouveaux mariés.»]
[171: Le dimanche suivant avait lieu la présentation par Mademoiselle àla Reine de madame de Vintimille entourée de mesdames de Mailly et de laTournelle ses sœurs, qui tour à tour avaient pris, prenaient ou allaientprendre à Marie Leczinska le cœur du Roi. La Reine accueillait ce mondeavec une froideur marquée.]
[172: Le mari qu'avait épousé mademoiselle de Nesle était une espèce dejeune cynique et de fou méchant, qui, tout en trouvant agréable d'êtredes soupers des petits appartements et d'user des chevaux du Roi,parlait de son mariage avec le plus sanglant des mépris, ne ménageait nisa femme, ni sa belle-sœur, ni le Roi même, s'attirant la risée deshonnêtes gens, les brusqueries de sa belle-sœur, l'aversion de sa femmequ'elle étendait bientôt à toute la famille et qui lui faisait refuser,lorsqu'elle accoucha, une magnifique layette envoyée par l'archevêque deParis.]
[173: Le duc de Luynes écrit à la date du 4 janvier 1740.—Versailles.Madame de Vintimille nous montra hier une boîte d'or incrustée que leRoi lui a donnée pour ses étrennes; ce fut le jeudi, veille du jour del'an. Le Roi lui fit beaucoup de questions, si on lui avoit jamais donnédes étrennes, si elle vouloit qu'il lui en donnât, après quoi on se mità table, et le Roi, pendant le souper, donna à M. le duc de Villeroy latabatière qu'il remit sur-le-champ à madame de Vintimille. Elle est laseule à qui le Roi ait donné des étrennes.]
[174: On disait que madame de Mailly étant stérile et ne pouvant avoird'enfant du Roi, lui avait livré sa sœur pour en avoir de lui afin de sel'attacher par cette progéniture, à l'exemple de Sara donnant Agar àAbraham.]
[175: Le duc de Luynes, assistant à un souper du Roi chez la comtesse deToulouse, était frappé du sérieux, de la froideur de la maîtresse, qui àla fin cependant badinait avec un étui à cure-dents d'ivoire que le Roiavait tourné et qu'il lui avait donné.]
[176:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[177:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. III.]
[178: Mademoiselle de Charolais écartée, la maréchale d'Estrées devenaitla compagne habituelle de mesdames de Vintimille et de Mailly. Cettevieille femme, qui joue un assez triste rôle, plaisait par un fonds degaieté naturelle, un esprit plaisant, une conversation badine etvoltigeante.]
[179:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. III.—Quand cetteprincesse mourait au mois d'août 1741, un mois avant la mort de madamede Vintimille, la cour témoigna une grande indifférence pour la finbrusque de cette princesse de quarante-quatre ans.]
[180: Il y avait un autre petit fait passé au mois de février dernierqui montrait déjà la connaissance que l'on avait de l'autorité de madamede Vintimille sur la pensée du Roi. Sylva le médecin, à la suite debruits et de propos survenus après la mort de M. le Duc qu'il avaitsoigné, écrivait à madame de Vintimille une lettre pour la prier decombattre les préventions qui pouvaient exister dans l'esprit du Roi.]
[181: Au mois de juin suivant avait lieu la réception du nouveau duc deGramont comme colonel du régiment des gardes. Le régiment sous lesarmes, massé en bataillon carré sur la grande place entre les écuries etle château, le Roi à cheval, suivi du duc de Gramont en uniforme et àpied, s'avançait à sa rencontre, s'arrêtant à trente pas. Les officiersfaisaient cercle autour du Roi, les tambours derrière. Alors le Roiprononçait la formule d'usage: «Vous reconnaîtrez M. le duc de Gramontpour colonel de mes gardes, et vous lui obéirez en ce qu'il vouscommandera pour mon service.» Aussitôt les tambours de battre, lesofficiers de reprendre leurs postes, le Roi de se porter sur la droite,du coté des Récollets. Puis le régiment se mettait en marche pour Parispar compagnie, le duc de Gramont à la tête de la compagnie-colonelle,saluant le Roi au passage, et venant prendre place aux côtés de SaMajesté. Mesdames de Vintimille et de Mailly assistaient à la réceptiondans le carrosse de madame de Gramont.]
[182: Le duc de la Trémoille, qui serait d'après quelques bibliographesl'auteur d'Angola, est une figure singulière et restée dans l'ombre.Accusé de goûts contre nature dans sa jeunesse, il meurt victime de sondévouement conjugal: s'étant enfermé avec la duchesse attaquée de lapetite vérole, il périssait de cette maladie à laquelle sa femmeéchappait. Entré à la fin de 1737 avec plusieurs jeunes seigneurs etmadame de Mailly dans la conspiration desMirmidons,—celle desMarmousets est de 1732,—conspiration qui avait pour but de remettreen place Chauvelin, il priait le Roi, la mine éventée, de ne point lenommer au Cardinal. Le Roi ayant manqué à sa parole, le duc lui faisaitles plus vifs reproches, le priait de le rayer du nombre de sesfamiliers, lui disant en propres termes: «qu'il ne pouvait plus être sonami,» et, se renfermant strictement dans les fonctions de gentilhomme dela Chambre, cessait de fréquenter les petits appartements.]
[183: Le Roi ayant appris la nouvelle de la mort de M. de la Trémoillependant son souper, on avait remarqué qu'au sortir de table, madame deMailly avait fait parler M. de Luxembourg au Roi.]
[184: Dans une audience qu'avait eue précédemment madame de laTrémoille, le Cardinal, sollicité par elle, lui avait répondu sèchementqu'il ne se mêlait point de ces sortes de grâces.]
[185: Madame de Vintimille se rendait compte de la situation en unmoment. Elle n'était point encore assurée de sa toute-puissance sur ladébile volonté du Roi, le Cardinal était bien vieux et ne pouvait guèrevivre encore longtemps; la femme politique trouvait plus prudentd'attendre que de risquer sa fortune sur un coup de cartes douteux.]
[186: La lettre de madame de Vintimille envoyée au Roi dans lanuit,—Louis XV se couchait cette nuit-là à deux heures et demie,quoiqu'il dût se coucher de bonne heure à cause de la procession dulendemain,—la lettre envoyée la nuit ou le matin de très-bonne heure,faisait brûler, au dire de Soulavie, le billet déjà écrit par lequel leRoi acceptait la retraite du cardinal de Fleury.]
[187: Ce matin, le duc de Luynes qui se rendait à la toilette de madamede Mailly, était frappé du sérieux de la maîtresse, de la tristesse duduc de Luxembourg.]
[188: «Ah! me voilà compromis avec tous les princes du sang,» répétait àtout moment le Cardinal, qui craignait pour l'avenir l'hostilité de lamaison d'Orléans qui avait appuyé en dernier lieu et très-chaudement lacandidature du petit la Trémoille.]
[189: Récit d'un anonyme donné par le duc de Luynes.Mémoires du duc deLuynes, t. X.—Ibid., t. III.]
[190: Sur la réputation de l'homme de guerre nous ne pouvons mieux faireque de citer la lettre écrite par Frédéric au cardinal de Fleury et quedonne le duc de Luynes.
Lettre du Roi de Prusse à M. le cardinal de Fleury:
«Berlin, le 20 décembre 1741.
Monsieur mon cousin,
L'attachement pour la France, le zèle pour votre gloire, et l'affectionpour la gloire de la cause commune m'obligent aujourd'hui de vous écrirepour vous prier, par les motifs les plus pressants, de rendre M. deBelle-Isle à l'armée de Bohême, comme l'homme le plus capable du métierde la guerre, le plus conciliateur, et le plus susceptible de laconfiance des princes d'Allemagne, que vous ayez actuellement. Vous nesauriez croire (n'étant pas sur les lieux) quels poids M. de Belle-Isledonne aux affaires du Roi votre maître en Allemagne, tant par rapport àvos alliés (qui ont mis tous leur confiance en lui) que relativement àvotre armée, chez qui le poids de la réputation de ce grand homme décideen partie du succès de vos entreprises.
Je le prendrai, moi personnellement, comme une marque des égards et del'amitié que le Roi, votre maître, a pour moi, s'il continue le maréchalde Belle-Isle dans le poste qu'il lui a donné, et je vous le demande àvous personnellement comme la plus grande marque d'amitié que vouspuissiez me donner.
Tout dépend dans le monde du choix des hommes capables que l'on emploie,et M. de Belle-Isle peut être compté dans son métier au rang des plusgrands hommes…»
Et Frédéric terminait par ce post-scriptum: «Pour Dieu et pour votregloire, délivrez-nous du maréchal de Broglie, et pour l'honneur destroupes françoises rendez-nous M. le maréchal de Belle-Isle.»]
[191: Il y avait au fond un charlatan chez le maréchal de Belle-Isle. Onse moqua beaucoup de lui lorsque, le 3 mars 1743, arrivant de l'armée,il se rendit publiquement chez le Roi, soutenu sous les bras par deuxécuyers.]
[192: Le maréchal avait encore en ce temps de corruption la réputationd'un homme de mœurs pures et qui ne cherchait des distractions que dansle travail.]
[193: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743,Revue rétrospective,t. IV. 1834.]
[194: Voici la vive et pittoresque et assez méchante biographie quedonne le marquis d'Argenson du duc de Belle-Isle, le 13 février 1731, lejour où il est nommé maréchal de France: «Le roi de la fête est M. deBelle-Isle dont on présume de si grandes choses, quoiqu'il n'ait encorerien fait pour la guerre. Il n'a servi toute la guerre de 1701, quecomme capitaine de dragons. Il eut un bon coup de fusil au siège deLille, tout à travers la poitrine; il obtint ensuite une commission decolonel réformé; pendant la Régence, il fut en faveur. Il eut permissiond'acheter la charge de mestre de camp général des dragons à forced'argent, ce qui donne rang de brigadier. Il alla comme volontaire ànotre petite guerre d'Espagne, et attrapa quelque chose au talon,ensuite il commanda de beaux camps de paix. Il s'est montré homme decour, homme de cabinet et grand pourvoyeur; homme à vues justes et d'ungrand travail. Il a un frère sensé et pesant: sans ce frère il serait unfol; sans lui son frère (le chevalier de Belle-Isle) serait un hommeordinaire. À notre guerre de 1733, il a commandé la petite armée deMoselle, et chacun a été charmé d'y être, d'autant qu'on y était bienpourvu de tout et qu'on n'y voyait pas l'ennemi. Il prit Trabarch enpétardant, il parut à Philisbourg à deux tranchées et y hasardal'attaque d'un ouvrage qui n'était pas mûr, mais qui réussit parbonheur. Enfin commandant dans les évêchés, lieutenant-général, cordonbleu, neveu de feu madame de Lévy, la bonne amie du cardinal, nomméplénipotentiaire à Francfort, on vient de lui donner le bâton demaréchal à l'âge de cinquante-quatre ans.]
[195:Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792, t. IV.]
[196:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. III.]
[197: D'Argenson dit que, quoique madame de Vintimille fut demeuréetoujours fidèle à ses engagements avec le parti Chauvelin, elle luidonnait bien du mal avec son naturel emporté et indépendant.]
[198:Mémoires du comte de Maurepas. Paris, Buisson, 1792, t. III.—Lenom du ministre et de sa femme sont mêlés à nombre de sales affairesd'argent. Dans la vente d'un rubis du Roi, madame Chauvelin fut accuséed'avoir stipulé et reçu de Ganners, le lapidaire, des étrennes dediamants. Une accusation plus grave fut celle relative à la vente d'unecuirasse de diamants donnée par Mahomet II à François Ier que le mari etla femme vendaient à des marchands 600.000 livres, en en retenant poureux 150,000.]
[199:Mémoires du marquis d'Argenson, édition Renouard, t. I.]
[200: Papiers de l'abbé Cherier. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits.]
[201: Narbonne le commissaire de police raconte en ces termes l'exil deChauvelin le mercredi 20 février 1737. Maurepas, secrétaire de la Maisondu Roi et ministre de la Marine, se rendait chez Chauvelin à six heuresdu matin et lui redemandait les sceaux au nom du Roi. Chauvelin entraitdans la chambre de sa femme et lui disait: «Ah! Madame, l'apostume estcrevé, le Roi m'exile à Gros-Bois. Vous viendrez me rejoindre quand ilvous plaira.» Et il partait sous la garde de cinquante mousquetaires. Aumois de juin il était transféré de Gros-Bois à Bourges. Soulavie donnela lettre suivante que je croirais apocryphe comme une lettre écrite parle Cardinal à Chauvelin après sa disgrâce:
«Les liaisons qui ont subsisté entre vous et moi, Monsieur, m'engagent àvous donner des marques de mon souvenir dans le malheur qui vient devous arriver. Je ne puis que vous plaindre de vous être attirél'indignation du Roi, mais faites réflexion à votre conduite.
«Le Roi vous honoroit de ses bontés, vous en avez mésusé au point derompre les mesures que Sa Majesté prenoit pour l'affermissement de lapaix de l'Europe et la tranquillité de ses peuples. Vous savez avecquelle ouverture de cœur je me suis toujours comporté à votre égard;malgré tout cela, vous trompiez ma confiance de la manière la moinspermise; rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous ai dit des premiersavis, que j'eus de certaines intelligences; la manière dont je vous enparlai me donnoit lieu d'espérer que la suite répareroit les premièresdémarches; si j'avois seul à me plaindre de vous, j'y serois moinssensible, mais le bien et le repos de l'État y étoient trop intéresséset dès lors je ne pouvois être indifférent. Vous avez manqué au Roi, aupeuple et à vous-même; ce sont de tristes vérités à vous dire…»]
[202: Il semble que, tout exilé qu'il était, Chauvelin correspondaitavec le Roi.]
[203: Mémoires du marquis d'Argenson, t. II.]
[204:Choisi-Mademoiselle, qui avait appartenu à mademoiselle deMontpensier avait été vendu par le duc de Villeroy à madame la princessede Conti, il était acheté à son héritier, le duc de la Vallière, en1739, et prenait le nom de Choisi-le-Roi. Ce château était célèbre parsa terrasse sur la rivière et par les huit grands morceaux de sculptured'après l'antique de ses jardins, exécutés par Anguier pour lesurintendant Fouquet.]
[205: Choisi devenait la maison favorite pour les petits soupers. Etl'on voyait souvent sortir à la nuit, d'un pavillon de Marly, madame deMailly en chaise de poste, gagnant Choisi, escortée de porte-flambeauxet de deux pages de l'écurie du Roi.]
[206:Mémoires secrets sur l'histoire de Perse, 1749.—Vie privée deLouis XV, 1785, t. II.—Louis XV créa a Choisi lepetit château, oùle service des valets était remplacé par des mécanismes, desconfidentes et desservantes. Il y construisit aussi un théâtre surlequel on ne joua guère qu'une fois. C'était la pièce de Boursault,Ésope à la cour, où un courtisan reproche au Roi de se griser. Le Roicrut voir, dans le choix de cette pièce, une leçon que la Reine luiavait fait faire par le gentilhomme de la chambre sur le goût duchampagne que lui avait donné madame de Mailly, et montra de l'humeur.]
[207:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[208:Ibid., t. III.]
[209:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. III.]
[210:Mémoires du marquis d'Argenson, édition Renouard, t.III.—Madame de Vintimille a le franc parler avec tous et sur tous plusnaturellement libre et oseur que sa sœur, qui ne le trouve, ce francparler, que sous une pointe de vin, ou sous l'excitation de la mauvaisehumeur. Au mois de juillet 1740, la cour s'était émue d'une conversationfort vive de madame de Vintimille avec le comte de Clermont, qui étaitpourtant l'ami intime des deux sœurs, où elle lui avait dittrès-librement et très-ouvertement sa pensée sur la querelle deslégitimés et des princes du sang, lui donnant absolument tort dans cetteaffaire.]
[211:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[212: Le duc d'Ayen, au dire du mari, dire confirmé par d'Argenson,était devenu l'amant de madame de Vintimille. Le fait est-il vrai? Jen'en sais rien, mais, quoi qu'il en soit, il est incontestable que leduc d'Ayen vivait dans l'intimité la plus grande avec la favorite. Et unjour qu'il questionnait le Cardinal sur les voyages du Roi, le vieuxFleury lui disait narquoisement: «Eh! Monsieur, vous avez des amies quile savent bien mieux que moi,» faisant allusion à madame de Vintimille.]
[213:Mémoires du marquis d'Argenson, t. III.]
[214: Quelques-uns remarquèrent chez madame de Vintimille comme unefatigue et un dégoût de la vie, et l'on dit qu'elle mourut sans montrergrand regret.]
[215: Le propos fut tenu, dit le duc de Luynes, devant dix à douzepersonnes.—L'anonyme cité par le duc de Luynes dans son volume Xe dit:«Sa maladie alarma ses amis; elle paroissoit plongée dans la plusprofonde tristesse, et elle ne se prêtoit à rien de tout ce qu'onvouloit lui faire pour sa guérison. Le Roi parut véritablement affligéet dans une grande occupation d'elle; lui seul pouvoit la déterminer àsuivre les ordonnances des médecins, et on avoit lieu de juger quemadame de Vintimille se plaisoit à faire durer un état qui lui donnoitoccasion de connoître chaque jour l'amitié du Roi pour elle.» Le marquisd'Argenson raconte que, madame de Vintimille ne voulant rien prendre dece qui lui était ordonné, le Roi était obligé de se mettre a genouxdevant son lit pour l'engager à se soigner.]
[216: «M. de Vintimille, dit l'anonyme cité par M. de Luynes, avoitaugmenté tous les jours d'indécence et de folie, il n'y avoit pointd'horreurs qu'il ne dît de sa femme; les détails les plus dégoûtantsétoient pour l'ordinaire le sujet de ses conversations à table devanttous les valets. Il racontoit publiquement qu'il avoit surpris sa femmeprenant de force le petit Coigny. Il en revint assez à madame deVintimille pour fortifier la haine qu'elle avoit déjà pour lui, elle nevoulut plus vivre avec lui comme sa femme, elle fit lit à part.Cependant la famille de M. de Vintimille désiroit passionnément qu'elleeût un enfant. J'ignore ce qui la détermina à encourir le risque, maisau retour de Fontainebleau 1740, elle coucha avec son mari et devintgrosse. Le premier mouvement de M. de Vintimille quand il l'apprit futune joie extrême,… mais soit par de mauvais conseils, soit par unaccès de folie inouïe, il changea de ton quelques jours après, et ditpubliquement qu'il n'avoit aucune part à cette grossesse, que c'étoitl'ouvrage de M. d'Ayen, de M. de Forcalquier, ou du Roi…» L’anonymeajoute que l'entrevue ne fut pas longue entre le mari et sa femme.L'enfant dont madame de Vintimille accouchoit fut le petit comte de Luc,appelé par ses camarades de collège ledemi-Louis, que madame dePompadour songea plus tard à marier avec sa fille Alexandrine.]
[217: L'appartement de M. de Fleury n'était point encore libre, etmadame de Vintimille avait été installée dans l'appartement du cardinalde Rohan, alors absent de Versailles.]
[218:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. V.]
[219: Madame de Vintimille mourait ainsi que mourra sa sœur, la duchessede Châteauroux, persuadée qu'elle était empoisonnée, et Soulavie auratoutes les peines du monde à cinquante ans de là à faire revenir madamede Flavacourt sur l'idée que sa mort n'était pas naturelle et qu'elleavait été empoisonnée par Maurepas.]
[220: C'est un fait affirmé par Soulavie, mais que je ne retrouve pasdans de Luynes, dont Soulavie avait eu en communication le manuscrit etavec lequel il a fait tout son récit de la mort de madame de Vintimillequi se trouve dans le volume 5e desMémoires du maréchal duc deRichelieu.]
[221: L'anonyme cité par de Luynes assure que madame de Vintimillesuccomba à un érésypèle laiteux. D'Argenson attribue sa mort à unefièvre miliaire, maladie commune en Piémont, mais presque inconnuealors en France. De Luynes dans son journal donne un détail curieux: «Onlui a trouvé une petite boule de sang qui commençoit même à toucher aucerveau; madame d'Antin m'a dit qu'elle l'avoit entendue se plaindredepuis sa grossesse, qu'elle sentoit cette boule étant en carrosse. Ellem'a ajouté que madame de Vintimille, avant d'être mariée même, sentoitcette boule.»—C'étoit une veine dilatée qui avoit fait un petitenfoncement dans le cerveau, ce qui lui paroissoit être une petiteboule. (Note postérieure du duc de Luynes.)]
[222:Mémoires du marquis d'Argenson, édition Jannet, t. II.—Le Roiavait exprimé le désir qu'on fît un portrait peint et un buste de madamede Vintimille.]
[223:Mémoires du duc de Luynes, t. III.—Mémoires du maréchal duc deRichelieu, par Soulavie, t. V.—D'Argenson dit: «Il est arrivé deshorreurs à son cadavre… On la transporta morte avec un simple linceulsur le corps, du château à l'hôtel de Villeroy, et là ses domestiques lalaissèrent et allèrent boire comme cela arrive souvent; le peuple montaet s'en saisit, on lui jeta des pétards… on fit toutes sortesd'indignes traitements à son vilain corps.»]
[224: On vit, pendant tout le XVIIIe siècle, un curieuxex-voto àl'église Saint-Leu; c'était unex-voto représentant Louis XV âgé desix ans, avec derrière lui sa gouvernante madame de Ventadour,agenouillé devant Saint-Leu et lui demandant d'être guéri de la peur, decette peur qui plus tard se changea en cette extrême timidité quiinspirait au Roi à la vue de tout visage nouveau, une sensationinquiétante. (Tableau de Paris, par Mercier, t. IX.)]
[225: Un jour c'était les nœuds, un autre jour la tapisserie. Le goût dela tapisserie prenait au Roi comme une envie de femme grosse, et lecourrier qui allait à Paris chercher le métier, les laines, lesaiguilles, ne mettait que deux heures un quart pour aller et venir.]
[226:Mémoires du marquis d'Argenson, édition Renouard, t. III.]
[227: Ces deux lettres, avec trois autres que je donne à l'Appendice,sont adressées par madame de Vintimille à madame du Deffand. Elles ontété publiées en 1809 dans laCorrespondance inédite de madame duDeffand, parue chez Collin. Depuis, elles ont été republiées par M. deLescure dans laCorrespondance complète de la marquise du Deffand.Plon, 1865.]
[228: M. de Rupelmonde, maréchal de camp, dont la femme était dame dupalais de la Reine.]
[229: La chasse est la grande distraction de Fontainebleau et souventles deux sœurs accompagnaient le Roi courant le cerf. L'année suivante,dans le mois d'octobre, mesdames de Vintimille et de Mailly, suivant lachasse en calèche avec M. de Luxembourg, pensaient périr. Dans unpassage duLong Rocher, une roche ayant soulevé une roue de lavoiture, la calèche aurait été précipitée en bas, si l'on n'avait eu letemps de couper les guides d'un cheval.]
[230: Propriété de la comtesse de Toulouse où le Roi allait quelquefoissouper en compagnie des deux sœurs. Le duc de Luynes dit, à la date du21 octobre 1739: «Le Roi a monté en calèche avec Mademoiselle,mademoiselle de Clermont, mesdames de Mailly, de Vintimille et deChalais; Sa Majesté est allée souper à la Rivière… c'est la secondefois qu'il y va souper.»]
[231: Sauf madame de Vintimille dont ces lettres annoncent un goût deslettres et des lettrés, les demoiselles de Nesle sont d'aimables etmoqueuses grandes dames très-indifférentes aux choses de l'esprit. Iln'y a pas la moindre trace, pendant leur règne, d'un rien de cetteprotection amie, donnée plus tard par madame de Pompadour aux hommes degénie et de talent de son temps. Madame de Mailly fait une démarche pourobtenir le privilège du Mercure à Fuzelier, va voir dans l'atelier deLemoyne le buste de Louis XV, et c'est tout. Madame de la Tournelle, simaltraitée dans le «Mémoire pour servir à l'histoire de sa vie» parVoltaire qui lui impute l'oubli dans lequel l'a laissé la cour, madamede la Tournelle et madame de Lauraguais, n'useront de leur crédit enfaveur des artistes pas plus que madame de Mailly. On ne voit les deuxsœurs montrer de la chaleur qu'une seule fois; c'est à propos de laréception de la Clairon, mais ce jour-là, leur sollicitation fut si viveque M. de Gesvres voulut donner sa démission et resta depuis longtempsbrouillé avec madame de Lauraguais.]
[232: Madame de Mailly qui, dans les derniers jours de la maladie de sasœur, couchait chez la maréchale d'Estrées, pour donner son appartementà Sylva, restait dans son lit jusqu'à une heure de l'après-midi, fondanten larmes et ne voyant que ses intimes. À une heure, sur un mot quevenait lui dire le duc de Villeroy, elle se levait, montait dans sachaise, se rendait chez la comtesse de Toulouse qui n'était point encorearrivée, et se recouchait dans la niche de la comtesse jusqu'à l'arrivéedu Roi.]
[233: Propriété aux environs de Rambouillet, appartenant à la comtessede Toulouse.]
[234: Le marquis d'Argenson, qui voyait le Roi le 14 décembre,remarquait qu'il avait les yeux rouges.]
[235:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[236: Dans un de ses séjours à Versailles, le Roi étant en train desouper à son petit couvert, arrivait, avec sa figure joviale, le mari dela Vintimille, qui faisait la révérence à plusieurs personnes de saconnaissance avec un air extraordinaire de gaieté. Le Roi rougissait etsortait de table brusquement.]
[237: Louis XV, dit Narbonne, touchait les écrouelles la veille desquatre fêtes solennelles jusqu'en l'année 1737. Il imposait les mainssur le visage des malades, les promenant du front au menton et de lajoue droite à la joue gauche disant: «Dieu te guérisse, le Roi tetouche.» L'aumônier donnait à chaque malade une pièce de 24 sols.]
[238:Mémoires du marquis d'Argenson, t. III.—Mémoires du duc deLuynes, t. IV.]
[239:Mémoires du marquis d'Argenson, t. III—Le marquis dit quemadame de Mailly avait toujours un portrait de sa sœur sous les yeux.]
[240:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[241:Mémoires du duc de Luynes, t. III et IV.—Le duc raconte quemadame de Mailly lui montrait au mois de mai une liste de repas faits àFontainebleau, dans le mois d'avril précédent, et où le Roi avait étéobligé d'admettre des gens de la cour à sa table, une liste contenanttrente-cinq repas, sur lesquels il y en avait eu plusieurs de douze etde quinze personnes, et dont le total ne montait qu'à 2,819 liv. Le ducajoutait qu'avec un tout autre homme que Moutiers la note se seraitélevée à 10 ou à 12,000 liv.]
[242: Le Roi devenait d'un rigorisme extrême pour les pratiques de lareligion. Pendant le carême de 1742, le duc d'Ayen, souffrant, nesoupait presque pas dans le petit appartement à cause qu'il faisaitgras. Un jour cependant, emmené par le Roi à la chasse où il se trouvaitmal, et ramené pour souper, madame de Mailly demandait à Sa Majesté devouloir bien permettre à M. d'Ayen de manger un morceau gras. «S'il estmalade, il n'a qu'à le manger là-dedans,» répondait le Roi. Là dessus,dans un premier mouvement de vivacité, madame de Mailly s'écriait:«Cela étant, je m'en vas donc manger un morceau avec lui!» et selevait. Le Roi ne céda pas, et M. d'Ayen fut obligé d'aller faire grasdans une autre chambre.]
[243: Sur la nouvelle de la mort de madame de Vintimille, Mademoiselle,venue exprès de Paris pour voir madame de Mailly qui était encore chezelle, n'avait pas été reçue, et n'avait pu parler qu'à une femme dechambre.]
[244: Mademoiselle a voulu reprendre le rôle de m…, dit d'Argenson,mais cela lui a mal réussi: elle est allée souper à la Muette, mépriséede tout le monde, personne ne lui parlant plus, le Roi et la maîtressechuchotant contre elle en la regardant.]
[245: Le Roi hésitait beaucoup à retourner dans ce château tout pleinencore du souvenir de madame de Vintimille, et il fallait pour ledécider, que madame de Mailly lui dît que, s'il ne voulait pas y aller,«ce serait elle toute seule qui irait inspecter ses bâtiments.»]
[246:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[247: D'Argenson accuse le duc d'Ayen de travailler dans les soupers despetits appartements à détruire la religion du Roi.]
[248:Mémoires du marquis d'Argenson, t. III.]
[249:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[250: Le pauvre de Meuse, qui n'obtenait pas la permission de servir,qui n'était pas fait duc et pair, et qui avait des deux mois de gouttequi le retenaient dans sa triste chambre de Versailles, était enfinnommé en mai 1743 gouverneur de Saint-Malo avec la permission de vendreou de faire passer sur la tête de son fils le gouvernement de Ribemontqu'il avait.]
[251:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[252: Lorsque, dans l'éloignement de Condé des affaires etl'ensevelissement du duc d'Orléans à Sainte-Geneviève, le jeune princede Conti voulant jouer un rôle en septembre 1742, partait sans lapermission du Roi pour se rendre à l'armée, et que Louis XV envoyait uncourrier à M. de Maillebois pour mettre aux arrêts le prince à sonarrivée, c'était madame de Mailly à laquelle le prince avait confié sonprojet sous le plus grand secret, qui se chargeait d'avoir une entrevuedu Roi à la vieille princesse de Conti. Elle la faisait cacher dans laloge du concierge de Choisi, elle partait au-devant du Roi qui était àla chasse, traversait la rivière, arrêtait Louis XV en chemin et ledécidait, à force de prières, à recevoir la mère du prince et à fairepardonner au jeune homme son escapade. Le prince de Conti demeurait enrelation d'amitié avec la duchesse de Châteauroux, qui plus tards'essayait à faire du prince français un Roi de Pologne.]
[253:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[254: Madame de Mailly, lorsqu'elle le rencontrait, lui tournaitcarrément le dos.]
[255:Mémoires de d'Argenson, t. IV.]
[256:Ibid., t. III.]
[257:Mémoires du marquis d'Argenson, t. IV.]
[258:Ibid., t. IV.]
[259:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[260: Le duc de Luynes dit: «Ce duché sera vérifié au parlement commecelui de Chevreuse, Duras, Lorges, etc.» C'est sur la terre de Gisorsque ce duché est attaché. En même temps l'empereur, en reconnaissancedes services du maréchal, le déclarait prince de l'Empire.
Au mois de septembre, le matin du jour où la maréchale de Belle-lsledevait prendre son tabouret dans le cabinet du Roi, madame de Maillyallait la voir le matin, lui disait qu'elle ne devait pas s'embarrasserde tous les discours qu'on tenait contre le maréchal, qu'il suffisaitque le Maître fût content, que le Roi l'était de M. de Belle-Isle etn'avait jamais changé; que pour elle, elle avait toujours persisté dansles mêmes sentiments d'amitié; que l'on avait pu croire qu'ils étaientdiminués parce qu'elle avait cessé de prendre aussi ouvertement sonparti depuis tous les mauvais bruits qui avaient couru dans le public,mais qu'elle avait cru en cela la servir plus utilement et qu'ellen'avait jamais cessé de prendre le plus véritable intérêt à ce qui leregardait.]
[261:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[262:Mémoires du duc de Richelieu, t. VI.—Mémoires du duc deLuynes, t. IV.—Le Roi, en remontant dans son appartement, disait àmadame de Mailly: «Madame la comtesse, vous serez bien contente de moi,car je n'ai cessé de parler à M. de Beauvau pendant mon souper.» Etmadame de Mailly faisait le lendemain une longue visite à la maréchalede Belle-Isle, l'assurant qu'elle ne devait avoir nulle inquiétude, quele Roi connaissait l'attachement de M. de Belle-Isle pour sa personne etses intérêts, et qu'il était fort content de lui.]
[263:Mémoires du duc de Luynes, t. I.]
[264:Archives nationales.—Le marquis d'Antin mourait en avril 1741.]
[265: Le duc de Luynes fait remarquer que, quoique madame de Mailly fûttrès-impressionnable, très-mobile, elle avait la constance en amitié.]
[266:Journal de Barbier, édition Charpentier, t. III.—Mémoires ded'Argenson, édition Renouard, t. III.]
[267: Bachelier, qui en était quelquefois spectateur, disait àd'Argenson que cette vie avec «l'ennuyée et l'ennuyeuse» madame deMailly et le duc d'Ayen et le duc de Noailles qui avaient plus de jargonque d'esprit, était le comble de l'ennui et le règne de Morphée.]
[268: Il semble même qu'en vieillissant, madame de Mailly ne prenaitplus soin de sa toilette. Le duc de Luynes, parlant de la favorite à unretour de Choisi, dit: «On ne peut pas être moins parée qu'elle l'étoit;elle revint à Versailles avec la même robe qu'elle avoit en sortant deson lit.» Deux ans avant, madame de Mailly arrivant au sermon dans unerobe jaune chamarrée de martre zibeline, avec un petit chaperon defleurs jaunes et une aigrette,dans une toilette de masque, le Roiavait dit à la maréchale de Villars: «Je crois que la czarine doit êtremise actuellement comme cela.» Du reste, malgré les louanges que lescontemporains donnent à son art de se mettre, madame de Mailly sembletoujours avoir eu un goût de toilette un peu voyant. Et de Luynes parlequelque part d'une robe apportée à la favorite à Choisi, d'une robefaite de plumes de toutes couleurs qui devait être plus originale quejolie.]
[269:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas.—Lettres deLauraguais à madame ***. Buisson. 1802.]
[270: LesMémoires inédits sur la vie des membres de l'Académie Royaledisent: «Ce fut la duchesse de Mazarin qui fit naître l'occasion danslaquelle Nattier produisit ses ouvrages pour la première fois. Elle luiamena en 1740 ses deux nièces, les belles mesdemoiselles de Nesle,connues depuis sous les noms de mesdames de Châteauroux et deFlavacourt, pour les peindre sous les allégories duPoint du jour etduSilence. Ces deux tableaux qui sont pour ainsi dire leschefs-d'œuvre de Nattier, firent tant de bruit à la Cour qu'ilsexcitèrent la curiosité de la Reine qui, les ayant vus, fut si frappéede leur parfaite ressemblance, qu'elle ordonna sur-le-champ à Nattier decommencer le portrait de madame Henriette.»]
[271: Il était stipulé dans le contrat de mariage en sa faveur 5,000liv. de douaire, 2,000 liv. d'habitation et 20,000 livres de préciput.]
[272:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[273: Nouvelles manuscrites de novembre 1743 à février 1745.Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. Sup. fr. 13,695 à13,699, t. III.]
[274:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres deLauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
[275: Dans cette affaire madame de Mailly apportait toute la chaleurqu'elle mettait à obliger ses parents et ses amis, et on l'entendaitdire que si elle n'avait pas demandé ce régiment à M. de Clermont avecautant d'insistance, M. de la Tournelle ne l'aurait pas eu.]
[276: Le duc de Luynes dit: «Mesdames de Flavacourt et de la Tournelleont été présentées le même jour (25 janvier 1739), l'une mariée etl'autre fille, madame de la Tournelle fut présentée dans le Cabinet duRoi, et le Roi la salua; madame de Flavacourt, alors mademoiselle deMailly, fut présentée chez la Reine, (l'usage étant qu'on ne présenteles filles au Roi que dans l'appartement de la Reine); le Roi ne lasalua pas, ce n'est pas l'usage, lorsque le Roy y vint un moment.»]
[277:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[278:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres deLauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
[279:Fragment des Mémoires de madame de Brancas. Lettres deLauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
[280:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie.]
[281: Le marquis d'Argenson indique le mois de novembre 1740, commel'époque de la liaison intime de madame de la Tournelle avec le ducd'Agénois.]
[282:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas.—Lettre deLauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
[283: Madame de Mazarin mourait à 54 ans d'une maladie de la gorgecompliquée d'une inflammation d'entrailles.]
[284: D'après d'Argenson, madame de la Tournelle n'était pas dans uneposition aussi misérable qu'elle apparaît dans les Mémoires du temps.Elle avait quarante mille livres de rente tant de la dot constituée parM. le Duc qui se croyait son père, que de son défunt mari qui lui avaitlaissé son bien en mourant, étant en pays de droit écrit.]
[285:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. IV.]
[286: Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[287: La duchesse de Brancas dit: «Il fut question de lui donner unappartement, et le duc de Richelieu m'avoua, lorsqu'on en parlait chezle Roi, avoir dit: Il y en a un qui n'est pas vacant, mais point occupé,celui de l'évêque de Rennes: je dirai à madame la duchesse de Brancas delui écrire que le Roi, espérant qu'il ne refusera pas, l'a donné àmadame de la Tournelle en attendant qu'elle en ait un à elle. Je fusdonc obligée de mander tout cela à l'évêque de Rennes…»]
[288: Voici le récit que fait la duchesse de Brancas de cette demande:«Outrée de dépit (contre Maurepas), madame de la Tournelle part pourVersailles, va chez le Cardinal et s'y fait annoncer. Qu'on la prie,dit-il, d'entrer dans mon cabinet. Il l'y trouve, et plus frappé de safigure qu'étonné de sa présence: Eh! mon Dieu, lui dit-il, quevoulez-vous, que voulez-vous de moi, Madame?—Une place de dame dupalais de la Reine, lui répondit-elle.—Hé bien! Madame, lui dit-il, enla reconduisant, je vous promets d'en parler au Roi. Il prévoyait que levoyage de madame de la Tournelle à Versailles, et que la visite qu'il enavait reçue feraient trop de bruit pour la cacher. Dès le soir on encausait partout. Madame de Mailly ne savait qu'en penser; le Roi nesavait qu'en dire: le lendemain on parlait encore plus de ce voyage.Comment! disait-on à madame de Mailly, votre sœur est venue chez lecardinal et point chez vous? Elle était interdite et le Roi embarrassé.»Je n'ai point besoin de dire que je crois complètement inexact le récitde cette demande faite en dehors et en cachette de madame de Mailly. Lestrois sœurs vivent ensemble à Versailles depuis le jour de la mort demadame de Mazarin, et de Luynes et d'Argenson sont complètement d'accordpour affirmer la part affectueuse et vaillante que prend madame deMailly à faire réussir dès le principe la nomination de mesdames de laTournelle et de Flavacourt.]
[289:Mémoires du marquis d'Argenson. Édition Renouard, 1865. t. IV.]
[290:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[291: On passait sur la difficulté grande alors de faire monter madamede la Tournelle dans les carrosses de Roi, son défunt mari n'étant pasun homme de condition.]
[292:Mémoires du duc de Luynes, t. II.]
[293:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[294:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres deLauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
[295: D'Argenson, parlant de madame de la Tournelle, dit: «Elle a eujusqu'à trois affaires: M. de la Trémoille, M. de Soubise, M. d'Agénois.Le premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et parvues; elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et madame deTallard s'intéressassent à elle, en vue d'entrer chez la Dauphine; ellene lui permit que la petite oie, et elle eut M. d'Agénois pour seprocurer les conseils de M. de Richelieu qui était en partie carrée avecelle, son cousin le petit d'Agénois et madame de Flavacourt.]
[296: Le Roi, mettant sous les yeux de madame de la Tournelle leslettres dufidèle d'Agénois, lui disait ironiquement: «Ah! le beaubillet qu'a la Châtre, voilà ce que m'envoie la poste!»]
[297:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. VI.]
[298: Lettre autographe inédite de la duchesse de Châteauroux (madame dela Tournelle). Les lettres autographes de la duchesse de Châteauroux quenous avons publiées ici pour la première fois, dans lesMaîtresses deLouis XV, lettres si curieuses non point seulement pour la biographiede la maîtresse, mais pour l'histoire du règne de Louis XV sontconservées à la Bibliothèque de Rouen et proviennent de la collectionLeber, où elles étaient cataloguées sous le titre de:Lettresautographes secrètes et galantes de la duchesse de Châteauroux et deLouis XV au duc de Richelieu.
Quelques-unes de ces lettres de madame de Châteauroux portent ses armes,les trois maillets des Mailly-Nesle, et les trois tours du duché deChâteauroux sous le manteau ducal; l'une a pour cachet une tête deSocrate. Presque toutes sont écrites sur un papier de Hollandetrès-glacé dont le filagramme porte pour devisePro patria ouHonysoit qui mal y pense.]
[299:Fragment des Mémoires de madame de Brancas. Lettre de Lauraguaisà Madame ***. Buisson, 1802.—Au fond, le commencement d'amour du Roi sedébattait encore avec les préventions que Maurepas lui avait donnéescontre madame de Mazarin et sa famille, et il croyait madame de laTournelle altière et intrigante comme sa tante.]
[300: Les bruits de cour parlaient alors, pour remplacer madame deMailly, de madame de Rohan, de madame de Congé et d'autres. Les désirsdu Roi erraient un peu au hasard et même au-delà de Versailles et desfemmes de la cour. Madame de Tencin écrit que Maurepas avait eu l'idéede maintenir madame de Mailly dans les honneurs et les apparences de lafaveur, en donnant au Roi une petite fille; on avait même cherché lapetite fille, et l'on avait jeté les yeux sur la comédienne Gaussin quifut au moment de doubler la de Mailly, si, au dernier moment, on n'avaitpas eu peur de la santé de la courtisane.]
[301: Était-ce madame de Rohan que Richelieu comptait alors parmi sesmaîtresses et qu'il préféra garder pour lui en donnant au Roi madame dela Tournelle qu'il aimait moins? Aussitôt que madame de Rohan apprenaitla part que le duc avait eue à l'intrigue, elle lui écrivait unesingulière lettre de rupture où elle se plaignait «de n'avoir puacquérir un ami et ne lui avoir paru digne que de certains sentiments».Madame de Tencin, la confidente des deux anciens amants, et qui recevaitdes lamentations en huit pages de la femme sacrifiée, engageait le duc àla ramener à lui, en lui disant qu'à l'heure présente c'était la seulefemme de la cour dont on pouvait se faire une amie aussi bien qu'unemaîtresse.]
[302:Fragment des Mémoires de madame de Brancas. Lettres deLauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
[303:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[304:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[305:Ibid., t. IV.—«Tu m'ennuies, j'aime ta sœur,» répétait le Roi àmadame de Mailly, d'après d'Argenson.]
[306:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, 1865, t. IV.]
[307:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[308: Dans le public le bruit courut que la disgrâce de madame de Maillyvenait d'avoir soutenu avec trop de chaleur le maréchal de Belle-Isle,et en dernier lieu Maillebois accusé «de fêter plus Bacchus que Mars».On parla d'une lettre interceptée de Belle-Isle à Maillebois quicontenait cette phrase: «Ne vous pressez pas, un autre (de Broglie)recueillerait les lauriers que vous auriez acquis, nous avons pour nousla sultane favorite.» Au fond la politique n'était pour rien dans lerenvoi de madame de Mailly, le Roi la remplaçait parce qu'il était lasd'elle, et qu'elle commençait à être vieille et laide.]
[309: D'Argenson dit que c'est Richelieu mandé par le Roi de l'armée deFlandre, beaucoup plus tôt qu'il ne l'eût été sans cela, qui arrangeaittoute laquitterie du Roi et de madame de Mailly; d'Argenson ajoute:«Il est en tout l'avocat consultant du Roi, sonprofessor di pazzia.»]
[310: «Il n'y a que madame de Mailly qui m'embarrasse, avait dit le Roià Richelieu, au moment où encore indécis sur les remplaçantes qu'ildonnerait à l'ancienne maîtresse il était déterminé à s'en séparer.—Etvoilà, répondait au Roi Richelieu, ce qui doit beaucoup moinsembarrasser Votre Majesté que tout autre chose. Je me charge, moi, de cequi est convenable entre elle et Votre Majesté. Je ne lui apprendrai pasqu'elle n'en est plus aimée; elle en meurt de chagrin, mais jel'occuperai du seul moyen de sauver sa gloire. Vous n'entendrez sûrementplus parler d'elle.—En êtes-vous bien sûr? m'en répondez-vous?s'écriait le Roi, qui se mettait à serrer la main de Richelieu.—Je laconnais trop bien, disait Richelieu pour en douter. Elle sera siprofondément désolée, qu'elle se jettera vraisemblablement tout de suitedans un couvent.»]
[311:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres deLauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
[312:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettre deLauraguais à madame ***, Paris, 1802.—Ce récit est confirmé par deLuynes qui dit que le Roi continue à aller tous les soirs chez madame dela Tournelle avec un surtout et une grande perruque par-dessus sespapillotes.]
[313: Ces entrevues se répétaient pendant tout un mois. Soulavieraconte, je ne sais d'après quel témoignage, que dans une de ces visitesnocturnes, Richelieu se donna le plaisir de faire une grandissime peur àMaurepas. Reconnaissant son ennemi dans un homme en train d'espionner leRoi dans l'obscurité, au qui-vive de Louis XV, interpellant le quidam,il tirait son épée, en criant: «Sire, je le tue.»]
[314:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[315: D'Argenson dit: «Madame de Mailly a été renvoyée un peu plusdurement qu'une fille d'opéra: le samedi à dîner le Roi lui dit qu'il nevoulait pas qu'elle couchât le soir à Versailles; elle devait cependanty revenir le lundi; il y eut quantité de missives et de courriers cejour-là. Madame de la Tournelle a voulu absolument exiger que sa sœur nerevînt jamais à Versailles, tant qu'elle serait maîtresse du Roi.»]
[316: Le duc de Luynes dans le récit duquel ne se trouve pas la phrasede Soulavie: «À lundi à Choisy, madame la comtesse… à lundi, j'espèreque vous ne vous ferez pas attendre,» par la raison bien simple quec'était le lundi 5 à quatre heures et non le lundi 12, jour du départpour Choisi que devait revenir madame de Mailly, le duc de Luynesaffirme que le Roi témoigna hautement qu'il continuait et continuerait àavoir de l'amitié pour madame de Mailly et qu'il désirait qu'elledemeurât à Versailles. Cette affirmation concorde parfaitement avec lateneur de la lettre à Richelieu que nous donnons dans ce chapitre. Etelle enlève tout caractère de véracité à l'anecdote du bonhomme Metra,quoiqu'il dise la tenir d'un témoin oculaire. D'après l'auteur de laChronique secrète, Louis XV, retiré à la Muette après le renvoi demadame de Mailly pour éviter sa rencontre, aurait vu tout à coup arriverla femme éplorée qui, sur l'ordre intimé par un donneur de lettre decachet de remonter en carrosse, aurait poussé des cris plaintifs et seserait arraché les cheveux, pendant que Louis XV, que la curiosité avaitattiré à la croisée, regardait cette scène à travers les carreaux etriait des attitudes comiques amenées par le désespoir de la maîtresse.Madame de Mailly n'avait pas reçu de lettre de cachet, et Louis XV nefaisait pas de séjour à la Muette après le départ de madame de Mailly deVersailles.]
[317: Catalogue d'autographes provenant du cabinet de M. A. Martin,1842.]
[318:Mémoires du marquis d'Argenson, t. IV.]
[319:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[320: C'était seulement en avril 1741, que pour faire cesser sesindignes emprunts, Louis XV se décidait à donner à sa maîtresse quatreflambeaux et 200 jetons d'argent.]
[321:Chronique de louis XV, 1742-1743,Revue rétrospective, t.V.—Voici les conditions que donne Barbier: «Elle serait maîtressedéclarée, elle aurait une maison, elle n'irait point aux petits soupersdu Roi dans les petits appartements; elle aurait tous les soirs dixcouverts chez elle et elle nommerait elle-même les personnes qui ysouperaient; elle aurait de plus cinquante mille écus de pension assuréepour sa vie.»]
[322: Mademoiselle de Montcavrel, nommée depuis mademoiselle de Mailly,et qui était l'intime compagne de madame de la Tournelle commemademoiselle de Vintimille l'avait été de madame de Mailly, épousait àl'âge de 28 ans le duc de Lauraguais, le fils de madame de Brancas,l'amie de Richelieu, et qui comptait tirer de grands avantages de cemariage-là. Il lui était assuré un douaire de 10,000 liv., pour lequelle Roi prolongeait de soixante ans une rente qu'il avait établie sur lesJuifs de Metz, et qui n'avait plus que trois ans à courir. Il luidonnait 100,000 liv. argent comptant. Outre cela la mariée devaitobtenir, dès le moment de son mariage, le brevet de dame du Palais de laDauphine, et en toucher les appointements qui étaient de 2,000 liv. Elleavait encore les 6,500 liv. de rente qu'avaient ses autres sœurs. M. deLauraguais n'avait que les 20,000 liv. de rente qui lui avaient étédonnées par son père, lors de son premier mariage avec mademoiselle d'O.Le contrat de mariage de mademoiselle de Montcavrel avec le duc deLauraguais était signé à Versailles, le 19 janvier 1743, et quarantepersonnes assistaient à la signature. Le mariage se faisait chez madamede Lesdiguières, tante de madame de Mailly, qui se chargeait de la noceet empruntait pour le repas la maison de madame de Rupelmonde qui étaiten Auvergne. Les mariés allaient coucher chez le duc de Brancas. Madamede Mailly, qui s'était beaucoup occupée du mariage de sa sœur, qui yavait intéressé le Roi, et qui avait failli la marier à M. de Chabot, neparaissait pas à la noce pour ne pas se rencontrer avec madame de laTournelle.]
[323:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.—Madame de la Tournelle, mêmeaprès le départ de madame de Mailly, continuait à dire et à faire dire«qu'elle était aimée de M. d'Agénois et qu'elle l'aimait, qu'ellen'avait nul désir d'avoir le Roi, qu'il lui ferait plaisir de la laissercomme elle est, et qu'elle ne veut consentir à ses propositions qu'à desconditions sûres et avantageuses».]
[324: Le 3 novembre 1742, à sept heures du soir.]
[325:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.—Madame de Tencin dit quemadame de Toulouse lui donnait un appartement de sept pièces deplain-pied.]
[326:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. VI.]
[327:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective,t. V.]
[328: De Luynes dit: «Elle est dans un état digne de compassion; sasanté n'étant pas déjà bonne, on peut juger de sa situation… Ellen'est occupée que du désir de revenir ici, et l'on croit que le Roi ledésireroit aussi, mais que l'autre s'oppose à ce retour.»]
[329: M. de Gesvres, mandé par elle à Paris, dans la peur de secompromettre, de déplaire au Roi et à madame de la Tournelle, feignaitune indisposition pour ne pas quitter Versailles.]
[330: Toujours aveugle, toujours confiante, toujours à son rôle devictime et continuant toujours à se livrer à ses ennemis, elle auraitinvoqué les conseils de d'Argenson. D'Argenson, comprenant toutel'importance de la tenir éloignée de Versailles et de lui faire accepterl'exil, lui répétait hypocritement ce que la fausse amitié avait ditautrefois à madame de Montespan: que le Roi avait l'esprit excité contreelle, et qu'une retraite ne pouvait manquer de le ramener.]
[331:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[332:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revuerétrospective, t. V.]
[333:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.—Du même coup, le petit comtedu Luc, le fils de madame de Vintimille, perdait le logement qu'il avaità Versailles. Privé des soins de madame de Mailly que madame de laTournelle ne s'offrait pas à continuer, le bâtard du Roi était, contrel'intention de Louis XV, envoyé, pour y être élevé, à la terre deSavigny, appartenant au marquis du Luc.]
[334: Au dire de nouvelles à la main à la date de 1742, que m'acommuniquées dans le temps le marquis de Flers, les dettes de madame deMailly montaient à 1,100,000 liv. dont 300,000 étaient dues aux fermiersgénéraux des postes, 40,000 à Duchapt, marchand de modes; 100,000 à unmarchand d'étoffes. Le duc de Luynes, mieux renseigné, assure que sesdettes ne dépassaient pas 160,000 liv. plus une somme de 60,000 liv. dueau duc de Luxembourg, mais elle avait signé pour 400,000 liv. de dettesde son mari. Lors de l'arrangement définitif on payait ses dettespersonnelles avec une forte réduction des créances. Le Roi lui donnait20,000 liv. de pension outre les 12,000 qu'elle avait déjà, et lalogeait définitivement dans la maison, rue Saint-Thomas du Louvre, oùlogeait feu madame de Lesdiguière. De Luynes ajoute qu'il fallaitmeubler le logement et qu'elle n'avait pas un sol, ce qui amenait sesamis à demander pour elle une année d'avance. Il raconte aussi qu'àl'observation que quelqu'un lui faisait sur la tristesse et l'obscuritéde la maison, elle répondait que cela ne lui faisait rien, «qu'on luiaurait ordonné d'aller habiter une prison, qu'elle y aurait été tout demême.»]
[335:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revuerétrospective, t. V.]
[336:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[337: Voir la lettre autographe de madame de la Tournelle duCatalogueMartin cité dans le chapitre précédent.]
[338: Le Roi disait dans le premier moment à M. de Meuse assezsèchement: «Hé bien, elle n'a qu'à n'y point venir.» M. de Meuse luireparlait une heure après du refus de madame de Luynes, et, cherchant àen atténuer l'irrévérence, Louis XV était un moment sans répondre, puis,prenant un visage riant, ordonnait à Meuse «qu'il allât trouver madamede Luynes, et qu'il lui annonçât qu'elle ne seroit pas de ce voyage-ci,que ce seroit pour un autre, et qu'il ne lui savoit pas mauvais gré deses représentations.»]
[339:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[340:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective,t. V.]
[341: Madame de Chevreuse, qui avait dans sa maison l'exemple de ladignité et de la pudeur donné par la duchesse de Luynes, se disculpaitde ses relations avec la favorite en disant que ses sentiments n'étaientqu'une continuation d'une amitié d'ancienne date et qui avait commencéau couvent.]
[342: Sans doute madame de la Tournelle trouvait bon de reculer encorecette défaite que, dans sa lettre à Richelieu, elle semblait annoncer,appeler même pour ce voyage.]
[343:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[344:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t.VI.—Madame de la Tournelle obtenait le lendemain ou le surlendemain deson séjour de Choisi que les deux antichambres conduisant de la chambrebleue à sa chambre fussent condamnées. Le Roi n'en restait pas moins,pendant le reste du voyage, très-occupé de la jeune femme. Aux déjeunersil se mettait toujours à côté d'elle, et l'on remarquait qu'ilrecommençait à jouer à cavagnole, à ce jeu auquel Louis XV ne jouaitplus depuis deux ans et auquel l'avaient fait renoncer, disaient lescourtisans, les humeurs de madame de Mailly qui était très-mauvaisejoueuse.]
[345: Il est établi par cette lettre, ainsi que je l'ai dit, que c'étaitRichelieu qui rédigeait les lettres de madame de la Tournelle au Roi.]
[346: Lettres autographes secrètes et galantes de la duchesse deChâteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 1742-1744, conservées àla bibliothèque de Rouen, collection Leber, N° 5,816.]
[347:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[348:Chronique de Louis XV 1742-1743.Revue rétrospective, t. V.]
[349:Chronique de Louis XV, 1742-1743.Revue rétrospective, t. V.]
[350: Le service de madame de Mailly, la Reine n'en avait pas eutoujours à se louer. Toute excellente femme qu'était madame de Mailly,elle avait rendu dans les premiers temps, avec son naturel moqueur, lavie fort dure à Marie Leczinska. Et les semaines, où la dame d'atoursremplissait sa charge, la Reine était dans un état de nervosité quimettait sens dessus dessous la domesticité de sa Maison. La pauvre Reineétait persuadée,—et c'était malheureusement la vérité,—que la favoritepassait son temps à l'examiner à l'effet de lui trouver des ridiculesdont elle allait se divertir avec la Roi.]
[351: Madame de Tencin dit de madame de Montauban «que dans le commercede l'amitié elle était sûre comme la Bastille».]
[352:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[353: Les historiens sont unanimes pour reconnaître la hauteur blessanteavec laquelle madame de Châteauroux traitait quelquefois la Reine. Il ya plus, la Reine subissait des persécutions singulières de la part de lafavorite. On ne bouchait qu'après sa mort des trous qu'elle avait faitpercer du côté du Roi, dans le cabinet où s'habillait la Reine, et quilui permettait d'entendre ce qui s'y disait.]
[354:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.—Le duc de Luynes ditpositivement que la Reine ne pouvait se décider à adresser la parole àmadame de la Tournelle.]
[355:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revuerétrospective, t. V.]
[356:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revue rétrospectivet. V.]
[357:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. VI.]
[358:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revuerétrospective, t. V.]
[359: Fleury aurait dit: «On se plaint de mon ministère, on voudroit quele Roi régnât. Eh bien, on verra quel sera le train des affaires quandle Roi lui-même les conduira.»]
[360: Mais le confesseur se voyait refuser l'entrée du cabinet du Roi.Alors il était question de décider le Roi, à cause du scandale quirésultait de son éloignement des sacrements, à communier en blanc ainsique le faisait Louis XIV, qui n'avait jamais cessé de satisfaire auxdevoirs de la religion, mais Louis XV s'y refusait.]
[361: Cette fin de novembre, disent lesMémoires de Maurepas, cettefin de novembre qui ramenait les gens de la campagne, et pendantlaquelle se traitait justement la défaite de madame de la Tournelle,était l'époque choisie par les petits poètes de la cour et les poètes decommande pour la fabrication des vers satiriques destinés à êtrerépandus au nouvel an.]
[362: Peut-être contre l'attente de Maurepas, le succès des chansons duministre dans le public avançait-il la victoire de madame de laTournelle. Leurs taquineries journalières, en irritant le Roi, lefamiliarisaient avec l'impopularité, et elles avaient ce résultatimprévu de le décider à tout braver et à ne plus rien marchander à sonamour.]
[363: Un jour que le Roi disait à propos des chansons: «Voyez, le publicaime Maurepas; il n'est point maltraité.» Richelieu s'écriait: «Ah! jen'en suis pas surpris, c'est lui qui les a faites.»]
[364:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revuerétrospective, t. V.]
[365: À propos de ces chansons qui lui auraient été adressées par laposte, la favorite aurait dit, avec un air d'autorité qui avait étéremarqué, que, si elle conservait la faveur du Roi, elle trouverait bienle moyen d'arrêter la licence avec laquelle on parlait et on écrivaitsur certains articles.]
[366:Mémoires du duc de Luynes, t. III.]
[367: Une autre de ces chansons relatives aux cinq sœurs s'exprimait ences termes:
L'une est presque en oubli, l'autre presque en poussière, La troisième est en pied; la quatrième attend Pour faire place à la dernière. Choisir une famille entière, Est-ce être infidèle ou constant? ]
[368: Soulavie dit: Quant à la soie du lit bleu que madame de Maillyavait filé, qu'elle avait ensuite donné au Roi comme gage de ses amours,et dans lequel il couchait ou va coucher avec ses sœurs, elle étaitencore due en 1744 à un marchand de la rue Saint-Denis.]
[369: Le soir de son arrivée, dit le duc de Luynes, Richelieu, quisoupait avec madame de la Tournelle, avait une longue conversation avecla favorite avant et après le souper.]
[370:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.—Le duc ajoute: Outre latabatière dont j'ai parlé ci-dessus de madame de la Tournelle, le Roilui en donna encore une autre le lendemain; elles sont belles toutesdeux, la première est d'agate arborisée émaillée, et l'autre est d'orémaillé.—La Chronique de Louis XV dit, à la date du 15 décembre: «LeRoi est d'une extrême gaieté et c'est avec regret que Sa Majesté partaujourd'hui de Choisy.»]
[371:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.—Des vers satiriques parurentsur le départ de M. de Richelieu dans sa chaise de poste, faite en formede lit «dans laquelle quatre armoires étoient pratiquées avec toutes lescommodités d'un homme malade dans sa chambre.»]
[372:Chronique de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective, t. V.]
[373: Le samedi 22 décembre, madame de la Tournelle prenait possessionde son nouvel appartement, qui était l'ancien appartement du maréchal deCoigny. Changeait-elle quelques jours après, ainsi que l'indiqueraitcette phrase, d'une lettre du Roi de janvier: «La marquise de laTournelle est dans son nouveau logement, depuis hier, ou pour mieuxdire, dans celui de sa sœur»?]
[374: C'est sans doute la truite dont Louis XV remercie Richelieu dansune lettre du 3 janvier: «Sa Majesté a paru fort contente à son souperde la truite du lac de Genève que M. de Richelieu lui a envoyée: demain,en en mangeant le reste, sa compagnie pourra juger si elle a raison etsûrement ne manquera pas de boire à sa santé.»]
[375: Sa sœur qui venait d'épouser le duc de Lauraguais.]
[376: Madame de Chevreuse avait la petite vérole. Le Roi écrivaitquelques jours après à Richelieu: «Cette dernière (madame de Chevreuse)ne s'en tirera pas trop bien. Helvétius n'en a pas bonne opinion. Elle aune rougeur dans l'œil qui ne dénote rien de bon.»]
[377: M. de Fargis, dit le duc de Luynes, mort de la petite vérole dansla nuit du 6 ou 7 décembre, était un homme aimable et de bonnecompagnie; il avait été capitaine des gendarmes de la Reine et avaithérité de son oncle, M de Montmort, de la terre de Mesnil-Haberton qu'ilavait vendue au comte de Toulouse.]
[378: LaPoule, madame de Flavacourt. Elle accouchait, le samedi matin15 décembre, d'une fille chez sa belle-mère où elle logeait. Madame deMailly, qui était auprès d'elle, se retirait devant la visite de madamede la Tournelle, venue de Choisi pour la voir.]
[379: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux (madame de laTournelle) provenant de la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.]
[380: Il semble que c'était dans les habitudes du Roi de mettre, dansles lettres que les amants écrivaient à deux, despost-scriptum decette façon. Je trouve dans une lettre (4 août 1743), publiée dans laVie privée de Richelieu dont malheureusement je ne puis fournirl'original, mais qui présente tous les caractères de l'authenticité, unefin conçue en ces termes:
«Bonsoir, Votre Excellence! c'est en baisant la main de la princesse queje finis ma lettre. Elle vous fait bien ses compliments.»
Et plus bas est écrit de la main de madame de Châteauroux:
«Le Roi ordonne que je vous dise un petit bonsoir, et j'obéis avecgrand plaisir. Je n'ai reçu la lettre où vous me parliez de votreintendant, que quand la chose a été faite. Il me semble que je vous aientendu dire du bien de M. Lenain, ainsi je me flatte que vous n'enserez pas fâché. Je n'ai pas pu vous faire réponse par le courrier dontj'ai été bien fâchée, mais ce qui est différé n'est pas perdu. Si vousvoyez Dumenil, dites-lui que j'ai reçu sa lettre et qu'au premier soirje lui ferai réponse.»]
[381: Lettre de Louis XV et de la duchesse de Châteauroux provenant dela collection Leber. Bibliothèque de Rouen.]
[382: Au jour de l'an 1743, le Roi donnait pour étrennes à madame de laTournelle une montre qu'il avait fait faire pour madame de Mailly, dontla boîte était de laque enrichie de diamants. Madame de la Tournellefaisait présent à Sa Majesté d'un almanach dont la couverture était dela Chine, ornée de son chiffre en brillants.]
[383: Le Cardinal mourait le 29 janvier. Aussitôt l'Éminence morte, laChronique de Louis XV dit que le Roi rappelait par une lettre le ducde Richelieu à Versailles.]
[384:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[385:Mémoires du duc de Luynes, t. V.—Le Roi, à un retour de chasse,faisait porter son souper chez madame de la Tournelle qui le recevaitcouchée sur une chaise longue, pendant que ses femmes de chambre etcelles de madame de Lauraguais servaient Sa Majesté.]
[386:Chronique de Louis XV, 1742-1743.Revue rétrospective, t. V.]
[387: Voici ce rondeau qui a sept couplets:
Le Maurepas est chancelant, Voilà ce que c'est que d'être impuissant! Il a beau faire l'important, Bredouiller et rire, Lorgner et médire, Richelieu dit en le chassant: Voilà ce que c'est que d'être impuissant! ]
[388:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743,Revuerétrospective, t. IV.]
[389:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[390:Ibid., t. IV.]
[391:Mémoires de Luynes, t. V.—C'était la même conduite à l'égarddes voitures. Madame de la Tournelle avait exprimé le désir d'avoir uneberline à elle pour se promener, et se refusait de se servir descarrosses du Roi. Aussi ne sortait-elle presque jamais, quoiqu'elleaimât beaucoup les spectacles.]
[392:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, 1862, t. IV.]
[393: Quelquefois cependant la nature dominante de madame de laTournelle l'emportait. C'est ainsi qu'un mois avant la mort du Cardinal,laChronique du règne de Louis XV raconte que le Roi ayant fait lireun article d'une de ses lettres à madame de la Tournelle, celle-ci avaitvoulu voir la lettre tout entière, que le Roi avait eu beau lui dire quece qu'il ne lui montrait pas ne pouvait être vu, elle avait persistéavec une violence telle que le Roi avait été obligé de jeter la lettreau feu.]
[394: Madame de la Tournelle n'était pas sans avoir entendu parler de cesouper des cabinets, où madame de Mailly et mademoiselle de Charolaislancées dans la politique et le Champagne, le Roi s'était tout à coupécrié: «Tout à l'heure,un homme (le cardinal de Fleury) me disait:«Sire, je n'ai qu'une grâce à demander à Votre Majesté avant de mourir,c'est de se souvenir de ce que je lui ai dit dans sa jeunesse, que sijamais Votre Majesté écoutait les conseils des femmes sur les affaires,Elle et son État étaient perdus sans ressource.» Et le Roi avait ajoutéaprès un silence: «Et je dis à cela que si quelque femme osait jamais meparler d'affaires, je lui ferais fermer ma porte au nez sur-le-champ.»]
[395:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[396: Huit jours après la mort du Cardinal, au moment où l'on croyaitvoir Chauvelin redevenir premier ministre, ramené aux affaires parmadame de la Tournelle, on apprenait qu'il avait reçu une lettre decachet qui, renforçant son exil, le faisait aller de Bourges à Issoire.Le motif de ce rigoureux déplacement était la remise au Roi d'un mémoirejustificatif de Chauvelin, injurieux pour la personne du Cardinal. LeRoi, très en colère, s'adressant à Richelieu dans les cabinets, disait:On m'a remis un mémoire de Chauvelin qui tend à flétrir la mémoire de M.le Cardinal; les expressions m'en ont fait horreur; j'ai envoyé M.Chauvelin en exil plus loin qu'il n'était.—À propos du retour à Pariset de la présentation au Roi de Chauvelin qui devait être faite parmadame de la Tournelle, le bruit courut que le parti avait consigné unmillion pour la favorite, au cas où il serait rappelé à la cour et auministère des affaires étrangères.]
[397: Il est vrai que si l'on en croit une chanson, madame de Boufflerslui préparait pour la fin de la campagne le retour en grâce près de lafavorite par une singulière preuve d'amour;
Luxembourg doit être à la cour Reçu des mieux à son retour. Admirez quel excès de zèle, La Boufflers a su mettre en jeu! Car pour lui gagner la Tournelle Elle couche avec Richelieu! ]
[398: Marville, qui avait tiré les vers du nez à M. de Gesvres, avaitappris par lui que de Meuse avertissait Maurepas de tout ce qui sepassait dans les cabinets, et que c'était par cette voie que le ministreavait su tout le mal que Richelieu disait de lui au Roi.]
[399:Mémoires du duc de Luynes, t. II.]
[400: Soulavie dit que ce nom lui venait aussi de coiffures qui luidonnaient une certaine ressemblance avec une poule huppée.]
[401:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[402: Présentée à la cour le jeudi 31 janvier, elle soupait pour lapremière fois dans les cabinets le vendredi suivant.]
[403:Mémoires du duc de Luynes, t. V.—Remarquons ici quetrès-souvent Soulavie a l'habitude de rédiger, en une phrase parlée, unechose que de Luynes dit avoir été dite par le Roi sans en donner lestermes exprès. Soulavie aime aussi à refaire, à arranger les mots du Roiqu'il ne trouve pas assez concis, assez caractéristiques.]
[404:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[405: Sur cette comparaison, le Roi disait avoir été extrêmementlongtemps à se faire à la physionomie du cardinal.]
[406:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revuerétrospective, t. V.—La séduction de Louis XV par le sang des de Nesleest vraiment particulière. On parla un moment d'un vif caprice du Roipour madame de la Guiche, une fille bâtarde de madame de Nesle et de M.le Duc.]
[407:Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revuerétrospective, t. V.—Il ne peut y avoir aucun doute sur les liaisonsdu Roi avec madame de Lauraguais, Soulavie raconte que madame deLauraguais avait été surprise avant son mariage par le Roi dans une deses rondes libertines du matin à Choisi. D'Argenson dit: «Sa Majestés'est trouvée quelquefois assez d'appétit pour tâter de cette grossevilaine de Lauraguais.»]
[408:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[409:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. VI.]
[410: Donnons la liste des portraits gravés de madame de la Tournelledevenue la duchesse de Châteauroux.
LA FORCE.
Madame la duchesse de Châteauroux est représentée tenant une torched'une main, une épée de l'autre. Elle a les cheveux épandus autour duvisage en boucles follettes. Ses épaules et sa gorge sortent d'unecuirasse autour de laquelle vient se nouer à la ceinture une peau detigre. À ses côtés, accroupi sur ses pattes, un lion montre les crocs.
On lit dans le cadre:
LA FORCE.
Et plus bas:
J. M. Nattier pinx. Balechou.
L'adresse est:
À Paris, chez Surrugue, graveur, rue des Noyers, attenant le magasin depapier, vis-à-vis St-Yves A P D R.
Ce portrait réduit avec quelques changements, dans le format in-4°, etgravé en contre-partie, a été reproduit par Pruneau sous le titre:
MADAME LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX Morte le 10 décembre 1744.
On lit en bas:
Peint par J. M. Nattier.—Gravé par Pruneau. À Paris, chez Bligny, cour du Manège, aux Tuileries.
Ce portrait est dans un médaillon avec un nœud de ruban plissé dans desfleurs.
Un autre portrait, le beau portrait désigné dans lesMémoires inéditssur les membres de l'Académie royale, sous le titre duPoint du Jour,a été également gravé. Il représente la duchesse couchée sur un nuage,des roses dans les cheveux, habillée en déesse mythologique d'une courtechemisette très-décolletée, avec un flottement de draperie sur sesjambes nues, et repoussant d'une main, une étoile au front, des pavotset la Nuit. Derrière elle, un Amour se prépare à éteindre son flambeaupâlissant dans le jour naissant. On lit au bas de l'estampe:
Nattier pinx. Malœuvre sc. LA NUIT PASSE, L'AURORE PAROIT. À Paris, chez Basan, graveur.
Dans la série des figures de femmes olympiennes gravées d'après Nattier,les catalogues de vente font encore des duchesses de Châteauroux de LASOURCE, de FLORE À SON LEVER; mais rien ne confirme ces attributions.
Un autre portrait, qui a été gravé pour une édition desMémoires dumaréchal duc de Richelieu, par Soulavie, porte:
LA DUCHESSE DE CHÂTEAU ROUX.
La Duchesse est représentée les cheveux coupés courts à la façon d'unhomme; l'attache d'un carquois retient la chemise qui laisse à découvertun bouton de sein. Elle a au-dessus de la tête une étoile. On lit enbas, à la pointe:Masguelier sculp.
Il y a un second état qui porte en haut:t. VII, page 52; et en bas audessous du nom: «Mais croyez-vous qu'il m'aime encore?»
Cet état porte à la pointe:Peint par Nattier, Gravé par J. Masquelier, 1792.
Je connais deux portraits peints de la duchesse de Châteauroux Lepremier est celui gravé par Masquelier en 1792 et qui a été intercalédans l'édition desMémoires du maréchal duc de Richelieu. Il est en lapossession de M. de Saint-Valry qui le tient de sa famille. Il provientdu château de Crécy possédé par madame de Pompadour, qui, d'après unetradition du pays, aurait fait construire unBoudoir des Beautésaimées avant elle par son royal amant. Les cheveux courts de la duchessesont légèrement poudrés; elle a de grands yeux très-bruns (et non bleus)en amandes et imperceptiblement relevés à la chinoise dans les coins; lenez est fin, délicat, presque mutin, la bouche très-petite et charnueavec un menton grassouillet un peu lourd. Très-fardée, le rouge de sesjoues fait paraître nacrées les blancheurs de sa gorge. Elle esthabillée d'un habit de satin blanc avec une bretelle en forme de cordonde carquois retenant l'étoffe à ses épaules. Ce portrait est un Nattiermoins conventionnel que d'habitude et qui, dans la peinture esquissée decette figure, serre la nature d'assez près et vous donne unereprésentation de la favorite moins enjolivée, moins affinée, moinsdélicatifiée que dans son portrait officiel de la Force.
Un autre portrait d'une qualité inférieure, et appartenant au baronJérôme Pichon, est exposé en ce moment au Trocadéro. C'est, sauf unchangement dans le mouvement des mains, la même coiffure, le mêmeallumage des joues par le fard, la même robe de satin blanc en uneeffigie plus grossière et dans une peinture plus alourdie.
Il y aurait peut-être un portrait de la duchesse de Châteauroux dans lespalais royaux de la Prusse: le portrait demandé, d'après de Luynes, parFrédéric à d'Argenson, par l'entremise de M. de Courten.
Il existait autrefois un dessin de madame de la Tournelle dans lecabinet de M. de Fontette, que la Bibliothèque ne possède plus.]
[411: Voici un portrait en vers de madame de la Tournelle, que donnentles Mélanges de Bois-Jourdain:
Elle a d'Hébé la brillante jeunesse, Toute la grâce et l'enjouement, Ce doux regard plein de finesse Où se niche si joliment, Sous les traits de la gentillesse, L'expression du sentiment; Ce je ne sais quoi qui nous touche Plus séduisant que la beauté; Le sourire enfantin, des lèvres, une bouche Où réside la volupté, Un teint que le lys et la rose Tour à tour ont soin d'embellir; Un sein qui jamais ne repose, Doux labyrinthe du désir. ]
[412:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres deLauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
[413:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[414:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[415:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[416:Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
[417:Chronique du règne de Louis XV, 1742, 1743,Revuerétrospective, t. V.]
[418:Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avecle duc de Richelieu, 1790.]
[419: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux. Collection Leber.Bibliothèque de Rouen.]
[420: Madame de Tencin écrivait au commencement d'octobre à Richelieu:«De Betz a un moyen pour faire à madame de la Tournelle 80,000 francs derente, sa vie durant, sans qu'il en coûte rien au Roi; c'est en luidonnant le duché de Châteauroux qui est compris dans le bail des fermes,et qui ne diminuera pas d'un sou le bail, en le retranchant et en ledonnant à madame de la Tournelle.»]
[421:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[422: Les rentes du duché arrivaient fort à propos à madame de laTournelle. Elle avait de grands besoins d'argent, depuis qu'elle était àla cour; elle s'était même, paraît-il, considérablement endettée. Il yavait bien des moyens, dit madame de Tencin, de lui faire avoir del'argent, mais il fallait que le Roi fît au moins unclin d'œil, et ceclin d'œil, il ne le faisait pas. Puis la favorite était en garde contreles marchés compromettants, contre ces pots de vin dans lesquelsMaurepas, qui la guettait, espérait lui prendre la main. Un moment desamis l'avaient abouchée avec un chevalier de Grille et un M. de Betz,mais il semble que la délicatesse de la favorite en matière d'argentavait fait rompre la négociation.]
[423: Le cardinal de Tencin écrivait à Richelieu, à la date du 25janvier 1744: «Montmartel et Duverney ont aussi vu madame deChâteauroux… Le premier prendra soin de sa terre et de toutes sesaffaires et lui donnera tant par mois ce qui pourrait bien aller à desmille livres. Elle n'a pas été d'avis qu'on demandât une augmentation dubrevet de retenue.»]
[424:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[425: L'original de ces lettres patentes dont un fragment est donné danslesMémoires de Maurepas et dont la publication intégrale existe dansde Luynes, est conservé aux Archives nationales, carton O/1 87.—Barbierdisait en exagérant, je crois, un peu les choses: «Le Roi en même tempsa formé une maison considérable à madame de la Tournelle… Cela sepassera dans le grand à l'exemple de Louis XIV,… on parle pour elle àVersailles de l'appartement qu'avait feu madame la Duchesse et que leRoi lui donne des meubles superbes.»]
[426: Richelieu n'avait encore eu comme récompense obtenue du temps demadame de Mailly «de l'obligation que lui avait Louis XV» que lespremières entrées à Versailles. On sait qu'il y avait cinq espècesd'entrées chez le Roi: 1° les entrées familières; 2° celles desgentilshommes de la chambre; 3° les premières entrées; 4° les entrées dela Chambre, celles qu'on appelle des quatorze et qui sont proprementcelles du cabinet; 5° les entrées de la Chambre. Donnons de ces entréessi recherchées, un brevet, le BREVET d'entrée pour M. de Soubise:«Aujourd'huy 16 février 1744, le Roy étant à Versailles, désirant donnerà M. le prince de Soubise une nouvelle marque d'estime et de sabienveillance, Sa Majesté lui a permis et permet d'entrer librement et àtoutes heures qu'il voudra en tous les lieux de la Maison où Sa Majestépourra être, voulant que les portes lui en soient ouvertes sansdifficultés, conformément au présent brevet que pour assurance…»(Archives nationales. Lettres missives. Registre 0/1 88.)]
[427:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[428: L'auteur de laVie privée de Richelieu dit avoir vu la lettre deLouis XV à Richelieu, où le Roi annonçait que la place du duc deRochechouart avait été demandée par laPrincesse pour lui, et qu'à lacour on la lui avait déjà donnée; il ajoutait: «Et moi aussi, vouspouvez le lui dire de ma part.»]
[429: Le vendredi, 14 février 1744, Richelieu prenait les entrées de lacharge de premier gentilhomme de la Chambre, prêtant serment avant quele Roi allât à la messe. Il avait servi la veille le Roi à son coucher,il le servait le matin à son lever. Le vendredi 21 février, au petitcouvert du Roi dans sa chambre, Richelieu servait Louis XV à table pourla première fois.]
[430:Mémoires de d'Argenson. Édition Renouard, t. IV.]
[431: Après trois grossesses successives, la Tencin avait obtenu par lecrédit de son frère un bref du pape qui résolvait ses vœux et luipermettait de vivre dans le monde avec le titre de chanoinesse.]
[432: C'était elle qui était l'ordonnatrice de cesFêtes d'Adam, decesFêtes des Flagellants, pour lesquelles la sœur du cardinal,recherchant dans les monuments du passé tous les détails de la débauchede tous les âges et de toutes les nations, mettait en scène les tableauxvivants du Plaisir des temps antiques et des temps modernes.]
[433:Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques, de M. B.Jourdain, Paris, 1807, t. II.]
[434: On sait que c'était madame de Tencin qui, continuant la protectionde mademoiselle de la Sablière àsa ménagerie, àses bêtes, donnaitau premier de l'an, à ses dîneurs deux aunes de velours pour lerenouvellement de leurs culottes. Voir le salon de madame de Tencin dansLa Femme au XVIIIesiècle.]
[435:Mémoires de Marmontel. Paris, 1804, t. I.—Madame de Tencin estl'auteur desMalheurs de l'amour, qu'on dit être une espèced'autobiographie, et en collaboration avec d'Argental et Pont-de-Veyle,desMémoires du comte de Comminges et duSiège de Calais.]
[436: Madame de Tencin n'avait seulement pas contre elle, le scandale deses amours publiques avec le vieux Fontenelle et son neveu d'Argental,avec le cardinal Dubois, avec Dillon, colonel d'un régiment irlandaisqui la rendit mère de deux enfants, avec le maréchal de Medavy qui luisuccéda, avec d'Argenson, avec Camus Destouches, lieutenant-générald'artillerie, auquel quelques-uns attribuent la paternité de d'Alembert;il y avait encore contre elle le suicide du conseiller de la Frenayequi, avant de se brûler la cervelle chez elle, l'accusait dans sontestament de l'avoir dépouillé de tout son bien et la laissait mêmesoupçonner d'être pour quelque chose dans la violence de sa mort. À lasuite de cette mort arrivée le 6 avril 1726, madame de Tencin étaitarrêtée et conduite au Châtelet, où elle subissait un interrogatoire dequatre heures devant le cadavre de son amant. Son frère, le cardinald'Embrun remuait ciel et terre pour ôter la connaissance de l'affaire àcette juridiction et grâce à l'appui du maréchal d'Uxelles, qui étaitalors l'amant de madame de Fériol, il obtenait un ordre pour fairetransférer sa sœur à la Bastille avec la remise des papiers saisis à M.le Duc, premier ministre, et ensuite un arrêt qui renvoyait laconnaissance de cette affaire au Grand Conseil. L'affaire instruite etjugée de nouveau au mois de juillet; la mémoire de la Frenaye étaitcondamnée et son testament biffé, et la dame déchargée de l'accusationintentée contre elle. Et le 3 juillet elle sortait de la Bastille, pourrentrer dans sa maison de la rue Saint-Honoré, «ayant la tête aussihaute que si c'eût été une femme vertueuse.»]
[437:Journal historique de Barbier, 1854, t. II.]
[438: La clef de ses correspondances secrètes.]
[439: «Pour prendre un peu de relâche dans des occupations si sérieuses,dit Bois-Jourdain, elle se délassait de temps en temps, sur son lit derepos, des fatigues de son cabinet; et sans se piquer autrement deconstance, ni de délicatesse, elle partageait ses faveurs entre uncertain nombre d'amis, dont elle traitait les uns par intérêt, lesautres par estime, quelques-uns par caprice et d'autres par amour duplaisir.»—Disons ici que l'intérêt, quoi qu'on ait dit, semble n'avoirpas joué de rôle dans sa vie. Elle n'a jamais joui que d'un revenutrès-modique, et les richesses, elle ne les voulait que pour son frèreet encore comme un moyen de pouvoir et de domination.]
[440: Le cardinal de Tencin avait eu dans sa jeunesse l'heureuse idée,pour attirer l'attention sur lui, de convertir Law, projet qui d'abordavait fait rire le Régent, mais auquel se rattachait bientôt le prince,en songeant que le protestantisme du financier pouvait nuire au succèsde sa banque. La conversion de l'Écossais valait au convertisseur desactions qu'il avait l'esprit de changer en espèces à temps, en mêmetemps qu'elle le faisait envoyer à Rome par Dubois auquel il obtenait lechapeau. Puis il devenait lui-même cardinal et archevêque de Lyon. Endépit de son billet à la princesse Borghèse: «Adieu, princesse, je vousaimerai toute ma vie et par de là, si tant est qu'il y ait un par delà,» le frère de madame de Tencin, jusqu'à ce qu'il fût appelé auministère, jouait la dévotion, avait toujours son bréviaire sous sonbras, et était soutenu par la maison d'Orléans, par madame de Chelles,moine des pieds à la tête, et toutes lesrepenties de la régencedont il s'était fait en quelque sorte le prêcheur ordinaire. Avec celail donnait deux dîners sans femmes par semaine: l'un aux ministresétrangers, l'autre aux gens de la cour, et faisait tous les soirs lepiquet du Cardinal. Le duc de Luynes le peint comme un vieillard à lafigure charmante, à la conversation toute aimable, au tour d'espritcaressant, insinuant. Bernis dans ses Mémoires déclare qu'il n'y avaitpersonne pour tirer autant de parti d'un sourire qui avait l'air d'êtrefin, ou d'un silence réfléchi.]
[441: Madame de Tencin engage quelque part Richelieu à ne point sebrouiller avec d'Ayen à propos de madame de Boufflers «qui n'est pointune femme sûre surtout quand elle a du vin dans la tête».]
[442: Dans une lettre à la date du 3 janvier 1742, madame de Tencin dit:«Madame de la Tournelle a fait ses visites du jour de l'an avec mesdamesde Boufflers et de Luxembourg. Elles lui proposèrent en passant devantla porte de mon frère de s'y faire inscrire. Madame de la Tournellerefusa. Elles insistèrent et ne purent la déterminer: elle dit qu'ellene le connaissait point. Or, vous remarquerez qu'elle a dîné chez luidans un voyage qu'il fit à Paris avant d'être cardinal.» Madame deTencin dit dans une autre lettre: «Madame de la Tournelle et mon frèrese sont conduits comme la bienséance le demandoit; ils se sont faitquelques politesses réciproques et ne sont pas allés plus loin…» Aufond il y eut pendant assez longtemps du froid entre le cardinal et lafavorite à laquelle Belle-Isle avait persuadé, dit laChronique durègne de Louis XV, que le cardinal avait blâmé ses rapports avec le Roide France.]
[443: Cette répulsion pour madame de Tencin existait surtout au plushaut degré chez le Roi; D'Argenson écrit quelque part: «Il lui venait lapeau de poule quand on lui parlait de madame de Tencin.»]
[444: Rien n'avait égalé l'indifférence ou au moins l'indolence de LouisXV lors de la bataille de Dettingen, cette bataille où le duc deRochechouart, les marquis de Fleury et de Sabran, les comtes d'Estradeset de Rostaing furent tués, où le prince de Dombes, le duc d'Ayen, lecomte d'Eu, le duc d'Harcourt, Beuvron, le duc de Boufflers furentblessés, et où pour la première fois, depuis qu'elle existait, la maisondu Roi perdit deux étendards.]
[445:Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d'État et demadame de Tencin sa sœur, avec le duc de Richelieu, sur les intrigues dela cour de France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant lafaveur de mesdames de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, deChâteauroux et de Pompadour. En un seul volume in-8 de 400 pages,1790.—Ce livre, un des plus rares du XVIIIe siècle, et dont, parparenthèse, l'exemplaire de la Bibliothèque nationale est incomplet, etdont l'exemplaire que je possède provient de la bibliothèque dumalheureux Maximilien de Bavière, ne doit pas être confondu avec lesfausses correspondances de madame Gacon-Dufour et autres. Cettecorrespondance dont on attribue quelquefois la publication à de La Bordeet à Soulavie, est due presque entièrement aux soins de Benjamin de LaBorde: le volume contenant 385 pages et Soulavie n'ayant été chargé dela collation de l'édition qu'à partir de la page 369. Cettecorrespondance a été imprimée incontestablement sur des originauxconfiés à M. de La Borde par Richelieu, peut-être pas avec toute lafidélité réclamée aujourd'hui, mais telles qu'elles sont, ces lettresapportent pour l'histoire des sœurs de Nesle, un document, quej'hésiterais à citer textuellement jusqu'à la retrouvaille desoriginaux, mais qui ne peut manquer d'être employé et produit dans sonesprit. Un petit nombre des lettres de madame de Tencin publiées dans levolume de Benjamin de La Borde ont été reproduites en 1793 dans lesecond volume de laVie privée de Richelieu, et en 1823 dans un autrerecueil qui a un caractère plus sérieux:les Lettres de madame deVillars, de Lafayette, de Tencin, Chaumerot jeune, 1823. À la fin duvolume se trouve une clef.La guimbarde,Lesperoux,les robesbrodées; c'est le Roi.Les gouttes du général; c'est madame de laTournelle.Helvétius,le géomètre; c'est Richelieu.MademoiselleSauveur; c'est le cardinal Fleury.Le cuisinier; c'est d'Argenson,etc.]
[446:Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas, publiédans les lettres de Lauraguais à madame ***. Paris, Buisson, anX.—Portraits et caractères de personnages distingués de la fin duXVIIIesiècle, par Senac de Meilhan. Dentu, 1813.]
[447: Le duc de Luynes peint le maréchal de Noailles comme un grandvieillard de soixante-cinq ans, au visage aimable. Retiré et enferméchez lui depuis des années il vivait dans la plus grande dévotion, unedévotion qui allait jusqu'à se faire dire l'office des morts, couvertd'un drap mortuaire pour l'expiation de ses péchés. Il savait beaucoupde choses, mais assez superficiellement. Avec cela du brillant dans laconversation, beaucoup de badinage dans l'esprit, de la singularité dansl'imagination, des conceptions militaires et l'art de parler au soldat.
D'Argenson qui ne flatte pas ses contemporains dit du maréchal que«c'est un fol et un hypocrite, un bonhomme un peubilboquet, un braveavantageux, une imagination déréglée conduite par un follet indécent etmalin, une cervelle hantée par des songes de la nuit, unnoctambule.»
Quant à Saint-Simon, on sait qu'il était l'ennemi personnel du maréchal,et qu'il l'a peint beaucoup trop en noir.]
[448:Mémoires du duc de Luynes, t. V.—Mémoires du maréchal duc deRichelieu, t. VI.—Mémoires du comte de Maurepas, t. IV.]
[449: Là, dans cette conférence entre la mère et le fils, étaient sansdoute préparés les événements qui devaient éclater à la veille du départdu Roi pour l'armée: la disgrâce d'Amelot, l'espèce d'exil à Lyon deTencin qu'on rendait responsable de la malheureuse tentative de Stuart,l'envoi en province de Maurepas sous le prétexte d'une inspection desports; seul d'Argenson, le ministre de la guerre, qui appartenait auparti de la favorite et des Noailles, devait suivre le Roi.]
[450:Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, parBarbier, 1849, t. II.]
[451: Au maréchal qui implorait la présence du Roi, et le suppliait devoir ses troupes, de visiter ses frontières que le Roi son bisaïeulavait presque entièrement examinées à l'âge de seize ans, Louis XV quirêvait une action, une bataille, répondait que la seule visite de sesfrontières ne lui convenait nullement dans ce moment.]
[452: À propos de cette soirée à l'Opéra, qui eut lieu le 3 janvier1744, le commissaire de police Narbonne écrit: «Bien des personnesdisent que le Roi ne devrait pas mener sa maîtresse avec ses filles.»Narbonne raconte que, à un mois de là (le 9 février), le Roi se rendaitavec les deux sœurs, le duc d'Ayen, le comte de Noailles, déguisés demanière à n'être pas reconnus, dans le bal public duCabaret Royal,bal dont l'entrée était de trois livres, et qui avait été fondé parCosson, le valet de chambre du comte de Noailles. Le Roi en sortaitbientôt en disant: «Voilà un vilain bal!»]
[453:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[454: Il n'y avait même jamais eu de surintendante d'une dauphine enFrance; madame de Montespan était surintendante de la Reine.]
[455:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[456: Madame de Rottembourg qui avait dans les veines du sang de samère, semble s'être fatiguée vite de la vie de couvent. Le marquisd'Argenson donne cette anecdote sur son compte: «Fargis a fait lacérémonie de marier deux couples d'amants mariés ailleurs. C'était aucamp de Compiègne où M. le duc de Biron commande. Madame de Rottembourget la duchesse de Vaujour l'y sont venus voir. On a bu et on a dit queleur fréquentation était illégitime. On a habillé Fargis en pontife; onlui a fait une mitre de carton; il a béni les prétendus mariés, puis ila mis au lit M. de Biron avec madame de Rottembourg, et M. de Bissy avecla duchesse de Vaujour.»]
[457: Frédéric II, dans l'Histoire de mon temps, vol. III chap. IV,dit: «Le baron de Chambrier, depuis vingt ans ministre de Prusse à lacour de Versailles, étant âgé, et n'ayant pas assez de liaisons avec lesgens en place pour se servir auprès du Roi de leur crédit, avait,d'ailleurs, peu traité de grandes choses, et était scrupuleusementcirconspect. Cela fit juger au Roi qu'il fallait envoyer quelqu'un àcette cour qui fût plus délié, plus actif, pour savoir à quoi s'en teniravec elle. Son choix tomba sur le comte de Rottembourg. En 1740, ilavait passé du service de France à celui de Prusse; il était apparentéavec tout ce qu'il y avait de plus illustre à la cour: il pouvait parces voies se procurer des connaissances qui auraient échappé à d'autreset, par conséquent, informer le Roi de la façon de penser de Louis XV,de ses ministres, de ses maîtresses; car il fallait une boussole pours'orienter. Le trop grand feu du comte de Rottembourg pouvait setempérer par le flegme de M. de Chambrier: tous deux pouvaient rendredes services utiles à l'État. Le comte de Rottembourg partit donc pourVersailles. Il fit faire ses premières insinuations par Richelieu et parla duchesse de Châteauroux.» Et le récit de Frédéric est confirmé parFlassan dans sonHistoire de la Diplomatie Française, t. V, où ilrépète les expressions du Roi de Prusse disant que Rottembourg fit faireles premières insinuations d'alliance par le maréchal de Richelieu et laduchesse de Châteauroux.]
[458: La coopération de Frédéric n'était pas aussi désintéressée qu'elleapparaît dans le récit fait par Richelieu à Besenval. Avant de partir deBerlin, Rottembourg, étant venu sonder Valori, sur les dispositions duministère français à l'égard du Roi de Prusse, l'avait prévenu qu'ilfallait du grain à son oiseau, ajoutant: «Qu'est-ce que vous voulez luidonner?» (Mémoires et négociations du marquis de Valori, ambassadeur deFrance à la cour de Berlin, Paris, 1820. T. I.]
[459:Mémoires du baron de Besenval. Baudouin frères, 1821. T. I.]
[460: Quand la présence de Rottembourg fut connue à Paris, il fithabilement répandre le bruit qu'il n'était chargé d'aucune négociation,mais qu'il était venu pour se faire soigner de la blessure qu'il avaitreçue à la bataille de Molivitz.]
[461:Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avecle duc de Richelieu, 1790.]
[462: Le maréchal de Belle-Isle, alors en disgrâce, mais qui disait quela faveur d'un homme comme lui repoussait comme la barbe, et pourlequel, nous l'avons dit, Frédéric avait la plus grande estime, était lecollaborateur de Rottembourg dans le projet du traité.]
[463:Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avecle duc de Richelieu, 1790.—Flassan, dans sonHistoire de laDiplomatie française dit que le traité fut signé le 5 juin.]
[464: D'Argenson dit que Rottembourg venu en France pour traitersecrètement de la nouvelle alliance du Roi de Prusse, demanda dans sesentrevues avec la duchesse et Richelieu, comme condition du traité dejuin 1744, le renvoi d'Amelot et que cela s'exécuta deux jours après.]
[465: Richelieu poussa très-vivement au renvoi du ministre, disant quefaire chasser Amelot, c'était toujours _crever un œil à Maurepas.]
[466:Chronique du règne de Louis XV.Revue rétrospective, t.V.—Aux Archives nationales, dans lesMonuments historiques, carton K,138, existe un long mémoire manuscrit sur l'administration d'Amelot quise termine triomphalement par ces lignes: «Si l'on rapproche et le peude durée de son ministère (1737-1744) qui ne fut que de sept ans, et lamultitude et l'importance des révolutions qu'il dirigea, on conviendraqu'il étoit difficile d'exécuter de si vastes projets en si peu detemps. Reculer nos frontières et ajouter une province au Royaume, donnerdes états à un Roi détrôné, placer sur le premier trône du monde unprince faible, sans argent et presque sans armée, assurer au légitimepossesseur une succession disputée par des puissances redoutables,rétablir la paix entre trois empires, soumettre à une républiqueorgueilleuse des insulaires jusqu'alors indomptables, abaisser du moinspour un temps la maison d'Autriche, et mettre, pour ainsi dire, ladernière main à l'ouvrage de Richelieu…»]
[467: C'était de lui dont Louis XV parlait, décidé qu'il était déjà àreprendre la direction de la politique étrangère.]
[468:Correspondance de Louis XV avec le maréchal de Noailles, par C.Rousset, Didier, 1869. Introduction.]
[469:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.]
[470:Mémoires de d'Argenson, t. IV.—Barbier rapporte un bruit quicourait à Paris sur la cause de la démission d'Amelot: «On dit àprésent, comme chose sûre, que le déplacement d'Amelot vient de ce quele Roi de Prusse avant de nous abandonner en Bohême, ce qui a passé pourtrahison, avait écrit au Roi trois lettres que le cardinal Fleury avoitreçues et tenues secrètes et dont il avoit défendu à M. Amelot de parlerau Roi, et que le Roi de Prusse, piqué de ne pas recevoir de réponse,avait pris son parti. Cela s'est découvert. Le comte de Rottembourg,envoyé extraordinaire du Roi de Prusse, en a montré au Roi les copies.M. Amelot a été obligé de convenir du fait, et que, sur ses excuses, leRoi lui a demandé de qui il était ministre, du Cardinal ou de lui.»Amelot sortait du ministère fort pauvre, n'ayant que 1,000 écus de renteet 18,000 de sa femme; il avait dépensé 30,000 livres de rente qu'ildevait avoir à la mort de son père pour faire honneur à l'état deministre.—Au fond, cette démission d'Amelot effrayait tous lesministres et le comte d'Argenson disait au marquis: «Croyez que ceci estla destruction du ministère; que ce sont les cabinets, les Noailles, M.de Richelieu et la maîtresse qui veulent nous détruire pour régner, etils nous traitent comme vous voyez.»]
[471: Le duc de Luynes nous apprend qu'après la mort de madame deChâteauroux, Frédéric fit demander par M. de Courten le portrait de lafavorite à d'Argenson qui le lui envoya.]
[472:Œuvres de Frédéric II. Berlin, Decker, 1854. T. XXV, p. 562.]
[473:Œuvres de Frédéric. Berlin, Decker, 1854, P. 561.]
[474: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux adressées aumaréchal de Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits(Supp. français 1234.Recueil de lettres autographes du dix-huitièmesiècle). Cette correspondance, publiée pour la première fois par nousdans lesMaîtresses de Louis XV, on la retrouvera ici dans le corps duvolume et dans l'appendice.]
[475:Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, par C.Rousset. Didier, 1869. T. I.—La lettre est datée du 11 septembre 1743.]
[476: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux au maréchal deNoailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits(Supp.français n° 1234).]
[477:Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, par C.Rousset, t. II.]
[478:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[479:Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, par C.Rousset. Didier, 1869. T. II.]
[480:Mémoires du duc de Luynes, t. V.—Pierre Narbonne, le premiercommissaire de police de Versailles, nous a laissé un curieux récit dece départ d'un Roi de France pour la guerre. Je le donne ici en note:
«Le Roi partit de Versailles pour se rendre à l'armée de Flandre, ledimanche 3 mai, à trois heures un quart du matin. Il sortit de sachambre pour aller à la chapelle faire sa prière et adorer leSaint-Sacrement. Il descendit par le petit escalier de la chapelle etmonta dans une calèche avec le duc d'Ayen, fils de M. le maréchal deNoailles, faisant les fonctions de capitaine des gardes, le marquis deBeringhen, premier écuyer, et le marquis de Meuse.
«L'escorte était composée d'officiers aux gardes et de vingt gardes.
«La chaise de poste du Roi suivait. Il y avait dans le coffre de cettevoiture deux millions en or.
«Venaient ensuite une cantine et un fourgon sur lequel il y avait desroues, cordages, essieux et autres ustensiles pour servir au besoin.
«Sur les quatre heures, le Roi fut rencontré à Sèvres suivi de sa chaisede poste, dans laquelle il n'y avait personne, et de onze autreschaises. Il passa à la Muette ou il entendit la messe et en partit pouraller droit à Péronne, à 31 lieues de Paris, où il doit rester jusqu'aumardi 5 mai.
«Sa Majesté, qui devait partir incognito et n'emmener personne, a changéd'opinion.
«Le reste de sa maison militaire comme gardes du corps, gendarmes,chevau-légers et mousquetaires, quatre-vingts suisses, gardes de laporte, la prévôté de l'hôtel, vingt-quatre pages de la grande et petiteécurie, vingt-quatre valets de pied, ont ordre de partir depuis le lundi4 jusqu'au samedi 9 mai. Il y aura aussi un détachement de la bouche etautres offices du Roi.
«On dit que les bureaux de la guerre se tiendront à Lille.
«M. d'Argenson, ministre de la guerre, était parti dès la veille dudépart du Roi.
* * * * *
«La veille de son départ (2 mai), le Roi écrivit une lettre à Mgrl'Archevêque de Paris pour ordonner des prières publiques et pourdemander à Dieu la prospérité de ses armes.
«Le 3 mai parut un mandement de Mgr l'Archevêque, portant que l'onferait des prières de quarante heures qui commenceraient à Paris le 6mai et continueraient les deux jours suivants, et que jusqu'au retour duRoi, on ferait des processions les dimanches et fêtes entre vêpres etcomplies.
«Les prières de quarante heures commencèrent à Versailles, le dimanche10 mai. La Reine vint à la grand'messe, puis à vêpres et au salut avecMgr le Dauphin et Mesdames de France. Le lundi et le mardi, la Reinevint seule au salut; le mardi, elle suivit avec toutes ses dames laprocession derrière le Saint-Sacrement.»]
[481:Journal de Barbier, édition Charpentier, t. III.]
[482:Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, par C.Rousset. Introduction.]
[483:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[484: Le Roi abandonnait la campagne commencée pour aller recevoir samaîtresse à Lille et tout en écrivant au maréchal de Noailles:«Quoiqu'il fasse très-beau et bon ici, je suis tout prêt à partiraussitôt que ma présence pourra être de la plus petite utilité…» LouisXV ne se pressait pas de retourner au siège.]
[485:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. VII.]
[486:Mémoires de d'Argenson. Édition de Renouard, t. IV.—La nouvelleest donnée par d'Argenson à la date du 5 mai; aussi ne faut-il regarderla lettre de la duchesse datée du 11 mai, que je donne dans l'appendice,et où elle se lamente d'être menacée de ne pas voir le Roi pendant cinqmois, que comme un moyen d'intéresser à son départ le maréchal deNoailles. Du reste, il n'est pas impossible que l'appel par le Roi de samaîtresse, qui devait presque aussitôt son départ se rendre de Plaisanceà Séchelles et de Séchelles à Lille, ait été retardé par des causesinconnues. Il avait été question au mois d'avril d'un mode derapprochement abandonné depuis. La duchesse devait aller prendre leseaux à Saint-Amand, et la comtesse de Toulouse avait envoyé plusieurschariots pour meubler un de ses châteaux de la Flandre, où la maîtressede Louis XV aurait été à portée du camp et du quartier du Roi.]
[487: Richelieu, usant de son ascendant sur son ancienne maîtresse,l'avait décidée à ce voyage dans l'intention de donner un illustrecortège à la duchesse.]
[488: Madame de Châteauroux avait une certaine inquiétude de ce voyagede la vieille princesse, d'après les secrets motifs que les bruits de lacour et les communications de madame de Tencin prêtaient à ce voyage.Suivant une lettre de Mademoiselle écrite à M. de Langeron, un objet quitenait plus à cœur à la princesse de Conti, que la chute de son gendreet la grossesse de sa fille, était un renversement du ministère suivi duretour de Chauvelin. On lui attribuait encore la pensée de donner safille au Roi pendant l'absence de la duchesse de Châteauroux.]
[489:Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. CollectionLeber. Bibliothèque de Rouen.]
[490:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.—«Madame de Flavacourt, sœurde madame de Châteauroux, dit d'Argenson à la date du mois d'avril,belle, mais fausse, avec peu d'esprit ni de naturel, a été lorgnée parle Roi et y a répondu; il a été question d'un marché à l'imitation de sasœur. Elle a voulu pour première condition que l'on renvoyât sa sœur, leRoi a craint que cela donnât une nouvelle scène au public et les grandsfrais d'une maîtresse nouvelle déclarée, de sorte que la premièrepersonne à qui il a été le dire c'est à madame de Châteauroux. Sur quoielle a dit:Sire, vous me chasserez, si vous voulez, mais je commencepar vous demander ou que cela soit sur-le-champ, ou que ma sœur lesoit; et sur cela il a été déclaré que ladite sœur de Flavacourt neserait plus des cabinets, ni de la Muette, ni de Choisy.]
[491: «Je crois aussi que M. de la Rochefoucauld mettra le peu qu'ilsait en usage pour faire réussir la Flavacourt. Elle est très-engraisséeet, par conséquent, embellie. Elle paraît de la plus grande gaieté. LaReine l'accable de caresses. Tout cela marque du moins des espérances.»]
[492: La préférence donnée par le Dauphin à la figure de madame de Muy,la plus laide de toute la cour, sur la figure de madame de Flavacourt,amusait un moment tout Versailles.]
[493: Dans une lettre du 19 juin 1744 adressée à Richelieu, madame deTencin écrit: «… Voici dans la plus grande exactitude tout ce quis'est passé à ce sujet. On vient de dire à mon frère, de la part del'homme que vous savez, que la Flavacourt écrivoit au Roi, que leslettres étoient sous l'enveloppe de Lebel, que comme les lettres étoientadressées au Roi, on n'avoit osé les décacheter, mais qu'on connoissoitle caractère. La chose nous parut si importante que nous ne nous tînmespas à ce premier avis. On renvoya celui qui l'avoit donné faire denouvelles questions; on le pria de bien examiner la chose, il répondit:qu'il ne pouvoit s'y méprendre, qu'il connoissoit parfaitement lecaractère des trois sœurs et leur cachet (je vous rapporte ses proprestermes); qu'il étoit sûr que les lettres pour le Roi adressées à Lebelétoient de madame de Flavacourt; qu'il y en avoit eu de Versailles et deParis et qu'à vue de pays il pouvoit y en avoir dix ou douze depuis cepremier avis… Voilà l'homme qui vient encore de voir celui qui a vules lettres et qui lui avoit dit de la part de mon frère qu'il s'étoittrompé, et que madame de Flavacourt n'avoit point écrit: il a soutenuqu'il ne s'étoit pas trompé, qu'il était sûr de ce qu'il avoit dit…»]
[494: «… Je parle d'abord de la lettre de madame de Lauraguais, etpuis de quelque chose de plus intéressant, c'est d'une conversation dela Reine et de madame de Flavacourt. La Reine lui a dit que le Roil'avait lorgnée à son souper. Elle ajouta qu'elle n'avoit pas demeilleure amie qu'elle, et qu'elle voulait être sa confidente. LaFlavacourt répondit qu'elle lui diroit tout; que, si la chose arrivoit,elle ne se livreroit que par crainte, n'ayant aucun goût pour le Roi;mais qu'elle ne vouloit pas être chassée de la cour et se trouver encoredans la nécessité de vivre avec son mari.»]
[495:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.]
[496:Ibid.—Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t.VI.]
[497: Le samedi 16 mai la princesse de Conti demandait à la Reine uneaudience dans laquelle elle lui faisait part du projet de son voyage,lui en expliquant les motifs, lui demandant son agrément. La Reine quidésapprouvait fort le voyage, lui disait fort honnêtement que cela ne laregardait en aucune manière et que la princesse n'avait besoin d'aucunagrément. Là-dessus la princesse de Conti faisait allusion aux discoursqu'on tenait dans le public, déclarait qu'ils n'avaient aucun fondement,et qu'elle ne menait point avec elle mesdames de Châteauroux et deLauraguais, ajoutant, qu'il n'y avait eu aucune proposition faite de sapart, ni de celle de ces dames, ni rien de concerté ensemble. Les deuxprincesses partaient le 29 mai, laissant le public assez étonné de nepas voir les deux sœurs profiter de leur départ pour se rendre enFlandre.]
[498:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t VII.]
[499:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[500: Madame de Rubempré étant allée, la veille du départ de ces dames,coucher à Plaisance, elles lui proposèrent de l'emmener avec elles enFlandre; l'arrangement ne put se faire sur-le-champ, mais madame deRubempré promit d'y aller, et, dit de Luynes, elle est partie ou partces jours-ci.]
[501:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[502: De Meuse n'était que malade. Il jouera bientôt un rôle dans lamaladie de Metz, un rôle de dévouement pour la femme, qui dans lespremiers temps de sa faveur ne pouvait le souffrir, mais semble, àl'heure présente, être prise d'un commencement d'attachement pour levieux familier de Louis XV.]
[503: Les frères Salles, hommes d'affaires auxquels s'intéresse laduchesse de Châteauroux, et dont parle très-souvent madame de Tencindans ses lettres.]
[504:Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. CollectionLeber. Bibliothèque de Rouen.]
[505: Le maréchal de Coigny commit de grandes fautes dans cette affaire.Il laissa passer par surprise une armée de 60,000 hommes sur quatrepoints différents, et ne l'apprit que le lendemain au soir. M. de Coignyétait âgé et atteint d'une rétention d'urine.]
[506: Le Roi quittait Dunkerque le 19 juillet.—Louis XV part en lançantcette phrase qui promettait: «Je sais me passer d'équipage, et, s'il lefaut, l'épaule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourriraparfaitement.»]
[507:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[508: En mourant, la duchesse de Châteauroux dira qu'elle a étéempoisonnée dans une médecine à Reims.]
[509:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[510:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. VIII.—«La maisonhabitée par la duchesse de Châteauroux était la maison abbatiale dupremier président. Il y eut trois galeries en planches de faites dont latroisième sur la rue scandalisa le peuple, l'usage en étant bienmarqué.» (Mémoires du duc de Luynes, t. VI.)]
[511: LaRemarquable histoire de la vie de la défunte Anne-Marie deMailly, duchesse de Châteauroux… publiée en allemand en 1746, parled'un assez bizarre cadeau offert par les juifs de Metz au Roi, qui enfit hommage à la duchesse de Châteauroux. «Ils firent faire, ditl'écrivain allemand, un précieux melon en or et l'offrirent au Roi. Latige de ce melon était garnie de diamants, et l'intérieur au lieu depépins était rempli de petits diamants et de pierres précieuses. Lavaleur de cet objet fut estimée à dix mille pistoles. Le Roi acceptagracieusement ce cadeau qu'il ne crut pouvoir mieux utiliser qu'en ledonnant à la duchesse de Châteauroux qui trouva ce don fort agréable.»]
[512: Cette maladie de Metz sauvait le prince Charles dont l'arméeallait être prise ou détruite. Le maréchal de Noailles qui écrivait auRoi, de Schelestadt à la date du 9 août: «Je suis dans une véritableinquiétude de savoir Votre Majesté incommodée et d'être hors de portéede savoir de ses nouvelles à tous moments… Mon tendre et inviolableattachement pour la personne de Sa Majesté ne me laissera aucunetranquillité que je ne la sache entièrement rétablie»; le maréchal deNoailles, le vieux courtisan, aura, tout le temps que la vie du maîtreest en danger, l'attention si bien tournée vers la chambre du Roi, et savigilance se trouvera tellement distraite des mouvements de l'ennemi parla lutte du parti de la Tournelle et du parti des princes du sang, quelorsqu'il combinera son mouvement d'enveloppement, le prince Charlesaura déjà passé le Rhin,à la barbe de l'armée française, et marcherapar la Souabe sur la Bohême menacée. Le maréchal n'aura que letrès-médiocre avantage de battre dans deux combats, une arrière-gardesacrifiée à dessein. Sur cette faute militaire, l'envoyé prussien, M. deSchmettau, éclatait en reproches contre l'ami de laritournelle,contre le maréchal de la maîtresse chassée, si bien qu'un moment on lefaisait responsable de l'atteinte portée à la vie du Roi par ce voyagede Dunkerque à Metz entrepris par son conseil, sous l'influence mortellede chaleurs caniculaires. Dans ces circonstances, le maréchal demandaitune entrevue au Roi qui lui répondait cette lettre amicale où l'on peutvoir au fond un congé donné à l'homme de guerre: «Metz, ce 30 août1744.—Je serai ravi de vous revoir, monsieur le maréchal, vous metrouverez avec bien de la peine à revenir, il est bien vrai que c'est dela porte de la mort. Ce n'a pas été sans regret que j'ai apprisl'affaire du Rhin, mais la volonté de Dieu n'était pas que j'y fusse, etje m'y suis soumis de bon cœur, car il est vrai qu'il est le maître detoutes choses, mais un bon maître. En voilà assez, je crois, pour unepremière fois.» La petite cour de Metz était dans l'attente del'entrevue. Le maréchal se rendait chez le Roi sur les huit heures, SaMajesté jouait, le maréchal mettait un genou en terre et lui baisait lamain avec effusion, le Roi lui disait: «Vous voyez, monsieur lemaréchal, un ressuscité,» et il n'était question de rien de particulier.Depuis cette visite, dix jours se passaient sans que le maréchal pûttravailler avec le Roi; et il voyait, lui, le général en chef de l'arméed'Alsace, les troupes menées au siége de Fribourg par le maréchal deCoigny, et quand il demandait au Roi s'il aurait l'honneur del'accompagner, Louis XV lui disait assez sèchement: «Comme vousvoudrez.»]
[513: Le bruit courut que, cette nuit, Richelieu avait enfermé le Roiavec les deux sœurs.]
[514: Pendant la convalescence de Louis XV, la Peyronie interrogé par leduc de Luynes sur ce qu'il pensait de la maladie du Roi, lui répondit:«que le Roi, dans l'état ordinaire de bonne santé, étoit dans l'usaged'aller deux fois par jour à la garde-robe et abondamment; que plusieursjours avant, continuant à toujours manger de même, il n'alloit plus querarement et que peu à la fois, ce qui avoit formé un amas considérablede matières qui avoient reflué dans le sang; qu'outre cela il croyoitqu'il avoit eu un coup de soleil, ce qui paroissoit démontré par unedouleur fixe qu'il avoit dans un côté de la tête, et très-vive que leRoi a eue pendant toute sa maladie, ce qui donnoit avec raison les plusgrands sujets d'inquiétude. La Peyronie m'a ajouté qu'à ces deuxaccidents il croyoit qu'il s'étoit joint un peu de fièvre maligne, quicependant n'étoit pas accompagnée de tous les symptômes ordinaires decette fièvre.»]
[515: Il n'y avait à Metz de princes du sang que le duc de Chartres, lecomte de Clermont, le duc de Penthièvre, et encore ce dernier,convalescent de la petite vérole, ne pouvait-il sortir de sa chambre.]
[516: À quelques temps de là on chantait à Paris sur l'air desPendusune chanson faite sur leur confrère par des médecins.
Or, écoutez petits et grands, L'histoire du chef des merlans, Qui s'est joué, l'infâme traître, Des jours de son Roi, de son maître, Et faillit à nous perdre tous Pour complaire à madame Enroux. ]
[517: Malgré le désir qu'avait le Roi d'avoir les soins de Dumoulinqu'il avait demandé dès le 9, malgré l'impatience de son arrivée, ce nefut que le 13 qu'on lui envoyait un courrier et il n'arrivait à Metz quele dimanche 16.]
[518:Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas. Lettresde Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.]
[519:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.]
[520:Ibid., t. VI.]
[521: D'après laVie privée de Louis XV qui l'a emprunté auxAmoursde Zeokinizul roi des Kofirans, le comte de Clermont aurait enfoncé lebattant de la porte d'un coup de pied, en adressant à Richelieu: «Quoi!un valet tel que toi, refusera la porte au plus proche parent de tonmaître!»]
[522:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.]
[523:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. VII.]
[524:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. VIII.—Dans le récitde la maladie de Metz où Soulavie tire tous ces détails du duc deLuynes, il ne raconte pas cette conférence entre la favorite et le P.Pérusseau d'après les mémoires du duc. Le courtisan chroniqueur dit eneffet seulement ceci: «On prétend que le mardi ou le mercredi, madame deChâteauroux et M. de Richelieu voyant le danger où étoit le Roi, avoientparlé au P. Pérusseau pour tâcher d'user de ménagement pour elle, s'ilétoit question de confession, madame de Châteauroux lui ayant donnéparole positive qu'elle ne rentreroit plus dans la chambre du Roipendant sa maladie et qu'elle ne reverroit jamais le Roi qu'en qualitéd'amie. Je ne suis point du tout certain de ce fait. On ajoute que laproposition ne fut point agréée par le P. Pérusseau, et cela est aisé àcroire.»]
[525: Le 11, la Peyronie avait parlé à M. de Soissons du danger où setrouvait le Roi, mais le mercredi, quoique l'état fût aggravé, il luidisait que rien ne pressait.]
[526:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie. Buisson.1793, t. VI.]
[527:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.]
[528:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.—Mémoires du maréchal duc deRichelieu, par Soulavie. Buisson, 1793.—Presque aussitôt l'expulsiondes deux sœurs, M. de Soissons donnait l'ordre, malgré la solennité dela fête du lendemain, de détruire la galerie qui conduisait madame deChâteauroux chez le Roi, et cette destruction fut menée avec tant dediligence que le samedi à l'heure que tout le monde se réveilla, il n'yavait plus vestige de galerie. «Les bois, dit de Luynes, étoientenlevés, les murs reblanchis, de manière que ceux qui l'avoient vue laveille et les jours précédents pouvoient croire s'être trompés.» Devantle pouvoir pris par M. de Soissons sur l'esprit du Roi la valetaillemurmurait: «Notre bon maître va donner à présent son royaume à M. deFitz-James, s'il le lui demande pour son salut.»]
[529:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.—Bouillon écrivait aussitôt àla Reine, il lui disait: que son respect et son attachement pour elle,et le devoir de sa charge ne lui permettaient pas de lui laisser ignorerl'état où se trouvait le Roi, que la nuit avait été fâcheuse, la matinéepeu consolante, que le Roi avait eu des agitations si violentes pendantla messe qu'il avait demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'étaitconfessé avec beaucoup d'édification, qu'il devait recevoir le viatiquele soir de ce même jour. Avec la lettre de Bouillon, arrivait uncourrier de d'Argenson qui disait à peu près les mêmes choses que lechambellan du Roi, et annonçait à Marie Leczinska que Louis XV trouvaitbon que la Reine s'avançât jusqu'à Lunéville, M. le Dauphin et Mesdamesjusqu'à Châlons. Le lendemain, la Reine partait à sept heures du matinpour Metz, où elle arrivait le lundi à onze heures. Le Roi qui dormait,s'éveillait, l'embrassait, lui demandait pardon des peines et deschagrins qu'il lui avait donnés. Le rapprochement entre les deux épouxdurait bien peu de temps. À quelques jours de là, lorsque le Roi étaitrétabli, elle lui demandait de permettre de le suivre à Saverne, àStrasbourg, il lui répondait froidement: «Ce n'est pas la peine,» etsans vouloir plus longtemps l'entendre allait faire la conversation avecles gens qui étaient dans la chambre.]
[530:Mémoires de Maurepas, t. IV.]
[531:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, par Soulavie, t. VII.]
[532:Journal de Barbier, édition Charpentier, t. III.—Le Roi avaithuit aides de camp, tous maréchaux de camp qui étaient M. le marquis deMeuse, lieutenant-général, le duc de Richelieu, le duc de Boufflers, leduc de Luxembourg, le prince de Soubise, le duc d'Ayen, le duc dePicquigny et le duc d'Aumont. D'après laVie privée de Richelieu, leduc aurait reçu le jour où il fut administré, une lettre anonyme danslaquelle on l'engageait à quitter Metz, sa vie courant des dangers.D'Argenson le poussait pour sa sûreté aussi à retourner à Paris,l'avertissant, en ami, qu'il avait entendu dire que M. de Soissons, quidevait administrer le Roi, avait projeté de s'adresser personnellement àlui, pour lui reprocher publiquement d'être la cause du désordre de ceprince. Mais Richelieu qui se défiait de d'Argenson persistait àrester.]
[533: Dans le premier moment de leur disgrâce, les deux sœurs n'auraientpas trouvé dans les écuries du Roi un officier qui voulût leur donnerune voiture pour les soustraire au peuple ameuté. C'était M. deBelle-Isle qui leur prêtait un carrosse avec lequel elles sortaient dela ville, et attendaient dehors avec mesdames de Bellefonds, du Roure,de Rubempré, leurs voitures. Elles avaient reçu un premier ordre ded'Argenson qui leur ordonnait de se retirer à quatre lieues de Metz sansdésignation d'endroit; sur une indication de Belle-Isle, elles s'étaientrendues dans un château d'un président de Metz qui n'était pas meublé.La nuit suivante, à deux heures du matin, elles recevaient un nouvelordre de continuer leur voyage. Avec cet ordre était arrivé un courrierde cabinet qui avait la prescription de leur faire éviter la rencontrede la Reine, de M. le Dauphin, de Mesdames; et le duc de Luynes lesrencontrait à Sainte-Menehould courant à trois berlines et ayant faitdéjà plusieurs détours à cause du changement de route de la Reine.]
[534:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.—La nuit du vendredi au samedi15 août était encore plus mauvaise que toutes les nuits précédentes etl'on s'attendait à tout moment à apprendre la mort du Roi. Dans lecabinet du maréchal de Belle-Isle qui se trouvait au-dessous de lachambre de Louis XV, l'on n'entendait pas remuer que l'on ne crût quec'était le dernier moment de Sa Majesté. D'Argenson avait donné l'ordred'emballer ses papiers, le duc de Chartres faisait atteler sa chaise deposte pour se rendre à l'armée du Rhin. À six heures du matin, on appelales princes pour assister aux prières des agonisants, et depuis sixheures jusqu'à minuit Louis XV tomba dans une espèce d'agonie. Le nez duRoi enflait, ses yeux changeaient, sa poitrine s'emplissait… Lesmédecins avaient perdu la tête, et le mourant était abandonné auxempiriques. Un chirurgien d'Alsace, nommé Moncerveau, qui vivait à Metz,lui donnait une dose d'émétique qui amenait une évacuation et unsoulagement. La nuit du dimanche au lundi était encore terrible, et lelundi matin, le chapelain qui lui portait, après la messe, le corporal àbaiser était effrayé de l'immobilité du Roi. Un mieux cependant seproduisait vers le 17. Le 23, Dumoulin déclarait que le Roi était horsde danger, et le 26 comme première marque de convalescence on luifaisait la barbe et on lui donnait du pain dans du bouillon.]
[535: Les deux sœurs quittaient Metz le 14 août et arrivaient le 20 aoûtà Plaisance, où elles séjournaient avant leur rentrée à Paris.]
[536: «Dumoulin, disent lesMémoires de Maurepas, qui est arrivé àmidi et demi (dimanche 16), l'a trouvé bien: il a même dit au Roi qu'ilaurait part aux bénéfices sans en avoir eu les charges; en lui tâtant leventre, il lui a dit: Votre Majesté a le ventre d'une fille, il est dansun état qui tend à sa convalescence.»]
[537:Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. CollectionLeber. Bibliothèque de Rouen.]
[538: Malgré toutes les précautions prises pour que la Reine et lafavorite ne se rencontrassent pas, de Luynes dit qu'elles se croisèrentà Bar-le-Duc.]
[539: On voit que la duchesse de Châteauroux est toujours préoccupéed'être remplacée par sa sœur, madame de Flavacourt. La voiture de laduchesse s'était, en effet, croisée avec la voiture de laPoule.Madame de Flavacourt avait si bien supplié la Reine de l'emmener, quecelle-ci avait maladroitement cédé. Cependant, dans les premiers jours,la Reine empêchait madame de Flavacourt de monter chez le Roi. Le 6septembre, premier jour de la semaine de madame de Flavacourt, la Reinene paraissait pas au dîner du Roi, pour que la sœur de madame de laTournelle n'apparût pas aux yeux du Roi, au grand jour et toute seule.Elle n'entrait que le soir avec toutes les autres dames, à l'heure dusouper. Mais le Roi chez lequel on craignait une émotion, un ressouvenirdes deux sœurs ne laissait rien apparaître. Toutefois, soit laconnaissance du blâme général pour sa complaisance, soit la gêne quemettait la sœur des deux favorites dans la petite cour groupée autour duconvalescent, la Reine, lors de son départ pour la cour de son père,disait assez sèchement à madame de Flavacourt qu'elle ne pouvait laramener et la laissait regagner Paris à ses frais et à sa guise.]
[540: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. CollectionLeber. Bibliothèque de Rouen.]
[541:Vie privée de Louis XV. Londres, 1785, t. II.—Les amours deZéokinizul, Roi des Kofirans. Amsterdam, 1747.—À laFerté-sous-Jouarre, où les deux sœurs furent reconnues, les paysans,sans l'intervention d'un notable du pays, brisaient les voitures etmettaient en pièces les deux favorites.]
[542: Il s'agit du projet de son voyage à Strasbourg. La Reine demandaità suivre le Roi qui, endoctriné par Richelieu, refusait sa demandepresque impoliment.]
[543: D'Argenson qui, au dire de Soulavie, lors de l'expulsion de laduchesse, lui avait adressé un geste de hauteur et de mépris, voyantl'amour renaître chez le Roi, cherchait à se rapprocher d'elle et deRichelieu.]
[544: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. CollectionLeber. Bibliothèque de Rouen.]
[545: Cette lettre que madame de Châteauroux voulait faire parvenir auRoi dans un moment favorable, ne lui était remise que le 10 octobre,dans son passage à Saverne pour se rendre au siège de Fribourg.]
[546: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. CollectionLeber. Bibliothèque de Rouen.]
[547: Lettre de la duchesse de Châteauroux, publiée dansl'Isographie.—La voici toute entière:
_À Plaisance,4 mai _1745.
_Vous ettes charmant, cher oncle, de me tenir parole et de me donnertous les jours des nouvelles du Roy. Je vous en ay une obligation que jene peut vous dire. Cela augmenteroit, si cela etoit possible, l'amitiéque j'ay pour vous. Je m'ennuye à périr, cela ne paroît-il pas le plussingulier du monde. Je ne reconnoit en moy ni madame de la Tournelle, nimadame de Châteauroux, je suis une étrangère pour moy. Cela ne fait pasune situation agréable au moins, cher oncle. Je ne sçay pas combiencette mauvaise plaisanterie durera, mais elle ne vaut rien du tout. Jevous écriré plus au long par le courrier; en attendant, je vous souhaitetoute sorte de bonheur et de prospérité.
La D. de Châteauroux.
À Monsieur le duc de Richelieu à l'armée de Flandres._ (Collectiond'Aimé Martin.)]
[548: Dans un journal de la campagne de Louis XV en 1744 oumémorialessentiel pour rédiger l'histoire curieuse des intrigues, etc. publiédans lesMémoires de Maurepas, nous trouvons à la date du 19septembre: «Le Roi dit du bien de Richelieu au maréchal de Noailles,afin qu'il revienne près de lui.» Il est un autre document plussignificatif daté du lendemain et que nous trouvons aux Archives:
Aujourd'huy 20 septembre 1743. Le Roy étant à Metz et ayant accordé à laduchesse de Lauraguais une pension de 9,000 livres pour en jouir àcompter du jour de son mariage et désirant lui donner un titre quiassure cette grâce, Sa Majesté a déclaré et déclare, veut et entend queladite dame duchesse de Lauraguais jouisse, sa vie durant, de la sommede 9,000 livres de pension et qu'elle en soit payée par chacun an àcommencer du 23 février 1743 sur ses simples quittances par les gardesdu Trésor Royal présents et à venir… Registre du Secrétariat d'État.Registre O/1 88.]
[549: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. CollectionLeber. Bibliothèque de Rouen.—Dans ce mois d'octobre, la duchesse deChâteauroux semble assurée de sa rentrée en faveur, et fait de laprotection comme si elle était favorite. Voici une lettre de la fin dumois adressée à Richelieu:
_À Paris, ce 25 octobre.
Voilà un mémoire, cher oncle, qui vous expliquera ce que l'on désire devous pour M. du Fesy, reellement si vous le pouves vous feré tres-bien,car il est bien facheux pour luy d'avoir manques l'affaire des postes etcelle-cy le dédommageroit en quelques façons, enfin je suis chargé devous presser très fort pour que vous luy accordies et je m'en acquitte.Par votre dernière lettre, je vous vois de très méchante humeur, et jene peux pas dire que vous ayé tort, car tout ce qui vous est arrivée estfort désagréable et je l'ay senty je vous assure encore mieux que vous.Mais pourquoy ne songerions nous a vous faire envoyer au devant de ladauphine, lon dit que la commission est encore plus honorable quel'autre, j'en parlé hier avec le cardinal de Tencin qui aprouva monidée; qu'en dite vous, si vous laprouviez nous chercherions les moyensde la faire parvenir jusqu'au roy, mais sur toute chose n'ayé pas l'aird'y songer et n'en parlé a personne, car si nous ne réussissons pas ceseroit encore pis, je voulois vous ecrire fort longuement aujourd'hui,mais j'ay été malade comme une bete toute ma journée de ma colique. Vousn'auré qu'un petit bonsoir, ce maudit siège (le siège de Fribourg) mefait trembler, je ne peut pas vous dire les inquietudes que vous mecausè, car je regarderé comme une espèce de miracle si il y en a un devous qui en revienne; vous scavez, cher oncle, comme je vous aime jevous assure que je ne suis point changé et qu'au contraire je vous aimesi cela est possible encore davantage._ (Lettres autographes de laduchesse de Châteauroux. Bibliothèque de Rouen.]
[550: La lieutenance de Belle-Isle dont parle madame de Châteauroux, estla lieutenance générale de Pologne, qui lui avait été donnée par le Roide Pologne le 1er octobre 1744.]
[551: Le chevalier de Grille cité fréquemment dans les lettres de madamede Tencin comme un ami intime de madame de Châteauroux.—Le duc deLuynes dit dans son journal, à la date du samedi 25 janvier: «On suthier au soir ici que le Roi a donné à M. le chevalier de Grille lacompagnie des grenadiers à cheval: Le chevalier de Grille est fort amide madame la duchesse de Châteauroux et depuis longtemps.»]
[552: Le Roi arrivait à Paris le 13 novembre au soir, il entendait le 14leTe Deum à Notre-Dame, le 16 il allait dîner à l'Hôtel de Ville, delà se rendait au Salut des Grands-Jésuites de la rue Saint-Antoine, puisparcourait toutes les illuminations de Paris jusqu'au bout de la rueSaint-Honoré. Soulavie qui a la spécialité des autographes suspects,cite une lettre de la duchesse de Châteauroux qui dit s'être mêlée à lafoule pour voir le BIEN-AIMÉ, et avoir été arrachée de sa contemplationamoureuse par «Voilà sa p…» La lettre est-elle vraie, et l'injurea-t-elle été subie? Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques joursaprès, sur la nouvelle de la reprise de la favorite par le Roi, ilcourait à la halle cette phrase pittoresque: «Il reprend saguinche,eh bien! s'il retombe malade, il n'aura pas de nous unPater.» Lalettre donnée par Soulavie est redonnée dans laVie privée deRichelieu au milieu d'un certain nombre de lettres de la duchesse deChâteauroux. Ces lettres, qui sont jointes à des lettres de Louis XVbeaucoup plus incontestables, je ne les crois pas absolument fabriquées,et cependant je n'ai qu'une très-médiocre confiance dans leur parfaiteauthenticité, n'y retrouvant pas le ton hautain, les allures viriles,les expressions énergiques et triviales qui sont la signature deslettres de la collection Leber.]
[553:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.]
[554:Mémoires du duc de Richelieu, par Soulavie, t. VIII.]
[555:Fragment des Mémoires de madame de la duchesse de Brancas.Lettres de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802. Ce sont les seulsmémoires qui parlent d'une entrevue secrète à Versailles.]
[556:Mémoires du duc de Richelieu, par Soulavie, t. VII.]
[557:Mémoires de d'Argenson, édition Renouard, t. IV.]
[558: Narbonne, le commissaire de police de Versailles, raconte que lechancelier ayant conjuré M. de Châtillon en son nom et au nom de tout leroyaume de ne pas emmener le Dauphin, avait fini par lui dire:«Monsieur, vous vous en repentirez»; à quoi, M. de Châtillon avaitrépondu qu'il prenait à son compte les suites de l'événement. Il avaitordre de ne s'avancer que jusqu'à Châlons, puis jusqu'à Verdun; maisayant résolu dès Versailles de mener le Dauphin jusqu'à Metz, il passaitoutre, et le Dauphin arrivait à Metz le lundi à quatre heures. On nejugeait pas à propos d'annoncer cette arrivée au Roi qui avait donné unordre contraire. La fièvre du Roi était encore considérée comme ayant uncaractère de malignité en même temps qu'on craignait une scèned'attendrissement pour son état de faiblesse. Ce n'était donc que lejeudi que l'on demandait au Roi s'il trouvait bon que le Dauphin vint àMetz et ce n'était que le lendemain vendredi que le Dauphin était censéarriver à Metz. Le Roi le voyait ce jour-là, et faisait une réceptiontrès-froide au prince et à son gouverneur.]
[559: Le Roi avait eu connaissance de cette correspondance par Vauréal,son ambassadeur en Espagne.]
[560: Le duc était déjà exilé. Le 10 novembre, avant l'arrivée du Roi àParis, le duc de Châtillon recevait une lettre de cachet datée du 17octobre, par laquelle le Roi lui ordonnait de se rendre dans ses terreset d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Un ordre particulier portait quemadame de Châtillon suivît son mari. L'exil du ménage n'était levé quedix ans après par la protection de madame de Pompadour.]
[561: M. de Balleroy, ancien gouverneur du duc de Chartres, et quipassait pour avoir composé le véritable discours que l'évêque deSoissons avait tenu contre la duchesse de Châteauroux, lorsque Louis XVavait reçu l'extrême-onction, avait été aussi exilé, le lendemain dujour où l'on avait connu l'exil du duc de Châtillon.]
[562: Fitz-James, l'évêque de Soissons détesté, était exilé dans sondiocèse, non par lettre de cachet, mais verbalement. Lorsqu'il voulaitrevenir à la cour pour le mariage de la Dauphine, le Roi lui faisaitdire que sa disgrâce était très-réelle. Plus tard, Louis XV s'opposait àsa promotion au cardinalat. Fitz-James s'en vengeait en continuant àentretenir le Roi de canons et de foudres vengeresses contre les roisadultères, et il avait beau jeu; Compiègne étant du diocèse deSoissons.]
[563: Louis XV ne sévit pas contre son confesseur Pérusseau, mais, ensouvenir de la cruelle incertitude où il avait laissé madame deChâteauroux à Metz, il s'amusa à le tenir dans l'inquiétude d'unremplacement suspendu pendant de longues années sur sa tête.]
[564: La lettre de cachet adressée au duc de La Rochefoucauld était dela plus grande dureté. La voici: «Vous manderez à M. de La Rochefoucauldque je suis fort mécontent de sa conduite et qu'il reste à laRoche-Guyon jusqu'à nouvel ordre. Si cependant il a quelques affairesqui demandent sa présence à Paris, il m'en fera demander la permission;il ne pourra aller que de la Roche-Guyon à Liancourt et de Liancourt àla Roche-Guyon. Mandez-lui aussi qu'il se tient bien des propos dont jesuis instruit et que l'on augmente.»]
[565: Quant au duc de Bouillon, il allait être envoyé non à Navarre,mais dans un château du duché d'Albret qui n'était pas habité depuisdeux cents ans, quand madame de Lesdiguières qui était de ses amis etqui avait pour ainsi dire élevé la duchesse de Châteauroux, étaitavertie de l'ordre d'exil. Elle faisait prier madame de Châteauroux depasser chez elle, lui disait qu'il était honteux pour la gloire du Roiqu'il exilât un de ses grands officiers qui venait de lui montrer autantd'attachement dans sa grande maladie, et lui déclarait que, comme il nedépendait que d'elle de faire changer cet ordre, elle ne luipardonnerait jamais et ne la verrait de sa vie, si l'ordre n'étaitchangé.» L'ordre ne fut pas donné.]
[566:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.—Cette lettre de madame deChâteauroux n'est pour ainsi dire qu'une reproduction du billet du Roiet du discours dicté par Louis XV à Maurepas.]
[567:Mémoires du duc de Luynes, t. I.]
[568: Ce billet, qui n'était que la répétition de celui dont madame de Châteauroux avait envoyé un extrait dans sa lettre à madame de Boufflers, courait, en copies manuscrites, le soir de ce jour, tout Paris.]
[569:Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VII.]
[570: De Luynes affirme qu'elle prononça cette phrase, ou la phrase,«Cela est sans conséquence.»—Selon madame de Brancas, il n'y auraiteu d'autres paroles, entre la favorite et le ministre, que ces seulsmots: «Donnez-moi les lettres du Roi et allez-vous-en.» J'ai une plusgrande confiance dans le récit du duc de Luynes, repris entièrement parSoulavie, récit que le duc semble tenir de Maurepas lui-même.]
[571: Le bruit courut que l'arrivée inopinée de Maurepas dans un tempscritique avait amené une révolution qui avait entraîné la mort de laduchesse. De Luynes combat ce bruit. Il affirme que la duchesse n'avaitpoint ses règles, au moment de la visite de Maurepas, qu'elle était,d'ailleurs avertie d'avance de la visite par le Roi; reconnaît qu'il estvrai qu'elle était dans son lit, le mercredi à six heures du soir, maisil nous apprend qu'elle sortit dans la soirée, pour aller chez mesdamesde Lesdiguières et de Brancas. Ce fut seulement le lendemain, le jeudi26, jour où elle devait signer le bail d'une maison dans le quartier del'hôtel de feu madame la Duchesse, qu'elle tomba vraiment malade et futsaignée pour le première fois.]
[572:Mémoires du duc de Luynes, t. VI.]
[573: Le duc de Luynes affirme qu'elle n'avait pour toute fortune que 60actions qui lui avaient été données au moment de son mariage par feu M.le Duc, qui se croyait son père. Le désintéressement des trois sœurs nepeut être nié. Madame de Mailly coûta très-peu de chose à l'État, madamede Vintimille ne voulut accepter que le nécessaire. Quant à madame deChâteauroux, avide de grandeurs et de dignités et même de revenus luipermettant de tenir un grand état de maison, elle n'eut point l'amour del'argent de madame de Pompadour. Elle dédaigna les offres des hommesd'affaires, qui, pour une simple préférence, lui offraient des millions.Et Soulavie déclare avoir vu une lettre d'elle adressée à Richelieu, oùelle traitait une de ces offres degrossièreté indigne.]
[574: Voici le récit que Soulavie et Boisjourdain donnent de cetteentrevue: «Madame de Modène lui ayant dit que sa sœur, madame deFlavacourt, était venue pour la voir, madame de Châteauroux luirépondit:Ah! je suis bien fâchée qu'on l'ait laissée aller,pouviez-vous douter que je n'eusse eu grand plaisir à la voir? Madamede Modène lui répliqua: «Je suis bien charmée de votre façon de penserpour elle; car elle est là, et je ne savais comment vous l'annoncer».Elle la fit donc entrer et l'embrassa en lui disant: «Ma sœur, vousvous étiez retirée, pour moi j'ai toujours conservé pour vous les mêmessentiments.» Madame de Flavacourt lui baisa les mains en fondant enlarmes.—Une chose curieuse c'est que, malgré l'affirmation de Soulaviequi fait mourir la duchesse de Châteauroux dans les bras de madame deMailly, la duchesse ne voulut pas recevoir sa sœur. Le duc de Luynesaffirme que madame de Mailly, s'étant adressée inutilement à Vernage, seprésenta plusieurs fois à la porte de sa sœur sans pouvoir être reçue.]
[575: L'auteur de laVie privée de Richelieu donne à la date du 2décembre une lettre de d'Argenson à Richelieu qui ne me semble pasfabriquée. La voici: «Je ne puis vous entretenir d'autre chose,Monsieur, que de l'inquiétude où nous met madame de Châteauroux…L'embarras de la tête qui subsiste est le plus terrible. Cependant ellerépond juste à toutes les questions qu'on lui fait. Vernage assure mêmeque dans cette maladie-ci qui est assez commune dans Paris, la plupartde ceux qui en reviennent ont eu des symptômes beaucoup plus forts quemadame de Châteauroux n'en a eu jusqu'ici, qu'on ne devait pas mêmeregarder l'affaire comme désespérée, si l'on voyait ce même accidentaugmenter. Les évacuations du ventre avaient bien été ces jours passéset il est fâcheux qu'elles aient été aujourd'hui moins abondantes. Cetaccident cependant n'est pas décisif, et outre qu'après de grandesévacuations, il n'est pas étonnant qu'elles diminuent, vous pouvez voussouvenir que nous avons éprouvé les mêmes variations dans la maladie duRoi et il y a sans doute des moyens qu'on emploiera pour rendre laliberté au ventre.
«Voila donc quel est dans ce moment-ci le sujet de nos alarmes etdésespérances, mais au milieu d'une pareille situation vous pouvez jugerde celle du maître et de ceux qui lui sont véritablement attachés. Je nepuis vous exprimer à quel point je partage sa douleur pour lui, pourelle et pour tous ceux qui pensent comme nous. Je suis indigné de lajoie interne et masquée des vilaines gens que je vois sans cesse autourde lui avec un dehors composé, qui jouissent de la peine de leur pauvremaître et qui désireroient bien la voir portée au dernier période. Dieuveuille que sa santé n'y succombe pas! Il a un visage qui fait trembleret il passe malgré cela une partie de la journée dans lareprésentation…»]
[576: À la date du 6 décembre, le nonce du pape Durini mandait à BenoitXIV: «La Châteauroux est pour ainsi dire dans un état complètementdésespéré par suite d'une fièvre maligne accompagnée d'un transport aucerveau; le mal s'est déclaré le jour même où elle apprenait que le Roila rappelait à la cour. On prétend que le Roi est venu la voir la nuitavant sa confession au P. Segau (Ségaud), jésuite de distinction. Elle areçu depuis le viatique. Les médecins conservent donc bien peud'espérance qu'elle puisse se rétablir» (Lettere di Mgr Carlo Duriniarcivescovo di Rodi, nunzio apostolico in Parigi, al cardinal Valenti,secretario di stato per Benedetto XIV.Curiosità storiche raccolte daFelice Calvi. Milano, Antonio Valardi, 1878.)]
[577: Le Roi avait envoyé à la chapelle et à la paroisse faire part deson intention qu'il fût dit des messes pour demander à Dieu la guérisonde madame de Châteauroux.]
[578: Barbier dit que toute la cour vint se faire inscrire à la porte dela duchesse où l'on donnait régulièrement le bulletin.]
[579: D'Argenson dit, à la date du 17 novembre, que sans cette fluxionla belle duchesse eût reparu au cercle de la Reine.]
[580:Mémoires du duc de Luynes, t. V.]
[581: Le Roi partait avec M. le Premier et M. d'Harcourt, capitaine desgardes en quartier. Il était si pressé de quitter Versailles que deMeuse qui n'était pas avec lui au moment où il prenait cettedétermination ne pouvait arriver assez à temps pour monter en voitureavec lui et était obligé de le rattraper dans sa chaise. Là à la Muettele nonce du pape Durini dit qu'il ne discontinuait pas de pleurer,s'accusant de la mort de la duchesse et l'attribuant aux scènes de Metz.Il passait quelques jours complètement renfermé avec les amisparticuliers de madame de Châteauroux: MM. d'Ayen, de Luxembourg, deGontaut, de la Vallière et M. de Soubise accouru à la Muette. Il avait,dans sa douleur, plaisir à vivre seulement avec ceux qui lui parlaientde la morte et il nommait, pour le voyage de Trianon, mesdames deModène, de Boufflers, de Bellefond, les trois femmes qui avaient vumadame de Châteauroux pendant sa maladie. Il avait envoyé un courrier àRichelieu qui tenait les États du Languedoc. Pendant le séjour deTrianon, le prince de Conti, qui avait été fort amoureux de la duchesse,étant arrivé un matin de fort bonne heure, le Roi le faisait entrerpendant qu'il était au lit, l'entretenait seul pendant toute une heure,lui parlant avec force larmes de cette femme qu'ils avaient tous deuxaimée. C'était encore une entrevue pleine d'attendrissement que celleque le Roi avait au commencement de janvier avec madame de Lauraguaisqui ne savait que depuis quelques jours la mort de sa sœur. Il luiprêchait la résignation, lui disant: «Madame, Dieu vous a frappée, ilm'a frappé aussi; je croyais n'avoir qu'à désirer, mais Dieu en adisposé autrement. Il faut adorer sa main et se soumettre.» Puis, ce Roien lequel la religion et le tempérament amoureux se livraient decontinuels combats, envoyait ses soupers dans son appartement, luidonnait les loges de Nantes qu'aura plus tard madame du Barry, reprenaitses habitudes avec elle, en en faisant la maîtresse intérimaire entremadame de Châteauroux et madame de Pompadour.]
[582: Bois-Jourdain raconte que ce jour le Roi ne put soutenir la séancedu Conseil jusqu'à la fin et dit à ses ministres: «Messieurs, finissezle reste sans moi.»]
[583: Le nonce du pape Durini écrit le 13 décembre: «Le mardi 8 courant,madame de Châteauroux mourut assistée par un religieux jésuite etdonnant des signes de repentir, au milieu d'une chambre pleine deseigneurs de la cour selon l'habitude détestable de cette nation demourir en public.»]
[584: Laremarquable histoire de la vie de la défunte Anne Marie deMailly, duchesse de Châteauroux, favorite de Louis quinzième, roi deFrance (publiée en allemand en 1746) donne à propos du testament de lafemme, un détail sur l'achat de dentelles pendant la campagne de 1744qui ne se trouve que là. Je crois n'avoir pas besoin de dire qu'il y aune grande exagération dans la note de l'écrivain allemand, enfin lavoici telle qu'elle a été rédigée. «Par son testament elle (la duchessede Châteauroux) institua la duchesse de Lauraguais héritière de sesmeubles et objets précieux. Cela se monte à plusieurs millions entreautres pour un million de dentelles qu'elle avait achetées pendant sonséjour en Flandres. Le duché de Châteauroux fait retour à la couronne;le roi a cependant ordonné de payer aux trois sœurs sur ce duché unerente viagère de 25,000 livres.»]
[585: Le P. Segaud qui l'avait assistée à ses derniers moments,racontait que l'entretenant de la confiance que nous devons avoir à lasainte Vierge, la duchesse lui avait dit que dans tous les temps elleavait porté sur elle une petite médaille de la sainte Vierge et qu'elleavait demandé deux grâces par son intercession: l'une de ne point mourirsans sacrements, l'autre de mourir le jour d'une des fêtes de laVierge.]
[586: Madame la Dauphine, se trouvant très-bien le premier mercredi defévrier 1757, prenait sa tasse de chocolat d'habitude. L'instant d'aprèselle se trouvait mal; les syncopes, une perte effroyable survenaient…Tronchin appelé parlait d'unecrise surnaturelle et madame Adélaïdelui administraitle contre-poison de madame de Verrue qu'elle tenaitde la princesse de Carignan et qu'elle avait toujours dans les cassettesqui la suivaient. Par hasard, ce jour-là, madame Adélaïde qui préparaittous les jours le chocolat de la princesse ne l'avait pas fait. Beccarides petits appartements fut soupçonné; Dour, garçon d'office, lui avaitvu apprêter la tasse de chocolat suspecte et avait dit qu'il necomprenait pas comment il fallait autant de temps pour préparer unetasse de chocolat, et pourquoi on y faisait entrer autant d'ingrédients,des eaux qu'on tirait de divers flacons.]
[587:Aqua tofana.]
[588:L'Espion dévalisé. Londres, 1781.]
[589: De Luynes confirme les propos de madame de Châteauroux disant quependant sa maladie elle avait été empoisonnée à Reims dans unemédecine.]
[590: Madame de Brancas dit que Maurepas partit à midi de Versailles,qu'il ne fit que changer de voiture en arrivant chez lui, alla quelquepart avant de se rendre chez madame de Châteauroux, chez laquelle il nese rendit qu'à la fin de la journée, et elle se demande où il alla, avecqui il s'aboucha avant la visite. Elle ajoute qu'à peine la duchesse eutlu la lettre du Roi, elle sentit d'insupportables douleurs aux yeux et àla tête. Ce récit doit être accepté avec la plus grande défiance. Lafemme qui écrit cela ne dit-elle pas quelques lignes plus bas: «À peinele Roi sut-il la mort de madame de Châteauroux qu'il exila M. deMaurepas à Bourges.»]
[591:Mémoires de madame du Hausset, publiés par M. F. Barrière.Lettre adressée à M. de Marigny et qui s'est trouvée jointe au cahier dujournal de madame du Hausset.—Richelieu et le bailli de Grille,l'intime ami de madame de Châteauroux, répétaient à tout le mondequ'elle était morte très-naturellement.]
[592: On adonné mille raisons à la mort de madame de Châteauroux. Nousavons déjà dit que le duc de Luynes rejette absolument comme cause de lamort de la duchesse une révolution morale survenant dans un tempscritique; cependant un contemporain la fait mourir pour s'être dégarnieet baignée dans ce moment. Un petit livre rarissime, une espèce decontinuation du pamphlet de mademoiselle Fauque, livre que je n'ai pascité dans la bibliographie de madame de Pompadour et qui a pour titre:Mémoires pour servir à l'histoire de la marquise de Pompadour.(Londres, aux dépens du sieur Hooper, à la Tête de César, 1763), déclareque la duchesse de Châteauroux est morte des suites d'une tentatived'avortement.]
[593:Mémoires du duc de Luynes, t VI.—Il affirme qu'il y avait aussiun commencement d'inflammation d'un poumon.]
[594:Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas.—Lettres deLauraguais à madame ***. Buisson, 1802.]
[595: Le duc de Luynes dit au mois de décembre 1743: Madame de Maillys'aperçoit présentement que l'aveuglement de sa passion «allait au pointqu'il l'empêchait de sentir toute la dureté du caractère du Roi,quoiqu'elle ait pu le remarquer souvent et qu'elle l'éprouvâtelle-même.» Et madame de Tencin, dans une lettre de 1744, parle d'uneconversation de madame de Mailly qui lui fait dire fort injustement quel'ancienne favorite n'avait jamais aimé le Roi de bonne foi.]
[596: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743.Revue rétrospective,t. V.]
[597: Il semble toutefois en ces premières années de sa conversion quel'ancienne favorite n'était point encore maîtresse de ses ressentiments.Madame de Tencin parle d'une lettre de madame de Mailly adressée au ducde Charost au moment de la campagne de 1744, lettre dans laquelle ellelui demande siles vivandières suivraient l'armée; et à quelque tempsde là elle faisait un portrait de sa sœur, la duchesse de Châteauroux,qu'elle terminait en disant qu'elle était «une sotte de premier rang».Lors de la maladie du Roi à Metz au mois d'août 1744, Barbier dit quemadame de Mailly ne quittait pas les églises de Paris.]
[598: Chronique du règne de Louis XV.Revue rétrospective, t. V.—Onparlait dans ce temps d'un projet que madame de Mailly avait de fonderune maison aux environs de Paris, où elle élèverait de jeunes personnes.M. de Noailles applaudissait à ce projet et devait demanderl'autorisation du Roi.]
[599: Soulavie affirme tenir le fait du maréchal de Mailly.]
[600: Madame de Mailly mourait le 30 mars d'une fluxion de poitrine, lehuitième jour de sa maladie, à l'âge de quarante et un ans. Elle étaitsoignée avec une grande affection par son père qui l'aimait beaucoup.Madame de Pompadour dit dans une lettre à son frère: «La pauvre madamede Mailly est morte, j'en suis réellement fâchée; elle étoitmalheureuse, le Roy en est touché. Dans une autre lettre adressée à lacomtesse Lutzelbourg elle répète ses regrets presque dans la mêmephrase.—Voici l'extrait de Barbier à propos de sa mort: «Cette pauvrecomtesse est morte à quarante et un ans… Le P. Boyer, ancienprédicateur de l'Oratoire, était mort aussi d'une fluxion de poitrinehuit ou dix jours auparavant, ce qui avait d'autant plus frappé madamede Mailly, qu'il était dans son intimité ainsi que le P. Renault. Aprèsles exercices de piété, ces gens-là ne se quittaient pas, mangeaienttrès-souvent ensemble et faisaient, dit-on, très-bonne chère, ce quifaisait même plaisanter quelquefois.]
[601: En décembre 1743, le duc de Luynes dit: «Les dettes de madame deMailly ne sont pas encore payées à beaucoup près; on a retranché auxcréanciers une partie de ce qu'ils demandoient, et on a payé un à-compted'un sixième tout au plus; on veut encore faire de nouveauxretranchements, et le projet est à ce qu'il paroît de payer desà-comptes de temps en temps. Cet arrangement est présentement la seulechose qui fasse de la peine à madame de Mailly.» En 1751 le duc deLuynes ajoute que madame de Mailly avait su que plusieurs des marchandsavaient perdu dans les accommodements qui avaient été faits.]
[602: Soulavie nous apprend que lors de la démolition du cimetière desInnocents en 1785, on trouva son cercueil, que sa famille fittransporter dans un nouveau cimetière hors les murs, où elle futconfondue avec tous les morts.]
[603: Ces deux lettres forment le complément de la correspondance demadame de Vintimille avec madame du Deffand, publiée dans laCorrespondance inédite de madame du Deffand. Paris, 1809, t. 1.]
[604: Le comte du Luc, frère de l'archevêque de Paris et son beau-père,était mort quelques jours avant.]
[605: Correspondance inédite de la duchesse de Châteauroux avec lemaréchal duc de Noailles à l'armée de Flandre, 1743-1744. (BibliothèqueNationale. ManuscritsS. F. Recueil de lettres autographes,dix-huitième siècle.) Nous donnons ici les lettres que nous n'avons pasinsérées dans le corps du texte.]
[606: Cette dernière lettre fait partie de la collection d'autographesde feu M. Chambry et m'a été communiquée par lui.]
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS ***
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