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L’objet de main en main
Contrepoint

L’objet, le musée et la main interdite

El objeto, el museo y la mano prohibida
Objects, museums and the forbidden hand
JoaquimPais de Brito
p. 143-145

Résumés

Au sein du musée, les objets sont paisibles, pris au piège. En contraste avec leur vie nomade extérieure, d’usage, de mouvance et de transformation, au musée, par souci d’identification et pour des raisons de préservation, ils sont confinés, sédentaires, on ne peut plus les toucher. L’exposition reste néanmoins l’espace de transfigurations et d’interrogations qui, par-delà la matérialité et la destination première de l’objet, offre à ce dernier d’autres existences et foisonnements de sens.

En el museo, los objetos son pacíficos y aparecen prisioneros. En contraste con su vida nómada en el exterior, en uso, movimiento y transformación, en el museo, por deseo de identificación y por razones de conservación se los confina, sedentarios e intocables. La exposición sigue siendo, sin embargo, el espacio de transfiguraciones e interrogaciones que, más allá de la materialidad y el primer destino del objeto, ofrece a éste otras existencias y abundancias de sentido.

In a museum, the objects are still, trapped. Contrasting with their nomadic existence on the outside —a life of use, movement and change— in the museum they are confined and sedentary the better to be identified and preserved. They can no longer be touched. Nonetheless display in a museum still leaves room for transfigurations and inquiries which, beyond the substance and the original purpose of the object, offer it the possibilities of other existences and enhancements of meaning.

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Texte intégral

1Puis l’objet rentre au musée. Tout semble être fait pour l’empêcher de bouger, afin de le rendre stable ; de l’apaiser. Il va avoir une fiche, on le prend en photographie, on le mesure, on le décrit. On lui donne un nom qui parfois devra être choisi entre plusieurs dénominations, selon les lieux et les circonstances de son utilisation ; on lui consigne une fonction ; on lui obtient le droit à une petite histoire qui le concerne plus ou moins : quelques observations ; on le met en réserve ou on l’expose ; on prend soin de sa conservation ; on ne doit pas le toucher.

2Avant son arrivée au musée, l’existence de l’objet est pleine de mouvance. L’objet s’insère dans les contextes sociaux de ses usages et de ses multiples attributions de sens. D’abord, il a une histoire physique. Quelqu’un l’a fabriqué ou récupéré directement là où il gisait. Quelque part, à un certain instant, il a initié le parcours d’objet pour lequel il avait été conçu, celui d’un instrument de musique, d’un meuble ou d’un outil tout neuf. Les marques de son utilisation s’inscrivent sur sa matière et cette patine est souvent le signe d’un rapport plus intense, harmonique et réussi avec le corps et la main de celui qui l’utilise, la pleine expression de son individualité d’objet. Il souffre des dégâts, il se défait, on le répare, on en remplace quelques parties. Parfois, de la matière dont il était fait il ne reste plus grand chose. Il garde pourtant son nom et sa fonction. Ou alors, il ne sert plus ; il est remplacé par un autre et abandonné quelque part. Ce n’est pas là, nécessairement, la fin de cet objet. Il peut être redécouvert pour d’autres usages, à travers des motivations qui ne sont plus les mêmes que celles d’avant son abandon. Dans cette fin de cycle, s’il entre au musée, il devient l’illustration d’un des paradoxes qui tissent la vie de cette institution : un objet déchu, qui n’a plus les conditions d’accomplir les fonctions pour lesquelles il a été pensé et qui pourtant sont celles qui lui seront attribuées dans sa fiche d’inventaire. Dissocié de sa vie faite de transitions, de changements et de nomadisme par une fixation à outrance, l’objet devient figé en tant que corps physique et réalité abstraite.

3Mais cette histoire de vie matérielle et sociale de l’objet, depuis sa naissance jusqu’à son abandon ou sa récupération, n’est qu’une première dimension qui invite à l’interroger dans la pluralité des sens qui l’accompagnent, au travers des lectures qu’on peut en faire et des modes d’interrogation qu’on peut porter sur lui. D’autres dimensions ou perspectives sont illustrées dans ce dossier. Elles portent sur des exemples de circulation et de maniement de l’objet en tant qu’opérateur de champs sociaux qui se constituent autour de la construction et de la négociation des identités, individuelles ou de groupe. Cela suppose une mise en relief, un détachement, la définition d’une rareté, d’une singularité exceptionnelle, ainsi qu’une multitude d’échanges, de déplacements et de changements de statut où les questions de l’espace investi sont centrales et indissociables des comportements rituels, des manipulations, des attouchements et des confluences du regard. On le voit aussi bien dans la sphère du sacré que dans le domaine de l’interprétation du passé. Dans ce cas, dans la constitution même du champ disciplinaire, celui de l’archéologie ; il en est de même pour l’ethnologie ou la muséologie.

4Autre volet encore : ce n’est pas simplement par son cycle de vie articulé à sa matérialité ou à des formes différentes d’appropriation symbolique que l’objet bouge, change de main et, dans cette déambulation, se pose en problème et défi de nos certitudes, de nos doutes et de nos questions. Son caractère instable dépend aussi des cycles de vie des individus ou des groupes. Il en accompagne les étapes biologiques et sociales de croissance et de changement d’âge, les conquêtes de position sociale. Il est l’élément d’une narration avec laquelle on construit une histoire où prennent place aussi bien la mémoire et l’imaginaire que le refus et l’oubli. Il y a tellement de débris sur les tables ou le sol d’un marché aux puces. Alors que les objets dévoilent les signes plus ou moins récurrents et banals — ou parfois romanesques — d’un propriétaire antérieur, ils entament dans le même temps un cycle nouveau, où pour celui qui vient de les acquérir ils deviennent les sujets d’une narration signifiante.

5Les objets, donc, sont ce qu’ils sont, ce qu’on arrive à établir d’eux-mêmes et ce qu’ils révèlent de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont pu être. Pour la même personne, ils sont à la fois la chose précieuse dont on ne veut pas se séparer et, plus tard, cette chose à oublier ou à jeter pour pouvoir grandir. Ils sont aussi des choses différentes à différentes époques et pour différentes personnes. Ils glissent de l’exaltation à la négligence, de l’inconnu et de l’ignorance pas toujours avouée au réceptacle d’hypothèses qui permettent de les expliquer. Ils sont l’écran où se projettent à la fois la vie de tous les jours et les moments extraordinaires, la condensation des désirs et des convoitises. Les grandes collections partagent toujours la valeur définie pour les objets et l’univers de pensée et d’émotions du collectionneur. Après sa mort, sa collection n’a plus la même valeur. Et pour qu’elle reste collection, il faut toujours la renvoyer à celui qui l’a constituée ou alors la reprendre pour en faire une autre. L’objet est ainsi le lieu d’un foisonnement inépuisable de réflexion sur le sujet, sur les groupes, sur la société. Est-ce parce qu’il nous échappe constamment qu’il sera saisi par le musée ?

6La démarche à l’intérieur du musée construit son efficacité sur des normes et des protocoles, des routines et des façons de bien faire qui réduisent ou anéantissent l’inquiétude et les ruses des objets, les interpellations qu’ils nous lancent, leurs instabilités. On fera tout pour qu’ils ne perdent pas la matière dont ils sont faits. On surveillera les insectes, la température, l’humidité, la trépidation, les chutes. On cherchera à les protéger des grandes catastrophes naturelles. Ils sont en sécurité et paisibles dans les réserves du musée. Ils portent un numéro, une étiquette. Leur carte d’identité est dans les archives, ainsi que d’autres documents les concernant. La réserve est ce lieu où l’on garde le temps, en évitant les processus de transformation inhérents au passage du temps. Un temps refroidi qui est aussi une recherche d’éternité. Les objets y sont rentrés, pris au piège.

7On peut proposer un contraste entre ledehors, plein de découvertes, de récurrences, de surprises, de confrontations, de circulations, d’échanges, de pluralités indéfinies des manières d’exister des objets, et lededansde l’institution « musée », où ils seront collectés, classés, aménagés, surveillés. L’objet nomade devient sédentaire. Pourtant, son inquiétude ne va pas s’arrêter là. Il ne bouge plus, certes, mais dès que l’on décidera de l’exposer, on sera conduit à l’interroger et à le faire parler, en ouvrant des perspectives qui puissent dépasser les lectures qui se fondent uniquement sur sa matérialité, sa morphologie et son statut objectal de document. Car l’espace d’une exposition est un lieu d’émotions, de transfiguration, de révélation, d’étonnement et de perplexité, qui s’articulent à ce qu’on veut faire dire à l’exposition sur le thème qu’elle couvre, et qui participent précisément de cette possibilité de le dire. La mise en scène, les rapprochements ou les éloignements des objets les uns par rapport aux autres, la documentation et ses supports, l’éclairage, tout se produit comme une topologie dont le sens est indissociable des connaissances, de l’expérience et de la sensibilité individuelle des visiteurs et des images qui en eux se déclenchent. L’objet se replace ainsi dans un territoire mouvant plein d’interpellations, qui n’existe pas dans la solitude des réserves où pourtant il reviendra après la clôture de l’exposition. La main est absente et quand on s’en sert, c’est toujours avec des gants. L’intimité avec l’objet devient respectable, affaire de soin et de distance. Voilà un champ de travail fécond où l’interrogation sur les objets et l’espace de liberté qu’on leur octroie va de pair avec la réflexion sur les musées eux-mêmes.

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Pour citer cet article

Référence papier

JoaquimPais de Brito,« L’objet, le musée et la main interdite »Mélanges de la Casa de Velázquez, 40-1 | 2010, 143-145.

Référence électronique

JoaquimPais de Brito,« L’objet, le musée et la main interdite »Mélanges de la Casa de Velázquez [En ligne], 40-1 | 2010, mis en ligne le15 avril 2012, consulté le02 avril 2025.URL : http://journals.openedition.org/mcv/3363 ;DOI : https://doi.org/10.4000/mcv.3363

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Auteur

JoaquimPais de Brito

Museu Nacional de Etnologia, Lisboa

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licenceCC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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