Après la guerre, il se lie d'amitié avec les artistes dumouvement surréaliste, dont il réalise plusieurs portraits, sans pour autant adopter leurs points de vue et leurs visions artistiques. Il aura notamment une amitié forte et durable avec le poèteTristan Tzara.
Son nom est également associé à latour Eiffel, dont il a vu la construction alors qu'il avait quatre ans, et qu'il a peinte de nombreuses fois dans sa carrière, en utilisant des méthodes différentes, d'abord néo-impressionniste puis cubiste, et ensuite avec sa méthode simultanéiste.
Les parents de Robert Victor Félix Delaunay, George et Berthe Delaunay, habitent, lors de sa naissance le, dans un immeuble cossu de larue Boissière àParis dans le16e arrondissement[3]. Robert Delaunay s'oppose rapidement à son éducation bourgeoise alors que sa mère le materne excessivement, l'habille à l'anglaise, et le promène ainsi sur l'avenue des Champs-Élysées[4]. Malgré ce refus de la vie bourgeoise, il reste marqué par ses origines. Il demeure par ailleurs toujours indifférent aux aspects matériels de la vie, et se crée, à l'instar deDon Quichotte, une conception chevaleresque de la vie. Ce caractère le pousse à transformer chaque instant de la vie en un moment poétique[5].
À quatre ans, ses parents l'emmènent à l'Exposition universelle de 1889, pour laquelle est construite latour Eiffel, monument qui fascine l'artiste durant toute sa vie. Il s'enthousiasme pour les techniques scientifiques modernes, notamment pour la vitesse et l'électricité[5]. Il visite par la suite l'exposition universelle de 1900, et notamment le pavillon de l'électricité. Cette visite forge son esprit de « peintre de la vie moderne[5].
Les parents de Robert Delaunay divorcent quand il a neuf ans, le. Il est alors élevé par une sœur de sa mère, Marie de Rose, et son mari,Charles Damour[6].
Très tôt, il se passionne pour les fleurs. Dans le château de La Rongère, àSaint-Éloy-de-Gy, lieu des vacances familiales, il passe de longs moments seul dans le jardin, à faire des croquis de fleurs, qui sont sa passion naturelle principale, avec le soleil[7].
L'école ne l'intéresse pas, et il profite de ses études pour dessiner et peindre avec des pastels cachés dans sa case. Il quitte le lycée à l'âge de dix-sept ans, et est engagé en tant qu'apprenti dans la conception scénique deux années durant (1902 à 1904), dans les ateliers du décorateur de théâtre Eugène Ronsin. C'est là qu'il développe son goût pour les grandes surfaces et la monumentalité, qu'il est sensibilisé au rôle de la lumière et aux jeux de distorsion perspective de l'espace scénique[8].
Il s'initie à la peinture avec son oncle Charles Damour, qui est un peintre traditionnel, loin de toutes les théories et de tous les mouvements de son époque. Robert Delaunay défend très souvent son point de vue artistique, très éloigné de celui de son oncle, ce qui conduit à des scènes de ménages burlesques.« Les assiettes volaient parce que Robert défendait son avis » raconte Sonia Delaunay[4].
En 1904 et 1905, Robert Delaunay réalise ses premières peintures : des paysages et des fleurs de facturenéo-impressionniste etfauve. En 1907, il fait son service militaire àLaon, dans l'Aisne. Il est fasciné par la cathédrale, et en fait de nombreux croquis. Il est affecté au service des auxiliaires, dans la bibliothèque des officiers.[réf. souhaitée] Son compagnon de chambrée,Robert Lotiron, écrit qu'« à cette époque, Delaunay avait un engouement délirant pourSpinoza,Rimbaud,Baudelaire etJules Laforgue. » Le, il est réformé pour « troubles fonctionnels du cœur », et « endocardite », puis il retourne àParis[9].
En 1906, il participe auXXIesalon des indépendants, où il présente de nombreux tableaux peints au cours de l'été précédent. En 1907, il fréquente un groupe de jeunes artistes cherchant un art nouveau parmi lesquelsJean Metzinger,Henri Le Fauconnier etFernand Léger. Dans le même temps, il entreprit un travail important sur des monuments de Paris. Le résultat de ses recherches a pour conséquence de proposer une théorie personnelle sur la couleur, en prenant comme point de départ son œuvreParis - Saint-Séverin (1909)[10].
Début 1909, il rencontreSonia Terk alors qu'ils fréquentent tous les deux des artistes renommés. Ils assistent ensemble au triomphe deLouis Blériot qui traverse laManche, et font ensemble un séjour dans laDrôme. Elle est alors mariée avecWilhelm Uhde, mais ce n'est qu'unmariage blanc. Elle divorce aussitôt[11] pour se remarier le avec Robert Delaunay, dont elle est enceinte[3]. Le naît un garçon,Charles. Robert peint une petitetour Eiffel, qu'il offre à Sonia Terk en cadeau de fiançailles[12].
En 1910, influencé par lecubisme, notamment celui deCézanne, Robert Delaunay réduit sa palette de couleurs jusqu'au monochrome, puis, sous l'influence de Sonia Delaunay, il réintroduit les couleurs chaudes. Dès 1912, il se tourne vers l'orphisme avec sa série desFenêtres (conservées aumusée de Grenoble et auPhiladelphia Museum of Art). AvecSonia Delaunay, il crée lesimultanéisme[13], basé sur laloi du contraste simultané des couleurs. Il entre en correspondance avec le pionnier de l'abstraitVassili Kandinsky, dont le texte théoriqueDu spirituel dans l'art (que Sonia Delaunay lui traduit de l'allemand) va beaucoup l'influencer et le guider[14].
Les deux artistes s'entraident également pour obtenir des places dans les expositions et dans la critique ; ils sont véritablement des amis. C'est grâce à Kandinsky que Delaunay peut être exposé à Moscou, et où il présente trois œuvres sans titre. L'année 1912 est dense en évènements pour Robert Delaunay : il expose àMoscou,Munich,Berlin,Paris,Zurich, se lie d'amitié avec le poèteGuillaume Apollinaire (qui vient vivre à son atelier pendant les mois de novembre et décembre) etBlaise Cendrars, rencontrePaul Klee (avec qui il entre en correspondance),Alberto Giacometti,Henri Matisse,Henri Le Fauconnier et peint la série desFenêtres, qui marque un tournant majeur dans son œuvre[15].
En 1913, Delaunay part exposer à Berlin en compagnie deGuillaume Apollinaire, et profite de l'occasion pour rencontrer les artistes allemands de l'époque :Franz Marc,Max Ernst ou encoreAugust Macke.« Delaunay et Apollinaire sont restés un jour et une nuit. À ma grande joie, leur préférence est allée à mes dernières œuvres » raconte ce dernier[16].Paul Klee traduit en allemand le texte théorique de Delaunay, « La Lumière », qui paraît dans la revueDer Sturm en janvier sous le titre « Über das Licht ». Apollinaire écrit le poèmeLes Fenêtres qui sert de préface à lasérie de tableaux homonymes du peintre. En février,Alexandra Exter écrit au couple Delaunay pour leur demander de les inscrire au Salon des Indépendants, ainsi queMichel Larionov etNathalie Gontcharoff. Robert Delaunay entre en correspondance avec tous ces artistes de l'avant-garde russe ; c'est lui qui les présente au public français[17]. À cette époque, Apollinaire considère qu'il est le peintre le plus influent avec Picasso :« Il y a dans la peinture moderne de nouvelles tendances ; les plus importantes me semblent être, d'une part lecubisme dePicasso, d'autre part, l'orphisme de Delaunay. »(Guillaume ApollinaireDie Moderne Malerei [La peinture moderne] dansDer Sturm,)[18].
Il collabore cette même année avec le cinéasteAbel Gance pour son projet d’« Orgues lumineuses »[19], un vaste écran constitué d’ampoules qui doivent s’allumer et s’éteindre au rythme d’une musique d’accompagnement, et pour lequel il propose un visage de femme composé de signaux lumineux rouges, blancs et bleus[20].
Durant toute cette période, il peint ses tableaux dans la petite ville deLouveciennes, où il a une résidence avec Sonia Delaunay, et ne va àParis ou à l'étranger qu'une fois son œuvre terminée, pour la présenter ou alors pour voir ses amis peintres et poètes.
D'abord appelé sous les drapeaux puis déclaré déserteur, Robert fit jouer ses relations et obtint sa réforme au consulat de France de Vigo, le[21]. Sonia Delaunay et lui vont donc rester toute la durée de la guerre, et jusqu'en 1922, en Espagne et auPortugal. Il continue de peindre, avec notamment une série surLes Marchés portugais, mais aussiLes Natures mortes et leNu à la toilette. Les Delaunay en profitent pour passer de longues journées aumusée du Prado, et Robert Delaunay se passionne pour les œuvres deRubens et duGreco[22]. Durant cette période, il a une abondante correspondante avec des peintres portugais. Une influence réciproque se met en place : Delaunay introduit les conceptions de la peinture moderne chez plusieurs de ces peintres, qui lui font en retour découvrir l'art populaire portugais. Il revient à un art figuratif : il peint les sériesFemmes au marché,Femmes nues,Gitanes,Verseuses[23].
De retour à Paris, l'ami Guillaume Apollinaire mort, les Delaunay vont fréquenter de nombreux poètes commeBlaise Cendrars et des musiciens, mais peu de peintres, car beaucoup considèrent Robert comme un déserteur dans le contexte nationaliste[24] des années 1920, hormisFernand Léger qui se fait l'avocat du pardon. Il côtoie lesmilieux surréalistes, comme en témoignent les nombreux portraits d'amis réalisés à cette époque, dont ceux deTristan Tzara, ami fidèle desdécennies 1920 et1930, d'André Breton et dePhilippe Soupault. Ils sont liés également àLouis Aragon,Jean Cocteau ouIgor Stravinsky, et reçoivent le poète russeVladimir Maïakovski. Les réunions amicales permettent à Robert Delaunay de présenter ses théories littéraires, qu'il met sur papier plus tard[25].
Sonia Delaunay impose son travail dans le domaine de la mode et du design, et obtient plus de reconnaissance que lui, en particulier lors l'exposition des Arts décoratifs de 1925. Elle s'impose également dans les décors et vêtements de films.
Robert peint plusieurs fois latour Eiffel, car la « géante » se prête bien à ses recherches sur les contrastes simultanés de la couleur. Mais, comparé aux tours réalisées dans sa jeunesse, le travail est sensiblement différent[25].
Dans les années 1920, Robert diversifie son travail, en s'attelant par exemple auxarts décoratifs avecFernand Léger avec qui il participe notamment à l'exposition des Arts décoratifs de 1925 pour le hall qui récapitule les recherches de tous les pays dans le domaine des arts appliqués. Il participe sous la direction de Sonia la même année à des décors de plusieurs films[26].
Delaunay revient à l'orphisme abstrait avec sa sérieRythme, composée pour grande partie en 1934. Cette série semble être l'aboutissement de ses recherches sur l'harmonie picturale. Dans le même temps, il commence des recherches sur de nouveaux matériaux. Son travail est mis en avant par une exposition commentée longuement par un article deJean Cassou[27].
Les commandes de l'exposition internationale de 1937 lui permettent de réaliser d'immenses fresques et des peintures monumentales, dont celles du pavillon de l'air et du chemin de fer. La fresque du palais de l'air est une représentation agrandie d'une toile de la sérieRythme. Il assure l'année suivante la décoration du hall des sculptures auSalon des Tuileries, pour lequel il exécute trois grandsRythmes qui sont ses dernières œuvres importantes[28].
En 1940, il fuit l'avancée nazie en se réfugiant àMontpellier, enZone libre auprès deJoseph Delteil. Il continue de s'investir dans la vie artistique. Installé à Mougins, il a constitué un véritable musée Delaunay avec ses tours déhanchées. Le peintreAlbert Aublet lui rend souvent visite à l'époque où il apporte son soutien au jeune peintre figuratifNicolas de Staël[29]. Il est à nouveau victime de problèmes pulmonaires, et meurt le[27].
Tombe du cimetière de Gambais (Yvelines)Détail de la plaque de la stèle des Delaunay
Après laSeconde guerre mondiale, Sonia Delaunay veuve fait connaître l'œuvre de Robert Delaunay pour lequel elle organise expositions et rétrospectives, en particulier à travers l'exposition à la Galerie Louis Carré en décembre 1946-47, qui fait sortir Robert Delaunay de l'oubli par la série des Tour Eiffel, datée d'avant 1914.
L’œuvre de Robert Delaunay est généralement divisée chronologiquement en deux parties : lenéo-impressionnisme de sa jeunesse d'une part puis l'orphisme, branche ducubisme etavant-garde de l'abstraction, constituant sa maturité (à partir d'environ 1912) d'autre part[30]. Son œuvre est tombée dans ledomaine public au.
Marqué d'abord par l'impressionnisme et lesynthétisme, Delaunay s'oriente vers le néo-impressionnisme après sa rencontre avecJean Metzinger, qui l'invite à se plonger dans des écrits théoriques sur la couleur, tel queDe la loi du contraste simultané des couleurs d'Eugène Chevreul. De tels essais le convainquent que les couleurs sont interdépendantes et interagissent entre elles en fonction de leur répartition dans le spectre. Cette découverte le marque toute sa vie[31].
Entre 1904 et 1906, il réalise une série de portraits et d'autoportraits dans lesquels il applique la technique de la large touche en pavé propre audivisionnisme. Il réalise dans le même temps une série de paysages, toujours en utilisant la méthode divisionniste, dont le célèbrePaysage au disque, peint dans les derniers jours de 1906[31].
En 1906, dansLe Portrait de Henri Carlier, Robert Delaunay affirme déjà sa singularité dans le choix de l'agencement des couleurs : les dominantes vert et violet rencontrent des zones de rouge brillant. Le violet qu'il applique n'est pas commun pour l'époque, et est sans doute emprunté au peintre divisionnisteCross, et son travail est influencé par les longues discussions avec Jean Metzinger[10].
Robert Delaunay passe à l'abstraction avec la sérieLes Fenêtres, présentée de 1912 à 1913. Elle inaugure une longue série de recherches sur la possibilité de traduire« l'harmonie représentative », par le seul agencement des couleurs. Les couleurs remplacent les objets, qui n'ont plus de substance et laissent la place à la lumière. Ce passage à l'abstraction se fait après la lecture des théories deVassily Kandinsky dans son livre manifesteDu spirituel dans l'art, et alors queGuillaume Apollinaire diagnostique en 1912 la naissance d'un nouvel art pictural :« Les peintres nouveaux peignent des tableaux où il n'y a plus de sujet véritable »[32]. Mais, contrairement à Vassily Kandinsky qui donne un contenu psychologique et mystique à ses œuvres, Robert Delaunay n'exploite que« l'effet purement physique ». Il s'explique en s'inspirant d'un texte deLéonard de Vinci :« L’œil est notre sens le plus élevé, celui qui communique le plus étroitement avec notre cerveau, la conscience. L'idée d'un mouvement vital du monde et son mouvement est simultanéité. Notre compréhension est corrélative à notre perception »[33],[34],[35]. À cette époque, Delaunay fait également de nombreuses recherches sur les couleurs et plus précisément sur laloi du contraste simultané des couleurs. AvecSonia Delaunay, il crée lesimultanéisme, une technique qui vise à trouver l'harmonie picturale grâce à l'agencement simultané des couleurs, et qui se concentre essentiellement sur le rôle de lalumière, qui est perçue comme principe créateur originel[36].
En 1913, après la sérieLes Fenêtres, Robert Delaunay produit une série nomméeL'Équipe de Cardiff, consacrée au sport, particulièrement au football-rugby, sport en plein essor à cette époque. Ainsi, il choisit un sujet peu traité jusque-là, qui répond bien à la« modernolâtrie » deBlaise Cendrars et deGuillaume Apollinaire. Il est en accord avec les journaux de l'époque qui louent« l'esprit de vitalité » de la nouvelle génération. Le tableau met en scène une vision combative de la vie moderne, où le culte de l'action invite au dépassement de soi[37].
Cette série n'est pas abstraite : des joueurs derugby sont représentés devant une grande roue et laTour Eiffel, dans un assemblage d'affiches et de couleurs. Le décor est résolument urbain : c'est lepanneau publicitaire qui prend la plus grande place sur le tableau. Il organise son tableau comme une juxtaposition d'éléments agencée de manière simultanée. L'image des joueurs semble lui venir d'une revue anglaise qu'il possédait, et les motifs de la grande roue, du panneau publicitaire et de la tour Eiffel d'une carte postale qui fut retrouvée dans ses affaires. Le regroupement des quatre éléments se fait grâce à la ligne médiane, axe sinusoïdal qui coupe le tableau en deux, tout en faisant son unité. Cet axe permet le passage à une architecture dépourvue de fondations, qui semble voler dans les airs[38].
Robert Delaunay.Hommage à Blériot, 1914, huile sur toile, 46,7 × 46,5 cm,musée de Grenoble.
Au salon suivant, en 1914, Robert Delaunay présente la toileHommage à Blériot, véritable manifeste de sa méthode simultanéiste. Les mouvements de la toile sont impulsés par des formes empruntées à l'aéronautique :biplan,hélice. L'avion, symbole de l'émancipation de l'homme par rapport à la Terre, offre à Robert Delaunay un prétexte pour s'émanciper des codes de la peinture traditionnelle, et s'avancer vers l'« inobjectif » et la« peinture pure ». Il choisit l'avion car il abolit les notions de distance, et permet au peintre d'aller vers une ubiquité panoramique. Il oppose une plénitude harmonique aux tentatives descriptives du passé. De même, ce motif, comme celui de la tour Eiffel, lui permet de se revendiquer peintre de la modernité. La préférence du peintre pour la courbe est perceptible (contrairement aux peintres abstraitsKasimir Malevitch etPiet Mondrian), déjà affirmée dans la série desFleurs (1909), et qui se poursuivra dans lesFormes circulaires[38].
Après avoir présenté sa sérieL'Équipe de Cardiff auSalon des indépendants dans le début de l'année 1913, il se retire àLouveciennes et entame une importante série intituléeFormes circulaires. Par ce travail, Robert Delaunay souhaite rendre la puissance de la lumière solaire, thème qu'il avait déjà esquissé dans sa peinture de 1906Paysage au disque, et l'irradiation lunaire. À propos de l'une des œuvres de cette série, il déclare plus tard qu'elle est la« première peinture circulaire, premier tableau non figuratif »[39]. Par cette toile, il révèle son intérêt pour les théories scientifiques (en parties erronées) de la couleur auXIXe siècle. Dans le tableauFormes circulaires, Soleilno 2, les trois couleurs primaires : le bleu, le rouge et le jaune, sont aux extrémités d'un triangle déformé qui donne une sensation de rotation de l'ensemble. Pour Delaunay, cet effet résulte du tournoiement des motifs colorés, descendant pour le bleu et ascendant pour le rouge. Entre ces couleurs primaires apparaissent des couleurs secondaires, obtenues par mélange des premières : orange, vert et violet. L'ensemble tourbillonne autour du centre, la couleur originelle et finale, le blanc. Ce n'est pas le soleil qui est représenté, mais le processus de perception par l’œil[40]
En, toujours àLouveciennes, il réalise une œuvre solitaire, appeléeDisque (Le Premier Disque), qui consiste en sept cercles concentriques divisés en quatre segments égaux. Alors que les cercles colorés étaient nombreux dans sa sérieFormes circulaires, Robert Delaunay se concentre dans cette peinture dans la pureté de la surface plane ; mais elle n'en est pas néanmoins qu'un détail d'une œuvre précédente, c'est une œuvre à part entière, qui fait partie de la recherche de Delaunay sur l'harmonie picturale. Cette œuvre, indiscutablement non-objective, a une grande importance dans l'histoire de l'art[41].
Alors qu'il est en Espagne et au Portugal pendant la guerre, il renouvelle ses thèmes, passant de la ville à la vie populaire sur les marchés ou à la maison, mais sa technique artistique reste la même. Des personnages sont dessinés de manière figurative, mais sont entourés d'objets abstraits ; sur ces mêmes toiles, les couleurs éclatent et sont employées en toute liberté. La lumière de la péninsule ibérique est beaucoup plus forte que celle d'Île-de-France, d'où Robert Delaunay n'était guère sorti, ce qui lui permet d'observer et de rendre sur ses tableaux un nouveau type de vibration des couleurs[22].
Dans les années 1920, Robert Delaunay retravaille sur latour Eiffel, de manière sensiblement différente. La tour ne s'écroule plus, mais se dresse, vue en contre-plongée, de telle façon qu'il nous semble qu'elle grandit de manière infinie. D'autres fois, la tour est vue du ciel et associée aux courbes duChamp de Mars ; pour ces vues, il s'est aidé de photographies aériennes[25]. Il tire de sa composition le dynamisme du rythme, et l'agencement de couleurs irréalistes.
En 1925, il participe à l'exposition des Arts décoratifs, pour laquelle il décore le hall d'une ambassade avecFernand Léger. Il choisit le thème deLa Femme de la tour, qu'il reproduit sur un panneau de plus de quatre mètres, et provoque un violent scandale[26].
Les nombreux portraits d'amis ou de connaissances qu'il peint dans ces années-là sont bel et bien figuratifs, mais Robert Delaunay utilise toujours des couleurs vives et puissantes. Par exemple, dans lePortrait de Tristan Tzara, l'élément principal n'est pas le visage du poète, mais bien l'écharpe orange et verte qu'il porte autour du cou et qui a été réalisée parSonia Delaunay[42].
Robert Delaunay,Rythme, 1932, gouache, aquarelle, pinceau et encre sur papier Japon nacré, 19 × 22 cm, collection particulière.
Vers 1930 se produit un revirement assez difficile à expliquer, qui pousse Delaunay à revenir à l'orphisme, en commençant une série intituléeRythmes, qui reprend lesFormes circulaires produites dans les années 1910, de manière nouvelle et plus mature, en s'inspirant notamment du travail dePiet Mondrian, et des artistes regroupés sous le nom d'abstraction-géométrique (dont la plupart reconnaissaient une dette artistique à son égard[26]). Il y montre sa maîtrise dans l'agencement des couleurs, et atteint son but recherché dans les premières années orphiques : l'harmonie picturale.
Dans le même temps, alors qu'il s'est quasiment toujours contenté de rester dans la technique classique de la peinture (à part pour lesarts décoratifs), il commence à rechercher de nouvelles techniques picturales, queJean Cassou décrit dans le détail dans un article paru en 1935 dans le magazineArt et décoration :« Ces revêtements, dans la composition desquels domine lacaséine, peuvent s'appliquer sur les cartons ou sur des toiles [...] Il est possible de les peindre à lafresque, à l'huile ou à l’œuf. Delaunay mêle à sa caséine des pâtes faites avec des poudres de liège et obtient ainsi des épaisseurs avec de la sciure de bois. L'intérêt de ces matières, c'est qu'une fois durcies [...], elles peuvent être utilisées pour les extérieurs et résister aux agents atmosphériques. Delaunay emploie également tout une gamme chromatique de sables, en particulier les sables duColorado, qu'il projette sur ses enduits à la caséine avec un pistolet à air. Les colorations ainsi obtenues sont inaltérables à la lumière et inattaquables à l'eau. Il applique enfin à ses revêtements des vernis [...] Un autre matériau dû à l'ingéniosité de Delaunay est la pierre laque, qui peut constituer des murs d'une coloration variée et séduisante. C'est un matériau léger, ininflammable et dont l'emploi est tout indiqué dans la marine. Il peut atteindre à la densité du marbre et à la résistance du ciment : mais c'est là sa supériorité sur leciment, il comporte en lui-même sa coloration. On peut d'ailleurs aussi le produire en surfaces blanches, sur lesquelles la peinture adhère parfaitement. Il est inutile de faire observer qu'on peut disposer des pâtes à la caséine selon des reliefs décoratifs aussi complexes et libres que l'on voudra. »[43] Robert Delaunay passe donc du chevalet au travail artistique sur les murs. Il s'en explique dans la revueCommune :« Moi artiste, moi manuel, je fais la révolution dans les murs. En ce moment, j'ai trouvé des matériaux nouveaux qui transforment le mur, non seulement extérieurement mais dans sa substance même. Séparer l'homme de l'art ? Jamais. Je ne peux pas séparer l'homme de l'art puisque je lui fais des maisons ! Pendant que la mode était au tableau de chevalet, je ne pensais déjà qu'à de grands ouvrages muraux. »[44]
Ces travaux muraux trouveront leur point d'exergue dans l'Exposition internationale de 1937, pour laquelle lui et Sonia Delaunay réalisent d'immenses décorations. Dès 1935, il était pressenti pour participer à cette gigantesque exposition, mais, contrairement à de nombreux artistes, il n'a fait aucun acte de candidature ; l'attention a été attirée sur lui grâce à une exposition réalisée par la revueArt et décoration, intituléeRevêtements muraux en relief et en couleurs de Robert Delaunay, en 1935. Il réalise la décoration du palais du chemin de fer et de l'air. Pour ce dernier, il reproduit à grande échelle son tableauRythme sans fin. La volonté était également de faire sortir l'avant-garde de son petit cercle d'initiés, et de la mettre à portée de tout le monde[28].
1925 :Ville de Paris, La Femme et la Tour. Panneau décoratif pour le hall d'une ambassade, huile sur toile, 450,3 × 940 cm, collection Sonia Delaunay, Paris
↑Laurent Greilsamer,Le Prince foudroyé, la vie de Nicolas de Staël, Paris, Fayard, 1998, page 96
↑C'est le choix fait par le Catalogue de l'exposition « Robert Delaunay, de l'impressionnisme à l'abstraction » au centre Georges Pompidou, mais également par Michel Hoog dans son ouvrageDelaunay (1976)
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
F.Gilles de la Tourette,Robert Delaunay, Paris, Charles Massin,.
RobertDelaunay,Du cubisme à l'art abstrait : documents publiés par P. Francastel et suivis d'un catalogue de l’œuvre de Robert Delaunay par G. Habasque, Paris, SEVPEN,.
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Annie Roussel,L'action spatialisante des énergies colorées dans l'œuvre de Robert Delaunay avant 1914, [S.l.] : [s.n.], 2004.
Delphine Bière-Chauvel,Le réseau artistique de Robert Delaunay : échanges, diffusion et création au sein des avant-gardes entre 1909 et 1939, Publications de l'Université de Provence,(ISBN2-85399-625-5)
La version du 25 juin 2012 de cet article a été reconnue comme « bon article », c'est-à-dire qu'elle répond à des critères de qualité concernant le style, la clarté, la pertinence, la citation des sources et l'illustration.