Originaire d'une ville sanctuaire, fils de l'eupatrideHippocrate, Pisistrate s'empara du pouvoir par la ruse, en occupant l'Acropole en 561 et fut le premier tyran d'Athènes, ainsi que le fondateur de ladynastie desPisistratides, dynastie qui ne lui survécut que dix-sept ans. La famille de Pisistrate, les Néléides, prétendait descendre deNélée ; elle devait son installation enAttique à la poussée desDoriens et au retour desHéraclides, qui envahirent lePéloponnèse. Un descendant de Nélée,Mélanthos, devint roi d'Athènes pour avoir mené son armée à la victoire contre lesBéotiens deXanthos, et fut le père deCodros.
Pisistrate assainit cependant les finances d'Athènes, et mit ainsi en place ce qui permettra le siècle dePériclès.
ÀCorinthe,Milet,Sicyone,Samos,Mytilène, dans les colonies d'Asie Mineure, des tyrans et des dynasties de tyrans prestigieux liquident la domination oligarchique, enrichissent et renforcent leurs cités, mais aussi développent le commerce et son corollaire, les conquêtes. Après les grandes réformes desVIIe et VIe sièclesav. J.-C., dues àDracon et àSolon, la domination de l'aristocratie terrienne et son système politique, l'oligarchie, sont menacés à la fois par les nouveaux riches, aristocrates ou non, dont la fortune est mobilière, et par les petits propriétaires paysans, dont le mécontentement va croissant.
La crise agraire est particulièrement sensible à Athènes. Trois factions de partisans se constituent, avec un chef à leur tête :
les Paraliens (gens de la côte, riches modérés) / faction soutenue par lesAlcméonides ;Mégaclès est leur représentant ;
les Pédiens (grands propriétaires de la plaine,oligarchie) / leur représentant estLycurgue(de) ;
les Diacriens, qui représentent la paysannerie pauvre et particulièrement celle des montagnes du nord-est de l'Attique[1]. Pisistrate à leur tête obtient la tyrannie.
Aristocrate d'origine, issu d'une famille qui prétendait descendre deNestor, Pisistrate devient le chef des Diacriens grâce à son prestige militaire acquis lors d'une bataille d'Athènes contreMégare. Allié auxAlcméonides par son mariage, Pisistrate excite les passions populaires avec talent : il organise unattentat simulé contre lui pour se faire attribuer des gardes du corps. Blessé accidentellement par son barbier, il montre son visage ensanglanté dans les rues affirmant qu'on vient de tenter de l'assassiner. On lui accorde les gardes du corps avec comme seule restriction qu’ils soient munis seulement de gourdins, d'où leur nom de « porte-matraque ». Avec cette milice, il prend le pouvoir et en 561av. J.-C., s'installe sur l'Acropole, ancienne demeure des rois légendaires. Chassé par l'opposition conjuguée de Lycurgue, chef des Pédiens, et de Mégaclès, chef desAlcméonides, Pisistrate est rappelé d'exil quatre ans plus tard. Vers 554, Mégaclès s’allie à Pisistrate, lui donne sa fille en mariage, et manipule ledèmos athénien pour légitimer Pisistrate.Hérodote rapporte qu'il se serait affiché sur un char en compagnie d'une jeune femme portant le costume d'Athéna, et que les Athéniens y crurent[2],[3]. En 552, une fois au pouvoir, Pisistrate est à nouveau écarté car il rompt son alliance avec Mégaclès qui était atteint dans son honneur de père (Pisistrate entretenant des rapports contre nature avec sa fille parce qu'il avait déjà des enfants et qu'il n'en voulait pas d'autres), puis gagne la région dumont Pangée, riche en minerais précieux. Comme d’autres aventuriers athéniens, il exploite les richesses naturelles du pays, s’y procurant assez d’or et d’argent pour pouvoir ensuite y rassembler une armée de mercenaires, qu’il fera débarquer enAttique : en 542, accueilli àÉrétrie enEubée, s’appuyant sur divers alliés, dont lesThébains et le puissantLygdamis de Naxos, tyran qu’il a installé et à qui il a confié l'île entière, il part de là combattre le pouvoir en place à Athènes, est vainqueur de ses adversaires dans une bataille qui se déroule près du temple d’Athéna Pallènis, et rentre à Athènes, définitivement cette fois en 538-528av. J.-C.[4].
La tradition unanime a gardé le souvenir de la bienveillance dutyran, de sa modération dans l'exercice du pouvoir et de ses bienfaits. Les auteurs anciens[5] affirment d'abord que Pisistrate gouverna en respectant les lois existantes. Cela suppose qu'il maintint la législation solonienne et que les magistrats furent élus comme par le passé. Tout au plus, le pouvoir de fait qu'il exerçait lui permettait de réserver les fonctions politiques à ses partisans et aux membres de sa famille. Il condamna à l'exil ses adversaires ou leur confia des missions en de lointains pays : ainsi, il soutintMiltiade l'Ancien dans son expédition visant à conquérir et coloniser laChersonèse[6]. Il n'eut donc pas à craindre une opposition venant de l'intérieur.
Homme d'État prudent, Pisistrate est l'instigateur d'une vaste réforme politique et sociale qui prolonge l'œuvre deSolon : il s'attaque aux privilèges des riches, résout la question agraire en instaurant dans l'Attique une sorte de crédit agricole dont il devient le patron, favorise l'industrie et le commerce maritime : les finances sont assainies grâce aux mines d'or duPangée et à la mise en valeur du minerai d'argent desMines du Laurion ; de surcroît, un impôt de 5 % sur le revenu permet de financer les conquêtes en mer Égée. Il tend à se concilier les paysans par des mesures destinées à porter remède à leur misère par la distribution monétaire, et la vente de grains à bas prix, sans toutefois procéder à ce partage des terres qu'avait, avant lui, rejetéSolon. La population rurale de l’Attique lui en témoigne beaucoup de sympathie ; on citait d'innombrables anecdotes sur ses visites personnelles dans les campagnes, ses conversations avec les simples paysans dont il avait conquis le cœur en particulier par la modicité des taxes[7]. En même temps, ses revenus augmentent quand la campagne est cultivée. Pour payer le blé, il encourage le développement de lacéramique athénienne. À la fin de son règne (530 ou un peu avant), il fait frapper les premières monnaies de l'Attique connues sous le nom de monnaies à blasons. Soucieux d'affirmer l'unité de l'Attique, il favorise également le développement des cultes autour desquels pouvaient se rassembler les Athéniens, celui d'Athéna et celui deDionysos.
Il crée des tribunaux ambulants et commence par abroger toutes les lois deDracon, excepté celles qui regardaient le meurtre : excessivement sévères dans les punitions, elles ne prononçaient qu'une même peine pour toutes les fautes : c'était la peine de mort. Ceux qui étaient convaincus d'oisiveté, ceux qui n'avaient volé que des légumes ou des fruits, étaient punis avec la même rigueur que les sacrilèges et les homicides.Héraclite du Pont rapporte queThéophraste a écrit que la loi contre les gens oisifs que l'on dit être deSolon est de Pisistrate[8].
En matière de politique extérieure, il est le premier à orienter la politique d'Athènes vers lamer Égée et la région desDétroits. En cela, il permet l'établissement de colonies militaires sur l'Hellespont, entreprend la conquête desCyclades, deNaxos, où Pisistrate établit la tyrannie de son amiLygdamis, et deDélos, centre religieux et commercial. Ainsi, il s’assure l'approvisionnement en blé qui, auxVe et IVe sièclesav. J.-C., alimentera Athènes.
L'époque desPisistratides est celle des grands travaux d'adduction d'eau et des premières grandes constructions sur l'Acropole, avec l'Hécatompédon[9], l'Olympiéion, le Lycée, le temple d'Apollon Pythien. Pisistrate ouvre la première bibliothèque publique, fait rassembler, établir, et publier lesrhapsodies homériques et les œuvres de plusieurs anciens poètes[10]. Les récitations d'Homère sont incorporées dans lesPanathénées, grandes fêtes nationales que Pisistrate réorganise avec magnificence[11]. Il institue aussi (vers-534) lesDionysies, festivités où se produiront les concours detragédies. Il contribue de toutes les manières à préparer la grandeur politique et artistique d'Athènes. La concentration de la culture et dumécénat à la cour de Pisistrate intensifie remarquablement la vie intellectuelle et esthétique d'Athènes. Le poèteSimonide devient le membre le plus influent du cercle d'artistes, au sens plein du terme, qu'il favorise, aux côtés de musiciens et de poètes commeAnacréon,Ibycos, Lasos, Onomacritos etPratinas.
À sa mort, en 527av. J.-C., Pisistrate lègue à ses deux fils,Hippias etHipparque, uneAthènes prospère et puissante, qui connaît un essor culturel sans précédent. Longtemps après sa mort, sa tyrannie était encore appelée « le règne deCronos », c'est-à-dire l’Âge d’Or[12]. Mais l'aristocratie marchande - lesAlcméonides en particulier - qu'il a pourtant enrichie, tente de se débarrasser d'une tyrannie devenue particulièrement policière après l'assassinat d'Hipparque par lestyrannoctones. Pour en finir avec la dictature d'Hippias, ils font appel à l'intervention militaire deSparte, qui met fin au règne des Pisistratides et ouvre la voie à la réforme démocratique dont Pisistrate avait jeté les bases économiques et militaires.
Diogène Laërce cite dans saVie des philosophes[13] le texte d'une lettre de Pisistrate àSolon et celui de la réponse de Solon ; les deux sont considérés comme apocryphes. Leur contenu n'en correspond pas moins à l'image qu'ont laissée les deux hommes : Pisistrate assurant à Solon en exil qu'il ne touchera pas à ses lois, qu'il juge bonnes, et Solon l'assurant qu'il n'avait pas plus d'animosité contre lui qu'il n'en aurait contre tout autre ennemi de l'ordre athénien auquel il était attaché.
Francis Larran, « La bataille de Pallènè aura encore lieu ou Pisistrate dans les rets de l’analogisme historique d’Andocide »,Dialogues d'histoire ancienne,vol. 40,no 1,,p. 53-73(lire en ligne)
Jean-Claude Carrière, « Prodige, stratagèmes et oracle dans la prise du pouvoir par Pisistrate (Hérodote, I, 59-65) »,Pouvoir, divination et prédestination dans le monde antique. Besançon, Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité,no 717 (Collection ISTA),,p. 13-32(lire en ligne)
Christophe Flament, « La chronologie de la tyrannie de Pisistrate et de ses fils dans laConstitution d’Athènes attribuée à Aristote »,Revue des Études Grecques,t. 128,no 1,,p. 215-236(lire en ligne)
Pascal Payen, « Écriture, tyrannies et pouvoir tyrannique. Emprunts et polémiques chez Hérodote »,Pallas,no 81,,p. 101–118(lire en ligne)