Bon vivant etgastronome à la table réputée, il a composé des pages culinaires, leur donnant le nom de ses opéras (« bouchées de laPie voleuse », « tarteGuillaume Tell ») et baptise sesPéchés de vieillesse selon son inspiration gourmande (Hachis romantique,Petite valse à l'huile de ricin). Le « tournedos Rossini » est une recette célèbre nommée en son honneur, dont certains auteurs lui attribuent la paternité.
Gioachino Antonio Rossini est issu d'une famille modeste dePesaro, dans lesMarches italiennes, au bord de lamer Adriatique : son père, Giuseppe Rossini, ditVivazza, fervent partisan de laRévolution française, originaire deLugo, exerce les fonctions de trompette de ville (tubatore), à savoir decorniste, qu'il cumule avec l'emploi d'inspecteur de boucherie ; sa mère, Anna Guidarini, née àUrbino, est chanteuse dans un certain nombre de théâtres. Lorsque Giuseppe Rossini est évincé de ses postes pour avoir trop ardemment embrassé les idées révolutionnaires, Anna s'engage comme chanteuse de théâtre àBologne[7].
Le jeune Gioachino, né six mois après le mariage de ses parents, passe ses années de jeunesse auprès de sa grand-mère, ou en voyage àRavenne,Ferrare etBologne où son père se réfugie afin d'échapper à la capture après la restauration dugouvernement pontifical. C'est principalement à Bologne qu'il peut s'initier à la musique, particulièrement au chant (il estcontralto etchantre à l’Accademia filarmonica) et à l'épinette auprès deGiuseppe Prinetti, son premier professeur, puis d'Angelo Tesei.
À quatorze ans, en 1806, il s'inscrit auLiceo musicale de Bologne (créé en 1804), étudiant intensément et avec passion les œuvres deFranz Joseph Haydn etWolfgang Amadeus Mozart (c'est à cette époque qu'il est appelétedeschino, « le petit allemand ») et écrit son premier opéra,Demetrio e Polibio, qui ne sera représenté qu'en1812. L'année suivante, il est admis dans la classe de contrepoint deStanislao Mattei. Il apprend facilement à jouer duvioloncelle, mais la sévérité des vues de Mattei sur le contrepoint pousse le jeune compositeur vers une forme libre de composition. Le, il publie, lePianto d'armonia per la morte d'Orfeo[8].
En 1812, trois de ses opéras ont déjà été représentés et, un an plus tard, ce nombre s'élève à dix.
Le début officiel des représentations se situe vers1810 auteatro San Moisé deVenise avecLa cambiale di matrimonio. Le long « voyage avec l'opéra » commence, ponctué de brillants succès et d'échecs retentissants. En 1812, il connaît plusieurs succès avecCiro in Babilonia à Ferrare,La scala di seta (L'Échelle de soie) à Venise etLa pietra del paragone à Milan. Ce dernier opéra est d'ailleurs regardé par les critiques comme la pierre de touche du génie rossinien. L'année suivante, il connaît un triomphe à Venise avec la création deTancredi, qui marque un tournant dans sa carrière : Rossini abandonne en effet les longsrécitatifs traditionnellement utilisés dans l'opera seria au profit d'une déclamation lyrique (Di tanti palpiti, un des plus beaux airs de cet opéra est aussi connu sous le nom d’« aria de' rizzi » : une légende populaire veut, en effet, que Rossini l'ait composé dans une auberge pendant le temps qu'on mettait à cuire son riz). Les années 1814-1815 sont moins heureuses et voient surtout l'échec deIl turco in Italia (Le Turc en Italie) et deSigismondo, représenté àLa Fenice de Venise pendant le carnaval de1815.
En 1815, il vient à Naples où il rencontreIsabella Colbran,chanteuse lyrique, plus âgée que lui, qu'il épouse le et dont il se sépare en 1837. Après la mort de celle-ci en 1845, il se remariera avecOlympe Pélissier le.
À l'automne 1815, l'impresario duteatro Argentina, à Rome, propose à Rossini le livret duBarbier de Séville, comédie française deBeaumarchais queGiovanni Paisiello avait jadis mise en musique et dont de nombreux autres compositeurs s'étaient déjà inspirés. Composé en quatorze jours seulement (Rossini reprit des passages de deux de ses œuvres précédentes,Aureliano in Palmira etElisabetta, regina d'Inghilterra), leBarbier est créé sous le titre d'Almaviva et reçoit un accueil particulièrement négatif : la nouveauté du style musical, les incidents scéniques (guitares désaccordées, chanteur qui tombe et saigne du nez, irruption d'un chat sur la scène) et surtout la présence dans la salle de nombreux amis de Paisiello, hostiles à Rossini et venus en perturbateurs, firent que la représentation fut couverte de huées et de sifflets. Le lendemain, cependant, le public accepta d'entendre l'œuvre et celle-ci fut bientôt jugée supérieure à celle de Paisiello ; aux applaudissements du public succéda le triomphe de Rossini, reconduit chez lui à épaules d'hommes. Ce n'est que quelques mois plus tard, à l'occasion d'une reprise auTeatro comunale deBologne, que Rossini donnera à son opéra son nom définitif deIl barbiere di Siviglia.
La révolution deNaples, en, le contraint à endosser l'uniforme de la garde nationale mais ses chefs, ne découvrant pas en lui les qualités d'un soldat, le renvoient à son piano.
En1822, il se rend àVienne pour y faire représenterZelmira ; il y rencontreLudwig van Beethoven avec qui il ne pourra pas nouer de relations cordiales, compte tenu de la surdité et de la maladie du compositeur allemand. Après avoir essuyé un échec à Venise avecSemiramide, Rossini quitte l'Italie pour la France, où il arrive après un bref séjour en Angleterre où il créeLa figlia dell'aria qui lui vaut l'estime du roiGeorges IV. Son opéraUgo re d'Italia, dont la composition est commencée en Angleterre en 1825, ne sera jamais achevé. Arrivé à Paris, il composeIl viaggio a Reims (Le Voyage à Reims), opéra de circonstance écrit à l'occasion dusacre de Charles X et créé auThéâtre-Italien le. Cet opéra rencontre un franc succès, bien que momentané : des passages seront cependant repris dansLe Comte Ory, composé en1828. En août 1824 Il devient directeur du Théâtre-italien et fait engager à cette occasion des musiciens italiens, dont les frères Antonio etAlessandro Gambati.
Retourné àBologne, il voit sa retraite troublée par les mouvements révolutionnaires qui secouent l'Italie en 1847 ; rendu suspect à ses compatriotes par son horreur des séditions populaires, Rossini doit faire face à l'animosité populaire et quitte Bologne pourFlorence, où il s'installe à laVilla San Donato, mise à sa disposition par leprince Demidoff.
En 1855, il quitte l'Italie pour revenir à Paris et s'installe dans un appartement de larue de la Chaussée-d'Antin, passant l'été dans sa villa dePassy. C'est là que Rossini fait la connaissance du jeune compositeur belge, virtuose dumattauphone, Edmond Michotte, de près de trente-neuf ans son cadet. Considérant bientôt celui-ci comme son « quasi figlio », il lui lèguera une partie de sa bibliothèque privée, aujourd'hui conservée auConservatoire royal de Bruxelles au sein duFonds Edmond Michotte.
Considéré comme une gloire musicale française, c'est lui qui composel'Hymne à Napoléon III et à son vaillant peuple, qui clôture l'Exposition universelle de 1867.
En, retenu à Passy par une crise decatarrhe, maladie chronique dont il souffrait depuis de longues années, il y meurt au 2,avenue Ingres le vendredi, à23 h[10], dans une villa qui n’existe plus aujourd’hui mais dontLe Monde illustré du 21 novembre 1868 reproduit une gravure[11].
Son corps est inhumé dans le cimetière parisien duPère-Lachaise (division 4)[12] et transporté en Italie seulement en 1887, neuf années après la mort d'Olympe Pélissier. Il repose dans labasilique Santa Croce, àFlorence. Rossini a laissé tous ses biens à sa ville natale,Pesaro, dans laquelle un important conservatoire à son nom forme de nouveaux talents.
Né trois mois après la mort deMozart, le « cygne de Pesaro » — ainsi qu'il fut surnommé — imprima à l'opéra un style qui fit date et dont quiconque, après lui, tint compte. Plus de trente opéras dans tous les genres, de la farce à la comédie en passant par la tragédie et l'opéraseria. Les principaux apports de Rossini au monde de l'opéra peuvent se résumer en :
une standardisation unique de la manière de chanter aussi bien dans le répertoire comique que tragique ;
une virtuosité vocale extrêmement développée et directement inspirée par la technique vocale baroque ;
la création de blocs musicaux développés, rompant avec la tradition des arias alternées aux récitatifs. Ces grandes scènes appeléespezzi chiusi (morceaux fermés) comprennent généralement une introduction orchestrale récitée, une section lyrique lente, une section intermédiaire plus dramatique (tempo di mezzo) et unecabalette (section rapide, la plus virtuose, la plus exaltée). Lepezzo chiuso présent dès la seconde décennie duXIXe siècle survivra jusque dans les opéras deGiuseppe Verdi les plus tardifs.
Dans le cadre de sesœuvres bouffes, Rossini développe une veine comique proche de l'absurde :Il Turco in Italia présente un poète en manque d'inspiration qui doit créer un sujet d'opéra, celui-là même qui se joue sous l'œil des spectateurs. Dans certaines grandes scènes d'ensemble, les personnages deviennent de véritables pantins et sont réduits à la récitation d'onomatopées qui renforcent leur côté mécanique (L'Italienne à Alger). Les opéras de la période napolitaine, pour leTeatro San Carlo, développent une écriture orchestralement plus élaborée et un style romantique plus grandiloquent (Mosè in Egitto).
Depuis le début desannées 1970 a eu lieu une réévaluation des nombreuses et très célèbres œuvres de Rossini, une redécouverte qui a donné lieu à une vraie renaissance du compositeur dePesaro. Ses chefs-d'œuvre sont revenus définitivement au répertoire des plus importantsthéâtres lyriques. ÀPesaro est organisé chaque année leRossini Opera Festival : des passionnés venus du monde entier viennent spécialement pour écouter les œuvres du maestro.
Rossini, homme aux mille facettes, est décrit dans ses nombreuses biographies de façon très diverse : hypocondriaque, colérique ou bien sujet à de profondes dépressions, ou encore joyeux, bon vivant, amoureux de la bonne chère et des belles femmes ; souvent décrit comme paresseux, mais avec une production musicale qui finalement se révèle incomparable (bien que riche de nombreuxcentoni (lacentonisation ouparodie musicale), des fragments musicaux antérieurs réutilisés pour de nouvelles œuvres où le compositeur emprunte à lui-même dans une sorte d'auto-plagiat).
Il était également doté d'un grand sens de l'humour, n'hésitant pas à brocarder ses contemporains, qu'ils fussent interprètes ou compositeurs. On peut à ce sujet citer l'anecdote suivante : jouant un jour, au piano, une partition deRichard Wagner, Rossini n'en tirait que des sons cacophoniques ; un de ses élèves, s'approchant, lui dit :« Maestro, vous tenez la partition à l'envers ! », ce à quoi Rossini répondit :« J'ai essayé en la mettant dans l'autre sens : c'était pire ! » Une autre anecdote, largement répandue dans les milieux musicaux et devenue légendaire : Rossini avait pris l'habitude de composer dans son lit. Lors de l'écriture d'unPrélude pour piano, il laissa tomber sa partition. Plutôt que de se lever pour la ramasser, il décida d'en recommencer un autre.
SelonStendhal, il fut « un homme à envier ». LaVie de Rossini (écrite par Stendhal qui avait quarante ans et le compositeur trente-et-un ans seulement[14]) est devenue très célèbre, même si de nombreux critiques la considèrent comme beaucoup trop romancée :« Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant ! » — écrit Stendhal dans sa préface —« Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple que tel grand seigneur envié. Le seigneur a gagné un gros lot en argent à la loterie de la nature, lui y a gagné un nom qui ne peut plus périr, du génie et surtout du bonheur. » Selon un des personnages deBalzac, dans le romanMassimilla Doni,« cette musique relève les têtes courbées, et donne de l’espérance aux cœurs les plus endormis, s’écriait un Romagnol[15] ».
Emanuele Luzzati et Giulio Gianini ont utilisé la musique de Rossini pour plusieurs de leurs courts-métrages d'animation, notammentLa Pie voleuse (1964),L'Italienne à Alger(1968) etPulcinella (1973) d'aprèsLe Turc en Italie.
Stanley Kubrick utilise deux ouvertures de Rossini dans son filmOrange mécanique : l'ouverture deLa Pie voleuse, pour la scène de combat du théâtre abandonné, et pour celle qui se déroule le long d'une berge, au ralenti ; ainsi que l'ouverture deGuillaume Tell, interprétée aux synthétiseurs parWalter Carlos, pour une scène en accéléré où Alex couche avec deux jeunes femmes[16].
Grâce au testament de sa femme, la fondation Rossini est créée en 1888 dans le16e arrondissement de Paris, au croisement des ruesMirabeau etWilhem. Elle accueille à l'origine une maison de retraite, destinée aux« chanteurs français et italiens âgés et dénués de ressources ou atteints de maladies incurables ». Elle fait de nos jours partie de l'ensemble hospitalier Sainte-Périne[17],[18].
Stendhal,Vie de Rossini par M. de Stendhal, A. Boulland, Paris, 1824 ; rééditions récentes sous la direction de Pierre Brunel, coll. « Folio », Gallimard, Paris, 1992 ; sous la direction de Suzel Esquier, Turin, Cirvi, 1997 ; dans le recueilL'Âme et la Musique (Suzel Esquier, dir.), Paris, Stock, 1999(ISBN2-234-05183-5).
Consultable surGallica, édition sous la direction de Henri Martineau, Le Divan, Paris, 1929, tomesI etII
Jean-Louis Caussou, dans son propreRossini[21], critique l'ouvrage de Stendhal en donnant un certain nombre d'exemples d'erreurs. Il fait remarquer en outre que l'auteur se fie à des jugements de tiers et traite d'un musicien qu'il connaît finalement mal[22]. Il propose donc le titre de « Chronique musicale et mondaine de l'époque de Rossini ». Il en retient malgré tout quelques chapitres intéressants :Mozart en Italie, De la révolution opérée par Rossini dans le chant, Mme Pasta etLes théâtres en Italie.
↑Cependant, la notice d'autorité de laBNF rejette cette forme et donneGioachino avec un seulc comme forme internationale(voir la notice en ligne)
↑Ce sont également les prénoms portés sur l'acte de baptême. Cependant le compositeur préférait, bien qu'il ait la plupart du temps signé G. Rossini, le seul prénom deGioachino, sans lev et avec un seulc. Cette graphie est reprise par les auteurs et éditeurs anglo-saxons et italiens. Voir par exemple, sur le site de laFondazione Rossiniune dédicace etla page de titre d'une œuvre utilisant cette orthographe.
↑Sur le livret, voir Michel Faul, Les Aventures militaires, littéraires et autres d'Étienne de Jouy de l'Académie française, Seguier, 2009,p. 139-141(ISBN978-2-84049-556-7)
↑Extrait duregistre d'état civil du16e arrondissement de Paris pour l'année 1868, détenu par lesArchives de Paris :« 781 – ROSSINI Gioacchino Antonio. L'an mil huit cent soixante huit, le quatorze novembre, à deux heures du soir, devant nous Henri Pierre Edouard Baron de Bonnemains, officier de la Légion d'honneur, maire du seizième arrondissement de Paris, officier de l'état civil, ont comparu Jean Frédéric Possoz, âgé de soixante onze ans, officier de la Légion d'honneur, ancien maire de Passy, membre du Conseil municipal de la Ville de Paris, demeurant à Paris, chaussée de la Muette 8, et Luigi Francesco Cerruti, âgé de quarante huit ans, consul général d'Italie à Paris, officier de la Légion d'honneur et de l'ordre des Saints Maurice et Lazare, demeurant à Paris, rue Boissy-d'Anglas 45, lesquels nous ont déclaré que le treize de ce mois, à onze heures du soir, est décédé en son domicile à Paris, avenue Ingres 2, Gioacchino Antonion Rossini, âgé de soixante-seize ans, compositeur de musique, membre de l'Institut, grand officier de la Légion d'honneur et Grand Croix de l'ordre des Saints Maurice et Lazare, Grand Croix de la Couronne d'Italie (etc), né à Pesaro (Italie), veuf en premières noces de Isabelle Colbran, et marié en deuxièmes noces à Olympe Descuilliers, âgée de soixante sept ans, rentière, demeurant avec lui, fils de Giuseppe Rossini et de Guiderini, son épouse, décédés, sans autres renseignements. Après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte que les déclarants ont signé avec nous après lecture faite. Signé : Cerruti, Possoz, Bonnemains. »
↑Thierry Beauvert et Peter Knaup,Rossini : les péchés de gourmandise, Paris, Plume,.
↑« La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! » in Stendhal,Vie de Rossini par M. de Stendhal, A. Boulland, Paris, 1824