Sur la maison natale d'Eugène Dabit, rue Jules-Barni à Mers-les-Bains.
Eugène Dabit est né le ; et, parce que ses parents voulaient qu'il vienne au monde au bord de la mer : àMers-les-Bains (Somme) dans un petit appartement de la boulangerie Goizet, rue Jules-Barni[1], qu'ils venaient occuper chaque été. Eugène Dabit vécut une enfance heureuse auprès de ses parents montmartrois (lui, Émile Dabit, cocher-livreur, elle, née Louise Hildenfinger, successivement éventailleuse, femme de ménage, puis concierge)[2].
Son enfance fut cependant un peu ballottée par trois déménagements successifs de ses parents en l'espace de six ans, nécessités par leur métier : le 28,passage Duhesme (1898) est quitté pour le 143,rue du Mont-Cenis (1899-1903), le 9,rue de Suez (1903-1904), enfin le 8,rue Calmels (1904)[3].
Sa scolarité, d’abord ennuyeuse pour lui (il fréquente l'école maternelle de larue de la Goutte-d'Or puis l'école communale de larue Championnet[4]), fut heureusement récompensée, plus tard, par un prix d’excellence avec bonne conduite puis se termina, en 1911, par uncertificat d’études primaires, qui restera son seul diplôme, assorti d’une médaillePrix du.
Reconnu doué pour le dessin, il fut, en 1912 apprenti-serrurier chez les « Compagnons du Devoir », dont le chef est un certain Monsieur Bernard. Mais laPremière Guerre mondiale interrompit brutalement ses études et son apprentissage.
Son père étant engagé d’office comme réserviste dans le Génie militaire, Eugène dut pourvoir aux besoins financiers de sa mère, avec qui il vécut, en travaillant dans le métro de Paris : laveur-balayeur de wagons au Nord-Sud le jour, portier d’ascenseur durant une partie de la nuit à la station Lamarck-Caulaincourt[5].
Trop jeune pour le service militaire, il attendit d’être incorporé dans sa classe 1918 mais prit les devants pour entrer, en, dans l’artillerie lourde. Après six mois d'instruction àPoitiers[6], il connut un moment de dépression, simulant la folie puis, profitant d’une permission, s’échappa pour rejoindre Paris où il fit une tentative de suicide, se blessant une jambe sans gravité, dans le métro. Remis de ses blessures, il réintégra l'artillerie lourde et fut envoyé en opérations dans le tragique secteur duChemin des Dames, àOulches, puis àReims etÉpernay[6], sa blessure parisienne le faisant muter comme radio-télégraphiste de l'armée et l'appelant à réparer parfois les lignes sous les bombardements. Il a évoqué les images qui lui sont restées des années 1917-1918 dans un poème,J'ai été soldat à dix-huit ans[7].
Après la fin de la guerre, il vécut avec les troupes d’occupation de la Ruhr enAllemagne puis revint àParis travailler comme secrétaire-dessinateur au Service de Cartographie de l’Armée.
En 1922, Eugène Dabit, aidé de ses parents, entreprit de se lancer dans l’industrie de la soie peinte avec son ami et associé Christian Caillard. Grâce à une amie de ce dernier,Irène Champigny, propriétaire et gérante d’une galerie d’art, le commerce tourna vite au succès, leur faisant ainsi gagner une petite fortune.
En 1923-1924, Eugène Dabit poursuivit ses études artistiques à l’Académie de la Grande Chaumière où il rencontra notammentBéatrice Appia, dont il devint le préféré, etMaurice Loutreuil. Avec ce dernier comme chef de file, Christian Caillard, Béatrice Appia, Georges-André-Klein etPinchus Krémègne, Eugène Dabit fit partie du « Groupe duPré-Saint-Gervais », école dans laquelle la peinture est pour eux un passionnant sujet de discussions et d’essais.
L'Hôtel du Nord, 102 quai de Jemmapes.
En 1923, grâce en partie à l'argent gagné par la vente de soie peinte et à des prêts consentis par deux oncles d’Eugène Dabit, Émile et Auguste Hildenfinger, ses parents devinrent propriétaires de l’« Hôtel du Nord », sis au 102,quai de Jemmapes à Paris (10e) au bord ducanal Saint-Martin et s’y installèrent en tant que gérants[9].
Eugène Dabit, logé chez eux, se fit parfois portier de nuit, observant la clientèle de passage qui inspira ses romans.
En 1924, Eugène Dabit se maria avec Béatrice Appia. Ils firent alors construire, au 7,rue Paul-de-Kock[10],« une grande et confortable demeure faite pour la peinture, avec un vaste atelier aux hautes verrières »[11].
Il prend part en 1927-1928 et 1929 auSalon des indépendants[12]. À partir de 1928, de retour d’un voyage auMaroc et lassé de constater un désintérêt pour sa peinture (s'il exposa avecAmedeo Modigliani,Chaïm Soutine etMaurice Utrillo[13], il aurait surtout aimé recevoir les encouragements deMaurice de Vlaminck« dont il imitait les atmosphères », mais ceux-ci ne vinrent jamais[14])[15], Eugène Dabit entreprit de devenir écrivain et se trouva une nouvelle muse :Véra Braun, d’origine hongroise, dessinatrice et artiste-peintre de Paris. Dabit, ainsi taxé d’infidélité conjugale, difficilement supportée par sa femme, frôla le divorce à deux reprises pour se résigner finalement à la séparation temporaire.
En 1929, il présente auSalon des Tuileries les toilesPaysage de neige etMauresque[12]. Son romanL'Hôtel du Nord a été publié en 1929 et obtint en1931 lePrix du roman populiste, d’une valeur de cinq mille francs. À partir de cette année-là, il commença à militer pour la cause des pauvres gens et pour la littérature « révolutionnaire » en participant à des débats et en faisant des conférences.
En 1932, il bénéficia d’une bourse de laFondation Blumenthal, fondation américaine pour la pensée et l’art français, d’un montant de vingt mille francs. La même année, l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires étant créée, il s’y inscrivit en tant que membre actif et y rencontra d’illustres personnalités du monde artistique et littéraire avec lesquels il fut souvent en relation amicale. En octobre, caressant le projet de porterHôtel du Nord à l'écran, il entama des pourparlers avecHenri Jeanson, puis avecJean Renoir[2] (c'estMarcel Carné qui réalisera le film en 1938)[16].
En 1936, à l'invitation d’André Gide, Eugène Dabit effectua enU.R.S.S. un voyage à caractère littéraire en compagnie d'André Gide,Jef Last,Louis Guilloux,Jacques Schiffrin etPierre Herbart, visitant successivement en juillet et aoûtMoscou,Tbilissi,Batoumi,Sokhoumi,Sotchi où la fièvre et la dysenterie s'emparèrent de lui[17]. À sa mort (prétendument de la scarlatine, peut-être d'un typhus qu'on ne sut diagnostiquer : la nature de sa maladie demeura incertaine et apparut même suspecte àLouis Aragon[18], Maurice Lime parle lui directement de meurtre opéré par les équipes de Staline[19]), survenue inopinément le à l'hôpital deSébastopol (Crimée d’U.R.S.S.), il ne laissa aucune postérité. André Gide qui relatera ce voyage dansRetour de l'U.R.S.S.[5], lui dédicacera cet ouvrage : "à la mémoire de Eugène Dabit. Je dédie ces pages, reflets de ce que j'ai vécu et pensé près de lui, avec lui."
Faubourgs de Paris (Gallimard, 1933 ; édition bibliophilique enrichie de vingt lithographies originales deRobert Savary imprimées parMourlot Frères, cent vingt-cinq exemplaires numérotés, Société normande des amis du livre, 1970 ; réédition, Gallimard,coll. « L'Imaginaire »no 235, 1990))
Un mort tout neuf (Gallimard, 1934)
L’Île, trois nouvelles :Les Compagnons de l'Andromède,Un matin de pêche,Les Deux Marie (Gallimard, 1934 ; réédition, Gallimard,coll. « L'Imaginaire »no 628, 2012)[28]
La Zone verte (Gallimard, 1935 ; réédition 2009)
Train de vies (Gallimard, 1936)
Au Pont Tournant (Union Bibliophile de France, 1936 ; réédition 1946)
« Je n'ai jamais rencontré un être aussi authentiquement artiste ; il me montre ses toiles : les mêmes qualités que ses livres, honnêteté de vision, honnêteté de moyens, grande finesse de sensibilité, profonde chaleur amoureuse, presque câline, répandue dans tout ce qu'il fait... » - Roger Martin du Gard, 1928[27]
« On connaissait surtout Eugène Dabit, mort prématurément dans un hôpital de Sébastopol, comme romancier. Il commençait une carrière de critique, et aux chroniques qu'il donnait àEurope ainsi qu'à quelques articles parus çà et là, il avait déjà ajouté un ouvrage sur la peinture espagnole paru après sa mort et qui a été l'objet d'ardentes discussions. Son œuvre de peintre est à l'origine de toute une activité intellectuelle ; il l'avait faite sous l'influence deMaurice Loutreuil, sorte de Van Gogh du Pré-Saint-Gervais, bouillonnant comme son frère hollandais, aussi misérable et aussi passionné. Auprès de lui et à la dure école de la vie, Dabit avait appris ce qu'est la poésie vraie et l'authentique réel ; son art est éloigné de toute concession à quoi que ce soit, ne cherche ni à attirer ni à séduire ; il est une traduction personnelle d'une vie brève qui a cherché à s'exprimer intensément par la plastique et y a renoncé. » -Michel Florisoone[25]
« Sa toute petite écriture trompait. Mais dans une ou deux de ses lettres, il mit de petits morceaux de papier Canson avec de très beaux dessins humains et profonds, et je compris que je pouvais me composer le visage de cet ami lointain d'après ce qu'il m'envoyait là. Quand je le vis, je retrouvais dans certaines lueurs de son regard et dans le mouvement silencieux de sa bouche, pendant qu'il écoutait ce qu'on disait, presque toutes les lignes pures de son dessin. » -Jean Giono[31]
« Journaliste, Eugène Dabit s'est toujours senti tiraillé entre l'écriture et la peinture... Mais ses paysages, ses nus, ses natures mortes, ses marines, sont tous marqués de cette ferveur et de cette inquiétude, d'une certaine grâce douloureuse, tendre et sensuelle propre à la sensibilitéexpressionniste de l'entre-deux-guerres. » -Gérald Schurr[32]
« Humble avec les humbles, il les a peints avec tendresse, mais sans complaisance. Sans pittoresque non plus - il ne les découvrait pas du dehors, il était des leurs. Sans souci d'une attitude, sans grandiloquence, il craignait par-dessus tout un accent faux. » -Marcel Arland[21]
« La douzaine de livres que Dabit nous laisse suffit pour le classer parmi les meilleurs romanciers de sa génération... Relevant du groupe populiste, Eugène Dabit use du langage parlé avec une rare maîtrise. Sa peinture de la pauvreté garde un accent dont la justesse est inégalable. » - Laffont et Bompiani[21]
Eugène Dabit,Paysage, huile sur toile (coll. particulière).
« Appuyé par Gide, qu'il considérait comme son maître, parJean Guéhenno et parRoger Martin du Gard, il composa des romans et des nouvelles empreints d'une même tonalité grise, tous imprégnés du désespoir naturaliste de ses premiers succès. Écrivain de souche prolétarienne authentique, Dabit fut courtisé par les intellectuels du Parti communiste, mais la politique le laissait indifférent. Il préférait se réfugier àMinorque où il vivait six mois par an. » - Arthur Greenspan[14]
« Dabit peint le peuple de Paris, celui qu'il a côtoyé dans cet hôtel que tenaient ses parents. La vie quotidienne au bord duCanal Saint-Martin n'est d'ailleurs pas dénuée de beauté, et Dabit y trouve toujours une sorte de pureté, qui est d'abord celle de l'homme dans ses rapports familiaux ou amicaux... La solitude et la mélancolie demeurent toujours en arrière-plan des descriptions réalistes que l'emploi maîtrisé du langage parlé aussi bien que la simplicité et la justesse de l'expression rendent chaleureuses. » -Antoine Compagnon[33]
↑a etbMaurice Rieuneau,Guerre et révolution dans le roman français de 1919 à 1939, Slatkine Reprints, Genève, 2000; voir le chapitre III consacré à Eugène Dabit :Persistance du témoignage personnel, pages 265-273.
↑Pierre-Edmond Robert,D'un "Hôtel du Nord l'autre : Eugène Dabit, 1898-1936, Bibliothèque de littérature française contemporaine de l'Université Paris VII, 1987.
Maryvonne Baurens,Eugène Dabit, dimension et actualité d'un témoignage, Universita degli studi di Macerata, Rome, 1986.
Michel Ragon,Histoire de la littérature prolétarienne de langue française, Éditions Albin Michel, 1986.
Pierre-Edmond Robert,D'un "Hôtel du Nord" l'autre : Eugène Dabit, 1898-1936, Bibliothèque de littérature française contemporaine de l'Université Paris VII, 1987.
Louis-Ferdinand Céline,Douze lettres à Eugène Dabit, Éditions du Lérot Tusson, 1995.
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty etAlain Rey,Dictionnaire des littératures de langue française (articleEugène Dabit par Arthur Greenspan), Bordas, 1994.
Laffont et Bompiani,Le nouveau dictionnaire des auteurs de tous les temps et de tous les pays, Éditions Robert Laffont, 1994.
Emmanuel Bénézit,Dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs, Gründ, 1999, tome 4.
Carme Figuerola,Le sentiment tragique de la condition humaine : douleur et mort dans l'œuvre d'Eugène Dabit, inLa douleur : beauté ou laideur, Éditions de l'Université de Lleida/Area de filologia francesa, 2005.
Pierre Sanchez (préfaces de Josiane Sartre et Chantal Beauvalet),Dictionnaire du Salon des Tuileries (1923-1962) - Répertoire des exposants et liste des œuvres présentées,L'Échelle de Jacob, Dijon, 2007. -
Carme Figuerola,Lieux magiques ou maudits ? Autour du Paris d'Eugène Dabit, inLieux magiques, magie des lieux - Mélanges offerts à Claude Foucart, Presses universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2008.
Robert Lévesque,« Eugène Dabit : le sens de la soupe », dans la revueLes libraires - Bimestriel des libraires indépendants,(lire en ligne).
Carme Figuerola,Fragments desBaléares : l'île d'Eugène Dabit, in Diana Cooper-Richet et Carlotta Vincens-Pujols,De l'île réelle à l'île fantasmée : voyages, littérature(s) et insularité (XVIIe – XXe siècles), Nouveau Monde, Paris, 2012.
Bernard Morlino,Jean Giono et Eugène Dabit, l'écrivain des champs et l'écrivain de ville, inParce que c'était lui - les amitiés littéraires deMontaigne etLa Boétie àBoudard etNucera, Éditions Écriture, 2015.