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Chaïm Soutine

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Chaïm Soutine
portrait en buste d'une homme vêtu d'une veste beige, mains sur les cuisses
Naissance
Décès
(à 50 ans)
Paris (Drapeau de la FranceFrance)
Sépulture
Nom de naissance
Chaïm Solomonovitch Soutine
Nationalité
Activité
Formation
Écoles des beaux-arts de Vilnius et deParis
Représenté par
Lieux de travail
Mouvement
Mécène
Léopold Zborowski,Madeleine et Marcellin Castaing
Influencé par
A influencé
signature de Chaïm Soutine
Signature
Vue de la sépulture.

modifier -modifier le code -modifier WikidataDocumentation du modèle

Chaïm Soutine (enrusse :Хаим Соломонович Сутин,Khaïm Solomonovitch Sutin ; enyiddish :חײם סוטין,Ḥaïm Soutin) est unpeintrejuif biélorusseémigré en France, né en1893 ou1894 dans le village deSmilovitchi, à cette époque dans l'Empire russe, et mort le àParis.

Il semble qu'il ait eu une enfance difficile dans lesghettos de l'ancienne Russie mais sa vie est mal connue avant son arrivée àParis, probablement en 1912. Souvent décrit comme très timide voire insociable, il traverse plusieurs années de misère parmi labohème deMontparnasse, la reconnaissance n'arrivant que dans lesannées 1920, après sa « découverte » par le collectionneur américainAlbert Barnes. Soutine a toujours entretenu des relations compliquées avec sesmécènes ainsi qu'avec l'idée même de succès ou de fortune. Quoique très tôt miné par l'ulcère à l'estomac qui devait l'emporter, il a peint énormément, habité par une énergie étonnante. Son exigence l'a conduit en revanche à détruire beaucoup de ses œuvres. Les quelque cinq cents tableaux dont l'authenticité a été établie sont le plus souvent signés mais jamais datés.

Soutine, qui s'est très peu exprimé sur ses conceptions picturales, est l'un des peintres rattachés habituellement, avecChagall ouModigliani, à ce qu'il est convenu d'appeler l'École de Paris. Il se tenait cependant à l'écart de tout mouvement et a développé en solitaire sa technique et sa vision du monde. Tout en se référant volontiers aux grands maîtres, à commencer parRembrandt, et en se cantonnant à trois genres canoniques de la peinture figurative — portraits,paysages,natures mortes —, il a créé une œuvre singulière, difficilement classable. D'une palette vive et contrastée, violente même, qui peut rappeler celle d'Edvard Munch ou d'Emil Nolde, émergent des formes convulsives, des lignes tourmentées jusqu'à la déformation du sujet, suscitant une ambiance dramatique. Mais les toiles de Soutine se signalent plus encore par un travail en épaisseur qui pousse toujours plus loin l'expérience de la peinture en tant que matière, dans le sillage d'unVan Gogh et ouvrant la voie aux expériences artistiques de la seconde moitié duXXe siècle. Les couleurs flamboyantes et l'aspect torturé de ses œuvres les ont souvent fait rapprocher de l'expressionnisme, bien qu'elles soient déliées de leur époque et ne traduisent aucun engagement. Dans lesannées 1950, lesexpressionnistes abstraits de l'École de New York reconnaissent en Soutine un précurseur.

Dans cette œuvre à l'esthétique déroutante, certains commentateurs ont voulu voir le miroir de la personnalité de son auteur, dont la vie — avec ses zones d'ombre et même ses légendes — se prêtait à revivifier le mythe de l'artiste maudit : il s'agissait d'expliquer la manière du peintre par sa maladie, ses inhibitions, ses difficultés matérielles ou d'intégration sociale, voire une forme de folie. Mais un tel lien de cause à effet n'a rien d'évident. Si on peut déceler une influence de ses origines et de son vécu, ce serait plutôt sur le rapport de Soutine à la peinture elle-même. Il s'est en tout cas donné tout entier à son art comme s'il y cherchait une forme de salut.

Biographie

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Très farouche et plutôtintroverti, Chaïm Soutine n’a tenu aucun journal, a laissé peu de lettres et s'est peu confié, même à ses proches[1]. Le peu que ses biographes savent de lui provient des témoignages, parfois divergents, de ceux qui l’ont rencontré ou côtoyé — amis, autres peintres ou artistes, marchands d'art — et des femmes qui ont partagé sa vie. Il est d'autant plus malaisé à saisir que,« peintre du mouvement et de l'instable », toujours à l'écart des autres et des écoles, il n'a cessé durant toute sa vie de déménager, de vivre en vagabond sans jamais s'installer durablement nulle part[2].

Il est en outre avéré que Soutine a contribué à brouiller les pistes, concernant sa jeunesse notamment : peut-être par besoin de refouler un passé douloureux[3], peut-être aussi — c'est l'hypothèse de l'historien de l'artMarc Restellini qui distingue en cela Soutine deModigliani — pour se forger déjà de son vivant toute l'aura d'un peintre maudit[4]. Sans nier qu'il ait pu cultiver « cette légende noire — ou dorée ? » d'une vocation contrariée puis d'un destin tragique[5], Marie-Paule Vial relativise toutefois l'étiquette d'artiste maudit : enfance misérable, exil, débuts difficiles, incompréhension de la critique ou du public, ne sont pas propres à Soutine, pas plus que ne se reflètent dans son œuvre ses souffrances d'homme malade puis pourchassé en tant que Juif[6].

Naissance d'une vocation (1893-1912)

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Entre Smilovitchi et Minsk

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Vue en noir et blanc d'un groupe de maisons en bois.
Synagogue en bois dans unshtetl. Soutine quitte sans regret sa famille, son village et les pratiques juives[7].

Chaïm Soutine naît en 1893 ou 1894 — la première date est retenue par convention[N 1] — dans une famillelituaniennejuive orthodoxe deSmilavitchy[9], unshtetl de quatre cents habitants[10] situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est deMinsk[11]. Cette région à l'ouest de l'Empire, aux confins de laBiélorussie et de laLituanie, fait alors partie du« ghetto de la Russie tsariste[12] », l'immenseZone de Résidence où le pouvoir impérial contraint lesJuifs à une vie quasi-autarcique[N 2].

Pour certains, Soutine était le fils de commerçants assez fiers de ses talents[5]. Il semble plutôt que le père, Salomon, était raccommodeur chez un tailleur, et gagnait à peine deux roubles par semaine[14]. Sarah, la mère, a eu onze enfants : Chaïm (« vies » en hébreu[15]) serait le dixième de cette fratrie. La famille vit dans une grande pauvreté, comme presque toutes celles dushtetl, ce qui génère des violences s'ajoutant à l'angoisse despogroms : la sauvagerie de Soutine adulte, ainsi que sa peur viscérale de l'autorité, s'enracinent très sûrement dans des traumatismes enfantins[16].

La famille observe les principes religieux de laTorah et le jeune garçon fréquente l'école talmudique[17]. Mais, aussi obstiné que taciturne, il préfère de très loin le dessin à l'étude, prêt à tout pour se procurer du matériel (selon une rumeur peut-être due àMichel Kikoïne, il aurait un jour subtilisé pour les revendre les ustensiles de sa mère ou les ciseaux de son père)[5]. Il dessine tout ce qui lui tombe sous les yeux :« avec du charbon, sur des morceaux de papier récupéré, il n'en finit pas de faire le portrait de ses proches[18] ». Or la loi hébraïque, suivant le troisième commandement dudécalogue, frappe d'interdit toute représentation humaine ou animale[N 3] : aussi Chaïm est-il souvent battu par son père ou ses frères. Vers l'âge de neuf ans, on l'envoie en apprentissage chez son beau-frère tailleur àMinsk. C'est là qu'il va se lier durablement avec Kikoïne, qui partage la même passion que lui, et avec qui il suit en 1907 des cours de dessin — auprès de l'unique professeur de la ville, M. Kreuger[14] — tout en travaillant comme retoucheur chez un photographe[22].

Peut-être lors d'un séjour avec Kikoïne dans son village natal, Soutine fait le portrait d'un vieil homme, sans doute unrabbin, en un acte oùClarisse Nicoïdski voit, au-delà de la simple transgression, une volonté de profanation[23]. Mais le fils du rabbin, boucher de son état, entraîne l'adolescent au fond de sa boutique pour le rosser d'importance. La biographe — et elle n'est pas la seule — fait un récit romanesque de cette scène brutale, pour ne pas dire sanglante ; Olivier Renault en retient du moins que certains« éléments annoncent l'œuvre à venir : fascination pour les carcasses d'animaux, la mort à l'œuvre, les couleurs, la violence[24] ». Cet épisode va jouer en quelque sorte le rôle de « mythe fondateur » dans la carrière d'artiste de Soutine[7]. Toujours est-il que Chaïm ne pouvant plus marcher pendant une semaine, ses parents portent plainte et obtiennent gain de cause : une partie des quelque vingt-cinq roubles de dédommagement finance son départ pourVilnius, autour de l'année 1909 — toujours en compagnie de Kikoïne, de fait un des seuls témoins de ses années de jeunesse[25].

Vilnius, première rupture

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Vue aérienne en noir et blanc d'une ville.
Vilnius compte au début duXXe siècle environ un tiers de Juifs sur un peu plus de 200 000 habitants.

Vilnius est surnommée à l'époque laJérusalem deLituanie : centre important dujudaïsme et de la culture yiddish, elle jouit dans l'Empire d'un statut particulier, plus tolérant, qui autorise lesJuifs à vivre et étudier en se mêlant auxgoyim[26]. L'effervescence intellectuelle qui y règne va permettre à Soutine de rompre à la fois« avec un milieu familial hostile à sa vocation » et« avec le cadre étroit dushtetl et de ses interdits »[27]. Ses ambitions d'artiste se confirment, bien qu'il ait été recalé une première fois au concours d'entrée de l'École des beaux-arts — apparemment pour une erreur de perspective[22].

Admis en 1910, il va vite, témoigneMichel Kikoïne, se révéler« l'un des plus brillants élèves de l'école », remarqué notamment par Ivan Rybakov, qui y enseigne auprès d'Ivan Troutnev. Mais une« espèce de tristesse morbide » se dégage déjà de ses sujets d'esquisse, exécutés d'après nature : scènes de misère, d'abandon, enterrements… Racontant avoir maintes fois posé pour son ami étendu sur le sol, recouvert d'un drap blanc et entouré de bougies, Kikoïne ajoute :« Soutine se sentait inconsciemment tendu vers le drame »[28]. Il commence en tout cas à découvrir les grands maîtres de la peinture à travers des reproductions[25].

D'une timidité maladive, Soutine n'admire que de loin les actrices des théâtres, et noue une idylle fugace avec Deborah Melnik, qui aspire à devenir cantatrice et qu'il va retrouver plus tard à Paris. Il soupire aussi après la fille de ses logeurs, M. etMme Rafelkes, mais d'une manière si discrète que, lasse d'attendre qu'il se déclare, elle en épouse un autre. Les Rafelkes, bourgeois fortunés qui auraient néanmoins volontiers pris Soutine pour gendre, l'aident alors à réunir l'argent nécessaire pour se rendre àParis[29].

C'est qu'à l'École des beaux-arts Soutine et Kikoïne ont rencontréPinchus Krémègne, et que tous trois, devenus inséparables, étouffent déjà à Vilnius. Ils rêvent de la capitale française, comme d'une« ville fraternelle, généreuse, qui sut offrir la liberté [aux] peuples venus d'ailleurs[30] », moins menacée que la Russie par l'antisémitisme, et en constante ébullition artistique[31]. Krémègne, un peu moins pauvre, part le premier. Il est bientôt suivi par Soutine et Kikoïne, qui croit se souvenir qu'ils ont débarqué à Paris le et que leur premier soin fut d'aller entendreAïda à l'opéra Garnier[N 4]. Chaïm Soutine a définitivement tourné le dos à son passé, dont il n'emporte rien, pas même des bagages, pas même ses travaux[33].

Les années Montparnasse (1912-1922)

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Vue en noir et blanc d'une terrasse de café bondée de consommateurs assis, au début du XXe siècle.
La Closerie des Lilas, en 1909.

Depuis 1900, lequartier de Montparnasse, mis à la mode parApollinaire, a supplantéMontmartre comme épicentre d'une vie intellectuelle et artistique intense. Celle-ci est le fruit d'une rencontre sans équivalent d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, de comédiens, souvent sans le sou, qui échangent et créent entre cafés[N 5] et cités d'artistes[N 6], alcool et travail, liberté et précarité[34]. C'est là que pendant une dizaine d'années, Soutine va développer et affirmer son talent, subsistant par ailleurs« dans une pauvreté qui confine à la détresse[35] ».

La Ruche

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Vue en noir et blanc d'un bâtiment octogonal.
Le bâtiment octogonal central de la Ruche, photographié en 1918.

La Ruche, dont larotonde se dresse passage de Dantzig dans le15e arrondissement, non loin deMontparnasse, est une sorte dephalanstère cosmopolite où peintres et sculpteurs venus de partout, et pour beaucoup d'Europe orientale, trouvent à louer à bon marché de petits ateliers où ils peuvent loger. Au fil des mois Soutine y croise entre autresArchipenko,Zadkine,Brancusi,Chapiro,Kisling,Epstein,Chagall (qui ne l'aime guère),Chana Orloff (qui le prend en amitié) ouLipchitz (qui le présente à Modigliani)[36]. Tant qu'il n'y a pas son atelier attitré, il dort et travaille chez les uns ou chez les autres, surtoutKrémègne etKikoïne. Il lui arrive aussi de passer la nuit dans une cage d'escalier ou sur un banc[37].

Dès son arrivée, Soutine se lance avidement à la découverte de lacapitale.« Dans un sale trou comme Smilovitchi » où, prétend-il aussi, on ignore jusqu'à l'existence du piano,« on ne peut pas supposer qu'il existe des villes comme Paris, des musiques comme celle deBach[37]. » Dès qu'il a trois sous en poche, c'est pour aller« s'emplir » de musique aux concertsColonne ouLamoureux, avec une prédilection pour lemaître dubaroque[38]. Il hante les galeries duLouvre, rasant les murs ou sursautant à la moindre approche, pour contempler durant des heures ses peintres préférés :« s'il aimeFouquet,Raphaël,Chardin etIngres, c'est surtout dans les œuvres deGoya et deCourbet, et plus que toute autre dans celle deRembrandt, que Soutine se reconnaît[39] ». Chana Orloff raconte que, saisi de « crainte respectueuse » devant un Rembrandt, il pouvait aussi entrer en transes et s'écrier :« C'est si beau que j'en deviens fou ! »[40],[N 7].

Il prend également des leçons de français, souvent au fond deLa Rotonde, tenue à l'époque par Victor Libion : celui-ci, mécène à sa façon, laisse les artistes se réchauffer et discuter pendant des heures sans renouveler leurs consommations[34]. Bientôt, Soutine dévoreBalzac,Baudelaire ouRimbaud, et plus tardMontaigne.

En 1913, il suit auxBeaux-Arts, avec Kikoïne etMané-Katz, les cours très académiques deFernand Cormon, dont l'enseignement consiste en grande partie à copier les tableaux du Louvre[37] : Mané-Katz se souvient l'y avoir entendu fredonner enyiddish[42]. Sorti du cours, Soutine peint sur de vieilles croûtes achetéesaux puces deClignancourt, qu'il lacère à la moindre déception ou critique, quitte à les recoudre pour s'en resservir s'il n'a plus d'autre support[43] — toute sa vie, Soutine ne va plus cesser de détruire ainsi ses œuvres, impitoyablement. La nuit, il travaille avec Kikoïne comme débardeur à la gareMontparnasse, déchargeant les poissons et fruits de mer en provenance deBretagne[42]. Il lui arrive aussi de se faire embaucher comme ouvrier auGrand Palais, voire d'y tracer deslettrages quand s'y tient leSalon de l'automobile, ce qui prouve au moins« que Soutine ne se complaît pas dans la pauvreté et tente de s'en sortir »[44].

Dix ans de misère

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Portrait en couleur d'un homme, en des tons dominants vert et rouge.
Autoportrait, vers 1916, huile sur toile,musée de l'Ermitage,Saint-Pétersbourg. Soutine ne s'est guère peint qu'au début de sa carrière.

Àla Ruche, où les conditions de vie sont des plus inconfortables,« la réalité n'[est] pas celle d'unebohème insouciante, [c'est] celle d'immigrés pauvres, incertains, non de l'avenir, mais du lendemain[45] ». Or, de tous, Soutine est le plus indigent. Peut-être porteur d'unténia, il est tout le temps affamé (« j'ai le cœur qui tire »[N 8]) ou se nourrit mal. En outre, il s'invente des régimes à base de lait et de pommes de terre bouillies pour combattre ses premières douleurs stomacales.« Offrir un repas à Soutine est le plus beau cadeau qu'on puisse lui faire » : il s'empiffre alors sans manières, comme un rustre, quitte à être malade le lendemain[43]. Rongé par la vermine, il a la réputation d'être sale, et ses vêtements souvent maculés sont usés au-delà de la corde. S'il n'a plus de chemise il se fabrique un plastron en enfilant ses bras dans les jambes d'un caleçon — quand il ne va pas nu, dit-on, sous son manteau[47], sortant parfois aussi les pieds enveloppés de chiffons et de papiers[48].

Mais bien qu'il connaisse des moments d'abattement[N 9], son tempérament sauvage et ombrageux n'attire guère la pitié : à cette époque, se souvientle fils de Michel Kikoïne,« beaucoup prenaient Soutine pour un fou »[45]. D'autant qu'il lui arrive d'escroquer ceux qui modestement lui viennent en aide. Le sculpteurIndenbaum raconte ainsi que Soutine, à sept reprises, lui reprit sous un prétexte quelconque une toile qu'il lui avait vendue, afin de la revendre, moins cher, à un autre ; à la fin, Indenbaum, achetant trois harengs au marché, exige une compensation : ce serait l'origine de laNature morte aux harengs[50], avec ses deux fourchettes telles des mains décharnées prêtes à agripper les poissons[51]. Soutine, sur le champ, revend encore la toile à un tiers, à un prix de misère. Pour Olivier Renault, si l'extrême pauvreté peut expliquer l'inélégance du procédé,« ce jeu tordu » préfigure surtout« un rapport ambigu à la production et la propriété d'une œuvre d'art »[52].

Quant aux femmes, Soutine leur débite des compliments déconcertants (« Vos mains sont douces comme des assiettes »)[53], ou bien il choisit, lorsqu'il lui arrive d'aller dans une maison close, celles qui sont les plus abîmées par la vie ou l'alcool — telles qu'elles paraissent sur certains de ses tableaux[43]. Les relations qu'entretient alors avec les femmes ce mal-aimé taraudé par l'angoisse de l'impuissance semblent le reflet d'un certain dégoût de lui-même :« J'ai du mépris pour les femmes qui m'ont désiré et possédé », confie-t-il un jour àModigliani[54].

Survient laGrande Guerre, qui ne saurait réellement aggraver la misère de Soutine. Réformé pour raison de santé alors qu'il s'était engagé comme terrassier pour creuser des tranchées, il obtient le un permis de séjour au titre de réfugié russe[55], puis passe quelques semaines dans une villa louée par Kikoïne et sa femme au nord-ouest deParis. Là, il se met à peindre des paysagessur le motif, serrant prestement sa toile contre son cœur, au grand dommage de ses vêtements, dès qu'un promeneur fait mine d'y jeter un coup d'œil — Soutine se dérobera toujours au regard des autres quand il est au travail, tout en sollicitant après coup leur jugement avec une anxiété fébrile. C'est là aussi qu'il explique à son ami pourquoi il peint sans relâche : la beauté ne se livre pas toute seule d'elle-même, il faut la« violer », dans un corps à corps répété avec la matière[56].

Lorsque lefront se rapproche, Soutine rentre à Paris, et s'installe chez le sculpteur Oscar Mietschaninoff à lacité Falguière. Quoique sans gaz ni électricité, elle passe pour moins spartiate que la Ruche mais s'avère aussi insalubre :Krémègne raconte les combats homériques contre les punaises qu'y ont livré un peu plus tard, dans leur atelier partagé, Soutine et Modigliani[57]. C'est à la cité Falguière — qu'il peint à plusieurs reprises entre 1916 et 1917 — que Soutine, une nuit d'hiver, recueille deux jeunes modèles qui sont à la rue, et brûle dans son poêle une partie de son pauvre mobilier pour qu'elles se réchauffent : cet acte de générosité est le point de départ d'une assez longue camaraderie entre le peintre et la futureKiki de Montparnasse[58].

  • Tableau à l'huile d'une nature morte, une lampe à huile au centre.
    Nature morte à la lampe, v. 1916, huile sur toile (65,5 × 54,5 cm),Tokyo, collection Yoshii.
  • Tableau à l'huile représentant une soupière, une assiette, des couverts et une bouteille.
    Nature morte à la soupière, vers 1916, huile sur toile (61 × 73,5 cm),New York, collection Colin.
  • Tableau à l'huile représentant trois harengs et deux oignons posés sur une table.
    Nature morte aux harengs et aux oignons, vers 1917, huile sur toile (61 × 38 cm), collection privée.
  • Tableau à l'huile représentant un violon, un pain et un poisson posés sur une table en bois.
    Nature morte avec violon, pain et poisson, v. 1922, huile sur toile (65 × 55 cm),Bâle,musée des beaux-arts.

« Les natures mortes sont le genre dominant au début de la carrière de Soutine[59]. » Elles représentent souvent, non sans humour de la part d'un homme qui ne mange jamais à sa faim, un coin de table avec quelques ustensiles de cuisine et — pas toujours — les éléments d'un maigre repas de pauvre : chou, poireau (ressemblant ici à une spatule), oignons, harengs surtout, aliment quotidien de l'enfance et au-delà[59]. Quelque temps plus tard, dans laNature morte au violon, l'instrument, qui peut rappeler le folklore dushtetl aussi bien que la musique deBach, se retrouve coincé de manière insolite entre les nourritures matérielles, métaphore peut-être de la création artistique et de la rude condition de l'artiste[59].

Soutine et Modigliani

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Portrait à l'huile d'un homme en cravate avec une veste bleue.
Autoportrait, vers 1917 (huile sur toile, 54,5 × 45,5 cm,Musée d'Art de l'université de Princeton, coll. Pearlman). Soutine endimanché pose ici avec une raideur solennelle[N 10].
Portrait photographique en noir et blanc d'un homme en manteau et cravate.
Modigliani àla Ruche en décembre 1914.

L'amitié a été immédiate entre Soutine etModigliani, son aîné, déjà un peu connu, qui le prend sous son aile et lui apprend les bonnes manières — se laver, s'habiller, se tenir à table, se présenter aux gens[61]. Modigliani a foi en son talent et lui apporte un soutien indéfectible[62]. Devenus inséparables malgré le caractère difficile de Soutine, ils louent ensemble à partir de 1916 un atelier à lacité Falguière[57], où ils travaillent côte à côte sans qu'on puisse déceler d'influence de l'un sur l'autre[63]. Les deux amis s'opposent comme le jour et la nuit : l'Italien au charme expansif, fier de ses origines juives, démuni mais élégant et soucieux de sa mise, très sociable et grand séducteur de femmes, qui dessine sans cesse partout et distribue ses dessins pour se faire payer à boire ; et le Lituanien timide, voûté, mal dégrossi et mal tenu, qui a peur de tout, fuit la compagnie, renie son passé au point de prétendre parfois ne plus savoir sa langue natale[64], qui se cache pour peindre et pour qui« croquer un portrait est un acte privé[65] ».

Mais ils ont en commun, outre un même goût pour la lecture (poésie, roman, philosophie), la même « passion » de peindre[N 11], la même exigence — ou insatisfaction — qui les pousse à détruire beaucoup, et le même désir de demeurer indépendants des mouvements artistiques de leur temps :fauvisme,cubisme,futurisme. Ils sont tous deux rongés de l'intérieur, non tant par la maladie[N 12] que par une souffrance profonde, palpable chez Soutine, plus dissimulée chez son exubérant compagnon, qui la noie cependant dans l'alcool et la drogue[64]. Or Modigliani entraîne bientôt Soutine dans ses beuveries, où ils trompent leur chagrin comme leur faim[61]. Lerouge et l'absinthe les laissent parfois dans un tel état qu'ils finissent au poste, d'où les sort le commissaireZamaron, collectionneur et ami des peintres[N 13]. Ces excès ne contribuent pas peu à aggraver l'ulcère dont souffre Soutine, quia posteriori en a beaucoup voulu à Modigliani. Ceci relativise les pulsions autodestructrices qu'on lui prête souvent : Soutine, en dépit des apparences, aime la vie, dans toute son âpreté, insiste Olivier Renault[69].

Si la réciproque n'est pas vraie, Modigliani a plusieurs fois peint son ami[N 14] : dans le portrait de 1916 où Soutine porte le pauvre manteau de velours beige qu'il a traîné longtemps, l'écartement particulier dumajeur et de l’annulaire de la main droite pourrait figurer labénédiction des prêtres d’Israël, clin d'œil possible à leur communejudéité, et signe de l'admiration sans borne que voue le peintre italien au talent de Soutine[4].

Photographie sépia d'un homme barbu assis dans un fauteuil, le dos à un tableau représentant un personnage.
Zborowski devant le portrait de Soutine peint sur une porte de chez lui par Modigliani.

Très vite, en effet, il le recommande chaudement au poèteLéopold Zborowski, qui a démarré avec lui son activité de marchand d'art. Mais le courant passe mal et surtout Zborowski, encore désargenté, et dont l'épouse n'apprécie guère les façons frustes de Soutine, n'aime pas beaucoup sa peinture[71]. Néanmoins il lui alloue, contre l'exclusivité de ses productions, une rente de 5 francs par jour qui l'aide à vivoter, et s'évertue, parfois en vain, à vendre certains de ses tableaux[72].

Auprintemps 1918, alors que laGrosse Bertha bombardeParis, Zborowski envoie Soutine àVence avec d'autres de ses « poulains » (Foujita, Modigliani, censé s'y soigner). Il est probable que le jeune artiste, homme du Nord et de la grisaille, a été ébloui par les couleurs et les lumières deProvence[2]. Le peintreLéopold Survage se souvient qu'insociable, il rôde seul toute la journée, ses toiles sous le bras et sa boîte de couleurs ficelée à la hanche, rentrant fourbu après de longues courses. Il estime que c'est à cette époque que les paysages de Soutine commencent à suivre des lignes obliques qui leur donnent leur allure des plus mouvementées[73].

C'est lors d'un séjour àCagnes-sur-Mer que Soutine apprend, en, la mort de Modigliani, suivie du suicide de sa compagneJeanne Hébuterne, qui était aussi son modèle. Ce décès brutal et prématuré« laisse un grand vide dans la vie de Soutine, plus seul que jamais », même si, incapable en apparence de gratitude ou de respect, il ne cesse de décrier l'œuvre de son ami, comme il l'a toujours fait aussi bien pour lui-même que pour les autres peintres[74]. Cette attitude, plaide Clarisse Nicoïdski, s'explique peut-être par la jalousie ou parce qu'il a été trop pauvre et malheureux pour pouvoir se montrer généreux[75].

Céret, un tournant

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Soutine va vivre plusieurs années dans leMidi, d'abord entreVence etCagnes-sur-Mer, puis, délaissant en 1919 laCôte d'Azur pour lesPyrénées-Orientales, àCéret. Indépendamment de ses allers-retours à Paris — notamment en pour retirer sa carte d'identité, obligatoire pour les étrangers[73] —, il va y changer plusieurs fois de logement et d'atelier.

  • Ancienne résidence de l'ÉvêqueSoubiranne.
  • Maison Castagnède, chemin des Tins.
  • Maison Daider, 9 rue Vell (rue de la République).
  • Maison Laverny, 5 rue de l'hôpital (rue Pierre Rameil).

Surnommé par les habitants « el pintre brut » (« le peintre sale »)[76], il vit toujours misérablement des subsides deZborowski qui, lors d'une visite dans le Midi, écrit à un ami :« Il se lève à trois heures du matin, fait vingt kilomètres à pied, chargé de toiles et de couleurs, pour trouver un site qui lui plaise, et rentre se coucher en oubliant de manger. Mais il décloue sa toile et, l'ayant étendue sur celle de la veille, il s'endort à côté » — Soutine ne possède en effet qu'un seul châssis[77]. Les gens du cru le prennent en pitié ou en sympathie ; lui fait leur portrait, inaugurant certaines séries célèbres comme celles des hommes en prière, ou des pâtissiers et garçons de café, qu'il représente de face, leurs mains de travailleurs souvent disproportionnées[78]. Entre 1920 et 1922, il peint là quelque deux cents tableaux[79].

La période de Céret, bien que Soutine ait fini par prendre en grippe l'endroit comme les œuvres qu'il y avait peintes, est généralement considérée comme une étape clé dans l'évolution de son art. Il n'hésite plus à« injecter sa propre affectivité dans les sujets et les figures de ses tableaux[80] ». Surtout il imprime aux paysages des déformations extrêmes qui les emportent en un« mouvement giratoire » déjà perçu parWaldemar-George dans les natures mortes[81] : sous la pression des forces internes qui semblent les comprimer, les formes jaillissent en se tordant, les masses se soulèvent« comme si elles étaient prises dans unmaelström »[80].

Le « miracle » Barnes (1923)

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Entre et, le riche collectionneur américainAlbert Barnes écume les ateliers et galeries de Montparnasse afin de compléter la somme d'œuvres qu'il avait acquises avantguerre pour safuture fondation d'art contemporain dans la banlieue dePhiladelphie. Grand amateur d'impressionnistes (Renoir,Cézanne), féru deMatisse, un peu moins dePicasso, il veut connaître mieux lefauvisme, lecubisme, l'art nègre : il se met donc en chasse de nouveaux artistes sous la houlette du marchandPaul Guillaume[82]. Il est difficile de savoir s'il a découvert Soutine seul, en apercevant comme il le raconte un de ses tableaux dans un café, ou s'il a remarquéLe Petit Pâtissier chez Guillaume, à qui cette toile appartenait et qui la décrit ainsi :« Un pâtissier inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d’œuvre »[83].

Tableau représentant un pâtissier coiffé d’une toque blanche.
Le Petit Pâtissier, vers 1923, huile sur toile (54 × 73 cm),musée de l'Orangerie,Paris. Celui qui a ravi Albert Barnes, changeant le destin de Soutine, a l'oreille plus énorme encore.

Toujours est-il que Barnes, enthousiasmé, se précipite chezZborowski, tandis que quelques amis cherchent Soutine afin de le rendre présentable[84]. L'Américain aurait acheté sur-le-champ au moins une trentaine d'œuvres, paysages et portraits[N 15], pour un total de 2 000 dollars. Soutine ne lui en semble pas particulièrement reconnaissant : c'est sans doute le fait de son orgueil d'artiste — d'autant que, selonLipchitz, c'est aussi sa propre notoriété qu'assure Barnes en « découvrant » un génie inconnu[86] — et de son« rapport ambigu avec le succès comme avec l'argent[83] ». Deux semaines avant leur départ pour lesÉtats-Unis, Paul Guillaume organise l'accrochage d'une cinquantaine de tableaux achetés par le collectionneur américain, où figurent seize toiles de Soutine[87]. Cette soudaine célébrité met fin à la« phase héroïque » de la formation artistique du peintre, bientôt trentenaire[88].

Du jour au lendemain, même si sa cote ne grimpe pas immédiatement et que s'élève par ailleurs une polémique autour de l'École de Paris et de sa place auSalon des indépendants[89], Soutine devient dans le milieu de l'art« un peintre connu, recherché des amateurs, celui dont on ne sourit plus[90] ». Il semble qu'il rompe alors avec ses anciens compagnons d'infortune, soit pour oublier ces années d'épreuve, soit parce qu'eux-mêmes auraient jalousé son succès[86]. Ses toiles passeront entre 1924 et 1925 de 300 ou 400 francs pièce à 2 000 ou 3 000, tandis que Paul Guillaume, devenu inconditionnel, commence à réunir les quelque vingt-deux tableaux qui constituent encore aujourd'hui la plus importante collection européenne d'œuvres de Soutine[91].

Mais il a d'abord fallu du temps — un article de Paul Guillaume dans la revueLes Arts à Paris en 1923, la vente d'une nature morte au fils d'un homme politique, la rente journalière de 25 francs versée par Zborowski, qui met aussi à sa disposition sa voiture et son chauffeur — pour que Soutine s'habitue à sa bonne fortune et modifie son train de vie. Si son ulcère lui interdit les agapes, il s'habille et se chausse désormais chez les meilleurs faiseurs[92], ayant aussi recours à une manucure pour soigner ses mains, qu'il sait fines et belles et qui constituent son outil de travail. Certains de ses contemporains lui ont reproché une ostentation deparvenu[N 16]. MaisClarisse Nicoïdski rappelle combien il avait depuis toujours manqué de repères en matière de bon goût, et qu'il était aussi dans son tempérament de faire tout avec démesure[94].

Succès et instabilité (1923-1937)

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Entre Paris et Midi

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Renvoyé àCagnes parZborowski, Soutine traverse un passage à vide : une lettre adressée à son marchand détaille son état dépressif et improductif, dans ce paysage qu'il dit ne plus supporter[86]. Peu à peu il retrouve l'inspiration, mais rentre dès 1924 àParis, où, sans quitter le14e arrondissement, il change souvent d'atelier (boulevardEdgar Quinet, avenued'Orléans ou duParc-de-Montsouris)[95],[N 17]. Il y retrouve la cantatrice Deborah Melnik, pour une liaison qui sera de courte durée malgré un possible mariage religieux[96] : le couple est déjà séparé, et à couteaux tirés, lorsque Débora Melnik, le10 juin 1929, met au monde une fille prénommée Aimée[97]. Chaïm Soutine en serait le père, mais il ne la reconnait pas ni ne subvient à ses besoins, suggérant même par ses calomnies qu'elle ne serait pas de lui[98].Clarisse Nicoïdski tempère toutefois un peu cette image négative : Soutine se serait par moments occupé de sa fille[99],[N 18].

Durant toutes lesannées 1920, le peintre retourne périodiquement sur laCôte d'Azur, conduit par le chauffeur de Zborowski. André Daneyrolle, homme à tout faire mais aussi confident à qui Soutine fait lireRimbaud ouSénèque[100], narre quantité d'anecdotes sur leurs hébergements[N 19] ou le caractère improvisé de leurs virées en voiture[102]. Il évoque la phobie qu'avait Soutine d'être vu en train de peindre : l'artiste aurait près de vingt fois représenté le grand frêne de la place deVence parce qu'une encoignure près du tronc lui permettait d'y travailler caché[103]. La notoriété du peintre n'a pas chassé les angoisses ni les complexes de l'homme. Daneyrolle suggère aussi, à propos des portraits de gens très humbles, que« la misère n'est pas seulement un « sujet » pour Soutine [mais] sa matière première », tirée de ses propres souffrances[103].

André Daneyrolle se souvient également être descendu avec le peintre àBordeaux, en puis derechef l'année suivante, chez l'historien d'artÉlie Faure, qui achète à Soutine quelques tableaux et lui consacre en 1929 une courte mais importantemonographie[N 20]. Les biographes soulignent qu'Élie Faure noue avec Soutine des liens plus intenses qu'avec d'autres, tels Braque ou Matisse :« il le voit très souvent, le reçoit en Dordogne, l'emmène en Espagne, l'aide matériellement[104] », réglant pour lui divers impôts et factures, ainsi que le loyer de son nouvel atelier,passage d'Enfer. Il« le soutient surtout d'une admiration sans réserve[104] ». Mais leur amitié s'étiole dès le début des années 1930[N 21], peut-être parce que Soutine s'était épris de la fille de Faure, qui nourrissait pour elle d'autres ambitions[107].

La cote de Soutine a explosé : dès 1926, cinq toiles se sont vendues àDrouot entre 10 000 et 22 000 francs[91]. Cela ne l'empêche pas de bouder en le vernissage de la première exposition de ses œuvres par Henri Bing dans sa galerie chic de larue La Boétie[108]. En revanche il aurait accepté avec joie d'assurer les décors d'un ballet deDiaghilev — projet qui ne voit pas le jour, l'imprésario décédant subitement en 1929[100]. En 1926 et 1927, Soutine séjourne régulièrement dans leBerry, auBlanc, où Zborowski loue une vaste maison pour que « ses » artistes puissent se reposer et travailler dans une atmosphère chaleureuse[109]. Il y entame entre autres la série des enfants de chœur, fasciné par leur tenue rouge et blanche comme par l'ensemble du rituelcatholique[110]. Et il fait poser à l'occasionPaulette Jourdain, la jeune secrétaire de Zborowski devenue une amie, qui témoigne de ces séances interminables durant lesquelles le peintre, très perfectionniste, exige du modèle une immobilité absolue[111]. Au Blanc comme ailleurs, se souvient-elle, Soutine réussit, grâce à son charme et« malgré ses bizarreries, à se faire adopter ». Mais c'est elle qui se charge au début d'expliquer par exemple aux fermiers qu'il recherche pour sa peinture des volailles non point dodues mais plutôt décharnées,« avec un cou bleu »[112].

De la vache enragée auBœuf écorché

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Gauche :Rembrandt,Bœuf écorché (1665, huile sur bois, 94 × 69 cm,musée du Louvre). Droite : Soutine,Bœuf écorché (1925, huile sur toile, 202 × 114 cm,musée de Grenoble) : il a choisi un fond bleu discordant.

De toute cette période datent les nombreuses natures mortes aux coqs, poulets, dindes, faisans, canards, lièvres, lapins, même si« un hallucinant lapin écorché » aux« moignons rouges » et comme suppliants avait déjà pu frapper un public d'initiés en, lors d'une exposition collective à la galerieDevambez —  en avril de la même année, au caféLe Parnasse, le peintre avait produit un paysage[113]. Soutine choisit lui-même les bêtes sur les étals, puis les laisse faisander avant de les peindre, indifférent à la puanteur[112]. Entre 1922 et 1924, il s'était lancé, en référence àChardin, dans des variations sur le lapin ou le lièvre, et surtout la raie. En 1925, c'est à une plus grande série qu'il s'attaque, se confrontant enfin à son maîtreRembrandt et à son célèbreBœuf écorché[114].

Il en rêvait peut-être déjà àla Ruche, quand le vent charriait les odeurs et meuglements depuis les abattoirs ; il a tourné autour dès lesannées 1920-1922 avec des carcasses de veau ou de mouton : il se rend maintenant à laVillette pour se faire livrer un bœuf entier, qu'il suspend dans son atelier[114] de larue du Saint-Gothard[51]. La viande commence à travailler et à noircir. Paulette Jourdain va chercher du sang frais pour l'en asperger, ou bien Soutine y met du rouge avant de la peindre. Bientôt les mouches s'en mêlent, les voisins aussi, horrifiés par la pestilence : les employés des services d'hygiène débarquent, qui vont conseiller au peintre de piquer désormais ses « modèles » avec de l'ammoniaque afin de freiner la décomposition. Il ne s'en privera pas[115].

La nourriture dont il a tant manqué[N 22] est très récurrente dans l'œuvre de Soutine, mais on a pu s'interroger sur sa fascination pour la chair et le sang du cadavre dans son ultime nudité — lui qui n'aurait peint qu'un seul nu de toute sa carrière[116]. Volailles ou pièces de gibier sont accrochées par les pattes à quelque croc de boucher, dans des postures de suppliciés que le peintre prend soin de mettre au point : comme traversées d'un dernier soubresaut, elles semblent exhiber la souffrance de l'agonie.

Or le peintre s'était un jour confié ainsi àEmil Szittya :« Autrefois j'ai vu le boucher du villagetrancher le cou d'un oiseau et le vider de son sang. Je voulais crier, mais il avait l'air si joyeux que le cri m'est resté dans la gorge. […]Ce cri, je le sens toujours là. Quand, enfant, je faisais un portrait grossier de mon professeur, j'essayais de faire sortir ce cri, mais en vain. Quand je peignis la carcasse de bœuf, c'est encore ce cri que je voulais libérer. Je n'y suis toujours pas arrivé. » Son obsession picturale paraît donc d'ordre à la fois traumatique et thérapeutique[115].

Les années Castaing

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Léopold Zborowski, qui s'était notablement enrichi dans la vente de tableaux, meurt subitement en 1932, ruiné par lacrise de 1929, un train de vie dispendieux et des dettes de jeu[91]. Mais Soutine, qui s'était brouillé avec lui, a déjà trouvé les mécènes à qui il réservera désormais l'exclusivité de sa production : Marcellin Castaing, critique d'art réputé, et son épouseMadeleine, brillante décoratrice et antiquaire. En 1923, une rencontre àLa Rotonde, à l'instigation du peintrePierre Brune, avait tourné court : Soutine n'avait pas supporté que le couple lui avance 100 francs avant même d'avoir vu ses toiles. Mais les Castaing, très intéressés par son travail, acquièrent en 1925 leCoq mort aux tomates, amorçant ce qui deviendra à terme la plus importante collection privée de ses œuvres. Lorsque enfin Soutine leur ouvre la porte de son atelier, ils y passent la nuit entière[117]. Leurs liens se renforcent également au cours de l'été 1928, lors d'une cure thermale àChâtel-Guyon[107]. D'après son ami l'écrivainMaurice Sachs, Madeleine Castaing, excentrique et passionnée, n'aurait eu que Soutine — qu'elle reliait àRembrandt ou encore auGreco — comme véritable« admiration en matière de peinture »[118]. Quant au peintre, sans doute impressionné par la beauté pétulante et l'autorité de Madeleine, il l'a peinte plusieurs fois, ce qu'il n'a fait qu'avec quelques proches,Kisling, Mietschaninoff ou Paulette Jourdain[119].

Photographie en couleurs de la façade d'une cathédrale gothique, sur fond de ciel plombé
AprèsCorot,Monet,Utrillo, Soutine peint la façade deNotre-Dame de Chartres, dans des tons suggérant aussi l'intérieur de la cathédrale[120].

En pleinerécession qui touche aussi le marché de l'art, les Castaing assurent à Soutine un confort certain en le déchargeant de tout souci contingent, et une sécurité matérielle qui le tranquillise plus qu'elle ne lui est réellement nécessaire — même si dès cette époque il lui arrive, à cause des douleurs dues à sonulcère, de devoir cesser de peindre durant des semaines voire des mois entiers[100], et que sa production diminue nettement dans lesannées 1930[121]. Les Castaing l'invitent souvent à séjourner dans leur propriété deLèves, près deChartres, où il se sent bien malgré une ambiance un peu trop mondaine à son goût[N 23]. Il s'y découvre un intérêt nouveau pour les animaux vivants — ânes, chevaux — sans délaisser pour autant natures mortes, maisons ou paysages, ni les portraits, uniques ou sériels : cuisinières, garçons d'étage, femmes entrant dans l'eau chemise relevée, sur le modèle de celle de Rembrandt[123]. Mais peut-être ce partenariat exclusif avec les Castaing« l'enferme[-t-il] encore plus dans son isolement féroce[88] ».

Peinture représentant une femme brune assise de face, en robe rouge et manteau noir, sur fond bleu foncé
Portait de Madeleine Castaing, v. 1929, huile sur toile (100 × 73,5 cm),Metropolitan Museum of Art, New York.

Maurice Sachs, qui l'a croisé à deux reprises chez les Castaing, décrit ainsi Soutine vers l'âge de trente-cinq ans : le teint pâle, un« visage plat de Russe du sud […] couronné de cheveux noirs, lisses et tombants », rehaussé de noblesse et de fierté malgré« un air traqué » qui lui donne« un regard doux et sauvage »[124]. L'écrivain croit deviner la timidité et la modestie de Soutine, qui ne lui adresse pas la parole la première fois, lâche quelques mots la seconde, et change de trottoir quand il l'aperçoit par la suite, alors que Sachs vient de lui consacrer un article des plus élogieux[125]. Mais il témoigne surtout de sa propre fascination pour l'œuvre du peintre, où il discerne« un amour têtu, amer et mélancolique de l'homme, une compréhension pleine à la fois de tendresse et de violence de toute la nature […], un grand sentiment du tragique, un sens exceptionnel des couleurs et le goût anxieux du vrai[125] ».

Madeleine Castaing, elle, fournit de précieux témoignages sur la façon de peindre de Soutine, contribuant du même coup, selonClarisse Nicoïdski, à« mythifier son personnage[126] ». Soutine a gardé l'habitude d'acheter à la brocante de vieilles toiles déjà peintes, qu'il gratte et décape avec soin pour en adoucir la surface. Mais ce n'est plus par économie :« J'aime peindre sur une chose lisse, expliquait-il déjà à Paulette Jourdain,j'aime que mon pinceau glisse »[127]. Il ne se met jamais à peindre que lorsqu'il sent le moment venu, n'importe où, personne de la maisonnée ne devant plus regarder ni passer à moins de trente mètres. Il travaille alors dans un état second, silencieux, totalement absorbé, capable de rester sur le même détail jusqu'à la nuit tombée. Ces séances fiévreuses le laissent harassé, incapable de parler pendant plusieurs heures, presque déprimé. Après quoi, ceux qui sont conviés à découvrir le nouveau tableau redoutent toujours ce moment périlleux :« C'était extrêmement angoissant, se rappelleMme Castaing, parce que nous savions que si le regard n'était pas assez élogieux, la bouteille d'essence était à côté, et il effaçait tout. »[123]

Fureurs destructrices

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Paradoxalement, Soutine n'a jamais autant détruit que durant toutes ces années où il avait enfin accédé à la reconnaissance et au succès — grâce aux Castaing et àBarnes ont lieu outre-Atlantique plusieurs expositions après celle deChicago en 1935, tandis quePaul Guillaume incite les galeristes américains à acheter, notamment les paysages deCéret[128]. D'abord, Soutine achève rarement une toile sans être pris d'un accès de colère, ne parvenant pas à rendre exactement ce qu'il voudrait : il la taillade alors à coups de couteau, et il faut ensuite épingler les morceaux[123]. Pour peu qu'il n'ait pas perçu une complète approbation de son entourage ou d'un acheteur, il est capable de transpercer un tableau à coups de pied. Un jour, auBlanc, Paulette Jourdain brave le tabou et regarde par le trou de la serrure : dans sa chambre-atelier, Soutine est en train de découper, déchirer, brûler des toiles[110]. CommeMadeleine Castaing, elle raconte les ruses auxquelles il faut recourir — et qui le mettent en rage quand il s'en aperçoit — pour subtiliser à temps des tableaux promis au massacre, les récupérer à son insu jusque dans la poubelle, puis les porter chez un restaurateur qui les rentoile ou les recompose au fil et à l'aiguille[129]. Parfois, le peintre efface ou retranche d'un tableau les parties qui le déçoivent, ou bien il y prélève celles qui seules l'intéressent — un visage dont il a longuement travaillé l'expression, par exemple — pour les insérer dans une autre œuvre[130]. Toute sa vie enfin Soutine a essayé de racheter ses anciennes toiles ou de les échanger contre de plus récentes. Il cherche à les faire disparaître,« comme s'il s'acharnait à détruire les traces de ses premières œuvres, celles-là même qui avaient suscité tant de sarcasmes ou de dégoût[86] », mais aussi celles qu'il a pu peindre plus tard àCagnes-sur-Mer ou ailleurs[129].

Sans doute agit-il ainsi à cause de son exigence d'absolue perfection ; peut-être aussi parce qu'il tolère mal de devoir attribuer sa fortune à un seul homme, Barnes, donc somme toute au hasard d'une rencontre ; ou encore en raison d'un mal-être profond[86] — que Clarisse Nicoïdski attribue pour partie à une intériorisation de l'interdit biblique sur l'image[131]. Peut-être à la même époque, Soutine déclarait à une dame visitant son atelier que ce qu'elle pouvait y voir ne valait pas grand-chose, et qu'il aurait un jour, contrairement àChagall ouModigliani, le courage de tout détruire :« Moi, j'assassinerai un jour mes tableaux. »[132]

Bonheur avec « Garde » (1937-1940)

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Jours tranquilles

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Vue en perspective vers la droite d'une ruelle vide, rectiligne
L'appartement et l'atelier loués par Soutine,villa Seurat, sont dans le premier bâtiment blanc à droite.

En 1937, Soutine emménage, toujours dans le même quartier, auno 18 de lavilla Seurat, où il a pour voisinsChana Orloff,Jean Lurçat etHenry Miller[133]. Un jour, auDôme, des amis lui présentent une jeune femme rousse, Gerda Michaelis Groth, juive allemande ayant fui le nazisme. Séduite par ce qu'elle trouve de« gaieté ironique » chez le peintre, elle demande à visiter son atelier, capharnaüm jonché de mégots où elle s'étonne de ne voir aucun tableau : il prétend ne pouvoir peindre qu'à la lumière du printemps[134]. Gerda l'invite quelques jours après à un thé chez elle, mais Soutine, qui n'a jamais d'heure, n'arrive que sur le soir, et l'emmène à un match decatch, son sport favori[135]. Or là, il est subitement pris de malaise. L'ayant ramené villa Seurat, la jeune femme le dorlote et reste auprès de lui pour le veiller. Au matin, il refuse de la laisser partir :« Gerda, tu as été cette nuit ma garde, tu es Garde, et maintenant c'est moi qui te garde. » Gerda Groth devient pour tousMlle Garde[135].

Buste féminin dénudé, sur fond bleu sombre
Modigliani,Jeune femme, vers 1918, huile sur toile (65 × 50 cm),Fondation et Collection Emil G. Bührle,Zurich.« Tu ressembles à un Modigliani », dit Soutine à Gerda — que Henry Miller, lui, voit comme un… Soutine[136].

Besoin de soins, de tendresse, ou amour véritable, c'est la première fois que Soutine s'installe durablement avec une femme et qu'il mène, comme en témoigne Henry Miller, une vie régulière, « normale ». Gerda tient le ménage, dont son compagnon, porté aux achats de luxe compulsifs tout en restant hanté par le spectre de la précarité, contrôle les dépenses. Le couple reçoit, sort — auLouvre, au cinéma, au catch, auxPuces — et va souvent pique-niquer dans les environs deParis, versGarches ouBougival. Soutine emporte ses toiles et ses couleurs, Gerda un livre. Elle aussi fournira des détails sur les habitudes du peintre, bien qu'elle respecte son goût du secret qui va jusqu'à enfermer ses tableaux à clé dans un placard : il attaque son sujet sans croquis préparatoire, utilise beaucoup de pinceaux que dans son ardeur il jette à terre les uns après les autres, n'hésite pas non plus à travailler au doigt, gardant de la peinture incrustée sous les ongles[137]… Mais c'est surtout le Soutine intime et plein d'humour qu'elle éclairera d'un jour tendre dans son livre de souvenirs[138].

Aux côtés de « Garde », le peintre connaît deux années de douceur et d'équilibre, qui lui donnent envie de reprendre contact par écrit avec sa propre famille[139]. Surtout, souffrant en permanence de l'estomac, il décide de se soigner vraiment. Il consulte des spécialistes, renoue avec certains aliments (notamment la viande, qu'il ne faisait plus que peindre depuis des années), et prend ses remèdes. Ce qu'il ignore, c'est qu'indépendamment même de son affaiblissement général, les médecins jugent inopérable sonulcère, déjà trop avancé. Ils ne lui donnent pas plus de six ans à vivre[140]— pronostic que l'avenir va confirmer.

La guerre et la séparation

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La quiétude de ce couple de Juifs immigrés est bientôt menacée par le contexte international de la fin desannées 1930, dont Soutine, grand lecteur de journaux, mesure la gravité avec lucidité[N 24]. Comme on lui a recommandé l'air de la campagne, il passe l'été 1939 avec Gerda dans un village de l'Yonne,Civry-sur-Serein. Il y peint des paysages en augmentant sa palette de nouvelles nuances, en particulier de verts et de bleus[142]. Il compte sur l'appui du ministre de l'IntérieurAlbert Sarraut, qui lui a acheté plusieurs toiles, pour renouveler son permis de séjour arrivé à échéance, puis pour obtenir, une fois la guerre déclarée, le laissez-passer que nécessitent ses soins àParis. Mais cette autorisation ne vaut que pour lui, et même l'entremise des Castaing, durant l'hiver où Soutine fait des aller-retours entre Paris et l'Yonne, ne suffit pas à faire lever l'assignation à résidence de Gerda. En avril 1940, tous deux s'enfuient nuitamment de Civry et regagnent lavilla Seurat[143].

Répit de courte durée : le 15 mai, Gerda Groth doitcomme tous les ressortissantes d'origine allemande se rendre auVélodrome d'Hiver. Soutine ayant, comme toujours, pris le parti d'obéir aux autorités, l'accompagne à la porte. Aucamp de Gurs où on l'a transférée, dans lesPyrénées-Atlantiques, elle reçoit de lui deux mandats-poste puis, en juillet, une dernière lettre. Elle quittera Gurs quelques mois plus tard grâce à l'intervention de l'écrivainJoë Bousquet et du peintreRaoul Ubac, mais Soutine et « Garde » ne se reverront plus[144].

L'errance des dernières années (1940-1943)

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Une nouvelle compagne

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Soutine paraissait sincèrement attaché à Gerda mais ne s'est pas risqué à essayer de la tirer de son internement[N 25], d'autant qu'à partir de l'été et de l'automne 1940 se succèdent leslois antijuives durégime de Vichy et des autorités allemandes d'occupation. Obtempérant auxinjonctions du gouvernement, Chaïm Soutine se fait recenser en octobre 1940 comme réfugié russe, estampillé « Juif » sous le numéro 35702[146]. Dès lors, il est susceptible d'être arrêté à tout moment pour être envoyé dans un des camps installés enzone sud, et il entre dans une semi-clandestinité[147].

Bien que Soutine ait pris un peu ses distances avec elle[148],Mme Castaing s'est mis en tête de lui retrouver une compagne au plus vite, et lui présente auCafé de Flore une belle jeune femme blonde dont le charme le fait bientôt succomber[147]. Sœur du scénaristeJean Aurenche, seconde épouse du peintreMax Ernst dont elle est séparée, égérie dessurréalistes qui vénèrent en elle le modèle de la femme-enfant, Marie-Berthe Aurenche est fantasque, d'un tempérament volcanique et d'un équilibre psychique fragile. Elle a certes des relations dans les milieux bourgeois et artistiques, mais se révèle incapable d'apporter à Soutine le calme et la stabilité dont il a besoin[149].Maurice Sachs aurait même reproché sévèrement à son amieMadeleine d'avoir jeté Soutine dans ses bras[149]. De fait, cette relation est des plus orageuses[N 26],[151]. Clarisse Nicoïdski a l'impression qu'à compter de cette rencontre, Soutine« se comporte de plus en plus comme un somnambule », inconscient du danger lorsqu'il circule sans précaution dansParis occupé et refusant sous d'absurdes prétextes de gagner lazone libre ou lesÉtats-Unis[149]. Il se laisse de nouveau, malgré sa réussite matérielle, envahir par ses « vieux démons » :« la peur, la misère, la crasse[152] ».

Refuge en Touraine

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Photographie en couleurs d'un petit cours d'eau ombragé avec jeux de lumière dans la végétation
Les derniers paysages de Soutine montrent laVeude, bordée d'arbres penchés.

Dès le début de l'année 1941 commence pour Soutine une vie d'errance clandestine. De chez Marie-Berthe,rue Littré, il se réfugierue des Plantes où elle a des amis, le peintre Marcel Laloë et sa femme. Ceux-ci, craignant une dénonciation de leur concierge, s'occupent quelques mois plus tard de faire fuir le couple, muni de faux papiers, dans un village d'Indre-et-Loire,Champigny-sur-Veude[147]. Chassés de plusieurs auberges où on leur reproche leur malpropreté ou les éclats de Marie-Berthe, Soutine et elle finissent par trouver à louer une maison sur la route deChinon[153], où des amis leur rendent discrètement visite.

Là, en dépit d'intenses brûlures d'estomac qui le contraignent bientôt à ne plus se nourrir que de bouillie, le peintre se remet au travail, fourni en toiles et en couleurs par Laloë[151]. Des années 1941-1942 datent des paysages que semblent avoir déserté les tons chauds, tel lePaysage de Champigny[152], ouLe Grand Arbre peint àRichelieu — qui brouille définitivement Soutine avec les Castaing car il a rétréci le format de la toile avant de la leur faire livrer[154]. Mais il aborde aussi des sujets nouveaux et plus légers commeLes Porcs ouLe Retour de l'école après l'orage ; ainsi que des portraits d'enfants et des maternités d'une facture plus apaisée[155].

La fin

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Photographie en couleurs d'une pierre tombale avec croix latine en relief et verdure sur deux côtés
Tombe de Soutine et de Marie-Berthe Aurenche au cimetière du Montparnasse. Le nom du peintre est presque effacé sur la plaque de marbre, en haut. Les cailloux marquent des hommages anonymes rendus selon le rite judaïque.

L'angoisse de se savoir traqué et ses disputes continuelles avec sa compagne ne manquent pas d'aggraver encore son état de santé : Soutine au début de l'été 1943 n'absorbe plus que du lait, et se traîne le long des chemins appuyé sur une canne, cherchant toujours, malgré tout, des sujets à peindre[156].

Début août, une crise plus violente que les autres le conduit à l'hôpital deChinon, où est préconisée une opération d'urgence que lui-même réclame : mais l'interne de service, prenant Marie-Berthe Aurenche pour l'épouse légitime de Soutine, s'incline devant sa volonté d'emmener le malade dans une clinique parisienne réputée du16e arrondissement[156]. Inexplicablement, entre laTouraine et laNormandie, afin d'éviter des barrages de police mais apparemment aussi parce que Marie-Berthe veut récupérer des toiles en divers endroits, le transfert en ambulance s'éternise plus de vingt-quatre heures[N 27], véritable martyre pour le peintre. Opéré le dès son arrivée à la maison de santé du 10rue Lyautey[N 28], d'unulcère perforé ayant dégénéré encancer[157], Chaïm Soutine meurt le surlendemain àh du matin, sans avoir semble-t-il repris connaissance[158],[N 29].

Il est inhumé le aucimetière du Montparnasse dans une concession appartenant à la famille Aurenche[158]. Quelques rares amis suivent l'enterrement, dontPicasso,Cocteau[N 30], et Garde, à qui Marie-Berthe révèle que Soutine l'a réclamée à plusieurs reprises durant ses derniers jours[159]. La pierre tombale de couleur grise est barrée d'une croix latine[N 31] et reste sans nom jusqu'à l'inscription fautive gravée après laguerre : « Chaïme Soutine 1894-1943 ». Cette gravure a été recouverte depuis par une plaque de marbre portant « C. Soutine 1893-1943 »[161],[N 32]. Marie-Berthe Aurenche, qui a mis fin à ses jours en 1960, repose dans le même caveau[162].

La peinture de Soutine

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Le peintre au travail

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Préparation et rapport au sujet

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La capture du sujet
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Les anecdotes abondent sur la manière dont Soutine, hanté par un thème, choisit son motif à partir d'une idée fixe parfois issue d'un coup de foudre, et met tout en œuvre pour le trouver ou l'obtenir[163]. Il court les marchés dès l'aube en quête de poissons[164], d'une tête de veau qui soit, selon ses propres mots,« distinguée », ou de quelque volaille colorée,« très maigre, avec un long cou et une chair flasque »[165]. Un jour, au retour d'une promenade, il déclare vouloir à tout prix peindre un cheval dont les yeux lui ont paru exprimer toute la douleur du monde : les Castaing accueillent donc le temps qu'il faut dans leur propriété les gitans auxquels appartient la haridelle[166]. Gerda raconte que Soutine peut tourner dix fois dans un champ ou autour d'un arbre pour trouver le bon angle, suscitant par là la méfiance des badauds ou des gendarmes — ce qui lui vaut en août 1939 quelques heures de garde à vue[167]. Il est capable d'attendre assis devant un paysage« que le vent se lève »[167], ou d'assiéger des jours durant tel paysan jaloux dont il veut peindre la femme.« Que son sujet soit de chair vive ou morte, Soutine fait montre d'une incroyable persévérance pour le repérer, le traquer, s'en emparer, le placer face à lui[163]. »

Le matériel
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Peinture d'une femme aux cheveux courts en veste rouge et chemisier blanc, le regard tourné en bas vers sa droite
La Jeune Anglaise, vers 1934, huile sur toile (46 × 55 cm), musée de l'Orangerie (Paris). Ce modèle a posé deux fois dans la même tenue aux couleurs favorites de Soutine.

Avant de se mettre au travail, Soutine prépare avec un soinmaniaque son matériel,toile,palette,pinceaux. Il n'a laissé presque aucundessin, et s'il lui est arrivé de travailler sur un support insolite comme un morceau delinoleum, il n'a peint sinon que sur des toiles, non pas neuves et vierges mais ayant déjà servi, et si possible duXVIIe siècle car il leur trouve un grain incomparable. Une fois récurées, patinées par les anciennes couches, elles sont censées supporter les textures épaisses et denses qu'il y déposera[168]. Il s'assure toujours d'une caresse rituelle des doigts que la surface en est parfaitement lisse et douce[169]. À la fin de sa vie, Soutine ne tend plus ses toiles sur un châssis mais les punaise simplement sur un carton ou sur une planche, afin de pouvoir à son gré — commeManet avant lui — réduire le champ de sa peinture ou en récupérer des morceaux[151]. Par ailleurs, veillant à la texture de ses pigments dilués à l'essence de térébenthine et voulant disposer de couleurs toujours pures, il nettoie sa palette avant de commencer, et aligne selon leur taille de nombreux pinceaux[170], entre vingt et quarante,« immaculés, d'épaisseur variable : un par nuance[163] ».

Regarder et peindre sur le vif
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Tout le travail de Soutine, expliquent Esti Dunow[N 33] et Maurice Tuchman[N 34], suit ce double processus : tour à tour regarder et peindre. « Regarder », c'est-à-dire se projeter dans l'objet afin de s'en pénétrer, en s'oubliant lui-même ; « peindre », c'est-à-dire intérioriser l'objet en le soumettant au prisme de ses émotions et le« recracher » sous forme de peinture. Percevoir le réel et manier les pigments, ces deux sensations doivent finir par se confondre pour qu'advienne le tableau[173]. Soutine commence donc par scruter longuement son sujet, attentif en même temps à ce qui se passe en lui. Et quand plus rien ne s'interpose entre lui-même et le motif tel qu'il le ressent, il se met à peindre, bientôt emporté par son ardeur mais non sans discipline[173]. Aussi n'a-t-il jamais peint quesur le motif ou devant le modèle, et non de tête[174] — on a ainsi pu le voir supplier à genoux une lavandière exténuée de reprendre la pose qu'elle venait de quitter[124].

Il peint avec acharnement, jusqu'à épuisement, indifférent aux conditions extérieures — orage, pluie battante[175]. Quant à son regard concentré, oublieux de l'autre qui n'est plus qu'un objet à peindre, il faisait dire àMadeleine Castaing que Soutine« violait » ses modèles[126]. Ce rapport intense se retrouve dans son œuvre à travers les séries, qui seraient moins des variations sur un thème qu'une manière pour lui de se l'approprier[130]. La nécessité d'être face au modèle lui fait achever les paysages en une fois, tandis que les natures mortes et surtout les portraits exigent souvent plusieurs séances[176].

Technique

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Une touche énergique
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Paysage campagnard où dominent le bleu et le vert, avec sur la droite une route et un village en tons clairs.
CePaysage (1922-1923, huile sur toile, 92 × 65 cm, musée de l'Orangerie, Paris) témoigne de la palette vive et de la touche ondoyante de Soutine.

« L'expression est dans la touche » déclare Soutine, c'est-à-dire dans le mouvement, le rythme, la pression du pinceau contre la surface de la toile[173]. Il a vite dépassé le« dessin linéaire et rigide » des premières natures mortes pour découvrir« son véritable élément, la touche de couleur et sa flexion sinueuse »[177] — héritée deVan Gogh même s'il dénigre sa technique[173]. Son trait est moins une ligne qu'une« tache grasse », où se ressent l'énergie de cette touche[178].

Soutine se lance le plus souvent sans dessin préalable[N 35] : jeune, il prétendait déjà que des études eussent affaibli son élan[179] mais procédait encore à une mise en place sommaire au fusain ; dans les années 1930 il attaque toujours directement à la couleur[180],« évitant ainsi d'appauvrir ou de fragmenter la force de l'inspiration[181] ».« Le dessin prenait forme à mesure qu'il peignait[182]. » Il travaille lentement, au pinceau et à l'occasion au couteau, ou encore à la main, malaxant la pâte, l'étalant avec les doigts, maniant la peinture comme une matière vive[180]. Il multiplie les touches et les couches, cherchant à accentuer les contrastes. Puis il reprend longuement les détails, avant d'opérer sur les fonds des frottis qui les estomperont et feront ressortir l'avant-plan[110]. Mais ce qui frappe le plus ceux qui le voient à l'œuvre, c'est l'état d'excitation de l'artiste en train de peindre[N 36], et surtout sa gestuelle, sa frénésie proche de la transe : il se rue sur la toile en s'élançant parfois de loin, et y jette littéralement la peinture à coups de pinceau vigoureux, agressifs — au point qu'il se serait un jour disloqué le pouce[173].

Couleurs et lumière
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Tous les critiques soulignent les talents de coloriste de Soutine, l'intensité de sa palette.« Ses couleurs préférées, on les connaît, résume Gerda :rouge vermillon,cinabre incandescent,blanc d'argent, [plus] levert Véronèse et la gamme des verts-bleus »[180]. Le peintre Laloë admirait pour sa part, dans le portrait disparu de Marie-Berthe Aurenche,« les violets et les jaunes trouvés par Soutine, le tout rompu de verts bleutés » et d'une façon générale« des vermillons extraordinaires, des cadmiums[N 37], des orangés magnifiques » — qui se sont rabattus avec le temps[151].

Pour Soutine importe avant tout, comme il le dit,« la façon dont on mélange la couleur, dont on la capte, dont on l'arrange ». Il exploite le potentiel expressif de la moindre teinte[173], laissant par endroits apparaître le blanc de la toile entre les touches de couleur[184]. Sur les portraits, spécialement ceux dont le modèle pose en uniforme ou vêtement de travail (groom, pâtissier, enfant de chœur), sa virtuosité se manifeste dans ces larges zones fermées d'une seule couleur, qu'il a pratiquées très tôt et à l'intérieur desquelles il multiplie les variations, nuances,irisations[185]. Gerda ajoute qu'il finissait toujours ses paysages en y disséminant« des traînées de jaune d'or qui faisaient apparaître les rayons de soleil »[180] : le sculpteurLipchitz louait justement comme un don très rare la capacité qu'il attribuait à son ami de« faire en sorte que ses couleurs respirent la lumière »[168]. Autant que sa palette flamboyante et ses lignes tourmentées, ses pigments, travaillés de façon à faire de la surface du tableau une« croûte sauvagement luisante », placent Soutine« dans le sillage deVan Gogh, deMunch, deNolde ou deKirchner »[39].

L'exaltation de la matière
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Liée à la touche, c'est« la trituration de la matière » qui est jugée essentielle dans cette peinture« éruptive »[186]. Soutine brasse littéralement formes, couleurs et espaces jusqu'à ce que la peinture dans sa matérialité (les pigments colorés) ne fasse plus qu'un avec le motif tel qu'il le voit[173]. Les formes et l'arrière-plan se trouvent ainsi comme unifiés par la densité de la matière, du moins jusqu'aux années trente où Soutine, attiré de plus en plus parCourbet, étale la peinture en couches moins épaisses[121]. Il reste que par la façon dont il dispose et superpose les touches de couleur, dont il accumule ou imbrique les couches sur la toile, il fait de la peinture une expérience d'abord et« fondamentalement sensuelle »[39] — pour lui mais aussi pour le spectateur, puisque dans chaque tableau l'objet peint« s'impose par sa présence matérielle »[187]. Considérée comme« aventure de la substance plus que quête du sujet », son œuvre paraît une« célébration de la matière », ce que soulignait à sa manièreWillem de Kooning en comparant la surface de ses toiles à une étoffe[39].Élie Faure, avant lui, estimait la matière de Soutine« l'une des plus charnelles que la peinture ait exprimées »[188], et il ajoutait :« Soutine est peut-être, depuisRembrandt, le peintre chez lequel le lyrisme de la matière a le plus profondément jailli d'elle, sans tentative aucune d'imposer à la peinture, par d'autres moyens que la matière, cette expression surnaturelle de la vie visible qu'elle a charge de nous offrir[189]. »

Périodes et évolution

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La carrière de Soutine peut se diviser en périodes selon les sujets qu'il privilégie, et les déformations qu'il leur inflige : avant Céret (natures mortes, portraits torturés), Céret (paysages chaotiques parfois jusqu'à la confusion), leMidi (paysages plus lumineux où tout semble prendre vie), milieu des années 1920 (retour aux natures mortes avec les écorchés), années 1930 et début 1940 (paysages moins bousculés, portraits moins tuméfiés). L'évolution globale tend vers une moindre épaisseur de la matière et un relatif apaisement des formes, sans que soient perdus le mouvement ni l'expression.

Les déformations

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Le traitement qu'impose Soutine à ses sujets continue à interroger, voire à susciter le rejet : visages bosselés, comme meurtris, silhouettes humaines ou animales déjetées, maisons et escaliers qui ondulent, paysages secoués par quelque tempête ou séisme — même si les formes ont tendance à s'apaiser dans lesannées 1930[186]. En 1934,Maurice Sachs parlait ainsi de sa peinture desannées 1920 :« Ses paysages et ses portraits de cette époque étaient sans mesure. On aurait dit qu'il peignait dans un état d'affolement lyrique. Le sujet (selon l'expression consacrée, mais au pied de la lettre) débordait le cadre. Une si grande fièvre était en lui qu'elle déformait tout à l'excès. Les maisons quittaient terre, les arbres semblaient voler[190]. »

Certains contemporains du peintre,Élie Faure le premier, ont soutenu qu'il souffrait de ces déformations, signes de son écartèlement entre son désordre intérieur et une quête éperdue d'équilibre, de stabilité[191]. Maurice Sachs lui-même supputait ses efforts pour assagir, afin de rejoindre des canons classiques, cette« distorsion involontaire, terrible, subie avec effroi[192] ». C'est de fait essentiellement à cause de ces déformations que Soutine a désavoué et détruit une grande partie des toiles peintes àCéret entre 1919 et 1922, où elles avaient atteint un paroxysme[174].

Jusqu'à la fin desannées 1970, la critique a souvent tenu les œuvres de Céret pour les moins structurées mais les plus expressives : le peintre, expressionniste impulsif et sauvage, y aurait projeté sa subjectivité hallucinée ; alors qu'ensuite, du fait de son admiration croissante pour les maîtres anciens, français notamment, il serait parvenu à une plus grande réussite formelle, mais en perdant sa puissance expressive, voire sa personnalité[193]. Esti Dunow récuse cette alternative qui fait du peintre de Céret, d'une manière quelque peu romantique, le seul « vrai » Soutine, et qui voit dans l'évolution ultérieure de son art un affadissement et une suite de revirements esthétiques. Pour elle, il s'agit plutôt d'« un processus de travail constant et délibéré […] vers la clarté et l'expression concentrée ». Car même l'apparente anarchie des paysages de Céret s'avère construite, pensée, de même qu'on peut déceler des intentions, une recherche, dans les distorsions qui affectent jusqu'au bout les sujets humains ou inanimés[193].

Évolution par genres

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Paysages
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Les paysages relevant du « style deCéret » (même peints ailleurs, ceux des années 1919 à 1922) paraissent les plus instables et « sismiques » mais obéissent à une organisation sous-jacente. Soutine, qui s'immerge dans son motif, évite toute horizontale ou verticale. Il opère, grâce aux circonvolutions de la matière, une fusion entre chaque forme et sa voisine, entre les différents plans, entre le proche et le lointain : cela crée un sentiment de basculement généralisé, mais aussi d'enfermement dans un espace dense, comprimé[194]. On peut dire qu'on a affaire au« traitementexpressionniste de scènes d'abord filtrées par les yeux d'un peintrecubiste », qui s'affranchit des lois habituelles de la perspective et de la représentation pour recomposer l'espace selon sa perception[195]. Dans certaines toiles où les moyens mêmes de la peinture — pigments épais, touche turbulente, couleurs imbriquées — assurent toute la fonction expressive, le motif tend à disparaître et son traitement frise l'abstraction[80].

Sur fond bleu, arbre occupant presque tout l'espace de la toile, avec petite cabane visible à gauche
Le Grand Arbre, 1942, huile sur toile (99 × 75 cm),musée d'art de São Paulo,Brésil.

Tandis que la palette s'éclaircit et s'illumine, l'espace s'agrandit et s'approfondit à partir de 1922. Les paysages duMidi sont souvent structurés par les arbres, seuls ou en bouquets, parfois au premier plan :« Au terme d'un travail acharné, Soutine organise l'espace de la toile. Des lignes de force orientent le regard du spectateur, souvent le long d'une diagonale ascendante qu'amplifient les touches tourbillonnantes de la peinture. »[196] Les objets s'individualisent, notamment par la couleur, routes ou escaliers ménageant comme des « entrées » dans ces scènes vivantes où les arbres et les maisons donnent l'impression de danser ou de se contorsionner[197]. Le motif principal (escalier rouge deCagnes, grand arbre deVence) tend de plus en plus à occuper le centre du tableau.

À la fin des années 1920 et jusqu'au milieu des années 1930, Soutine exécute des séries centrées sur un motif et dont la composition varie peu (maisons de campagne, route des Grands-Prés près deChartres). Les toiles deBourgogne ou deTouraine, souvent caractérisées par une palette froide, s'organisent de nouveau de façon plus complexe. Elles sont traversées par le même tumulte que celles de Céret ou de Cagnes, l'énergie s'étant transférée de la matière picturale aux objets représentés eux-mêmes, notamment les arbres[197].

Les arbres
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Toute sa vie, Soutine a prouvé sa prédilection pour ce sujet. Agités violemment en tous sens jusqu'à donner parfois l'impression d'avoir perdu leur axe propre, les arbres du début semblent refléter une forme d'angoisse. Les troncs prennent des alluresanthropomorphiques pouvant faire penser que le peintre y projette une image de lui-même[198]. Par la suite, le motif s'individualise, àVence déjà, puis àChartres et enTouraine : les arbres, gigantesques, isolés, occupent désormais toute la toile, sur un fond réduit parfois au ciel. Ils se redressent pour atteindre à« une sorte de sérénité douloureuse[199] », exprimant peut-être les interrogations du peintre sur« le cycle mouvementé de la vie[200] ». Les paysages de la fin redeviennent tourbillonnants, du fait des branches et des feuillages balayés par le vent — que Soutine, peintre du mouvement, rend réellement visible[201] : mais les arbres y sont désormais bien enracinés. La réapparition des personnages, plus gros, parfois au centre (enfants revenant de l'école, femmes lisant allongées), y suggère la place retrouvée de l'homme au sein de la nature[197].

Natures mortes
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Table tordue sur la droite, avec ustensiles et quartiers de viande comme en suspension
On distingue l'ombre portée de la viande sur le plan incurvé deLa Table (vers 1919, huile sur toile, 80 × 100 cm, musée de l'Orangerie, Paris).

Ce genre est celui qui permet le plus de contrôle et d'intimité avec le motif à un peintre ne peignant que d'après nature. On y retrouve l'obsession de Soutine pour la nourriture, puisqu'il n'a peint que cela, hormis quelques séries de fleurs entre 1918 et 1919, surtout desglaïeuls[202].

Raie dressée à la verticale, derrière des tomates et des ustensiles, dans des tons rouges et roses
LaNature morte à la raie (vers 1924, huile sur toile, 81 × 100 cm, Metropolitan Museum of Art, New York) s'inspire decelle deChardin.

Les compositions de Soutine frappent par leur aspect instable : sur un plan lui-même de guingois — table de cuisine, guéridon — sont posés en équilibre précaire quelques ustensiles et aliments modestes, dans« une sorte de déclinaison des archétypescézanniens[59] ». Comme dans les paysages, les éléments semblent sur certains tableaux flotter dans l'air sans véritable appui, malgré la présence d'un support (exemple de la série des raies)[203]. On ne sait pas toujours si et comment les pièces de gibier ou plus encore les volailles sont posées ou accrochées — même si celles-ci ne s'offrent que dans trois positions possibles : suspendues par les pattes, par le cou (peut-être un emprunt à la tradition hollandaise[204]), étendues sur une nappe ou à même la table[205]. On a affaire à un« réalisme subjectif », qui ne s'embarrasse pas des règles traditionnelles de la représentation[59]. Soutine se débarrasse de plus en plus au cours desannées 1920 des éléments de mise en scène qu'affectionnent lesmaîtres hollandais dont il s'inspire probablement : seules comptent la bête et sa mort[205]. Quant aux carcasses, elles ne varient guère que par leur taille, et par les touches et les couleurs à l'intérieur de la forme délimitée[205]. Certainesnatures mortes peuvent se lire comme des paysages, avec des vallées, des montagnes, des routes[206]

Parallèlement à l'évolution des paysages, Soutine se focalise de plus en plus sur l'objet central, parfois trèsanthropomorphique, comme les raies[206] : il confère avec humour aux êtres inanimés« l'expressivité et parfois les attitudes des créatures vivantes[59] ». Abandonnant presque entièrement les natures mortes dans la seconde moitié desannées 1920, il fait au début de la décennie suivante quelques incursions dans la représentation d'animaux vivants (ânes, chevaux, porcs).

Portraits
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Les modèles sont toujours représentés de face ou de trois-quarts face, très rarement en pied (cuisinières, enfants de chœur). Ils posent le plus souvent assis, même quand le siège n'est pas visible, bien droits, bras croisés ou mains posées sur les genoux, ou encore croisées sur le giron — héritage des maîtres anciens commeFouquet. Les domestiques se tiennent mains sur les hanches ou pendant le long du corps[176]. Dans un cadrage très serré, parfois réduit au buste, l'arrière-plan (coin de fenêtre, tenture murale) disparaît presque complètement durant lesannées 1920 et 1930 pour se limiter à une surface nue plus ou moins unie. Sa couleur finit même par se confondre avec celle des vêtements, si bien que seuls émergent le visage et les mains[176]. Celles-ci, souvent énormes,« informes, nouées [et] comme indépendantes du personnage[207] », traduisent la fascination de Soutine pour la chair,« aussi peu teintée d'érotisme que sa joie devant la chair des animaux morts[176] ». L'uniforme ou le vêtement uni permettent de regrouper les couleurs par zones (rouge, bleu, blanc, noir) pour travailler les nuances à l'intérieur comme dans les natures mortes. Ils autorisent en outre une analogie entre celles-ci et les portraits, en ce qu'ils semblent être la « peau sociale » de l'individu, voire une extension de sa chair[208]. La fin desannées 1920 se marque par une tendance à l'homogénéisation chromatique, avec des visages moins torturés : les portraits (de personnes) tendent dans la décennie suivante à devenir peintures de « personnages » par ailleurs plus passifs[209].

Maurice Tuchman voit dans lafrontalité « naïve » des portraits une influence possible deModigliani[178], et note que l'absence d'interaction avec l'arrière-plan — même quand il y a harmonie de couleur — fait que« le personnage est fermé sur lui-même[176] ».Daniel Klébaner trouve aux modèles une posture contrainte, raidie plus que droite, qui leur donne l'air de marionnettes[210]. Ce n'est qu'à partir du milieu desannées 1930 que le personnage, fût-il pensif ou résigné, se réinsère dans un décor qui n'est plus nu, de même que dans les paysages il réintègre le sein de la nature (femmes lisant au bord de l'eau, enfants revenant de l'école en pleine campagne)[211].

Quant aux torsions des corps, à l'étirement des visages et au bossellement des traits, particulièrement accentués dans les débuts, ils ne procèdent pas d'un « enlaidissement » gratuit mais d'un souci d'expressivité. Peut-être Soutine extériorise-t-il« la morbidité, la laideur d'une humanité décadente[175] »; sans doute plutôt a-t-il la volonté de casser le masque extérieur du modèle pour saisir ou anticiper sa vérité profonde[212].Modigliani aurait dit de son ami qu'il ne déformait pas ses sujets, mais que ceux-ci devenaient ce qu'il avait peint : de fait, sur une photo prise en 1950, la fille de ferme est telle que Soutine l'avait peinte vers 1919[178] ; de même, Marc Restellini sonnant chez Paulette Jourdain âgée dit avoir eu le sentiment étrange de se trouver face au portrait qu'en avait fait Soutine cinquante ans auparavant[213].De Kooning y insistait aussi : Soutine ne tord pas les gens, mais seulement la peinture[214]. Au-delà des distorsions qui les rapprochent, les modèles gardent leurs particularités[215].

Vers un sens de l'œuvre

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Expression de soi

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Obsessions originelles
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Peinture d'un vase avec quatre tiges portant des fleurs rouge vif sur fond sombre
LesGlaïeuls, vers 1919, huile sur toile (56 × 46 cm),Orangerie (Paris), sont prétexte à faire vibrer lerouge sang[216].

Les motifs représentés par Soutine ne semblent rien refléter de sa personnalité, mais son choix exclusif de certains thèmes est peut-être révélateur de son rapport transgressif à l'acte de peindre.

Issus de la plus pure tradition académique, ses sujets ne renvoient à aucun événement de sa vie personnelle ni de l'actualité, et c'est leur dramatisation, par la couleur, les formes, la mise en scène, qui a pu être interprétée comme un effet de sa nature tourmentée[6]. Pourtant, plus profondément, Maïté Vallès-Bled fait remarquer que les trois genres auxquels Soutine se cantonne rencontrent en quelque sorte des souvenirs ou obsessions remontant à l'enfance, aux origines. Selon elle, s'adonner à l'art du portrait, c'est redépasser à chaque fois l'interdit qui pèse dans lareligion hébraïque sur la figuration humaine ; peindre des paysages en y ménageant une place considérable aux arbres, c'est renouer avec des rites ancestraux[N 38] ; représenter des écorchés, c'est tenter d'exorciser ce traumatisme, avoué à l'âge adulte, du sang qui giclaitsous le couteau du boucher ou du sacrificateur passant dans le village lors des fêtes religieuses, et qui donnait au petit Chaïm l'envie de hurler[199].

C'est ainsi que le sang revient enleitmotiv dans l'ensemble de l'œuvre de Soutine. Au-delà des chairs animales mises à nu, il affleure sous la peau des hommes, femmes et enfants[183], tandis que la couleur rouge éclate, parfois incongrue, sur nombre de tableaux, des glaïeuls aux escaliers deCagnes[218]. La récurrence de motifs proscrits par laloi juive ne saurait être une coïncidence : représentation de personnes ou d'animaux, désacralisation du rapport à la nourriture dans les natures mortes et fascination particulière pour le sang (qui selon lacacherout rend la bête inconsommable et doit être rapidement éliminé), sans compter les sujets « catholiques » (cathédrale,enfants de chœur,communiants), devant lesquels le Juif dushtetl aurait vite passé son chemin. L'art de Soutine, selon Maurice Tuchman,« repose sur ce besoin qu'il éprouve de voir les choses interdites et de les peindre[219] ».

Autoportrait(s)
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« Le silence de Soutine », celui d'un homme qui ne peut parler parce que ce qu'il a à dire est indicible, le pousse à s'exprimer indirectement dans et par sa peinture[199]. Loin des réminiscences folkloriques ou nostalgiques inspirant d'autres artistesjuifs commeChagall ouMané-Katz[25], chaque toile est unemétaphore de sa fièvre intérieure, et plus encore le lieu où se rejoue son affranchissement des déterminations originelles, tout en en gardant des traces[220]. C'est en ce sens qu'on peut lire chaque tableau de Soutine comme« une confidence sur lui-même[221] », ou son œuvre comme« un perpétuel autoportrait[222] ». Il y manifeste« son violent désir de vivre malgré le poids et les entraves du lieu, de la naissance, de la famille[223] », non sans éprouver, selon Clarisse Nicoïdski, une culpabilité de la transgression qui l'oblige à lacérer, en détruisant ses tableaux, ces images de lui-même[131].

« Il était déjà dans chacune de ses toiles », estime Maïté Vallès-Bled : ainsi s'explique peut-être que Soutine se soit peint si peu souvent[221] — ou alors avec autodérision : vers 1922-1923, il se représente bossu, avec un gros nez difforme, des oreilles et des lèvres énormes, dans unautoportrait intituléGrotesque[184].

Peindre la mort et la vie

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Nature morte comportant un lapin suspendu par les pattes arrières et une cruche en terre cuite
Le Lapin, v. 1923, huile sur toile (36 × 73 cm), musée de l'Orangerie, Paris. Ce lapin encore plein de vie commence en fait à pourrir[N 39].
De la vie à la mort
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La peinture de Soutine a souvent été qualifiée de morbide : mais plus qu'une complaisance pour la mort, elle reflèterait plutôt une méditation sur« la vanité de toute vie[225] ».

Dans les natures mortes, les poissons, disposés sur des plats et piqués de fourchettes, attendent d'être dévorés ; les lapins pendus par les pattes ou les volailles par le cou sont promis au même sort ; les carcasses de bœufs sont comme écartelées sur un chevalet de torture : tous paraissent tressaillir encore sous le coup d'une agonie brutale, rappel cru du destin commun[114]. Cependant, déjà tués mais pas entièrement dépecés ou plumés, accompagnés à l'occasion des légumes qui vont servir à les accommoder, ils semblent dans un état intermédiaire entre la vie et la mort. Grâce au rendu des fourrures ou à la richesse chromatique des chairs et des plumages, on est là« aux antipodes de la morbidité », et plutôt dans une« célébration joyeuse et cruelle » de la finitude des êtres vivants[116].« Même morts ses oiseaux, ses poissons, ses lapins et ses bœufs sont faits de substance vivante, organique, active[205]. »

C'est donc par le curieux détour de la nature morte — et non par le nu — que cette peinture charnelle accède à la représentation de la chair[116]. On assisterait, à travers ces chairs bientôt putréfiées mais« transcendées par la matière picturale qui leur donne un sens par-delà la mort », à une sorte de dépassement des lois naturelles[221].« Peut-être Soutine découvre-t-il, écrivait déjàWaldemar-George, le principe mystique du retour à la terre, deréincarnation, detranssubstantiation[212]. » Pour Clarisse Nicoïdski, ce qui dérange dans les tableaux de Soutine,« c'est qu'ils traitent non, comme toute œuvre d'art, de la vieet de la mort, mais qu'ils sont négation de la frontière qui sépare l'une et l'autre[226] ».

L'universelle condition
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Figure féminine de face, au visage allongé, coiffée d'un chapeau sans forme et vêtue d'une robe sombre mal ajustée
Déchéance, 1920-1921, huile sur toile (81 × 54,5 cm),musée Calvet,Avignon. Anonymat et titre du tableau : le personnage devientallégorie.

Comme chez lesexpressionnistes, les déformations visent à restituer les particularités du sujet ; mais l'outrance,« à la limite de la caricature tragique », finit par dépersonnaliser les individus pour les fondre dans« une même pâte humaine », que le peintre malaxe indéfiniment dans un dialogue entre le particulier et l'universel[227]. Là où les peintres s'efforcent le plus souvent de fixer l'instant en captant un geste, un regard, une expression, Soutine confère à ses portraits une certaine atemporalité[212]. À l'exception de ceux qui représentent une personne précise, la plupart sont anonymes, distingués par la couleur de leur tenue (par exemple femmes en bleu, en rouge, en vert, en rose), ou par des titres un peu moins vagues mais qui ne renvoient qu'à des types sociaux (mitron, cuisinière, femme de chambre, garçon d'étage,enfant de chœur) ou humains (la vieille actrice, la fiancée, la folle)[227]. Le portrait devenu caractère-type signe peut-être l'impossibilité pour le peintre de« fixer l'âme du modèle »[228].

Une sympathie porte Soutine vers les travailleurs humbles qui incarnent à ses yeux, d'aprèsManuel Jover,« le fond essentiel de la condition humaine : l'oppression, l'humiliation, la dureté des contraintes sociales »[229]. Dans la majorité des portraits, l'absence de champ, la frontalité pour ainsi dire maladroite du modèle, sa posture comme entravée ou crispée, disent quelque chose d'une parole empêchée et de la difficulté pour tout sujet de trouver une assise, un équilibre, en dehors de soi[230] : Daniel Klébaner parle de figures orphelines dans un monde irréconcilié[231]. Sur une maternité peinte vers 1942, la mère, telle unePietà,« offre son fils, endormi mais inerte comme un mort, à la pitié du spectateur [et] au supplice de l'existence[155] » : les personnages de Soutine semblent souffrir du simple fait d'être nés[227]. Le peintre donnerait à voir à travers ses portraits« l'infinie pitié de celui qui connaît en personne le sort du réprouvé [...]; de celui qui sait que l'homme, comme disaitPascal, n'est qu'un roseau au vent[232] ».

Toutefois — bien au-delà de l'ancrage apporté dans certains tableaux par les arbres symboles du renouvellement de la nature[196] —, la flamboyance des couleurs, le mouvement paroxystique et la densité de la matière font en définitive de la peinture de Soutine un hymne à la vie[233], y compris dans une dimension burlesque, carnavalesque[234].

Un peintre « religieux » ?

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Au-delà des étiquettes divergentes, les regards portés sur l'œuvre de Soutine se rejoignent dans le constat de son engagement absolu dans son art.

Peintre de la« violence dramatique » (Waldemar-George) ou du« déchirant » (Courthion)[186] ; peintre du« lyrisme désespéré » (J.-J. Breton) ou du« tourment flamboyant » (D. Klébaner) ; peintre charnel offrant grâce au« lyrisme de la matière »[189] la plus belle expression du visible (É. Faure) ;« visionnaire au réalisme profond » qui assigne à la peinture la finalité quasi mystique d'exprimer« l'absolu de la vie »[212] ; peintre du paradoxe,expressionniste etbaroque, qui peint malgré l'interdit, prend modèle sur les grands maîtres mais en toute liberté, cherche un point fixe au sein du mouvement et atteint l'esprit à travers la chair[235] : même les lectures tragiques de l'œuvre, vue comme expression exacerbée d'une angoisse existentielle, suggèrent les singularités par lesquelles elle s'inscrit dans l'histoire de la peinture[186], et un aspect « religieux » indépendant des sujets.

Soutine ne représente jamais leshtetl et peint envers et contre la traditionjudaïque[236] ; de même, s'il semble avoir fugitivement songé à se convertir aucatholicisme, quand il choisit pour motif par exemple desenfants de chœur, c'est en référence à l'Enterrement à Ornans deCourbet, et pour rendre toute la finesse dusurplis blanc sur la soutanelle rouge, non une quelconque spiritualité[237]. Dès lesannées 1920, la série desHommes en prière suggérait une analogie, consciente ou non, entre ce que pouvait signifier cet acte pour un Juif encore marqué par sa culture religieuse d'origine, et son engagement de peintre : prier et peindre requièrent tous deux la même passion,« une discipline sévère et une attention intense »[215]. Lorsqu'Élie Faure dit de Soutine qu'il est« l'un des rares peintres “religieux” que le monde ait connus »[188], il ne relie pas cela à une religion, mais au caractère charnel de cette peinture, qu'il voit« battant de pulsions internes [comme un] organisme ensanglanté résumant, dans sa substance, l'organisme universel »[236]. AprèsWaldemar-George, il définit Soutine comme« un saint de la peinture », qui s'y consume et y cherche sa rédemption — voire, à son propre insu, celle du genre humain[238].Daniel Klébaner parle de peinture« messianique » : plus qu'un cri chargé depathos, elle serait une« stridence sourde » rappelant à l'homme que la représentation, la jouissance présente de la matière et de la couleur, révèlent précisément l'impossible transparence d'un monde réconcilié qui rendrait inutile la représentation[239].

« Peintre du sacré » peut-être, plutôt que « peintre religieux », vouant en tout cas sa vie à la peinture[236] : tel est celui que l'historien d'artClement Greenberg surnomme en 1951« l'un des plus peintres des peintres[39] ». Les formes exagérées ou fantasques ne résultent pas d'abord de son inventivité, mais de l'énergie qu'il insuffle à sa peinture à travers ses distorsions et ses plissements,« implicitement convaincu que de sa gestuelle même naîtra la fantaisie de la fable »[240]. Soutine imprime à la matière picturale un tel mouvement, une telle force, concluent E. Dunow et M. Tuchman, que chaque toile reflète la pulsion créatrice de l'artiste[187]. Il semble redécouvrir l'acte de peindre chaque fois qu'il entame une œuvre, ou réinventer la peinture sous nos yeux pendant qu'on regarde le tableau[173].

Filiations et postérité

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Influences et confluences

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Un rapport libre aux grands maîtres
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Tableau montrant en pied un jeune garçon vêtu de blanc, avec col et manchettes rouges, sur fond sombre
L'Enfant de chœur (1925, huile sur toile, 100 × 56 cm,musée des Beaux-Arts de Chartres) offre tout un travail de rehauts de couleur sur le blanc.

Même s'il n'accrochait presque aucune reproduction aux murs de son atelier, Soutine vénéraitJean Fouquet,Raphaël,Le Gréco,Rembrandt,Chardin,Goya,Ingres,Corot,Courbet. Toutefois, sa« relation aux maîtres anciens ne se traduit pas en terme d'influences mais d'émulation[229] ».

Il a été rapproché duTitien pour ce qui est de mettre littéralement la main à la pâte, du Gréco — mais sans sa quête de spiritualité — pour les distorsions des corps et l'étirement des visages[241], de Rembrandt pour certains sujets (bœufs écorchés, femmes au bain) comme pour son« toucher incomparable » (Clement Greenberg)[168], de Chardin pour les mêmes raisons, dans ses compositions détournées (lapins, raies)[225], de Courbet qui lui inspire des natures mortes (La Truite) ou des scènes champêtres (La Sieste). Quantité d'œuvres « citent » des tableaux précis tout en ayant une tout autre facture : ainsi Oscar Mietschaninoff prend-il la pose deCharles VII peint par Fouquet, tandis que la position duGarçon d'honneur évoquerait celle dePortrait de Monsieur Bertin dans le tableau d'Ingres… s'il avait comme lui une chaise, symbole d'assise sociale[210].Le Grand Enfant de chœur en pied offre un bon exemple de la façon dont Soutine exploite ses divers modèles : rappelant celui de Courbet debout au premier plan de l'Enterrement à Ornans, ce personnage isolé« dont l'allongement de la silhouette fait forcément penser au Gréco, se détache sur un espace sombre dans lequel [il] semble en suspens et où éclate la palette blanche et écarlate de l'artiste », le traitement des transparences dusurplis évoquant« à la fois la sensibilité de Courbet et la délicatesse de Chardin »[237].

« Soutine s'inscrit dans une famille d'artistes qui se sont signalés par leur attention à l'élément humain et par leur traitement exceptionnel de la couleur et de la matière[229] », notamment dans la tradition française[242]. Ces peintres qui l'ont précédé, Soutine« ne les copie pas mais les réinterprète. Il n'y a pas soumission à des structures ni besoin de découvrir quelque secret de technique » : dans une entière disponibilité et indépendance d'esprit, il emprunte, combine, dépasse[235].

Van Gogh, Cézanne et le cubisme
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Peinture d'un paysage escarpé où apparaît sur la gauche un chemin orange en escalier, que gravit un personnage
Paysage à Cagnes, v. 1923, huile sur toile (55 × 38 cm).Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds, coll. Junod.

L'héritage deVan Gogh se ressent d'après Maurice Tuchman dans l'attention que porte Soutine non seulement aux particularités visibles du modèle, mais aussi à des aspects plus profonds et souvent négligés en peinture (bassesse, désespoir, folie)[241] — sans compter la touche appuyée et sinueuse reprise des impressionnistes par lepeintre d'Auvers et que Soutine considérait chez lui comme« du tricotage, voilà tout ». Plus actif, voire forcené face à la toile et à la matière picturale, Soutine« serait le maillon manquant entre Van Gogh et les peintres contemporains », en particulier de l'expressionnisme abstrait et de l'action painting[173].

Quant àCézanne, son influence semble aller croissant avec les années mais Soutine pousse plus loin ses expériences.L'Autoportrait au rideau de 1917 lui emprunte, outre le fait de laisser entrevoir par endroits le blanc de la toile, la construction du visage par facettes colorées[184]. Dès ce moment-là, Soutine adopte la technique de Cézanne qui consiste à contraindre l'espace, à aplanir les volumes et à briser les formes en plans articulés. Dans les premières natures mortes, il fait comme lui basculer les objets vers le haut ou les tord pour qu'ils deviennent parallèles à la surface de l'image, ce qu'il poursuivra àCéret[241] : les distorsions caractéristiques des paysages y aboutissent à une véritable refonte spatiale qui« implique l'affirmation du plan de la toile. Soutine dresse l'espace à la verticale, radicalisant ce que Cézanne avait amorcé ». Aussi certains personnages y paraissent-ils non pas debout mais plaqués au sol[80].

L'empreinte de Cézanne se conjugue avec celle ducubisme dont il a été justement le précurseur et qui culmine dans les années où Soutine arrive àParis.« Je n'ai jamais touché moi-même au cubisme, vous savez, bien qu'il m'ait attiré un moment, confiait celui-ci àMarevna.Quand je peignais à Céret et à Cagnes, je succombais à son influence malgré moi et les résultats n'étaient pas complètement banals[195]. » Soutine aurait à sa manière intégré la leçon du cubisme, non en décomposant l'objet pour en présenter toutes les faces, mais en travaillant« sur la perception même et la restructuration de l'espace »[243].

Pris dans les débats de son temps

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Soutine et l'École de Paris
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Couverture d'un livre illustrée d'un dessin en ligne claire d'un nu féminin assis, la tête penchée sur sa gauche
Essai d'André Warnod sur l'École de Paris avec dessin de Modigliani en couverture (1925).

Soutine a été rangé sans l'avoir recherché sous la bannière de ce qu'il est convenu d'appeler l'École de Paris, regroupement lui-même très informel.

L'École de Paris n'est pas un véritable mouvement qui se serait constitué autour de conceptions esthétiques précises ou d'un quelconque manifeste. Avant d'être lancée dans un sens positif parAndré Warnod, l'appellation est née en 1923 sous la plume du critiqueRoger Allard, durant la longue querelle suscitée par la décision du président duSalon des indépendants, le peintrePaul Signac, de regrouper les exposants non plus par ordre alphabétique mais par nationalités — officiellement pour faire face à l'afflux d'artistes de tous horizons. Allard désigne alors par cette étiquette d'« école de Paris » les artistes étrangers depuis longtemps installés àMontparnasse (Chagall,Kisling,Lipchitz,Modigliani,Pascin,Zadkine…), à la fois pour dénoncer leur prétendue ambition de représenter l'art français et pour leur rappeler ce qu'ils lui doivent[244].« Formés pour la plupart à nos leçons, ils tentent d'accréditer hors de France la notion d'une certaine école de Paris où maîtres et initiateurs, d'une part, disciples et copistes, de l'autre, seraient confondus au profit des derniers », écrit-il. Il cède ailleurs plus encore aux accentsnationalistes etxénophobes de l'après-guerre :« Certes, on ne saurait savoir trop gré aux artistes étrangers qui nous apportent une sensibilité particulière, un tour d'imagination singulier, mais on doit repousser toute prétention de la barbarie, vraie ou simulée, à diriger l'évolution de l'art contemporain. »[244]

Or Soutine n'a pas exposé au Salon des Indépendants, ni n'est jamais cité au cours de la polémique. Mais la particularité de sa peinture semble cristalliser les incompréhensions et les rancœurs, y compris de la part de certains de ses anciens camarades de misère, d'autant que, jusque-là inconnu du public et méconnu des critiques, il vient subitement de faire fortune grâce àAlbert Barnes. Il devient malgré lui, sinon un bouc émissaire, du moins une figure emblématique de l'artiste étranger,juif de surcroît, censé « contaminer » l'art français, et dont le succès, forcément surfait, ne serait dû qu'à l'appétit spéculatif de marchands-collectionneurs parfois étrangers aussi. La carrière de Soutine restera entachée de ce soupçon initial[245].

En définitive, Soutine appartient bien à cette première École de Paris si l'on retient l'acception la plus large admise aujourd'hui, de constellation, durant la première moitié duXXe siècle, d'artistes étrangers ou non ayant contribué à faire de la capitale française un foyer intense de recherche et de création en matière d'art moderne[244].

Soutine, peintre juif ?
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Soutine, pour qui sa propreidentité juive semble n'avoir été ni plus ni moins qu'un fait, va être rattrapé malgré lui par les controverses autour de l'existence d'un art juif.Montparnasse compte alors un bon nombre d'artistes juifs d'Europe centrale et orientale qui ont quitté leur ville ou village d'origine pour des motifs divers, aussi bien économiques ou politiques qu'artistiques — tous n'ont pas eu en effet à affirmer leur vocation contre un milieu étouffant ou hostile. Ils grossissent les rangs de l'École de Paris. Certains, fondateurs autour d'Epstein,Krémègne etIndenbaum de l'éphémère revueMachmadim, voudraient œuvrer au renouveau de la culture yiddish et à la défense d'un art spécifiquement juif. D'autres, tels le critiqueAdolphe Basler, qui explique l'intérêt tardif desJuifs pour les arts plastiques par les aléas de l'Histoire et non par un interdit religieux fondamental, considèrent qu'ethniciser leur style relève d'une démarcheantisémite[246].

Soutine a beau demeurer à l'écart de ces débats,Maurice Raynal, par ailleurs zélateur ducubisme entre autres formes d'art moderne, écrit en 1928 :« L'art de Soutine est l'expression d'une sorte demysticisme juif à travers des détonations de couleurs horriblement violentes. Son œuvre est un cataclysme pictural […] véritable antithèse à la tradition française. Il défie toute mesure et contrôle dans le dessin et la composition. Le sujet est jeté sur la toile n'importe comment […] Tous ces paysages tordus, dévastés, désaxés, tous ces personnages horribles, inhumains, traités dans un ragoût de couleurs incroyables, doivent être considérés comme l'étrange ébullition de la mentalité juive élémentaire qui, fatiguée du joug rigoureux duTalmud, a donné un coup de pied dans lestables de la Loi[242]. »

La même année, mais dans une intention laudative,Waldemar-George consacre à Soutine une étude dans la série « Artistes juifs » des éditions du Triangle. Or il lui refuse catégoriquement le statut de peintre français ou ne serait-ce qu'exerçant enFrance, pour faire de lui, dans son admiration sincère, un des chefs de file d'une supposée « école juive »[247]. Celle-ci, née de la décadence de l'art occidental qu'elle aurait précipitée, allierait antiformalisme etspiritualisme ; et Soutine,« ange déchu [qui] apporte une vision pessimiste et apocalyptique » du monde en le peignant« comme un chaos informe, un champ de carnage et une vallée de larmes », en serait, aux yeux du critique juif polonais qui tente de retourner positivement des clichésantisémites, un des plus talentueux représentants aux côtés deChagall etLipchitz[248]. Soutine est à ses yeux« un peintre religieux, synthèse dujudaïsme et duchristianisme, fusionnant les figures duChrist et deJob[249] ». De même, en 1929,Élie Faure définit Soutine comme un génie isolé, mais proprement juif[250].

Le contexte polémique desannées 1920 et desannées 1930 fait donc que Soutine, qui n'a pourtant jamais établi le moindre rapport entre sajudéité et sa peinture, a pu être désigné à son corps défendant comme un artiste juif[N 40]. Le mythe romanesque duJuif errant venait renforcer sa réputation d'être tourmenté et sans racines, impulsif et incapable de se plier à certains cadres formels[242]. Clarisse Nicoïdski fait remarquer à ce sujet la« fascination que Soutine a exercée chez les intellectuels antisémites (fussent-ils d'origine juive commeSachs), tels ce dernier ouDrieu La Rochelle », durant l'entre-deux-guerres[251].

Soutine et l'expressionnisme
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Paysage stylisé comportant un ciel rouge, des dunes traitées en jaune vif et en bas un groupe de sapins vert sombre
E. L. Kirchner,Montagnes de sable àEngadine (1917-1918, huile sur toile, 88 × 95 cm,Museum of Modern Art, New York). Soutine a été rapproché deKirchner pour ses couleurs[39].

La marginalisation de Soutine en tant que peintre juif se conjugue avec son rattachement « forcé » à l'expressionnisme, dont il ne s'est jamais réclamé, et qui, intimement associé à l'identitéallemande, n'avait pas bonne presse enFrance dès avant laGrande Guerre.Waldemar-George, lorsqu'il interprète chaque tableau de Soutine comme« l'expression subjective d'un individu [qui veut] extérioriser son état d'âme latent », paraît bien donner une définition de l'expressionnisme ; toutefois, au-delà des similitudes de surface, il distingue le peintre des expressionnistes d'outre-Rhin[250].

Soutine a néanmoins été rapproché d'eux dès lesannées 1920 et durablement, en particulier deKokoschka, bien que celui-ci ne déforme pas ses modèles ni ne bouleverse ses paysages de la même manière, et que ses natures mortes symboliques ressemblent plus à desvanités que celles de Soutine. Les critiques de l'époque se sont perdus en conjectures pour savoir s'ils se connaissaient et si l'un aurait pu influencer l'autre[252]. Ils ne se sont pas davantage accordés sur les rapports possibles entre Soutine et certains de ses contemporains français plus ou moins reliés à l'expressionnisme :Georges Rouault — qu'il disait être son préféré[253] —, ou encore leFautrier de la période « noire »[254]. L'analyse de Sophie Krebs est que Soutine n'était pas expressionniste en arrivant àParis, qu'il l'est quelque peu devenu ensuite, mais que surtout on a abusivement mis en avant la période deCéret : il fallait rattacher à quelque chose de connu (et en l'occurrence de mal vu) une œuvre dont la singularité heurtait, si éloignée d'une certaine vision de l'art français qu'elle semblait ne pouvoir émaner que d'un esprit « étranger », voire« gothique » (Waldemar-George)[252] — quand elle n'était pas qualifiée de « barbouillage », de « peinturlure » ou de « torchon sale »[254].

Aujourd'huiMarc Restellini considère l'œuvre de Soutine comme la seule expressionniste en France, tout en soulignant qu'elle diffère radicalement de celles des expressionnistes allemands ou autrichiens, en ce qu'elle n'est pas liée au contexte politique ou au malaise de son époque, ni ne délivre aucun message, de révolte par exemple[213]. Pour d'autres, Soutine aurait plutôt cherché en solitaire un équilibre entre leclassicisme français et unréalisme fort[254], même si le traitement abstrait du détail auquel il arrive parfois pendant la période de Céret peut surprendre chez un peintre aussi soucieux à la fois de la tradition et de la réalité du modèle[178]. Il reste que ses distorsions, d'après J.-J. Breton, ont définitivement transformé la peinture de paysage[81], et que son œuvre, si elle ne connaît peut-être pas de réel continuateur[254], a marqué, après-guerre, toute une génération d'artistes américains.

Les expressionnistes abstraits

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Une seconde réception
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Ce sont les artistes américains desannées 1950 qui vont offrir à Soutine ce que Claire Bernardi appelle sa« deuxième postérité », en faisant de lui un « abstrait sans le savoir »[255]. La première réception, du vivant de Soutine, s'était étalée sur une vingtaine d'années, entre critiques virulents et thuriféraires exaltés. Au gré des expositions et encouragés entre autres parPaul Guillaume, les galeristes américains y ont participé, acquérant dès lesannées 1930 nombre de ses toiles, peintes notamment àCéret : ce sont celles-ci que découvrent les artistes new-yorkais de l'après-guerre[128].

En 1950, alors que l'expressionnisme abstrait est en plein essor mais cherche à se légitimer, leMuseum of Modern Art de New York (MoMa) consacre à Soutine une importante rétrospective, en tant que précurseur de cette nouvelle peinture au même titre que d'autres maîtres du modernisme figuratif,Bonnard ouMatisse[256]. Le fait qu'il n'ait rien théorisé, ni en tout cas écrit, facilite ce qui s'avère être moins une relecture de son œuvre qu'une « récupération » en fonctions d'enjeux contemporains[256].

Critiques et artistes évacuent en effet la question du motif — pourtant centrale chez lui, et affirmée dans chaque titre de tableau — pour ne s'intéresser qu'à la touche de Soutine[257] et à l'abstraction à laquelle arrivent les détails[258]. Ils voient surtout dans l'œuvre de Soutine la tension entre vision lointaine et vision rapprochée, entre figuration et effondrement des formes au profit de la matière[258]. En outre, à partir des nombreuses anecdotes — apocryphes ou non — colportées sur la technique de Soutine, ils mettent en avant sa façon de peindre : absence d'esquisse préalable, seau plein de sang dans l'atelier pour « rafraîchir » les carcasses de viande mais propreté maniaque du matériel, application très « physique » de la peinture sur la toile[259]. L'œuvre de Soutine devient dès lors pour lesexpressionnistes abstraits un jalon essentiel d'une histoire de l'art conçue comme une libération progressive de la « dictature » figurative et cheminant vers l'abstraction et l'arbitraire du geste pictural[257].

De Kooning, Pollock, Bacon
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Photographie en couleurs montrant des taches de peinture sur un plancher
Le sol maculé de l'atelier de Jackson Pollock, à New York. Soutine n'a pas inventé ledripping, mais il lançait la couleur sur la toile et jetait ses pinceaux à terre.

Willem de Kooning, qui a vu et médité sur les tableaux de Soutine à laFondation Barnes puis auMoMa en 1950, déclare avoir« toujours été fou de Soutine » : il admire en lui un peintre de la chair, que l'empâtement à la surface du tableau lui paraît« transfigurer », et un créateur dont le geste pictural transforme la peinture en matière organique, vivante ; il dit se reconnaître dans ce« rapport particulier à l'acte même de peindre »[259]. Par son« utilisation effrénée de la matière et de la couleur », maints détails chez Soutine annoncent également le travail d'unJackson Pollock[260].

Mais il peut surtout être rapproché deFrancis Bacon, qui comme lui s'inspire des maîtres anciens mais« peint de façon instinctive, en pleine pâte, sans dessin préparatoire[174] », comme lui déstructure les formes[261], impose aux corps des distorsions[238], et aux visages des déformations dont la violence frappe tout particulièrement dans les autoportraits[174].« Comme chez Francis Bacon, à qui Soutine fait si souvent penser, la plupart des personnages ont l'air de grands accidentés de la vie » parce qu'ils ont le malheur d'exister :« Nul dolorisme pourtant n'affecte la peinture. »[227] J.-J. Breton considère que par là« Bacon se fait le continuateur de Soutine[238] »[N 41].

Soutine préfigure l'expressionnisme abstrait et l'action painting — notamment dans les toiles de Céret — par l'effacement du motif derrière une expressivité tout entière dévolue à la matière et au geste qui l'amène sur la toile[80] : il est ainsi devenu une référence majeure pour les artistes appartenant à ces mouvements[213]. Mais son apport décisif à la peinture de la seconde moitié duXXe siècle résiderait peut-être plutôt, puisqu'il« n'a jamais songé à abandonner les limites du figuratif pour les apparentes libertés de l'abstraction[260] », dans un dépassement de l'opposition entre ces deux tendances[258].

Un peintre maudit ?

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Il est certain que« malgré les nombreux ouvrages qui lui ont été consacrés, malgré les expositions qui se sont multipliées, l'œuvre de Soutine a longtemps peiné à trouver sa place dans l'histoire de la peinture, tant c'est d'abord sa singularité qui a frappé » : cela ne fait pas pour autant de lui un peintre maudit[6].

Telle est pourtant l'image que donnaitMaurice Sachs, trois après sa mort, de l'homme et de sa destinée de peintre :

« Il s'installe, déménage, ne se plaît nulle part, quitte Paris, y revient, craint le poison, se nourrit de pâtes, se ruine chez les psychiatres[N 42], s'en lasse, économise, court les marchands pour racheter ses mauvaises toiles de jeunesse. Si l'on refuse de les lui vendre pour un prix qui lui paraît justifié, la rage le prend ; il les lacère, les arrache de la cimaise, en envoie une nouvelle en dédommagement. Il rentre harassé, se met à lire ; quelquefois, on l'aperçoit le soir à Montparnasse, assis à ces mêmes terrasses qu'il fréquentait avec Modigliani et riant. Mais poète triste et descendant de cette race légendaire des peintres maudits dontRembrandt fut le plus grand, — légion tantôt obscure, tantôt brillante, oùVan Gogh met du pittoresque,Utrillo de la candeur etModigliani de la grâce —, Soutine entre mystérieusement et secrètement dans la gloire. »

— Maurice Sachs, Le Sabbat. Souvenirs d'une jeunesse orageuse[263].

Étant« de ceux qui ne se sont jamais donnés qu'à leur art[30] », Soutine a sans doute souffert d'être méconnu ou rejeté, et que prévale à propos de son engagement esthétique une lecture biographique et tragique. Mais déjà de son vivant, grâce à différents connaisseurs ou collectionneurs, son œuvre commence à être saluée pour elle-même,« Soutine n'est plus tout à fait un incompris », et il le sait[6].

De nos jours il apparaît, après la redécouverte et la réinterprétation de son travail par les artistes américains de l'après-guerre, comme« un prophète muet[264] », un peintre qui a su imposer sans concession sa vision en marge des courants de son temps, et a laissé une œuvre« incontestablement originale » qui compte au premier plan dans le paysage pictural duXXe siècle[265]. Quant à la« difficulté à regarder sans trouble et sans interrogation ces paysages chaotiques, ces visages déformés jusqu'à la caricature, ces pièces de viande, tout en reconnaissant le savoir-faire, la puissance du coloriste, la subtilité du travail sur la lumière », Marie-Paule Vial se demande si elle ne serait pas de même nature que la réticence envers« les œuvres de peintres commeFrancis Bacon ou encoreLucian Freud, dont la reconnaissance et la place dans l'art duXXe siècle ne sont plus à démontrer[265] ».

Aperçu des œuvres

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Les auteurs duCatalogue raisonné recensaient en 2001[266], dans les collections publiques et surtout privées du monde entier, 497 œuvres de Soutine dont l'authenticité ne fait pas de doute : 190 paysages, 120 natures mortes et 187 portraits.

Collections publiques

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En Autriche
Au Danemark
Aux États-Unis
En France
En Israël
Au Japon
Au Royaume-Uni
En Russie
En Suisse

Collections privées

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Aux États-Unis
Photo noir et blanc en buste d'un homme à cheveux blancs et lunettes cerclées de métal, portant veston et cravate
Albert Barnes en 1940.
En France
Au Japon
À Monaco
Aux Pays-Bas
  • Rotterdam, fondation Triton :Portrait de Charlot, vers 1937, huile sur toile (30 × 25 cm).
En Russie

Principales expositions

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Dans la culture

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Portraits

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Huiles, dessins et photographies sont reproduits dans les catalogues des expositions de Chartres (1989) et Paris (2007,2012), ainsi que dans lecatalogue raisonné (2001).

Portrait de face d'un jeune homme vêtu d'un costume sombre, se tenant droit avec les mains rapprochées l'une de l'autre
Soutine à une table, peint en 1917 par son amiModigliani.
Portrait de Soutine, vers 1912, plume et encre sur papier (28,5 × 25 cm),Paris, collectionJacques Yankel ;
Portrait de Soutine, 1928, crayon sur papier, collection privée.
Soutine assis, entre 1915 et 1917, crayon sur papier, collection particulière ;
Portrait de Chaïm Soutine, entre 1915 et 1917, huile sur toile (38 × 28 cm),Staatsgalerie,Stuttgart ;
Portrait de Chaïm Soutine, 1916, huile sur toile (100 × 65 cm),musée d'Art moderne de Céret ;
Soutine assis à une table, 1917, huile sur toile (92 × 60 cm),National Gallery of Art,Washington ;
Portrait de Soutine, 1917, huile sur panneau (79 × 54 cm), Paris, collection particulière.
Portrait de Soutine, huile sur toile,musée d'Art moderne de Paris.
Chaïm Soutine, 1938, statue en bronze (81 × 29 × 24 cm),Boulogne-Billancourt,musée des Années Trente ;
Portrait de Soutine, 1939, huile sur toile, collection privée ;
Chaïm Soutine, 1963, statue en bronze,Paris,square Gaston-Baty,14e arr. (depuis 1987).

Hommages littéraires

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Notes et références

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Notes

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  1. Le peintre ignorait le jour et le mois de sa naissance ; pour ce qui est de l'année, d'après la secrétaire deZborowski, son marchand, ou le critique d'artWaldemar-George, il disait être né en1894, et Marie-Berthe Aurenche, sa dernière compagne, rédigea en 1943 le faire-part de décès en estimant son âge à 49 ans ; cependant, il est convenu de retenir l’année 1893, établie le par laPréfecture de police de Paris lors de son immatriculation au Service des étrangers, et figurant aussi sur son acte de décès[8].
  2. Certains témoins ont ainsi prétendu que Soutine, en arrivant àParis, ne parlait que leyiddish et même pas lerusse[13].
  3. « Tu ne feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre »[19]. Marc Restellini fait remarquer que leTalmud, contrairement à laTorah, distingue la recherche esthétique, qui autoriserait la peinture, de l'idolâtrie[20], mais Clarisse Nicoïdski rappelle que, pour la plupart des fidèles dushtetl,« la Loi, c'est la Loi »[21].
  4. C'est en se fondant notamment sur ce détail que Renault conclut, après recoupements, que cette date est plus vraisemblable que celle souvent avancée de, et que Kikoïne serait bien arrivé en même temps que Soutine et non avant[32]
  5. Parmi ceux que fréquentaient le plus les artistes du temps subsistent toujoursLa Closerie des Lilas,Le Dôme,La Rotonde.
  6. La Ruche, bâtie à partir de pavillons de l'exposition universelle de 1900, est encore debout ; lacité Falguière ou celle de la rue Campagne-Première ont été détruites.
  7. Plus tard, il se rendra à plusieurs reprises auRijksmuseum d'Amsterdam pour y voir et revoir les toiles du maître, particulièrementLa Fiancée juive[41].
  8. Traduction d'une expression yiddish. La misère de Soutine est alors telle qu'il lui arrive de faire les poubelles, dans l'espoir d'y trouver quelque objet à échanger contre de la nourriture[46].
  9. Àla Ruche, en 1916, Krémègne l'aurait un jour empêché de se pendre[49].
  10. Il a opté pour une composition classique : en buste et de face, la tête bien au centre, suivant un cadrage évoquant les portraits d'identité mais près d'une toile qui indique son activité de peintre ; la figure d'homme qu'on voit au dos peut être un autre autoportrait, ou prouve qu'il retourne souvent ses toiles pour peindre de l'autre côté[60].
  11. C'est en 1913 que Modigliani, pour raisons de santé, a délaissé la sculpture au profit de la peinture, pensant alors que ce serait temporaire[66].
  12. Modigliani souffrait enfant d'une lésion pulmonaire qui a évolué dès son adolescence en tuberculose[67].
  13. Le 9 juin 1920, la vente Zamaron àDrouot sera la première vente publique d'œuvres de Soutine[68].
  14. Il a fait de lui un dessin au crayon et une huile peut-être dès 1915, deux autres portraits à l'huile entre 1916 et 1917, plus une peinture… sur une porte de l'appartement du marchand d'artZborowski[70].
  15. Barnes parle de cinquante-deux tableaux dont douze revendus à Guillaume, mais Paulette Jourdain, la secrétaire de Zborowski, ramène le chiffre à un peu plus d'une trentaine, le collectionneur ayant d'ailleurs mis la main, sans lui en laisser un seul, sur les cinq qu'elle avait sauvés d'un accès destructeur du peintre[85].
  16. Il affectionne les chemises ou cravates voyantes, collectionne les chapeaux coûteux, et suit des cours de diction auprès d'une vieille actrice duFrançais pour perdre son accent yiddish, se mettant, d'après son amie Paulette Jourdain,« à parler commeMolière »[93].
  17. Depuis 2003, une voie privée ouvrant sur l'avenue René-Coty (anciennement av. du Parc-de-Montsouris), dans le14e arr. de Paris, porte le nom de Villa Soutine.
  18. Quand Débora Melnik, en mai 1935, se mariera avec Grégoire Lejpuner, celui-ci reconnaîtra Aimée et lui donnera son nom.
  19. Soutine par exemple aurait un moment pris pour concubine sa peu avenante logeuse[101].
  20. En 1928, Waldemar-George avait publié la première monographie sur Soutine, dans le cadre d'une série des éditions Le Triangle sur les artistes juifs[96].
  21. Élie Faure commente leur récente brouille en termes très émus dans une lettre de 1930[105]. Une autre lettre atteste cinq ans plus tard qu'il s'intéresse toujours à la peinture de Soutine et souhaiterait vivement renouer avec lui[106]. Fin 1937, à la mort de Faure, Soutine écrit à sa veuve qu'il regrette de ne l'avoir pas revu[105].
  22. D'où la formule de J.-J. Breton, titre de cette section[40].
  23. Il y croisera entre autresCocteau,Erik Satie ouDrieu la Rochelle[122].
  24. Gerda assure qu'au moment duPacte germano-soviétique, il avait déjà eu l'intuition de l'invasion de la Pologne et de laguerre qui s'ensuivrait[141].
  25. Sortie ducamp de Gurs et informée par Madeleine Castaing que Soutine avait une autre liaison, Gerda s'est cachée enzone libre, dans la région deCarcassonne, jusqu'en 1943, où elle a pris le risque de remonter à Paris[145].
  26. Entre autres anecdotes, il aurait peint d'elle un portrait aux teintes somptueuses, mais où elle se serait trouvé un visage si monstrueux qu'elle aurait osé le retoucher… provoquant son irrémédiable destruction[150].
  27. Trois jours selon certains témoignages.
  28. Son acte de décès précise qu'il habite au 28,villa Seurat.
  29. L'acte de décès de Soutine est consultable en ligne sur le site des Archives de Paris :[1] / Remplir : Décès / 16 / 1943 / 1799 / "visualiser les images" / vue "11/31" / Acteno 1799.
  30. Mais sans doute pas, contrairement à ce qui a souvent été dit,Max Jacob, assigné à résidence àSaint-Benoît-sur-Loire depuis l'été 1942, jusqu'à son internement et sa mort aucamp de Drancy en mars 1944.
  31. Peut-être à mettre au compte de la prudence de M.-B. Aurenche, qui a tout fait pour éviter d'attirer l'attention des autorités allemandes : ainsi sur les faire-parts, elle fait juste imprimer « Ch. Soutine » et « cimetière du Père Lachaise », rectifiant ensuite à la main[160].
  32. C'est aujourd'hui, dans la division 15, la tombe 93.
  33. Esti Dunow, historienne d'art, a consacré une thèse à la vie et au travail de Soutine[171].
  34. Maurice Tuchman, conservateur de musée américain, a notamment travaillé auLACMA[172].
  35. Il n'a laissé aucune esquisse, aucun carnet de croquis ; la rumeur a couru qu'il ne savait pas dessiner, ce qu'infirme, dans l'exposition de Chartres de 1989, un portrait du tsarNicolas II, fait de mémoire au crayon pour amuser les enfants Castaing.
  36. Un de ses modèles l'a décrit ainsi :« Il devenait rouge comme une écrevisse, écarquillait les yeux et de ses beaux doigts se palpait la gorge et se caressait le visage […], il grommelait des mots incompréhensibles entre ses dents serrées »[183].
  37. En peinture, pigments minéraux permettant toute une palette de jaunes, de rouges et d'orangés.
  38. À Smilovitchi, sis dans une région de forêts, on célébrait les arbres protecteurs plusieurs fois l'an, selon le rite juif et au cours de cérémonies familiales dont Soutine a dû garder le souvenir[217].
  39. M. Vallès-Bled montre que dans cette composition baroque, l'œil révulsé du lapin atteste sa mort, à l'encontre de sa fourrure encore soyeuse, et que les tons verdâtres, brouillant en touches très libres son arrière-train, indiquent même discrètement les débuts du pourrissement[224].
  40. Un débat auquel participait en 2010 M. Restellini fait le point sur cette question (voir dans les liens externes :« Existe-t-il un art juif? »)
  41. Voir par exemple la toile de Francis Bacon intituléePersonnage avec viande (1954)[262].
  42. Aucun biographe n'en fait état.
  43. Cette recension s'appuie sur le catalogue de l'exposition du musée de Chartres de 1989. Or la collection Castaing a été partiellement vendue en 2004, à la mort de Michel Castaing, fils de Madeleine et de Marcellin : sept toiles de Soutine ont été ainsi dispersées, telLe Grand Enfant de chœur, passé dans les collections publiques. Peut-être certaines des œuvres ci-dessous ont-elles depuis également changé de mains.

Références

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Voir aussi

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Bibliographie

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Portrait peint d'un homme en buste, de face, cheveux courts, chemise blanche, cravate noire, veste ouverte
Paul Guillaume, peint ici parModigliani en 1915, tout premier à écrire sur Soutine.

Filmographie

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