Jacques Brel, né le 8 avril 1929 à Schaerbeek (Belgique), mort le 9 octobre 1978 à Bobigny (France), est un chanteur belge francophone, également acteur et réalisateur.Peu brillant à l'école, il joue des pièces de théâtre en amateur, et son père le fait entrer dans l'entreprise familiale, travail pour lequel il n'a aucun goût.En 1951, il épouse Thérèse Michielsen, dite « Miche » et, fin 1951, ils auront une fille, Chantal.À partir de 1952, il compose ses premières chansons qu'il chante dans le cadre familial ou lors de soirées dans des cabarets bruxellois. il a déjà cette force et cette violence, tant dans les textes que dans son interprétation, qui rebute sa famille qui ne l'encouragera pas du tout à continuer. Il insiste tout de même et en 1953, il sort un 78 tours, puis descend (ou monte ?) seul à Paris appelé par Jacques Canetti, découvreur de talents, travaillant chez Philips et propriétaire du cabaret Les trois baudets. Sa famille lui coupe les vivres, sa deuxième fille France naît, alors que pour lui ce sont les années de galère. En 1955, il fait venir sa femme et ses enfants, ils s'installent à Montreuil. Ca va être aussi l'année du premier 33 tours. Comme il chante pour des organisations chrétiennes, Georges Brassens le surnomme l'abbé Brel (gentiment, puisqu'ils étaient amis).En 1956, il rencontre François Rauber, un pianiste, qui devient son accompagnateur. Il deviendra l'orchestrateur privilégié de toutes ses chansons. En 1957, il rencontre un autre pianiste, Gérard Jouannest, qui sera son accompagnateur exclusif sur scène, François Rauber travaillera avec Brel en studio.Petit à petit, il trouve son public, et rencontre le succès lors de ses spectacles. En 1957, c'est le second 33 tours, qui reçoit le Grand prix de l'Académie Charles Cros. Et fin 1958, c'est le succès à l'Olympia, en première partie, il sera tête d'affiche à Bobino, fin 1959.À partir de là, les tournées s'enchaînent à un rythme infernal. Et en 1966, il décide d'abandonner la chanson. Le 16 mai 1967, il donne son dernier récital.Mais il ne reste pas inactif pour autant, durant l'été 1967, il tourne le film d'André Cayatte, Les Risques du métier. Et il commence à voyager en voilier.En 1969 il interprète le rôle de Mon oncle Benjamin aux côtes de Claude Jade dans le film d'Édouard Molinaro.Il va tourner ensuite dans un certain nombre de films, en réalisant un lui-même en 1971, Franz (Barbara écrivit une partie de la musique), puis un deuxième qui sort en 1973, Le farwest, qui sera un échec.Il trouve le succès aux États-Unis d'Amérique et au Royaume Uni aussi. Des traductions de ses chansons en anglais sont populaires, et sont enregistrées par David Bowie, Scott Walker, Terry Jacks, Alex Harvey et Marc Almond. Jacques Brel is Alive and Well and Living in Paris est une exposition musicale américaine qui joue autour du monde pendant plusieures années. Elle comprend des traductions rimantes définitives, assemblées par un ami de Jacques Brel, Mort Shuman en 1968. En 1974 on produit un film de l'exposition [1] (http://us.imdb.com/title/tt0121411/).En 1974, il lâche tout et part en voilier avec Madly Bamy qu'il a rencontrée sur le tournage de L'aventure c'est l'aventure de Claude Lelouch. Mais il est déjà malade et est opéré d'un cancer au poumon. Il décide de se retirer aux Marquises. Pilote privé et propriétaire d'un bi-moteur, il fait avion-taxi là-bas pour dépanner les habitants.En 1977, il revient à Paris pour enregistrer un disque. Il repart ensuite aux îles Marquises, mais en juillet 1978, son cas s'aggrave et il est rapatrié en France. Il y mourra en octobre.Jacques Brel est enterré au cimetière d'Atuona à Hiva Oa dans l'archipel des îles Marquises à côté de Paul Gauguin.
Georges Brassens, né le 22 octobre 1921, à Sète (alors Cette) (France) et mort le 29 octobre 1981 à Saint-Gély-du-Fesc (16 km au nord de Montpellier), est un auteur-compositeur-interprète.Fils de gens simples, il coule des jours paisibles dans le Midi, élève moyen avec un intérêt certain pour la poésie, puis « monte » à Paris à 19 ans, en 1940. En 1942, il monte à Paris, où il trouve refuge chez Jeanne Le Bonniec, une bretonne de 30 ans plus âgée que lui, qu'il surnommera « la Jeanne ». Il sera son pensionnaire pendant plus de 20 ans. Plus tard, il lui dédiera des chansons, comme « La cane de Jeanne » et surtout « Jeanne ». Il ne manquera pas de rendre également hommage à son mari Marcel (« Chanson pour l'Auvergnat »). La même année, il publie son premier recueil de poésie, sans aucun succès.En mars 1943, il est envoyé en Allemagne, pour le STO (Service du travail obligatoire). Il y rencontre Pierre Onteniente, dit Gibraltar, son futur secrétaire et compagnon. Il y fait également ses premières apparitions devant un public et compose ses premières chansons. Lors d'une permission à Paris, il déserte et se cache chez la Jeanne jusqu'à la fin de la guerre. Il y habite un petit appartement jusqu'en 1966. En 1946, Brassens adhère à la Fédération anarchiste et écrit des articles dans « Le Libertaire » (aujourd'hui le Monde libertaire) sous de nombreux pseudonymes (Géo Cédille, Gilles Collin ...). Georges Brassens chante alors ses premières chansons lors de galas anarchistes. Il cherche à créer un journal anarchiste dans le 15e arrondissement, mais sans succès.En parallèle, il écrit toujours des chansons mais au début n'ose pas les interpréter puis se fait refouler des cabarets où il cherche à jouer.Ses relations amoureuses d'après-guerre sont tumultueuses, et ses amours avec une sauvageonne lui vaudront de perdre quelques amis et de lui inspirer « Putain de toi ». En 1947, il rencontre la femme de sa vie, d'origine estonienne, Joha Heiman, surnommée Püppchen (petite poupée en allemand). Ils ne vécurent jamais ensemble, mais restèrent amants jusqu'au bout. Brassens lui dédiera de nombreuses chansons, telles que « La non-demande en mariage », « Saturne » ou « Je me suis fait tout petit. »En 1951-1952, il passe au Caveau de la République et dans quelques autres cabarets. Peu applaudi, il garde néanmoins confiance et retravaille ses chansons, et le 6 mars 1952, Patachou l'auditionne en public (il y rencontre d'ailleurs le musicien Pierre Nicolas, son contrebassiste attitré par la suite). Il est engagé à la fois pour jouer dans le cabaret, mais aussi pour participer à la tournée de Patachou. C'est le 9 mars qu'il débute aux Trois Baudets (où débutèrent Jacques Brel, Mouloudji et Raymond Devos). C'est le succès.En 1952, c'est le premier 33 tours, chez Polydor (Philips). Fidèle à cette maison de disque, il en enregistrera 12 tout au long de sa carrière. Vont ensuite s'enchaîner beaucoup de tournées et de récitals.Georges Brassens est également l'auteur d'un petit roman : « la Tour des miracles » 1953.À la fin des années 1960, au duo de scène (Pierre Nicolas à la contrebasse et Georges Brassens à la guitare) s'ajoute pour l'enregistrement des disques un jeune guitariste, Joël Favreau.Une de ses chansons, Les deux oncles, où il renvoie dos à dos les deux camps opposés de la Seconde Guerre mondiale, lui vaut des inimitiés. Il en fera état dans une chanson ultérieure, Mourir pour des idées. En attendant, il a clairement exprimé le peu de bien qu'il pensait des mouvements politiques de toute sorte dans Le pluriel.En novembre 1980, il est malade et est opéré d'un cancer. Pendant l'été 1981, au plus mal, il retourne au pays, à Sète. Le 29 octobre 1981, la mort, qu'il a si souvent chantée, l'emporte dans le petit village de Saint-Gély-du-Fesc, près de Montpellier, chez son ami et médecin, Maurice Bousquet.Il est inhumé, presque comme dans sa chanson Supplique pour être enterré sur la plage de Sète, non pas au cimetière marin de Sète où est enterré Paul Valéry, mais au cimetière du Py, juste au-dessus de l'étang de Thau. Ce cimetière est aussi appelé « le ramassis » car c'est le cimetière dit « des pauvres » en opposition au cimetière marin qui domine la mer.Le parc construit par la ville de Paris à l'emplacement des anciens abattoirs a été baptisé parc Georges-Brassens. Le chanteur avait vécu toute sa vie parisienne à quelques centaines de mètres de là. * 1953 : La Mauvaise Réputation_(album) * 1954 : Les Amoureux des bancs publics * 1955 : Chanson pour l'Auvergnat * 1957 : Je me suis fait tout petit * 1958 : Le Pornographe * 1960 : Le Mécréant * 1961 : Les Trompettes de la renommée * 1964 : Les Copains d'abord * 1966 : Supplique pour être enterré à la plage de Sète * 1969 : Les Oiseaux de Passage * 1969 : La Religieuse * 1972 : Fernande * 1976 : Don JuanÀ noter que selon la législation française en matière d'uvres phonographiques, les enregistrements des deux premiers albums, ayant plus de 50 ans, sont dans le domaine public.Mais les textes et les partitions, eux, ne sont pas dans le domaine public : ils restent protégés jusqu'en 2051 (70 ans après le décès de l'auteur), selon le Code de la propriété intellectuelle. * Georges Brassens chante les chansons de sa jeunesse
Léo Ferré, (24 août 1916, Monaco - 14 juillet 1993, Castellina in Chianti), était un poète et musicien. Ferré a mêlé le lyrisme à l'argot, l'amour à l'anarchie. Occupant une place centrale dans le monde de la chanson française, il est sans doute une des références absolues dans ces domaines.Également compositeur d'Opéra et d'Oratorio : La vie d'artiste. (inédit), L'Opéra du pauvre, Oratorio lyrique sur la Chanson du Mal aimé de Guillaume Apollinaire.Orchestrateur de ses compositions, il a dirigé un grand nombre d'orchestres symphoniques lors de représentations en Italie, en France et de nombreux autres pays francophones.
Le 6 janvier 1969 à Paris, eût lieu une rencontre à jamais unique entre les trois artistes.Propos recueillis par François-Réne CRISTIANI et Jean-Pierre LeloirQuestions posées et réponses audios :- Vous êtes tous les trois dans la célèbre collection " Poètes daujourdhui"...- La chanson est-elle un art, selon vous ? Un art majeur ou un art mineur ?- Avez-vous jamais fait autre chose que décrire, de composer ou de chanter, et cela vous a-t-il servi dans votre métier de chanteur ?- Vous avez tous les trois, plus ou moins fait du cinéma. Pensez-vous quil y ait des liens entre le comédien et le chanteur ?- Le cinéma, cest avant tout un travail déquipe Cela vous a-t-il vraiment changé du travail solitaire du chanteur ?- Quoi que fassiez, vous êtes toujours seuls ? Est-ce à dire que, pour faire de grandes et belles choses il faut être seul et malheureux ? è Table Ronde BBF - Faut-il etre solitaire et malheureux pour faire de grandes choses.mp3 (1.03 Mo)- Peut-on dire que, dans ce métier, vous avez toujours fait ce que vous vouliez faire ? è Table Ronde BBF - Avez-vous toujours fait ce que vous vouliez faire.mp3 (1.08 Mo)- Et si vous deviez ne plus chanter, si vous étiez obligés de choisir un autre métier ?- Quavez-vous fait de votre premier cachet ? Avec le succès et largent, vos rapports avec les gens se sont-ils modifiés ?- Avez-vous la hantise de devenir de vieux chanteurs, de vieillir avec vos chansons ? è Table Ronde BBF - Avez-vous la hantise de devenir de vieux chanteurs.mp3 (1.19 Mo)- Et langoisse de la mort ? Vous la ressentez ?- Avez-vous le sentiment dêtre devenu des adultes ? è Table Ronde BBF - Avez-vous le sentiment d'etre devenus des adultes.mp3 (1.23 Mo)- Peut-être parce que vous navez pas voulu vous adapter au système traditionnel ?- Vous avez tous flirté avec les mouvements anarchistes ou libertaires... è Table Ronde BBF - Que pensez-vous de l'anarchie.mp3 (4.29 Mo)- Vous avez donc vraiment limpression de ne rien pouvoir faire ?- Sil ny a pas selon vous, de solution politique, y a-t-il une solution "mystique" ? Dieu ou toute forme de religion ? è Table Ronde BBF - Quelle place tient la religion dans votre vie.mp3 (1.33 Mo)- Avez-vous limpression des fois que vous avez une tradition derrière vous, le folklore français, les Béranger, etc. ?- Pensez-vous quil y ait une différence entre la chanson telle que vous lécrivez, la chantez, et la chanson "actuelle", un peu électrique, avec du mouvement, du clinquant, dun Gainsbourg par exemple ?- Et la pop music Les Beatles ? Quels sentiments vous inspirent ces gens-là, cette musique-là ?- Ils sinsèrent plus ou moins dans le mouvement "hippie". Que pensez-vous, précisément, de ces hippies ou des beatniks ?- Comment réagissez-vous à la publicité ? Vous sert-elle, vous intéresse-t-elle ?- Comment vivez-vous ? Avec des copains ? Une femme ? En compagnie danimaux ? Comment ? è Table Ronde BBF - Quel est votre entourage.mp3 (2.52 Mo)- Cest peut-être, en partie, parce quà cause de votre talent, vous êtes des hommes publics ?- Quelle place tient la femme dans votre vie ?- Quest que vous appréciez chez une femme ?- Pensez-vous que la femme soit capable dapporter quelque chose dimportant à lhomme ? Léquilibre, par exemple ?- Pourquoi ?- Léo Ferré, lui est beaucoup plus catégorique - Avez-vous le sentiment, tous les trois, davoir bien ou très bien " réussi votre vie " ?- Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré, êtes vous conscients du fait que vous êtes les trois plus grands auteurs-compositeurs-interprètes de la chanson française, depuis des années et avec le même succès ?FERRÉ : Moi, je suis conscient dêtre dabord avec mes deux confrères, qui ont un immense talent cest vrai, mais dabord avec deux copains. Et ça, il y a longtemps que je le désirais. Aujourdhui, les gens narrêtent pas de dire : " Quest ce que cest la chanson pour vous, quest ce que cest la bretelle ?", ça, on sen fout. Limportant, je crois, cest un peu damour quon peut distribuer ou recevoir, comme ca, autour dun micro, par exemple. Maintenant, que nous fassions des chansons depuis vingt ans, quon y ait beaucoup travaillé, quon ait, comme on dit chez moi, longtemps " zugumé" sur le métier, et quaujourdhui on puisse chanter tranquillement dans une salle sans savoir ni les flics ni les gens qui viennent siffler, ce nest que justice, finalement. On fait ce quon peut , on dit ce quon a envie de dire et il ny a pas besoin de casser des vitres pour ça.- Vous êtes tous les trois dans la célèbre collection " Poètes daujourdhui" BRASSENS : On nest pas les seuls. Et pis ça ne veut pas dire grand-chose, cette façon de compartimenter - Vous ne vous prenez pas pour un poète, alors ?BRASSENS : Pas tellement, je ne sais pas si je suis poète, il est possible que je le sois un petit peu, mais peu mimporte. Je mélange des paroles et da la musique, et puis je les chante.- Je crois que Jacques Brel aussi se défend dêtre un poète ?BREL : Je suis " chansonnier", cest le vrai mot ! Je suis un petit artisan de la chanson.FERRÉ : Les gens qui se disent poètes, ce sont des gens qui ne le sont pas tellement, au fond. Les gens qui sont honorés quon les qualifie de poètes, ce sont des poètes du dimanche qui ont des plaquettes éditées à compte dauteur Cela dit, si on me dit que je suis poète, je veux bien. Mais cest comme si on me disait que je suis un cordonnier qui fait de belles chaussures. Je rejoins le point de vue de Brel.- La chanson est-elle un art, selon vous ? Un art majeur ou un art mineur ?FERRÉ : Brassens a dit une chose vraie, " je mélange des paroles et de la musique ". Voilà ce que je fais.BRASSENS : Eh oui, cest tout a fait différent de ce quon appelle couramment la poésie, qui est faite pour être lue ou dite. La chanson cest très différent. Même si des types comme Ferré ont réussi à mettre des poètes en musique, comme Baudelaire, il est difficile dutiliser la chanson comme les poètes qui nous ont précédés utilisaient le verbe. Quand on écrit pour loreille, on est quand même obligé demployer un vocabulaire un peu différent, des mots qui accrochent loreille plus vite Bien quon laie aussi avec le disque, le lecteur a plus facilement la possibilité de revenir en arrière BREL : Oui, mais le disque est un sous produit de la chanson, il ne faut pas se leurrer La chanson a été faite pour être chantée, pas en fonction dun disque à diffuser.FERRÉ: Moi je suis exactement de son avis. Cest comme si vous faisiez de bons chocolats, des chocolats extraordinaires, hors commerce et que vous les gardiez chez vous. Mais à partir du moment où vous les mettez dans un paquet, où vous les mettez dans le commerce, ça ne vous intéresse plus. Moi, si je fais de bons chocolats et que les autres les mangent, je men fous Le paquet cest le disque, et le disque cest un peu la mort de la musique.BRASSENS : Autrefois on chantait. Quand un type faisait une chanson, les gens se la passaient, se lapprenaient et se la chantaient. Ils participaient, ils avaient des cahiers de chansons Aujourdhui, le public est devenu plus passif.FERRÉ : Il y a des gens qui reçoivent dabord la musique, dautres qui reçoivent dabord les paroles. Les gens les plus intelligents reçoivent dabord les paroles. Les gens les plus sensibles et peut être les moins intelligents, ce qui est possible aussi reçoivent dabord la musique. Ce qui fait que jai pu faire connaître Baudelaire à des gens qui ne savaient pas qui était Baudelaire.BREL : Autrefois, quand un type écrivait une chanson les gens la reproduisaient comme disait Georges , alors quaujourdhui cest nous qui nous reproduisons. Ca faisait chaîne, avant je veux dire avant le microsillon. En fait, le plus grand inventeur de la chanson, cest cet ingénieur anglais qui a trouvé le principe du microsillon, pendant la guerre. Ca part dans des couveuses et maintenant, jai limpression que je ponds des ufs, moi.FERRÉ : Cest ça. Vous disiez tout à lheure quon était des poètes ou artisans, tout ça non, vous savez ce quon est tous les trois ?BRASSENS : De pauvres connards devant des micros !FERRÉ : Non on est des chanteurs. Parce que si on navait pas de voix, on ne pourrait pas se produire. Parce que si navais pas de voix, toi Georges, ou toi jacques, tu nécrirais pas et moi non plus.BRASSENS : Tu es bien gentil de me dire ça. Parce que moi, de ce côté là, cest pas terrible, hein !FERRÉ: Si, tu as de la voix. Tu chantes. Et lui aussi. Sil navait pas voix, qui chanterait les chansons de Brel ? Tout ce quil a fait, il ne laurait pas écrit. Il a écrit ses chansons parce quil les a " publiées " avec sa voix. Et moi aussi BRASSENS : Oui, il aurait sûrement écrit dautres choses BREL : Ce qui revient à dire quon est peut être chanteur justement parce quon a de la voix.- Avez-vous jamais fait autre chose que décrire, de composer ou de chanter, et cela vous a-t-il servi dans votre métier de chanteur ?FERRÉ : Parallèlement on ne peut pas faire autre chose. Maintenant ce quon a fait avant, on a tous été à lécole, fait des études, des petits boulots, etc.BRASSENS : On a vécu, quoi. Mais, en fait, on a toujours fait des chansons.FERRÉ : On a dû gagner notre vie, parfois. Quand Brel est arrivé à Paris avec sa guitare, je ne sais pas ce quil faisait pour gagner sa vie, mais ça ne devait pas être marrant. Il na pas envie den parler, je suppose BREL : Oh, ça mest égal, je ne faisais rien du tout ! [rire]FERRÉ : Cest mieux, dailleurs cest beaucoup mieux comme ça ! [rire]BRASSENS : Tu nétais pas le seul dailleurs. Moi, je nai jamais rien fait que ça - Vous avez tous les trois, plus ou moins fait du cinéma. Pensez-vous quil y ait des liens entre le comédien et le chanteur ?FERRÉ : Moi, je nai jamais joué la comédie. Jaimerais bien le faire mais je crois que je ne saurais pas. Jaimerais comme on aimerait faire une chose quon ne sait pas faire.BRASSENS : Je ne sais pas non plus faire cela, très sincèrement Je ne sais pas.BREL : Jai fait deux films. Pas pour le cinéma, du cinématographe des frères lumières, mais parce que les deux fois il y avait une idée de liberté Et je suis très attaché à mes petites idées de liberté ! La première fois, cétait Les risques du métier, lautre fois, La bande à Bonnot. Cest lidée qui ma séduit. Et je crois que, si on peut donner un coup de main à une idée, il faut le faire.- Le cinéma, cest avant tout un travail déquipe Cela vous a-t-il vraiment changé du travail solitaire du chanteur ?BREL : Non Pour la comédie musicale, on peut beaucoup plus parler de travail déquipe.BRASSENS : Je ne crois pas que ce soit le travail déquipe, ou quoi que ce soit dautre, qui apporte ou napporte pas quelque chose de plus Un type aime jouer la comédie ou il naime pas. Moi, je naime pas ça, mais je nai rien contre le travail déquipe. Le film que jai fait, Porte des Lilas, je lai fait avec des copains comme Brasseur, Bussières, ça marchait très bien. Ils ne me gênaient pas. Je ne les gênais pas. Ce que je naime pas, cest le côté technique, mécanique ; pas plus que ce micro que vous nous avez foutu sous le nez !FERRÉ : Quand nous chantons, que nous sommes seuls devant les projecteurs, avec juste le costume, la guitare ou le piano, nous savons ce quest la solitude dun chanteur. On sen arrange avec ce quon appelle " du métier", mais ce nest pas toujours facile. Ce que je me demande, cest si, pour Brel, la solitude au théâtre est la même quau tour de chant ?BREL : Oui cest la même solitude.FERRÉ : Tu veux dire quand tu tiens ton rôle, au milieu des autres, tu es aussi seul que quand tu chantes dans une salle pendant deux heures ? Ca, cest nouveau pour moi je ne me rends pas compte.BRASSENS : Mais si Parce que si ça nest pas bon, on dira que cest lui qui nest pas bien. Il faut quand même quil pousse son cri FERRÉ : Il est déjà dans sa carapace au moment où il entre en scène BREL : Pour LHomme de la Mancha, cest un peu différent parce que cest moi qui ai provoqué cette folie. Donc je reste un peu seul avec ma folie.- Les autres ne la partagent pas ?BREL : Si, ils la partagent ! Mais il est vraisemblable quils ne considèrent pas tous cela comme une folie. Enfin moi, dans linstant où je joue, je suis aussi seul que dans le tour de chant.BRASSENS : Ne tinquiètes pas. De toute façon, tu es toujours seul partout, tout le temps. Et tu nes pas le seul dailleurs !BREL : Mais bien sûr ! Le type qui me dit quil nest pas seul dans la vie, cest quil est plus Belge que moi !- Quoi que fassiez, vous êtes toujours seuls ? Est-ce à dire que, pour faire de grandes et belles choses il faut être seul et malheureux ?FERRÉ : Ah oui ! Les seules choses valables se font dans la tristesse et la solitude. Je crois que lart est une excroissance de la solitude. Les artistes sont seuls BREL : Lartiste cest un brave homme totalement inadapté qui narrive quà dire publiquement ce quun type normal dit à sa bobonne le soir.FERRÉ : Plutôt ce quun type normal pourrait dire à sa femme le soir.BRASSENS : Quelquefois, il le dit mieux, quand même ! [rires]BREL : Oui, mais lartiste, cest un timide, cest un type qui nose pas aborder les choses " de face " comme on dit, et qui narrive quà dire publiquement ce quil devrait dire dune manière courante dans la vie Il est un peu orgueilleux aussi. Cest finalement très clinique, très médical, lartiste. Cela dit, le pire cest lartiste qui nest pas artiste, le timide qui ne pond pas son uf. Alors là cest effroyable, parce quon tombe carrément dans le cas clinique.- Ce nest plus un artiste, alors ?BREL : Au sens propre, non.FERRÉ : Il ny a quun mot pour cela, cest " amateur".- Peut-on dire que, dans ce métier, vous avez toujours fait ce que vous vouliez faire ?FERRÉ : Sûrement pas. Si je faisais ce métier comme je le voulais, je viderais les salles. Et encore, je ne me gêne pas, vous le savez Alors je fais aussi des concessions.BRASSENS : Tu entends par là que tu ne dis pas exactement tout ce que tu veux, comme tu veux ? Oui, bien sûr, mais, enfin tuas tout de même la possibilité de chanter quand tu veux et à peu près ce que tu veux, en le criant un petit peu FERRÉ : Ah oui, mais pourquoi ? Parce que maintenant nous sommes des hommes publics. Mais quand jai débuté, je me faisais foutre à la porte des maisons dédition. Je leur crachais à la figure, bien entendu, mais tout de suite jétais fichu à la porte BREL : Moi, je nai pas ce sentiment-là. Jai le sentiment de faire relativement ce que jai envie. Depuis toujours Je ne dis pas que jai été heureux tout le temps, ça na rien à voir, et je ne lai pas été, mais en gros, jai toujours fait à peu près comme jai voulu.BRASSENS : Nous sommes quand même parmi ceux qui peuvent faire à peu près ce quils veulent Bien sûr, on ne va pas aller en scène menacer le public ou lui tirer dessus à la mitraillette. On fait ce quon veut, en restant dans certaines limites, avec un peu de civilité FERRÉ : Moi jai un problème qui est le même depuis des années : chaque fois que je fais des chansons, cest parce que jen ai besoin pour mon tour de chant, alors je les fais vite et puis après je suis paresseux, jattends Et chaque fois je me dis : est-ce que je vais savoir encore en faire ? Et ça, je ne sais si cest pareil pour vous ?BREL : Mais oui bien sûr ! Chaque fois quon en fait une, on se dit : celle-ci cest la dernière. Cest normal.BRASSENS : Moi, chaque fois que je my remets, je ne sais plus les faire non plus BREL : Et moi, je ne sais plus vraiment les faire Jai oublié comment on faisait !BRASSENS : Oui, mais ça revient très vite.- Et si vous deviez ne plus chanter, si vous étiez obligés de choisir un autre métier ?BRASSENS : Ah ! Vous savez On choisirait la retraite ! A lâge que jai, moi, cest le seul métier que je serais capable de choisir. [rires]- Quavez-vous fait de votre premier cachet ?FERRÉ : On la bouffé, je crois - Au début, peut-être. Mais ensuite, avec le succès et largent que vous avez gagné grâce à lui, navez-vous pas eu limpression que vos rapports avec les gens sétaient modifiés ?FERRÉ : Largent, ça donne lindépendance absolue. Cest important, ça coûte cher lindépendance. Maintenant, le trop dargent, je crois que tous les trois on sen fout. Je ne sais pas ce quest un bas de laine BRASSENS : Cest très emmerdant, cette histoire dargent. Parce que beaucoup de types se lancent dans la chanson uniquement pour ça. Nous, on était très content de gagner notre vie avec nos petites chansons, mais on na pas fait ça dans cette intention, on la fait parce que ça nous plaisait. Ça ne nous rapporterait rien quon le ferait quand même ! On ne vendrait pas des sardines à lhuile je ne sais pas si ça rapporte dailleurs si ça rapportait plus que de faire des chansons. Si on était payé comme un fonctionnaire pour faire ce que lon fait, on continuerait quand même. Parce quon aime ça. Et depuis quelques années, justement, on nentend parler que de cachets mirifiques. Il y a des tas de types qui se lancent dans cette aventure et qui sy cassent les dents.BREL : Parce quils en font une aventure financière.- Avez-vous la hantise de devenir de vieux chanteurs, de vieillir avec vos chansons ?BRASSENS : En ce qui me concerne, moi et Ferré lautre, là, il est plus jeune que nous , on approche tranquillement de la cinquantaine. Pour un jeune type ou pour vous, on est des vieux, cest vrai, il faut dire les choses telles quelles sont mais, ne vous inquiétez pas, on ne sen aperçoit pas tellement ! [rires] Toute fin est pénible. Tout ce qui finit est triste. Cest rare que les choses finissent bien Cest toujours triste de vieillir, de ne plus faire ce quon aimait ou ce quon savait faire. Et de prendre sa retraite, bien sûr cest triste - Et langoisse de la mort ? Vous la ressentez ?BRASSENS : Non en acceptant de vivre, jai accepté de mourir aussi. Alors FERRÉ : Ceux qui écrivent, comme nous, sont naturellement obsédés par la mort. On y pense tous les jours BRASSENS : Cest un de nos sujets favoris, forcément. Il ny a pas trente-six sujets, vous savez ; quand on écrit on est obligé de rencontrer la mort.FERRÉ : Mais ça nest pas forcément triste. La chanson de Georges sur son enterrement nest pas triste BRASSENS : A ce sujet, Léo, je te signale que je men fous dêtre enterré sur la plage de Sète ! Ca mest complètement égal Jai fait ça pour mamuser, quoi. Pour aller au bain de mer. [rires]- Avez-vous le sentiment dêtre devenu des adultes ?BRASSENS : Aïe, aïe, aïe !BREL : Moi non.FERRÉ : Moi non plus.BRASSENS : On est tous un peu demeurés ! Pour devenir adulte, il faut déjà faire son service militaire, se marier, avoir des enfants. Il faut embrasser une carrière, il faut la suivre, monter en grade. Cest comme ça quon devient adulte Nous autres, nous avons un peu une vie en marge de la vie normale, en dehors du réel. On ne peut pas devenir adultes.- Peut-être parce que vous navez pas voulu vous adapter au système traditionnel ?BREL : Ou quon na pas pu !BRASSENS : Parce que cétait notre caractère de ne pas nous y adapter ; voilà tout. On ne la pas fait exprès. Il ny a pas de vantardise à dire quon est solitaire. On est comme ça.FERRÉ : Ca rejoint lenfant-poète. Quant Brel chante sans rire, et quil y croit, quand il dit cette chose merveilleuse, " jallumerai ma guitare, on se croira espagnol", il ny a quun gosse qui puisse dire ça !BREL : Bien sûr. Cest une question de tempérament finalement Le tout, cest de savoir ce quon fait devant un mur : est-ce quon passe à côté, est-ce quon saute par-dessus, ou est-ce quon le défonce ?BRASSENS : Moi, je réfléchis !BREL : Moi je le défonce ! Enfin, jai envie de prendre une pioche FERRÉ : Moi je le contourne !BREL : Oui, mais le point commun, cest que tous les mois, instantanément, on a envie daller de lautre côté du mur qui se dresse. Il ny a que ça dimportant, et cest ce qui prouve que nous ne sommes pas des adultes. Un type normal, quest-ce quil fait ? Il construit un autre mur devant, il met un toit dessus et il sinstalle. Cest ce qui sappelle bâtir ! [rires]- Vous avez tous, à un moment ou à un autre de votre existence, ou même encore maintenant, flirté avec les mouvements anarchistes ou libertaires, Pour Brassens ce fût une époque, pour Brel un surnom, et pour Ferré cest encore une cause militante, un prétexte à des récitals presque insurrectionnels FERRÉ : Non ! Je ne suis pas, je ne peux pas être un militant. Je ne peux pas militer pour quelque idée que ce soit car je ne serais pas libre. Et je crois que Brassens et Brel sont comme moi, parce que lanarchie est dabord la négation de toute autorité, doù quelle vienne. Lanarchie a dabord fait peur aux gens, à la fin du XIXe siècle, parce quil y avait des bombes. Après ça les a fait rigoler. Ensuite, le mot anarchie a pris comme un goût mauvais dans la bouche des gens. Et puis, depuis quelques mois, singulièrement depuis mai, les choses se sont remises en place. Je vous assure que quand vous prononcez le mot anarchie, ou anarchistes, même en scène, les gens ne rigolent plus, ils sont daccord, et ils veulent savoir ce que cest.BRASSENS : Cest difficile à expliquer, lanarchie Les anarchistes eux-mêmes ont du mal à lexpliquer. Quand jétais au mouvement anarchiste jy suis resté deux ou trois ans, je faisais Le Libertaire en 45-46-47, et je nai jamais complètement rompu avec, mais enfin je ne milite plus comme avant , chacun avait de lanarchie une idée tout à fait personnelle. Cest dailleurs ce qui est exaltant dans lanarchie : cest quil ny a pas de véritable dogme. Cest une morale, une façon de concevoir la vie, je crois BREL : Et qui accorde une priorité à lindividu !FERRÉ : Cest une morale du refus. Car sil ny avait pas eu au long des millénaires quelques énergumènes pour dire non à certains moments, nous serions encore dans les arbres !BREL : Je suis entièrement daccord avec ce que dit Léo. Cela dit, il y a des gens qui ne se sentent pas seuls ni inadaptés et qui trouvent leur salut collectivement.BRASSENS : Bien sûr. En ce qui me concerne, je ne désapprouve jamais rien, les gens font à peu près ce quils veulent. Je suis daccord ou je ne suis pas daccord, cest tout. Parce que javais dit ça, on ma souvent reproché de ne pas vouloir refaire la société. Cest que je ne men sens pas capable. Si javais des solutions collectives BREL : Mais qui, qui a la solution collective ?BRASSENS : Il y en a qui prétendent lavoir. Mais dans le monde actuel, il ny en a pas beaucoup qui semblent la détenir [rires] Moi, je ne sais pas ce quil faut faire. Si je le savais, si jétais persuadé quen tournant à droite ou à gauche, en faisant ceci ou cela, le monde allait changer, je la sacrifierais ma petite tranquillité ! Mais je ny crois pas tellement - Léo Ferré ?FERRÉ : Moi je suis moins lyrique que lui BRASSENS : Toi, Léo, tu es complètement désespéré !BREL : Il y a un phénomène dimpuissance aussi, qui est absolument affreux, quoi - Vous avez donc vraiment limpression de ne rien pouvoir faire ?BRASSENS : Non, je fais quelque chose auprès de mes voisins, de mes amis, dans mes petites limites. Je pense dailleurs que cest aussi valable que si je militais quelque part Ne pas crier haro sur le baudet, cest une forme dengagement comme une autre.FERRÉ : Je trouve que Georges, dans son cur, il milite bien plus que moi. Parce que moi, je ne crois plus en bien des choses auxquelles il veut croire.BRASSENS : Je fais semblant, Léo. Je fais comme lorsque lamour sen va. Je fais semblant dy croire, et ça le fait durer un petit peu FERRÉ : Non, non. Quand lamour sen va, il est déjà parti depuis longtemps.- Sil ny a pas selon vous, de solution politique, y a-t-il une solution "mystique" ? Dieu ou toute forme de religion ?BREL : Ah ! là cest une autre chose ! [Eclat de rire général] Je crois effectivement BRASSENS : Alors là, nous sommes plus à notre aise !FERRÉ : Oui ! Eh bien, jai été dans un collège religieux, jai servi la messe pendant huit ans, jai été enfant ce chur, et voilà Je ne vais plus à la messe, évidemment, depuis cette époque-là.BREL : Jai été dans un collège religieux, jai servi la messe. Pas huit ans, un an je crois, juste le temps dacheter un vélo avec ce quon me donnait.BRASSENS : Moi, jai été scout de France.BREL : Moi aussi mais pas de France. Jétais scout belge !BRASSENS : Ne croyant pas, il mest difficile de parler de Dieu - Dieu, ce serait une sorte de fétichisme, à vos yeux ?FERRÉ : Non, nous ne sommes pas fétichistes. Ou si nous le sommes. Avec les femmes.BRASSENS : Dans une certaine mesure, oui, ça pourrait bien être une sorte de fétichisme. Dailleurs quelquun la appelé le Grand Fétiche, Dieu. Jen parle beaucoup dans mes chansons, mais seulement pour que lon comprenne ce que je veux dire.- Avez-vous limpression des fois que vous avez une tradition derrière vous, le folklore français, les Béranger, etc. ?BRASSENS : On a derrière nous tout ce quon a entendu, tout ce quon a lu, tout ce quon a aimé FERRÉ : Tout ce quon a fait ! Tout ce qui fait quaujourdhui on sait un peu quelque chose de notre métier.BREL : Tout ce quon a pas fait, aussi ça joue beaucoup. Moi, quand jécris, tout ce que je nai pas fait et qui mattire un peu joue beaucoup.- Pensez-vous quil y ait une différence entre la chanson telle que vous lécrivez, la chantez, et la chanson "actuelle", un peu électrique, avec du mouvement, du clinquant, dun Gainsbourg par exemple ?BREL : Cest pas du clinquant, cest du mouvement BRASSENS : Il y a des différences entre tout le monde, vous savez. Lui, il cherche quelque chose.FERRÉ : Il y a un parti pris, chez lui, au départ. Mais il a trouvé quelque chose. Cest pas mal fait, cest rythmiquement bien foutu. Et puis, cest un "érotomane" ; moi jaime assez les érotomanes, parce que je nen suis pas, sans doute. Il sen vante, dailleurs, ce nest pas un secret. Maintenant il a joué une carte, quoi, peut-être quil la jouée consciemment mais cest pas mal.BRASSENS : Et puis, ça correspond à sa nature, à son caractère, cest tout simple.- Et la pop music Les Beatles ? Quels sentiments vous inspirent ces gens-là, cette musique-là ?BRASSENS : Jaime beaucoup ça sur le plan musical. Pour ce qui est des paroles, je ne comprends pas langlais, alors ça va tout seul.FERRÉ : Comme Georges, jaime beaucoup sur le plan musical et je ne cherche pas tellement à comprendre les paroles, sauf celles dune chanson qui sappelle "Hey Jude" et qui se termine par une chose qui nen finit plus, je voudrais bien savoir pourquoi et ce que ce la veut dire. Ce sont des musiciens.BREL : Moi, je suis très content que lon rende publiques les harmonies de Gabriel Fauré. Ils ont ajouté une pédale charleston aux harmonies de Gabriel Fauré. Cest très faurien tout ça et je trouve très bien quils en aient fait une chose populaire. Cest très joli. Pour le reste, jai les mêmes ennuis que Georges avec langlais, je ne sais jamais exactement de quoi ils parlent, mais je crois que çà na pas beaucoup dimportance.BRASSENS : Le tout est de savoir comment les gens les aiment. Sils les aiment profondément ou sils les aiment parce que cest une mode.FERRÉ : En plus, je crois que, politiquement, ce sont des gens bien.- Ils sinsèrent plus ou moins dans le mouvement "hippie". Que pensez-vous, précisément, de ces hippies ou des beatniks ?BREL : Cest lanarchie moderne ! Une forme de refus. Cest quelque chose de nouveau et qui, en tout cas, na rien de guerrier, ça cest déjà sympathique. Jaime beaucoup moins les colliers et tous ces trucs-là, ça me fatigue un peu. Mais ça na rien de violent. Cest pas mal ça, si lon songe que les gens de vingt ans sont élevés depuis toujours pour tuer Où ça se complique un peu, cest quil y a un petit coup américain dedans ; il y a les Hindous qui sen mêlent aussi, on ne sait plus très bien.BRASSENS : Il y a toujours un peu de snobisme aussi, les gens qui font semblant de trouver ça bien BREL : Oui mais ça a une couleur qui nest pas vraiment antipathique.FERRÉ : Vous avez la réponse, on aime beaucoup.- Comment réagissez-vous à la publicité ? Vous sert-elle, vous intéresse-t-elle ?FERRÉ : Il faut bien quon sache où nous chantons.BRASSENS : Quand on signe un contrat, on ne refuse pas que les gens parlent de nous, évidemment. Mais il y a publicité et publicité, cest toujours pareil.BREL : Il y a publicité et conditionnement.BRASSENS : Quand on passe en public, on lannonce et cest tout. On ne va pas jusquà faire la parade Cétait sympathique, dailleurs. Ca ne se fait plus guère. Tu nous vois, faisant la parade ?BREL : Lhiver, non. Lété, oui !FERRÉ : [à voix basse] Moi jai une idée. Enfin, je ne sais pas, mais je leur dis ça à tous les deux. Je voudrais quun jour, ce serait extraordinaire, quon choisisse les dix plus grandes salles de France, tous les trois, quon choisisse chacun douze chansons, et quon fasse la parade sil le faut, puis quon rentre en scène, Brassens, une chanson, il sen va, Brel, une chanson, puis moi, puis Brel, puis Brassens, puis moi pendant deux heures. Voilà, cest une idée de fou que jai [silence]BREL : Cest assez fou ! [silence] Donc jaime assez !BRASSENS : Oui, ça nest pas une mauvaise idée. Mais tu risquerais demmerder les gens qui voudraient en voir dautres aussi. Pourquoi nous trois, tu comprends ?FERRÉ : Eh, parce que, nous trois, enfin Un petit syndicat, comme ça.BREL : Ah, on y vient ! [rires]FERRÉ : Cest quelque chose de fraternel que je dis en ce moment, évidemment. Et sans aucune idée dargent ou quoi que ce soit derrière la tête. Ca me plairait beaucoup.BRASSENS : Oui, on peut le faire, pourquoi pas, on na rien contre. On pourrait le faire à loccasion dun truc, mais faire ça tous les jours, je ne sais pas si cest faisable.FERRÉ : Non, deux ou trois fois. Ca ne serait pas mal, non ?BREL : Ah oui ! Moi, dès que cest dément, je plonge !- Comment vivez-vous ? Avec des copains ? Une femme ? En compagnie danimaux ? Comment ?FERRÉ : Les gens sont toujours intrigués par nos vies. Ils voudraient rentrer dans nos vies Chaque fois que les gens sont entrés chez moi par effraction sentimentale, il mest toujours arrivé des salades abominables. Il y a des gens qui se démerdent pour rentrer dans la vie des artistes Et ce sont de sales gens !- Cest peut-être, en partie, parce quà cause de votre talent, vous êtes des hommes publics ?BRASSENS : Ah oui ! Mais cela nimplique pas que je doive tout faire, tout accepter, tout dire. On a quand même des droits. Les droits que personne ne conteste aux autres, pourquoi nous les contesterait-on à nous ?FERRÉ : Nous sommes des hommes publics, daccord. Mais avec le métier que nous faisons, nous ne pouvons pas ne pas souffrir de ça. Je vais vous raconter une histoire Chaque fois que je rencontre dans la rue une femme qui vend son corps cest à dire une putain , si elle me reconnaît, elle ne me fait jamais larticle. Jai longtemps cherché pourquoi et jai trouvé : cest parce que je fais le même métier quelle, parce que je vends quelque chose de mon corps. Quand on est sous les projecteurs, les gens payent, ils achètent un billet, ils viennent nous voir, ils attendent que vous leur plaisiez ou que vous vous cassiez la gueule. De toute façon, ils attendent quelque chose : cest vous avec votre corps ! Et vous vendez quoi ? Votre voix ! Eh bien, entre le dessus et le dessous, il ny pas beaucoup de différence Voilà, pourquoi les putains ne me font pas larticle quand elles me reconnaissent. Et je suis sûr que pour vous, cest la même chose BRASSENS : Tu sais, on ne va pas traîner souvent dans les endroits où se trouvent les dames dont tu parles ! [Eclat de rire général]BREL : De toute façon, en gros, elles sont aussi artistes que nous, et nous sommes aussi putains quelles.FERRÉ : Bravo ! Cest merveilleux BREL : Pour en revenir à nos petites vies, je crois que si lon écrit, cest quon ne vit pas tellement.FERRÉ : On vit comme tout le monde. Brassens, lui, il aime la peinture, je ne sais pas quoi, le café au lait, les chats Brel il aime quoi ?BREL : Moi ? Le travail ! Nimporte quoi. Jaime travailler, [rire] cest mon vieux vice !BRASSENS : Vous prenez la vie de nimporte qui, cest la nôtre, quoi. Chacun a ses tics, ses manies, ses habitudes.- Quelle place tient la femme dans votre vie ?BRASSENS : Ca, cest une autre histoire ![rie de Brel]FERRÉ : On est tous logés à la même enseigne.BREL : Je crois quon a tous les trois répondu ! [rires]BRASSENS : Oh, la femme, cest un être charmant quand elle sen donne la peine, et pénible sans sen donner la peine ! [rires]BREL : Moi je crois que la femme est un être qui se donne toujours et de toute façon beaucoup de peine Mais lhomme aussi ! [rires]- Quest que vous appréciez chez une femme ?BRASSENS : [silence] Ca dépend de ce quon attend BREL : Ce quon espère ou ce quon redoute.BRASSENS : Cest tout simple ; un type rencontre une femme, il est amoureux delle, ça dure deux mois, deux ans, vingt ans et puis cest tout. Cest comme pour tout le monde. Là aussi cest pareil - Pensez-vous que la femme soit capable dapporter quelque chose dimportant à lhomme ? Léquilibre, par exemple ?FERRÉ : Non !- Pourquoi ?FERRÉ : [silence] Parce que.BRASSENS : Je pense que nous sommes, nous trois, des types qui, sur le plan de léquilibre, pouvons nous passer de femme. Sur un autre plan, non. A-t-on besoin tellement déquilibre dailleurs ? Peut-être quon nen a pas besoin. [rires] Non, une femme peut être emmerdante, une femme peut être charmante, ça dépend desquelles. Ca dépend de la femme à laquelle tu as affaire, de sa nature, de son caractère ou des atomes crochus quon a avec elle La femme en général, cest une autre histoire.- Léo Ferré, lui est beaucoup plus catégorique FERRÉ : Je dis non, parce que la femme na de cesse quarrive après lamour- la tendresse, ce bâtard insoutenable de lamour, qui fout tout par terre ; et qui, moi, me rend encore plus seul que tout. La tendresse, cest la fin du monde Parce quon est chocolat. Quand quelquun est tendre avec moi, je suis marron, je suis un esclave. Et si je suis un esclave je ne suis plus un homme ! Voilà, cest tout. On na pas le droit de se foutre dans les pattes dune bonne femme qui vous tient en laisse !BREL : Moi, je suis trop jeune pour parler de tout ça ! [rires]BRASSENS : Je crois que sur le plan de notre vie de chanteur, nous navons pas tellement besoin des femmes ; nous en avons besoin comme tout le monde, vous savez bien pourquoi BREL : Pour faire le marché !BRASSENS : Lamour est une chose difficile Dailleurs, vous le voyez bien, ça ne réussit pas tellement à la plupart des gens.BREL : Mais il y a très peu de gens qui sont faits pour lamour, très peu BRASSENS : Bien sûr. La plupart des gens, si on ne leur en avait pas parlé, ils ny auraient pas même pas pensé !BREL : Cest une invention de la littérature de la Renaissance, enfin BRASSENS : Et puis, il ne faut pas oublier que la vie sexuelle a de limportance chez les individus. Cest même lune des choses les plus importantes, après FERRÉ : Lamour, cest une chose instantanée. Cest lhistoire du rêve familier de Verlaine, ou de la passante de Baudelaire Il faudrait pouvoir faire lamour je dis cela en toute quiétude, sans aucune mauvaise pensée avec une femme instantanément. Et ça cest pas possible. Et pourtant, parfois, il vous est arrivé de rencontrer une fille dans la rue, avec qui vous auriez fait lamour immédiatement. Mais ça nest pas possible ; il y a dix mille tabous autour de ça BREL : On est tous les trois beaucoup trop féminins pour apprécier follement les femmes FERRÉ : On est, finalement, toujours exploités par les femmes !BREL : Ah non ! non ! Moi qui ai une réputation de misogyne, je ne suis pas de ton avis. Je suis relativement misogyne, mais je ne trouve pas que toutes les femmes exploitent tous les hommes.FERRÉ : Jaime bien le "relativement" ! Explique-moi ce que ça veut dire "relativement misogyne" BRASSENS : Moi, je ne suis pas du tout misogyne. Une femme me plaît, elle me plaît. Une femme ne me plaît pas, elle ne me plaît pas, ça ne va pas plus loin. Ce nest pas un parti pris.FERRÉ : Mais misogyne, ça ne veut pas dire ça.BRASSENS : Oui cest plutôt le type qui se méfie des femmes.BREL : Cest ça, je suis méfiant. Je ne crois pas tout leur baratin.BRASSENS : Oui, mais, dun autre côté, sont-elles vraiment responsables, les femmes ?BREL : Non pas du tout. Cest pour cela que je dis " relativement misogyne ". Elles sont élevées comme ça, souvent, avec cet instinct de propriété dans lamour Mais comme nous, nous sommes élevés aussi dune certaine façon.FERRÉ : Vous savez, moi, je crois que lhomme est un enfant, alors que la femme nest pas un enfant. Voilà.- Avez-vous le sentiment, tous les trois, davoir bien ou très bien " réussi votre vie " ?BREL : Elle nest pas encore finie !BRASSENS : On verra ça à la fin. Peut-être que ça va mal finir ? Jusque-là, on a fait à peu près ce quon a voulu, comme on disait tout à lheure.FERRÉ : On est libre. On fait ce que lon veut, tout de même BRASSENS : Ecoutez, faire des chansons, les chanter en public, et avoir le plaisir de voir que le public les accepte et les reçoive, cest quand même pas mal. Il y a de quoi être content, oui.Propos recueillis par François-René CRISTIANI et Jean- Pierre LELOIRCliquez pour agrandir Cliquez pour agrandir Cliquez pour agrandir Cliquez pour agrandir Cliquez pour agrandir Cliquez pour agrandir Cliquez pour agrandir Cliquez pour agrandir Cliquez pour agrandirTable Ronde BBF - Introduction audio è Table Ronde BBF - Intro.mp3 (5.4 Mo)